CHAPITRE XI
M. de Yergennes, qui aurait craint, s'il l'avait reçu officiellement lui et ses collègues, d'exciter les ombr-.ges de l'Angleterre, sans qu'on fût prêt à la combattre encore. En homme d'État prévoyant et rosolu, ce ministre avait poussé depuis plusieurs mois le gouvernement de Louis XVI à s'engager dans celte guerre. Dès que la déclaration d'indépendance avait été connue, il avait adressé, le 51 août 1776, au roi, en présence de MM. de Maurepas, de Sartine, de Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le parti qu'il convenait de prendre danscemomenlsolenncl. Aveelavuela plus nette et par les considérations les pluspolitiquesel les plus hautes, il déclarait que la guerre deviendrait tôt ou lard inévitable, qu'elle serait uniquement maritime, el qu'elle auiait à la fois l'opportunité de la vengeance, le mérite de l'utilitc' et la gloire de la réussite.
« Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de tous les désastres qui en furent la suite, que celui où l'Angleterre est engagée dans une guerre civile, à mille lieues de la métropole?... i Persuadé que les colonies étaient irréconciliables avec l'Angleterre; croyant que la France pouvait éliblir avec elles une liaison solide, nul intérêt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre eux qu'à Iravers de vastes espaces de mers; désirantque le commercede leurs denrées el de leurs produits vînt animer ses ports et vivifier son industrie; conseillant de priver du même coup la Grande- Bretagne des ressources qui avaient tant contribué à ce haut degré d honneur et de richesse où elle était parvenue, il ajoutait : <f Si Sa Majesté, saisissant une circonstance unique que les siècles ne reproduiront peut-rêtre jamais, réussissait à porter à l'Angleterre un coup assez sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'être pas seulement le bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les natitms. »
Cette forte politique ne devait pas être adoptée sur-le-champ par M. de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles, obéissant à l'irrésislible impulsion de ses intérêts, secourut secrètement les colonies insurgées. Déjà, dans le mois
de mai 1776, il avait mis un million de livres tournois à la disposition des agents chargés de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces fournitures militaires. En 1777, dcuv millions de plus furent consacrés sous main à ce service. Les commissaires américains furent admis en outre à traiter avec les fermiersgénéraux de France, auxquels ils vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de livres. Leurs navires furent reçus dans les ports de France, et le gouvernement ferma les yeux sur l'enrôlement des officiers qui s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui étaient expédiées pour leurs troupes, la vente des prises qui étaient faites par leurs corsaires. Cette hostilité couverte, dont se plaignait l'Angleterre, devait bientôt se changer en guerre déclarée.
En attendant l'occasion qui devait donner la France pour alliée à l'Amérique, Franklin s'étail établi dans l'agréable village de Passy, aux portes mêmes de Paris : il y occupait une maison commode, avec un vaste jardin, il avait dans son voisinage très-rapproché la veuve du célèbre Helvéïius, si généreux comme fermier général, si repoussant comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petile colonie d'amis distingués, au nombre desquels étaient le spirituel abbé Morellet et le savant médecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de considérable dans les lettres et dans l'État. Franklin se lia d'une étroite amitié avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable encore par sa beauté, recherchée pour son esprit, attrayante par sa douceur, incomparable par sa bonté. Il vécut neuf ans dans son aimable intimité. C'est auprès d'elle qu'il vit les chefs des encyclopédistes, d'Alemberl et Diderot; c'est à elle qu'il dut son amitié avecTurgot, le philosophique prophète de l'indépendance américaine, le précurseur entreprenant de la révolution française. Après avoir annonce ou 1750, avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq années les colonies anglaises se sépareraient de la métropole comme un fruil mûr se détache de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour avoir voulu mettre les institutions de la France