CHAPITRE XI
le ehâteau de Versailles, il y fut l'objet d'une véritable ovation, jusque parmi les courtisans, 11 parut à celte royale audience avec uqe extrême simplicité de vêtements, Son âge, sa gloire, ses services, l'alliance si souhaitée qu'il venait de conclure, avaient attiré une grand ^ foule dans les vastes galeries du palais de Louis XIV. On baltit des mains sur son passage, saisi qu'on était d'un sentiment de respect et d'administration à la vue de ce vieillard vénérable, de ce savant illustre, de ce patriote heureux. Le roi l'açcueillil avec une distinction cordiale. Il le chargea d'assurer les États-Unis d'Amérique de son amitié, et, le félicitant lui-même de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il était arrivé dans son royaume, il lui en exprima son entière satisfaction. Au retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mêmes manifestations, et lui servit longtemps de cortège.
L'enthousiasme dont il fut l'objet à Versailles se renouvela bientôt pour lui à Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, âgé de quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint avant de mourir dans cette ville, où dominaient alors ses disciples, et où il ne rencontra plus d'adversaires de son génie et d'envieux de sa gloire. Tout le monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de chefs-d'œuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui gouvernail l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin ne fut pas des derniers à visiter Voltaire, qui le reçut avec les sentiments de curiosité et d'admiration qui l'atliraieut vers lui. Il l'entretint d'abord eji anglais; et comme il avait perdu l'habitude de cette langue, il reprit la conversation en français, et lui dit avec une grâce spirituelle : Je n'ai pu résister au désir de parler un moutent la langue de M. Franklin. Le sage de Philadelphie, présentant alors son petil-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bénir : «1 God and liberty, Dieu et la liberté, dit Voltaire en levant les mains sur la tête du jeune homme, voilà la seule bénédiction qui convienne au petit Qls de M. Franklin. »
Peu de temps après, ils se rencontrèrent encore à la séance publique de l'Académie des sciences, et se placèrent à côté l'un de l'autre. Le public contemplait avec émotion ces deux glO'
rieui vieillards qui avaient surpris les secrets de la nature, jeté tant d'éclat sur les lettres, rendu de si grands services à la raison humaine, assuré l'affranchissement des esprits et commencé réniancipaiion des peuples. ( édant eux-mêmes à l'irrésistible émotion de l'assemblée, ils s'embrassèrent au bruit prolongé des applaudissements universels. On dit alors, en faisant allusion aux récents travau.\ législatifs de Franklin et aux derniers suce èsdramatiques de Voltaire, que c'était Solon qui embrassait Sophocle: c'était pluiôi le génie brillant et rénovateur de l'ancien monde qui embrassait le génie simple ei entreprenant du nouveau.