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SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DE l'aCADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DU 5 AVRIL 1852.

Messieurs,

Penser en sage, agir en homme de bien, c'est le sûr moyen de vivre heureux et de laisser une mémoire honorée. Peu dliommes, de nos jours, ont porté aussi loin que M. Droz celle maxime, qui a servi de règle à sa vie et d'inspiration à ses œuvres; peu d'hommes ont poussé plus avant que lui l'étude et la pratique de la sagesse. Pendant cinquante années il en a donné, avec non moins d'agrément que de solidité, les belles théories dans ses livres comme les exemples persuasifs dans ses actions.

Il est rare de trouver un si parfait accord entre l'écrivain et l'homme. Les nombreux ouvrages que M. Droz a composés et qui faisaient de lui un des membres nécessaires de cette Académie, puisqu'ils embrassaient presque toutes les sciences qu'elle cultive, ont eu pour objet l'instruction et l'utilité de ses semblables. Ne séparant jamais les doctrines de leurs applications, M. Droz a reconnu la vérité qu'elles contenaient au bien 3. 14

qu'elles pouvaient produire. Il a cherché dans l'observation de la morale un moyen de bonheur. Il a interrogé la politique sur les règles de conduite les plus propres à rendro les gouvernements stables et les peuples satisfaits. U a tiré do l'économie politique les principes d'après lesquels le bien être des individus et la prospérité des États s'accroissent, sans que les caractères des uns se corrompent et que les ressorts des autres s'affaiblissent. Enfin, il a demandé à l'histoire ses plus difficiles enseignements, l'art si peu connu de ménager les transitions politiques, de pourvoir aux besoins graduels des sociétés humaines pour ne pas succomber aux mouvements soudains de leurs passions, d'accomplir à propos, c'csl-à-dirc avec la sagacité de la prévoyance et la tempérance de la force, les réformes qui préviennent les révolutions. Bloraliste attrayant, publiciste sévère, économiste mesuré, historien judicieux et quelquefois profond, M. Droz a mis au service des hommes son savoir et son talent, sa pensée et son expérience. C'est à tous ces titres, messieurs, que je vais vous entretenir de lui dans un discours qui <M!ra grave comme son esprit, simple et tempéré comme sa vie.

François-Xavier Joseph Droz naquit à Besançon, le 31 octobre 17'3, d'une famille appartenant depuis plusieurs générations à la magistrature. Son grand-père avait été avocat du roi à Ponlarlier; son père, M. Droz de Rozel, était trésorier de France et procureur du roi au bureau des finances de la Fraucbc-Comlé. Deux de ses oncles paternels siégeaient au parlement souverain de cette province. L'alné d'entre eux, secrétaire de l'Académie de Besançon et correspondant de l'Académie des iucriplinus, n'était pas seulement un habile magistrat, c'était un écrivain distingué.

C'est au milieu de cette famille vouée à l'administration de la justice, unissant à l'amour des lois le culte des lettres, que fut élevé Joseph Droz. Il y puisa des habitudes d'austère équité et des principes d'invariable droiture. Après des études brillantes faites au collège de Iksançon et complétées auprès de son père, homme aussi éclairé que bon, il se disposait à suivre le barreau pour entrer plus tard dans la magistrature; mais la révolution

de 1789 le détourna de la carrière paternelle. Les parlements furent supprimés, et, dans le vaste bouleversement de Tordre ancien, disparurent lotîtes les positions qui tenaient à son existence, se dissipèrent toutes les espérances qui reposaient sur son maintien. LejtuneDroz ne s'en affligea p5iut. Applaudissant à une révolution qui abolissait les privilèges pour établir le droit commun, qui promettait de régler la société par la loi, d'en bannir l'arbitraire, d'y introduire l'égalité civile, d'y fonder un gouvernement juste et libre, il considéra beaucoup moins ce qu'il allait y perdre que ce que tout le monde devait y gagner, et il en embrassa les principes contre ses intérêts. La magistrature lui faisant défaut, il lourna sa pensée vers une autre carrière qu'il ne devait aussi qu'entrevoir, la diplomatie. Un de ses oncles maternels, M. de Sémonin, s'y était distingué durant près d'un demi-siècle, dans des emplois considérables et variés. Après avoir longtemps servi dans les ambassades, devenu en 1761 le coopérateur du duc de Choiseul-Praslin en qualité de premier commis des affaires étrangères, garde des archives depuis 1772, il se trouvait en disposition comme en mesure d'être utile à son jeune parent. Mais son jeune parent fut envoyé un peu trop tard auprès de lui; il arriva à Paris le lendemain du 10 août 1792. La monarchie venait de crouler. M. de Sémonin n'était plus rien; la république séparait la France du reste de l'Europe, et partout la diplomatie allait faire place à la guerre.

M. Droz, qui a écrit plus tard: Nos républiques sont des monarchies où le trône est vacant, se laissa un moment séduire à cette forme politique, et son enthousiasme l'entraîna même à la frontière pour y défendre les principes de la révolution et le sol menacé de la patrie. Il partit comme volontaire dans le 12* bataillon du Doubs. Élu par ses camarades capitaine de grenadiers, il fit les campagnes de 1793 à 1796 sous Schérer et sous Desaix. Il partagea les rudes fatigues, les longues privations, les patriotiques exploits des austères et vaillantes armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. Il était dans ces intrépides bataillons qui chassèrent les Autrichiens de notre territoire envahi, leur enlevèrent en quelques semaines les quatre fortes places de

Landrecies, le Qucsnoy, Condé, Valenciennes, qu'ils avaient mis un an à prendre, les repoussèreni, après avoiremporté Mayence, jusqu'au delà du grand fleuve qui servait autrefois de limite entre la Germanie et la Gaule, et dont la victoire et les traités allaient faire pour vingt ans la frontière glorieuse de la France.

La guerre était à ses yeux un devoir tant que durait le danger public; mais elle n'était pas une vocation. Aussi, après avoir payé bravement sa dette pendant environ quatre années, il s'autorisa de sa santé chancelante pour demander et obtenir son congé, alors que la France triomphait de l'Europe et que les traités de Bâle avaient déjà diminué le nombre de ses ennemis et agrandi ses frontières. Au mois d'août 1796, il revint, à Besançon, se livrer à la culture des lettres et à la pratique de la philosophie.

Il est des temps où l'on pense sans cesser de croire. Le doute philosophique n'avait pas conduit Descartes au doute religieux, la pensée de Pascal s'était humiliée sous le joug de la foi, et le puissant esprit de Bossnct n'avait eu aucune peine à s'arrêter avec respect devant les impénétrables mystères de la révélation. Cette réserve de l'intelligence encore docile ne s'était pas transmise du xvn' siècle au xviii' qui avait porté un examen hardi sur les fondements de la croyance comme sur ceux de la société. Disciple d'une philosophie qui avait soustrait les générations nouvelles à toutes les anciennes soumissions, M. Droz, en même temps qu'il s'était épris de la liberté, avait cru à la puissance illimitée de la raison. Il avait cessé de suivre le culte de ses pères. Mais plus il en repoussait, pour me servir de ses expressions, les dogmes et les pratiques, plus il s'attachait aux principes de la morale, t Je veux, disait-il, prouver à ceux qui me jugent avec sévérité qu'un déiste peut égaler ou surpasser un chrétien dans la pratique des devoirs envers les hommes. J'aurais désiré devenir parfait pour l'honneur de ma croyance. »

Sentant en lui une pieuse ardeur pour les hautes idées de Dieu, les belles espérances de l'immortaliié, la sainteté des lois morales, il se crut en possession de la vérité pure. Il se proposa

lout ensemble de la conCempler et de l'appliquer. Fortifier son esprit afin de l'élever de plus en plus vers le divin auteur des choses et des êtres, en comprenant de mieux en mieux ses desseins; connaître les règles harmonieuses qu'il a données à la vie, afin de s'y conformer; se respecter constamment soi-même, éclairer les autres, être juste pour être calme, bon pour être heureux; ne se laisser entraîner ni par la cupidité ni par l'ambition; jouir des biens faciles et réels mis par la Providence à la portée des hommes: voilà les résolutions que prit ce jeune sage, et qu'il a suivies pendant sa longue carrière.

Un événement qui dérange d'ordinaire les plans des hommes, fussent-ils les plus grands philosophes du monde, le confirma dans les siens. 11 éprouva une grande passion, t Je devins, dit-il, éperdument amoureux d'une jeune personne dont les admirables qualités se peignaient sur sa charmante figure. » — Cette jeune personne était la fille du chirurgien-major de la citadelle de Besançon, la cousine germaine de trois hommes devenus depuis célèbres dans les armes, dans le droit, dans les lellres : du général Pajol, du jurisconsulte Proudhon, de l'ingénieux écrivain Charles Nodier. Mademoiselle Françoise- Blanche-Bénigne Proudhon, qu'épousa M. Droz, en suivant ei.core plus son inclination que le gré de ses parents, n'avait pas de fortune, mais possédai!, une beauté rare, une grâce exquise, beaucoup d'esprit naturel sans grande culture, et, ce qui valait encore mieux que l'esprit, une bonté parfaite, un caractèie enjoué, une âme généreuse qui la rendait digne de s'unir à cet homme de bien, auquel elle apporta pour dot un attachement et une félicité qui devaient durer un demi-siècle.

Le mérite déjà reconnu de M. Droz et le vœu de l'opinion l'appelèrent alors dans la chaire des belles-lettres ouverte à l'école centrale de Besançon. Il y porta un savoir étendu, un esprit ferme, un goût délicat, un talent orné, et vit accourir autour de lui la jeunesse privée depuis longtemps de la nourriture de l'intelligence et avide de la recevoir. De ses leçons sortit, en l'an vn, un volume sur Yart oratoire, où se révèle en partie M. Droz comme écrivain. Mais il déploya bientôt les qualités du publiciste dans un cours de législation générale, qu'il

iH NOTFCES HISTORIQUES.

entreprit comme pour remplir une lacune de renseignement nouveau. Il s'y fit déjà le juge des philosophes du xviii" siècle cl ne mouira pas plus de condescendance pour les écarts de rinnovation qu'ils n'en avaient eu eux-mêmes pour les préjugés de la coutume. Resté l'admirateur de l'éloquence de Rousseau, il se déclara l'adversaire de sa politique, et, à l'aide de l'histoire, il rectifia cette théorie abstraite et fausse qui avait égaré tant d'esprits, dont s'étaient autorisés tant d'excès, inconséquent retour vers l'enfance des sociétés humaines, prolestatio inintelligente contre les progrès du monde, condamnant les peuples à être pauvres pour être libres, leur laissant, comme on ne l'avait que trop vu, la corruption saus leur donner le bien-être, les rendant violents saus les rendre simples et ajoutant tous les vices de l'ignorance à tous les maux de la passion. M. Droz demande, avec Montesquieu, que les lois des sociétés soient eu rapport avec leurs besoins, et que l'état de chaque pays commande sa législation. Les peuples avancés doivent unir, d'après lui, les richesses matérielles, fruit du travail, aux libertés civiles, garantie de la dignité sociale, et monter successivement les degrés divers de la liberté politique, à mesure qu'ils se sont rendus capables d'y atteindre et de s'y tenir. Dans cet enseignement, M. Droz est déjà de l'école historique sans cesser d'appartenir à l'éiole philusophique, en pruniant à Tune son expérience, gardant de l'autre sa générosité. Il aime mieux les gouvernements mixtes, comme étant les meilleurs et les plus complets. Les gouvernements simples ne conviennent que pour soumettre ou pour détruire : dans les mains de tous ils sont l'anarchie, dans les mains d'un seul ils sont le despotisme; ils bouleversent les peuples ou les accablent.

C'est à Paris que M. Droz avait publié, en 1799, son livre sur l'an oratoire, et qu'en 1801 il avait fait imprimer, sur les hi$ relatives aux prcgrè$ </e l'indutlrie, un écrit dans lequel il se montrait économiste aussi savant qu'habile; c'est à Paris qa'il vint s'établir en 1805. après la suppression des écoles centrales. Les goûts de l'esprit et les conseils du l'amitié l'y attirèrent également. Dans les voyages qu'il avait coutume d'y foire chaque année, un de ses )ilu8 cbers condisciples, resté

jusqu'au dernier jour son excellent ami, M. Clément, qui a si longtemps et si sagement représenté le département du Doubs dans nos assemblées, lui avait (ail connaître le spirituel Andrieux et le fécond Picard, avec lesquels il s'était étroitement lié. Il avait été introduit aussi dans la société philosophique d'Auleuil, dont Cabanis était le chef. Afin d'ajouter à son modeste patrimoine le fruit de *son travail, il écrivit dans les journaux littéraires du temps. Toutes les œuvres de l'esprit l'attiraient; aucun art ne lui était indifférent. La musique trouvait en lui un appréciateur délicat, et il jugeait un tableau aussi finement qu'une pièce de théâtre. L'amour qu'il ressentait pour le beau, presque aussi vif que celui qui l'entraînait vers l'honnête, une sorte d'imagination qui l'aidait à pénétrer jusqu'où la raison toute seule n'aurait pu le conduire, une élévation naturelle de langage, à défaut de verve la réflexion, de promptitude la sûreté, de mouvement la chaleur, faisaient de lui un critique, sinon toujours brillant et léger, au moins toujours judicieux et noble.

Mais c'était pour exécuter d'autres travaux qu'il s'était rendu à Paris. Il y était venu avec des projets d'ouvrages sérieux; il y débuta néanmoins, en s'appuyant de l'avis de Cabanis et d'Andrieux, | ar la publication d'un roman. Lina ou les Enfants du ministre Jlberi, tel fut le titre sous lequel M. Droz plaça, dans un cadre romanesque, une histoire d'amour simple et touchante qui avait récemment ému lune des plus hautes vallées de la Suisse.

Idylle au début, drame tragique à la fin, ce petit livre fut écrit par M. Droz sous la forme épislolaire qu'avaienl mise à la mode Richardsou dans Clarisse, Rousseau dans la Nouvelle Héloïse, et Gœlhe dans Werther. Cette forme, à l'aide de laquelle on peut mêler des analyses délicates à des récits animés, placer des dissertations philosoj-hiques à côté de tableaux passionnés, et qui permet d'être éloquent sans empêcher d'être dramatique, M. Droz l'aJopta pour mieux éclairer le but moral qu'il se proposait d'atteindre. Il voulait instruire en touchant, enseigner la tempérance de l'âme en montrant le danger de ses agitations, conseiller la stricte surveillance de soi-même en

Taisant voir jusqu'où entraînent ses moindres relâchements.

Après avoir cherché dans cet ouvrage à détourner des malheurs de la passion, M. Droz exposa dans un autre, de forme plus sérieuse, les douces félicités de la règle. Il fil un traité sur ce qui semble le plus rebelle à la théorie, sur le bonheur que chacun entend et prend à sa façon. Franklin avait enseigné Varl d'être vertueux, M. Droz esquissa l'arl d'Hre heureux. L'homme peut- il arriver au bonheur par une sage habileté? A voir ce qu'il est, il semble difficile d'en douter; à voir ce qu'il fait, il devient difficile de le croire. Doué d'une organisation admiralile; ayant les facultés les plus variées et les sentiments les plus beaux ; mis en rapport avec la nature, dont il triomphe par sa force et qu'il fait servira ses besoins par son intelligence; formant la société si douce de la famille dans la société si rassurante de l'Etat; devant aux puissantes et durables associations qui agrandissent les ressources de chacun, par le concours de tous, les découvertes des siècles comme héritage, leur expérience comme direction; ayant pour animer son existence le travail, pour l'embellir l'imagination, pour la diriger la prévoyance, il se rendrait infailliblement heureux, s'il restait fidèle aux conditions bien comprises de son être, s'il marchait sans lassitude et sans écart dans les voies droites de la vie.

C'est ce que M. Droz, a cherché à établir. Son livre, où le bonheur n'est pas séparé de la bonne conduite, est un traité d'hygiène morale. Il y regarde la modération comme la santé de l'âme ; s'il règle tout dans la nature humaine, il n'y sacrifie rien. Il ne méconnaît aucim de nos besoins, mais il ne tolère aucun de nos excès; il veut l'emploi de toutes nos forces, mais sans en permettre l'abus, et il se complaît dans tous nos sentiments pourvu qu'ils ne nous apportent pas de souilrances en devenant des passions. La raison doit être la suprême directrice de la vie. Étendre sm inlelligonce, fortifier son caractère, chercher ses jouissances dans l'exercice bien entendu de ses facultés, ne pas dérégler ses désirs par ses imaginations, mettre ses intérêts dans ses devoirs; se marier â propos, trouver dans une femme que l'on aime le complément délicieux de son être, dans des enfants auxquels on communique des p( nsées sages

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et de vertueuses inclinations les joyeux ornements de son âge mûr cl les fermes appuis de sa vieillesse, et, tout en obéissant aux plus belles lois de la nature, se procurer les plus admirables siiisfactions; ajouter aux douceurs profondes de la famille les plaisirs délicats de l'amitié; agir en bon citoyen dans l'État, se comporter en homme bienveillant envers ses semblables ; ne pas viser à la fortune et s'arrêter à l'aisance ; ne rien donner à la vanité, car ce serait ôter au bonheur; être utile aux autres pour se contenter soi-même, sans chercher dans le bienfait la reconnaissance, et en ne demandant à l'obligeance que le mérite de rendre meilleur ; s'élever par de religieuses espérances vers Dieu dont la providence veille sur nous ici-bas, et dont la justice nous attend là-haut; se préparer ainsi à bien mourir en sachant bien vivre, et passer doucement dans le monde invisible oii notre félicité sera mesurée au bien que nous aurons fait sur cette terre : telle est la vraie, la noble, la charmante philosophie qu'enseigne M . Droz dans son Essai sur l'arl d'être heureux.

Ce livre agréable et sensé ne fut pas lu pourtant sans être un peu critiqué. La théorie du bonheur qui y est exposée sembla le paradoxe qu'un esprit riant tirait d'une vie satisfaite. On reprocha à M. Droz de faire de sa propre histoire le fondement d'une science, et de donner comme une règle ce qui pouvait tout au plus être cité comme un exemple. Ses conseils parurent superflus pour les natures tempérées qui s'en passent, impuissants pour les natures passionnées qui s'en affranchissent. 11 n'en est pas moins vrai que VArl d'être heureux de M. Droz, comme XArl d'être vertueux de Franklin, se plaçait au nombre des ouvrages qui, en inlroduisant de saines idées dans les esprits, préparent des progrès salutaires dans les moeurs.

En vrai disciple de Montaigne, M. Droz avait écrit : « Par épicuréisme, je voudrais un emploi obscur. » Ce vœu d'une sagesse un peu raflinée qui lui était échappé dans son Art d'être heureux fut bientôt exaucé. Rétablissant les contributions indirectes que l'Assemblée constituante avait imprudemment supprimées d'après le système alors régnant des économistes physiocrates, l'empereur Napoléon en avait formé la vaste administration des droits réunis qu'il avait confiée à l'habile et

spirituel H. Français de Nantes. Celui-ci en avait fait Fasile des lettres ei le refujiic des révoliiiiona. Le poète Painy et l'agréable compositeur Dalayrac, Collin d'Harleville, depuis longtemps célèbre par les excellentes comédies de Vlnconstant et du Célibataire, et .M. Lebrun, destiné à le devenir par la tragédies! pure d' Ulysse elh tragédie si touchante de Marie Siuai'î, y avaient été admis, pour la plupart à des traitements encore plus qu'à des fonctions, avec des émigrés rentrés et des révolutionnaires convertis. M. Andrieux, acquittant envers ce nouveau Mécène les doites de la poésie et regrettant de n'être pas un nouvel Horace, disait de lui dans des vers aussi vrais que spirituels :

Reiicoii(re-l-il quelques nochers débiles

Qu'ont sulimergés nos tempêtes civiles,

Il les console, il leur ouvre le port.

Sans s'informer par quel vent, quel orage,

Ni sur quel Itord chacun d'eux fil naufrage,

Et sous ses lois les partis différeuts

Sont étonnés de confondre leurs rangs.

Ami des arts, de ceux qui les cultivent,

Son goût les cherche et ses faveurs les suivent.

Il fait bien mieux que proléger, il sert.

Au vrai talent dont la noble infortune

Souvent se cache et craint d'être importune.

J'ai vu par lui plus d'un service offert.

C'est ainsi qu'il offrit une place auprès de lui à M. Droz, dont il aimait les ouvrages et dont il honorait le caractère. M. Droz l'accepta, et, ce qu'il pouvait se dispenser de faire, il la remplit. Se partageant entre ses devoirs et ses goAls, l'administration et les lettres, il pratiquait totiies ses maximes et jouissait pleinement lui-même du bonheur qu'il avait voulu enseigner aux autres. Il vivait surtout dans l'intérietir de sa famille cl le commerce de quelques amis. Les principaux, parmi ces derniers, étaient, avec Andrieux, qui unissait tant d'élévation d'âme à tant de grâce dans l'esprit ; avec Picard, dont la verve intarissable portait sur le théâtre tous les travers de son temps ; l'habile critique Augor ; Roger, si littéraire dans ses goûts, si cordial dans ses sentiments; Campeoon , que l'aménité de son

DRoz. m

caractère rendait aussi agréable que la douceur de son talent; et le vénérable Ducis, chargé d'années et de respects, gardant encore la chaleur de l'imagination sous les glaces de l'âge, et la modestie de la vertu dans la gloire. Tous les quinze jours, ils venaient s'asseoir à la table de M. Droz, et là, parmi d'intimes épanchements et des entretiens instructifs, ils goûtaient les charmes de l'amitié et des lettres, dans des réunions célébrées par la muse octogénaire de Ducis, qui adressait ces vers délicatement tournés à M. Droz et à son aimable compagne :

Dieu rassembla pour vous, sous votre toit paisible.

Des trésors de raison et de grâce et d'esprit.

L'art de se rendre heureux dans vos mœurs est écrit.

Telle est la source pure où lu puisiss ton livre.

Le grand art d'être heureux n'esl que l'art de bien vivre.

Dans ce temps où, selon la vieille et joyeuse coutume française, beaucoup de choses sérieuses se traitaient souvent à table, il s'était formé une société littéraire appelée la Société du déjeuner, restée célèbre dans les souvenirs du temps par les succès de ceux qui en étaient et les épigrammes de ceux qui auraient voulu en être. Cette société, composée de dix membres s'élisant à l'unanimité des voix, et s'assemblant tour à totir chaque dimanche chez l'un d'entre eux, qui donnait à déjeuner à tous les autres, entendait la lecture de la pièce de théâtre sur le point d'être représentée, ou du livre prêt à paraître. La critique s'y exerçait avec une utile sévérité sous des formes amicales, et les ouvrages y étaient rendus plus dignes de tous par la correction éclairée de quelques-uns. Picard, Andrieux, Alexandre Duval, Arnault, Campenon, Lacretelle, Roger, Lemontey, Daru en faisaient partie, lorsque M. Droz y fut admis. Les dix associés, se critiquant entre eux mais se défendant contre les autres, s'accordant de goût, se plaisant d'esprit, s'estimani, se louant, se poussant, furent accusés de vouloir envahir l'Institut, dont plusieurs étaient déjà membres, el dont tous devaient un jour le devenir. Aussi, plus de cinquante épigrammes fondirent sur eux , lorsque M. Campenon eulra, vers cette époque, à l'Académie française. M. Droz, que son mérite devait

y appeler douze ans plus tard, n'aspirait pas alors à élre reçu, mais à élre couronné par elle.

Uéloge de Montaigne avait été mis au concours en 1812. Quoiqu'il eût passé Tàge où l'on descend dans les lices académiques, et qu'un talent aussi mûr que le sien dût le placer plutôt parmi ceux qui décernent les couronnes que parmi ceux qui les disputent, M. Droz se crut obligé d'être le panégyrislc du philosophe aimable dont il avait été le disciple. Dans l'éloge qu'il en fit avec encore plus de sensibilité que d'éclat, M. Droz le peignit en empruntant à Montaigne lui-même la grâce de ses paroles, et en embellissant quelques traits de son caractère. L'Académie, qu'il avait touchée, mais que l'un de ses concurrents avait éblouie, lui accorda la première de ses couronnes, après le prix réservé au brillant discours d'un jeune et grand critique, M. Yillemain, qui entrait en vainqueur dans la carrière où son vaste savoir, son goût assuré, son rare esprit devaient le faire régner en maître.

La philosophie pratique que M. Droz avait tirée de Mon» laigne, et encore plus puisée dans lui-même, parut en i81i, lorsque les changements qui survinrent dans l'État en amenèrent dans les conditions particulières. A la chute de l'Empire, tout prêt à résigner son modeste emploi, il écrivait noblement en province à l'un de ses plus vieux amis qui craignait démesurément de perdre sa place : << Tu as pris des fonctions publiques, tu les as remplies avec dévouement, tu n'as fait que ton devoir. Attends donc avec tout le calme d'un honnête homme qui est là pour les autres et non pour lui. Si on te les ôte, lu dois sortir avec la dignité du sang-froid et sans avoir la lête plus haute que quand tu es entré. Il y a des positions qui méritent qu'on s'occupe des moyens d'en sortir, mais je n'en connais guère qui ^ aillent la peine qu'on s'inquiète. Ce n'est pas assez <lc se distinguer de la foule par les qualités du cœur et par la justesse des idées, il faut encore s'en distinguer par la fermeté du caractère. — Voilà ce que j'ai le droit d'attendre et d'exiger de mon ami. »

Ce que M. Droz exigeait de son ami qui conserva sa place, il se l'imposa à lui-même en sacrifiant la sienne. Dans les dclica-

tesses de sa reconnaissance et les scrupules de sa dignité, il ne lui convint plus d'appartenir à une administration que cessa de diriger M. Français de Nantes, auquel il dédia !a troisième édition de VJrt d'être heureux, comme une protestation de son estime et un témoignage de son attachement.

Rendu entièrement à ses travaux littéraires, il acheva et fil imprimer son traité du beau dans les arts, qu'il aimait avec passion. Son imagination, aussi honnête que son âme, lui représentait le beau comme le bon dans l'ordre physique, tout ainsi que le bon lui apparaissait comme le beau dans l'ordre moral. Il parle des arts avec une exquise délicatesse, en juge éclairé de leurs conditions, en admirateur enthousiaste de leurs chefsd'œuvres. Quelque temps après il publia un important ouvrage sur la philosophie morale. Dans ce livre, du caractère le plus élevé, M. Droz examine, en historien, les nombreux systèmes des grands moralistes, apprécie les divers mobiles par lesquels ils prétendent conduire les hommes, et dégage dans chacun d'eux ce qui constitue son principe et forme sa règle. N'admettant rien d'exclusif, ni l'impulsion naturelle de l'intérêt , ni la loi abstraite du devoir, ni la pieuse aspiration vers Dieu, ni l'affectueux désir d'être utile aux autres, ni la noble ambition de se perfectionner soi-même, il déclare que toute théorie fondée sur quelques-unes de nos facultés prises isolément est imparfaite, parce qu'elle est incomplète, et i! soutient que, n'embrassant pas l'homme tout entier, elle ne saurait devenir la morale pratique du genre humain. Il combine dès lors les divers principes d'action, dont il assigne le rang et la forme, et, réunissant les avantages de tous les systèmes, sans rencontrer les inconvénients d'aucun, il les concilie par un écleclismc supérieur, et arrive ainsi à une sorte d'unité morale.

Ce livre est à la fois l'histoire des plus beaux efforts de la sagesse philosophique et le dépôt de ses règles les plus salutaires. M. Droz y continue les moralistes ses prédécesseurs en les étendant. Il marque sa place parmi les vrais philosophes. 11 appartient à cette grande école de la raison libre et de la vertu éclairée qui commence à Socrate, qui se retrouve dans tous les progrès du genre humain et dont les destinées sont irai. \ù

Ml NOTICES HISTORIQUES.

mortelles. Le livre de M. Droz, aussi bien pensé que bien écrit, recul de l'Académie française, en <824, le grand prix récemment fondé par M. deMontyou, pour Touvrage le plus utile aux mœurs Moins d'un an après en avoir récompensé l'auteur, l'Académie française l'appela dans son sein. Il y fut admis en même temps qu'un jeune et brillant poète qui, lui devant la représentation des Y^inres Siciliennes et dès lors son premioi' succès au théâtre, s'était retiré respectueusement devant lui, et dont la nomination avait suivi de bien près la sienne, Casimir Delavigne, enlevé de bonne heure aux lettres, mais qui do moins a vécu assez pour sa gloire, et à qui sa ville natale, dans une solennité prochaine, s'apprête à élever une stalueà côté de Bernardin de Saint-Pierre. Le jour de leur double réception, Audrieux loua, dans un discours sur li perfeelibilité de l'homme, et le généreux philosophe et l'éclatant poète. Je ne saurais omettre ici ce passage alors tant applaudi qu'il adressait à M. Droz, et qu'on me saura gré, je pense, de citer tout entier :

Cher Droz, des bonnes mœurs vrai nio<iële et vrai matire.

Que (rente ans d'amitié m'unl fait si bien connailre ;

Toi, qae n*abuscn( point ces prétendus docteurs.

Qui, de toute lumière obstinés détracteurs.

Au char de lu raison s'atleiant par derrière,

Veulent ù reculons l'enroneer dans Tornière ;

Toi qui, nous présageant un meilleur avenir.

Aimes de cet expoir à nous entretenir.

Et qui, pour animer, pour élever ton style,

Contemples le moral et recherches l'utile ;

Par d'éloquents écrits verse en nos cœurs émus

Les nobles sentiments et les douces vertus;

Dctronipe-nous surtout de l'erreur trop commune

Qui nous fait ù genoux adorer la fortune;

Par ton exemple encore instruis-nous chaque Jour :

Satisfait de ton sort, sans orgueil, sans détour.

Ta vie entière enseigne, ainsi que ton ouvrage.

Que tout l'arl d'être heureux, c'est d'être bon et sage.

M. Droz continua, en effet, le cours de ses purs enseignements. De la morale, comme d'une science en quelque sorte centrale, d'où part et où doit aboutir tout ce qui lient à la conduite humaine, il examina l.i marche des gourernemcnls et des sociétés, dans uu traité qu'il publia sur Vapplicalion de la mo-

raie à la politique. Ce traité, M- Droz le présente comme, ce sont ses paroles, le legs d'un homme qui a vu des révolutions. Les temps passés, avec les violences et les fraudes qui tenaient à l'agrandissement des territoires et à la fornialion-des États, y occupent moins de place que les efforts employés de nos jours à la conquête agitée des droits, à l'organisation pénible des gouvernements. Témoin de beaucoup de fautes, contemporain de tant d'excès , ayant vu la recherche déréglée de la liberté conduire à la dictature militaire la plus absolue, les entrepri^es exorbitantes d'un pouvoir enivré de lui-même aboutir à la plus rapide des grandes chutes, et la conquête de l'Europe suivie de l'invasion de la France; un peuple, emporté par ses idées et méconnaissant ses habitudes, se précipiter dans les extrémités les plus contraires, passer d'une anarchie sans limite à une soumission sans réserve, transformer la passion implacable de l'égalité en amour effréné des distinctions, briser tour à tour les diverses formes politiques qu'il avait reçues ou qu'il s'était données, ne parvenant à rendre ni la liberté possible, ni l'autorité mesurée, ni la gloire durable, et aux inconstances fréquentes de l'esprit ajoutant les promptes lassitudes du caractère, M. Droz, guidé par son expérience autant que par sa raison, offre, à ce temps qui essaye de tout et à ce peuple qui ne fonde rien, le devoir comme la seule base inébranlable du droit.

La doctrine des devoirs que Puffendorf, dans un traité resté célèbre, proposèrent aux princes qui la pratiquèrent assez mal, M. Droz la recommande aux nations qui ne la suivent guère mieux. Il demande que les lois morales ne soient jamais violées par les actes politiques, il n'admet pas que l'injustice puisse jamais devenir un instrument du bien; il veut que les changements s'opèrent dans les âmes avant de s'introduire dans les lois, et que des mœurs sévères facilitent des institutions libres. II exige bien des vertus dans les hommes et il n'attache pas assez d'importance aux formes politiques des États. Sans doute celles-ci sont vaines lorsque, trop en arrière des besoins ou trop en avant des esprits, elles restent vides parce que la société en est déjà sortie ou n'y est pas encore entrée ; mais, bien adapr

tées à son état, elles n'en sont pas seulement Timage, elles en sont la sauvegarde.

Le côté inoral qui domine dans cet écrit se retrouve jusque dans le roman, moitié liistorique, moitié philosophique, du protestant Jarçuef Fauvel, sorte de Gil blas moins spirituel et plus honnête que celui de le Sage, et que M. Droz composa avec son ami Picard, pour peindre la France du xvu* siècle avant et après la révocation de Tédit de Nantes, roman où l'esprit ne manque pas, où la passion même se rencontre, mais où la variété des scènes nuit à leur intérêt; qui n'olTre pas assez d'exactitude comme tableau du temps, ni assez de profondeur comme peinture de l'homme, et qui aurait pu égayer et toucher davantage, si Picard n'avait pas cherché quelquefois à y être sentimental, et M. Droz à y être comique, il apparaît surtout dans son Économie politique, dont il forme le caractère particulier, et qu'il distingue de tous les ouvrages de la même nature. Ce volume, court, clair, substantiel, bien écrit, présentant l'économie politique en auxiliaire de la morale, considérant les richesses comme un moyen et non comme un but, déclarant les produits immatériels qui élèvent l'esprit, épurent l'àme, ornent et maintiennent la civilisation, aussi nécessaires pour le moins que les produits matériels aux sociétés bien réglées, otfrant d'admirables conseils sur l'emploi du revenu, plaçant le bonheur dans le travail, ne séparant pas l'honnêteté du bienêtre, exposant tous les principes sans leur sécheresse, et respirant l'amour de l'humanité sans ses relûchemenls, ce volume eut un grand succès, et devint, par les éditions qui s'en répandirent en France el les nombreuses traductions qui s'en firent en Europe, un manuel accrédité de la science économique.

M. Droz a transporté la même pensée morale dans l'histoire. Il a retracé en trois volumes, qui forment son ouvrage le plus considérable et le meilleur, la fin de l'ancienne monarchie et le début (le la révolution. Pendant vingt cinq années il recueillit les matériaux de cette histoire, et se prépara, dans des récits pleins et sobres, sous des couleurs tempérées, avec un esprit élevé, des sentiments nobles, une équité souveraine, à montrer la grande transformation de la société du moyen âge dans la

société moderne, à rechercher comment on aurait pu d'abord modérer ses etfels, puis régler son accomplissement. Il se posa ce grave problème : Pouvait on prévenir la révolution, et, ne l'ayant pas prévenue, pouvait-on la diriger?

Cette question est le fond même de son livre, qui commence avec les dernières années de Louis XV. Dans une introduction fortement rattachée au sujet, M. Droz expose la décadence de la vieille monarchie, dont un roi, perdu dans les plaisirs, épuise les restes. L'héritier de trente et un rois qui ont conduit les deslinées de la France selon les besoins des temps, à l'honneur de leur race, en réunissant un vaste territoire, en civilisant un grand pays, en fondant une belle monarchie, parvenue, sous Louis XIV, au plus haut degré de sa splendeur et à Id limite de sa force, dissipe sans ménagement le pouvoir que lui ont légué ses ancêtres. Il a assez d'esprit pour sentir l'approche d'une révolution, trop d'insouciance pour la prévenir. — « Tout ceci, dit-il, durera autant que moi ; mais je ne sais comment s'en tirera mon successeur. »

Ce successeur, ainsi menacé d'avance, était Louis XVI. N'ayant d'autre ambition que celle du bien, aimant le peuple et désirant le rendre heureux, dévoué à ses devoirs et ne tenant pas à ses droits, accessible aux nécessités de son temps quoique étranger à ses doctrines, capable de passer sans regret d'une situation où il disposait de la loi dans une autre où il y aurait obéi, nul monarque absolu ne semblait plus propre à se fîure roi réformateur et à devenir roi constitutionnel. Qui l'en empêcha? Son caractère. Trop irrésolu et trop faible, se défiant de lui et ne se confiant pas longtemps aux autres, ne sachant comment gouverner lui-même, ni qui charger de gouverner à sa place, essayant tour à tour de tout et ne retirant dès lors le bénéfice de rien, accordant pour reprendre, résistant pour fléchir, il prouva qu'avec les qualités les plus propres à ménager la transition d'un ordre de choses à un autre, il était dans l'impossibilité d'y réussir, parce qu'il lui manquait la clairvoyance qui conduit et la fermeté qui arrête.

Lesquinzeannéesdurantlesquelles,dei774àI789,LouisXVf, exerçant la plénitudedesa souveraineté législative,étaît encore

i0f NOTICES niSTORIQUES.

en mesure de prévenir la révoluUou par des réformes, sont supérieuremeot racontées et jugées dans le premier volume de U. Droi. On y voit, sous la direction frivole du vieux Muurepas, les contradictions du premier ministre s'ajouter aux inccr(itu< des du roi, les desseins se heurter tout comme les choix; au novateur Tui^ot succéder |c routinier Clugny , l'économe Necker remplacé par le dissipateur Galonné, des progrès sans suite accompagnés de retours sans durée, et, sous les deux d> rniers ministres même de la monarchie absolue, Galonné épuiser en prodigalités ses ressources financières, Loménie de Brienne briser dans de téméraires coups d'Élat ses ressorts politiques, et Louis XVI, réduit par l'un à assembler les not<i> blés, par l'autre à convoquer les états généraux, dé|)oser entre les mains de la nation la puissance réformatrice de la royauté.

Il s'éiait Ibrmé, en effet, une nation nouvelle, à laquelle il fallait un droit nouveau. G'est ce qu'avaient reconnu à l'euvi les dépositaires les plus divers de l'autorité monarchique. Ed 1775, l'entreprenant Turgot avoit devancé cette révolution en faisant du roi l'instituteur libéral du peuple. Eu 1783, le circonspect Vergennes en avait signalé l'approche, lorsqu'il avait dit à Louis XYI : « Il n'y a plus de clergé, il n'y a plus de noblesse, ni de tiers état en France : la distinction est Uctive et sans autorité réelle. Le monarque parle, tout est peuple et tout obéit. » En 1787, le courtisan Galonné en avait proclamé l'urgence, lorsqu'il avait ajouté: a Sire, ce qui est nécessaire pour le salut de l'Étal serait impossible par des opérations partielles, et il est indispensable de reprendre en sous œuvre l'édilicc entier afin d'en prévenir la ruine. »

Qu'avait-il été fait cependant pour changer le vieux régime de la France? L'ouvrage de M. ! roz est, à cet égard, bien instructif. Il montre les vices de ce régime retités à peu près incurables jusqu'en 1789 Un ministre eu qui les grandes vues de l'esprit s'unissent à une heureuse pratiquedesall'aires, pr>jposti-t il d'abolir la corvée si onéreuse au tiers élut et si huuii* liante pour lui, le parlement déclare que le peuple est taillablu et corvéable à volonté, et que c'est là une partie de la coustilulion qudleroicst dans l'impuissance de changer. Un employé

supérieur des finances publie-t-il un écrit sur les inconvénients des droits féodaux et sur l'utilité de leur rachat, le parlement fait brûler le livre parla main du bourreau, et décrète son auteur comme un criminel. I>'esprit du temps inspire^t-il des pensées de tolérance, le clergé, rappelant les édits de Louis XIV et de Louis XV contre les protestants, recommande à Louis XVI de les appliquer dans toute leur rigueur, en imitation de ses deux orthodoxes ancêtres. Une politique hardie fait-elle marcher une armée française au secours de l'Amérique du Nord insurgée contre l'Angleterre; au moment même où le descendant des monarques absolus prépare ainsi au delà des mers le triomphe d'une république etd'une démocratie, il exige sur la demande formelle d'une classe de ses sujets, et par la plus intempestive des contradictions, qu'on ne puisse parvenir au grade d'officier dans le service militaire qu'en prouvant quatre degrés de noblesse. Enfin, la veille même du jour où l'ordre ancien tout entier va tomber en ruine, le parlement oppose-t-il la faible barrière de ses remontrances au (iébordement des édits financiers, le roi frappe la magistrature de dissolution et envoie les magistrats en exil. Ainsi, au fond rien n'était changé : le parlement soutenait les privilèges, la cour continuait les abus, le clergé conseillait l'intolérance, la noblesse revendiquait l'inégalité, le roi exerçait l'arbitraire.

Malgré ses généreux désirs, Louis XVI n'avait que faiblement remédié à tant d'imperfections. Il avait essayé de plusieurs sortes d'assemblées sous Turgot, sous Necker, sous Calonne, sans pouvoir en constituer aucune. Il n'était parvenu ni au vote consenti de l'impôt, ni à la répartition équitable des charges publiques, ni à l'établissement des moindres garanties générales, des plus indispensables sûretés particulières, et il laissait à d'autres la grande et difficile tâche de rendre la société française homogène sous une législation uniforme.

C'est ce travail d'uniié pour l'État, d'égalité devant la loi, de liberté dans le gouvernement qu'entreprit l'Assemblée constituante. Éprise du bien public, passionnée pour les intérêts universels, croyant à la justice absolue, cette mémorable assemblée effaça les dernières traces des anciennes servitudes, pro-

clama les nouvelles libertés, substitua Tégalité civile au privilège, les prescriptions de la loi aux caprices de l'arbitraire, voulut que des besoins plus étendus des peuples sortissent les règles plus parfaites de leur gouvernement. Sans doute, elle manquait d'expérience et se laissa entraîner trop loin. Elle fut trop persuadée qu'on dirigerait aisément les hommes par la raison. Elle ncr se déOait pas assez de la nation fougueuse et mobile qu'elle avait à constituer, et qui, ne sachant jamais penser avec modération, vouloir avec persévérance, agir avec retenue, devait tour à tour tout ambitionner et tout abandonner, passer vite de l'enthousiasme au dégoût, épuiser égalenicnl la licence et la servitude.

En liisiorien équitable, M. Droz fait la part du bien et du mal dans les actes de cctle grande assemblée. Il l'accuse surtout d'avoir jeté les bases de l'ordre nouveau, sans avoir su en élever l'édifice. Toutefois, malgré des illusions et des fautes, l'Assemblée constituante s'est rendue digne du respect et de la reconnaissance des hommes pour avoir consacré ces belles notions de justice et de liberté que le xvui* siècle avait présentées au monde comme son droit, et (|u'elle lui a données comme sa règle. Ce sera sa gloire immortelle, d'avoir fait entrer dans les lois les principes épars que la raison des sages avait disséminés dans les livres. Ces principes sont devenus le patrimoine, désormais inaliénable, du genre humain. Quand les hommes ont vu une fois la vérité dans son éclat, ils ne peuvent plus l'oublier. Elle reste debout, et tôt ou tard elle triomphe, parce qu'elle est la pensée de Dieu et le besoin du monde.

M. Droz cherche si ce besoin n'aurait pas pu être satisfait en i789 avec plus de mesure, et s'il ne l'aurait pas été dès lors avec moins de trouble ot plus de durée. Il examine si la révolution,, n'ayant pas été prévenue, ne pouvait pas du moins être dirigée. « Diriger une révolution, dit M. Droz, c'est la conduire de manière à l'arrêter au moment nécessaire. » Il croit qu'on le pouvait dans trois principaux moments : d'abord, à l'ouverture des étals généraux, si le roi, demeurant législateur, avait tiré la loi nouvelle du vœu exprimé par la presque unanimité des cahiers; ensuite, après la transformation des trois ordres

DROZ. i69

en une seule assemblée, si Louis XVI, dans la séance célèbre du 23 juin, adoptant en entier l'habile plan de Necker, qu'il altéra, avait jeté lui-même les bases de la monarchie constitutionnelle; enfin, lorsque l'insurrection du 14 juillet eut déplacé la souveraineté, lorsque les décrets du 4 août eurent changé l'état de la société française, l'Assemblée, devenue constituante, pouvait à son tour fonder le gouvernement représentatif, en donnant au pays deux chambres, en reconnaissant au roi le double droit de les dissoudre et de sanctionner leurs actes. C'est ce que voulaient Mounier, Lally-Tollendal, Malouet, Clermont-Tonnerre, pour les projets desquels se déclare la préférence de M. Droz, comme elle s'était déclarée, dans la période précédente, pour les réformes prévoyantes de Turgot. Dans leur modération et leur clairvoyance, ces amis excellents de la liberté et de la patrie proposèrent à leur pays la belle forme monarchique qui donnait une félicité régulière et assurait une grandeur croissante à l'Angleterre, et qui, épargnant à la révolution ses excès, aurait prévenu l'anarchie de la république, la compression de l'empire et procuré à la France ce gouvernement pondéré et légal auquel elle a dû plus tard les trente-quatre années les plus libres et les plus prospères de son histoire. Mais leur vœu ne prévalut point. Dès cet instant, selon M. Droz, l'Assemblée a manqué son oeuvre, ainsi que le roi avait manqué la sienne, et rien de régulier, encore moins de stable, ne sort des théories impraticables qui se succèdent, des passions violentes qui se combattent.

Mais l'auteur judicieux de cette histoire philosophique a-t-il bien marqué le moment où la volonté humaine devient impuissante et se trouve, pour ainsi dire, emportée par les événements? Est-il même possible de le marquer nettement? En effet, si l'on considère la faiblesse de Louis XVf, qui se montre aussi irrémédiable sous l'ancien régime que durant la révolution, et ne sait pas mieux réformer l'un qu'il ne saura arrêter l'autre, M. Droz n'a-t-il point placé ce terme trop tard? Et d'un autre côté ne le place-t-il pas trop tôt, si l'on considère la force non encore épuisée de la raison publique, qui peut revenir de ses ignorances, se corriger de ses témérités? M. Droz semble

le croire lui-même, puisqu'il dépasse la limita un peu étroite qu'il s'était fixée. Dans un troisième volume, qui n'ist ni le moins iniéressaul, ni le moins instructif, il recueille les dernières espérances de modération révolutionnaire que laissent la puissance de Mirabeau et la révision de la constitution de 1791. Le retour de ce grand orateur vers l'autorité; les sentiments qu'il éprouve à la vue «le la royauté qui se perd et de la révolution qui s'égare; le projet hardi qu'il conçoit de relever l'une de son apathique abaissement, et de redresser les périlleux écarts de l'autre; les offres qu'il adresse à tous ceux que leur position ou leur influence rend capables de le seconder dans son dessein ; les refus qu'il essuie, les mollesses qu'il rencontre, les terribles avertissements qu'il donne; les regrets douloureux qu'il exprime de ses anciens désordres qui le desservent, et de sa trop célèbre immoralité qui l'isole; ses transactions mystérieuses avec le roi, auquel il vend ses services sans aliéner ses opinions; les efTorts de son génie, agité dans une situation fausse, entre la cour, dont il est le conseiller encore mal écouté, et le peuple, dont il reste le tribun ardent; l'étendue extraordinaire de sa prévoyance, l'impuissance visible de ses secours qu'on achète et qu'on n'essaye même pas : voilà ce qui vient d'être entièrement dévoilé par une publication récente, et ce que contenait déjà en partie le remarquable ouvrage de M. Droz. Mirabeau mort, la constitution de 4791 promulguée, l'accord de la monarchie et de la révolution, sans manquer aux conditions de l'une, sans sacrifier l'esprit de l'autre, cesse même d'être une espérance pour M. Droz. Il s'arrête alors et se tait. Il laisse, ainsi qu'il dit, ce peuple qui a méconnu les conseils de la sagesse subir les leçons du malheur, et il le montre roulant d'abtme en abtmo comme le fait un homme qui ne peut plus se retenir dans sa chute.

En déclarant par là que les événements de la révolution ne sauraient plus être modérés ni conduits, M. Droz ne tombe<t-il pas dans cette fatalité historique qui semblerait enchaîner la puissance et annuler la moralité humaine? Non, messieurs, annoncer ou expliquer n'est pas excuser. D'ailleurs, si dans ces moments terribles la puissance de l'individu diminue, sa liberté

morale ne s'affaiblit pas. L'homme demeure responsable de ses actes, parce que, s'il n'est pas le maître des événements, il reste toujours le maître de sa conduite. Il n'est pas tenu de réussir, mais il est tenu d'agir selon les règles, même oubliées, de la justice, et de se conformer aux lois de l'éternelle morale, lors même qu'elles sont le plus outragées. C'est ce que doit lui dire l'historien de ces temps agités et douloureux d'où peuvent être ainsi tirés de salutaires enseignements. Comme enseignement po'itique, on y apprend que tout ce qui est extrême ne saurait être que passager; que rien de faux ne peut revêtif de forme stable, et que méconnaître chez un peuple les conditions de son état social et les besoins de sa civilisation, c'est encourir bien vile les condamnations de sa raison, les résistances de ses habitudes et le soulèvement de ses intérêts. Comme enseignement moral, on y voit que les châtiments sont en général proportionnés aux fautes, que la violence y succombe sous les excès qu'elle produit, et l'on en conclut qu'il faut arriver au durable par le vrai, à l'utile par l'honnête. Le grand Dauphin, père de l'infortuné Louis XVI, disait en parlant des rois : « L'histoire donne aux enfants des leçons qu'elle n'osait pas faire à leurs pères. » Ce que l'héritier des races royales appliquait autrefois aux princes, nous devons aujourd'hui l'appliquer et aux princes et aux peuples.

C'est ce que M. Droz a fait dans son livre, qui pourrait bien être une école de prévoyance pour les uns et de modération pour les autres. Ce livre compléta les travaux si variés et si utiles qui l'avaient désigné au choix de l'Académie, lors de sa restauration en 1852. Placé dans la section de morale, dont il a été, durant dix-huit années, un membre accompli, il jouissait parmi nous de l'autorité, du respect, de l'affection qu'inspiraient naturellement la sagesse éprouvée de son esprit, la noble élévation de son âme, et les qualités attachantes de son caractère. VHistoire de Louis XVI, que M. Droz acheva de publier en 1842, fut sa dernière œuvre littéraire. Il avait alors soixanteneuf ans, et la plus douloureuse des afflictions venait de le frapper. Il avait perdu la compagne de sa vie. Resté au milieu de trois générations d'enfants qu'il aimait avec tendresse, et qui

178 NOTrCES HISTORIQUES.

le chérissaient en le vénérant, il se sentait retenu par les plus doux altachemenlssur la terre; mais il (ournait déjà ses regards vers le séjour des célestes espérances et des rapprochements élernels. — t Je ne fais aucun vœu, écrivait-il, pour être prompteraent réuni à ma femme. Je resterai avec ce que je conserve de ma f<imille aussi longtemps que Dieu le jugera convenable. Mais quand viendra pour moi la Gn de Texil terrestre, j'espère que mes enfants sentiront qu'ils ne doivent pas trop s'affliger de ce que je vais retrouver leur mère, auprès de laquelle ils viendront aussi mu rejoindre, b

Les beaux sentiments et les touchantes certitudes que M. Droz avait toujours trouvés dans sa philosophie, il les avait depuis quelque temps foriifiés encore par la religion. Il était revenu peu à peu à la croyance qu'il avait autrefois quittée. Touché de la beauté du christianisme, il s'était laissé persuader par la puissance de sa morale, lors n^éme qu'il était encore rebelle à l'autorité de ses dogmes. Les doutes qu'il conserva longtemps se dissipèrent enfin, non aux illuminations de la grâce, mais aux lumières de la réflexion, car, pour croire, il avait besoin de se convaincre. Il exposa alors, dans les Jveux d'un philosophe chrétien et dans les Pensées sur le christianisme, l'histoire et la raison de sa conversion. Ces deux petits ouvrages, confession délicate d'un esprit raisonneur, tendre épanc! emenl d'une âme si pieuse avant de redevenir chrétienne, M. Droz les offre, mais avec une tolérance discrète, à ceux qui, étant sortis comme lui des paisibles domaines de la foi, seraient tentés d'y rentrer par le même chemin que lui.

Les dernières années de M. Droz s'écoulèrent dans les méditations de la sagesse philosophique et dans les œuvres de la pratique chrétienne. Il vécut au delà des jours que semblait lui promettre une santé débile. En voyant son corps amaigri qu'il surchargeait de vêtements comme pour y retenir la chaleur prèle à le quitter, 8on front devenu si pâle, sou noble visage affaissé, ses mouvements tardifs, sa parole ordinairement lente arrivant avec plus de peine encore sur ses lèvres presque immobiles, on eût dit qu'il allait s'éteindre. Les soins les plus affectueux, des précautions habiles, un air attiédi et aroma-

tisé, préparé tout exprès pour sa poitrine délicate, l'aidèrent à passer eucore plusieurs hivers.

Mais en 1850, à la saison d'automne, il voulut continuer à remplir des devoirs qui lui étaient chers, et il se rendit, le samedi 2 novembre, à l'Académie des sciences morales et politiques, et le mardi suivant à l'Académie française. En sortant de cette Académie, il eut froid, et ce fut bientôt le froid de la mort. Sa poitrine fut reprise d'un mal déjà fort ancien, qui n'eut rien de violent et qui devait l'éteindre sans le faire souffrir. Le quatrième jour, sentant décliner de plus en plus ses forces, et comprenant que le moment suprême approchait, il demanda les derniers secours de la religion, et prit un tendre congé de ses amis et de ses enfants, en leur disant avec une ineffable sérénité et la douceur des immortelles espérances : ^u revoir! Peu de temps après, au silence de sa respiration, on s'aperçut qu'il avait cessé de vivre.

Ainsi mourut M. Droz, le 9 novembre 1850, à l'âge de soixante et dix-sept ans. Doué d'une haute raison, d'un cœur noble, d'un goût délicat, il avait toujours eu beaucoup de dignité dans les manières, et il laissait sentir la paisible chaleur de son âme à travers les formes un peu solennelles de son langage. Il réfléchissait longtemps pour parler et semblait vérifier sa pensée avant de la produire. Sa sagesse n'avait rien d'austère. A ses yeux, la vie devait êlre embellie et non attristée par le devoir, et il fallait non-seulement y être utile, mais encore y être aimable. Faisant de la bonne humeur l'accompagnement naturel de la bonne conduite, et de l'aménité l'ornement de la vertu, il avait le caractère le plus égal en même temps que le plus sûr, un commerce plein de charmes où il portait la douce gaieté d'un homme de bien qui est content de lui et qui veut être agréable aux autres. Après avoir pensé en philosophe, écrit en moraliste, agi en citoyen, vécu en sage, fini en chrétien, on peut dire que M. Droz restera au nombre des plus attrayants régulateurs de l'ordre moral et comptera parmi les meilleurs des hommes et les plus respectables.

MIGHET. 2. 16

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