SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE Dii L'aCaDÉMIE DES SCIENCtS MORALES ET POLITIQUES DU 15 JUIN 1850.
Messieurs,
Les corps savants ont des ancêtres comme les familles. Ces ancêtres sont les hommes de génie qui ont illustré les généralions passées, agrandi les connaissances humaines, perfectionné la civilisation du monde par leurs découvertes, et dont les chefs-d'œuvre continuent à ravir les esprits. Parmi les corps qui comptent dans leur mémorable généalogie de pareils aïeux sont l'Académie franc >ise et l'Académie des sciences, nées l'une et l'autre dans le siècle des plus beaux génies. Corneille, Bossuet, Racine, Fénelon,la Fontaine, l.eibnitz, Newton, Malebranche, Vauban , sont inscrits des premiers sur ce livre d'or de l'iulelligence, où ont pris place, après eux, Montesquieu el Euler, Buffon et Linnée, Voltaire et d'Alembert, Lagrange, Laplace et Lavoisier. C'est ainsi que jusqu'à la lin du dernier siècle s'est continuée celte admirable succession qui , entretenant les grandes émulations par les grands exemples, n'a laissé ni s'affaiblir l'espril, ni s'arrêter la science, ni s'interrompre la gloire.
Fille récente de la liberté |>hilosophique, sortie des flancs conviilsifs d'une révohuion et bieniôt redouice comme elle, l'Académie des sciences morales et politiques n'a pas eu d'aussi nombreux ni d'aussi célèbres ancêtres. Mais parmi ceux qui ODt rempli de leurs travaux et de leur renommée sa première et courte existence, il en est un auquel il n'a pas été accordé de la voir rétablie, et qui n'a point encore reçu parmi vous le tribut d'éloges que méritent la solidité de ses vertus, l'éclat de ses talents et la forte originalité de ses ouvra^^es. Le brillant auteur du livre sur les rapports du physique et du tnoral de l'homme: l'observateur hardi qui voulut fonder la philosophie sur la physiologie; l'ami de lurgot, de Franklin et de Condillac; le politique modéré que les excès de l'anarchie Indignèrent sous la République; le sénateur généreux que la perte de la liberté désola sous l'Empire; le savant illustre qui contribua à une réforme dans l'enseignement et la pratique de l'art de guérir, et qui, après avoir fermé les yeux de Mirabeau , après avoir donné à Condorcet proscrit le poison à l'aide duquel il put échapper au supplice, sur ta lin de ses jours, détaché de la politique, arraché même à la pensée , dégoûté de tout, hors de la bienfaisance, se fît le médecin et le consolateur des pauvres; le noble, l'honnête Cabanis ne saurait être oublié dans cette enceinte. L'Académie aimera à entendre lu récit de cette vie si pure, à suivre la marche de ce puissant esprit; et je ne ferai que remplir l'un de ses vœux en rendant une justice, peut-être même un peu trop tardive, à l'un de ses premiers et de ses plus glorieux fondateur^.
Pierre-Jean George Cabanis naquit à Conac, dans l'ancien Limousin, le 5 juin 1757. Depuis |>lu8ieurs générations sa famille se distinguait au barreau et dans les charges secondaires de jtidicature. Son grand-père, juge d'un petit biilliago , s'était fait remarquer par sa ferme droiture et xon lumineux bon sens. Son père, Jean-Baptiste Cabanis, homme d'un esprit supérieur tt d'un caractère austère, après avoir étudié le droit à Toulouse, avait (OUI né ses talenls vers l'agriculture, et avait trans* formé eu magnifique jardin une vaste terre presque inculte que
sa femme lui avait apporté en dot. Des fonds marécageux et produisant à peine des aunes s'étaient changés en belles prairies. Par des serais habiles et à l'aide de la greffe, dont il avait perfectionné l'art, il fit prospérer les plus riches vergers d'arbres à fruit, à côté des bois les plus vigoureux de chêne et de châtaignier. Les ceps de Fontainebleau et de Bourgogne avaient rem:)Iacé sur ses coteaux des vignes qui donnaient du raisin médiocre à manger et des vins sans sève et sans agrément. Turgot, devenu intendant du Limousin, remarqua bien vile l'agriculteur inventif qui unissait à la .savante culture des champs le goût des lettres et l'amour du bien. 11 se lia avec lui d'une amitié étroite, l'excita à publier son utile Traité de la greffe, et lui persuada de devenir secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture de Brive, succursale de celle de Limoges, fondée sous ses auspices. Épris l'un et l'autre des perfectionnements publics, ils propagèrent les idées les plus capables d'éclairer l'esprit encore si inculte du peuple, et firent servir les découvertes récentes à améliorer sa condition, alors si malheureuse. C'est ainsi qu'ils parvinrent, non sans peine, à introduire en Limousin la pomme de terre, qui avait été apportée en Europe depuis le xvp siècle, et que repoussait encore la répugnance des populations. Grâce à eux, servie d'abord sur la table de l'intendant, elle parut peu à peu sur celle de tout le monde, et devint, au bout de dix ans, d'un usage universel dans la province.
Le jeune Cabanis, qui était destiné à profiter plus tard de la glorieuse liaison de son père avec cet homme d'un esprit si grand, d'une âme si pure, d'une ambition si vertueuse, en vit alors les beaux commencements. Il était né avec des facultés brillantes, et ces inclinations généreuses qui avaient fait de son aïeul l'équitable arbitre et de son père l'avocat gratuit des habitants de son pays. Mais son enfance indocile et sa jeunesse inquiète firent craindre de sa part une opiniâtre ignorance et de dangereuses dissipations. Après avoir passé depuis l'âge de sept ans jusqu'à celui de dix chez de bons prêtres du voisinage, il fut envoyé au collège de Brive, que tenaient les pères de la Doctrine <;hréuenne. Ses nouveaux maîtres ne surent pas le
conduire, parce qu'ils ne surent que lui commander. D'une Imagination ardente et fière, d'une indépendance outrée de caractère, il repoussa le savoir tant qu'on voulut le lui imposer. Bien que son intelligence fût ouverte et avide, il aimait mieux ignorer qu'obéir.
Un seul de ses professeurs, le père Berrut, pour hquel il conserva toute sa vie le plus tendre respect, parvint à le soumettre et à l'instruire en l'aimant. Le jeune Cabanis fit ses humanités avec éclat sous ce matlre adroit etdoux qui, appliquant la méthode analytique aux trois langues française, latine cl grecque, le conduisit à trouver les règles de la grammaire générale avec facilité, et en même temps qu'il l'initia à la décomposition du discours, l'éleva jusqu'à la connaissance de la pensée. Dans celle agréable et laborieuse année, il laissa bien vite derrière lui ceux par lesquels il s'était laissé volontairement devancer. Mais en passnut de la seconde en rhétorique, il retomba sous une autorité exige;intc et dure qui le révolta. Dès ce moment il cessa d'apprendre. Il fil plus, il s'accusa d'une faute grave qu'il n'avait pas commise, afin d'être expulsé du collège; et lorsqu'il eut été renvoyé comme un coupable et comme un rebelle dans la maison paternelle, il y resta toute une année sans s'instruire et sans se soumettre.
Frappé de ce qu'il y avait d'alarmant mais d'élevé dans l'imagination de son fils, d'intraitable mais de généreux dans son caractère, Jean-Baptiste Cabanis se comporta à son égnrd moins encore en père indulgent qu'en homme d'esprit. Il prit une résolution qui semblait périlleuse, et qui n'était que raisonnable. Il le conduisit à Paris, et l'y laissa seul à l'âge de quatorze ans, dans la plénitude de celte indépendance qu'il aimait tant, et qui ne devait rencontrer là ni gène ni même avertissement. Ce grand parti tourna fort bien. Devenu responsable de sa propre conduite, George Cabanis devint aussiK^l prévoyant, et l'enfant indiscipliné agil en homme sage. Il ne se livra à aucun désordre, ne tomba dans aucun piège, et il étudia avec ardeur dès qu'il étudia sans contrainte.
Pendant deux années, il refit son éducation première. Depuis les plus célèbres des anciens jusqu'aux pPis éloquents des mo-
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dernes, il lut tout avec une avidité, jugea tout avec une précocité d'esprit également extraordinaires, mêlant dans ses éludes Platon, Plutarquc, Épictète, à Locke, à Charron et à Montaigne; Cicéron et Tacite à Bourdaloue et à Bossuet; saint Augustin et saint Jérôme à Buffon et à Rousseau; Fénelon et Pascal à Montesquieu et à Voltaire. « Je n'ai jamais passé, écrivait-il à son père, de temps plus agréable de ma vie. Il me semble pour ainsi dire que chaque jour mon âtiie s'agrandit, et le plaisir d'avoir appris quelque chose me donne une ardeur incroyable à apprendre encore. » En lisant la correspondance de ce jeune homme de quinze ans, on est surpris d'y trouver, avec des projets naturellement variables et des pensées quelquefois incertaines, un savoir déjà étendu, une hardiesse ferme de jugement, des réflexions fortes ou fines, beaucoup d'esprit, et une élégance de langage rare.
Son père en était enorgueilli et alarmé. Extrêmement pieux, il redoutait pour les croyances de ce fils aventureux la lecture des philosophes du siècle, et il le reprenait surtout de son admiration pour Rousseau. Le jeune et déjà libre penseur se justifiait de préférer les incrédules qui étaient de grands écrivains aux orthodoxes qui ne l'étaient pas, en assurant qu'il cherchait en eux des modèles de style et non dos régulateurs de la foi. Comme son père appartenait avec Turgot à la secte des économistes, et l'avait mis en relation avec les disciples très-recommandables mais assez incorrects de Quesnay, il lui répondait spirituellement: « J'ai cru et je crois encore qu'il est très-iiitcressanl pour moi, à quelque étal que le ciel me destine, de savoir écrire passablement. C'est un article que messieurs les économistes ont trop négligé. Je puis vous assurer que s'ils avaient eu J.-J. Rousseau pour secrétaire, leur système serait celui de toute l'Europe. » C'est par cette fréquentalioii intelligente et passionnée des grands maîtres de tous les temps dans l'art de penser et d'écrire, qu'il se prépara à devenir un théoricien ingénieux et un écrivain habile.
Il y avait à peine deux ans qu'il était à Paris lorsque son père le rappela à Brive. Ce retour dans un pays où il avait peu fait et beaucoup soufTert l'aurait désespéré, si une aventure qui 2, 12
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se présentait à lui avec lootes les séductions d'un voyage lointain à entreprendre, de nouvelles connaissances à acquérir, peut-être d'une brillante fortune à commencer, et certlinement d'un grand peuple à observer dans la crise la plus décisive de son existence, ne l'avail pas arraché i la nécessité de se renrfre en Limousin en l'entraînant en Pologne. Le prince-évêque de Wilna Massalski, venu à Paris pour consulter les oracles peu sûrs d'une philoso["hip inexpérimentée sur les lois qui pouvaient le mieux régénérer sa patrie en dissolution, proposa à Cabanis, qui avait alors seize ans, del'acompagner en qualité de secrétaire, en lui offrant les pins belles perspectives. Cabanis accepia, et se rendit à Varsovie en 1773,
C'étair un triste moment pour la nation polonaise, etil assista à des spectacles qui le surprirent et laflligèrenf. 11 vit, après de violentes convulsions, commencer l'agonie mortelle de ce peuple brave et mobile, généreux et désordonné, qui péfit par les défauts de son éaractère et h s vices de ses instiluti(ms. Tant (pi'elle avait été une monarchie héréditaire, la Pologne avait été l'État prépondérant dr)ns le nord de l'Europe. Sous les dynasties puissantes des Piast et des Jagellon, elle avait vaincu les Russes, contenu les Suédois, dominé les Prussiens, arrêté les Turcs. Mais le système électif l'avait fait déchoir de ce haut rang; il avait peu à peu introduit les divisions au dodans, amené les affaiblissements au dehors, et l'avait livrée à rinfluencc corruptrice de ses voisins, aux armes victorieuses de ses ermeniis, qui, fortifiant chiz eux le principe de l'autorité Cl favorisant en elle les écarts de la licence, pénétraient dans ses diètes, se mêlaient à ses factions , lui imposaient ses rois, s'établissaient sur son territoire. Un chef électif dont les princes du voisinage se disputaieni la nomination, qui avait le moyen de corrompre et n'avait pas le pouvoir de gouverner; des diètes oti les délibérations se prenaient à l'unanimité, et où chaque nonce, par le droit aussi étrange qu'extrême du Hberum veto, pouvait en quelque sorte empêcher le gouvernement d'agir et fa république d'exister; des institutions chingcantes, qui, sous le nom de parla fomenta, inclinaient do plus en plu-; l'Ki it vers l'anarchie à chaipic élection ; des insurrections régulières qui,
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sous le tUre de confédérations, suspendaiçpt tous les pouvoirs comme lontes les lois, el fondaient une vasie dictature arnjée presque toujours en lutte avec l'autorité ordinaire; des ambitions sans retenue, des divisions sans fin, des désordres sans renaède : voilà où un système affaiblissant et une désunion inconsidérée avaient conduit l'infortunée Pologne, dont la ruine reste en exemple aux nations! A l'anarchie avait succédé la défaite, à la défaite l'invasion, à l'invasion le partage.
Cabanis fut témoin de la honte et de la douleur de cette première mutilation de la Pologne. Il vit la diète de 1773 contrainte de consommer elle-même ce désolant sacrifice. Attristé de ce grand désastre, Cabanis était de plus mécontent de l'évêque de Wilna, qui, pianqu^at à ses promesses, ne \m accordait à Varsovie aucun des avantages qu'il lui avait assurés à Paris. 11 ne se soucia point de demeurer en Pologne, où, sur son refus d'aller apprendre le français aux sénainarisles de l'évêque lithuanien, il fut iiominé professeur de belles-lettres rie l'Académie de Varsovie, t Je pense ici trop rudemeut, écriyait-il, pour y plaire et pour m'y plaire. » Après un séjour de deux ans, il en partit (j'emprunte ses propres expressions) avec un mépris précoce des hommes et une mélancolie sombre que sa bonté naturelle avait peine à maîtriser, et il arriva dans l'été de 1775 à Paris, OÙ l'esprit novateur du temps et la confiance libérale de Louis XVI venaient d'appeler à conduire les affaires de France M. Turgot, chargé de réformer les abus de la monarchie et d'en renouveler les ressorts.
Le vieil ami de son père devait être son prolecteur. Il avait promis en effet de placer avantageusement Cabanis, qui aspirait à être admis, ou dans l'adijùnistration des finances, dont Turgot était contrôleur général, ou au ministère des affaires étrangères, vers lequel le portaient de préférence ses goûts distingués, la connaissance qu'il avait acquise de plusieurs langues de l'Euroj^e, et son rare talent d'écrivain. MaisTargol, qui faisait passer les iptérêls de ses auiis après les besoins de l'État, n'eut le temps ni de contenter les uns, ni de pourvoir aux autres. Ce ne fut qu'une contrariété pour Cabanis, mais ce fut un malheur pour la France.
ISS NOTICES HISTORIQUES.
Le patriotique réfornialciir, doué d*une si vaste intelligence et d'un si noble caractère, tout ensemble philosophe et borome d'État, qui, à Page de vingt ans, avait proclamé en Sorbonne le progrès indéfini de l'esprit humain, qui en 1750 avait prédit rémancipaiion de l'Amérique du Nord, réalisée en 1785, avait conçu pour la France le plan d'une révolution régulière. Cette révolution ne se serait pas opérée par la force convulsive du peuple, mais par la sagesse graduelle du gouvernement, non au moyen de l'insurrection, mais de la loi ; elle aurait été accomplie au profit de la liberté, mais à l'aide de la couronne. Si Turgot avait trouvé dans Louis XVI un peu de la volonté de Louis XIV, il serait devenu pour la nioriarchie libérale ce que Colbert avait été pour la monarchie absolue, et ses éditsauraient fondé le droit populaire comme les grandes ordonnances du XVII' siècle avaient organisé l'administration royale. La regre; table faiblesse de Louis XVI ne le permit pas. M. Turgot s'en doutait. L'homme lui inspirait plus de confiance que le prince; et il avait dit à louis XVI en acceptant la tâche qu'il lui avait proposée: — «Sire, dans ce moment-ci, ce n'est pas au roi que je me donne, c*esl à l'honnête homme. — Vous ne serez point trompé, » lui avait répondu Louis XVI en lui prenant les deux mains. Mais l'h >iinétc homme tout comme le roi se laissa bientôt entraîner par les exigences de la cour ; et, en se séparant de Turgot, qu'il estimait et qu'il approuvait, Louis XVI donna les premiers signes de l'irrésolution qui devait le perdre. L'abandon de son ministre fut l'ébranlement de son trône; et il montra, en cédant alors à l'empire du privilège, qu'il ne saurait pas résister plus tard au choc de la révolution.
Cabanis conserva l'admiration la plus reconnaissante pour Turgot, auquel il voulait se dévouer dans sa disgrâce, et qui de son côté le dédommagea, par ses aiTectueux empressements, de n'avoir pas pu lui être utile durant sa courte administration. Depuis qu'il était revenu de Pologne, il s'était livré avec succès à la carrière des U-ltres. Étroitement lié avec Boucher, l'auteur iipplaudi du poème des Mois, il était lui-même devenu poète* Il avait entrepris une traduction d'Homère. Dans sa versification noble mais froide, sans défaut mais manquant un peu d'ori-
gînalilé, il appartenait à celle école descriptive et senlencieuse que Delille, Rouchei" et Saint-l.ainbert avaient mise en honneur par réclalanle régularité et l'élégance un peu monotone de leurs poésies. Les maîtres de la renommée le louèrent, les journaux du temps ambitionnèrent sa coopération, le haut monde le rechercha, et il vécut bientôt avec les personnages les plus célèbres du temps. Lorsque Voltaire vint à Paris pour y recevoir, avant de mourir, les hommages du siècle dans la capitale d^ l'esprit humain, Turgoi lui présenta Cabanis. Le grand vieillard, avec sa politesse habile et ses capialions spirituelles, écoula des fragments de sa traduction, et l'applaudit même aux dépens d'Homère. Il charma par ses encouragements le jeune et bouillant soldat de celle armée philosophique qu'il avait mis cinquante ans à lever et à instruire, et qui devail, après lui , donner l'assaut au vieux monde et en changer la face.
Turgot avait aussi conduit <!abanis auprès de son excellenle amie, madame Helvélius, qui l'avait accueilli avec le plus grand intérêt. Elle lui avait offert un logement dans sa charmante maison d'Âuteuil, oîi cette femme respectable, belle encore malgré son grand âge, douée d'une grâce rare et d'une exquise bonté, spirituelle sans aucun savoir, vertueuse avec facilité, se plaisant à la fois dans les plus hautes pensées et dans les goûls les plus simples, passant de l'entretien de ses amis les philosophes à la culture de ses fleurs et au soin de ses oiseaux, réunissait autour d'elle d'Alembert et Diderot, d'Holbach et Condorcei, Condillac et Thomas, Turgot et Franklin, et ajoutait au grand art de leur plaire le don supérieur de s'en faire aimer. Cabanis, dont la santé ébranlée par le travail avait besoin du séjour de la campagne, accepta l'offre de madame Helvélius. Il vécut depuis lors auprès d'elle avec l'ancien bénédictin Laroche, qui avait fait imprimer en Hollande les ouvrages de son mari, et le spirituel abbé Morellet. Elle lui accorda l'affection d'une mère, il lui rendit la tendresse d'un fils, et la mort seule put mettre un terme à cette douce et louchante intimité, qui dura vingt-deux années. Lorsque madame Helvélius était bien près d'être octogénaire, Cabanis lui adressa des vers charmants
que je ne puis m'empécher de citer, et qui oot ie tour et la grâce de ceux de Voltaire :
Si le temps, qai roule sans cesse, Amenait pour vous la vieillesse.
Je n'oserais vous en parler.
Mais les ans ont beau s'écouler.
Votre galle légère cl vive.
Votre bonté toujours naïve, Ce teint qui garde ses couleurs, L'amour du soleil et des fleurs.
Enfin cette àme jeune et pure.
Tout dit que vous fixez le temps; Et vous paraîtrez à cent ans Sortir des mains de la nature.
Ce destiu qui vous est promis Sans doute a bien quelque avantage ; Hais vous y perdrez vos amis.
Car vieillir est notre partage ; Et bientôt, je vous le prédis, Nous ne serons plus de votre âge.
Cabanis avait déjà de la rëputatioD, mais il était sans état. Son père le pressait d'en prendre un. Reslerait-il homme de lettres, comme semblaient Ty convier ses talents? Deviendraitil avocat, à rexemple de son père et de son aïeul? Il hésitait, lorsque la maladie le fit médecin. Causée par Textréme application de son esprit et la délicatesse de sa constitution, cette maladie était plus facile à reconnaître qu'à dissiper. Elle avait son siège dans le système nerveux, et Jetait Cabanis dans des accablements et des troubles aussi douloureux qu'alarmants. Après avoir vainement consulté beaucoup de médecins, il s'adressa au célèbre Dubreuil , qui le prit en amitié, et lui persuada d'être son élève en l'assurant qu'il serait son successeur.
Sous ce maître habile, dont il admira le coup d'wil au lit des malades, l'indépendance auprès des grands, la sensibilité avec les malheureux, Cabanis porta dans l'élude de la médecine plus d'ardeur encore qu'il n'en avait montré en cultiviut les lettres* 11 apprit son art dans les hùpilaux et dans les livics. Hippocrate, qu'il put !ire et goûter dans la langue grecque, lui inspira la môme passion qu'Homère. Le grand observateur rémerveilla
toul autant que le ravit le grand écrivain. Pendant six années, il étudia, sans distraction et sans partage, cette belle science où il trouva de puissants attraits, dont le moindre ne fut pas de faire du bien aux hommes. Il fut reçu docteur en septembre 178-5. Par une singularité qui était comme le dernier mais impérieux témoignage de ses anciennes inclinations poétiques, il prêta son serment en vers. Ce fut l'adieu qu'il fit à la poésie sur le seuil d'un hôpital. Dans ce serment, imitation libre de celui d'Hippocrate, en face de Dieu qu'il invoquait , près de l'asile des douleurs qu'il faisait vœu de soulager, devant les savants hommes au milieu desquels il venait prendre place, il exprima, en beaux vers, de magnifiques sentiments qui devinrent à la fois les engagements de son esprit et les règles de sa conduite. La médecine fut un vrai sacerdoce qu'il exerça avec un enthousiasme recueilli et le plus entier dévouement.
Le moment vint bientôt où il put faire servir sa science et son amour pour l'humanité au soulagement des classes les moins heureuses et jusque-là les plus négligées. L'ère régénératrice de 1789 arriva. 11 la désirait et il l'attendait. Aussi applaudit-il avec transport à la convocation des éiats généraux t|; à la transformation des trois oriJres en assemblée constituante. 11 était à Paris le 14 juillet. Après la prise de la Bastille, il courut à Versailles pour annoncer ce grave événement à ses amisSieyès, Garât, Yolney, qui siégeaient au milieu de l'Assemblée remplie d'anxiéié, et depuis trois jours en permanence. La salle de ses séances était ouverte comme une place publique, où l'on s'entretenait des mouvements du peuple et des ptojels de la cqur. A l'arrivée de Cabaiàs, ses amis l'entourent; il leur raconte la révolution qui venait de s'accomplir dans Paris, et qui changeait la forme politique de l'État en déplaçant l'exercice de la souveraineté.
Mirabeau s'approche de ce groupe animé. Il écoute le narrateur ému du soulèvement populaire. Le feu de son regard, les sentiments qui s'échappent de son âme, les paroles élevées qui sortent de sa boiiche, saisissent et conquièrent l'éloquent tribun. Il l'interroge à son tour, et sent l'irrésistible attrait qui, dans Cabanis, inspirait les grandes liaisons, et qui, après avoir
fait de «lui Tami du réformateur Turgot el du libérateur Franklin, en fît celui du puissant orateur de la Révolution. Dès ce moment, Cabanis prend une des premières places dans le cœur de Mirabeau, esL reçu parmi les brillants auxiliaires de ses travaux politi(|ue6, devient le médecin de son choix. Chargé de soutenir cette vie précieuse et usée sur laquelle semblaient reposer alors les destinées de la patrie, il ne put pas la prolonger longtemps. Moins de deux ans aprrs qu'il eut connu Mirabeau, il eut la douleur de le voir s'éteindre dans ses bras.
Cabanis a raconté sa maladie el sa mort. C'est dans cet écrit que se trouvent les dernières pensées de l'homme extraordinaire auquel la liberté demandait son affermissement et la royauté sa conservation. C'est là qu'il faut voir tous les signes de l'émotion publique à la nouvelle de son danger, et sa rue barricadée par le peuple aux deux exlrémiiés, aliu que le bruit des voitures n'arrivât point jusqu'à lui ; et les flots pressés d'une foule inquiète se succédant en silence autour de sa maison pour y chercher un reste d'espérance, et des remèdes réputés héroïques adressés de toutes parts à son médecin, el le dévouement même d'un homme jeune et fort qui, croyant aux salutaires effets de la transfusion du sang dans les cas désespérés, offrit le sien pour renouveler celui de Mirabeau. Objet d'une aussi patriotique sollicitude, Mirabeau aurait \oulu pouvoir se consacrer longtemps encore à un pays si digne, disait-il, qu'on Paimàlet qu'on le servit. Mais il sentit bien vite l'inedicacité de l'art devant les défaillances insurmontables de la nature, et il dit à Cabanis: i Tu es un grand médecin; mais il est un plus grand médecin que toi : l'Auteur du vent qui renverse tout, de Tcau qui pénètre et féconde tout, du ieu qui vivifle et décompose tout. > Le récit que (labanis a laissé de sa fin est un chefd'œuvre touch.int. La douleur et le talent, les troubles de l'ami, les angoisses du médecin, les expressions pathétiques de l'écrivain, se mêlent aux tendres seutiments du généreux malade, aux fortes pensées et aux paroles altières de l'audacieux mourant, pour donner à ce récit un intérêt inexprimable. C'est l'épisode d'une grande mort dans l'éjiopée d'une grande révo-
luiion. En le publiant, Cabanis a rendu un service immortel à l'histoire.
Il avait composé pour Mirabeau un vaste travail sur l'éducation, qui embrassait en quatre discours : l'établissement de l'instruction publique, depuis les écoles primaires jusqu'à une Académie nationale à peu près divisée comme le fut plus lard l'Institut; les fêtes civiles et niilitaires; la fondation d'un lycée encyclopédique où seraient élevés, aux frais de l'État, comme dans le séminaire de la France, cent jeunes gens choisis pour servir partout de modèles; enlin, l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne. Cette œuvre considérable offrait un mélange des traditions de l'antiquité et des idées du xvup siècle, appliquées aux délassements publics et aux institutions intellectuelles d'un grand peuple. Cabanis y parlait de la liberté eu politique qui en éprouve l'enthousiasme, mais qui en comprend la difficulté. « La science de la liberté, dit-il, n'est pas si simple qu'elle peut le paraître au premier coup d'œil : son étude exige des réflexions; sa pratique, des préparations extérieures; sa conservation, des maximes mesurées, des règles inviolables, et plus sévères que les caprices mêmes d'un despote. »
Mais c'est surtout dans l'ordre de ses propres éludes que Cabanis avait voulu concourir à l'instruction comme à la réforme de son pays. Son premier écrit était une dissertation persuasive sur la cerlilude de la médecine. Cet art, que, dans le progrès des siècles, l'esprit d'observation a plus étendu que l'esprit de système ne l'a égaré; qui a fondé de plus en plus le traitement des infirmités du corps sur la connaissance de ses organes et la découverte de ses fonctions, que le génie a doté de ses plus beaux procédés, et le hasard armé de ses plus puissants remèdes; dont la santé doute quelquefois, et auquel la maladie s'adresse toujours; Cabanis le regarde comme trop utile pour ne pas le déclarer certain. 11 repousse les sarcasmes delà moquerie, détruit les objections de la légèreté, dissipe même les doutes de la raison, et, par la foi du médecin, il commande la confiance du malade.
Ce traité fut conçu plus tôt et parut plus tard que ses
iU NOTICES HISTORIQUES.
Obiervaliont tur les hôpitaus, publiées pendant l'hiver de 1789 à 1790, et destinées à en changer Torganisation et le régime. A la place de l'Hôlel-Dieu, où des lits à deux , à quatre et même à six places, recevaient des malades de toutes les sortes, et gardaient souvent les morts à côté des vivants, il conseillait de construire quarante hôpitaux bien aérés, de cent cinquante lits chacun, et de n*y admettre qu'un malade par lit; d'y tenir des journaux des maladies qui fissent arriver à des conclusions sûres par des observations suivies; d'y établir un utile concert entre le chirurgien qui sût la médecine , et le médecin qui eût étudié la chirurgie; enfin d'y fonder des écoles pratiques pour les jeunes gens, qui apprendraient au lit des malades à saisir l'aspect, à raisonner le traitement, à prévoir l'issue des maladies. La plupart de ces changements, aussi désirés par l'humanité que favorables à la science, ont été réalisés depuis.
Dans ses Principes et ses Vues sur les secours publics ^ imprimés en 1792, comme membre de la commission des hospices, il devança notre expérience eu condamnant les ateliers publics de charité, à cause des mêmes désordres et des mêmes périls qui ont éclaté cinquante-six ans plus tard dans nos ateliers nationaux; il se prononça de loin pour les plus généreuses réformes de nos jours, en recommandant de soigner les fous avec douceur dans des maisons charitables, et d'enfermer les prisonniers dans des hospices de correction où, condamnés à l'isolement et au travail, ils subiraient, pour me servir de ses expressions, le traitement du vice et la cure du crime, jusqu'à ce que leur convalescence mprale, devenue certaine, permît d^ le^ rendre à la société.
Enfin, par son écrit sur les révolutions de la médecine, il contribua, en l'an m, à la réorganisation de l'enseignement médical, qui fut amélioré dans les écoles de Paris, de Montpellieir et de Strasbourg Cette histoire savanle et copcise lui avait été demandée par Garaf, alors commissaire de l'instruction pMbiiqi|e. En I9 retraçant k grands traits il traversa rapidement les siècles, sans s'arrêter beaucoup à ces systèmes construits par l'imagination et renversés par l'expérience, tels que la théorie i^timérique des pythagoriciens, les procédés empiriques d'Âcron
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d'Àîïrîgènte, les traitements pneumaliques d'Arétce, les explications corpnscnlaires d'AscIépiade, et la médecine méthodique de Thémison, qui se rapportait à l'action apparente des fibres. Il s'étendit davantage sur la doclrine humoriste de Galien, et il apprécia les grands travaux de ce commun disciple d'Hippocrate et d'Aristoie, qui instruisit en maître l'Orient et l'Occident, et garda la souveraineté de la science durant tout le moyen âge. Tenant compte ensuite des progrès chimiques des Arabes, négligeant les rêveries de Raymond Lulle et de Paracelse, juste envers les archées ingénieuses de Van-Helmont, plein d'admiration pour les découvertes anatomiques de Yésale, de Colombus, de Harvey, d'Haller, exposant avec brièveté et coDdatïïrïaiit avec esprit celles des théories modernes qui avaient emprunté lès principes de la médecine à la chimie, à la mécanique, aux mathématiques, parce qu'il y avait des combinaisons de substances, des mouvements d'organes, des rapports de quantité dans le corps humain, il se hâta d'arriver aux deux hommes qu'il estimait le plus à divers titres, à l'Anglais Sydenliam et à l'Allemand Stahl. Sydenham était à ses yeux le continuateur d'Hippocrate par le génie de l'observation : Stahl le théoricien le plus profond de la science, à laquelle il donnait pour base un principe propre à la nature vivante, et qu'il avait surpris dans son aclion générale tout comme classé dans ses phénomènes particuliers, i Ce principe moteur des corps animés, dit Cabanis, que Stahl appelle âme , est un, mais il agit diversement dans les organes, selon leur structure et leur destination. Il digère dans l'eslomac, respire dans le poumon, filtre la bile dans le foie, pense dans la tête. » L'animisme de Stahl, dont s'étaient inspirés Bordeu et BarJhez, et qu'avait adopté en le modifiant, sous le nom de principe vital, l'école de Montpellier, devint la doctrine de Cabanis comme médecin, et ne fut pas sans influence sur sa théorie comme philosophe.
Dans cet ouvrage substantiel et judicieux, si Cabanis n'est pas l'historien le plus complet des révolutions de la médecine, il en est du moins l'historien le plus élégant. Il s'y proposa surtout pour objet la réforme philosophique de cette science, qu'il voulait préserver des hypothèses en perfectionnant ses méthodes.
Il 1.1 présenta comme formant avec la morale les deux branches de la science de l'homme, et il laissa déjà entrevoir son propre système, lorsqu'il dit : « La médecine et la morale reposini sur une base commune, sur une connaissance physique de la nature humaine. C'est dans la physiologie qu'elles doivent chercher la solution de tous les problèmes, le point d'appui de toutes leurs vérités. De la sensibilité physique découlent les idées, les sentiments, les passions, les vertus, les vices. La source de la morale est dans l'organisation humaine, dont dépendent et noire facullé et notre manière de sentir. »
Mais avant de se livrer à la composition de cet ouvrage qui devait assurer sa gloire, il eut à traverser les temps lugubres où les généreux principes de 1789 ayant succombé sons les actes sanglants de 4 793, il eut à souffrir dans ce qu'il croyait le plus et dans ce qu'il aimait le mieux. Il vil la liberlé anéantie, la justice outragée; l'esprit humain, qui avait fait la révolution, condamné dans ses nobles idées, proscrit dans ses glorieux représentants; la dictature de l'envie et de la cruauté ramener à la barbarie la France transformée en prison et couverte d'échafauds ; le peuple naguère le plus hardi sous la monarchie devenu silencieux sous la terreur, et tout ce qu'il avait naturellement d'humain disparaître devant ce qu'on lui avait communiqué de féroce. Ses amis les plus anciens et les plus chers furent emprisonnés ou périrent. Condorcet, mis hors la loi, quittant avec stoïcisme l'asile où Cabanis lui-même l'avait placé, et le quittant pour ne pas compromettre la femme courageuse qui l'y avait reçu, n'avait dérobé sa tête au bourreau qu'en se tuant lui-même. Uoucher avait été traîné à réchafaud,Traoy jeté en prison, l'abbé Laroche arraché à Talfection de madame llelvétius comme à la sienne. Lui-même, après avoir refusé de se soustraire aux périls et aux speclacles également horribles du temps en allant représenter la France aux Étals-Unis, n'avait été sauvé que par le respect reconnaissant qu'il avait inspiré à lont le monde dans le village d'Auteuil, dont il était le médecin cl le bie.nfaileur. Sa tendresse filiale, qui l'avait retenu auprès de madame llelvétius, lui avait donné seule la force de traduire alors des poésies allcniandcs de Gœihc, des idylles grecques
de Blon, et la touchante élégie du Cimetière de campagne de Giay, pour distraire de ses dégoûts et de ses afflictions l'amie révérée que tant de crimes et de douleurs avaient plongée dans une alarmante mélancolie.
Cabanis, que les égarements de la révolution avaient pénétré d'horreur pour l'anarchie sans affaiblir son attachement à la liberté, reprit quelque espérance lorsque la république, Sortant des ruines, sembla entrer dans sa période d'organisation et de légalité. Des établissements nouveaux s'élevèrent alors de toutes parts; les écoles de différentes sortes s'ouvrirent; l'Institut fut fondé, et la constitution de l'an m, concentrant le pouvoirexécutif dans un directoire de cinq membres, divisant le pouvoir législatif entre deux conseils, donna un moment d'ordre par un commencement de droit et d'autorité. Cabanis fut nommé successivement professeur d'hygiène aux écoles centrales et de clinique à l'école de médecine, devint membre de la classe des sciences morales et politiques à l'Institut, et reçut la mission de siéger au conseil des Cinq-Cents. Indépendamment des autres travaux auxquels il prit part dans cette assemblée, son beau rapport du 29 brumaire an vn sur l'organisation des écoles de médecine détermina la plupart des améliorations qui s'accomplirent dans l'instruction et dans la pratique médicales. Des écoles secondaires de médecine instituées pour étendre un enseignement si nécessaire; des chaires de clinique, d'accouchement, de pharmacologie, d'anatomie pathologique et de méthode générale, demandées pour le rendre plus complet et plus régulier, furent de grands bienfaits ajoutés par Cabanis à tous ceux qu'on lui devait déjà. Son esprit entreprenant réformait la médecine parla philosophie, en attendant d'expliquer la philosophie parla médecine.
Bientôt la république du Directoire ramena les violences et les désordres de la république de la Convention. Seulement tout y fut plus faible et moins grand. Au lieu de la dictature inexorable du comité de salut public, on vit s'élever une dictature mitigée qui déporta et ne tua point; et l'anarchie fsanglante de 1795 fit place h l'anarchie énervante de 1799.Cabanis fut de ceux qui s'entendirent pour arracher la France à ce
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régime sans liberté, sans sécurité, sans grandeur II s'associa à Tentreprise du 18 brumaire, concentrée entre son ami Sieyès et le général Bonaparte. Ce jeune et glorieux capitaine avait séduit Cabanis comme tout le monde. II recherchait avec une amabilité mêlée d'ambition les entretiens d'un homme aussi respecté, qui était Tun de ses plus spirituels confrères à Tlnslilut,et pouvait être Tun de ses soutiens les plus accrédités au conseil des Cinq-Cents. A son retour d'Égypie, il était allé le visiter à Auteuil, où il avait désiré voir madame Uelvétius , qui, lui faisant parcourir son jardin, loi avait dit : « Je veux que vous sachiez, général, combien on peut être heureux avec deux arpents de terre. Vous pourrez arriver à la suprême puissance, mais vous n'y trouverez jamais le bonheur dont je jouis ici. B
La félicité de madame Helvétius excita peu, comme on le pense bien, Tenvie de celui qui devait chercher la sienne dans la conquête et dans la domination du monde, sans même Vy rencontrer. Le lendemain du 18 brumaire, Cabanis rédigea, au nom du Corps législatif, la proclumalion qui recommandait au peuple français la révolution d'ordre qu'on venait d'accomplir. 11 s'y élevait contre l'esprit anarchiquc et violent qui n'avait fait du régime constitutionnel qu'une suite de coups d'État. > Ceux même, y disait-il, qui voulaient le plus sincèrement le maintien de celte constitution, ont été forcés de la violer à chaque instant pour l'empêcher de périr. De l'instabilité du gouvernement est résultée l'instabilité plus grande encore dans la législation ; et les droits les plus sacrés de l'homme social ont été livrés à tous les caprices des factions et des événements. Il est temps de mettre un terme à ces orages;... il est temps que la grande nation ait un gouvernement digue d'elle, un gouvernement ferme et sage, et qu'il soit procédé à la réorganisation définitive et complète de toutes les parties de l'établiSvSenieul public. » Ce vœu fut réalisé par la constitution consulaire, à laquelle Cabanis avait accordé toute son approbation, et qui le Ol entrer dans le sénat conservateur. Mais bientôt il vit avec duuleurenleversuccessivcmeut à la nation des droits politiques jdont elle se montrait du reste moins capable alors de se servir
que prête à se passer. Il avait cru donner ua appui à la liberté et non un maître à la France. Dans l'amertume de ses regrets, il ne comprit pas que Napoléon servait la révolution en l'organisant, qu'il était en France le fondateur civil de lasociéié moderne, en Europe le victorieux propagateur de l'esprit nouveau, et il ne se consola point d'avoir concouru à son élévation. Se réfugiant dans la science, il demanda à la philosophie de le dédommager des déceptions de la politique. De son découragement sortit un grand livre ; ce fut alors qu'il acheva les douze mémoires sur les rapports du physique el dumoral de l'homme, dont les six premiers avaient été déjà lus à l'Académie des sciences morales el politiques, et qui, publiés en corps d'ouvrage, excitèrent un extrême enthousiasme , et le mirent au rang des brillants écrivains et des philosophes célèbres.
Les philosophies ne régnent pas seulement en souveraines sur le monde des idées; elles instruisent de haut les nations et les guident de loin. En les pénétrant peu à peu de leurs l^rincipes, elles les poussent à agir d'après ce qu'elles les accoutument à croire; sans elles la raison ne poursuit rien d'élevé, la science n'atteint rien de difficile, la politique ne vise à rien de meilleur, el l'âme des peuples s'énerve dans l'indifférence, après que leur esprit s'est affaissé dans l'inaction. C'est la philosophie de Descartes qui, de la vérification de la pensée humaine, s'élançant vers la connaissance de Dieu et la recherche des lois générales de l'univers, a surtout donné au xvn"^ siècle ses grandeurs régulières, ses magnifiques découvertes, son éclat incomparable. C'est cette même philosophie, partant toujours de l'observation et toujours fidèle à la méthode expérimentale, mais resserrée dans un cercle de notions plus étroites et pour ainsi dire plus terrestres, qui, appliquée par Locke et par Condillac à l'analyse de l'entendement humain, appropriée par les moralistes à l'étude du bonheur, employée par les savants à la décomposition de la matière, transportée par les publicistes dans l'examen de l'état social, a inspiré au xvnr siècle sa généreuse hardiesse, l'a enrichi de tant de sciences nouvelles et lui en a fait compléter tant d'anciennes, lui a donné l'amour de l'humanité, le besoin
de son hicn-^trc, la croyance en ses dioils, et a trouvé dans la révuliilion française sa réalisilion el son lernic.
Cabanis appartenait à celte dernière école philosophique qui subordonnait trop renlendemenl de rbonune à ses sens, ramenait ses idées à ses sensations, réduisait ses droits à ses besoins, el fondait ses devoirs sur ses iuléréls. Il en pratiqua la méthode, mais en la maniant avec plus de hardiesse; il en adopta la doctrine, mais en retendant du mécanisme de la sensation au principe de la sensibilité; il en poursuivit l'objet, mais en l'embrassant tout entier. En elTet, il étudia Thonime en physiologiste et en philosophe, dans son organisation physique et dans son existence morale, et il traita avec non moins de sagacité que de science le problème compliqué de sa double nature, et des influences mutuelles que le corjs et Tesprit exerçaient Tua sur l'autre. Mais il fut surtout le philosophe du corps.
J/homme, dans son organisation physique, a deux sortes de vie : la vie de nutrition, qui s'accomplit à son insu; la vie de relation, dont il a conscience, et qui s'exécute en accord avec sa volonté. Chacune de ces deux vies a sou système d'organes. Les organes de la vie de nutrition remplissent, au moyen de forces mystérieuses et infatigables, les fonctions sans lesquelles l'homme ne saurait ni sentir, ni penser, ni vouloir, ni agir, car il cesserait d'exister. S'emparant de la matière extérieure qu'ils soumettent à leurs lois et qu'ils enlèvent aux siennes, ces organes, par un travail merveilleux el incessant, l'élaborent, se rassimilent, lui donnent des propriétés nouvelles, des mouvements réguliers, el jusqu'à des instincts qu'on croirait intelligents. Dans un laboratoire secret où la volonté ne pénètre pas, ils en font du sang qui, poussé par un mécanisme dont l'action ne s'arrête qu'à la mort, va alimenter toutes les parlies du corps, en prenant les formes et les qualités de chacune d'elles, el produit ainsi des os qui le soutiennent, des muscles qui le meuvent, des vaisseaux qui le traversent, des viscères qui le nourrissent, des appareils qui le reproduisent, des nerfs par lesquels il sent, un cerveau à l'aide duquel il pense. De celle manière ils 60ut en rapport étroit avec les organes de la
CABANIS. iil
vie de relation, dont ils composent le tissu, dont ils entretiennent la force, et sur lesquels ils agissent par leurs propres opéra.tions. Ceux-ci, d'un ordre plus élevé, placés sous l'empire de l'homme, instruments de sa raison, serviteurs de sa volonté, le mettent en communication avec tous les objets et tous les êtres dont il sent la présence par le tact, saisit les figures, les mouvements, les distances, les contours par la vue, perçoit les sons par l'ouïe, pénètre les lois par la pensée, et accommode les qualités à ses besoins par la puissance intelligente et morale dont il est doué, et qui le destine aux plus hautes connaiss snces comme aux plus beaux sentiments.
Ces deux vies, d'après Cabanis, sont l'effet d'une cause unique; la sensibilité, qui en chacune d'elles réside dans les nerfs, diffère de degré , mais non de nature. Double en apparence, l'homme est presque simple en réalité; il est de la matière qui sent et de la pensée qui vit. Le choix que les organes nutritifs font des aliments , ou la répugnance avec laquelle ils les repoussent, sont des phénomènes de sensibilité analogues aux phénomènes intellectuels et moraux qui portent notre esprit vers le vrai et l'éloignent du faux, qui entraînent notre âme vers le bon et la détournent du mauvais. En un mot, notre cerveau pense de la même manière que notre poumon respire, que notre cœur bat, que notre estomac digère. Le mécanisme de cette double sensibilité est, selon lui, le même dans les deux systèmes d'organes. 11 y produit des impressions qui sont suivies de déterminations de leur part. Seulement de ces impressions, les unes sont obscures et produisent des déterminations physiques, les autres sont perçues et conduisent à des déterminations morales. les premières renferment les opérations de l'instinct; les secondes enfantent les actes de l'intelligence. Celles-là sont éparses dans des sièges particuliers, et Cabanis reconnaît en quelque sorte des moi partiels qui répondent aux archées de Van-Helmonl , et surtout aux fonctions locales de Vâme du grand physiologiste Stahl; celles-ci aboutissent à un centre commun, où Cabanis place un moi général, qui est la conscience intellectuelle de l'homme. Mais les unes comme les autres, soit qu'elles viennent des régions ténébreuses de la vie
nutritive, soit qu'elles s'accomplissent dans h s régions éclairées de la vie morale, agissent, quoiqu'à des degrés divers, sur le centre cérébral, et provoquent en lui une réaction qui, transmise aux nerfs, des nerfs aux muscles, devient une pensée et se manifeste par un acte. C'est l'ensemble et la réciprocité de ces influences physiques et niorales que Cabanis observe avec sagacité, développe avec étendue, apprécie avec finesse, expose avec éclat, et dont il construit un système à la fois vaste et ingénieux dans lequel il suit l'humme depuis sa conception jusqu'à sa mort, et montre tout ce que l'élat changeant des organes, les variations de l'âge, la difl'ércnce des sexes, la nature des tempéraments, la diversité des climats, les habitudes du régiuie ou les désordres de la maladie peuvent sur ses pensées et sur ses résolutions.
Cette philosophie est trop physiologique. Au lieu d'expliquer l'alliance des deux principes qui composent évidemment l'homme, elle en opère la confusion. Elle assimile la force végétative qui nourrit le corps à la force spirituelle qui produit la réflexion, dirige la volonté, inspire le dévouement, anime la vertu. Elle réduit la sensibilité à une pure attraction, et fait de la pensée le résultat d'un simj le mécanisme nerveux. L'homme est plus compliqué dans sa nature, plus actif dans ses facultés, plus libre dans ses sentiments. Les phénomènes do son organisme ne sont pas de la même espèce que les phénomènes de Sun esprit, et on ne saurait concevoir comment la sensibilité physique, qui préside aux uns, se transformerait d'elle-même en la sensibilité morale qui conduit les autres. On ne peut pas admettre davantage qu'une impression apportée du dehors devienne une détermination au dedans, sau^ l'entremise d'un agent intérieur qui la reçoive sous la forme de sensation, et y réponde sc us la forme d'idée ou de volonté. La réaction momie qui suit une impression est d'une autre qualité qu'elle, et vient d'un autre principe. Ce principe, qui réside dans le corps et qui le domine; qui perçoit les sensations par l'iniermédiaire des nerfs , moyens et non causes de la sensibilité ; qui pense avec l'aide du cerveau , instrument et non auteur de l'intelligence, est spirituel» indivisible, et forme l'essence même de l'être,
dont seul il entrelienl Tharmonie, explique l'aclion réfléchie, peruïel l'unilé morale et annonce la durée immortelle.
De cette théorie de l'homme, Cabanis passe, dans son dixième mémoire et par une hypothèse audacieuse, à une sorte de construciion de l'univers. Sa cosmogonie est aussi mécanique que son idéologie. La même force lui sert à les fonder toutes deux. Cette force unique se perfectionne dans la matière, où elle pénètre et qu'elle élabore. Cabanis est disposé à la regarder tour à tour comme l'attraction entre les grandes masses, l'affinité élective entre les petits corps, la puissance végétative dans les plantes, l'action organique dans les animaux, l'intelligence morale dans l'homme. Elle suffit, par ses transformations et avec ses perfectionnements, à mouvoir les mondes, à créer les corps, à aniuier les êtres, à répandre l'organisation à tous ses degrés, la vie sous tous ses aspects dans l'immense univers. Cette sensibilité progressive, dont Cabanis se sert pour spirituaiiser la matière dans la seconde partie de son livre, après avoir matérialisé l'esprit dans la première, est l'âme même du monde. Elle rapproche d'abord les molécules éparses de la matière, et les doue d'une force d'élection qui les unit. Par cette union, elle les place dans des condiiions supérieures, leur fait ressentir des besoins plus grands qui les conduisent à une sensibilité plus' élevée , laquelle amène des combinaisons plus étendues. C'est ainsi qu'elles passent d'un état à l'autre, en y prenant tour à tour l'instinct de composition à l'aide duquel elles s'organisent, l'instinct de nutrition à l'aide duquel elles se conservent, l'instinct de reproduction à l'aide duquel elles se perpétuent, et finissent par acquérir l'intelligence; car chaque combinaison plus parfaite communique un désir plus vaste, qui se satisfait par un effort plus puissant. Les générations sont toutes spontanées d'abord. Malgré leur diversité, elles sembleraient par là être nées les unes des autres, et l'homme aurait parcouru l'échelle ascendante des êtres avant de devenir ce qu'il est aujourd'hui. Telle est cette cosmogonie imaginaire et inadmissible, qui, au lieu des desseins admirables et successifs de l'intelligence suprême , semble s'arrêter à des affinités perfectionnées de la matière ; substituer à des acle$
ia NOTICES HISTORIQUES.
de puissance des mouvemenis d'ailractioD; réduire les forces variées qui ont composé l'univers à une force unique, dont les transformations sont aussi contraires aux lois des corps qu'aux lois de l'esprit, et hasarde d'expliquer les iiiystëres de la création et de la vie, qui seront toujours impénétrables à notre raison bornée.
En s'arréiant à an système à la fois aussi subtil et aussi matériel, Cabanis semblait exclure Dieu de la formation de l'univers, et l'âme de la composition de l'Iionme. Il n'en était rien, comme le prouve la lettre qu'il adressa, deux années avant de mourir, à son ami M. Fauriel, sur les causes premières. Cel écrit, qu'il ne faut pas séparer de son livre, complète s;i théorie plus qu'il ne la réforme. Il contient ses vues sur la puissance divine et sur l'âme humaine, qu'il ajoute, par une tardive déduction, j'allais presque dire par une heureuse inconséquence, aux actes de la sensibilité mécanique. Dans son livre, il avait quelquefois parlé de la cause première sans méconnaître son existence mais sans la déterminer; en réservant son action, mais en l'effaçant. Dans sa lettre, il remonte jusqu'à elle, et il établit qiic les propriétés de la matière, les ouvrages de la nature et la vie des êtres sont les elTets par Ies(|uels se manifeste cette cause première et universelle, dont ils attestent la puissance, la sagesse et la boulé. Dieu est reconnu la cause et la raison de tout
Un peu moins concluant sur l'âme humaine, Cabanis admet son immortalité comme probable parce qu'il reconnaît son existence comme distincte. Il ne fait plus du moi, dans l'homme, le résultat de toutes les impressions, ainsi que semblait l'indiquer sou livre, mais un être indépendant qui les précède, les reçoit, les juge, les modifie. Cet être, qu'il rattache à la sensibilité vitale, étant antérieur au corps qu'il forme, doit survivre au corps qui se dissout. Il le quitte alors comme il y était entré, et va se réunir à la sensibilité générale dont il émane, en conservant toujours, d'après les règles dcTanalogie, une personnalité propre, puisqu'il l'a eue une fois. Cabanis appuie ce raisonnement philo.sophique des plus belles conclusions morales : « Le désir et l'espoir d'une vie future, dit-il, ne tiennent pas
seulement à l'Impulsion directe d'une étroife personnalité; ils ont aussi pour cause cl pour motif les plus nobles sentiments du cœur humain ; le besoin de se reirouver avec les êtres qu'on a le plus chéris sur la terre ; celui d'accorder avec la puissance de l'être qui gouverne l'univers la justice sans laquelle on ne peut le concevoir; d'assurer à la vertu un prix plus digne d'elle; et enfin de voir s'accomplir pour le faible et l'infortuné cette justice éternelle qu'ils réclament souvent en vain dans ce séjour d'angoisses et de douleurs, i
Telle est la théorie tout entière de Cabanis; elle forme un vaste ensemble dont les parties se suivent et le plus souvent se lient. Cabanis se contredit moins encore qu'il ne se développe lorsqu'il va de l'action des causes secondes, auxquelles il accorde trop, à la reconnaissance de la cause première, qu'il ne fait pas agir assez promptement; des règles bien définies de la vie terrestre de l'homme, aux espérances encore confuses de sa vie future. Dans cet immense travail, il a exécuté les plus fines analyses, et montré une force rare de conception, déployé l'esprit d'observation le plus délicat et l'imagination la plus entreprenante; uni à un grand savoir physiologique, mais qui depuis a été dépassé, une honnêteté morale qui ne pouvait pas l'être ; placé les plus nobles sentiments à côté des idées les plus matérielles; mis le bonheur au prix de la vertu, recommandéla vertu à l'intérêt, fondé l'intérêt sur l'organisation, et fait sortir de l'organisation une nouvelle science, construite avec un singulier talent.
L'ouvrage sur les rapports du physique et du moral produisit un effet considérable. Il parut aux uns l'explication la plus plausible de l'homme; aux autres, qui ne connaissaient pas encore le complément de cette théorie, une désolante mutilation de sa nature, dont on reprocha à Cabanis d'exclure l'âme. 11 charma les physiologistes, qu'il introduisait en dominateurs dans la philosophie, et satisfit les philosophes, auxquels il donnait l'appui de la physiologie. Ces philosophes étaient tous de l'école alors triomphante de Condillac; ils se réunissaient assidûment autour de Cabanis, que ses travaux et sa gloire leur donnaient en quelque sorte pour chef. Garât, le plus éloquent professeur
de celle école, Tracy, son plus profond logicien, Volney, son plus brillant moraliste, de Gérando, son plus crudii historien, l'ingéaicux Laroniiguière, qui avait commencé par le suivre et qui devait finir par s'en séparer, Maine de Biran, qui s'en montrait le disciple avant d'en devenir le réformateur, le savant Daunou, qui en avait transporté les principes dans les lois et k's jugements dans l'histoire, l'élégant critique Ginguené, l'habile helléniste Thurot, le spirituel Andrieux. qui écrivait à Ca< banis : « Vous avez plus d'àme que ceux qui vous accusent de ne pas y croire, > formaient la seconde société d'Auteuil, dans la maison célèbre où Turgot, Franklin, d'AIcmbcrt, Thomas, Coodilliic et Condorcet avaient formé la première, et dont madame Uelvétius en mourant avait légué la jouissance à Cabanis, resté le lien commun de l'une et de l'autre, (ctte société de penseurs et de sages, vouée au culte alors un peu déserté de l'intelligence, éprise du bien de l'humanité, poursuivait, dans les plus agréables comme dans les plus nobles entretiens, l'examen des questions les plus hautes et les plus utiles, et conservait la tradition des droits que des excès avaient fait suspendre, mais qu'ils ne pouvaient pas avoir fait perdre. A défaut de la liberté, on y jouissait de la pensée, qui survit à la liberté et qui la ramène.
Aux douceurs de ci^s belles amitiés, aux consolations de ces grands travaux, s'étaient jointes pour Cabanis les félicités des leudresses domestiques. Il s'était marié depuis quelques années à une femme digue de lui. Condorcet, en mourant, lui avait légué et le soin de sa famille et le dépôt de ses derniers écrits, qui étaient pour ainsi dire le tesiamentde ce sage en faveur de l'esprit humain. Cabanis avait adopté la famille de son ami en la faisant la sienne. Il avait épousé, peu de temps après la terreur, Charlotte do Gtouchy, sœur de la femme de Condorcet, Sophie de Grouchy, aussi célèbre pour Sun esprit que pour sa beauté. L'excellente compagne qu'il se donna unissait aux dons heureux de la personne les qualités les plus rares du caractère, une douceur noble, une raison élevée, un esjirit agréable, des grâces modestes, un dénouement affectueux, qui firent le bonheur de Cabanis et répaudirent uu charme infini sur le reste de sa Tie.
Cette vie ne fut malheureusement pas longue. Quoique jeune encore, Cabanissenlait approcher sa fin. Des malaises profonds, des lassitudes accablantes, des insomnies douloureuses, des lièvres soudaines l'avaient averti de quelque grand désordre intérieur. Ce désordre, causé par une dimension extraordinaire du cœur qui poussait le sang avec une violence extrême à la têle, éclata d'une manière terrible au printemps de 1807. Cabanis se promenait avec le docteur Richerand dans «on jardin d'Auteiiil, lorsqu'il fut subitement renversé par un coup d'apoplexie. Le secours opportun qu'il reçut d'un médecin si habile et d'un disciple si dévoué le sauva cette fois. Revenu à lui, il sut d'avance comment il était destiné à finir.
Affaibli mais non troublé par cette redoutable secousse, il en attendit les retours mortels sans rien perdre de sa sérénité. Les alarmes de sa famille et la tendresse prévoyante de ses amis l'obligèrent à s'éloigner d'Auteuil, à fuir les fatigues de l'intelligence, à renoncer aux entretiens jusque-là si chers de la philosophie. Il alla s'établir à la campagne. Il passa l'été de 1807 chez madame de Condorcet, près de Meulan, et l'hiver suivant au village de Rueil, dans une solitude encore plus retirée. Réduit à peu penser, il s'en dédommagea en faisant beaucoup de bien H trouva des soulagements bien doux dans ses affections, quelques plaisirs encore vifs dans un retour à ses anciens goûts poétiques, et chercha des occupations dans ses bienfaits. Il fut le médecin zélé de tous les malades et l'ami secourable de tous les malheureux. Accompagné d'un neveu qui était son disciple et qu'il rendit son coopérateur, il se transportait à cheval dans les villages voisins, y visitait dans leurs chaumières les infirmes, auxquels il portait des remèdes, les pauvres, auxquels il remettait des bons de viande et de pain. Après les avoir aidés à guérir, il leur donnait de quoi les aider à vivre. C'est ainsi qu'il passa ses derniers jours, en oubliant ses maux pour soulager ceux des autres. Le printemps de 1808 ramena le danger qu'il attendait sans le craindre. Dans la journée du 5 mai, après une atteinte toute récente de paralysie, il éprouva un trouble intérieur auquel il reconnut le signe de sa fin imminente. Le soir, il voulut éloigner tous ceux qui lui étaient chers.
i48 NOTICES HISTORIQUES.
mais de sourds gémissements les rappelèrent bien vile autour (le son lit. Il ctail foudroyé par l'atliique d'apoplexie qu'il avait prévue. Cette grande perte causa une extrême désolation. Les habitants des villages d'alentour suivirent longtemps ses restes, qui furent transportés au Panthéon avec une pompe éclalanic, au milieu des hommages publics des corps de TÉtat, et, ce qui valait mieux, parmi les bénédictions reconnaissantes, les aillictions profondes, les respects sincères qu'avait mérités cet invariable serviteur de la pensée et de l.i bonté humaines.
Cabanis n'avait que cinquante et un ans quand il mourut. Ce demi-siècle s'était écoulé pour lui dans la recherche des hautes idées, dans la pratique des plus belles vertus. Il avait cultivé la science, aimé la raison, cru au droit, poursuivi la justice, exercé la bienfnisance. Pendant les traverses de sa courte vie, il n'avait été infidèle à aucune de ses opinions, incertain sur aucun de ses devoirs. Sans repentir parce qu'il avait été sans excès, il n'avait jamais voulu moins de liberté, parce qu'il n'en avait jamais demandé trop. Son courage n'avait pas fléchi sous les violences de la multitude ; sa fierté ne s'était pas courbée devant les grandeurs d'un maître. Toutefois, cette force était accompagnée en lui de douceur, cette dignité mêlée d'agrément ; et sa vertu, où l'on ne sentait rien de roide, associait les qualités les plus charmantes aux sentiments les plus nobles. Fondateur bien qu'incomplet d'une science nouvelle, et utile réformateur d'une science ancienne, il a pu réunir en lui le dévouement du médecin, la pensée du philosophe, la générosité du politique, l'élévation de l'écrivain et la modération du sage.
NOTICE IJISTORIQUK