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coup de monde, et embarrassèrent le bord et la batterie par où les Anglais avaient porté tout leur effort.
« Aussitôt Ducouédic, voulant mettre à profit le désordre de l'ennemi, fit lancer des grenades et ordonna de s'armer pour l’abordage. En ce moment-là même une balle lui perça le ventre, Mais lui, reprenant tout de suite | àergie de son regard, et s .dressant à trois de ses neveux, gardes de la marine, qui avaient fait vaillamment leur devoir à ses côtés, mais que sa dernière blessure semblait avoir jetés dans des transes mortelles : « Allons, leur dit-il avec une « sorte de gaieté, allons à l'abordage, mes chers enfants, à « l'abordage! C'est à vous de donner l'exemple; pensez à « maintenir l'honneur de la famille ». Déjà les trois jeunes gens, dont deux portaient le nom de leur oncle, et l’autre s'appelait Duvergier, s'élançaient pour sauter sur le pont ennemi, et le beaupré de la Surveillante élait engagé dans les débris de mâts de la frégate anglaise, quand il se manifesta sur celle-ci une épaisse fumée, presque à l'instant suivie de tourbillons de flammes, qui, se communiquant avec la rapidité d'une pièce d’artifice, développèrent l'incendie, en un clin-d'œil, d’un bout à l’autre du Québec.
Alors un sentiment nouveau s'empare du cœur de Ducouédic. Le guerrier terrible et foudroyant a fait place au chrétien doux et compatissant, qui ne voit plus que des frères, même dans ses ennemis. De cette bouche, qui tout à l'heure commandait qu'on s'élançât à l’abordage, il ordonne qu'on vole au secours. Ce secours, les Anglais l’appelaient à grands cris. La Surveillante n'avait plus que son petit canot qui füt propre à être mis à la mer ; mais comme, faute de mâts, on était dans la nécessité de le trainer et de le pousser à bras hors du bord, il heurta un canon, se creva et coula bas. Cette perte fit saigner le cœur de Ducouédic : elle laissait le magnanime vainqueur dans l'impuissance de
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secourir par ses propres moyens les hommes de la frégate incendiée, qui, les uns mutilés, les autres couverts de blessures, tous à demi asphyxiés, se tournaient vers lui comme vers leur dernière espérance ici-bas,
D'un autre côté, Ducouédic avait à craindre que l'incendie ne gagnât sa propre frégate, où l'on sentait déjà le vent brùülant des flammes du Québec, Le feu se manifesta même à quelques parties de la Surveillante, et les canons anglais, partant par le seul effet de la chaleur, envoyaient boulets et mitraille à bord de la frégate française, Ce ne fut que par l'habileté de ses manœuvres et une présence d'esprit extraordinaire que Ducouédic vint à bout d'échapper à l'incendie qui dévorait le Québec.
Quelques Anglais, qui étaient parvenus à se sauve à la nage et à se faire monter sur la Surveillante, où on les recevait en frères, contribuèrent de tous leurs efforts à éviter à la frégate française une catastrophe semblable à celle dont la leur était frappée. Le capitaine Farmer, mortellement blessé par deux balles et par la chute des mâts de sa frégate, donnait encore des ordres avec un sang-froid sublime, sur son pont, et S'occupait lui-mème de faire conduire, par petites divisions, dans un canot, l'équipage anglais à bord de la frégate française. En vain son premier lieutenant, sir Roberts, blessé aussi, quoique moins cruellement, le pressait-il de s’embarquer; Farmer, fermement décidé à ne sortir que le dernier ou à périr avec le Québec,
ordonna, sans permettre la réplique, au premier transport de s'éloigner.
Pour comble de malheur, ce canot, surchargé par la quantité de gens qu'on n'avait pu empêcher de s’y précipiter, coula bas presque aussitôt et périt avec tous ceux qu'il portait. Le spectacle qu'offrit alors la malheureuse frégale anglaise est inénarrable, On en voyait qui, pour éviter
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l'incendie près de les gagner, de les brüler tout vifs, se tenaient quelque temps suspendus, par les manœuvres, en dehors du bâtiment, poussant des cris de détresse pour appeler un secours impossible à leur donner ; puis on voyait ces malheureux, épuisés de fatigue, atteints déjà par les flammes qui sortaient des sabords, et contraints par l'ardeur du feu de lâcher les cordages qu'ils tenaient, on les voyait tomber l’un après l'autre, quelquefois plusieurs ensemble, et disparaitre sous la vague. Cependant il resta assez de forces à quelques-uns de ces infortunés pour gagner à la nage les débris qui flottaient entre les deux frégates, débris sur lesquels Ducouédic fit jeter les cordages, dont on se servit pour monter à bord de la Surveillante les gens assez favorisés encore pour s'en saisir : ce fut ainsi que 43 Anglais échappèrent à la mort. Peu après, le Québec sauta en l'air et disparut en lançant des éclats enflammiés dont plusieurs tombèrent sur la frégate francaise, qui n’était éloignée de lui que de 80 à 100 mètres, Le généreux capitaine Farmer était reslé inébranlable jusqu'à la dernière seconde au poste que son courage et son devoir lui avaient désigné, et le reste des siens l'avait perdu de vue dans les flammes avant même que les flots l'eussent englouti.
Surveillante était tombée dans un péril non moins ‘ra que celui du feu auquel elle n’était encore qu'à demi éct pée. Elle s’enfonçait en brûlant, et déjà on avait été ob de monter les blessés de la cale sur le pont, de peur qu'i. ne fussent noyés. Mais Ducouédic, qui puisait assez de force dans son âme pour prolonger son reste d'existence, inspirait une telle énergie à tout le monde, même aux blessés, que chacun s’employant au salut général, la frégate française fut définitivement sauvée. Les Anglais qui avaient trouvé leur salut sur la Surveillate se signalèrent
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encore, dans celte circonstance, par leur activité et par une
obéissance admirable aux ordres de Ducouédie. 1e 4 Is le regardaient désormais comme leur sauveur, ie ki comme leur père, et tout ce qu'il aurait désiré d'eux, il AE l'eût obtenu au premier signe, tant a de puissance la géné- #1 rosité d'un grand cœur ! Ducouédic, tout baigné encore ji dans son propre sang, exprima en lermes touchants la dou- +6 leur qu'il ressentait de la fin cruelle du brave Farmer, et ; ses regrets de n'avoir pas eu l'extrême bonheur de sauver, ‘| fa 1 de conserver à la gloire un homme pour lequel il était pé- sn.
nétré de la plus haute estime; puis, s'adressant à tous les Anglais qui se trouvaient sur son pont,il leur dit qu'ils
avaient fait admirablement leur devoir, et que leur frégate x ayant péri avec son pavillon flottant, ils seraient traités non comme des prisonniers, mais comme des frères recueillis
d'un naufrage. Tous les veux étaient pleins de larmes ; le
silence dés auditeurs était entrecoupé de sanglots, aux pa- :
roles de ce noble capitaine chrétien qui, à demi expirant,
trouvait encore une voix pour élever l'âme et consoler le
cœur, I n’y avait pas d'ennemis, il n'y avait qu'un même he peuple sur la Surveillante; Français, Anglais, se serraient NL la main, s'embrassaient en tournant leurs regards vers Du- 3 couédic, et les matelots de /a Surveillante, imitant à l'envi “UT
leur capitaine, partageaient leurs vêtements avec ceux du MES Québec, restés nus comme ils s'étaient sauvés. C'est autour HAN.
d'un tel tableau que toutes les querelles des hommes de- PIS : vraient se rassembler pour s'évanouir.
que
Ducouédic, que tous ses gens, que tous les Anglais Ns.
pressaient de songer enfin à sa propre conservation, remit “Hi alors la conduite de la frégate à Dufresneau, le seul de ses +!
officiers qui eût été assez épargné pour s'en charger; mais auparavant encore il lui recommanda les blessés et les Anglais, puis il s’affaissa, et l'on fut obligé de le porter dans
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sa chambre. Tout le monde s’oublia sur la Surveillante pour ne plus penser qu'à lui. L'inquiétude et la reconnaissance étaient dans tous les yeux, et tous les vœux s'élevaient vers le ciel pour le rétablissement de Ducouédic.
La Surveillante, dans le misérable état où elie était réduite, fut dirigée du côté de l'ile d'Ouessant, qui se trouvait a quinze lieues, Ce ne fut qu'au commencement de la nuit que l'équipage, à jeun depuis huit heures du matin, put prendre un peu de nourriture et se livrer à quelque repos. Le besoin en était si grand et si général, qu'à peine le service du gouvernail pouvait se faire, quoiqu'on eût la précaution de remplacer souvent les timoniers à la barre, pour ne pas les exposer à se laisser gagner par le sommeil. Français et Anglais faisaient cet important service, tant la confiance, fondée sur l’estime, était bien établie.
A onze heures du soir on rallia le cotre l’Expédition, qui, de son côté, avait engagé un beau combat avec le Rambler, combat qui n'avait cessé qu'au moment où le vicomte de Roquefeuil, n'écoutant plus lui-même que son humanité, avait aperçu l'incendie du Québec, et avait suivi le Rambler pour aller au secours des Anglais. En effet, Roquefeuil ramenait avec lui huit de ces malheureux qu'il avait trouvés sur des débris, et parmi lesquels était le premier lieutenant sir Roberts. On doit le dire, les sentiments pieux et humains qui animaient tous les braves marins français de cette époque étaient comme un reflet de ceux qui remplissaient le cœur du roi Louis XVI, à qui l'on était toujours sûr de plaire en agissant avec générosité. N'était-ce pas ce prince qui venait d’ordonner qu'on respectât le bâtiment monté par le célèbre navigateur anglais Cook partout où on le rencontrerait?
La Surveillante, heureuse d'avoir vu arriver le cotre l'Expédition, pour s'en faire remorquer, continua sa route,
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par un temps favorable, vers l'ile d'Ouessant, L'encens d'une prière fervente pour ceux qui avaient péri, et pour ceux qui avaient survécu à tant de dangers, montait encore vers le ciel, quand, à onze heures du matin, on aperçut la terre. Le cri qui l’annonça causa un transport de joie général, et les larmes de douleur se changèrent pour un moment en larmes de bonheur. Toutefois on était encore à cinq lieues d'Ouessant, et Ja moindre mésaventure pouvait rendre la Surveillante à tous ses périls. Des bateaux pêcheurs l'entourèrent; mais, comme le blessé qu'on rapporte du champ d'honneur, la noble frégate avait tant à craindre du plus léger choc, que l’on ne permit pas à ces bateaux d'aborder. Lorsque les pêcheurs connurent quelques-uns de ces détails du combat que la Surveillante venait de livrer, ils offrirent de donner leur poisson à l'équipage, comme un tribut à sa valeur. Le capitaine, pour montrer qu'il n'était pas insensible à la délicatesse de ces braves gens, permit qu'on acceplât une petite partie du présent, et leur fit proposer de remorquer la frégate restée presque en calme. Les pêcheurs accueillirent cette proposition avec enthousiasme, et dix de leurs meilleurs bateaux, se rangeant en ligne devant la Surveillante, la firent marcher si vite en ramant de toutes leurs forces, qu'au coucher du soleil on atteignit la rade de Camaret, où l’on mouilla.
Les signaux de la côte ayant déjà annoncé la vue d'une frégate française désemparée se dirigeant vers Brest, le comte Duchaffaut, alors commandant de la marine dans ce port, avait expédié, à la rencontre de la Surveillante, une corvelte avec des matelots, des ouvriers, et tous les secours nécessaires aux blessés, Llandis que le commandant de la flotte franco-espagnole avait détaché des chaloupes et des canots pour donner la remorque. Ces secours arrivèrent pendant la nuit.
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Le lendemain, 8 octobre, à la pointe du jour, des matelots espagnols et français sollicitèrent, comme une faveur insigne, la permission de monter à bord pour travailler à la place de ceux qui avaient combattu. Une double ligne de chaloupes et de canots fut formée pour remorquer triomphalement la Surveillante; on observa de mettre alternativement un bateau français et un bateau espagnol: lorsque les deux lignes furent placées dans la direction que devait prendre la frégate, on leva l'ancre, et ‘es embarcations commencèrent à ramer au cri de Vive le Roi ! en lequel se résumaient encore les expressions de joie et de triomphe de la France, et qui fut répété par les nombreux habitants des campagnes réunis sur les bords du goulet de Brest. Ce fut ainsi que la Surveillante, précédée de près de cent chaloupes et canots qui formaient une double ligne en avant d'elle, fit son entrée dans la rade de Brest, où elle fut recue par 70 vaisseaux de ligne, un grand nombre de frégates, de corveltes et de bâtiments de transport, qui s’élaient décorés de deux pavillons, l’un à la poupe, l’autre à la proue, en l'honneur de Ducouédic et de ses braves. L'équipage de chaque vaisseau près duquel passait {a Surveillante montait en foule, garnissait mâts, vergues et manœuvres, et saluait la glorieuse frégate de trois cris de Vive le Roi! Un splendide soleil ajoutail encore à la beauté d’un tel tableau.
Le triomphe dans la rade ne fut que le prélude de celui qui attendait les héros de la Surveillante dans le port et dans la ville même de Brest. Quelques personnes de distinction, des dames surtout obtinrent la permission de monter à bord de la frégate. On n'avait pas encore eu le temps de la nettoyer, d'en faire disparaître les traces de sang et les restes épars des généreuses victimes du combat; le pont ressemblait à un champ de bataille, après une vive mèlée. La princesse d'Hénin, la duchesse de Lauzun et
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les autres dames, après un mouvement d'hésilation et d'horreur en présence d’un tel spectacle, se sentirent raffermies par l'expression de gloire qui était répandue sur la physionomie des matelots, et poursuivirent leur visite en félicitant chacun, et en répandant des consolations et des preuves d'intérêt sur les blessés.
L'une d'elles ayant demandé s’il était vrai {ce qui ne l'était point) que les Anglais euss-nt cloué leur pavillon au mât pendant le combat : « Madame, dit fièrement un matelot français, le nôtre était cloué par l'honneur dans le cœur de notre capitaine ». Enfin, Ducouédic, étendu sur un matelas, parut pour être descendu dans le canot du commandant de la marine. Tous les regards se reportèrent sur lui. Il se fit d'abord un silence respectueux; mais à l'instant où le héros quitta sa frégate, tous les gens de son équipage, voulant témoigner leur reconnaissance pour la gloire qu'il leur avait acquise, le saluèrent de trois cris de triomphe, qui furent répétés et continués par la foule des spectateurs garnissant les batteries et les quais.
Ducouédic, escorté de toutes les autorités militaires et civiles, fut transporté à son logement par les bombardiers de la marine, qui lui avaient fait un brancard orné d'emblèmes et de trophées. Les autres blessés qui étaient sur la Surveillante eurent aussi, dans ce jour, chacun leur triomphe particulier; on les transporta, l’un après l’autre, à Lerre, chaque canot ne se chargeant que d’un officier ou d'un matelot, et, comme une preuve que le sentiment qui avait animé Ducouédic était compris de toute la flotte, de toute la ville, de tout le pays, on ne s'informait pas si cet officier ou ce matelot était Français ou Anglais, la considéralion et les égards se partageant sans nulle distinction de peuple. L’hospitalité que l’on s'empressa d'offrir dans Brest aux marins du Québec leur fit voir tout de suite que la pa-
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role de Ducouédic ne recevrait point un démenti, et qu'ils seraient effectivement traités, non en prisonniers, mais en amis, en frères naufragés. Par ordre de Louis XVI, il leur fut fourni tout l'argent et les autres secours dont ils avaient besoin, et ils furent conduits dans leur patrie, sans échange, sur un bâtiment neutre, frélé tout exprès pour cette mission si honorable pour l'humanité tout entière, et en particulier pour la France.
Louis XVI sentit vivement {out ce qu'avait de beau et de glorieux pour la France le combat de la Surveillunte. Pendant que la ville de Brest prenait une délibération pour complimenter solennellement Ducouédic, il adressait à ce marin une lettre de félicitation, qui renfermait en outre des expressions pleines de sollicitude pour sa santé. Un moment on espéra l'entière guérison de Ducouédic; déjà même, quoique élevé au grade de capitaine de vaisseau, il avait demandé et obtenu de reprendre prochainement le commandement de sa frégate. Mais la France, qui avait déjà en lui un héros, et à qui il promettait un grand homme, ne devait pas le conserver. Il expira, à l'âge de quarante ans, trois mois après avoir reçu ses blessures, Les consolations furent prodiguées à sa veuve, à ses enfants, qui furent déclarés enfants de l'Etat. Louis XVI lui fit élever, dans Brest, un tombeau sur lequel on grava ces mots :
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