ÉCRIT
porte une plaque de plomb, sur laquelle nous fimes graver en caractères très lisibles l'inscription ci-dessous :
A LA MÉMOIRE DE LA PÉROUSE ET DE SES COMPAGNONS, L'ASTROLABE, 14 Mans 1828.
« Cependant la fièvre poursuivait ses ravages avec une étrange rapidité : dès le 14 mars, il y avait déjà près de vingt-cinq personnes de l'Astrolabe en proie à ses frissons et hors d'état de faire aucun service, Le ciel s'étant un peu embelli, j'avais expédié M, Gressien pour reconnaitre la passe la moins dangereuse à suivre à travers les labyrinthes de récifs qui ceignent le nord de Vanikoro : il apporta à cette délicate opération tout le zèle et toute l'exactitude qui le caractérisent; mais ce ne fut qu'après trois tentatives inutiles qu'il put découvrir un canal pralicable, et par lequel l’Astrolabe püt sortir avec quelques chances de succès,
« Le 15, nous quittâämes le havre de Mangadey, et nous avancèmes vers la passe du nord; mais le calme et le vent contraire nous obligérent à laisser retomber l'ancre au milieu de la baie; elle ne tarda pas à chasser, et nous nous trouvàämes encore une fois à petite distance des récifs sur lesquels la mer brisait derrière nous. Les circonstances restant les mêmes dans la journée du 16, nous ne pûmes changer de position faute de bras.
« Enfin, le 47 mars, nous profitèmes d’une faible brise du sud au sud-est pour mettre à la voile, Cette manœuvre ne put se faire qu'avec beaucoup de lenleur; car nous avions alors plus de quarante malades
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hors d'état d'agir, et notre extrême faiblesse avait enhardi les naturels au point que, dans la matinée, ils vinrent nous visiter munis de leurs seules armes, pour épier sans doute s'ils ne pourraient nous attaquer à l'improviste el se rendre maitres du navire, Je me contentai de leur défendre l'entrée du bord, et j'affectai de leur montrer nos armes à feu, qui étaient ordinairement renfermées, Ce spectacle les effraya, et ils quittèrent précipitamment le navire.
« Alors nous nous dirigeâmes vers la passe. À peine avais-je la force de me soutenir pour commander les manœuvres; mais j'avais Chargé M. Gressien de diriger notre route; il nous servit de pilote, et le fit avec lant de sang-froid et d'habileté que la corvette franchit sans accident la passe étroite et difficile par laquelle il nous fallait gagner le large. Ce moment décidait du sort de l'expédition, et la moindre fausse manœuvre la jetait sur des écueils d'où rien ne pouvait la retirer. I y a plus : si le mauvais temps nous eût retenus encore quelques jours dans la rade de Manevai, la fièvre eût saisi la plupart des hommes qui res- Laient sur pied, et dès lors notre perte devenait également .aévitable, Aussi, malgré notre détresse, nous éprouvâmes tous, en nous voyant délivrés des récifs de cette île funeste, un sentiment de joie comparable à celui d'un prisonnier qui échappe aux horreurs de la plus dure captivité.
« Avant de poursuivre le récit de notre navigation, Votre Excellence sera sans doute impatiente de connaître le résultat des renseignements que nous pûmes
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nous procurer sur le naufrage des Francais et leur séjour à Vanikoro.
« Du moment de notre arrivée, ces sauvages naturellement farouches et défiants, comme tous ceux de la race noire océanique, semblaient avoir adopté de concert un système constant de dénégalions, et n'opposaient à nos questions que ces réponses : Je ne sais pas; je n'ai pas vu; cela est arrivé il y a très longtemps, el nous l'avons entendu dire à nos pères. Il paraît évident que leur conduite à l'égard des infortunés qui échappèrent au naufrage ne fut rien moins qu'hospilalière; et sans doute ils redoutaient que nous ne vinssions pour en tirer vengeance, surtout quand ils apprirent des Anglais et des naturels de Tikopia que nous étions de la même nation que les Maras. Cependant, quand ils se furent assurés que nous n avions aucune intention hostile, et qu'au contraire nous les comblions d'amitiés et de présents, leur frayeur diminua peu à peu; quelques-uns devinrent plus communicatifs et répondirent plus volontiers aux questions que je ne cessais de leur répéter. Je m'atlachai de préférence aux vieillards qui pouvaient avoir été lémoins de ce funeste événement; età ceux qui, plus jeunes, paraissaient avoir le plus d'intelligence, être doués d'une mémoire plus lucide, et par là susceptibles d'avoir mieux retenu ce qu'ils avaient appris de la bouche de leurs pères. Au nombre des premiers je citerai Valiko, contemporain du naufrage, et premier chef du village de Vanikoro, qui répondit toujours avec beaucoup «assurance et de précision à mes demandes; un chef
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trés âgé de Manevai, et Moiniba, premier chef religieux du mére lieu et mon ami particulier : parmi les autres, Tangavoa et Kavaliki, jeunes chefs très intelligents.. En comparant, analysant et discutant leurs différents récits, voici la version la plus vraisemblable que j'aie pu adopter.
« À la suite d'une nuit très obscure, et durant laquelle le vent de sud-est soufflait avec violence, le matin, les insulaires virent tout à coup sur la côte méridionale, vis-à-vis le district de Tanema, une immense pirogue échouée entre les récifs, où elle fut promptement détruite et disparut entièrement, sans qu'on en püt rien sauver par la suite, De ceux qui la montaient, une trentaine seulement purent s'échapper dans un canot et aborder sur l'île, Le jour suivant, les sauvages apercurent encore une pirogue, semblable à Ja première, échouée devant Païou; celle-c1 sous le vent de l'île, moins tourmentée par le vent et la mer, d'ailleurs assise sur un fond régulier de 15 à 18 pieds seulement, resta longtemps en place sans être détruite. Tous ceux qui la mi itaient descendirent à Païou, où ils s'établirent avec ceux de l'aatre navire, et travaillèrent sur-le-champ à construire un petit bâtiment des débris de celui qui n'avait pas coulé.
«Les Francais, qu'ils nommèérent Mara, furent, disent-ils, toujours respectés par les naturels, qui ne les approchaient qu'en leur baisant les mains (cérémonie qu'ils pratiquaient souvent envers les officiers de l'Astrolabe). Cependant 11 y eut de fréquentes rixes:
dans l'une, les naturels perdirent cinq hommes, dont
trois chefs, et les Francais deux des leurs. Enfin, aprés six à sept lunes de travail, le petit bâtiment fut terminé, et tous les étrangers quittèrent l'ile, suivant l'opinion la plus répandue. Quelques-uns affirment qu'il en resta deux, mais qu'ils ne vécurent pas longtemps. A cel égard, il ne peut y avoir aucun doute, et leurs dépositions unanimes prouvent qu'il ne peut exister aucun Francais, ni à Vaniloro..… ni dans les îles voisines ; il n'y à à Sainte-Croix qu'un seul blanc provenant d'un baleinier qui l'y avait laissé il y à quelques années. Ceux de Nitendi conservaient encore le souvenir du passage des vaisseaux de d'Entrecasteaux sur leurs côtes.
« Sans doute M. de La Pérouse, après avoir terminé sa reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie, avait remis le cap au nord et se dirigeait sur Sainte-Croix, comme le lui prescrivaient ses instructions, et comme il nous l'apprend lui-même par son dernier rapport au ministre de la marine, lorsqu'il tomba inopinément sur les terribles récifs de Vanikoro, dont l'existence était entièrement ignorée. Il est probable que la frégate qui marchait devant donna dessus sans pouvoir se relever, tandis que l'autre eut encore le temps de revenir au vent et de gagner le large, Mais l'affreuse idée de laisser leurs compagnons de voyage, et peutêtre leur chef, à la merei d'un peuple barbare, et sans espoir de revoir leur patrie, ne dut pas permettre à ceux qui avaient échappé à ce premier péril de s'écarter de cette île funeste, et ils durent tenter tout ce qui était en leur pouvoir pour arracher leurs compatriotes
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au sort qui les menacait,
Ce fut, n'en doutons pas, la Cause de la perte du second navire
l'aspect même des lieux où il est
resté donne un nouvel appui à cette Opinion; car, au premier abord, on croirait y trouver une passe entre les récifs, et ilest très possible qu'ils aient essayé de pénétrer par là en dedans des brisants, et qu'ils n'aient reconnu leur erreur que quand leur perte fut ainsi consommée.
«Maintenant, S'il m'est permis de hasarder mon opinion sur ce qu'ils devinrent après leur départ de Vanikoro, je pense qu'ils se dirigérent vers la Nouvelle- Irlande pour gagner les Moluques ou les Philippines par le nord de la Nouvelle-Guinée, sur les traces de Carteret ou de Bo gainville, Ce sera sur 1 dentale des îles S
a côle occialomon qu'on pourra, par la suite, retrouver quelques indices de leur passage. L'état dans lequel ils se trouvaient ne pouvait guère leur permettre de se hasarder par le détroit de Tor
rès; Car on doit s'imaginer qu'ils avaient été singulièrement affaiblis par les maladies et leurs combats avec les naturels ».