‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 1 sur 29 · Notices littéraires sur le dix-septième siècle · texte numérisé non relu

Notices littéraires sur le dix-septième siècle

L'hôtel de Rambouillet a été le thème de beaucoup de travaux : la critique s'est exercée sur un grand nombre de personnages de ce cercle et les documents historiques n'ont pas fait défaut; les révélations et les publications de toutes sortes ont abondé sur ce point important de l'histoire de la littérature et de la société françaises. Le jour désormais semble assez abondant et la lumière paraît faite. Les principaux personnages de l'hôtel de Rambouillet, leur physionomie particulière et leur influence générale sont connus. On ne pourra plus s'y tromper : malgré les ridicules, l'humeur plaisante et badine de plusieurs d'entre eux, on ne confondra pas les beaux esprits et les belles dames qui fréquentaient la ruelle d'Arthénice et les cabinets de Julie avec les tilles du bourgeois Gorgibus et leurs amoureux travestis. Arthénice et Julie peu-

% NOTICES LlTTÉRAlRliS SUR LE XV1I« SIÈCLE.

Tent cire des précieuses et s'en faire gloire : ce ne sont pas des ridicules. Ce sont de grandes dames polies, avenantes et honorées ; elles ont de l'esprit, de la noblesse et de la vertu. Arthénice, dans sa grâce, a plus de majesté, et elle a le caractère plus élevé ; satisfaite de sa grandeur et de la part qu'elle s'est faite ou qui lui est échue dans la vie, elle ne court après aucune distinction. Bonne pour tout le monde, elle choisit ses amis et leur reste toujours fidèle : elle trône et elle triomphe dans toutes les matières de politesse et de goût ; elle ne se connaît pas seulement aux œuvres de l'esprit, elle décide de toutes les choses, non pas uniquement de l'élégance, mais du bon ton, de la propreté et de ce qu'on pourrait appeler déjà le confortable. Elle sait distribuer l'intérieur d'une maison ; abandonnant les vastes salles qui, selon l'usage de nos pères, se suivaient les unes les autres sans autre diversité que celle des tentures, elle réduit cette immensité à des proportions plus modestes, et qui nous paraissent encore bien grandes et bien imposantes ; elle multiplie les cabinets et ce que, de nos jours, les architectes appellent des dégagements pour toutes les exigences de la vie ; elle invente les alcôves ; et les résultats de ses innovations sont si bien appréciés que la Reine, bâtissant le Luxembourg, envoie les architectes consulter madame de Rambouillet et visiter son hôtel. Celle-ci dédaignait la cohue des fêtes du Louvre et la grossièreté qui s'y étalait encore, urieuse de toutes les délicatesses, elle se contentait de vivre estimée et gloriQée par ses amis, appliquée à les récréer et cherchant surtout à leur plaire ; elle a été le lien et comme la muse principale de la brillante société des premières années du dix-septième siècle. Naturellement affectueuse, elle manifestait même, dans les commerces d'agrément et de bel esprit, la générosité et la cordialité de son âme. Ses amis l'admiraient et surtout l'aimaient; longtemps après sa mort les esprits les

plus graves conservaient d'elle le plus tendre souvenir. Quand il parle de madame de Rambouillet, l'émotion d'une amitié sincère et respectueuse semble vibrer au milieu de la pompe savante des phrases que Fléchier répand sur la tombe de madame de Montausier.

Sans ajouter foi à tous les reproches qui ont été adressés à cette dernière, sans croire surtout à l'injure qu'on a voulu lui faire de la ranger du parti des maîtresses et des poètes à la cour de Louis XIV, il reste évident que cette Julie si célèbre et si fêtée n'atteint pas à la solidité et à la dignité du mérite de sa mère. Madame de Montausier est la belle et même l'admirable Julie : Arthénice reste la grande et l'incomparable. Peut-être aujourd'hui, dans l'éclat qui l'environne, dans la sympathie qui se tourne vers elle, peut-être cette grandeur d'Arthénice échappe-t-elle un peu ; et on croit à l'élégance et à l'agrément plutôt qu'à la noblesse et à la dignité de la société qu'elle régit.

Dans ce royaume, où elle fait couronner Julie, mais dont, sans y prétendre, elle garde de fait la souveraineté, on est trop porté à ne voir que du badinage et de l'esprit. Il y a un côté sérieux qu'on a peut-être un peu oublié.

La préoccupation de l'hôtel de Rambouillet ne se portait pas seulement sur le langage, le bon ton et tout ce qui tient à la politesse et à la grâce des relations des hommes entre eux. La morale, la philosophie, la religion et les devoirs qu'elles imposent n'étaient pas non plus méconnus. Outre Fléchier et Bossuet, dont la présence indique la dignité de la maison et la sévérité des matières qu'on y pouvait traiter, d'autres ecclésiastiques moins jeunes fréquentaient les cercles de l'hôtel de Rambouillet. Il ne faut pas que les titres qu'on lui donne et qu'il accepte volontiers de Nain de Julie et de Mage de Sidon, non plus que son long et habituel commerce avec ma-

demoiselle de Scudéri, fassent méconnaître le mérite de Tévêque de Grasse et de Vence. Au milieu des délicatesses de l'esprit dont il aimait et recherchait les grâces, à travers l'enjouement d'une gaieté expansive, dont les Mémoires du temps nous ont conservé quelques traits, Godeau a toutes les solidités qui conviennent à un prélat. Les badinages, presque tous d'ailleurs encore manuscrits, de sa muse épistolaire n'ôtent rien à la dignité de sa plume ; tout ce qu'il a imprimé témoigne de son zèle pour l'édification des âmes, de sa connaissance et de son étude des saintes lettres. Toutefois, ce n'est pas de Godeau que je veux parler, et ce n'est pas lui que je choisirais comme le représentant principal de l'élévation des lettres dans ces premiers temps du dix-septième siècle.

11 est un autre auteur d'un mérite plus éminent, d'une noblesse et d'une fermeté de style et de pensée incontestables, et qui n'a pas devant la postérité de litre ni de caractère différents de ceux d'écrivain ; il tient à son époque par un souci continuel de la bonne diction, par une vive et juste intelligence des élégances du langage ; il s'en sépare par la maturité du style, oii l'on démêle tout à la fois un précurseur et quelquefois comme un émule de la Bruyère et de Bossuet. L'élévation et la hardiesse de ses pensées et de ses raisonnements, surtout sa soumission constante à l'Église, son humble et fidèle attachement à toutes les pratiques qu'elle ordonne et à toutes les vérités qu'elle enseigne, donnent bien le droit de citer le nom de Balzac à côté de celui de l'évêque de Meaux. Quels que soient ses mérites cependant, Balzac compte aujourd'hui parmi les écrivains dont on sait tout juste le nom; les Cours de littérature le signalent comme un auteur affecté : on ne le lit guère, on sait à peine le titre et la matière de ses ouvrages. La plupart même de ceux qui se piquent de littérature ignorent de quelle ferveur chrétienne et de quelle

simplicité de foi Balzac a toujours témoigné dans sa vie et dans ses écrits, et quoiqu'un bel éloge de monseigneur Tévêque d'Angoulême ait éveillé l'attention sur la charité et la vertu de ce grand écrivain, plus d'un littérateur se demanderait peut-être quelle corrélation d'études a pu amener le traducteur de saint Augustin (1) à s'occuper d'une édition des œuvres du rival de Voiture.

Jean-Louis de Guers, sieur de Balzac, était un gentilhomme d'Angoumois, qui fut attaché au duc d'Epernon et au cardinal de la Valette, son fils, remarqué du cardinal de Richelieu et serviteur de la reine Marie de Médicis; il avait eu, dit-on, l'ambition d'obtenir quelques bénéfices et même un évêché. Mais cette ambitionne lui dura guère, et en 1639, à propos de démarches qu'on lui proposait dans cette vue, il écrivait :

« Vostre amy est résolu de ne pas mesme se servir des plus face ciles moyens. 11 connoist trop son indignité pour estre capable « de la haute pensée que vous luy voulez mettre dans l'esprit, c( et il a leu avec trop d'attention les livres que saint Chry soft stôme a escrit du Sacerdoce pour ne pas appréhender un « fardeau qui est redoutable aux forces des anges ; il n'oserait «dire aux espaules, comme saint Bernard... Laissons courir « les autres et demeurons en repos. N'employons pas l'Evanc( gile ny saint Paul à solliciter nostre fortune; ils méritent un c( plus digne employ. Au lieu de servir Dieu, ne nous servons c< point de luy. 11 vaut mieux estre catéchumène toute sa vie et <c mourir à la porte de l'église que d'entrer dans le sanc- (c tuaire par la bresche qu'y fait l'ambition. Que je me trouve « bien du village et de la retraite ! Que j'ay pitié de l'inquiétude « et de la fièvre des prétendants !... »

(1) M. L. Moreau a donné, en deux volumes in-12, une édition des œuvres choisies de Balzac. Une grande pureté de texte, un choix intelligent et des notes intéressantes recommandent ce travail.

Ayant ainsi abjuré ces espérances, si jamais il les partages, Balzac s'était, en effet, de bonne heure retiré en Angoumois, dans sa terre de Balzac. Là, dans un commerce épislolaire assez étendu, dans l'intimité de quelques amis et Timportunité de beaucoup de visiteurs, il s'appliqua aux lettres, qu'il cultivait déjà avec un éclatant succès. Quand il n'était encore que secrétaire du ducd'Epernon, il avait été remarqué par Richelieu, et son style avait chatouillé l'esprit du futur tout-puissant ministre. Celui-ci s'était proposé de faire du bien à ce jeune rédacteur des dépêches de r entreprise dAmadis. Mais le cardinal de Richelieu ne s'était point souvenu plus tard des projets exprimés dans cette circonstance par l'évêque de Luçon. Balzac, il est vrai, se vantait de n'avoir pas fatigué le ministre de ses importunités. C'était, assure-t-il, la volonté paternelle qui l'avait quelque temps contraint d'avoir de l'ambition ; mais quand a le bonhomme s'est guéry de la Cour ce sur ses vieux jours, son fils fit bien voir qu'il n'en fust ja- « mais malade. Confiné en une des extrémités de la terre, a éloigné de huict grandes journées du monde poly, » il ne cessait pas d'être un des oracles de l'hôtel Rambouillet. C'est à la Marquise elle-même qu'il adressait ses discours sur le Romain et la conversation des Romains, sur Mécenas et sur la gloire.

L'antiquité était une des grandes préoccupations de Balzac. Il avait pour elle une profonde vénération ; il l'appelait la sainte antiquité. « Les grandes largesses de Dieu ont été faites «au commencement, disait-il, et encore que son bras ne soit « plus court qu'il estoit, ses mains sont moins ouvertes qu'elles « estoient. » Outre le droit d'aînesse, il trouvait que l'antiquité avait eu sur les temps modernes d'autres avantages qui ne se sont point trouvés dans sa succession : « Elle a eu des c( vertus dont notre siècle n'est point capable. Ce n'est pas à

« nous à faire les Camilles ny les Calons. » C'est sur ce ton enthousiaste que Balzac parle toujours de l'ancienne Rome. Mais n'oublions pas qu'il parlait à la Marquise de Rambouillet, de race romaine elle-même, de la maison des Savelli. Balzac considérait la fin du bon temps à l'époque du règne d'Auguste, comme sa fleur dans celle de Scipion. Autant que les vertus, il célèbre l'urbanité romaine; tout son désir est d'en retracer quelque image et de conformer sa politesse sur celle que son imagination lui faisait voir à travers les documents de l'histoire. Ne nous étonnons pas de cet idéal qu'on se composait alors des héros de Rome : c'est le temps à' Horace et de Cinna. L'enthousiasme de Balzac pour l'antiquité ne l'empêchait pas de bien apprécier les œuvres contemporaines. Il écrivait à Corneille, qui lui avait adressé en Angoumois la tragédie de Cinna :

« Vous nous faites voir Rome... vous ne l'avez point brisée

«en la remuant C'est une Rome de Tite-Live, aussi pom-

« peuse qu'elle étoit au temps des premiers Césars. Vous avez « mesme trouvé ce qu'elle avoit perdu dans les ruines de la a république, cette noble et magnanime fierté; Use voit bien c( quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locu- « tions, mais vous êtes le vray et le fidèle interprète de son (( esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous estes a souvent son pédagogue et l'avertissez de la bienséance quand « elle ne s'en souvient pas. Vous estes le réformateur du vieux c( temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appuy. Aux enc( droits où Rome est de brique, vouslarebastissez de marbre ; « quand vous trouvez du vuide, vous le remplissez d'un chef- (( d'oeuvre ; et je prends garde que ce que vous prestez à l'his- (f. toire est toujours meilleur que ce que vous empruntez « d'elle. La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui c( sont vos deux véritables enfantements et les deux pures

8 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIP SIÈCLE, a créatures de voire esprit, ne sont-elles pas aussi les princi- « paux ornements de vos deux poëmes ? Et qu'est-ce que la c< saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le « sexe foible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes « que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre « façon ? Je ne m'ennuye point depuis quinze jours de consi- « dérer celle que j'ai receue la dernière. Je l'ay fait admirer « à tous les habiles de nostre province : nos orateurs et nos « poëtes en disent merveilles ; mais un docteur de mes voi- « sins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes (c d'une estrange sorte ; et il n'y a point de mal que vous (( sçachiez jusques où vous avez porté son esprit. Il se con- « tentoit le premier jour de dire que vostre Emilie esloit la «rivale de Caton et de Brutus dans la passion de liberté. A (( cette heure, il va bien plus loin. Tantost il la nomme la « possédée du démon de la République, et quelquefois la « belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable furie. Voilà d'es- « trànges paroles sur vostre Romaine, mais elles ne sont pas « sans fondement »

Nous nous sommes laissé aller à cette longue citation : n'y a-t-il pas plaisir à entendre cette chaude admiration, et à saisir dans un esprit d'élite cette vive impression du chefd'œuvre de Corneille dans sa nouveauté ? Ne désirerait-on pas avoir du mêmestyle une appréciation desautres chefs-d'œuvre de l'auteur de Polyeucte? Du moins, on le voit, les admirations de Balzac pour l'antiquité ne lui étaient point le goût des grâces nouvelles. 11 avait de la poésie l'opinion la plus haute, et que malheureusement les mœurs des poëtes rendent tout aussi chimérique que l'idéal qu'il se faisait du Romain.

t< Ne permettez rien à vostre esprit qui blesse vostre ré- «putation, écrivait-il à un poëte. La poésie, que Dieu a « choisie quelquefois pour rendre les oracles et pour expli-

c( quer ses secrets aux hommes, veut estre employée à tout «le moins à un usage qui soit honneste, et ce n'est pas moins a pécher de s'en servir à des choses sales que de desbaucher « une religieuse. »

Il n'eut pas toujours une opinion aussi relevée, et plus tard, tout en maintenant avec juste raison qu'il ne fallait pas faire mauvais usage de la poésie, au lieu de la regarder comme une sorte de voix divine, il se contentait de la considérer comme un délassement de l'esprit, un plaisir honnête et susceptible de grandes beautés. 11 savait d'ailleurs que cette poésie, dont il aimait à disserter, ne s'apprend pas par l'étude ni par la réflexion. « Les règles, disait-il, s'apprennent par le temps ; a il n'y a que cette force secrète dont les paroles sont animées « qui vienne du Ciel, d'où viennent avec elle la grandeur et la « majesté. L'inspiration, ajoutait-il une autre fois, n'est pas « en la puissance de l'inspiré, et les Muses viennent quand il « leur plaît et non pas quand on les appelle. » Mais ce don du ciel et ce bon plaisir des Muses ont encore besoin du travail et de l'aide des hommes. Le poète n'est pas prophète, le don divin ne le transporte pas hors de lui-même : il n'a que des instruments infirmes à son service, et son application doit être de les perfectionner et d'augmenter son habileté à en faire usage.

« Je sçay que les grandes choses ont besoin de l'aide des (( paroles, et qu'après avoir esté bien conçues, elles doivent c( estre heureusement exprimées. Il me fasche seulement que a de la moindre partie de la rhétorique des anciens, on veuille « faire toute la nostre, et que pour contenter les petits esprits, (( il faille que nos ouvrages ressemblent à ces victimes à qui c( on ostoit le cœur et on laissoit seulement la langue. »

Ainsi, bien qu'il donnât, comme il le dit, tout son soin à l'élocution, bien que dans sa correspondance et ses entretiens

il pesât souvent les mots, en discutât le mérite et la valeur, et décidât de l'accueil qu'on devait leur faire, on voit ce qu'il pensait des choses : à diverses reprises il prend contre les grammairiens le parti des poètes. Mais au-dessus de la grammaire et de la poésie, il tient surtout à la foi révélée. Toute son admiration pour l'antiquité, la haute opinion où il tenait l'excellence de sa poésie et de ses vertus, ne l'empêchèrent pas de reconnaître la supériorité que le christianisme a donnée aux peuples modernes ; il la proclame à chaque instant et ne s'aperçoit pas de la contradiction que son âme chrétienne impose à son bel-esprit.

«Jésus-Christ, dit-il, est venu arrêter les pensées vagues (cde l'esprit humain elfixer ses raisonnements en l'air. Après « plusieurs siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire « prendre terre à la philosophie et donner des ancres et des « ports à une mer qui n'avait ni fond ni rive. Par son moyen, (( nous sçavons ce qu'Arislote, ce que le maistre d'Aristote, a ce que les disciples d'Aristote ont ignoré. Ils avoient les «yeux bons, mais ils cheminoienl de nuit, et la subtilité de « leur veue n'esloit point comparable à la pureté de nostre (c lumière. Assidus, mais malheureux courtisans de la nature, c( ils ont vieilli dans la basse-cour; mais nous, favoris de Dieu, « quoique indignes favoris^, dès le premier jour, nous avons c< esté receus dans le cabinet. »

Il est inutile de démontrer combien les vertus qui découlent de cette connaissance familière de Dieu, que Jésus-Christ a apportée aux hommes, sont supérieures aux vertus des Camilles et des Catons. Balzac le sait. Il proclame que les principes de la morale ont été changés par les maximes de l'Evangile, et il a dans la Relation à Ménandre des pages admirables sur l'excellence de la vie religieuse.

ce Je n'ignore pas, dit-il dans son noble langage, que c'est

« dans les monastères que se conservent les restes de l'an- « cienne sévérité des chrétiens el qu'on voit l'image de la « primitive Église. Comme la chaleur qui estoit répandue c( de tous côtés se resserre durant la rigueur de l'hiver dans « les grottes et dans les cavernes, c'est en ces lieux retirés « qu'est renfermée cette première ferveur qui se communi- « quoit universellement lorsque le sang de Jésus-Christ estoit (( encore tout chaud et ses actions présentes à la mémoire « des hommes. »

Suit un éloquent tableau de la beauté, de la grandeur et de l'importance de la vie religieuse. Balzac aimait l'Eglise ardemment et avec un grand respect. « Ne touchons pas au « corps de l'Eglise, non pas mesme à ses habillements, non « pas mesme au bord et aux franges de sa robbe. Que tout c( ce qui lui appartient, tout ce qui est à elle nous soit en « vénération, jusqu'aux moindres de ses coustumes, jusce qu'à ses plus légères cérémonies. » Lui qui aimait tant la belle antiquité, ne pouvait souffrir qu'on témoignât du dégoût pour le latin de l'Eglise.

(( Je demeure d'accord, disait-il, que si Cicéron revenoit « au monde et qu'il entrât dans une de nos églises, ilauroit (( bien de la peine à entendre ce qu'on y récite et ce qu'on y « chante. Il seroitsurpris d'une étrange sorte des mesures de (( nos vers, de nos rimes en prose, de nostre Alléluia, denosc< trc Amen, de nostre Hosanna in excelsis. Peu s'en faudroit c< que le latin de la messe ne lui fust une langue inconnue et c( qu'il n'eust besoin de guide et de truchement dans un pays « où il a régné par la puissance de la parole. Mais néanmoins, <( ayant toujours esté entièrement raisonnable, je m'asseure c( que nous le rendrions capable de nos raisons, et qu'après c( nous avoir ouïs, il ne s'étonneroit pas si fort de ce petit a changement. »

L'entraînement, cependant, vers la belle latinité était déjà excessif. Balzac cite à diverses reprises un archevêque du siècle précédent qui n'osait lire le Bréviaire, de peur « de « gaster son beau latin par la contagion du mauvais et de « prendre quelque teinture d'impureté qui corrompît sa locu- (( tion. » Au temps de la génération qui suivit Balzac, Pabbé de Rancé et même Bourdaloue trouvaient les hymnes du Bréviaire romain insoutenables, à cause de leur latinité défectueuse. Balzac n'avait pas de pareilles inquiétudes. « On fait « son devoir à l'autel et on suit sa fantaisie dans le cabinet, « disait-il; quand on prie et quand on sacrifie, l'éloquence ne « vient pas troubler la dévotion. » D'ailleurs, son amour pour l'antiquité ne l'empêchait pas de goûter les beautés de la langue de l'Eglise. 11 ne l'appelle mauvais latin que pour s'accommoder à la mode de son contradicteur, il la regarde vraiment comme une langue nouvelle, et non pas comme une corruption de la langue antique. 11 avait en vénération tout ce qui touchait à l'Eglise. « L'ombre mesme des lieux saincts, (( dit-il, touche mon esprit de quelque sentiment de piété, « et j'adore jusqu'aux points et jusqu'aux syllabes de l'Ecri- (( ture. » 11 aime les écrivains qui ont cru avoir droit de s'approprier les paroles de l'Ecriture sainte.

a Vous diriez qu'ils ont eu dessein de faire une langue a particulière de ses termes et de ses locutions... Ils sèment, c( comme ils disent, leurs escrits des fleurs qu'ils cueillent « dans les jardins de l'Épouse. De ces belles fleurs on voit « mille bouquets et mille couronnes, dont l'antiquité ecclé- « siaslique et nos bons prédécesseurs ont composé de longs (c discours, où souvent ils n'ont rien apporté du leur que la (c façon de les attacher ensemble. »

Pour lui, il ne recherche l'éloquence qu'afin a d'user des « choses dont les païens abusent. » Il n'ignore pas que les

chrétiens indignes de ce nom peuvent encore profaner les dons de Dieu, mais « il n'y a rien à craindre, » dit-il en répondant à un scrupule de Tévêque de Grasse, «il n'y a rien à craindre ce de l'éloquence quand elle est au service de la piété. » Cette parole a servi d'épigraphe à une des dernières éditions des Œuvres de Balzac : elle résume bien le mérite et le caractère d'un écrivain qui se vantait, en matière de religion, de ne pas vouloir être « plus savant ni plus sage que sa mère. »

Dès ses débuts, Balzac manifesta cette fermeté et cette simplicité de foi. Dans ses premières lettres, publiées en 1624, il disait de l'homme :

« Ce n'est qu'un peu d'eau et de terre meslées ensemble, « que nous conservons par toutes les maximes de la prudence « et toutes les règles de la médecine. Songeons, je vous prie, <( à la meilleure partie de nous-mesmes, et travaillons à « l'advenir à nous guérir du vice aussi bien que de la fièvre. « C'est cette image de Dieu que nous avons effacée de nos « propres mains qu'il nous faut refaire et nostre première « innocence que nousluy devons demander et non pas nostre « première santé. »

Balzac n'avait pas trente ans quand il s'exprimait de la sorte. Son renom était déjà considérable : on sait ce qu'avait pressenti de lui le cardinal de Richelieu. Si des raisons particulières engagèrent le ministre à ne lui faire aucune faveur, le style de l'écrivain ne laissait pas toujours de chatouiller son esprit. C'était le temps où notre auteur, par la volonté de son père, était encore agité de quelque ambition ; il était la joie, la fleur et le régulateur des cercles littéraires. S'il ne publiait pas encore ses Discours à la Marquise de Rambouillet, on peut croire qu'il était déjà appliqué à les composer. En attendant des œuvres plus sérieuses et plus soutenues, ses Lettres étaient admirées, répandues et commentées avec

avidité dans toutes les ruelles. La publication du premier volume de ces petites compositions surexcita l'enthousiasme. Balzac, disent ses biographes, fut déclaré, non pas le plus éloquent, mais le seul éloquent de son siècle. Les Lettres justifieront tout cet enthousiasme, si on veut tenir compte de leur date (1624). Quand ou parle de lettres en France, il est vrai, on éveille tout aussitôt une idée ravissante de grâce, de raison, de larmes et de sourire, de vivacité et de solidité, dont l'ensemble compose une de ces rares perfections qui ' sont au delà de l'imaginable. Les lettres de Balzac pâliront toujours à côté de celles de la chère et de l'étonnante Marquise ; il supporterait mieux le parallèle avec madame de Maintenon. Toutefois, il est loin de la limpidité, de la netteté, de l'aménité de cette femme qu'on appelait la Raison, la raison couverte d'agréments sans doute, mais d'agréments si sobres et si justes, qu'on ne saurait les séparer de la raison elle-même. Les Lettres de Balzac ne sont pas d'ailleurs, comme celles de ces deux femmesillustres, le facile épanchement d'un beau naturel ayant à son service un instrument sûr et exquis. Il y a de la contention et de l'effort dans les Lettres de Balzac. Elles ne saisissent pas en se jouant la grâce et l'éloquence. Elles y visent et y tendent, et on reconnaît un esprit bandé pour les atteindre. Est-ce la faute de l'écrivain ? N'est-ce pas la faute de la langue? A cette date, où paraissent les Lettres, la langue française ne manque pas déjà de certaines illustrations; elle a de la grâce et de l'éloquence ; mais c'est une grâce et une éloquence de bonne fortune, pour ainsi dire, qui est le fait unique de quelques hommes privilégiés. Ils ont tout créé, et n'ont rien laissé cependant après eux. Il n'y a pas un fonds solide et reconnu de langage où puisse s'étaler, se jouer dans toute la liberté de ses allures, la grâce d'un génie particulier. C'est le travail de ces premières années du dix-septième

siècle, de reconnaître et de créer ce fonds solide. Balzac s'y applique comme tous les hommes de son temps; mais mieux qu'aucun d'entre eux il joint l'exemple au précepte. Ses ouvrages n'ont point vieilli. On n'y trouve peut-être pas la spontanéité que la frivolité de notre goût du jour apprécie un peu trop exclusivement; mais ils témoignent d'une telle rectitude et d'une telle élévation de pensées, qu'on s'étonne qu'ils ne soient pas devenus populaires ; ils sont empreints d'une certaine noblesse sereine qui, dans sa gravité, n'exclut ni la gràceni l'esprit.

Comme il aime les belles parties de la littérature, il goûte les beautés de la nature. 11 était épris des rives de la Charente, « où il restoit encore alors quelques grains de cet or dont c( les premiers siècles ont esté faits. » Il y vécut à peu près constamment après avoir dit adieu à Paris et à la Cour. Il décrit cette belle eau qui aime tellement cette belle terre, qu'elle se divise en mille branches et fait une infinité d'îles et de détours, afin de s'y amuser davantage ; il dépeint ce petit rond tout couronné de montagnes où il a abrité sa vie; cette maison dont le dessin n'a pas été conduit selon les règles de Tarchitecture, et dont la matière n'est pas aussi précieuse que le marbre et le porphyre ; cette vallée qui est la plus secrète partie de son désert « et qui jusques icy n'avoit esté connue de personne. »

(( C'est un pays à souhaiter et à peindre que j'ai choisi pour « vaquer à mes plus chères occupations et passer les plus « douces heures de ma vie. L'eau et les arbres ne le laissent « jamais manquer de frais et de verd. Les cygnes qui cou- « vraient autrefois toute la rivière se sont retirés en ce lieu de c< seureté et vivent dans un canal qui fait rêver les plus grands « parleurs aussitôt qu'ils s'en approchent, et au bord duquel « je suis toujours heureux, soit que je sois joyeux, soit que je

« sois triste. Pour peu que je m'y arrête, il me semble que « je retourne à ma première innocence... »

On voit ce mode de peinture : ce n'est pas le jeu et Tabondance de madame de Sévigné, ce n'est pas le trait fin et ferme de madame de Maintenon, c'est une peinture arrangée, composée comme un paysage du Poussin, si Ton veut, mais c'est bien peint, et la grâce et la noblesse ne manquent pas.

A la différence des deux femmes illustres que nous avons nommées, Balzac, d'ailleurs, n'a pas écrit que des Lettres, Ses autres titres à la gloire littéraire sont certainement de plus grande importance. Avant de s'être retiré à Balzac, il avait publié son livre Du prince. C'est, dit M. L. Moreau, un livre d'une mâle éloquence, où les vérités de l'ordre le plus élevé se produisent sous une forme, toujours brillante et souvent originale. Le sujet était le panégyrique de Louis XIIL Soit que le héros fût insuffisant pour cet éloge et que ses vertus ne fussent pas caractéristiques de la souveraineté, soit que le talent de l'écrivain ne se prêtât pas à ce genre d'ouvrage, ce livre, bien écrit et composé avec art, eut peu de succès ; malgré des pages brillantes et solides, malgré d'importantes vérités mises en relief avec éloquence, il est encore aujourd'hui sans attraits et ne se lit qu'avec effort. L'immense talent qui n'a pas suffi à faire vivre un panégyrique eût défrayé, et par surcroît, l'immortalité d'un pamphlet, dit avec beaucoup déraison M. L. Moreau.

Balzac composa en outre, sous le titre à'Aristippe^ une suite de discours où il veut montrer l'idéal de l'homme d'État. Le Prince était pour prouver que le type du monarque chrétien ne pouvait guère se distinguer d'un portrait fidèle de Louis XIII . Aristippe^ au contraire, n'allait pas à flatter les ministres du temps. Aristippe semblerait avoir été l'œuvre de prédilection de Balzac : « C'est mon bien-aimé, écrit-il, il est

i( les délices de mes yeux et la consolation de ma vieillesse. a Je l'ai fait et refait une douzaine de fois; j'ai employé à le « faire toute ma science, toute mon expérience, tout mon (( esprit, tout celui des autres... Mais, ajoute-t-il, d'ordinaire <( les actions fortuites réussissent mieux que les préparées. »

On dirait volontiers que Balzac a eu raison en ce dernier point : on sait qu'il ne faut pas juger du mérite d'un livre par le degré de tendresse que lui porte l'auteur. Aristippe et le Prince sont ce qu'on pourrait appeler les ouvrages politiques de Balzac ; et ils ne paraissent pas de nature à débarrasser son nom de la demi-obscurité qui l'enveloppe aujourd'hui. Sans nous étendre sur d'autres et divers écrits, nous avons hâte d'arriver à celui qu'on doit regarder comme un des plus beaux monuments de la langue française, et qui, en dépit d'une indifférence passagère, assure à jamais l'immortalité du nom de Balzac : nous voulons parler du Socrate chrétien.

Dans ce livre, conçu au fond d'une province, sur cette terre heureuse, en présence de ces belles eaux, que la plume de l'écrivain fait voir et aimer, Balzac a trouvé la forme particulière qui convenait à son esprit, et il Ta employée en maître. Son cœur, son imagination, tous les désirs de son âme ont passé dans le Socrate chrétien. Il a pris la forme du dialogue qui a si bien inspiré Joseph de Maistre, dont les Soirées de Saint-Pétersbourg pourraient off'rir ici l'occasion de plus d'un rapprochement intéressant. Dans l'ouvrage de Balzac un personnage garde surtout la parole : c'est celui qui est désigné sous le nom de Socrate, il représente la raison et l'expérience de Balzac. Un petit tableau net et rapide sert de mise en scène à chacun des entretiens, qui traitent de diverses matières de philosophie, de morale et de religion. En lisant les pages éloquenies, si bien inspirées, si sages et si parfaitement belles

du Socrate chrétien^ on se demande comment elles ne sont pas classiques. On se souvient qu'il y a peu d'années encore l'Université avait condamné la jeunesse de France à étudier les Provinciales. Ce triste et violent pamphlet, si peu ingénieux dans sa contexturc dramatique et beaucoup trop ingénieux dans ses prétendues citations, est, au gré des philosophes éclectiques, le fruit le plus ancien qu'ait produit la prose française dans sa naissante maturité. Le Socrate chrétien a cependant été publié plusieurs années avant les Provinciales. Comme invention littéraire, comme pureté de la langue et vigueur du style, comme élévation d'éloquence, l'œuvre de Balzac ne cède rien à celle de Pascal; nous n'avons pas besoin de parler de la morale et de la doctrine, ni de la beauté et de l'importance de l'enseignement.

Les discours qui composent le Socrate chrétien sont assez courts. Balzac n'étaii pas pour les longs ouvrages. <.c 11 aimoit « mieux, disait-il, une petite pièce de terre où il n'y eût que « de belles fleurs, des simples exquis et des plantes rares, « que de grandes campagnes de bled noir, que des pays en- « tiers où il ne se recueillist que de l'avène et du gland... il « ne se servoit pas indifféremment de toutes les bonnes choses, « mais entre les bonnes, il choisissoit les meilleures ; celles- « ci, estant en très-petit nombre, il estoit bien difficile de « composer de gros livres. »

Pour bien apprécier, sinon le mérite, du moins le caractère de cet écrivain, il faut, outre le Socrate., lire les Entretiens, C'est un ouvrage posthume où, prenant encore cette forme du dialogue qui allait à son esprit, Balzac répond à des questions sur diverses matières. 11 se met en scène sous le nom d'Ermite de la Charente, de votre voisin^ ou de votre ami^ et quelquefois directement. Les Entretiens n'ont pas la même unité de sujets ni la même élévation que le Socrate. Ils en-

trent davantage dans les petites discussions littéraires du temps et dans les divers accidents de la vie. A ce titre, ils présentent plus de variété et auraient peut-être, aux yeux de beaucoup de lecteurs de notre temps, plus de charme et d'attrait. Après avoir lu ces deux ouvrages, il ne sera peut-être pas difficile de soupçonner les causes de cette sorte de discrédit où est resté l'auteur. Assurément, il y a quelques années, \e Journal des Débats eût reproché à Balzac d'être néo-catholique.

Nous n'avons pas besoin de dire qu'il veut une religion positive et extérieure, et il met quelque intolérance à en marquer la nécessité : c( La bonne conscience, c'est la bonne religion. « Sénèque l'a dit et les chrétiens mesme l'ont loué de l'avoir « dit. Il semble, en effet, que ce soit une sentence pleine de « vertu et de piété. C'est-à-dire, néanmoins, à qui l'entend bien, (( qu'il ne faut point se soucier des cérémonies, que de la mo- « raie on peut faire la religion, qu'il suffit d'estre bon, d'eslre (( chrétien, d'estre dévot dans le cœur. Dieu pourtant en dé- « sire davantage et ne se contente pas de la seule religion de c( l'esprit : il veut que nous luy rendions une reconnaissance « publique de ses grâces et de ses bienfaits. Que rendrais -je, « dit le prophète, à l'Éternel? Il se répond à luy-même : Je c( prendray la coupe des délivrances et j'invoquerai le nom de « rÉternel. Mais afin qu'on ne croye pas qu'il se veuille arres- « ter là et que ce soit assez d'adorer Dieu en secret et à l'es- « cart, en esprit et dans le cœur, il ajoute : Je rendrai mes « vœux à l'Eternel en présence de tout son peuple, d'où il est « aisé de tirer une conséquence qui ruine la sentence de c( Sénèque. »

Avec cette croyance à l'obligation d'une religion positive et extérieure, Balzac, on le comprend, n'était nullement un homme de progrès; et sur la liberté et le respect des opinions politiques et religieuses, il avait des principes qui ne seraient

pas approuvés de tous les catholiques d'aujourd'hui. A l'en croire, « nous ne sommes pas venus au monde pour faire des « lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et « nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur « terre et de leur soleil, » et « l'autorité souveraine et la a tranquillité publique sont deux choses si déhcates, qu'elles « ne peuvent être touchées sans danger, ni conservées avec « trop de soin. » Il assurait encore que « la liberté que le roy « donne à ses sujets de n'être pas de son opinion ne doit pas « s'étendre jusqu'à offenser la même opinion. » A tout cela il joignait un certain mépris de la raison et de ses œuvres qui le faisait s'écrier : « 0 mon Dieu ! que le silence du sanctuaire « est bien meilleur que le babil des académies, et qu'il vaut « mieux marcher dans la simplicité de vos voies que de s'é- « garer dans les labyrinthes d'Aristote î »

Toutes ces opinions l'amenaient dans la pratique à conclure à une énergique négation du droit des hérétiques et des philosophes. Il trouvait donc fort singuliers, sinon coupables, les ménagements que la politique dès lors engageait à garder visà-vis des huguenots. En 1621, dans une lettre au cardinal de la Valette, il s'explique sur les droits de ces derniers en France ; il croyait d'un sage gouvernement de les réduire « au nombre « des choses passées, ou pour le moins de les contraindre à « porter un chapeau jaune et à aller une fois la semaine au « sermon, aussi bien que les juifs de Rome ; » et examinant les principes de tolérance et les résultats qu'ils pourraient avoir : « Le roy, disait-il à ce sujet, ne sauroit faire changer de na- « ture à l'hérésie et quoyqu'il la flatte, elle sera toujours « ennemie de son autorité et rebelle à ses commandements. » 11 déplorait avec tristesse le peu de courage qu'on déployait à tirer la France de la position désastreuse que lui avait faite l'hérésie : ce Un peu de résistance est venue à bout de toutes

« nos forces, et à cause que la victoire n'a pas arrivé au point « que nous la désirions, nous nous sommes incontinent défiés « de la grâce de Dieu et nous avons désespéré de la fortune « de son Église. »

Dans le Socrate, Balzac en vient à traiter d'un des martyrs de la libre-pensée, Lucilio Vannini, dont la philosophie contemporaine a cherché à redorer la gloire. Balzac avait été témoin de rhorrible tragédie, comme il l'appelle. Ce qui lui paraît horrible, ce n'est pas tant la mort que l'endurcissement du coupable : « 11 conserva, dit-il, ses abominables « opinions jusque dans la mort et dans les supphces. N'ayant « plus de langue sur l'échafaud (car elle lui fut coupée dès la « prison), il faisoit des signes d'impiété. Son obstination et sa c< dureté ne purent être vaincues, ni par la sévérité des juges, « ni par la doctrine des théologiens, ni par la présence du feu, « ni par le voisinage de l'enfer. Cet homme, visiblement ré- « prouvé, a noirci son siècle par sa naissance, a souillé par sa « mort notre pays et le sien. »

Ainsi, au sentiment de Balzac, c'est Vannini qui a souillé notre pays, et non pas les juges qui ont prononcé la sentence du blasphémateur. Cetie intelhgence des devoirs terribles que peut imposer l'exercice de la souveraine puissance, n'empêchait pas Balzac de mettre beaucoup de douceur et de charité dans ses relations personnelles avec les huguenots ; il n'en entretenait d'aucune sorte avec ceux qui pouvaient partager les opinions de Vannini ; contrairement à plusieurs de ses contemporains, il croyait même qu'il n'y avait là qu'un homme, et que cet homme n'avait ni race ni secte. Les devoirs de l'autorité souveraine sont différents de ceux des citoyens ; elle a surtout à prendre soin d'un intérêt général dont les simples particuliers n'ont pas mission. Balzac, qui, investi de l'autorité publique, aurait voulu réduire les

huguenots à porter un bonnet jaune et les contraindre à aller au sermon, recommande beaucoup de ménagement à ceux qui veulent gagner des âmes. Il entretenait commerce avec Conrart, qui était protestant, et un jour, parlant des moines, il se laissa aller, comme si son interrogateur eût été catholique, à écrire nos religieux. 11 ouvrit aussitôt cette parenthèse : « (Je vous parle comme si vous estiez des nostres et je ne veux « point effacer ce qui est escrit, de peur que la rature vous « offense les yeux: et peut-être que cela arrivera quelque jour « aussi.) Trouvez bon cette parenthèse, mon cher Monsieur <( quoyqu'un peu longue, et ne rejetez pas le désirquej'ay que a nous soyons unis plus parfaitement que nous ne sommes. » Après cette invitation douce et modérée, dont on ne peut apprécier le prix et la tendresse qu'en connaissant la réserve habituelle et l'exquise politesse de Balzac, il continua de discourir. Le désir d'édifier les âmes travaillait Balzac : il y eût sacrifié une de ses plus chères sollicitudes. « Il faut avoir soin « de Vinstruction de la postérité aux dépens mesme de l'égalité « de nostre stile, disait-il. Je ne tiendrois pas si fort ma gra- « vite d'historien régulier, que je craignisse d'estre pris pour « notaire d'un sage mourant. » Il parlait du testament du maréchal de Marillac, « Ce testament ne monstreroit-il pas aux « fanfarons de tout le temps à venir que dans une mesme per- (( sonne il peut y avoir un chrétien, un brave et un philoso- « phe? Ne réfuteroil-il pas puissamment et jusqu'à la fin du « monde la calomnie des profanes qui accusent la religion « d'avoir amolly le cœur des hommes, de les avoir rendus (( lasches et timides. »

Ses lettres témoignent qu'il ne réservait pas toutes ses sollicitudes pour la postérité ; ses contemporains en avaient leur part, et le principal se tournait encore vers lui-même, Sa santé était chétive ; il en fait à diverses reprises le plus

triste tableau. Sa crainte est de « se laisser vaincre à la dou- « leur et de la souffrir moins chrétiennement qu'il ne devroit « faire. » 11 y a si longtemps qu'il fait du mal qu'il ne se souyient plus de son innocence :

« Je suis toujours triste, dit-il, mais je ne suis jamais pé« (( nitent. J'aime la solitude, mais je hay l'austérité. Je suis « du party des gens de bien, mais je suis du nombre des « meschants. Quesiquelquefois je me résous de changer de « vie, et s'il me vient de petits rayons de dévotion, c'est une « lumière qui dure si peu et est si faible, qu'elle ne m'es- « claire ni m'eschauffe. »

Néanmoins sa vie allait toujours s'épurant. Les souffrances chaquejour plus vives, la dévotion plus affectueuse n'empêchaient pas les préoccupations littéraires ; elles s'unissaient aux pensées graves. Il fut un peu malgré lui et en quelque sorte sur un ordre exprès de Richelieu, un des premiers membres de l'Académie ; il y fonda le prix d'éloquence qui, bien détourné aujourd'hui de Fintention du fondateur, était uniquement destiné à ceux qui se préparaient à la chaire. Il distribua le reste de ses biens entre les églises et les pauvres : Christus et pauperes mihi hœredes sunto. Il défendit qu'aucune inscription fît mémoire de ses bienfaits, et le fit connaître sous un autre titre que celui d'un grand pécheur qui voulait rendre à Dieu sa mort plus agréable que sa vie. Toujours en éveil sur lui-même, et pesant désormais ses intentions avec le même scrupule que son éloquence, il écrivait quelques mois à peine avant de mourir à un Père Jésuite, son confesseur :

« J'ai grand'peur de mesler de la vaine gloire et de Ta- « mour-propre dans le secours que je veux rendre à autruy. « Que scay-je si je ne gaste pas le bien que je fais lors mesme « que je le fais? Il n'y a que la seule grâce de Dieu, j'en

« tombe d'accord avec vous, qui puisse remédier à cela et « donner du prix et du mérite à l'indignité et à F imperfection. « J'espère, puisque vous me le faites espérer, que cette grâce, « purifiant mes mains et mon cœur, rectifiera ce qui ne sera « pas droit dans mon action, qu'elle empeschera que le bien « de la chose ne se corrompe par le mal qui est en moy et « qu'elle donnera la vie à mes œuvres mortes. »

C'est dans ces sentiments d'humilité que Balzac allait quitter la terre. Depuis longtemps déjà il s'était fait préparer deux chambres chez les Capucins d'Angoulême. Il venait souvent y faire de longs séjours, et « là, dit son dernier biographe, Socrate chrétien achevait de se détacher du monde et de soimême. » 11 se préparait à son dernier sacrifice par des confessions et des communions fréquentes, par des méditations et des prières toujours plus multiphées et plus ardentes. Sa mort fut telle que chacun de nous pourrait en désirer une semblable. Un de ses amis qui l'assista à ses derniers instants en a laissé le récit édifiant.

Cette sainte mort couronnait une vie utile et honorable. Nous n'avons pas parlé des querelles littéraires qui l'agitèrent, des jalousies, des petitesses même qu'on y a relevées. La vanité était grande chez Balzac, et on en a fait des contes assez plaisants. S'il eût été moins chrétien, s'il n'eût pas estimé la puissance du Pape, « la plus proche de l'infinie ; » s'il n'eût pas, en toutes occasions, témoigné de son profond amour pour l'Eglise, de son respect et de son admiration pour tous les actes qu'elle a jugés nécessaires, peut-être aurait-on moins remarqué les petites faiblesses de son caractère; ce sont celles de l'humanité ; peut-être aussi n'aurait-on pas refusé à l'un des rares philosophes catholiques que compte la France la place érainente et singulière à laquelle il a droit dans notre littérature.

Vous aimez les héros et les poètes ; vous êtes accessible à toutes les séductions honnêtes ; la bonne compagnie vous charme ; vous goûtez la gloire, les élégances, l'esprit, l'art délicieux du bien dire ; le dix-septième siècle est celui où vous vous plaisez ; vous y avez des relations établies et charmantes; vous admirez la grandeur et les grâces de cette splendide époque ; vous avez même votre choix et vos faiblesses. Ce n'est pas le plus pur éclat que vous préférez ; les années les plus glorieuses de ce grand siècle ne sont pas celles où vous vous transportez avec plus de plaisir ; vous aimez mieux des jours un peu troublés, où moins de perfection, moins de succès et moins de discipline se mêlenf à plus de saveur. L'éclat harmonieux, tranquille et irréprochable de Racine ou de Fénelon ne vous touche peut-être pas autant que l'incorrection, si l'on veut, et la force de Corneille ou de Bossuet. La grâce raisonnée et raisonnable de Madame de Maintenon, malgré ses agréments et sa justesse, vous plaît moins que le bon sens brusque et abandonné de Madame de Se vigne. Vous remontez plus loin encore ; vous vous attachez à tous les commencements, vous suivez avec une sorte de passion les efforts de cette société qui se dégrossit, se civilise, fait sa langue, règle

sa politesse, el chaque jour acquiert des grâces nouvelles. Vous vous complaisez à ce mélange d'héroïsme, de raison et de roman, tout empreint de couleur espagnole et marquant cependant si bien les allures françaises. Vous ne vous contentez pas d'une vue générale ; vous entrez dans le détail ; vous êtes famiUer avec chacun des beaux esprits, des guerriers et des belles dames de cette époque ; vous fréquentez les cercles et les ruelles, vous en connaissez et en reconnaissez facilement les habitués. Vous aimez les guides qui vous mènent et vous dirigent au lieu de cette société charmante. Ils sont nombreux : vous avez le choix au jour et à l'heure qui vous plaisent, vous pouvez tour à tour prendre pour compagnon et pour introducteur Saint-Simon, le cardinal de Retz ou la Rochefoucauld, Madame deMotteville, Mademoiselle de Montpensier ou Madame de la Fayette, Pontis, Fléchier ou Grammont, Madame de Caylus ou le cardinal de Richelieu ; ils sont ainsi plus de soixante, en effet, ou sérieux ou charmants, qui ont pris soin de vous faire connaître tout le mouvement et tout l'esprit de la société qu'ils ont dirigée, ou au sein de laquelle ils ont vécu. Vous les avez tous fréquentés, et vous croyez avec leur aide avoir pénétré dans le for intime de cette brillante société. Vous n'en avez cependant pas encore l'intelligence, et vous n'en avez pas pénétré le secret, si vous ne connaissez pas ce qu'on pourrait appeler les splendeurs du cloître à cette époque.

Il n'y a pas de gouvernement chrétien sans prière et sans pénitence. Ce que le monde, au dix-septième siècle, peut montrer de vertu et de repentir ne suffisait pas à maintenir l'ordre dans l'État. La gloire, l'esprit, la littérature, la délicatesse dans les arts, ne sont que les qualités extérieures d'une société. Le sacrifice en est la vie : il n'y a pas de régime politique durable sans immolation. Toutes ces grâces, tout ce bril-

lant qui nous séduisent, sont fondés sur des austérités et des prières. Le dix-septième siècle n'est pas seulement une époque de gloire et de splendeur littéraire et politique, c'est un temps où la sainteté abonde. Les premières années surtout sont merveilleuses : les anciens ordres sont réformés, de nouveaux se fondent ; c'est de toutes parts une renaissance religieuse admirable. Ce n'est pas seulement la charité qui se répand, à l'instigation de saint Vincent de Paul, comme un fleuve rafraîchissant sur la France entière : l'enseignement de saint François de Sales et l'incroyable diffusion des Visitandines révèlent partout les charmes de la dévotion et glissent ses parfums dans tous les cœurs ; à la voix de l'héroïque et sublime Thérèse, les austérités les plus redoutables attirent les âmes, les séduisent et les affolent. Le monde et le cloître se touchent et se pénètrent pour ainsi dire de toutes parts. Bien différents l'un de l'autre, ils se soutiennent et se nourrissent réciproquement. Le monde donne ses enfants, le cloître donne ses prières et ses mérites. Les familles ont leurs racines des deux côtés : les plus puissantes et les plus fécondes ne sont pas celles qui vont au siècle, à la richesse, aux honneurs, à la vanité et à la gloire. Ce qui soutient l'énergie du caractère, ce qui donne la netteté de l'esprit, ce n'est pas le commerce du monde ni le raffinement académique. La prière et la mortification sont nécessaires à l'épanouissement des facultés humaines ; et tant de gloire, de succès et de grâce même qui éclatent dans l'histoire sont les fruits charmants des austérités et de la pénitence. Un philosophe naguère examinait sérieusement ce qu'il faut d'embonpoint pour constituer la vraie beauté : on pourrait avec plus de profit rechercher ce qu'il faut de vertus dans une société pour donner la force aux hommes et la beauté aux filles. La beauté que les chrétiens admirent et dont ils subissent l'attrait n'a

rien de semblable, en effet, à celle des arts de la Grèce; les plus parfaits exemplaires de cette antique beauté, s'ils vivaient devant nous et s'animaient, nous inspireraient peut-être du dégoût. La forme ne suffit pas, il faut l'expression ; et l'expression dans sa grâce et sa retenue ajoute un charme exquis à la forme, et même la supplée souvent.

Quoi qu'il en soit, et sans nous étendre au sujet de la beauté, l'influence de l'esprit religieux sur l'éclat et la puissance de la civilisation est incontestable. On ne voit qu'une face des choses et on s'attache à la moindre, on oublie la vraie source de la grandeur du dix-septième siècle, si on ne cherche pas à pénétrer les mystères de sa piété et de ses pénitences. M. l'abbé Paillon, de Saint-Sulpice, en a montré un admirable tableau dans la Vie de M. Olie?' : il a donné là comme une histoire rapide de la dévotion au dix-septième siècle, et il a indiqué tout ce que cette matière offrait d'intérêt pour l'âme et de curiosité pour l'esprit. Depuis la publication de ce bel et savant ouvrage, plusieurs auteurs se sont attachés à quelques détails de cette vaste histoire, et la publication de divers documents a permis d'y pénétrer davantage. Dans quelque temps, il faut l'espérer, l'histoire du dix-septième siècle ne se dédoublera pas ; et à côté des renseignements sur la littérature, les arts, l'esprit, la conversation et les événements pohtiques, on aura soin de montrer la vie, les progrès et aussi la décadence peut-être de la sainteté. Ce cadre n'est pas rempli parce qu'on a nommé saint François de Sales et saint Vincent de Paul, M. Olier, le cardinal de Bérulle, le P. de Condren, M. Bourdoise et quelques autres, dont les noms se répètent sans qu'on précise toujours le caractère qu'il faut attacher à chacun d'eux. Derrière ces hommes, et avec le concours de leurs efforts, il y a un immense mouvement religieux : il n'y a pas de province qui n'ait à montrer quelque modèle

de zèle, de piété ou de pénitence. Nous ne nous arrêterons pas à chercher à en dresser ici une liste qui serait incomplète et inutile : pour que tous ces noms connus et aimés des anges reprennent auprès des hommes leur signification et acquièrent chacun une physionomie particulière, il faut des biographies bien faites ; et bien inspirés seront les historiens qui voudront tenter cette entreprise. Les femmes, qui, au dix-septième siècle, jouent un si grand rôle dans la vie politique et littéraire de la société, en ont aussi un immense dans sa vie religieuse. Les fondations abondent; trois congrégations surtout se développent d'une façon inouïe : les Sœurs de la Charité, la Visitation et le Carmel. Il fallait une grande énergie de foi et de piété dans la France pour alimenter ces trois immenses sources de grâce et de rénovation. Sans parler des Filles de la Charité, la Visitation et le Carmel ont sur la société et l'histoire de leur temps une influence directe, qui sera facilement saisie de tous ceux qui connaissent la force de la prière. Les parfums qui s'exhalent de ces saints et grands instituts enivrent et attirent les âmes ; elles se précipitent au cloître. Là, dans l'austérité d'une vie angélique, au milieu de cette société brillante et littéraire , si remplie d'ellemême et si occupée de tout le bruit qu'elle fait et de tout l'éclat qu'elle jette, se passent et se renouvellent les plus surprenantes merveilles de la providence et de la bonté divines. Toutes les exubérances singulières de l'amour de Dieu pour les hommes, qui ont illustré les siècles les plus renommés pour la simplicité et la ferveur de leur foi, se manifestent dans l'histoire de ces âmes privilégiées. Toutes les prévenances et les violences, pour ainsi dire, de la grâce, ses plus doux attraits, ses plus suaves communications, les extases, les apparitions, les visions les plus surprenantes, les plus inutiles même aux yeux delà sagesse humaine, se multiplient avec une abon-

dance et une authenticité qui confondent Tesprit, réjouissent le cœur et ravivent rame. A l'aspect de ces merveilles, le cardinal de Richelieu disait que le siècle de sainl Louis semblait renaître.

L'influence de ces héroïnes des cloîtres, dont la vie merveilleuse est inconnue à la plupart des historiens, a souvent été mêlée aux événements les plus importants du dix-septième siècle. Marguerite du Saint-Sacrement, née en 1619 à Beaune, morte en 1648, avant l'âge de trente ans et sans avoir jamais quitté cette petite ville de Bourgogne, avait été prévenue des grâces les plus rares. Dès ses premières années, la prière et la charité étaient ses délices : elle eût passé les nuits à prier Dieu et le jour à visiter ses pauvres ; elle pansait leurs plaies, et quand les plus purulentes excitaient en elle quelque soulèvement de la nature, elle y appliquait aussitôt ses lèvces. Une enfant si forte contre elle-même était bien préparée aux plus grandes faveurs. Le saint enfant Jésus lui apparut sous la forme d'un petit pauvre, et après avoir reçu d'elle en aumône tout ce qu'elle possédait, son goûter, disent les historiens, il lui donna en échange un chapelet et disparut en c( lui laissant avec ce petit trésor les biens célestes « dont son amour sait récompenser labonne volontéd'une âme t< simple et entièrement soumise à la direction de la grâce ! »

Il ne faut pas s'étonner que Marguerite, en son petit âge, ait élé ainsi favorisée ; elle était choisie par le divin enfant pour honorer principalement la Sainte Enfance, pour étabhr et propager cette dévotion précieuse, et elle devait être l'objet des complaisances de l'enfant Jésus. Prise par lui pour son épouse, pour sa petite épouse, ainsi que le lui disait ce Dieu admirable dans ses communications fréquentes, elle garda toute sa vie par l'exiguïté de sa taille, la conformation de son visage, la faiblesse de sa voix, les apparences d'une enfant.

Sous cette enveloppe enfantine, battait un cœur héroïque. Elle avait onze ans lorsqu'elle sollicita et obtint son admission au couvent du Carmel de Beaune. La prieure de ce petit monastère fondé en 1610, Tannée même de la naissance de Marguerite,etavec l'aide d'un desesparents, était une grande âme imprégnée des odeurs de sainteté. Son nom, célèbre dans le Carmel au dix-septième siècle, est encore aujourd'hui, en Anjou et en France, un symbole defoiet d'honneur. Elisabeth de Quatrebarbes, dite en religion la Mère Elisabeth de la Trinité, appelée par une double révélation à l'ordre du Carmel, après avoir prononcé ses \œnxà Tours et avoir été envoyée à Agen, avait enfin été conduite à Beaune, où elle vécut phis de vingt ans, où son corps estgardé comme une précieuse relique et où son nom esl toujours invoqué avec confiance. Ce fut elle qui reçut la Sœur Marguerite et qui cultiva ce miracle de la grâce. Dès les premières interrogations, la Mère Elisabeth avait été frappée de la sagesse de l'enfant extraordinaire qui demandait sa place dans le cloître. Cette grande prieure trouva en Marguerite tant de piété et de dons particuliers, que malgré le jeune âge de la postulante, elle eût craint de s'opposer à un désir que Dieu avait manifestement mis et nourri dans ce cœur. Le jour de l'entrée de Marguerite à la communauté des Carmélites de Beaune fut aussi celui de sa première communion. Par un admirable échange, elle se donna tout entière au Dieu qui se donnait à elle, et du moment où le divin Sauveur pénétra dans son cœur sous les voiles eucharistiques, elle dit adieu au monde, et s'enveloppa elle-même dans les voiles de l'abnégation et du sacrifice. A cette réponse énergique d'amour, la grâce ne pouvait rester en demeure, et les célestes faveurs abondèrent dans cette âme. Au moment de la communion, la figure de Marguerite rayonnait d'un éclat surprenant. Dans l'hostie consacrée elle aperçut le Sauveur s'incli-

nant vers elle, lui faisant comprendre qu'il la choisissait pour son épouse et sa fille, lui promettant sa p^râce et lui demandant une fidélité inviolable.

La ferveur de la novice, son humilité, sa simplicité, sa fidélité à tous les exercices étonnèrent le monastère comme ils avaient édifié déjà le monde; les privilèges admirables de cette aimable enfant n'empêchaient pas ses supérieures de la soumettre aux épreuves par où Ton forme et l'on fortifie les vocations. Ou mourir ou obéir, disait Marguerite, et elle quittait ses plus chères contemplations pour obéir aux ordres qui lui étaient donnés. Son âme soupirait après le bonheur de la communion; quelquefois, au moment où elle s'était préparée et où elle allait s'approcher du banquet des élus, la maîtresse des novices le lui interdisait. — Ma mère sait mieux que moi ce qui est nécessaire à mon salut, le saint enfant Jésus la conduit, disait Marguerite , et elle se consolait et se réjouissait dans son humilité en pensant que le divin Enfant ne serait pas ce jour-là humilié et déshonoré en elle, qui faisait, disaitelle, un si mauvais usage de la grâce.

Tout était grand dans ce Carmel de Beaune. Cette maîtresse des novices, appliquée avec un soin particulier à faire avancer la Sœur Marguerite dans la voie de l'humiliation et de l'abaissement, était elle-même une âme d'élection. La Mère Marie de la Trinité avait été conduite par une voie extraordinaire ; elle était souvent l'objet de la rage et le but de la fureur des démons, Dieu la récompensait de sa fidélité par des grâces extraordinaires et un don particulier de connaître dans l'oraison les légers manquements que les Sœurs confiées à sa conduite pouvaient faire à la règle. Aussi ces dernières faisaient-elles d'admirables progrès sous sa direction. La Mère Marie de la Trinité avait pour principe de proportionner sa sévérité à l'étendue des grâces que pouvait recevoir chaque

novice. Sa sévérité pour Marguerite eût passé volontiers pour excessive. Un jour elle lui ordonna devant toute la communauté de quitter Thabit de religion, qu'elle était indigne, disait-elle, de porter. Marguerite obéit sans rien perdre de sa sérénité ; le cœur rempli de douleur, elle ôta son scapulaire, le baisa et le plia : elle défit sa ceinture, et elle allait ainsi continuer à se dépouiller, lorsqu'elle fut ravie en Dieu, son corps devint immobile, ses yeux sans mouvement; elle vit les trois personnes de la sainte Trinité descendre vers elle, la revêtir d'ornements précieux et accorder à son âme une nouvelle grâce d'innocence et de simplicité.

Ces faveurs étaient mêlées à des épreuves autrement redoutables que celles que pouvait imaginer la Mère Marie. Avant son entrée au monastère, les démons avaient déjà cberché à épouvanter l'âme de l'enfant de bénédiction. Lorsqu'elle fut sous les grilles, ils redoublèrent leurs fureurs ; les spectres hideux qu'ils suscitaient devant elle, les tortures dont ils l'enveloppaient, le dégoût de la solitude qu'ils cherchaient à lui inspirer, le désespoir où ils s'efforçaient de la pousser échouèrent toujours devant la constance et la fermeté de son âme. Ils se ruèrent alors sur son corps ; ils lui firent souffrir d'incroyables douleurs, ils la précipitèrent dans des maladies étranges ; plusieurs fois ils la réduisirent à un état de mort apparente. A toutes ces douleurs, Marguerite n'opposait rien que son humilité et sa confiance à l'Enfant Jésus. Le saint Enfant est ma force et mon secours, disait-elle. En effet, l'Enfant Jésus lui communiquait les grâces les plus abondantes d'innocence et de lumière. Les saints venaient à elle et prenaient soin de l'instruire et de la former aux vertus qu'ils avaient pratiquées : sainte Claire, sainte Catherine de Gênes, saint François d'Assise, saint Bruno, sainte Tbècle, saint Etienne, sainte Thérèse, fortifiaient le cœur de cette humble

fille du Carmel. Elle s'entretenait familièrement avec eux et répondait de toute son âme aux invitations qu'ils lui faisaient d'adorer ensemble le Dieu bon et miséricordieux. Les anges enviaient, pour ainsi dire, aux saints l'instruction de ce cœur privilégié ; ils entouraient souvent cette petite Sœur et l'entretenaient de la sainte présence de Dieu. Un des anges, qui honorent particulièrement l'enfance du Sauveur des hommes, était devenu son compagnon habituel. L'Enfant Jésus luimême, comme nous l'avons dit, ne manquait pas de se communiquer et de multiplier ses caresses : il lui faisait part du bonheur qu'elle devait éprouver au ciel, il lui assurait qu'elle serait son temple et que son esprit demeurerait en elle. La veille du jour où elle prononça ses vœux, la sœur Marguerite fut soulevée de terre et attirée à la hauteur d'une statue de la sainte Vierge, et là, droite, immobile, le visage enflammé de Tamour le plus ardent, elle apprit de la Reine des Vierges les dispositions qu'elle devait apporter au sacrifice qu'elle allait faire le lendemain et au parfait abandon avec lequel elle devait se donner à Dieu .

Le jour où, sous le nom de Marguerite du Saint-Sacrement, elle s'engagea définitivement dans l'ordre du Carmel, comme elle s'avançait vers l'autel, elle vit une troupe nombreuse d'anges et d'esprits bienheureux se presser autour du Sauveur, qui lui apparut sous les traits d'un enfant dont le visage était d'une douceur ravissante. 11 l'encourageait à prononcer ses vœux, il répandait sur elle une rosée céleste qui éteignit toute affection de la terre ; il purifia son âme et la revêtit comme d'une robe nuptiale d'innocence et de simplicité ; il lui donna devant toute cette cour céleste le titre de son épouse, et voulant la faire connaître à tous les esprits du ciel, il leur dit : Vous la reconnaîtrez à ce signe ; et il grava sur son front : Ma petite épouse.

Depuis ce jour, Marguerite semblait ne plus appartenir à la terre : sa conversation était au ciel, et toutes les conversations du siècle ne pouvaient en détourner son esprit. Quelquefois, quand on la menait au parloir et qu'on commençait à lui parler des choses du dehors, ses frères les anges l'excitaient à glorifier le Seigneur avec eux ; les saints rélevaient et l'appliquaient avec eux à Dieu; elle entendait alors ce qu'elle appelait le son de Dieu; rien n'entrait plus dans son esprit de ce qu'on pouvait lui dire, et il n'y restait que ces paroles : Dieu seul est grand, saint et adorable î Quand elle avait à parler d'elle-même, elle se nommait « celle qui appartient au saint Enfant Jésus. » Ce saint Enfant la faisait pénétrer chaque jour davantage dans une science ineffable, dans les mystères mêmes du ciel ; il lui communiquait les richesses de son cœur, il lui découvrait l'amour de ce cœur sacré pour les hommes et lui faisait connaître les merveilles qu'il devait, un peu plus tard, faire éclater aux yeux d'une autre de ses admirables épouses, au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial. Les manifestations se multipliaient : c'était toujours le saint Enfant qui se montrait à sa petite épouse ; elle le voyait sans cesse, et rien ne pouvait la distraire de cette vue. Les grâces qu'elle recevait se communiquaient autour d'elle, surtout à ses compagnes du monastère qui semblaient redoubler de ferveur et de recueillement; de là elles se répandaient, comme un torrent de salut, sur la ville de Beaune et sur la France entière. Les saints semblaient empressés de voir enrichir la petite épouse du saint Enfant ; ils venaient le supplier de l'orner et de l'embellir des grâces qu'ils avaient obtenues eux-mêmes plus particuhèrement pendant leur vie. Les ravissements de Marguerite étaient continuels : elle était sans cesse transportée à Bethléem ou à Nazareth ; elle discernait les diverses hiérarchies des anges. Au milieu de ^ces merveilles, sa vie s'é-

coulait dans les plus horribles douleurs. Le saint Enfant, qui voulait lui faire honorer d'une façon particulière son enfance, lui communiquait aussi toutes les douleurs de sa Passion.

Rien de singulier et rien de beau comme le récit de ce qu'on pourrait appeler la compassion de la Sœur Marguerite. Son âme, unie à celle de son époux, entra dans ses angoisses et ses douleurs. Elle connut l'énormité du péché ; la multitude et le poids de ceux qui se commettent parmi les hommes l'accablaient : elle en voyait le nombre toujours croissant monter comme un flot débordé capable de submerger le monde entier. Elle passait les jours et les nuits agenouillée devant son crucifix et priant pour les pécheurs. Quand quelques-uns lui étaient particulièrement recommandés, elle multipliait ses prières et ses pénitences, et elle persévérait à mesure querésistaitl'endurcissement de ces malheureux. Elle usait de la familiarité de son titre d'épouse : 0 mon Dieu, disait-elle, je ne vous quitterai pas jusqu'à ce que vous répandiez vos grâces sur ces âmes ! 0 saint Enfant Jésus, je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez accordé leur salut ! De même qu'elle voyait la laideur et le nombre des péchés de ceux qui lui étaient recommandés, elle démêlait aussi leurs plus légers mérites, elle s'en armait pour plaider en leur faveur : 0 saint Enfant Jésus, disait-elle, cette pauvre créature n'a-t-elle pas assisté les pauvres? n'a-t-elle pas invoqué votre Mère ?

Cette prière ardente et confiante triomphait de tous les obstacles et renversait tous les artifices de Satan. Le saint Enfant Jésus avait promis à sa petite épouse de ne lui rien refuser : il lui tenait parole. La confiance qu'elle avait dans cette promesse ne l'empêchait pas d'aider par la pénitence à l'efficacité de ses prières; elle se croyait chargée de satisfaire à la justice divine, et elle ne s'épargnait pas. Malgré les douleurs inouïes que lui faisaient supporter les péchés des hommes.

malgré les souffrances dont les démons l'accablaient et les maladies extraordinaires et surnaturelles, dirait-on, dont elle était affligée, elle était tourmentée d'un ineffable désir d'expiation. 0 mon Dieu î disait-elle, ne souffrirai-je pas davantage pour vous? Ces vœux devaient être exaucés comme tous les autres; et Marguerite, dans des ravissements ineffables, fut associée, avons-nous dit, à toutes les douleurs de la Passion.

Ce fut vers le carême do 1634. Unie d'abord pendant une extase de quarante jours au jeûne de Notre-Seigneur, elle entra ensuite dans sa mystérieuse agonie. Aucune des souffrances de la Passion ne lui fut épargnée : son visage exprimait avec une force et une vérité effrayantes des sentiments surhumains d'abattement, de résignation et de douleur; en même temps, les traces des meurtrissures et des blessures qui firent le salut du monde, s'imprimaient sur son corps. Surtout l'âme de l'épouse était initiée aux angoisses et à tous les mystères de tristesse et d'amour opérés dans le cœur du Sauveur.

Les historiens ont rapporté jour par jour tout le détail de cette agonie de la Sœur Marguerite. Malgré tant de grâces singuhères, malgré l'abondance des communications incessantes de son époux, malgré tant de privilèges douloureux et glorieux, elle restait humble, soumise, s'employant avec ardeur aux travaux les plus abjects, à balayer la maison, à laver la vaisselle. Elle était quelquefois entourée d'un éclat extraordinaire qui permettait à peine à ses compagnes de fixer les yeux sur elle. Une d'entre elles lui dit un jour naïvement : Ma sœur, je ne crois pas que ce soit vous. On la reconnaissait néanmoins toujours à son obéissance merveilleuse comme aux jours de son noviciat. Cependant son influence s'étendait au delà du couvent. Ceux qui l'approchaient, recevaient d'elle une vive impression de piété et de salut; pour citer des juges compétents, il suffit de rappeler

les témoignages de M. de Renty, de M. Olier, de M. Amelotie, qui a été l'historien des grâces extraordinaires accordées à la petite épouse du saint Enfant Jésus. Les âmes initiées à la piété n'étaient pas seules à connaître et à sentir sa puissance. Des pécheurs ont été terrassés par une seule de ses paroles : elle était quelquefois ravie en leur présence et leur reprochait alors leurs désordres avec une grande véhémence. Une personne scandaleuse de grande condition, qui avait demandé à la voir, fut tout éperdue de ses apostrophes et, s'humihant devant la Majesté divine, qui éclatait dans les paroles et dans le maintien de cette humble religieuse, ne put que s'écrier : Demandez à Dieu qu'il ne me punisse pas dans sa colère, mais qu'il me fasse miséricorde ! Il n'était pas d'ailleurs nécessaire d'être en sa présence pour éprouver les salutaires effets de ses prières : au fond de son cloître, elle assistait les grands de la terre ; par ses supplications auprès de son divin Époux, et par ses souffrances, elle intervenait dans les événements politiques et suspendait les fléaux près d'éclater. En 1636, la peste ravageait notre pays ; six armées étaient en campagne, occupées à la défense du royaume attaqué de divers côtés, et toutes étaient loin d'être heureuses : Beaune semblait menacé. Notre-Seigneur dit à Marguerite : Hâte-toi de prier pour ce peuple coupable. Puise au plus tôt dans les trésors de mon enfance : c'est par ses mérites que tu obtiendras sa grâce. Notre-Seigneur enseigna ensuite la manière dont il voulait être honoré depuis le moment de son incarnation jusqu'à sa douzième année. Marguerite se hâta d'obéir ; la dévotion au saint Enfant, la méditation habituelle des mystères de cette enfance divine se propagèrent rapidement. On éleva à Beaune une chapelle consacrée au saint Enfant. Les promesses se réahsèrent : il y eut néanmoins quelques alternatives de crainte; les fidèles hési-

tarent dans leurs dévotions ; Marguerite n'hésita pas dans sa confiance : le saint Enfant d'ailleurs lui expliquait son action. J'humilie l'esprit de mon peuple et le fais revenir à moi, lui disait-il. Les choses arrivèrent enfin selon sa parole; l'armée allemande qui faisait trembler Beaune fut obligée de se retirer ; les ennemis, qui avaient pris divers avantages dans les autres contrées du royaume, les perdirent. Un autre gage devait bientôt être donné à la paix et à la prospérité du royaume par la naissance de Louis XIV. La reine Anne d'Autriche reconnaissait qu'elle était redevable de cette grande faveur aux prières de la petite épouse de l'Enfant Jésus. Dix ans après la mort de Marguerite, la reine-mère vint avec le roi, âgé de vingt ans, acquitter dans la chapelle de Beaune la dette de sa reconnaissance.

Pendant que ces puissants effets des prières de Marguerite se répandaient au dehors, les merveilles se multipliaient dans l'intérieur du couvent de Beaune. Les caresses de l'Enfant Jésus, les plus insignes faveurs, les souffrances les plus vives ne cessaient pas.

Nous ne pouvons entreprendre ici l'analyse de ces merveilles, dont le détail d'ailleurs est si bon à connaître. Du moins pouvons-nous assurer qu'au point de vue de l'histoire rien ne nous paraît mieux établi que les faits surprenants de la vie de Marguerite du Saint-Sacrement. Il est impossible de les reléguer dans les vagues imaginations de ce qu'on appelle communément la légende, sans prendre la peine de définir ce mot. Les événements sont d'hier, et nous avons de nombreux témoins devant nous. Les biographes contemporains, en effet, n'ont pas manqué à Marguerite du Saint-Sacrement, et ils sont dignes de créance. Le principal est M. Amelotte. On sait si ce disciple de M. de Condren est un juge compétent sur toutes les questions de spiritualité. Au dire de M. de

40 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVn« SIÈCLE.

Condren, M. Amelotte, parmi les éminentes qualités de son esprit et de sa sainteté, était surtout remarquable par un don particulier de sagesse, et M. Olier le tenait pour miraculeusement éclairé et doué d'une plénitude de sagesse admirable. Le témoignage de M. Amelotte sur les faits, dont il a été le témoin et qu'il a étudiés, est donc d'une grande valeur, et il serait difficile d'en imaginer un plus grave et plus autorisé. Il avait eu de longues et fréquentes communications avec Marguerite du Saint-Sacrement, et il parlait en pleine connaissance de cause. Son témoignage d'ailleurs n'est pas isolé, il a été publié sous la garantie de cinq évêques. En écrivant la vie de Marguerite du Saint-Sacrement, M. Amelotte cédait aux instances de M. Olier. Celui-ci avait été mis par M. de Renty en relation avec cette grande Carmélite. 11 professait la plus haute estime des grâceset deslumières dont elle était comblée. 11 avait approuvé la dévotion à la Sainte-Enfance, l'avait introduite à la communauté, au séminaire et à la paroisse de Saint-Sulpice. Afin de la propager, il avait chargé un de ses prêtres de faire un petit traité sur VEnfance chrétienne. On faisait l'office de la Sainte-Enfance le 25 de chaque mois : cet usage se perpétua, et pour rendre cet office plus solennel, Fénelon composa plus tard les litanies du Saint-Enfant Jésus que l'on chantait après vêpres. Cette dévotion n'est pas perdue aujourd'hui. Par un indultdu 4 décembre 1855, Notre Saint -Père le Pape Pie IX a érigé en archiconfrérie la petite association formée autrefois à Beaune par Marguerite du Saint-Sacrement. Le corps de cette dernière préservé des fureurs révolutionnaires repose dans le nouveau monastère des Carmélites de Beaune. La piété des fidèles l'entoure de respect et de confiance. Il y a de beaux récits des grâces signalées que les dévots de la Sainte-Enfance ont obtenues par l'intercession de la petite épouse du divin Enfant.

On s'associe volontiers à leurs affections et à leur reconnaissance. On aime à partager leurs désirs et à souhaiter que l'Eglise, examinant les merveilles de la vie extraordinaire de Marguerite du Saint- Sacrement et toutes celles qui se continuent encore par son intercession, prononce souverainement sur les titres à la vénération publique que peut avoir rhumble lille du Carmel.

MICHEL LE NOBLETZ,

Michel Le Nobletz fut un des plus grands personnages du dix-septième siècle et sans contredit un des plus saints. Digne émule de saint Vincent de Paul, il passa sa vie à instruire les pauvres et à pratiquer une vie de mortiflcation et de zèle dont les récits sont admirables. Il était né en 1577. Son père, un des quatre notaires publics du pays de Léon en Bretagne, était un catholique d'une vertu peu commune, bien que, disent les historiens de son illustre fils, il fût un peu trop porté au gain. Il avait onze enfants : Michel était le quatrième des garçons. Ce fut l'enfant de bénédiction qui travailla au salut et à la sanctification de toutela famille. Il estimait comme de grandes grâces d'être né de parents catholiques, le jour de saint Michel, et d'avoir ce puissant archange pour patron. Il remerciait aussi la Providence de lui avoir donné pour nourrice une pauvre femme, qui l'avait offert tous les jours au bon Dieu et avait prié avec ferveur et persévérance pour que l'enfant, à qui elle donnait ses mamelles, fût un fidèle serviteur de Jésus-Christ. Le lait qui lui avait été prodigué par cette pieuse femme, paraissait à Michel Le Nobletz lui avoir été moins précieux et moins utile que les ardentes prières dont elle avait ainsi nourri l'âme de ce précieux nourrisson. De

MICHEL LE NOBLETZ. 43

bonne heure il donna de grandes marques de piété ; son plaisir était de se mettre en prière dans les églises. 11 y en avait une auprès du château de son père, dont elle était séparée par un petit étang. Michel n'avait pas quatre ans qu'on le retrouvait sans cesse dans cette église. Le chemin pour y arriver côtoyait l'étang et était assez dangereux pour un si jeune enfant ; aussi lui faisait-on défense d'y passer ; mais il disait qu'une belle dame venait le prendre par la main pour le conduire dans le sanctuaire, où elle lui apprenait à prier.

Sa jeunesse, prévenue de telles bénédictions, se passa dans une modestie et une piété admirables. Il avait environ quatorze ans lorsque Notre-Seigneur se montra à lui dans une beauté ravissante au-dessus de toute parole humaine. Cette vision anima le zèle du jeune Le Nobletz : il commença à professer pour le monde et pour tout ce qu'il estime un mépris extrême, à pratiquer les austérités les plus rudes et à se prémunir de toutes manières contre le démon de la volupté, qui en cette fleur de l'âge commence à tendre ses amorces autour des âmes. On raconte qu'il fît comme saint Bernard, et sentant la concupiscence approcher de son cœur, il se jeta dans un étang glacé où il resta plusieurs heures.

En ce temps, la coutume des Bretons était d'aller étudier à Bordeaux. Après la conversion du roi Henri et la pacification des guerres religieuses, Michel Le Nobletz fut envoyé avec ses frères dans cette grande ville. L'usage des étudiants qui fréquentaient alors les Universités était d'y vivre en corps de nation, d'être unis entre eux, d'épouser les querelles les uns des autres, et de s'élire un chef qu'ils appelaient Prieur. Ce chef devait les assembler et les conduire dans toutes les affaires où il y allait, disaient-ils, de l'honneur de leur pays. Le frère aîné de Michel Le Nobletz fut élu prieur des Bretons à Bordeaux. Dans le but de lui venir en

44 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

aide au besoin, Michel se mit à apprendre les armes. Son courage et son adresse à cet exercice le firent remarquer, et il fut bientôt appelé lui-même à la dignité que remettait son frère. Sa commission l'obligeant alors à voir tous les écoliers de son pays, il fréquenta des débauchés, il se mêla à leurs querelles, il les soutint même les armes à la main. La sainte Vierge ne l'abandonna pas. Un jour, dans une rixe où il était sur le point d'atteindre et de percer son adversaire, la Dame qui lui avait apparu dans son enfance se montra à lui et lui retint le bras. Un autre jour, il courait à un rendez-vous où devaient se trouver les Bretons, il entendit crier après lui : Arrête ! arrête ! ^11 se mit aussitôt sur la défensive et tira son épée, quand la vision, qu'il connaissait bien, se montra encore. La divine Mère, lui rappelant toutes les grâces dont Dieu l'avait prévenu, lui recommanda avec force le chemin de l'humilité, de la simplicité, de la pauvreté et du mépris du monde, où il faut suivre Jésus-Christ. Michel, tombant à genoux et déposant son épée aux pieds de la Vierge, lui promit de la prendre désormais pour sa perpétuelle et unique maîtresse, et de ne plus jamais combattre que sous la conduite et les étendards de son Fils.

En même temps, il sentit son âme remplie d'une ardeur et d'une lumière comme divines; il vit les dangers qu'il courait au milieu des engagements oii il s'était laissé entraîner; la crainte des jugements de Dieu le saisit : il considéra qu'à l'Université de Bordeaux, où il étudiait les lettres humaines, il perdait son temps, puisqu'il était privé des instructions et de la direction nécessaires à la vie spirituelle; il pleura, il gémit longtemps, implorant l'Esprit- Saint et suppliant la sainte Vierge de lui indiquer en particulier les voies où elle lui conseillait de marcher. Il était dans ces inquiétudes et il persévérait dans ses prières, lorsqu'il

MICHEL LE NOBLETZ. 45

apprit que les Pères Jésuites tenaient à Agen un collège où, suivant leur vocation, leur but était d'inspirer la vertu et la piété aux écoliers, autant que de les instruire dans les sciences. Il crut avoir trouvé le moyen de travailler efficacement à son salut et d'échapper aux entraînements qu'il avait subis à Bordeaux : il se rendit à Agen. Il avait vingt ans. Il s'appliqua à l'étude des lettres et de la philosophie, mais surtout à la pratique de la vertu. Il sentait naître dans son cœur une tendresse particulière et un amour passionné pour les pauvres. Afin de remercier Dieu de cette grâce, il s'engagea envers lui, par une promesse formelle, au mépris du monde ; et mettant aussitôt cette promesse à exécution, il s'éloigna de la compagnie des jeunes gens et des gentilshommes, vivant dans une retraite absolue et uniquement occupé à ses éludes et à ses prières. Il ne voyait que par rencontre les personnes de sa connaissance, et tout en gardant les devoirs de la bienséance, il ne prononçait auprès d'elles que les paroles absolument nécessaires pour conserver l'union de paix et de charité. Dans cette retraite, son zèle s'enflammait : la vie de saint Ignace faisait ses délices ; il y trouvait des exemples qu'il essayait de mettre en pratique. Il voulait travailler au salut des âmes. Ses prières et ses conseils ranimèrent la foi de plusieurs de ses condisciples, les tirèrent de leurs désordres et les remirent dans le chemin de la perfection. Un, entre autres, Breton comme lui, qui, après avoir embrassé et tenu quelque temps la profession des armes, était revenu aux lettres, vendit ses livres et tout son bien, en distribua le prix aux pauvres pendant une épidémie qui sévit dans la contrée, et n'eut plus de ressources pour s'entretenir dans ses études que ce qu'il pouvait gagner en enseignant les premiers éléments des lettres aux petits enfants. Michel Le Nobletz s'appliquait à un pareil détachement ; tout l'argent dont il pouvait disposer était dé-

pensé en aumônes : il pratiquait la pauvreté la plus exacte, et il demandait à Dieu d'exercer sa vertu en le livrant aux opprobres. Ses vœux furent entendus ; il éprouva alors sa faiblesse ; il reconnut que la calomnie et les injures troublaient la paix de son âme et éveillaient dans son cœur de pénibles ressentiments. Il eut recours à la prière et mit toute sa ferveur à demander la force de porter cette croix. La sainte Vierge lui apparut, l'encouragea à ne rien craindre, l'assurant qu'elle l'assisterait toujours et que le Seigneur le défendrait.

Durant ces années, d'ailleurs, les grâces et les communications divines n'étaient pour ainsi dire pas ménagées à Michel Le Nobletz : il se préparait avec courage à accomplir la volonté de Dieu, et il demandait sans cesse des lumières pour le choix d'un état. Ce fut après de longues prières et d'ardents exercices de mortifications qu'il se décida à embrasser l'état ecclésiastique ; mais, malgré ses désirs et l'attrait qu'il ressentait pour la vie religieuse, il ne voyait pas clairement encore la voie où il devait entrer. Après avoir terminé ses études littéraires à Agen, il revint à Bordeaux pour étudier la théologie. En même temps qu'il avançait dans cette science, il avançait aussi dans la vie spirituelle : la chanté s'exaltait dans son âme; il donnait aux pauvres tout le temps qu'il ne consacrait pas aux études et aux prières. Il fréquentait les hôpitaux, visitait et soulageait les malades. A Agen, il s'était déjà appliqué à parcourir les campagnes pour faire le catéchisme au pauvre peuple tombé dans l'hérésie ou sollicité par elle. A Bordeaux, pour travailler à la même œuvre, il réunit et organisa en confrérie les étudiants de théologie. Ils allaient deux par deux dans les campagnes, ranimer et confirmer la foi des populations.

Après quatre ans d'études théologiques, Michel, à l'exemple de saint Ignace, se prépara par la pénitence, les morlifîca-

MICHEL LE NOBLETZ. 47

lions les plus dures et une continuelle oraison, à recevoir les ordres sacrés. Les derniers six mois qu'il passa à Bordeaux furent consacrés à ces exercices : il couchait sur un peu de paille, il s'abstenait de porter du linge et passait les jours et une grande partie des nuits en prière et en nnéditation. De retour dans son pays, accueilli avec joie par ses parents, qui admiraient sa science et sa vertu, mais qui, dans des pensées humaines, voulaient tirer de tant de faveurs du ciel quelques avantages temporels pour l'honneur de la famille entière, Michel Le Nobletz eut bientôt à lutter contre les désirs et les sollicitations de son père. La coutume de Bretagne donnait à l'aîné de la famille les deux tiers de l'héritage paternel ; le dernier tiers était partagé entre les filles et les cadets : il devait pourvoir à dix parts dans la famille de Michel Le Nobletz. Aussi le père, tout en admirant l'humilité et la vertu de son fils, ne doutait pas qu'il ne voulût saisir avec joie les occasions, que le rang et la considération de sa famille dans la province lui ménageraient^ d'obtenir quelques bénéfices capables de lui assurer les moyens de vivre avec honneur et de rendre d'ailleurs à l'Eglise les services qu'elle était en droit d'attendre de sa science etdesa capacité. Une occasion se présenta bientôt, et le bon gentilhomme fut bien surpris d'apprendre que son fils était incapable d'accepter aucune dignité ecclésiastique, qu'il n'avait pas la force de porter la charge des âmes qu'entraînait le bénéfice qu'on proposait, et que tout son désir, après avoir reçu les saints ordres, était de faire des missions aux peuples de la basse Bretagne, dont l'ignorance et la grosrièreté avaient grand besoin d'instruction. Un pareil dessein semblait insensé ; le père s'en indigna, et, ne pouvant vaincre la résistance qu'il rencontrait, il s'emporta à la fin et ordonna à ce fils, dont la vocation était de s'occuper des ignorants et des simples, de s'employer tout aussitôt à conduire paître un

troupeau. Michel obéit et garda les moulons aux champs ; mais il persévéra dans sa résolution, et bientôt le père ie chassa de la maison paternelle.

Le serviteur de Dieu se retira chez sa nourrice : il y vécut dans une grande pauvreté, qui, pour n'être plus tout à fait volontaire, n'en fut pa» moins pratiquée avec amour. Sa famille, ses proches, tous ceux qui le connaissaient, déploraient son extravagance. On le regardait comme un fou ; ceux qui Taimaient s'affligeaient de le voir enfouir les riches talents qu'il avait reçus de Dieu. Michel persistait dans son dessein, persévérait dans la prière et la pénitence, et n'avait que des actions de grâces à rendre d'être ainsi en butte à ce mépris du monde, que Dieu lui avait montré comme le premier fondement de la vie spirituelle. Après avoir passé six mois dans la confusion et les opprobres, il alla à Paris pour y chercher un directeur avec qui il pût conférer de la conduite de Dieu sur son âme. Il s'adressa au P. Cotton, lui ouvrit son cœur, lui parla des dons et des grâces qu'il avait reçus, de son désir de travailler au salut du prochain et des sentiments de mépris qu'il voulait professer pour le monde. Le P. Cotton admira les trésors de la grâce, exhorta Michel à ne plus différera recevoir l'onction sacerdotale et l'engagea à vivre selon les lumières que Dieu lui communiquait.

Sitôt qu'il fut ordonné, Michel revint dans son pays ; mais avant de se mettre à l'œuvre, comme s'il n'était pas assez préparé, il se retira dans une solitude au bord de la mer, à Trémenach, dans une petite cellule, où il mit en pratique toutes les austérités des anciens ermites des déserts. Vêtu d'un cilice, couchant sur la dure, jeûnant et se macérant de toutes manières, il passa une année entière sans parler à aucun être humain et uniquement appliqué à converser avec Dieu. Dieu se communiquait avec abondance à son serviteur ; il lui ensei-

MICHEL LE NOBLETZ. 49

gna pendant cette retraite le sage discernement des différentes matières qu'un missionnaire doit traiter selon la diversité des personnes qu'il veut gagner à Jésus-Christ. Pendant cette exacte pénitence, Le Nobletz conçut aussi un plan de conduite et d'enseignement qu'il devait garder toute sa vie pour travailler efficacement à Finstruction et au salut des peuples grossiers auxquels il voulait porter la lumière. Les grâces les plus précieuses et les plus grandes délices inondaient le cœur de l'humble pénitent, et son amour du mépris du monde s'exaltait encore dans ce commerce intime avec Dieu. En abandonnant sa solitude, il n'abandonna aucune de ses austérités. Se refusant absolument l'usage du vin, préparant luimême chaque jour son unique repas, composé du pain le plus grossier et du bouillon destiné aux derniers valets, il se mit enfin à son œuvre apostolique.

Les paroisses de Bretagne comprennent encore aujourd'hui de grandes étendues de terrains, où les maisons sont disséminées et à de grandes distances les unes des autres ; Michel Le Nobletz commença à exercer son zèle sur la paroisse où demeurait toute sa famille. Après avoir célébré la messe, il visitait les maisons, parcourait les champs, les bois et les pâtures, interrogeant tous ceux qu'il rencontrait sur leur créance, les reprenant de leurs péchés, leur apprenant l'Oraison dominicale et les autres prières essentielles, leur enseignant les préceptes de la foi. Le dimanche, il étendait ses courses au delà de la paroisse de Plouguerneau, prêchant, confessant, catéchisant partout avec un grand zèle. Au milieu de cette merveilleuse sollicitude pour les âmes, il n'oubliait pas les corps et leurs infirmités ; il soulageait les malheureux de tout ce qu'il pouvait; et quand ses ressources étaient épuisées, et elles l'étaient presque toujours, il mendiait pour les pauvres. Cette vie admirable parut scandaleuse aux yeux des hommes. Les res-

80 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIECLE,

sentiments de toute sa famille surtout s'irritaient de voir un gentilhomme mener cette manière de vie vagabonde et abjecte, livré à tous les dérèglements d'une humeur insensée. Sa mère, qui avait jusque-là toujours cherché à apaiser l'orgueil paternel, en put elle-même supporter davantage les extravagances de ce fils, et prit parti contre lui. Ses prédications hardies et véhémentes excitaient les inimitiés des puissants et des débauchés de la paroisse ; plusieurs complotèrent et tentèrent à diverses reprises de le faire mourir.

Michel Le Nobletz eût pu quitter la contrée et porter son zèle ailleurs ; mais il avait promis au Sauveur de ne refuser aucune occasion de prendre part aux ignominies de la Croix. Le mépris qu'on lui manifestait de toutes parts était un gain pour lui. Le bon Dieu, cependant, ne semblait plus répondre au zèle de son serviteur ; au début de cette carrière extraordinaire, au milieu de ces soulèvements de la colère publique, Michel ne trouvait plus dans son âme la joie intérieure, les consolations et les lumières qui lui avaient été prodiguées durant sa retraite. Il comprenait néanmoins que cette épreuve même était une nouvelle grâce, et il en remerciait Dieu. Il voyait ses prédications et ses efforts, qui déchaînaient tant de haines contre lui , réussir auprès des pauvres ; le missionnaire s'accommodait à la portée de l'intelligence de ces derniers ; il avait imaginé des paraboles qu'il développait avec une grande clarté, et qui rendaient sensibles à ses auditeurs lesvérités qu'il voulait leur rappeler. Il resta ainsi à Plouguerneau, presque uniquement appliqué au soin des âmes des habitants de cette paroisse, jusque vers l'an 1607. A cette époque, plus heureux que saint Martin, il eut la joie de coopérer efficacement à la conversion de son père, qui lui rendit enfin ses bonnes grâces, et qui, sous la direction de ce fils jusque-là tant persécuté, entra dans les voies delà perfection.

Page 1