‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 2 sur 29 · MICHEL LE NOBLETZ. SI · texte numérisé non relu

MICHEL LE NOBLETZ. SI

La providence de Dieu tira ensuite Michel Le Noblelz de la paroisse de Plouguerneau. Il commença à exercer sa charité dans lediocèsedeTréguier; mais la tendresse qu'il avait pour le pays de Léon le ramena volontiers dans ce diocèse. Il prêchait souvent dans les villes, quoique l'instruction des populations les plus dépourvues de secours spirituels fût toujours le principal objet de ses désirs. Il évangélisa avec un succès admirable les diverses îles du diocèse; elles étaient pauvres, et plusieurs étaient entièrement dénuées de prêtres. L'attachement et la reconnaissance de ces populations ne purent flxer le missionnaire au milieu d'elles ; il pénétra dans le diocèse de Cornouailles et finit par y résider vingt-cinq ans sur la côte de Douarnenez.

L'amour de Dieu l'embrasait. Aimons Dieu, aimons Dieu, mon cher frère, répétait-il au P. Quintin, son ancien compagnon d'études et son fidèle compagnon de travaux : en prononçant ces paroles, son visage paraissait lumineux et enflammé. Cette flamme de son cœur, qui apparaissait ainsi sur son visage, se communiquait à ceux qui l'entendaient. Il exerçait d'abord ses disciples au mépris du monde. Il avait embrasé de la folie de l'amour de Dieu une de ses sœurs, belle, jeune, d'un caractère actif et entreprenant, d'un esprit agréable et dont le cœur avait été fort engagé dans tous ces desseins de fortune, de vanité et de triomphes trop ordinaires aux jeunes personnes. Michel Le Nobletz l'excita d'abord à se dépouiller de ses bijoux, de ses parures, et à s'exercer à une vie sévère. Pour la faire avancer dans l'amour de la Croix, i\ la fit revêtir un jour d'une manière de sac de toile grise, il lui mit une besace sur le dos, et dans cet équipage, un jour de fête, la fit conduire dans les principales églises de la ville , demandant l'aumône et se laissant passer pour insensée. Marguerite Le Nobletz, à l'aide de telles

52 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

épreuves, fit de grands progrès dans la vertu ; elle vint rejoindre son frère pendant qu'il était au Conquet, voulant, autant que possible, participer aux travaux des missions. Elle réunissait dans une chaumière les petites filles du Conquet, de Saint-Matthieu et des campagnes environnantes, leur faisait des instructions auxquelles venaient souvent assister les mères, touchées de la charité qu'exerçait envers leurs enfants une noble demoiselle.

Pendant les vingt-cinq années qu'il séjourna sur la côte de Douarnenez, le bon missionnaire avait imaginé d'ajouter aux paraboles qu'il avait toujours eu coutume d'expliquer au peuple, des peintures qui en représentaient les principales circonstances : il avait instruit une pauvre femme de campagne à expliquer ces tableaux : on entremêlait ces explications de cantiques, de lectures spirituelles et de leçons de catéchisme pour les enfants. Ces exercices portaient de grands fruits ; les peuples y prenaient le goût des choses spirituelles. Les cantiques pieux avaient remplacé sur les barques des pêcheurs et dans les travaux des champs tous les refrains qu'on avait accoutumé d'y entendre. Les enseignements de la foi pénétraient ainsi dans le cœur du pauvre, et reprenaient dans toutes les circonstances de la vie la part qui leur appartient. Dans toutes ses missions, Michel Le Nobletz faisait ce qu'il avait essayé d'abord à Plouguerneau, et en s'occupant des âmes, il n'oubliait pas les besoins du corps. Il exerçait de pieuses veuves à recueillir des aumônes et à visiter les pauvres ; partout où il passait, il établissait avec un ordre admirable cet ensemble de prières, d'instructions et de charité, qui est essentiel à la bonne police des États, que les combinaisons des politiques ne peuvent créer et que l'Eglise, on le voit, réalise facilement à l'aide des instruments les plus chétifs, un prêtre et quelques pauvres femmes touchés de l'amour de Dieu.

MICHEL LE NOBLETZ. 53

Au milieu de ces travaux, le missionnaire n'avait rien changé à la vie austère, pauvre, mortifiée, dont nous avons parlé. Les injures et les obstacles qu'il avait rencontrés aux premiers jours de son apostolat ne lui avaient non plus jamais manqué. Le monde, au lieu d'admirer cette vie et ses efforts, les prenait souvent en haine. La calomnie s'attachait au saint homme avec persistance. Après avoir passé vingt-cinq ans sur cette côte de Douarnenez , que la sainte Vierge lui avait indiquée comme le Heu oii il devait exercer son zèle et où il avait en effet accompli des choses merveilleuses, il en fut chassé brusquement et honteusement. Il partit sans murmurer, aussitôt qu'il eut reçu l'ordre de quitter la contrée, et il se retira de nouveau dans le pays de Léon. Il y dépensa ses dernières forces dans les travaux où il avait usé toute sa vie ; avant de mourir, il fut assuré que son œuvre se perpétuerait. Il avait eu des compagnons et des disciples auprès de lui, mais il savait, par une lumière prophétique, que son véritable successeur appartenait à la Compagnie de Jésus ; et il appelait de tous ses vœux le moment de voir ce successeur commencer ses travaux. Il eut ce bonheur ; il put remettre au P. Maunoir les conseils et les règles qu'il avait composés pour l'exercice des missions.

Après plus de quarante années de cette vie apostolique, Michel Le Nobletz mourut au Conquetau mois de mai 1652, après une longue maladie et de terribles agonies, où les démons déchaînés ne purent ni lasser sa patience, ni vaincre son courage.

Ses travaux n'avaient pas été inutiles, il avait dans ses missions instruit, assure-t-on, plus de quatre cent mille âmes et on lui attribuait douze mille conversions extraordinaires. Son renom de sainteté était grand ; les merveilles qui s'opérèrent par l'intercession du serviteur de Dieu, après

5i NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

sa mort, accrurent encore la confiance des peuples. Ce qui est plus admirable peut-être, c'est la persistance des édifices construits par cet homme dévoué. Non-seulement l'œuvre des missions de la basse Bretagne subsista, non-seulement ceux à qui le bon missionnaire avait enseigné la foi persévérèrent dans la voie qu'il leur avait ouverte, mais les pays même où il avait travaillé ont conservé jusqu'à nos jours la bonne odeur des enseignements divins. C'est à Michel Le Nobletz qu'on attribue l'esprit de piété et surtout l'intégrité de mœurs qui distinguent encore aujourd'hui les populations des anciens diocèses de Tréguier, de Léon et de Cornouailles. On conçoit le souvenir que la Bretagne garde à cet apôtre, à ce véritable restaurateur de la patrie.

Pascal a deux faces. Sous un de ses aspects il excite la bile de Voltaire : Attends, Pascal, attends, écrivait l'irascible philosophe de Ferney, tu as un chapitre sur les prophéties qui n'a pas le sens commun. Et on sait comment l'auteur du Dictionnaire philosophique s'est appliqué à venger le sens commun. Vu d'un autre côté, le même Biaise Pascal réjouit, épanouit et délecte M. Cousin, qui n'est pas uniquement friand de ragoûts littéraires, et qui trouve aux Provinciales, des charmes incomparables. Elles sont à ses yeux le vrai et presque Tunique titre de gloire de Pascal, aussi ne leur ménaget-il pas l'éloge. « C'est surtout aux Provinciales, dit-il, que c( le nom de Pascal demeure attaché, c'est de là, c'est du court rage avec lequel il prit en main une cause, bonne ou mau- «vaise en soi, mais injustement opprimée, c'est de la mâle « conviction qu'il opposa à ce scepticisme déguisé qui s'ap- « pelait le probabilisme, c'est précisément de ce dogma- (c tisme admirable du sens commun etde la vertu que Pascal « tire sa popularité. » JNicole était de même sentiment. Madame de Lafayette ayant dit du livre des Pensées que c'était méchant signe pour ceux qui ne le goûtaient pas, Nicole reconnut avoir quelque chose de ce méchant signe; les Pe/25ee5

56 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

étaient trop dogmatiques pour lui, elles incommodaient son amour-propre qui, disait-il, n'aimait pas à être régenté si fièrement. En faisant ainsi ses réserves sur les Pensées, Nicole, on le sait, se dévouait tout entier aux Provinciales, \e^ annotait et les mettait en latin. Le génie de Pascal fait peut-être une singulière grimace dans le latin de Nicole; mais on prétendait que le chef-d'œuvre ne devait pas être uniquement réservé à la France : on essayait d'en donner la clé au monde entier; c'était une affaire de parti et non pas de littérature ; le goût n'avait rien à voir dans cette entreprise.

Le mérite des Provinciales ne réside pas tout à fait dans la justesse des assertions, la force de la doctrine ni la précision de la science théologique; les grâces littéraires ne se trouvent pas non plus dans la composition, et l'invention est leur moindre défaut. Ce qui les distingue véritablement, c'est la finesse et la netteté du langage, le charme malin du récit, l'esprit qui glisse et joue sur les mots et donne souvent à entendre plus qu'ils n'expriment, enfin, parfois aussi la véhémence de l'éloquence. Tout cela n'était pas facile à translater en latin; le discret et diffus Nicole, qui n'aimait pas à être fièrement régenté et se complaisait à s'étendre fadement et indéfiniment, était surtout impropre à saisir et à rendre le génie de Pascal. Il l'avouait naïvement au fait des Pensées ; s'il se faisait illusion au sujet des Petites lettres, c'est qu'avant d'être une œuvre de génie elles étaient une œuvre de calomnie, et Nicole, le timide et réservé Nicole, s'entendait à la calomnie aussi bien que pas un des solitaires de Port-Royal. 11 avait fourni des textes à Pascal et abusé de la candeur et de l'aveuglement de ce dernier. C'est l'excuse que donnent les admirateurs des Petites lettres et de la bonne foi de leur auteur. Il est peutêtre difficile de comprendre comment un esprit aussi logicien et aussi vigoureux que Pascal a pu résister à certaines évi-

dences. Nous reviendrons sur ce point; il est intéressant de reconnaître les extrémités où peut aller la passion déchaînée.

he% Provinciales étaient une batterie qu'un parti faisait jouer ; elles avaient beaucoup plus affaire du succès que de la vérité. On sait les circonstances oii elles se sont produites. Tout le monde connaît les perplexités de la secte, l'embarras d'Arnauldet la sollicitude du parti pour éviter ou du moins pour atténuer une censure devenue imminente: Vous laisserezvous condamner comme un enfant sans rien dire? disaient les affidés à Arnauld. — Vous qui êtes jeune et curieux, reprit celui-ci, en s'adressant à Pascal, vous devriez faire quelque chose 1 Ce fut le mot révélateur : est-il bien authentique ?

Pascal était si bien choisi pour soutenir la sorte de querelle où on le jeta, qu'on ne peut s'empêcher de douter delà chronique janséniste et de la soudaineté de l'inspiration d'Arnauld, adressant à'Ce malheureux génie l'apostrophe qui l'égara dans des questions où il ne connaissait rien et où sa passion devait l'emporter à toutes sortes d'excès. Arnauld n'était pas primesautier, il n'avait aucune sorte d'illumination. C'était, avant tout, un esprit entêté et retors, n'affectant pas les allures dominantes par lesquelles Saint-Cyran imposait à ses adeptes, mais connaissant au moins autant que lui le secret de saisir le faible de chacun, de provoquer l'étonnement et d'élever l'un par l'autre ces deux sentiments jusqu'à un paroxysme d'admiration qui confond et devient pour nous une sorte de mystère.

Il n'y avait, au dix-septième siècle, d'estime et d'admiration que pour ceux qui avaient la bienveillance du Roi, et la déférence au goût du monarque était la loi générale en toutes choses. Arnauld était de l'opposition, et les condamnations et l'exil ne l'empêchèrent pas de rester toujours le grand Arnauld. Les plus obséquieux des courtisans de Louis XIV ne

Ii6 NOTICES LITTÉRAIRES SIR LE XVIl« SIÈCLE,

cherchèrent pas à affaiblir le prestige de ce renom. 11 est vrai que la secte, dont Arnauld était chef, avait partout de grandes et hautes intelligences. Les jansénites avaient voulu former un parti dans l'Eglise pour arriver à créer une cabale à la Cour. Cette cabale était imposante, et on a peine à justifier et même à comprendre les égards de toutes sortes qu'on lui témoignait. On parle d'oppression et de persécution, je voudrais surtout qu'on rendît compte des ménagements et du respect dont les jansénistes ont été l'objet pendant tout le dixseptième siècle. La dispersion de Port- Royal fut un accident causé par un entêtement extraordinaire de filles tentées, selon la parole de l'une d'entre elles, de montrer des courages d'évêques, puisque les évêques montraient des cœurs de filles. Les excès des religieuses de Port-Royal n'étaient pas toujours du goût de leurs directeurs. Il n'est rien de plus violent ni de plus emporté que les esprits de femmes, et il est difficile de les réduire à une exacte discipline une fois qu'on les a émus et soulevés. Les chefs jansénistes, à qui celles-ci reprochaient de trahir la vérité en toute connaissance de cause, voulaient bien la défendre, mais ils voulaient surtout prendre avec elle des accommodements. Arnauld, au dix-septième siècle, paraît avoir déjà trouvé la solution du problème, dont se jouaient, naguère certains membres indépendants de nos Chambres constitutionnelles. Ils étaient de fermes et valeureux chevaliers de l'Opposition, et ils recevaient du Ministère toutes sortes de faveurs, sinon pour eux, du moins pour leurs amis et leurs familles. Sous les animosités qui retentissaient dans le public, il y avait ainsi certains accords qu'on tenait à ne pas rompre.

Pascal eût été incapable de se plier à une pareille politique. Impressionnable et nerveux à l'excès, il allait droit devant lui dans sa colère et sa passion, sans en voir ni en calculer les

conséquences. Dans le but qu'on lui fixa, d' attaquer la Compagnie de Jésus, on ne craignait pas qu'il allât trop loin. La défense d'Arnauld n'était qu'un prétexte; Pascal s'en préoccupa peu ; dès la quatrième lettre, il tourna et s'attaqua aux Jésuites.

Là est la raison principale de son succès. Sans nier le mérite des Provinciales^ on peut reconnaître qu'elles engendrent aisément quelque ennui. M*"^ de Grignan n'était peutêtre pas seule à s'en apercevoir, si elle avait seule le courage d'être de son opinion. Je dis courage : c'en est un de rompre en visière à un engouement général. Toute la vivacité d'esprit et tout le feu de Pascal ne peuvent lutter contre l'uniformité de sa thèse et la monotonie de ses inventions. C'est une grande ressource de mettre en scène un jésuite crédule et ridicule ; mais quand cette ressource est unique pour défrayer d'agrément tout un volume, il faut avouer qu'il est bien nécessaire d'ajouter quelque chose; la calomnie devient alors un secours dont l'esprit a grand besoin. Pascal ne s'en fait pas faute. Mais la calomnie elle-même aurait-elle suffi, si les Jésuites n'avaient été en cause ? C'est en flattant les haines auxquelles cette Compagnie est en butte que Pascal trouva la popularité et assura la durée de son pamphlet. Si les Petites lettres avaient été écrites contre les Pères Capucins, disait Joseph de Maistre, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus. La Compagnie de Jésus, destinée par son admirable et saint fondateur à combattre le protestantisme sous toutes ses formes, a toujours été fidèle à remplir le but de cette institution. Calvin avouait que sans les Jésuites la France eût rompu avec le Pape : aussi disait-il que de tels monstres devaient être étouffés, qu'il fallait s'en défaire à tout prix, et que s'il était difficile de les anéantir, il fallait du moins les accabler d'injures et de calomnies. Port-Royal s'est chargé de remplir

le vœu de Calvin. Celui-ci et son maître Luther n'avaient pas seulement pour disciples et pour soutiens tous ceux qui s'étaient ouvertement séparés de l'Église catholique. La Réforme répondait à un esprit d'opposition contre le pouvoir spirituel de l'Eglise qui existait depuis longtemps dans la chrétienté. Tout ce qui portait avec peine le joug que la loi divine impose, les voluptueux, les avares, ceux qui désiraient se livrer sans contrôle aux convoitises de leurs cœurs, et le nombre en a toujours été grand , avaient de vives sympathies pour la Réforme et travaillaient à son triomphe. Elle n'était pas prisée seulement des emportés et des libertins. De graves personnages trouvaient aux doctrines nouvelles la satisfaction de leur orgueil, comme les évaporés y cherchaient un prétexte à assouvir leurs sens. L'orgueil est une passion, le désir de dominer est naturel aux hommes ; ils s'irritent devant les obstacles qu'il rencontre. Depuis longtemps la magistrature en France, appuyée et couverte de l'inviolabilité royale, se portait, pour ainsi dire, tout entière contre le pouvoir spirituel et se bandait surtout contre le Pape, qui en est la plus haute et la plus complète expression. La Compagnie de Jésus, instituée pour travailler à la défense de l'Église et prêcher la soumission au Souverain Pontife, souleva de ce côté de grandes inimitiés. Tout ce qui, de près ou de loin, partageait les préjugés et subissait l'influence de la magistrature s'éleva tout d'abord contre les Jésuites. Le bien qu'ils faisaient fut un des motifs de la haine qui se déchaîna contre eux ; l'enseignement qu'ils distribuaient gratuitement était un des griefs qu'on agitait le plus. Le Jansénisme, tout en accomplissant le désir de Calvin et en conservant de grandes affinités avec Jes doctrines de Genève, s'en distinguait par son opiniâtreté à vivre dans le sein de l'Église et à y propager son venin. Par là il répondait merveilleusement aux senti-

ments d'opposition de tous ceux qui n'osaient s'emporter jusqu'à briser avec la communion catholique. D'ordinaire les hérésies, une fois condamnées, ne demandentpas mieux que de rompre avec le Pape, et Pascal ne reculait pas devant cette extrémité. 11 avait bien dit dans sa dix-septième provinciale : « Grâce à Dieu, je n'ai d'attache sur la terre qu'à la seule « Église catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je « veux vivre et dans la communion avec le Pape, son souve- (( rain chef, hors de laquelle je suis très-persuadé qu'il n y a « point de salut. Nous savons, disait-il encore, que toutes ce les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes t( œuvres sont inutiles hors de l'Eglise et de la communion « du chef de l'Église, qui est le Pape. » Mais lorsque vint le moment critique, le sectaire se montra tout entier; la véhémence de l'humeur et de l'orgueil lui fit oublier tous les principes salutaires, qu'il avait reconnus, et tous les ménagements que commandait la politique. « Si mes lettres sont « condamnées à Rome, disait-il sans se soucier du Pape ni « de la communion avec le chef de l'Église, si mes lettres sont c( condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné « dans le ciel. Ad tiiunij Domine Jesu, tribunal appello. « Après que Rome a parlé, disait-il encore, et qu'on « pense qu'elle a condamné la vérité, il faut crier d'autant « plus haut qu'on est censuré injustement et qu'on veut « étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il « vienne un Pape qui écoute les deux parties et qui consulte « l'antiquité pour faire justice. » C'est l'audace commune et le subterfuge ridicule de tout hérétique ; Pascal ne se distingue ni ne se particularise ; il est pour la révolte simplement et crûment. Dans l'affaire du formulaire, il repousse les subtilités et les directions d'intention où avait recours Port-Royal. Signer le formulaire, soutenait-il, c'est signer la condamna-

62 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE,

tion de Jansénius, de saint Augustin et de la grâce divine. Signer en n'exceptant pas formellement la doctrine de Jansénius des condamnations portées par les Papes Innocent X et Alexandre Yil, c'était, à ses yeux, prendre une voie moyenne abominable devantDieuet méprisable devant les hommes. Ses amis voulaient en vain l'apaiser et lui représentaient qu'il faisait injure au Pape et aux Évêques et surtout sans doute qu'il nuisait à la conduite du parti. Peu importe, disait-il, point d'équivoque dans la foi î

Il se faisait ainsi lui-même juge de la doctrine révélée, au nom d'une chimère, derrière laquelle il abritait son orgueil et son entêtement, et qu'il appelait l'ancienne Église.

Arnauld et Nicole n'avaient pas de semblables enivrements; tout en soutenant leurs théories, ils tenaient à faire vivre leur secte ; ils prétendaient à ne pas la briser ouvertement contre le rocher de l'Église. Ils n'avaient pas la véhémence de Pascal ; ils savaient avoir des ménagements, et à tout prix ils voulaient subsister : aussi auraient-ils signé et fait signer toutes les formules imaginables.

Malgré ses frémissements , Pascal aurait dû les comprendre : il avait bien quelque chose de la duplicité, qui est après tout le caractère distinctif du Jansénisme. Le mandement des vicaires généraux de Paris, dans lequel ils cherchaient à établir que le silence respectueiix était une obéissance suffisante aux condamnations portées par Innocent X, avait été dressé par Pascal. Sa sœur, Jacqueline Pascal, religieuse à Port-Royal et possédée de l'esprit d'impatience, de violence et d'orgueil qui était dans la famille, voulait tout souffrir pour la vérité et n'avoir recours à aucun subterfuge, et cependant elle protestait de son respect pour l'autorité de l'Église et des évêques. On n'était de Port-Royal qu'à ce prix. Le bannissement, la dispersion, la prison, la mort

n'épouvantaient pas cette Sœur Sainte-Euphémie.Cequirépouvantait, c'était qu'on put faire acte de telle faiblesse que de manquer à soutenir la vérité en la connaissant. La vérité, pour elle, était Jansénius : ceux qui avaient le bonheur de la connaître étaient les défenseurs de la grâce efficace, qui ne voulaient pas voir dans VAugustinus les cinq propositions condamnées. La Sœur Sainte-Euphémie leur recommandait la défense ouverte de la vérité; et la passion, chez elle, était montée à ce point qu'après avoir subi l'ascendant des chefs du parti, elle mourut de douleur trois mois après avoir, comme elle disait, trahi la vérité en signant le formulaire.

On admire beaucoup cette mort de Jacqueline Pascal : c'est quelque chose sans doute que le dévouement à une doctrine ; mais quand une doctrine est fausse et qu'elle n'a aucune des conditions qui marquent la vérité, le dévouement qu'elle excite dans les âmes n'est plus que du fanatisme. Le comble d'enivrement, de colère et de possession d'orgueil où ce fanatisme peut monter ne saurait commander l'admiration d'un homme raisonnable. Ces excès d'ailleurs sont devenus vulgaires de nos jours : on en connaît le danger ; que la vie soit sacrifiée à l'appétit des jouissances charnelles ou qu'elle se brise devant un mécompte et une humiliation, il n'y a dans l'un et Tautre cas qu'une faiblesse et un vice de la nature ; et il est difficile d'y voir rien de sublime.

Le triomphe d'Arnauld et de Nicole auprès des principaux de la secte, c'est-à-dire l'adoption du conseil d'un redoublement de prudence et d'hypocrisie au sujet du formulaire, ne fit pas mourir Pascal ; du moins il s'évanouit, et c'est quelque chose. Quand j'ai vu, dit-il, toutes ces personnes-là, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber.

Il avait déjà donné, dans des circonstances où la vérité n*était pas en cause, des preuves de cette violence passionnée. Après la mort de leur père, quand Jacqueline voulut entrer au couvent, Pascal, qui autrefois avait fait des instances pour obtenir à Jacqueline la liberté de suivre sa vocation, Pascal mit obstacle au projet de sa sœur ; elle lui avait, il est vrai, déclaré qu'en se donnant à Dieu elle voulait aussi donner son bien à Port-Royal. 11 s'opposa surtout violemment à ce dernier dessein : il avait compté sur celte part de l'héritage paternel (c'est un fait), et il soutint ses prétentions par toutes sortes d'arguments et de sophismes assez extraordinaires, s'appuyant sur des raisons et des arrangements de famille. Il réussit à enlever à sa sœur la liberté de son bien ; Jacqueline fit profession à Port-Royal sans y apporter de dot. On ne trouve pas que Pascal ait songé plus tard, après sa conversion, à réparer le tort qu'il avait fait à Jacqueline. Il ne se contentait pas d'abonder dans son sens, il s'y entêtait : ce sont là les caractères qu'il a apportés à sa discussion contre les Jésuites.

Un écrivain distingué, un critique littéraire, éminent et exercé, que recommandent d'excellents travaux sur Pascal, M. l'abbé Maynard pense que depuis le milieu du dix-septième siècle, l'Église n'a plus trouvé dans les travaux dévoués, courageux et intelligents des Jésuites le secours et les avantages qu'elle en tirait auparavant. Il attribue ce résultat aux Pro^ vinciales et à leur retentissement immense. Je ne discuterai pas cette opinion, mais il est certain que Pascal donna à toutes les haines qui jusqu'alors n'avaient eu pour s'assouvir que les plaidoyers d'Arnauld et de Pasquier, V Histoire de De Thou, et les diatribes protestantes, un aliment accessible désormais à tout le monde. Il habilla d'apparences raisonnables et plaisantes toutes sortes de fantômes et en peupla les imaginations. Si les philosophes ont beaucoup surfait le

chef-d'œuvre, si les Petites lettres sont uniformes et d'une lecture assez insipide lorsqu'elles ne s'adressent pas à la passion et qu'on veut lire le volume tout d'une haleine, il n'en est pas moins vrai qu'il s'y trouve plus d'un trait devenu populaire ; l'impression qu'elles ont produite, d'ailleurs, est entretenue et réveillée avec soin par tous ceux qui ont intérêt à attaquer la puissance de l'Église. Tous, en effet, ne font que répéter les Provinciales. Us déplorent toujours la corruption systématique de la morale et des dogmes du christianisme, sur les ruines duquel le Jésuitisme veut établir sa domination. A quoi bon s'arrêter sur le fond même de cette thèse ? Ceux qui y insistent le plus vivement ne s'inquiètent pas beaucoup de sa vérité. De nos jours ils la dépouillent volontiers, et pour cause, des grâces du langage, des finesses de l'esprit, de l'éloquence du discours : mais le concert de louanges dont ils environnent le pamphlet de Pascal, la place éminente et assez exagérée qu'ils lui donnent dans notre littérature, aident à prolonger et à perpétuer son influence. La curiosité qu'on a soin d'entretenir est assez vive d'ailleurs pour que chacun prenne au moins une connaissance superficielle du prétendu chef-d'œuvre. Si on ne le lit pas en entier, on en lit assez pour être pénétré du venin qu'il renferme. On a beau être prévenu, savoir que l'écrit est passionné et mensonger, on en garde quelque chose... Basile a raison, sa maxime vaut une vérité.

Les réfutations ne manquent pas, il est vrai, mais toutes supposent la lecture préalable des Petites lettres; les matières que ces dernières traitent ne sont pas assez familières aux lecteurs pour qu'ils retournent à la réfutation, qui les avait envoyés au chef-d'œuvre. De nos jours, on a voulu éviter un pareil inconvénient, et on a essayé de lier la réfutation au texte même des Provinciales. Je crois que la critique catholique a lieu de s'applaudir d'avoir mené à bonne fin cette en-

treprise et de n*y avoir négligé aucune des précautions qu'on doit toujours garder en abordant et surtout en reproduisant les sophismes passionnés d'un écrivain de génie comme Pascal. Il s'agissait d'abord de donner une leçon correcte des Petites lettres. M. l'abbé Maynard a apporté à celte partie du travail le respect qu'on doit aux maîtres dans l'art d'écrire. Il s'est attaché à reproduire l'édition de 1659, la dernière à laquelle Pascal ait mis la main, et l'a accompagnée des variantes offertes parles éditions précédentes. Ce texte est précédé d'une introduction générale, où sont racontées avec clarté l'histoire des origines du Jansénisme et celle de tout le bruit que firent les Provinciales. Des introductions particulières à plusieurs des lettres instruisent le lecteur des faits et des matières dont parle Pascal. Quelques-unes de ces introductions sonthistoriques, comme celle sur le procès d'Arnauld et sur la conférence de Bourg-Fontaine. La plupart sont théologiques et exposent les diverses questions de morale et de dogme que Pascal a travesties ; elles traitent de la grâce, du probabilisme, de la morale relâchée, de la direction d'intention, des doctrines jansénistes sur les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie et enfin de la fameuse question de fait, qui a été la citadelle de Port- Royal. Le travail est terminé par un appendice contenant l'histoire des dernières luttes de Pascal et un dictionnaire biographique des auteurs attaqués dans les Provinciales. Tous ces éclaircissements sont nécessaires pour conduire le lecteur au milieu des questions ardues dont se jouent les Petites lettres. Mais après tant de précautions le Critique ne l'abandonne pas encore aux artifices de Pascal. Les introductions établissent la vérité sur les matières débattues ; il restait à nwntrer comment les Petites lettres ont travesti celte vérité. M. l'abbé Maynard a rempli cette tâche en accompagnant le texte de notes nombreuses, où sont rétablies les citations sur lesquelles

Pascal appuie ses invectives. C'est la partie irréfragable de la réfutation. 11 est impossible en la suivant de ne pas être confondu des falsifications et de l'effronterie de Pascal. A chaque instant il détourne les textes de leur sens véritable, il les travestit, il en retranche la partie essentielle, il fait les confusions les plus étranges et les moins involontaires, et n'a pas honte souvent d'attribuer aux auteurs qu'il bafoue les sentiments qu'ils condamnent expressément. Il y a longtemps qu'on sait que l'exactitude n'est pas entrée dans les scrupules de l'auteur des Petites lettres; et les admirateurs se sont évertués à rejeter tout le tort sur Arnauld et Nicole, qui fournissaient, assure-t-on, les textes que Pascal mettait en œuvre. Ces fournisseurs de textes ne suaient pas à la peine : ils empruntaient leur science aux pamphlets protestants, à la Théologie morale des papistes de Calvin et surtout au Catalogue ou Dénombrement des traditions romaines que Dumoulin avait composé d'après cet ouvrage. Les Jansénistes se contentaient de choisir parmi ces citations faites par Calvin et Dumoulin celles qui étaient attribuées aux écrivains de la compagnie de Jésus. Que deviennent alors les assurances réitérées de Pascal, qu'il n'a rien cité sans vérifier lui-même le contexte ? Que deviennent ses protestations devant Dieu qu'il n'y a rien, qu'il déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité, qu'il a toujours pris un soin très-particulier non-seulement de ne pas falsifier, ce qui serait horrible, dit-il, mais de ne point altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage ? Avec toutes ses protestations si précises et si redoublées, Pascal mentait. On le savait déjà. M. l'abbé Maynard marque la quantité et la qualité des mensonges. C'est quelque chose, et cela ne laisse pas que d'être utile.

Les diatribes de Pascal cependant, malgré toutes les réclamations qu'elles avaient déjà suscitées, ont gardé du crédit

sur beaucoup d'esprits plus ou moins passionnés; l'ignorance des choses et du gouvernement de l'Eglise est telle, que des lettrés se sont imaginé que ces pamphlets d'une si belle réputation littéraire avaientdûmodilierquelque chose aux enseignements ecclésiastiques. Parce que Pascal mentait avec grâce , on se persuade que la doctrine du probabilisme a été abandonnée; un philosophe libéral, entre autres, a été étonné de découvrir que cette doctrine était toujours reçue et enseignée dans les séminaires de France ; il s'est scandalisé de voir que des docteurs probabilistes , comme le bienheureux Théophile de Corte et saint Alphonse de Liguori, avaient du crédit dans l'Eglise : et « comme, ajoute-t-il, M. le cardinal Gous- « set, dans un livre où se révèlent une érudition étendue, un « sens pratique très-exercé et un grand esprit de véritable to- « lérance, s'attache évidemment à marcher sur les traces de « saint Alphonse de Liguori, » il conclut avec logique qu'une bonne édition des Provinciales ne serait pas hors de propos. M. l'abbé Maynard la donne : M. Jules Simon se déclarera-t-il satisfait ?

C'est en effet à Pascal qu'en appellent tous les ennemis nonseulement des Jésuites^ mais de l'Eglise entière. Ils rendent justice à l'érudition, au sens pratique, à l'esprit de tolérance de la théologie catholique. Toutefois, si elle voulait se conformer aux Petites lettres, elle atteindrait une perfection qui lui reste inconnue, et elle conquerrait des suffrages qu'elle n'a pas encore su se concilier. Si on avait besoin de montrer les liens qui unissent le Jansénisme à l'hérésie et à l'athéisme, dont Pascal avait cependant une si grande horreur, il ne faudrait pas d'autre témoignage que les applaudissements donnés à la théologie et à l'œuvre capitale du Jansénisme.

Dès les premiers jours le caractère de ces applaudissements était marqué. Au milieu de l'éclat extérieur et grandiose du

règne de Louis XIV, il ne faut pas oublier, en effet, le désordre qui déjà en secret attaquait et consumait les forces vives de la société. Les plaies de l'Eglise n'avaient point été guéries en France. L'admirable floraison des saints des premières années du dix-septième siècle avait pu faire espérer aux plus clairvoyants, qu'on allait voir renaître le règne de saint Louis ; mais tout avait tourné promptement au bel esprit et au beau goût littéraire. L'hérésie huguenote était vaincue, la matière propre à l'hérésie subsistait toujours. Le libertinage d'esprit était fréquent, et après que les simagrées calvinistes furent passées de mode, il inclina vers l'athéisme. La secte des athées était nombreuse sous Louis XIV ; elle préludait au Temple, sous les auspices des princes de Vendôme, aux orgies de la Régence ; avec Molière et La Fontaine elle avait jeté un assez vif éclat au milieudes splendeurs du grand Roi, et tous les joyeux amis de Ninon la propageaient ardemment. Elle existait, elle était même déjà puissante et redoutable sous le règne de Louis XIII. Le P. Mersenne, en 1623, comptait 60,000 athées en France, dont 50,000 à Paris, qui commençait ainsi son rôle d'initiateur des révolutions.

Pour n'avoir pas autant de génie ou de grâce que Molière et Saint-Evremond, ces athées n'en étaient pas moins actifs,redoutables, spirituels et habiles à séduire les esprits. Le P. Garasse répandait contre eux les ardeurs d'un zèle qui pouvait n'être pas d'une littérature exquise, que Pascal a tourné en ridicule, mais qui est resté légitime, bienfaisant et digne de respect. Les hommes sérieux ne doivent pas juger de toutes choses selon la perfection de la rhétorique. C'est à ce ferment d'hérésies, de philosophie etde débauches que s' aâresBerenihs Provinciales. Pascal put-il s'y méprendre? on le dit. Comment le croire ? il fut seulen tout casàse faire illusion. Enattaquantla Compagnie de Jésus, il attaquait l'Eglise: et par une singulière rencontre,

les faits qu'il reprochaitaux Jésuites étaient mis en pratique par ses propres amis : c'étaient les Jansénistes, en effet, qui corrompaient la morale et la vérité et qui cherchaient de la sorte à asseoir leur domination. Nous n'avons pas à relever tous les artifices de sévérité et de condescendance avec lesquels ils s'emparaient de l'esprit des femmes, ni les ménagements qu'ils gardaient pour les hommes en crédit et en position de donner quelque renom à la secte. Nous ne discuterons pas la réalité de la Conférence de Bourg-Fontaine et du projet de Saint-Cyran et d'Arnauld d'Andilly de ruiner tout à fait TÉglise en France et de l'attaquer en éloignant les âmes de la pratique des sacrements. Il y avait là toutàla fois un aveu de la force mystérieuse qui se propage dans l'Eglise par ces canaux divins, et la tentative la plus diabolique qui ait jamais été entreprise contre la vertu de Jésus-Christ. Pascal s'est beaucoup scandalisé de la publicité donnée à cet infernal projet; il le désavoue et le nie ; généralement, cependant, on trouve les preuves de la Conférence de Bourg-Fontaine sérieuses ; la plus forte est que tous les desseins qu'on accuse les affiliés d'y avoir agités ont reçu un commencement d'exécution. C'est un fait notoire que les directeurs jansénistes tendaient par toutes sortes de scrupules et de prétextes à détourner les âmes de l'habitude des sacrements. Le livre d'Arnauld : De la fréquente communion^ pourrait être intitulé : Contre la fréquente communion ; et toutes les discusions sur la grâce allaient toujours à anéantir la liberté de l'homme et à le convaincre de l'inutilité de tous les efforts faits pour son salut. Les résultats furent immédiats : ils confirmèrent un grand nombre dans leurs désordres, ils donnèrent prétexte à tous les esprits emportés de se satisfaire désormais sans contrainte et sans se soucier des jugements de Dieu, qui, selon les nouveaux docteurs, étaient inévitables en dépit des luttes, des prières ou des

crimes des hommes. Nous avons à ce sujet entre les mains un document assez curieux : c'esl une lettre de Madame de Choisy , écrite en décembre 1655, un mois à peine avant la première Provinciale. La lettre est inédile, elle mérite la publicité (1).

Madame de Choisy était une femme de mérite, dont on citait beaucoup la grâce du commerce épistolaire bien qu'elle ne sût pas l'orthographe. Elle était sur un pied de considération à la cour qui lui permettait de dire à Louis XIV encore jeune, que s'il voulait causer avec elle une heure par semaine, elle lui apprendrait à devenir honnête homme : personne ne trouvait à redire à une pareille prétention. Sans nous étendre sur Madame de Choisy, nous pouvons dire qu'elle a toujours donné des marques d'un bon jugement et d'un esprit solide. En parlant de son fils, l'abbé de Choisy, M. Sainte- Beuve a critiqué cette sagesse de la mère et en a cité plusieurs maximes et conseils de morale qui paraissent plaisants aux humeurs indépendantes d'aujourd'hui. Il reste toutefois à examiner si la soumission et le respect envers les grands, que Madame de Choisy recommandait à son fils, ne sont pas plus conformes à la raison que l'indépendance farouche, saugrenue et orgueilleuse dont on se targue volontiers de nos jours.

Madame de Choisy était liée avec Madame de Sablé. Celleci, après beaucoup d'aventures, s'était jetée dans la dévotion de Port-Royal ; elle y mêlait de son chef toutes sortes d'excentricités de gourmandise, de paresse et de crainte de mourir les plus folles du monde et dont Tallemant des Réaux

(1) Nous parlions ainsi en 1862. En 1864, M. Cousin (Madame de Sablé) a reproduit cette lettre de M™» de Choisy en l'abrégeant un peu ; M. Amédée Roux Ta donnée en entier en 1858 [Lettres du, comte d'Âvaux à Voiture); enfin, M. Crétineau-Joly {^'Église romaine devant la Révolution), a donné, en 1859, une nouvelle édition très-fautive de la même pièce qu'il dit adressée à Madame de Sablé.

fait des gorges chaudes. Elle passait son temps à chercher et à essayer des recettes pour des bouillons, des eaux et des élixirs destinés surtout à prolonger sa vie. On a d'elle, à la Bibliothèque impériale, plusieurs portefeuilles remplis presque uniquement de ces belles fantaisies ; elle avait légué le tout à son médecin, qui, avec Port-Royal, partagea sur la fin de sa vie toutes ses affections. Elle les avait ardentes. Madame de Choisy, qui avait formé avec elle amitié aux Carmélites, où se rencontraient alors toutes les personnes de piété, Madame de Choisy ayant mal parlé d'Arnauld, la Marquise de Sablé s'emporta vivement ; Madame de Choisy, après avoir cherché à raccommoder les choses, fit ses plaintes à une amie commune^ Madame de Maure, autre extravagante qui avait une grande réputation de bel esprit et avait brillé au milieu des cercles de la Fronde, dans la familiarité de Mademoiselle et dans celle de Madame de Longueville. Voici la lettre que Conrart nous a conservée :

Page 1