‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 27 sur 29 · ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV

Le dix-septième siècle a des attraits, je ne les nie pas. 11 a de l'éclat, de la gloire, de la ciyilisation et de la politesse, un langage exquis et de l'esprit infiniment ; il a aussi des vices. Ses mœurs laissent à désirer. Je suis loin de les croire aussi mauvaises que pourraient le faire supposer certaines relations de la cour et des courtisans : les écrivains de nos jours se trompent assurément quand ils interprètent au plus mal des discours et des manières d'être qui n'étaient que des modes et n'avaient pas même les apparences vilaines qu'on suppose aujourd'hui. La masse de la nation était honnête, les ménages chastes et les principes de la foi mis hautement en pratique. Les désordres appartenaient à la jeunesse d'ordinaire. Les fragiUtés étaient considérées pour telles. C'était l'âge, l'entraînement des plaisirs et les erreurs de la vie qu'on suivait et qu'on accusait : on n'agissait pas par principes; la corruption des mœurs atteignait rarement à l'esprit. Madame de Choisy parle de l'embarras et du malaise des libertins, plus étonnés que des fondeurs de cloches, dit-elle, quand Pâques arrivait. Cet étonnement et cette honte éprouvés par les plus aimables et les plus répandus s'aidaient

de la coutume dans les consciences. Malgré tant de littérature et de poésie, malgré tant de peintures et de sculptures dont le monde était gorgé pour ainsi dire depuis la renaissance, Tatmosphère où il vivait restait chrétienne ; l'esprit chrétien était le plus fort ; il réglait la vie et les mœurs. C'était une honte de s'affranchir de ses règles. Les applaudissements que pouvait rencontrer une vie mauvaise unie à la gloire ou à la beauté étaient toujours fugitifs; au milieu de leur fracas, on sentait encore qu'on violait la règle et on en rougissait. On soupirait après un moyen de concilier sa faiblesse et sa foi. Madame de Montespan se trouvait offensée qu'on la crût capable de tout mal parce qu'elle vivait dans l'habitude du péché : malgré le triomphe de son scandale et de sa gloire, elle eût voulu être exacte aux règles de l'Église. Elle en pratiquait les observances. On sait dans quels exercices de piété elle passa les dernières années de sa vie. Le bon Dieu n'abandonne pas ceux qui dans leurs désordres se souviennent encore de lui.

Lesimpressionsdepiété, plus ou moins combattues par le bruit de la jeunesse et des plaisirs, vivent dans presque toutes les âmes au dix-septième siècle : les occasions du mal, si fréquentes dans le grand monde, sont rares ou inconnues quand on s'éloigne de la cour et des courtisans. Une nation aux mœurs intègres vit de la vie et dans la pratique de la foi. Les plus beaux exemples de mortification et de dépouillement de la nature abondent. Le monde même, où tant de scandales éclatent, a des intelligences et toutes sortes de relations avec les couvents : il leur donne ses filles, quelquefois même ses héroïnes ; il s'appuie sur ces asiles de la piété, et je ne sais pas s'ils ne concourent pas pour beaucoup à l'éclat, àlagloire, à l'esprit, à la grâce de l'époque entière. Nos historiens, il est vrai, négligent beaucoup cette partie sérieuse des mœurs du

LES NIÈCES DE MAZARIN. 21 i

dix-septième siècle. Les documents de toutes sortes, mémoires, histoires, lettres, biographies qu'on recherche, compulse, met au jour ou compose, sont toujours à la gloire de quelque Tice ou de quelque honte. Si toutes ces publications ne peuvent donner un tableau complet du dix-septième siècle, elles contribuent au moins à manifester l'esprit, le goût et les tendances du dix-neuvième. Il aime sans doute ce qu'il célèbre avec tant de complaisance : la légèreté des mœurs, l'oubli de la foi et les pires scandales. 11 ne tient même pas toujours à ce que tout cela soit relevé d'esprit ou de beauté : la honte suffit. L'oubli des devoirs les plus saints donne du piquant à la physionomie, de la joie à l'esprit et de la noblesse au caractère. Si Madame de Longueville eût été plus sage, aurait-elle tant de charmes aujourd'hui? Et les philosophes qui célèbrent quelque part la force dans la beauté, n'ont-ils pas un goût marqué pour la fragilité des mœurs et du caractère? Toutes les héroïnes, dont la vie a été fâcheuse trouvent des chevaliers ; il y a tout un peuple d'érudits que la mauvaise odeur affriande. Le bon M. Walkenaër, qui a célébré Madame de Sévigné, n'était pas de ce siècle : pour plaire aujourd'hui, il faut d'autres ragoûts que la tendresse maternelle, le souci de payer ses dettes, la fidélité à tous ses devoirs, une beauté reconnue, un esprit merveilleux et un style incomparable même à cette époque de tant de goût et d'esprit.

Les philosophes et les érudits peuvent ne pas être l'expression des opinions de leur temps, et on est quelquefois en droit de les soupçonner de n'avoir rien d'humain. Ils vivent dans les espaces de la fantaisie et du temps passé, et ne sont pas toujours à l'unisson des autres hommes. Les écrivains qui vivent dans une communication quotidienne avec le public, ceux qu'on appelle les publicistes et qui s'occupent des

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intérêts du peuple, de la police des Etats et de leur prospérité, ne dédaignent pas de recueillir les souvenirs des dames légères du temps passé ; l'un d'eux a composé un volume de notices biographiques sur les nièces de Mazarin (1). Sa sympathie pour ces filles d'Italie transplantées en France par le génie de leur oncle, a rencontré celle du public et trouvé de l'écho dans la presse ; l'écho, on le sait, est un phénomène d'acoustique qui tient à la position de celui qui parle.

Tout en diCCueiWdiniles Nièces de Mazarin avec son plus doux sourire, le Journal des Débats , a protesté un peu au nom de la morale ; mais le Siècle, qui n'a jamais, eu de malice et dont l'innocence est connue, jure ses grands dieux que cela forme « un beau livre, » contenant « des portraits charmants dont ce l'aspect attirera toujours celui qui aime à surprendre dans t( les traits des originaux la physionomie du siècle où ils ont (c vécu. »

Ces nièces de Mazarin sont au nombre de sept. Trois ont laissé un nom honoré; elles ont vécu d'une vie honnête, attachées à leurs devoirs, remplissant dignement leur rôle, et fidèles toujours aux pratiques de piété ; l'une d'elles fut souveraine et régente d'un Etat indépendant. Cinquante pages suffisent à leur biographe pour raconter les histoires de ces nièces sages. Les quatre autres assez folles ont scandalisé le inonde et jeté leurs bonnets par-dessus les moulins ; elles se sont mises assez outrageusement au-dessus des lois de la morale et même de la bienséance ; elles ont quitté à la fois l'honneur et la pudeur, se sont mêlées aux intrigues, livrées aux vices les plus grossiers, plongées dans l'ivrognerie, hantant des débauchés de la pire espèce, que l'historien trouve aimables et qui sont repoussants : celles-là sont des grâces,

(0 Les Nièces de Mazarin, par M. Amédée Renée.

des divinités; on ne saurait trop s'étendre sur leur compte, et le volume est consacré à les célébrer. Mazarin aurait droit de se plaindre. Juslifierait-on l'historien en disant que le vice, dans le monde, tient plus de place que la vertu? M. Amédée Renée ne se contente même pas de cette part du lion ; il cherche à élever des nuages sur la vertu jusqu'ici incontestée de ses plus vertueuses héroïnes. Si le prince de Conti était jaloux de sa charmante et pieuse femme, l'historien du dix-neuvième siècle prétend qu'il avait bien ses raisons. 11 n'y a rien dans l'histoire comme dans la vie du monde, de plus détestable que cette tournure d'esprit qui interprète tout à mal et voit de la honte dans tous les ménages. Je n'insisterai pas pour défendre l'honneur de la princesse de Conti. Son historien se garde d'articuler ses soupçons, il se contente de les insinuer. C'est une mode d'esprit qui a succès dans les mauvaises compagnies, où l'on se plaît à décrier la vertu des femmes. C'est du commérage, et ce n'est pas de l'histoire.

Madame de Conti, veuve à vingt-neuf ans, morte à trentecinq, a vécu dans les exercices de la plus haute et de la plus sincère piété. Malheureusement, comme tant d'autres grandes dames du dix-septième siècle, elle se laissa séduire aux austérités du jansénisme et entra assez avant dans les intérêts de Port-Royal. Le Nécrologe fait son éloge et aussi son histoire ; il raconte même sa conversion, et il y met une certaine façon. M. Amédée Renée a cru ce Nécrologe. H n'est pas seul à y avoir confiance. MM. Cousin et Sainte-Beuve le considèrent comme pur évangile, ou peu s'en faut. Ils ignorent qu'à Port-Royal on goûtait les romans ; Racine accuse les solitaires d'avoir voulu voir le volume où Mademoiselle de Scudéry décrit leur vie. Ces hommes vertueux ne se contentaient pas d'aimer les romans écrits à la gloire de leur secte, ils avaient

assez d'esprit pour en composer. Madame de Conti a été un thème. MaisCosnac, dont les Mémoires d'ailleurs n'ont pas une grande importance (1) et qui vivait dans l'intimité de l'hôtel Conti, rectifie au moins Port-Royal et ne laisse pas la possibilité de croire au coup extraordinaire de la grâce, qui, selon le Nécrologe, aurait changé brusquement et sans préparation le cœur de Madame de Conti. La vie de celte princesse est une : toujours digne, un peu fière même, elle repousse avec une hauteur et un éclat, qui ne permettent pas de croire aux insinuations de son historien sur M. de Vardes, les hommages encore naïfs et innocents du jeune roi Louis XIV. La règle de vie austère adoptée par cette pieuse princesse, sa dévotion rigide, ses pratiques ardentes de charité n'étonnèrent point ceux qui avaient connu sa jeunesse. Toutefois, sa piété et sa vertu n'avaient pas jeté d'abord l'éclat qu'elles eurent dans les derniers temps. On peut en croire Cosnac sur la manière dont cette vie plus parfaite fut introduite à l'hôtel Conti. Il ne montre pas la princesse illuminée tout d'un coup et amenant ensuite son mari aux sévérités de la vie qu'ils embrassèrent. Ce fut le mari, au contraire, qui, touché durant une courte maladie, ouvrit le premier son cœur et y rappela des sentiments de piété qu'il avait connus naguère. 11 se complut dès lors à des entretiens spirituels qui touchèrent bientôt aussi l'âme de la princesse et y éveillèrent une ferveur nouvelle : Madame de Motleville remarque que « la princesse de Conti suivit son « mari dans le chemin austère de la plus sévère dévotion. »

Pourquoi tant d'historiens, peu disposés à se fier aux miracles dont l'Église approuve le récit et qu'elle regarde comme des preuves éclatantes du mérite des serviteurs qu'elle canonise, croient-ils si facilement aux imaginations et au merveilleux de Port-Royal?

(I) Voir la notice suivante.

Ce ne sont pas seulement les mœurs des honnêtes femmes que certains écrivains se complaisent à décrier : ils aiment à critiquer les dévots et s'appliquent à faire ressortir leurs travers. On ne peut pas dire que la conduite du prince de Conli ait eu l'unité de celle de la princesse. Susceptible de vifs sentiments de foi et de piété, ce prince livra une partie de sa jeunesse à des plaisirs et des aventures, dont les Mémoires de Cosnac donnent des détails aussi peu curieux que mal édifiants. Une fois marié, il n'entra pas tout de suite dans la vie austère qu'il embrassa quelques années plus tard, et dont la première origine ne saurait être reportée plus tôt qu'aux années J656 ou 1657. Le prince s'était marié au mois de février 1654; et les Mémoires de Cosnac nous le montrent, l'hiver suivant, courant les comédies et se masquant à Nîmes et à MontpeUier. Durant le court séjour qu'il avait fait à Paris à l'occasion de son mariage, il avait rencontré Madame de Sévigné chez Madame de Montausier et avait fort goûté l'esprit et la grâce de l'aimable marquise. Parti ensuite pour commander en Catalogne, le prince fit route avec Bussy- Rabutin. La « belle cousine » du comte deRabutin fut un thème charmant de conversation. On connaît l'esprit de Bussy, et on sait aussi le travers de Madame de Sévigné que la chaleur de la plaisanterie emporte , dit un contemporain, qui reçoit tout ce qu'on veut lui dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé, qui répond et croit qu'il y va du sien à aller au delà de ce qu'on lui a dit. Bussy s'accommodait de ces libertés, et l'on sait combien s'en ressentent ses badinages avec sa belle cousine. En passant à Montpellier, il lui écrit, au mois de juin 1654, et je ne sais s'il dépasse cette fois la mesure de la politesse et de la grâce : ce J'ai bien c( appris de vos nouvelles. Madame ; ne vous souvenez-vous « point de la conversation que vous eûtes chez Madame de

« Montausier avec M. le prince de Conti, l'hiver dernier? Il « m'a conté qu'il vous a voit dit quelques douceurs, qu'il vous (( avoit trouvée fort aimable et qu'il vous en diroit deux mots « cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle cousine ; telle dame « qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse, et qui ce peut résister aux finances du Roi ne résiste pas toujours aux « cousins de Sa Majesté. De la manière dont le Prince m'a « parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné pour c< confident ; je crois que vous ne vous y opposerez pas, sac( chant comme vous faites avec quelle capacité je me suis « acquitté de cette charge en d'autres rencontres. Pour moi, « j'en suis ravi, dans l'espérance de la succession : vous m'enc( tendez bien, ma belle cousine... » M. Amédée Renée s'arrête à ce membre de phrase, et il ajoute d'un style discret et venimeux : a Cela pouvait n'être, à tout prendre^ de la part « du prince, qv!\m reste d'habitudes frivoles, un badinageque (( l'officieux Bussy hUerprète selon ses désirs. » Peut-on empoisonner de la sorte un badinage permis et ne contenant après tout rien qu'un hommage à l'esprit et à la beauté d'une femme honnête ? Pourquoi l'historien ne cite-t-il pas la lettre entière, pour montrer que, malgré toute sa liberté, «l'officieux Bussy» badine et n'interprète rien à mal? Quelques mots significatifs d'ailleurs précèdent dans la prose de M. Renée cette citation si savamment coupée. L'historien, après avoir parlé de la dévotion du prince de Conti, continue, et la sagesse s'exprime par sa bouche : « Cependant, il semblerait que ni «la dévotion, ni le mariage, ne triomphèrent d'emblée des «habitudes galantes du nouvel époux. » Les habitudes galantes, on le sait, n'avaient rien à voir avec Madame de Sévigné, et quant à la dévotion du prince, elle n'était pas encore née en 1654. M. Amédée Renée pouvait s'en convaincre facilement ; mais on est si heureux de faire la figue à la dévo-

tion, qu'en vérité on a raison de ne pas s'arrêter aux dates qui pourraient troubler ce plaisir des délicats.

Les nièces de Mazarin furent pour ainsi dire élevées avec Louis XIV : on sait l'opinion de Fléchier sur les avantages que le commerce des dames peut offrir aux hommes pour les civiliser, les polir, les rendre honnêtes, pourvu que les dames soient honnêtes elles-mêmes et qu'on prenne d'ailleurs de sages précautions. Ces précautions furent-elles gardées auprès du jeune roi? et le commerce habituel de jeux qu'il forma avec les demoiselles Martinozzi et Mancini fut-il un danger pour lui? Y trouva-t-il, au contraire, les avantages que Fléchier énumère ? 11 est certain qu'une de ces filles, la moins belle, exerça sur le Roi une influence que la Reine et le ministre eurent peine à combattre. Outre son peu de beauté, Marie Mancini montrait un esprit emporté et une certaine perversité de caractère, qui avaient engagé sa mère à supplier le Cardinal de ne pas chercher à la produire dans le monde. Mazarin n'écouta pas ce vœu maternel ; etlorsqu'Olympe, d'une beauté médiocre et d'un commerce agréable, avec qui le Roi avait des privautés d'enfant et de certaines habitudes que Ton cherchait bien à faire remarquer à la Reine et qui ne l'inquiétèrent jamais, fut mariée au comte de Soissons, Marie Mancini fut introduite à la cour. Les romanciers et les historiens ont assez parlé de ce personnage et de son aventure pour qu'il soit inutile d'entrer dans les détails. On sait la passion qu'elle excita dans le cœur du Roi, la conduite de la Reine et de son ministre, la victoire que Louis XIV remporta sur luimême. Comme les historiens d'aujourd'hui ne veulent voir dans l'histoire que des hontes, M. A. Renée suppose au ministre toutes sortes de mauvais sentiments. Peut-être avaitil joué un peu trop avec le feu ! M. A. Renée assure qu'il ne s'opposa au triomphe de sa nièce qu'à cause du caractère em-

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porté et orgueilleux de celle-ci, qui excitait le Roi àTindépendauce vis-à-vis de la Reine et vis-à-vis du tout-puissantministre. Suivant l'opinion commune des sages contemporains, M. Renée suppose encore que c'est à son amourette pour Marie Mancini que Louis XIV doit sa grandeur. L'amour ouvre l'esprit des jeunes filles, on le sait et la chanson le dit. Selon M. Renée, il ouvre aussi celui des rois ; et l'honneur de tout ce que l'histoire admire en Louis XIV, doit être reporté à Marie Mancini. L'historien abonde dans ce sens; il signale c< l'esprit inculte » du Roi ; il le dépeint à vingt ans « ignorant, sachant danser, « s'habiller et briller dans les carrousels , sans avoir l'idée « d'autre chose. » Surtout il le blâme et le raille de ce qui fait vraiment sa grandeur, de son amour et de son respect pour sa mère.

En même temps il parle des mœurs du jeune prince : elles étaient, dit-il, déjà fragiles et corrompues. Il reprend les fagots de Saint-Simon et de la Princesse Palatine, qui se complaisaient aux récits de la légende galante et qui assurent que le Roi, dès dix-huit ans, avait été perverti par une vieille femme de chambre borgnesse. M. Renée ajoute, sans alléguer une seule preuve , une fille de jardinier. Le vrai jour de l'histoire renvoie tous ces fantômes dans l'ombre. Aucun contemporain n'a parlé de ces désordres. Madame de Motteville est un témoin sérieux, inteUigent et avide de toutes les actions du Roi. Elle se tait de ces vilaines et basses galanteries prêtées gratuitement à la jeunesse de Louis XIV ; il est même impossible à un lecteur impartial qui étudie le commerce du fils et de la mère, tel que ce véridique et judicieux historien le montre, de ne pas croire à l'intégrité des mœurs du Roi jusqu'à son mariage. Madame de Motteville signale toutes les circonstances où il fut ému : la Reine la mit dans la confidence de ses efforts pour retenir ce

fils si cher au bord des abîmes où la nature et le péché portent la jeunesse. Nous avons dit un mot d'Olympe Mancini, il ne faut pas y revenir. Le Roi n'eut pas même à se combattre en cette circonstance. L'attrait qui le porta vers Mademoiselle Lamolte d'Agencourt fut plus vif, plus ardent, plus dangereux. Louis XIV eut besoin de se roidir contre luimême ; l'appui de sa mère ne lui fut pas inutile, ce 11 sentit « une si violente passion que le ministre en fut inquiet, dit « Madame de Motteville ; il ne voulut pas montrer ses sentice ments au Roi, mais il entra dans ceux de la Reine, à qui « cette inclination donna une extrême peur qu'elle ne le c( portât à offenser Dieu... ; elle le gronda fort. Le Roi reçut ce avec bonté et respect cette réprimande de la Reine; mais il ce lui dit tout bas qu'il la supplioit de ne lui pas montrer ce ce chagrin devant tout le monde, parce qu'elle faisoit voir ce par là qu'elle désapprouvoit ses actions... Cependant, cette ce passion prenant chaque jour de grandes forces, devint en ce peu de temps extrême. Le Roi un jour parla à Mademoice selle de la Motte comme un homme amoureux qui n'étoit ce plus sage ; il lui offrit même, si elle vouloit l'aimer, qu'il ce résisteroit à la Reine et au Cardinal... La Reine, qui étoit ce très-chèrement aimée du Roi son fils, sut par lui-même ce l'état de son âme, car la douceur et l'amour d'une si bonne ce mère l'obligèrent à une telle confiance envers elle qu'il ne ce put pas d'abord lui cacher ses sentiments... Cette princesse ce ne manqua pas de lui faire voir le danger où il étoit ce d'offenser Dieu : elle lui fit remarquer, à ce qu'elle me fit ce l'honneur de me dire, combien en peu de temps il s'étoit ce écarté des sentiers de l'honneur et de la vertu : et le Roi, ce touché d'un véritable sentiment de chrétien, dit lui-même ce à la Reine qu'il se sentoit tout à fait différentde ce qu'il avoit « accoutumé d'être et qu'il croyoit être obligé en conscience

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« de s'éloigner des occasions du crime. Cette résolution ne se « forma pas en lui sans peine; il gémil, il soupira, mais enfin « il vainquit. Il se confessa et pria lui-même la Reine que ce « pût être dans son oratoire, afin que personne ne le sût. « Puis il alla faire un petit voyage à Yincennes, où il remc< porta sur ses propres désirs une victoire plus grande et « plus louable que celle dont les plus vaillants se glorifient. « Je ne doute point, ajoute la bonne Motteville, que ce sacri- (c fice n'attire sur le reste de sa vie la bénédiction divine, et « que dans les mêmes occasions où sa vertu peut être afïai- (( blie par la perte de l'innocence, il ne reçoive une force « intérieure dont la source se trouvera dans cette première « grâce. »

L'aventure ne s'arrêta pas là tout à fait ; le Roi ne triompha pas du premier coup, mais enfin il triompha. Toute cette histoire est racontée par M. Renée sur le ton de persiflage singulièrement répugnant qu'il affecte vis-à-vis de tout sentiment de noblesse et de pureté. Dans cette lutte si simple et si digne d'Anne d'Autriche contre les passions du Roi, dans ce combat intérieur de l'adolescent qui ranime sa foi et demande le secours de Dieu pour combattre contre lui-même, l'historien voit d'une part une stupide soumission du Roi que Marie Mancini n'a pas encore éclairé, et de l'autre avec l'ignoble calcul de l'ambilion du Cardinal qui redoute une influence étrangère, une obéissance plus ignoble encore de la mère qui se prête à tenir son fils courbé sous le joug du ministre.

La lutte avec Marie Mancini fut plus longue et plus vive : ce n'était pas là simplement une surprise, une émotion subite et passagère. Une fille artificieuse et hardie s'était appliquée à se glisser dans l'âme du Roi; elle en avait étudié et en connaissait les faiblesses ; elle savait reprendre l'empire qu'on

luidisputait; il fallut recourir aux grands remèdes ; la main de la Reine ne les épargna pas. Le Roi les souffrit sans que son affection pour sa mère fût altérée; il s'affligea, il se plaignit non pas d'elle, mais avec elle ; elle fut son guide et son soutien ; elle admirait sa raison et son courage, et ne faiblissait pas devant l'attendrissement qu'il lui montrait. Cette voix maternelle, cette voix chrétienne du devoir, de la règle, du triomphe sur soi-même, l'emporta et fut seule écoutée. L'audacieuse Mancini murmurait en vain : Vous êtes roi, vous m'aimez, et je pars ! La raison du Roi et ses sentiments de religion lui montrèrent la vanité du faux bien qu'on lui arrachait, et, si douloureux que fût le sacrifice, il consentit à le faire et soumit sa passion et son attrait à la raison. R pleura beaucoup, et ne regimba pas une seule fois contre le joug que la main maternelle lui montrait et sous lequel elle lui apprenait à courber la tête. Le roi est bon, répétait Anne d'Autriche à ses confidentes, il est bon, il est raisonnable ! et tout en compatissant à sa douleur, elle admirait son courage et sa vertu. Quelle mère n'en ferait pas autant en pareille occurrence ? Il était le maître cependant ; il le savait, il le disait parfois ; mais son respect pour sa mère et sa fidélité aux leçons de sa jeunesse l'engagèrent à obéir. On aura beau dire , ce n'est pas quand les digues ont été une fois rompues que les passions d'un jeune homme se soumettent de la sorte et supportent cette intervention maternelle , que Louis XIV aimait et recherchait avec tant de respect et une conscience si alarmée du péril où l'âge mettait son âme.

Ce triomphe du Roi sur lui-même donne aux fêtes du mariage de Louis XIV un air de fête, un éclat et une grâce extraordinaires. La règle gardée, le devoir accompli, le joug imposé par Dieu et accepté, ont aussi leur poésie et leur gloire.

L'entrain et la joie du Roi à ces cérémonies, les témoignages de reconnaissance et de respect qu'il prodigue à sa mère, la franchise et l'impatience de son ardeur, tout cela n'a rien d'un libertin et contribue à affirmer la conclusion qu'on doit tirer des récits de Madame de Motteville. La joie si pieuse de la Reine, son attendrissement, son épanouissement si grand, si contenu, si bien offert à Dieu, tout en elle, dans cette occasion, indique le soulagement et le triomphe d'une mère chrétienne, reconnaissante et fîère d'avoir amené enfin la vertu de son fils à ce port béni du mariage? J'en appelle aux mères : y a-t-il une joie plus douce, plus vraie, plus digne de leur cœur ? et on comprend cet air de bonheur, cette paix incomparable débordant du cœur d'Anne d'Autriche et se répandant sur sa belle et majestueuse physionomie durant les fêtes du mariage de Louis XIV.

A propos des nièces de Mazarin, notre historien a bien trouvé moyen de parler de l'oncle, et naturellement il a embrassé les interprétations les plus vilaines et les plus basses des rapports d'Anne d'Autriche et du Cardinal. A l'en croire, le commerce scandaleux de la Reine et de son ministre est évident. Les preuves sont à faire hausser les épaules. Nous ne les discuterons pas. Mais avant de quitter M. Renée, nous permettra -t-on de donner un échantillon de ses éruditions? 11 comprend que le commerce honteux d'une dévote comme Anne d'Autriche avec un prêtre est difficile à expliquer. On a beau mêler la dévotion de la Reine de beaucoup de galanterie, quelque scrupule chiffonne encore l'historien; et il ne demanderait pas mieux que « de couper court au scandale » . Sur la foi de la Palatine qui avait vraiment bien de l'imagination, il propose de croire que le Cardinal et la Reine étaient mariés ; à ce sujet il fait briller son érudition : « Un cardinal n'est pas nécessairement prêtre, dit-il ; il y

a en a qui ne sont que diacres, ayant reçu les ordres « mineurs, mais non la consécration. Représentants de la « chrétienté tout entière, ecclésiastique et laïque, les car- « dinaux, par quelques-uns d'entre eux, correspondent à la (( partie laïque de la chrétienté : ce sont les cardinaux non « prêtres, simples diacres. Un diacrepeut se marier, en cesce sant, hien entendu, d'être diacre (le diaconat (1 ) n'étant pas (( indélébile) ; en lui aucun caractère n'interdit le mariage , « mais il est d'usage que les cardinaux, même diacres, ne « se marient pas. Ainsi Raphaël ne voulut point se marier, a et il se contenta de la Fornarina, parce qu'il avait l'espoir « de devenir cardinal. »

Il n'est pas d'usage que les écrivains, et même les historiens, se taisent de ce qu'ils ignorent, et en eux aucun caractère, hélas! n'interdit l'érudition. Mais M. Renée se place ici sur un terrain tellement primitif, que nous n'entendons pas y raisonner. Toutefois il faut encore une autre citation pour compléter l'histoire du diacre laïque. Les belles révélations que nous venons de reproduire se trouvent à la page 53 du volume de M. Renée; à la page 112, le diacre laïque, cardinal, marié et ayant cessé, bien entendu, d'être diacre, administre les derniers sacrements à la duchesse de Mercœur. C'est Gosnac, évêque de Valence, qui assista à cette mort , qui donne ce renseignement auquel on peut croire. Que devient le lecteur de M. Amédée Renée devant ces faits et ces théories? Pour l'auteur, qui se contente de ces éruditions, il se sauve à force de simplicité et ne s'aperçoit même pas qu'il patauge. Il reste imperturbable. Des renseignements qu'il a reçus de Rome, après l'impression de son ouvage, lui apprennent bien que Mazarin était prêtre, et lui] ouvrent les yeux sur la con-

(!) La parenthèse appartient à M. Renée.

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE,

clusion qu'il faut tirer de l'office accompli auprès de la duchesse de Mercœur. Néanmoins, l'énormité n'est pas telle au sentiment de l'historien qu'elle puisse l'obliger à se corriger et à recourir à un cai^ton ; il devine que le caractère de prêtre , dont était revêtu Mazarin, doit faire mettre au rang des fables son mariage avec Anne d'Autriche; il ne voit pas en quoi pèche sa note fabuleuse sur le diaconat.

Les Méinoues de Daniel de Cosnac sont, d'une assez triste lecture. Leur principal mérite est un certain caractère de vérité. Lauteur, quoiqu'il mette dans son récit un peu de la forfanterie gasconne qu'il a montrée toute sa vie, ne cherche pas à s'attribuer un rôle héroïque ; il raconte ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ce qu'il a senti. Les lumières qu'apporte son récit n'éclairent pas d'un beau jour quelques parties du règne de Louis XIV.

Le public possédait déjà les mémoires d'un prélat du dixseptième siècle : ils sont un juste scandale. Retz s'y montre avec un cynisme révoltant. Tout le feu de son esprit, la grâce de son langage et les belles aventures dont il se targue ne peuvent faire oublier sa robe de prêtre. La croix pastorale et le manteau de cardinal font un singulier effet parmi les incartades dont se vante le héros de la Fronde. Heureusement on peut hésiter à le croire. On sait qu'à travers sa narration animée et charmante, il n'est pas aisé de suivre le fil des événements : les coquetteries de l'écrivain , son besoin de se faire un rôle et de s'attribuer des combinaisons profondes, lui font à chaque instant fausser ou tronquer la vérité. La vérité de sa physionomie n'est pas plus assurée que celle des événements.

Retz paraît avoir composé le roman de sa vie tout aussi bien que le roman de la Fronde : évidemment il se vante, ou plutôt il se calomnie en ramenant toutes ses actions à un plan de conduite concerté et arrêté d'avance. Peut-on le croire lorsqu'il assure que, durant la retraite qui précéda son sacre, il avait pris la résolution de faire le mal par dessein : « ce qui, ajoute- t-il, est infiniment plus coupable devant Dieu, et plus avantageux devant les hommes. » Il ne voulait pas avouer et reconnaître que sa jeunesse lui eût jamais fait du bruit, selon l'expression de Madame de Sévigné. Si l'on n'avait pas ses Mémoires, on le prendrait pour un esprit inconstant, ayant de grandes qualités, avec plus de pétulance que de jugement, et des alternatives de piété et d'ambition. Il n'a pas voulu avouer cette mobilité de son humeur : il a préféré rejeter toute honnêteté et prétendre qu'il avait résolu de remplir exactement tous les devoirs de sa profession, « afin d'être aussi « homme de bien pour le salut des autres qu'il pourroitêtre « méchant pour lui-même. » Cette combinaison n'est-elle pas ingénieuse, trop ingénieuse même, et Retz aurait-il eu le front de soutenir devant le public une pareille chimère?

Ses Mémoires sont simplement une confidence. Comme Fléchier sur les Grands Jours, Retz a fait sur la Fronde une narration destinée à occuper les loisirs d'une dame^ et il s'applique surtout à piquer et à charmer la curiosité. Ce n'est pas un historien écrivant sous le contrôle et à l'intention de la postérité. C'est un homme d'esprit et d'imagination qui veut amuser. Cela diminue-t-il beaucoup l'odieux des actions qu'il s'attribue, et malgré toutes les broderies qu'il ajoute ne reste-t-il pas assez de fond pour scandaliser ? Ce qu'il faut remarquer, ce qui est un trait de caractère et une marque du siècle, c'est que si le cardinal de Retz se complaît dans des récits honteux ornés ou inventés, s'il y

apporte un esprit paisible et libre, sans souci, sans remords et sans regret même ; il ne nie pas, du moins, que sa vie ne fût mauvaise, et il ne conteste rien de la règle dont il s'est affranchi. Du reste, tout en violant les lois de son état et en étant loin de dissimuler les libertés qu'il a prises, il gardait néanmoins quelque contenance ecclésiastique. Il prêchait avec zèle, il s'occupait de bonnes œuvres, il remplissait effectivement les devoirs extérieurs de sa charge. Comme il veut montrer à toutes ses actions un dessous de cartes politique^ il assure que rien ne prévaut contre l'homme qui conserve du crédit dans son corps, et que cette maxime était la règle de sa conduite vis-à-vis du clergé. Par ce soin ou par des qualités meilleures dont il ne parle pas et dont il rougissait sans doute en écrivant, il avait gagné la bienveillance de son diocèse : il y était soutenu par la cabale des Jansénistes, et leur rigorism e ne s'alarmait pas de la légèreté de ses mœurs.

Rien ne nous révèle si les Mémoires de Daniel de Cosnac ont été écrits pour perpétuer les souvenirs de l'histoire ou pour satisfaire à quelque confidence particuhère. Ils n'accusent pas du moins les désordres du cardinal de Retz. Choisy insinue que Cosnac s'était jeté du côlé des affaires parce qu'il était trop mal fait pour prétendre aux intrigues d'amour. Cette remarque ne peut rien diminuer au mérite de notre héros. Les jambes cagneuses et la myopie extrême de Retz, sa malpropreté et sa maladresse invincibles n'en firent jamais un Adonis. Daniel n'était pas né au milieu des faveurs de la cour. Cadet de Gascogne, bien que d'une noblesse ancienne, il devait tout à la fois se proposer de jouer un rôle dans le monde et d'y faire fortune. 11 n'oublia jamais ce double but et le sut atteindre. Ses Mémoires nous apprennent comment, au dixseptième siècle, un prélat pouvait se produire et se soutenir. Décidé pour la carrière ecclésiastique moins par vocation re-

ligieuse qu'à cause de Texiguïté de son bien et pour éviter le malheur défaire^ comme son père, un séjour éternel en Limosin, il entra dans la maison du prince de Conti, par le conseil du duc de Bouillon et l'appui du duc de La Rochefoucauld. Simple bachelier de Sorbonne, tout jeune, et ne faisant que sortir du collège de Navarre, où il avait étudié, Daniel n'avait aucune fonction et pas plus de crédit ; aussi, à plusieurs reprises, eut-il la tentation de quitter la maison du Prince. Le malheur du Limosin, qui se présentait alors à son imagination dans toute son horreur, l'engagea à prendre patience et à dévorer ses ennuis. 11 aimait la cour et se sentait appelé à y faire figure. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir ses futurs succès, sinon le sentiment intime de sa valeur et surtout de son orgueil. Il se voyait au-dessous de deux ou trois abbés qui ne lui paraissaient pas avoir plus de naissance ni de mérite que lui, et il avait pour compagnons sept ou huit autres absolument sans mérite ni naissance. Le prince de Conti était alors le seul prince de la maison de France entré dans l'Église : et il ne faut pas s'étonner du grand nombre d'ecclésiastiques appartenant à sa maison. Lorsque, au temps des troubles, le prince quitta Paris (1652) pour aller conduire la guerre de Guyenne, Cosnac fut tout près d'abandonner son service ; il s'y trouva réengagé par la duchesse de Longue ville. 11 obtint alors quelques privautés, fut chargé d'une mission auprès du prince de Condé, et crut s'apercevoir en certaines circonstances que son esprit ne déplaisait pas à son maître. 11 commença d'es[)érer'par lui quelque grâce.

Les deux favoris du prince , qui gouvernaient alors sa maison, Barbezières-Chémerault et Sarrazin, étaient d'allures fort peu édifiantes et faisaient facilement entrer leur maître dans leurs plaisirs. Daniel de Cosnac assure que, pour lui, son humeur autant que sa profession l'éloignait de cette voie ;

la prudence aussi l'engageait à ne pas donner d'ombrage aux deux favoris. Il avait déjà ses entrées un peu plus libres et il était un peu plus considéré que les autres domestiques lorsque le prince de Conti tomba malade ; les deux favoris, plus assidus à leurs plaisirs qu'à leur fortune, s'éloignèrent volontiers de sa chambre. Daniel de Cosnac était trop maître de lui pour commettre une pareille faute, et le prince ne manqua pas de remarquer la différence de sa conduite. 11 prit le jeune de Cosnac pour confident du déplaisir que lui causait l'ingratitude de ses amis. Daniel naviguait modestement au commencement de cette faveur, et il redoutait singulièrement de« désobliger deux « hommes, qui, au premier jour, pouvoient, dit-il, se re- « mettre mieux que jamais dans l'esprit du Prince, w Aussi, sans vouloir l'atténuer, il se gardait de faire ressortir la mauvaise conduite de ses rivaux. Le Prince était léger , impressionnable, ardent et emporté à la satisfaction de ses désirs ; au fond son âme était tournée à la dévotion. La maladie lui fit faire de sérieuses réflexions, et il forma le projet de se conduire désormais conformément à sa profession, car, tout en prenant part à la guerre des Princes, il n'avait pas abandonné l'Eglise. Il passa les premiers jours de sa convalescence dans la prière, l'étude des Conciles et la lecture de l'Histoire ecclésiastique. Daniel , qui avait consacré beaucoup de temps à ces études et y était assez habile, c'est lui qui le dit, devint le confident de ces nouveaux plaisirs ; sa faveur et sa familiarité augmentèrent. S'il avait eu le moindre esprit de zèle et de piété, il eût pu profiter de celte bonne impression et travailler à retirer tout à fait son Prince du désordre ; mais plus amoureux de sa fortune que du salut des âmes, il s'appliquait surtout à ménager son crédit et ses rivaux, ne se croyant pas encore en position de ruiner ces derniers tout à fait. Ceux-ci, après avoir considéré le zèle du Prince comme une fantaisie

passagère, se \irent bientôt contraints, pour retrouver leur ancienne influence, de prendre un masque de dévotion ; mais ils s'appliquèrent et ils ne tardèrent pas à entraîner leur maître hors de la bonne voie. Toutefois, comme Daniel de Cosnac s'était bien conduit à leur égard dans le court moment de sa faveur, ils ne travaillèrent pas à le détruire. Il conserva même sans leur porter ombrage quelques privautés avec le Prince, et il essaya bientôt de son crédit contre Madame de Longueville elle-même; malgré elle, en efTet, il obtint la charge de maître de la chambre du prince de Conti.

Dans ce temps, où les représentants de l'autorité étaient entourés d'un profond respect, chacun était jaloux de leur rendre les moindres services. La personne la plus qualifiée de Fassistance, qui se trouvait à leur lever, avait droit de prétendre à leur donner la chemise. On sait l'aventure de Madame de Sévigné auprès du lit de Mademoiselle : on apporta la chemise, la Duchesse de Gesvres, arrivée après Madame de Sévigné et assise au-dessous d'elle, se leva pour ravir à la Marquise un petit honneur qui semblait lui venir tout naturellement; ne pouvant disputer au titre de duchesse et ne voulant pas rester en demeure, la Marquise suscita d'un signe la Duchesse d'Arpajon, qui prit rapidement la chemise et la présenta à la Princesse, laissant Madame de Gesvres, dégantée et toute déconcertée, debout sur l'estrade et couverte de la confusion qu'elle avait voulu imposer à une autre. Ces petits événements avaient lieu souvent autour du lit des princes, et ils n'ont pas toujours rencontré un peintre aussi excellent que Madame de Sévigné.

De pareils services, d'ailleurs, n'étaient pas laissés toujours à ceux que les circonstances amenaient au lever des princes et du Roi. Il y avait des gentilshommes dont la charge était de rendre ces offices, et dont la surveillance s'étendait sur tout

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ce qui se passait dans l'intérieur de la chambre : ils rendaient même des arrêts sur le règlement des difficultés qui pouvaient survenir, et fulminaient leurs sentences de dessus l'estrade du lit, qui était comme le tribunal de leur justice. Les Mémoires de Dubois (1) contiennent une sentence rendue ainsi par les gentilshommes de la chambre, à l'occasion d'un différend survenu entre les valets de chambre du Roi.

Ces charges de gentilshommes de la chambre des princes et du Roi n'étaient pas seulement recherchées à cause de l'honneur qu'elles apportaient : elles donnaient ouverture pour demander et obtenir beaucoup de grâces; c'était surtout ce que désirait Daniel de Cosnac. Dans la familiarité de commerce qu'entraînait sa charge, il sut augmenter et affermir son crédit. Bientôt il attaqua les deux favoris qu'il avait cru devoir longtemps ménager : on peut apprendre dans ses Mémoires la manière d'abîmer un rival qui se noie. Il est intéressant de voir notre héros guetter et saisir l'occasion ^ se jouer de Sarrazin, qui avait l'esprit le plus aimable du monde, le mettre hors de combat et le rendre incapable de devenir dangereux, éloigner ensuite Chémerault et lui avancer même cent pistoles pour le décider à quitter promptement une cour où l'on pouvait toujours craindre de le voir reprendre son influence. Plus tard, Cosnac en ruinera bien d'autres ; il les ruinera d'autant plus complètement qu'il ne paraîtra pas y songer. Il ne reculera devant rien, et cherchera même à glisser dans le cœur du prince de Conli les poisons de la jalousie pour perdre un rival qui commençait à poindre; il détruira impitoyablement tous ceux qui sembleront pouvoir lui porter ombrage; il est de l'essence de l'ambitieux de ne pas accepter de partage; Cosnac savait, par sa propre expérience, que toute faveur naissante peut devenir dangereuse. (1) Voir plus loin la Notice sur Dubois de Lestourmières.

Personnage principal désormais de la maison de Conti, l'abbé de Cosnac put disposer à son gré de son maître. Si on s'en rapporte à ce qu'il raconte, il ne rechercha jamais que l'intérêt de la gloire et de l'honneur du prince. La gloire et l'honneur aux yeux de Daniel de Cosnac, comme à ceux de Paul de Gondy, consistaient à être redouté des ministres, à avoir part aux aEFaires et une influence assez grande pour compter avec le pouvoir. Quant aux intérêts publics, aux devoirs et aux obligations que la loi de Dieu peut imposer aux grands, il n'y songeait pas. Les hommes sont partout les mêmes : à la cour des Rois comme dans les Chambres démocratiques, chacun veut faire figure, et l'histoire se répète. Seulement, on aime des prélats moins humains que le cardinal de Retz ouïe futur archevêque d'Aix. Celui-ci n'était encore rien moins que prélat. 11 avait dépensé tout son petit patrimoine et n'avait encore rien tiré d'effectif du prince de Conti. L'art de l'ambitieux n'est pas seulement de saisir une chance heureuse et de la pousser vivement : le grand art est d'attendre avec patience et de sacrifier à des espérances parfois assez lointaines des réalités plus ou moins précieuses. Cosnac savait s'y résoudre, et, bien qu'il fût peu accommodé des biens de la fortune, les sacrifices d'argent ne lui coûtaient pas pour asseoir et assurer sa faveur.

Il prenait chaque jour plus d'importance, et, la guerre de Guyenne continuant, il engagea le prince de Conti à quitter le parti et à s'accommoder avec la cour. 11 conduisit les négociations au milieu des menées diverses, et eut la principale part à la paix signée au mois de juillet 1653. Daniel de Cosnac avait alors vingt-deux ans : un pareil événement était fait pour attirer sur lui l'attention. Toutefois il ne quitta pas le prince de Conti, et le suivit dans sa retraite en Languedoc. Il avait obtenu quelque bénéfice, et à mesure

que sa faveur s'était affermie, il avait pris une plus grande liberté d'allures : il imposait désormais sa volonté et ses caprices, boudait souvent, et souvent gourmandait le Prince avec une grande dureté de paroles. Armand de Bourbon, bienveillant et pacifique, travaillait à satisfaire et à apaiser les fantaisies de son favori. Celui-ci, au milieu de ses emportements, veillait toujours à écarter ceux qui auraient pu nuire à son crédit ; il avait ainsi quelquefois encore des démêlés avec les subalternes. Tout en réglant les aff'aires et les intérêts de la maison de Conti, il n'en négligeait pas les plaisirs. Il appela Molière et sa troupe, les soutint contre des rivaux qu'on voulait introduire dans la maison, les fit jouer en présence du prince, et leur obtint enfin une pension et le titre de comédiens de Son Altesse. Molière ne fut pas reconnaissant, si, comme on l'assure, il fit dans sa comédie de Pourceaugnac allusion au nom et à certaines mésaventures de Daniel de Cosnac.

Il y avait déjà longtemps que le prince de Conti avait oublié les bonnes inspirations de piété qui avaient si puissamment aidé à la fortune naissante de notre historien. A Bordeaux^, quoique le prince n'eût pas quitté l'Eglise, il s'était singulièrement compromis avec une Madame de Calvimont, qui le suivit en Languedoc. Là, au milieu des comédiens, des beaux esprits et des complaisants, il se livra, malgré les représentations de Daniel de Cosnac, à toutes les folies d'un jeune homme. Pendant ce beau ménage, il poursuivait un projet qui avait pris naissance dans son esprit d'une façon assez bizarre. En quittant Bordeaux, le Prince avait visité l'armée du Roi et avait été émerveillé de la bonne tenue et de la discipline des troupes. Il n'avait encore jamais commandé que les bandes indisciplinées, irrégulières et mal équipées de la Fronde, il se trouva piqué du désir de diriger une belle et véritable

armée. Toute fantaisie était violente chez le prince de Conti ; pour satisfaire celle-ci, il ne trouva rien de mieux, à l'instigation de quelques-uns de ses confidents, que de quitter l'Eglise et d'épouser une nièce de Mazarin, alors tout-puissant en France. Daniel de Cosnac assure qu'il s'opposa vivement et violemment à ce projet, et qu'il aurait pu, sans la grande bonté et l'affection de son maître , briser sa fortune en cette occasion. Il trouvait contre l'honneur d'un prince de Bourbon-Condé d'épouser la nièce du persécuteur de sa maison , une fille inconnue , la nièce d'un étranger qui pouvait être encore chassé honteusement de France. Il trouvait surtout que c'était une folie de quitter cent mille écus de rente en bénéfices, et que la Cour ne pouvait donner une compensation suffisante à un pareil sacrifice. Quand on lui montra les articles du mariage, où le Cardinal donnait deux cent mille écus à sa nièce, Daniel jeta le papier à terre et s'écria impétueusement qu'on allait marier son maître au denier deux ! Il ne s'apaisa que devant la charge de connétable qu'on fit espérer au prince de Conti, et aussi devant la promesse d'un évêché que le prince s'engagea de stipuler en faveur de son ami et de son confident. Il faut reconnaître que l'opposition devenait plus ou moins vive selon que les espérances de l'évêché prenaient plus ou moins de consistance. Le mariage s'arrangea ; le prince n'était pas connétable et Daniel de Cosnac n'était pas évêque ; Mazarin avait promis le premier évêché vacant. Mais les promesses de Mazarin n'étaient pas toujours bien vaillantes. Notre historien avait vingt-trois ans, fort peu d'engagements encore dans la profession ecclésiastique, comme il dit lui-même, et il possédait seulement quelques-uns de ces bénéfices qu'on appelait à simple tonsure. Il éprouva un premier déboire à l'occasion de l'évêché de Fréjus : cela n'était pas pour lui

donner plus de conQance qu'on n'en avait généralement dans la parole du ministre. Le mariage du prince avait forcé l'abbé de Cosnac à quitter la charge de premier gentilhomme de sa chambre, et il pouvait craindre de voir compromis le crédit que la privauté de ces fonctions lui avait permis d'entretenir jusqu'alors. Malgré le souci qu'il pouvait avoir de son avenir, il n'abandonna pas ses espérances, et donna même encore en ce temps une marque de ce désintéressement calculé qui est un signe de la force d'esprit des ambitieux. Le prince de Conti avant son mariage avait fait entendre qu'il se démettrait de tous ses bénéfices en faveur du cardinal Mazarin. 11 voulait bien renoncer à ses visions de connétable, il lui en coûtait de ne pas tenir parole à Daniel de Cosnac ; il proposa à ce dernier de résigner en sa faveur l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre. Daniel refusa. 11 craignait de blesser le Cardinal, qui, l'estimant dès lors payé de ses services, eût renoncé à lui donner un évêché : il tenait à être évêque. Toutefois, il eut de la peine à faire un aussi grand sacrifice, et il avoue que si le prince l'eût pressé, sa résistance eût été facilement vaincue.

A la Cour, Mazarin fit le plus grand accueil à l'abbé de Cosnac, l'accabla de compliments, de caresses et de promesses : ce Je sais, lui dit-il, les services que vous avez rendus « à l'Etat; vous avez fait la paix de Bordeaux; Sa Majesté a veut faire votre fortune, et vous avez en ma personne un « ami qui sera votre soUiciteur. » Le Roi, de son côté, fit bon visage et promit le premier évêché vacant. C'était sur le prince de Conti que Daniel comptait pour rendre effectives toutes ces promesses. Quoique sans charge désormais à l'hôtel de Conti, il y restait toujours familier et avait su gagner les bonnes grâces de la princesse. Il était avec elle au sacre du roi à Reims lorsqu'il apprit la mort de l'évêquede Valence; il se rendit aussitôt chez la princesse (le prince était en Cata-

gne), la fit éveiller ; il était six heures du matin ; lui annonça la vacance et rengagea à passer chez le Cardinal ; il s'agissait, disait-ilj de sauver Thonneur du prince de Conti et celui de sa maison en faisant respecter la parole qu'on lui avait donnée.

— Monsieur votre oncle, ajoutait-il, ne vous refusera pas, s'il voit que vous savez vous faire éveiller, vous lever et ne pas hésiter à servir noblement vos créatures.

La princesse aimable céda à cette furie, et revint de chez le Cardinal annoncer à ce solliciteur exigeant qu'il serait évêque ; toutefois elle ne répondait pas que ce fût de Valence. L'abbé de Cosnac se trouva perplexe.

A quelques jours de là, le Cardinal lui annonce que le Roi lui donne l'évêché de Saint-Flour.

— C'est Valence qui vaque, ce n'est pas Saint-Flour, répond fièrement l'abbé; Votre Eminence a promis à M. le prince de Conti le premier évêché vacant.

Le Cardinal s'emporta vainement; l'abbé s'entêta. Comme le Cardinal assurait que Saint-Flour valait plus de vingt mille livres, et que l'évêque le voulait quitter seulement à cause de l'air, qui lui était contraire, l'abbé répondit qu'il était de même complexion que M. de Saint-Flour et qu'il ne saurait non plus vivre en ce lieu : il s'emporta même à son tour, demandant Valence ou menaçant de se retirer auprès du prince de Conti et d'éveiller son ressentiment sur l'affront qu'on lui faisait en manquant aux paroles données. Mazarin était bon homme après tout et n'aimait point les grosses affaires ; il faiblit et promit de parler au Roi : c'était promettre Valence. Pour ne pas paraître récompenser les services de la paix de Bordeaux, on convint que l'abbé de Cosnac prêcherait devant la Reine; il prêcha le jour de Saint-Jean à la Cour. Comme il descendait de chaire, le Cardinal lui fit compliment de son éloquence, ajoutant que le Roi voulait le faire maréchal de

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France sur la brèche, et il lui remit le brevet de l'évêché de Valence.

On assure qu'aussitôt muni de cette pièce tant désirée, Cosnac alla trouver l'Archevêque de Paris : « Le Roi vient de me c( faire évêque, lui dit-il, il s'agit de me faire prêtre ? — Quand «il vous plaira, répondit M. de Paris. — Ce n'est pas tout, « répliqua M. de Valence, je vous supplie de me faire diacre. c( — Volontiers, dit M. de Paris. — Vous n'en serez pas quitte « pour ces deux grâces, Monseigneur, interrompit M. de Vat( lence : outre la prêtrise et le diaconat, je vous demande en- « core le sous-diaconat. — Au nom de Dieu ! reprit brusc( quement M. de Paris, dépêchez-vous de m'assurer que « vous êtes tonsuréj de peur que vous ne remontiez la disette «des sacrements jusqu'à la nécessité du baptême!» C'est l'abbé de Choisy qui fait ce conte. Il est plus malicieux que véridique. On l'a répété un siècle plus tard à propos du cardinal Dubois. Il y a lieu de douter de l'authenticité de l'une et de l'autre version. L'Archevêque de Paris, en 1654, était le cardinal de Retz, alors en exil ; le nouvel évêque et comte de Valence et de Die n'était pas jaloux d'entretenir des relations avec lui.

En rapportant ces faits et ces bruits, il est peut-être bon de remarquer qu'il y a eu au dix-septième siècle tout un ordre de personnages que les divers documents historiques montrent sous deux aspects tout opposés. Les Mémoires émanés de la Cour parlent souvent des hommes d'Église. Les aventures où ils les placent donnent volontiers l'idée d'un clergé scandaleux, amoureux des honneurs et disposé à leur sacrifier sa mission. Si l'on consulte ensuite les Vies des Saints ou celles des personnages, si nombreux à cette époque, illustrés par leur dévouement aux pauvres et leur zèle pour la gloire de Dieu, on trouve des portraits tout différents. On

rencontre des évêques appliqués h la bonne administration de leurs diocèses, soucieux d'y faire fleurir la discipline, favorisant les œuvres pieuses et les fondations charitables, empressés enfin pour tout ce qui peut procurer le salut des âmes. Quelquefois un même personnage re\êt les deux caractères. Pour citer les plus renommés, le cardinal Richelieu apparaît d'un côté comme une espèce de tyran sanguinaire, ambitieux, violent, jaloux et uniquement appliqué à faire réussir des combinaisons politiques. Dans un autre ordre de documents, c'est un ministre appliqué à faire fleurir la religion en France et à la propager dans les pays infidèles ; trouvant que le nombre des couvents et des institutions cbaritables est l'indice le plus sûr de la prospérité et le plus grand soulagement à la misère des peuples, rempli de la crainte du compte terrible qu'il aura à rendre à Dieu au sujet de l'autorité remise entreses mains, et reconnaissant que de tous ses devoirs le principal est de pourvoir dignement au gouvernement des églises. A côté du grand ministre le Père Joseph, qui, si l'on en croit les chroniqueurs de la Cour, serait une manière d'ignoble personnage de police, abominable pourvoyeur des prisons et du bourreau, est fondateur d'une congrégation de pieuses filles vouées au soulagement du prochain; et il s'intéresse tout parculièrement au succès des missions d'Orient, où il aurait voulu aller travailler et mourir.

Il n'est pas toujours possible de démêler la vérité aussi facilement qu'en ces deux circonstances ; et les historiens de la Cour ne sont pas toujours des calomniateurs. Si le cardinal de Retz ne s'était pas expliqué lui-même, on pourrait hésiter à son sujet : la considération du héros de la Fronde pour saint Vincent de Paul, ses associations de charité avec Madame de Meignelay, son zèle extérieur à prêcher et à s'occuper des intérêts religieux de son diocèse, sont pour faire illusion; et le

profil esquissé par Bossnet ne révélait non plus rien des ignominies de l'homme aux tristes et intrépides regards. Beaucoup de prélats de cetteépoque, sans partager ses scandales, lui ressemblaient au moins en ce point, que, remplissant les devoirs de leur charge, ils poursuivaient le succès de leur crédit plutôt que Taccomplissement d'une mission divine. Daniel de Cosnac paraît être quelque peu de ceux-là, et il révèle dans ses Mémoires tout le secret de sa conduite. On voit comment il était parvenu à l'épiscopat; il sut y prendre et y tenir une assez grande place. Saint Simon disait de lui qu'il pouvait passer pour illustre, et qu'il était un maître consommé en intrigues; il le dépeint « l'homme le plus hardi, le plus entreprenant, « le plus plein d'esprit et de ressources, d'une vivacité prodi- « gieuse, avec cela très-sensé, très-plaisant et d'excellente « compagnie. »

A mesure qu'il avait pris plus de vol, il avait étendu à toutes ses relations cette liberté de parole qu'il avait dans la maison du prince de Conti, étant simple gentilhomme de la chambre. Il était haut, hardi, libre, et se faisait craindre même des ministres.

En conquérant son évêché, il ne songea pas d'abord à quitter la maison de son protecteur ; il y exerça, après la mort de Sarrazin, la charge de trésorier et d'intendant, mettant de l'ordre dans les revenus et les dépenses, et s'acquittant ainsi d'offices assez peu conformes au caractère épiscopal. Toutefois, son crédit à l'hôtel Conti baissa à mesure que sa familiarité augmenta auprès de Mazarin, qui disait compter sur lui comme sur le meilleur de ses amis. 11 était du jeu de la Reine, et y perdait quelque peu de son argent ; mais il faisait agréablement sa cour, et on sait qu'il ne craignait pas les sacrifices pécuniaires quand il s'agissait de pousser sa faveur. Il n'avait plus besoin de tant ménager son maître ; toutefois, à

l'en croire, il ne manqua à rien de ce qu'il lui devait. Mais révêque de Valence était déjà un trop grand personnage pour prendre garde aux intrigues ourdies contre lui, à l'hôtel de Conti, par Esprit, Gourville, Langlade et Guillerague; il rompit avec le prince assez insolemment et résolut même de se rendre dans son diocèse. Il y avait près de trois ans qu'il était évêque, et il n'avait pas encore résidé : c'était conscience d'aller à Valence prendre connaissance, comme il dit, du spirituel et du temporelet d'y mettre un peu plus d'ordre qu'il n'y en avait. Mazarin l'engageait à rester à la Cour et à traiter de la charge de premier aumônier de Monsieur. Cosnac ne repoussa pas cette ouverture, mais se rendit d'abord enDaupbiné et fit consciencieusement et complètement la visite des paroisses de ses deux diocèses de Valence et de Die. Tout occupé de ces intérêts spirituels, il reçut avis du cardinal Mazarin de contribuer en tout ce qui pourrait dépendre de ses soins et de son crédit, à l'exécution des ordres de Sa Majesté relativement au châtiment des séditieux de Nîmes. L'évêque n'hésita point ; pour prouver son zèle, il ne trouva rien de plus simple que de lever des troupes qu'il voulait commander lui-même. On n'eut pas besoin de sa belliqueuse intervention ; la sédition de Nîmes s'apaisa par accommodement. Si Daniel avait montré ses talents militaires, cela n'eût pas beaucoup servi son crédit auprès de Louis XIV : mais cette fantaisie guerrière ne pouvait qu'accroître le goût décidé que Mazarin, qui avait lui-même conduit des armées, disait avoir pour l'évêque de Valence.

Ce goût et tout le dévouement du pauvre évêque n'empêchaient pas le ministre de lui jouer quelques-uns de ces tours qu'en homme d'esprit et qui méprisait souverainement l'espèce humaine, il se plaisait à faire aux courtisans les plus obséquieux. Il lui disait un jour : « M. de Valence, je me trouve

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embarrassé d'une infinité de personnes, à qui j'ai promis des bénéfices, et il y en a peu de vacants, donnez-moi un des vôtres... Il n'y a personne en France qui ne se tînt heureux que j'en usasse avec lui comme j'en use avec vous. » En racontant cette anecdote, l'évêque ajoute : « J'aimois effectivement la personne de SonÉminence, il m'avoit soutenu dans mes malheurs au delà même de son caractère. Je lui répondis avec joie : — «Je n'ai rien qui ne soit à Votre Eminence. J'ai encore un autre petit bénéfice, et même si mon évêché Taccommode, elle en peut disposer. » Le cardinal l'embrassant : — « Vous êtes trop généreux, il suffit d'un ; mais assurez-vous que vous aurez sujet de vous louer du cardinal Mazarin. » A quelques jours de là l'évêque entre chez la Reine : « Monsieur de Valence, lui dit cette princesse, vous en avez trop bien usé, mais vous devez bien croire que vos deitxhénéUces vous seront rendus avec usure. » En effet, le cardinal envoya réclamer de Daniel de Gosnac la résignation des deux bénéfices. Il fallut s'exécuter : « Ils valaient 7,000 livres de rente, dit l'évêque avec un gros soupir, en fort belles terres, villes, bourgs et droits seigneuriaux. » Quant à la reconnaissance du cardinal, on n'en pouvait douter : Mazarin même prit soin quelquefois de la rappeler. L'évêque ne l'oubliait pas, mais à la mort du ministre il en attendait encore les résultats. Après les prières des agonisants, Mazarin appela l'évêque de Valence auprès de son lit, lui dit quelques mots : Daniel se croyait au bout de sa longue attente; il espérait bien que le ministre allait lui donner quelque chose en retour des deux bénéfices, mais un dernier etfâcheux contre-temps vint à la traverse. M. Colbert entra avec les autres domestiques et vint se jeter au pied du lit, comme il se fait toujours quand un maître meurt. La foule, le bruit et l'état du malade l'empêchèrent de songer davantage à l'évêque de Valence et à ses deux bénéfices.

Cependant Daniel de Cosnac restait à la Cour ; il y avait acquis la charge de premier aumônier de Monsieur. Il aurait voulu donner à son maître plus de relief qu'il n'en avait; et si Ton en croit les Mémoires y c'est à l'évêque de Valence qu'il faut rapporter la belle conduite du frère de Louis XIV durant la campagne de 1667. Le premier aumônier avait promptemenl pris auprès de Monsieur la liberté de parole qu'il avait naguère avec le prince de Conli. Il lui arriva plus d'une fois de piquer son maître plutôt que de condescendre à ses caprices. Dans les intrigues qui agitèrent la maison de Monsieur au sujet du chevalier de Lorraine, Daniel de Cosnac prit hautement le parti de Madame. C'était bien le côté de l'honnêteté ; c'était aussi celui de la faveur, de la faveur royale qui, aux yeux de Daniel de Cosnac, était désormais la seule à ménager. Madame en effet était dans toute l'apogée de sa puissance ; elle était le centre de la Cour, elle en était la joie et comme la véritable souveraine. Tandis que Marie-Thérèse restait enfermée dans le palais auprès d'Anne d'Autriche, déjà dévorée du mal dont elle devait mourir, Madame entraînait le Roi, en dépit des deux Reines, à toutes sortes de fêtes splendides à Fontainebleau et à Versailles, à des promenades de nuit dans les bois et autour des étangs à la clarté de mille torches, aux comédies et aux ballets. Le Roi et la Princesse ^e trouvaient l'un à l'autre cet agrément qui précède les grandes passions, dit Madame de Lafayette. Cependant ce n'était pas à la Princesse que s'adressaient le cœur et les hommages du Roi. Elle autorisait par sa présence des fêtes données à une autre, elle était dans la confidence entière, et elle se prêtait à couvrir des désordres encore contenus par la présence d'Anne d'Autriche. Si dans la maison de Monsieur le parti de Madame était celui de l'honneur, à la Cour de France il était celui du plaisir, de l'orgueil, de la dissipation et des sens, le parti dont étaient les

poêles, pour lequel Molière faisait ses ballets et La Fontaine ses contes, où Mademoiselle de Lavallière était entraînée et n'osait se montrer, où Madame de Montespan allait éclater et régner. Le parti de l'honneur, du devoir et de la vertu, était représenté par la Reine-mère, consolant et soutenant Marie- Thérèse et épuisant ses dernières forces à retenir le Roi.

Le crédit de Daniel de Cosnac auprès de Madame était établi sur des services véritables et de nature à ne pas être oubliés. L'évêque de Valence avait fait pour la princesse des choses tout à fait singulières et déployé en sa faveur cette activité et cette présence d'esprit dont Saint-Simon a parlé. On connaît l'aventure du libelle de Hollande, la brusque disparition de Cosnac après que Madame lui eut confié son chagrin, et le grand dépit de cette princesse à cause de cette absence dans un moment où elle avait tant besoin de conseils et ne pouvait se fier à personne. Au bout de quinze jours, elle voit l'évêque de Valence entrer dans son cabinet et lui demande ce qu'il a fait et d'où il vient. — De Hollande, répond-il tranquillement, et tirant de ses poches et de dessous sa soutane plus de trois cents exemplaires du libelle : Tenez, Madame, brûlez-les vous-même, il n'en sera plus parlé. Il était allé en Hollande, avait acquis les exemplaires imprimés, fait briser les formes et donné une gratification au libraire pour anéantir toute trace de cette diatribe. On peut douter que le procédé de Cosnac ait réellement servi à quelque chose ; mais si le service n'était pas absolument efficace, ce qu'il témoignait de romanesque et de dévoué n'était pas pour déplaire à Henriette d'Angleterre. Cette princesse, avec tous ses charmes et ses grandes qualités, avait passablement de romans dans la tête ; elle aimait à les faire entrer dans sa vie, à les jouer, pour ainsi dire, et se complaisait dans ce tourbillon enchanté et enivrant que le Roi avait formé autour d'elle. Malgré les séductions de

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ses grâces et l'étendue de sa puissance, les réalités mettaient toujours quelque obstacle à ses effervescences d'imagination; aussi se complaisait-elle à faire raconter par une de ses confidentes, les jeux de son esprit, comme s'ils eussent été un récit de sa\ie. C'est ce roman sur la princesse d'Angleterre que Madame de Lafayette a écrit par l'ordre exprès de la duchesse d'Orléans, et que l'histoire est venue clore d'une façon épouvantable par la mort mystérieuse et terrible de la charmante héroïne.

Sûr de la princesse et de la sorte appuyé auprès du Roi, Cosnac ne se faisait pas faute de gourmander et de railler son maître. Il prit de telles libertés à son égard qu'il dut sortir de la maison du prince. Monsieur en l'éloignant voulut aussi lui faire quitter Paris et la cour. Cosnac résista, mais le Roi lui fit conseiller de donner cette satisfaction. De Valence, Cosnac entretenait toujours d'activés relations avec Madame ; étant venu incognito à Paris pour les intérêts de la princesse, il fut arrêté par les ordres de Louvois, qui avait quelques motifs de lui en vouloir. On le trouva dans une maison obscure de la rue Aubry-le-Boucher, où il était fort malade ; on prétexta de le prendre pour un faux monnayeur et on le conduisit -à la Bastille. L'abbé de Choisy a rapporté toute cette histoire et raconté comment, grâce à l'intervention d'un apothicaire et d'un remède, Cosnac se débarrassa de papiers qj|i pouvaient compromettre Madame.

,ij]i^tte aventure, qui eut beaucoup de retentissement, donna li^ji,;ài- mille plaisanteries, elle n'était pas de nature à raccommodera la cour les affaires de notre héros. Il fut quelque tenips exilé à l'Ile-en-Jourdain. La mort de Madame sembla dey^oir le plonger dans un oubli perpétuel; l'assemblée du deçgé de 168^ lui rendit du lustre et le fit reparaître à la cour aj^OiPlMS.^ cré4i^et d'assurance que jamais.

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Au milieu de ses aventures il ne faut pas en effet oublier que notre héros était évêque. On aimerait Cosnac sans cela; il a de l'esprit, il est plaisant et ne manque pas d'honneur, de cette sorte d'honneur qui consiste à ne pas supporter les impertinences du prochain. Il poursuit le but de son avancement personnel avec une franchise et une verve gasconnes qui sont loin d'être délicates. A l'en croire toutefois, à l'hôtel de Conti comme au Palais-Royal, il n'a jamais sacrifié la gloire de son maître, et souvent il a couru risque de déplaire pour donner les véritables conseils de la sagesse ; il avait surtout une repartie brusque et prompte, qui ne lui fit jamais défaut, et qui dut contribuer à le rendre redoutable et considérable.

Après sa sortie de l'hôtel de Conti, M. de Caudale, avecqui il avait eu à faire cette espèce de guerre sourde que les courtisans pratiquent souvent les uns à l'égard des autres, M. de Caudale, en présence d'une nombreuse compagnie lui disait ironiquement et en l'embrassant : — Il faut que je vous avoue de bonne foi que je vous ai rendu de mauvais offices dans l'esprit du prince. L'évêque, l'embrassant plus fort et criant plus haut que lui, repartit : — En vérité. Monsieur, je crois vous les avoir bien rendus auprès de M. le Cardinal.

Au mariage du Roi, il y eut contestation de préséance entre les évêques et les maréchaux. Les premiers prétendaient avoir le droit d'être assis pendant la cérémonie. Les maréchaux ne pouvaient élever une pareille prétention, et ils s'opposaient à en laisser jouir les prêtais. Mazarin donna raison aux maréchaux; les évêques, pour ne pas renoncer à ce qu'ils croyaient une prérogative de leur dignité, s'abstinrent de paraître à la messe du mariage. Les guerriers triomphèrent : un d'eux, le maréchal de Villeroy, allait répétant que si la cour avait donné raison aux évêques, il les aurait fait sortir de vive force de

leurs bancs et aurait plutôt déchiré leur rochet. Cette vaillance vint aux oreilles de Cosnac : le maréchal de Villeroy n'était pas de ceux, dit-il, qui eussent fait de grandes expéditions à la guerre ; aussi le prélat répondit qu'on aurait pu s'adresser à tel évêque, que de sa vie on n'aurait vu une si chaude occasion. Cette boutade fit taire le maréchal et ne mit pas les rieurs de son côté.

Dans son diocèse, Daniel de Cosnac avait eu quelques démêlés avec le duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné. Quand le légat du pape, le cardinal Chigi, vint en France (1664), M. de Lesdiguières le reçut à Valence, au palais épiscopal, et là, devant une nombreuse assemblée, ne donna pas à l'évêque les marques de considération et de respect auxquelles celui-ci croyait avoir droit. Aussi, quand le légat sortit suivi de toute la compagnie qui était dans les appartements, l'évêque, sans hésiter, prit le pas sur le gouverneur et passa devant lui dès la première porte. M. de Lesdiguières n'était pas ingambe ; il voulut en vain reconquérir la place où il prétendait ; l'évêque était alerte ; à la seconde comme à la troisième porte, il soutint sa prétention et passa le premier. Arrivé au carrosse, l'évêque encore s'empara de la place d'honneur et s'établit aux côtés du légat. Déconcerté de cette suite inattendue d'affronts, le pauvre gouverneur refusa de monter dans le carrosse et se retira honteux et confus comme un renard qu'une poule aurait pris.

Daniel de Cosnac avait triomphé complètement et aux yeux de tout le Dauphiné abattu l'orgueil du gouverneur. Mais ce n'était pas tout de triompher à Valence, il fallait encore triompher à la cour, et cela paraissait difficile. Tout le monde y condamnait l'évêque d'avoir, dans sa propre maison, infligé une telle insulte à un duc et pair, gouverneur de la province, et dans une circonstance où, envoyé par le Roi au

légat, il était comme une manière d'ambassadeur. Aussi, quand Daniel de Cosnac rejoignit la cour à Fontainebleau, chacun s'empressa autour de lui; on l'interrogeait sur la manière dont il pourrait sortir de ce mauvais pas, on le blâmait de s'y être mis. Modeste et réservé, l'évêque se contenta de remercier humblement de la compassion qui lui était témoignée.

M. de Lesdiguières cependant avait fait de grandes plaintes au Roi et demandé une réparation. Les ministres traitèrent assez rudement M. de Valence; il n'entra pas en explication avec eux et se borna à dire qu'il exposerait ses motifs à Sa Majesté. Il eut quelque peine à obtenir une audience. Le Roi lui demanda « avec chagrin » ce qu'il avait à dire. L'évêque déduisit ses raisons ; il avait une réponse à tous les griefs. S'il avait dans sa maison précédé M. de Lesdiguières, c'était qu'il avait appris que M. de Lesdiguières, chez lui, en usait de la sorte avec les évêques. Il avait pris le pas sur le gouverneur, mais il citait les édits qui le donnaient en effet aux prélats. Les ministres qui n'étaient point favorables à ses prétentions, répondirent que les édits s'appliquaient aux évêques en habits pontificaux; Daniel fit remarquer que comme c'était par ordre du Roi qu'il n'avait pas, selon l'usage, revêtu son habit d'église, en présence du légat, cela ne devait pas le priver de garder son rang. Cette réponse plut au Roi et alla chatouiller toutes ses animosités contre la cour romaine. Aussi, quand M. Letellier, qui était allié à M. de Lesdiguières et plus vif que les autres ministres sur cette affaire, fit remarquer que M. de Lesdiguières était auprès du légat une manière d'ambassadeur et qu'il représentait le roi, Daniel répondit en plaisantant qu'il n'avait rien vu en i\I. de Lesdiguières qui lui rappelât le Roi et que jamais copie n'avait moins ressemblé à l'original; le Roi accepta volontiers ce comphment et traita

Taffaire de bagatelle. M. deLesdiguières garda l'affront iTévêque de Valence fut sur le pied d'un homme redoutable, avec qui il ne fallait pas avoir maille à partir.

Un personnage si prompt à la riposte, toujours alerte et éveillé sur ses intérêts, est de la famille de ceux qui amusent : la robe d'évêque le gâte. Le curieux est que ce prélat, qui nous paraît aujourd'hui si étrange, fut zélé et put dans son temps avoir part à l'estime et aux respects de ses diocésains. Nous avons rappelé la singulière résolution dont se vante le cardinal de Retz au moment où il obtint la coadjutorerie de Paris avec future succession. Daniel de Cosnac n'avait pas besoin de se tracer un plan analogue. Ses mœurs furent toujours irréprochables, nous l'avons dit : à toutes ses intrigues, il mêlait un fonds véritable de science canonique, et dans l'exercice de ses fonctions quelque chose qui ressemblait au zèle véritable. Le cardinal de Retz, si on l'en croit, en avait au moins montré les apparences ; et le soin de son honneur et de son crédit avait suffi à lui faire remplir pour le salut des autres son ministère pastoral. Etait-ce là le mobile de Daniel de Cosnac? A l'occasion de la mort du cardinal Mazarin, il a écrit quelques paroles qui pourraient faire douter de sa foi : a 11 « mourut véritablement en grand homme, dit-il.... ne témoi- « gnant aucune crainte basse, n'affectant aucune grandeur « de courage; et comme s'il n'eût pas daigné se préparer « pour cette dernière action, après avoir chrétiennement rem- « pli ses devoirs envers Dieu , il la fit de même qu'une autre a action de sa vie, c'est-à-dire comme un vrai sage à qui la « mort paraissait indifférente et qui se regarde mourir comme « un spectateur. »

Il ne faudrait pas beaucoup presser ces paroles pour ranger l'évèque de Valence parmi les athées qui se multipliaient déjà en France. Mais faut-il s'en fier à une simple parole, à une

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déduction philosophique que démentent les faits de la \ie de Cosnac? On le voit dans son diocèse travailler activement au salut des âmes ; il se multiplie pour la conversion des prolestants; il est vrai' qu'il s'y préoccupe de la puissance séculière au moins autant que de la gloire de Jésus-Christ. Il veut renfermf>r les protestants, qui les avaient de beaucoup dépassées, dans les limites prescrites par les édits de tolérance; il parvient à faire détruire un grand nombre de temples que, contrairement à la lettre des édits, ils étaient parvenus à multiplier dans les deux diocèses de Valence et de Die. Après la révocation de redit de Nantes, lorsque les prédications protestantes furent prohibées en France, l'évêque paya de sa personne, parcourant les prisons, argumentant contre les ministres prisonniers et employant tous les moyens en son pouvoir pour obtenir d'eux une abjuration, qui devait les rendre à la liberté et leur faire éviter les peines encourues par leur obstination. Plus tard, à Aix, il employait sa force et son crédit pour ramener la discipline dans les couvents, en réformer les abus et y faire refleurir l'esprit de piété. Vis-à-vis des protestants, il avait peut-être plus de souci des intentions du Roi que des instructions du Pape, et vis-à-vis des couvents d' Aix, il voulait surtout relever les prérogatives de son archevêché ; mais les résultats étaient louables, et Daniel de Cosnac mit au service de cette entreprise une science ecclésiastique solide et toutes les qualités de son esprit hardi et plein de ressources. Aussi s'était-il acquis dans l'Eglise même une considération plus grande que n'aurait pu faire supposer la manière dont il avait conquis son évêché. Il était d'ailleurs scrupuleux sur certains de ses devoirs, et voulait des motifs pour s'exempter de la résidence; les plus simples fonctions lui suffisaient; ses occupations sans nom de la maison de Conli, comme sa charge de premier aumônier de Monsieur, étaient à ses yeux des empê-

chemenls canoniques. Etant chez Monsieur, il avait soin cependant de passer une partie de l'année à Valence et de la consacrer aux \isites pastorales de son diocèse. Les avantages spirituels des peuples confiés à sa sollicitude étaient pour lui une raison de refuser les voix de ses confrères de la province du Dauphiné, qui voulaient Tenvoyer comme leur représentant à l'Assemblée de 1680. Il était cependant en disgrâce; un retour à la cour lui aurait permis de travailler à rétablir ses affaires. Le souci de la réunion de la partie égarée de son troupeau l'emporta sur le soin de sa fortune. Pouvait- il faire à ses devoirs un plus grand et plus héroïque sacrifice?

En 1682, il ne refusa pas le même mandat. Louis XIV était au milieu de ses entreprises contre la papauté; il surveillait de près la nomination des députés du clergé. M. de Valence était un choix auquel le roi croyait devoir s'opposer. Cette prévention de Louis XIV marque mieux que tout ce qu'on peut dire l'estime que Daniel de Cosnac s'était acquise dans le clergé et la crainte qu'inspiraitl'audacedeson esprit. M. de Paris, Harlay de Champvallon, qui connaissait sans doute mieux l'humeur du héros, promit au roi de rendre le personnage facile. Le roi ajoutait alors toutes ses séductions à toute sa majesté pour se rendre les évêques faciles. 11 accueillit Daniel de Cosnac avec cette grâce merveilleuse dont il savait éblouir ceux qu'il voulait gagner. 11 eut pour lui de ces petites attentions qui transportaient les courtisans. Il prit soin de marquer le plaisir qu'il avait à revoir l'évêque. « Monsieur, lui dit-il, je vous « ai fait savoir que je n'avais eu aucune part à tout ce qui <c vous est arrivé de désagréable que de l'avoir souffert; je « vous le dis encore et en suis très-fâché. » Cette sorte d'excuse de tous les mauvais traitements que le voyage de Paris avait autrefois attirés sur Daniel de Cosnac transporta ce dernier. Il embrassa les genoux du roi, mais, toujours plein de

ressentiments sur ses intérêts, il ne put retenir une plainte sur la violence et l'injustice employées contre lui et dont on n'avait jamais usé à l'égard d'une personne de son caractère.

Malgré les marques de reconnaissance et de soumission dont le prélat accompagna cette réponse, le roi fut surpris. Louis XIV n'était pas accoutumé à voir accueillir de la sorte ses avances. Peut-être pensa-t-il que l'archevêque de Paris s'était mépris et qu'on avait laissé s'introduire un esprit dangereux dans l'assemblée du clergé. Le lendemain au milieu de toute la cour, il insista de nouveau pour avoir une promesse de l'évêque de Valence : — «Monsieur, lui dit-il, en protestant en quelque sorte de son innocence d'une manière qui ne lui était pas habituelle, Monsieur, vous n'avez aucun sujet de vous plaindre de moi, je n'en ai point pour me plaindre de vous, aussi je compte sur vous lors de la tenue de l'Assemblée ; vous me ferez plaisir de suivre les sentiments de M. de Paris, que je suis persuadé que vous trouverez bons.» C'est une chose assez curieuse de voir le grand roi implorer de la sorte le type alors connu et montré au doigt d'un des plus grotesques personnages de Molière. Cette humiliation de Louis XIV devant Daniel de Cosnac, dont les mésaventures avaient diverti toute la cour quelques années auparavant, ne laisse pas de renfermer une leçon pour les puissances aui cherchent à ravaler la chaire de Saint-Pierre.

Le roi avait tort de s'effrayer : Cosnac n'était pas homme à tenir rigueur ; dans l'assemblée il fit du zèle et se distingua. Bossuet, on le sait, était membre de cette célèbre assemblée de 1682. La cour avait assez compté sur la condescendance de l'évêque de Meaux pour le laisser nommer député de sa province. On n'ignore pas les services qu'il rendit, et on lui attribue volontiers d'avoir retenu la France

sur celte pente de l'abîme du schisme où Louis XIV semblait courir avec tant d'orgueil et de précipitation. Les Mémoires de Cosnac sont précieux sur l'histoire de celte assemblée. L'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, en fut le président et le directeur : c'est lui qui rendait compte au roi de ce qui se passait dans les séances et qui conférait avec les ministres des résolutions à prendre. Fénelon a montré ce prélatsous les traits les plus atroces : corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toutes vertus, faisant gémir les gens de bien, ne songeant qu'à plaire par ses flatteries, prostituant son honneur, tyrannisant l'Église, et à cause de tout cela même mieux traité par Louis XIV que le prélat le plus vertueux. Cosnac ne le représente pas de la même manière ; mais les traits sous lesquels il le peint ne détruisent pas et complètent le portrait. Harlay est donné pour un homme d'une civilité extrême, d'une conversation charmante, le plus honnête et le plus cordial qu'on puisse voir, ayant un fond de mérite et une telle distinction que bien loin de songer à le surpasser, personne ne pouvait l'égaler. Quand il parlait à l'assemblée, où il ne disait jamais son sentiment que le dernier et en résumant les débats, il trouvait toujours des raisons nouvelles et si fortes qu'il était bien difficile de ne pas se rendre à ses opinions. On savait d'ailleurs que c'étaient les opinions du roi, et cette connaissance prêtait, sans doute, un grand charme à l'éloquence et aux arguments de M. de Paris. Cosnac le prit pour modèle : il fit le rapport sur l'affaire de Pamiers et de Toulouse, où étaient intervenues plusieurs décisions du Saint-Père. L'évêque de Valence y releva tant de manques de formalité et de justice que, sans perdre le respect dû à Sa Sainteté, dit-il, il prouva que ses décisions ne pouvaient valablement subsister. Il parla aussi à l'occasion de la régale, sur les componendes et les diverses matières

OÙ l'assemblée avait reçu du Roi mission de contredire Tautorité du Pape. Il parla de manière à se faire quelque honneur ; et tout en protestant de son respect pour l'autorité de l'Église romaine, qu'il ne s'agissait pas de diminuer tant soit peu, il montra le Pape agissant contre la raison et la justice, troublant la paix de l'Eglise et voulant s'élever au-dessus des canons et des conciles. Sa conduite et ses discours furent tels, enfin, et l'archevêque de Paris se chargea d'en rendre si bon compte au roi, que ce dernier déclara qu'il fallait mettre l'évêque de Valence dans un grand poste. Quelques années après, en effet, il fut nommé à l'archevêché d'Aix. Daniel de Cosnac assure qu'il ne désirait pas de changement : « les changements d'évêchés sont ruineux, ditil, parles nouvelles dépenses qu'il faut faire et les bulles qu'il faut payer. S'il eût été libre, pour récompense de tous ses services il se serait contenté d'une abbaye qui aurait augmenté ses revenus. Il aimait ses diocèses de Valence et de Die et « se complaisoit fort d'y avoir presque arraché l'hérésie; » si encore on lui eût donné, comme on le lui avait fait espérer un instant, l'archevêché d'Alby, il aurait trouvé quelque consolation à ce changement, qu'il ne souhaitait pas ; Alby était un très-beau bénéfice ; mais Aix ne valait pas les deux évêchés réunis de Valence et de Die. C'est Aix cependant qui lui fut donné, il eut de la peine à se décider d'en remercier Sa Majesté. On le consola avec quelques abbayes qui, tout en augmentant ses revenus, les laissèrent bien au-dessous de ceux d'Alby. Tout en soupirant, il prit possession de son no uveau diocèse au nom du roi et sans intervention de l'autorité spirituelle. Le Pape refusait de préconiser les évêques nommés qui avaient pris part aux déclarations de 1682. Daniel de Cosnac administra le diocèse d'Aix sans titre apostolique. Cela ne nuisit point à son crédit à la cour.

Ainsi que nous le disions en commençant, les Mémoires de l'archevêque d'Aix sont tristes et donnent de vilains renseignements sur répiscopat du grand règne. A considérer tous ces évêques tournés uniquement vers la cour, dont les meilleurs priaient Dieu paisiblement et livraient son vicaire, on comprend la douleur du Pape, reprochant à l'Église de France de n'avoir pas produit une seule voix pour la défense de la liberté et de l'honneur de l'épouse de Jésus-Christ. Au milieu de cette Eglise, si complaisante pour Louis XIV, les Mémoires de Cosnac signalent cependant un ami du Pape : c'était l'évêque de Grenoble, Etienne Le Camus. « 11 avoit, dit Cosnac qui voit de toutes choses le point matériel, il avoit, pour son élévation, du côté de Rome, de grands desseins qui lui ont réussi, et appréhendoit de se brouiller avec le Pape. » Aussi, craignant d'être forcé d'aller à l'assemblée de 1682, si l'évêque de Valence refusait la députation, il insista vivement pour que ce dernier acceptât le mandat de la province du Dauphiné. Daniel de Cosnac assure même que, dans une conférence particulière qu'ils eurent à ce sujet, l'évêque de Grenoble lui montra cette députation comme un moyen de rentrer en grâce à la cour et de reconquérir les bonnes grâces du roi.

Il faut avouer que les amis du Pape en 1682 étaient au moins singuliers; et on voit qu'au milieu de sa politesse, de sa dignité, de sa science et de son zèle, quelque chose faisait défaut à répiscopat du dix-septième siècle. Ce n'est pas chez lui qu'on peut trouver la gloire, la beauté, la force et la vertu de l'Église de France. Le seul intérêt historique des Mémoires de Daniel de Cosnac est dans les renseignements qu'on y trouve sur l'assemblée de 1682. Hors de là le récit n'aborde pas l'histoire et s'élève à peine à l'anecdote. Daniel de Cosnac n'est pas un écrivain; et on eût pu, sans dommage pour les

lettres, laisser en paix dans l'ombre du manuscrit le récit des aventures fortpeu'édifiantes de l'archevêque d'Aix. Mais notre siècle n'a plus aucun goût noble ni sérieux. La littérature et l'histoire lui échappent, il s'empresse aux curiosités. A ce titre les Mémoires de Cosnac ont du prix ; ils offrent le portrait d'un homme qui n'a laissé aucune trace dans l'histoire, mais qui a paru singulier dans le monde, a passé pour grotesque, a eu des aventures extravagantes, et a tenu jusqu'à la fin une grande place parmi le clergé gallican.

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