‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 28 sur 29 · TRADUCTEURS FRANÇAIS DE LA FLEUR DES SAINTS · texte numérisé non relu

TRADUCTEURS FRANÇAIS DE LA FLEUR DES SAINTS

L'Église a toujours regardé l'histoire de la vie des saints comme un des meilleurs moyens d'éclairer et de sanctifier les âmes. « Lisez les vies des saints, » disait à un nouveau converti le pape Grégoire XVI de vénérable mémoire. Ce conseil ne doit pas seulement s'adresser à un homme, il s'adresse à tout le peuple. C'est en connaissant ses ancêtres qu'on apprend à marcher sur leurs traces. En aimant les exemples, en admirant les courages, en vénérant les noms des saints, on participe de plus en plus à leur communion. Plus les âmes vivant dans le siècle entretiennent de relations avec les âmes triomphant dans le ciel, plus la foi est vive et ardente sur la terre. Ce commerce de prières et de faveurs qui relie les deux Eglises, est d'autant plus fréquent et intime, que les hommes qui vivent dans le monde ont une plus grande affection pour les saints couronnés dans le paradis. Mais pour aimer il faut connaître : c'est pour cela que la piété se nourrit et se développe à mesure que se propage l'histoire des vies des saints. Aussi pour atteindre la foi dans

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les âmes, pour l'affaiblir et la ruiner, on a commencé par jeter du doute dans les esprits sur la vie des saints : on a cherché à dégoûter les fidèles de leur histoire ; on en a ôté le merveilleux, afin d'en ôter aussi l'agrément et de sevrer les imaginations de ce qui les charmait et les enflammait, de ce qui faisait pénétrer aisément dans les cœurs la piété et toute la richesse qu'elle amène.

La piété est le bien le plus précieux des âmes, elle comprend tout ce qui leur est nécessaire pour vivre et pour agir. Elle n'est pas seulement le goût, elle est aussi l'affection de la foi. Seigneur, dit la prière du matin, donnez à ceux qui vous le demandent l'affection de votre divin amour : Bapetentibiis dimnissimi tui amoris affectum. Cette affection du divin amour, c'est la piété. Saint François de Sales la définit une grande vivacité et promptitude aux actions charitables. Il nous dit, dans son style aimable, que l'homme dévot court et saute dans la voie des commandements de Dieu, passe et court dans les sentiers des conseils et des inspirations célestes. Que peut-il y avoir de meilleur ? et ne faut-il pas souhaiter cette agilité et cette allégresse non-seulement à quelques hommes, mais atout le peuple chrétien? Qu'il bondisse et qu'il tressaille ! Tant qu'il restera dans ce pays de la piété et de la dévotion, tout sentier est salutaire, toute vallée et toute colline sont bénies, toute fleur et toute plante sont bienfaisantes. Il est vrai, dit encore saint François de Sales, que chacun peint la piété selon sa passion et sa fantaisie, et le monde surtout la diffame en publiant qu'elle donne des humeurs mélancoliques et insupportables ; mais le Saint-Esprit nous assure par la bouche de tous les saints que la piété est douce, heureuse et aimable ; elle est la douceur des douceurs, la reine des vertus et la perfection de la charité. On n'en saurait abuser. Ce n'est pas un bien ; c'est le bien absolu. On peut

y mêler du mal ; la fragilité humaine est accoutumée à cette vilaine besogne. Mais la piété, la vraie piété, la piété dont les chrétiens aiment à s'entretenir, qu'ils voudraient faire pénétrer dans toutes les âmes et qu'ils souhaitent surtout de conserver et d'entretenir dans leurs cœurs, ne peut produire que des fruits admirables de bénédiction et de salut ; les germes déposés par le baptême se nourriront et se développeront devant les merveilleux exemples des vies des saints.

Aucun hagiographen'a encore atteint la popularité du P. de Ribadeneira de la compagnie de Jésus. Son livre, dont l'exécution est si heureuse et qui est resté un des chefs-d'œuvre de la littérature espagnole, a fait les délices de nos pères. Les hommes les plus pieux et les plus éclairés de la France, à l'aurore et à l'apogée du plus grand éclat littéraire de notre pays, crurent faire un présent admirable à leurs contemporains en translatant cet ouvrage de l'espagnol en français. Les personnages les plus recommandables et les plus éclairés, des magistrats et des docteurs de Sorbonne, donnèrent alors ces belles éditions que les bibliophiles sont si heureux de retrouver, et dont un grand nombre d'exemplaires sont restés le patrimoine de celles de nos familles, qui conservent des souvenirs.

La Fleur des Saints^ Flos Sanctorum^ contenant les vies des saints dont il est fait mention au bréviaire romain, et la vie du bienheureux Père et fondateur, saint Ignace, parut à Madrid en i599(l)etl601 (2). Ce hvre trouva en Espagne même l'applaudissement qu'il devait rencontrer de ce côté-ci des Pyrénées et dans tout l'univers chrétien. Dès 1604,1e père de Ribadeneira donnait une seconde édition, où était ajouté un

. (1) Flos Sanctorura, o Libro de las vidas de los santos. Primera parte. Madrid. Sanchez, 1699.

(2) Segunda parte del Flos Sanctorum, Madrid, Sanchez, IGOi.

livre « des vies des saints qu'on nomme communément extravagantes, dit-il, c'est-à-dire de ceux dont la sainte Eglise ne fait pas d'office dans le Bréviaire romain. » Ces dernières occupaient 232 pages de l'impression. Quoique fort avancé en âge, le père de Ribadeneira ne se reposait pas. En 1610 il publia une troisième édition de la Fleur des Saints, « On ne trouvera dans ce volume, disait-il, que les saints desquels on fait mention et commémoration au Bréviaire romain ; car des autres saints, j'en ai fait imprimer un autre tome. » En effet, l'année précédente, 1609, le volume avait été publié à Madrid. Mais dès avant cette division et ce complément, l'œuvre de Ribadeneira avait passé les monts.

On sait combien les communications littéraires d'Espagne étalent alors recherchées en France. On a beaucoup parlé de Finfluence de la littérature de la Péninsule sur la littérature et l'esprit français. On s'est peu occupé des bienfaits que la piété espagnole a répandus sur notre patrie. On était à l'époque de la fondation du Carmel de France ; parmi les amis de Madame Acarie qui s'employèrent efficacement à la réussite du projet delà sainte, était M. René Gauthier, avocat-général au conseil du Roi. M. Gauthier n'aida pas seulement de sa bourse à la fondation du Carmel : il accompagna M. de Bérulle à Marmoulier, pour obtenir des moines de cette abbaye la cession du prieuré de Notre-Dame des Champs, où l'on voulait établir les nouvelles rehgieuses. Il fit deux fois le voyage d'Espagne, en 1603 et en 1604, la seconde fois avec le titre de secrétaire du roi. Il prit ainsi une part active à toutes les démarches qu'exigèrent les^ difficultés que l'on faisait au départ des religieuses d'Espagne. Durant son second séjour dans la Péninsule, qui fut de huit mois (parti de Paris au mois de février, il n'y fut de retour qu'au 15 octobre), M. Gauthier se trouva en relations personnelles avec le père

de Ribadeneira, jésuite distingué par ses lumières et par sa piété, dit le nouvel éditeur de la vie de Madame Acarie (1). En amenant les Carmélites espagnoles à Paris, M. Gauthier y apporta la Fios sanctorum. D'après l'avis et les encouragements d'André du Val, son directeur, son ami et son coopérateur dans la grande œuvre de l'établissement du Carmel en France, René Gauthier traduisit l'ouvrage du P. de Ribadeneira. Cette traduction a dû être faite sur la première publication espagnole. Nous ne connaissons aucun exemplaire, nous n'avons vu nulle part aucune mention bibliographique de cette première édition française. Nous ignorons à quelle date et dans quelle ville elle fut publiée; mais nous trouvons en 1609 la Fleur des Saints publiée à Paris u chez Jacques Chas- (( tellain, à renseigne de la Constance^ près les Mathuriiis « et augmentée en ceste seconde édition de plusieurs austres « vies par le même autheur et des vies des Saints de France « par M. André du Val. » Le privilège du roi est de 1608.

André du Val était un des grands serviteurs de l'Église, et un des plus actifs ouvriers de cette sorte de renaissance religieuse qui signala les premières années du dix-septième siècle. Tout est saint en M. du Val, disait saint Vincent de Paul ; et on retrouve la main et le cœur de l'illustre docteur de Sorbonne dans toutes les grandes entreprises de foi et de charité de ce temps. Directeur de Madame Acarie et de Madame de Sainte-Beuve, il fut leur coopérateur dans l'établissement des Carmélites en France et dans la fondation des Ursulines. Confesseur de saint Vincent de Paul, il fut, au dire du saint, le premier instigateur de la pensée de la Mission. Au milieu de ces grandes et graves occupations, André du Val ne crut pas travailler à une œuvre moins efficace en s'ap-

(1) Vie de sainte Marie de l'Incarnation, 1854.

pliquant à compléter, à propager et à accommoder à la française l'ouvrage du P. Pedro de Ribadeneira.

L'édition de 1 609, la première où apparaisse le nom d'André du Val, contient une épître de ce docteur aux dévotes et vénérables religieuses du Mont-Carmel nouvellement érigées en France , datée de « nostre estude de Sorbonne, ce 18 décembre 1608. »

« Dans la première édition, écrivait André du Val, M. Gauthier que vous connaisses pour son mérite et pour les travaux qu'il a pris lorsqu'on jettoit les premiers fondements de vostre ordre, n'avoit traduit que les vies des saints insérées au calendrier romain; mais en celle-cy il a d'abondant adjouté un grand nombre d'autres vies des saints plus signalés et mémorables en l'Eglise, que le mesme auteur avoit éloquemment et fidèlement recueillies et rapportées en son histoire \ et de ma part, voyant le fruict qui en estoit réussi, j'ay désiré d'y contribuer quelque peu par un recueil de plusieurs vies des Saincts de nostre France, où encore que je n'aye pas approché de l'éloquence du R. P. de Ribadeneira, l'un des plus doctes et éloquents de nostre siècle, si me suis-je efforcé d'y apporter la mesme sincérité. »

Il n'est pas nécessaire de remarquer que dans cette épître, comme dans la traduction, il ne peut être question que du supplément de 232 pages, ajoutées à l'édition espagnole de 1604. Ce n'est qu'en 1609, avons-nous dit , que fut publié à Madrid le volume entièrement consacré aux saints qui ne sont" pas au Bréviaire romain.

Aussitôt qu'elles furent révélées à la France, les Fleurs des iSam^^ obtinrent un aussi grand succès qu'en Espagne. Dans une notice curieuse et savante sur Ribadeneira (1) M. Gui-

(1) Univers du 22 janvier 1857.

2«2 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XYIl*^ SIÈCLE,

gnard, ancien élève de TEcole des chartes et bibliothécaire de la ville de Dijon, a signalé dix-neuf éditions françaises de la Fleur des Saints, Deux de ces éditions seulement datent du dix- huitième siècle. En combinant cette liste avec celle donnée par le R. P. de Bracker, en y ajoutant les renseignements que nous avons pu recueillir, nous arrivons à réunir les indications de trente-sept éditions françaises, publiées dans un espace de moins de quatre-vingts ans, car nos investigations se sont arrêtées à 1687, à la belle édition donnée à Paris, chez J.-B. Coignard et Christophe Journel, par le P. Antoine Girard, de la Compagnie de Jésus (1). 11 est douteux qu'on puisse trouver dans les annales littéraires un autre exemple d'un pareil succès. Remarquons, en outre, que ces quatrevingts années répondent au plus bel éclat littéraire de la France. La liste serait longue de tous les noms qui brillèrent pendant ce temps dans les lettres et dans la critique. Un succès si soutenu et si triomphant, pour ainsi dire, à une telle époque de notre histoire, suffit pour réfuter les chimères de quelques esprits difficiles, qui dédaignent l'ouvrage du P. de

(1) M. Guignard signale les éditions publiées à Paris en 161G, 1641, tG44, 1653, 1659, 1660, 1665, 1667, 1675, 1686, 1687, à Lyon en 163G, 16i5, 1680, 1684, 1685, 1730, à Rouen en 1668 et 1712. On peut ajouter, outre les éditions que nous avons déjà signalées celles de 1612, à Paris ; 1613, à Arras; 1613, à Valenciennes ; 1614, à Paris; 1626, à Lyon probablement; 1630, à Douai; 1632, à Paris; 1635, 1639, 1640, 1641, à Lyon; 16i5, i646 In-f», 1646 in-4o, à Rouen; 1657, à Paris; 1665, à Troyes; 16G8 , à Lyon. L'accueil fait à l'œuvre du R. P. de Ribadeneira a été à peu près le même dans toute l'Europe. « Sans prétendre donner une liste complète, » M. Guignard cite des «éditions espagnoles de Madrid 1610, 1616, 1651,1790,1820 ou 1825; de Barcelone, 1623, 1643, 1705; les traductions italiennes, publiées en plusieurs villes, particulièrement à Milan en 1613, 1618; à Venise en 1626, 1G43 ; la traduction flamande parle P. Rosweyde, Anvers, 1619 ; la traduction latine du P. J. Canisius, publiée à Cologne en 1630 et 1700 ; la traduction allemande, Hornig, Augsbourg et Dillingen, 1700. » 11 semble cependant que nulle part la Fleur des Saints n'a conquis l'immense popularité dont elle a joui en France.

Ribadeneira et y trouvent « des traits qui sentent le seizième siècle et une trop grande absence de critique». Du moins ces traits et cette absence de critique n'éveillaient aucune répugnance au dix-septième siècle.

Est-il nécessaire d'entrer dans le détail des différences qui distinguent entre elles ces nombreuses éditions ? Plusieurs d'entre elles ne nous sont connues que par de brèves mentions des dates et des lieux d'impression, et en outre un travail aussi long, si nous avions le pouvoir de l'entreprendre, courrait risque d'être fastidieux. La plupart de ces éditions reproduisent avec des corrections plus ou moins heureuses le texte de René Gauthier. Néanmoins cette traduction n'était pas unique. Dans une dédicace, sans date particulière, adressée à la Reine, mère du Roi, qui se trouve reproduite dans l'édition in-8, de Lyon (1635, imprimée chez S. Ricaud, et vendue chez J.-B. Deville, rue Mercière), René Gauthier disait : « Ayant recogneu que nostre version avoit esté par-dessus toutes bien reçeuë de l'autheur mesme, je me suis appliqué d'y apporter la dernière main. » Les rapports que le traducteur avait eus avec l'Espagne le mettaient à même, en effets d'être initié à la pensée du P. de Ribadeneira; mais ce père était mort en 1611. S'il a pu connaître et juger des diverses traductions françaises, il faut supposer, comme nous sommes fort porté à le croire, qu'avant l'édition de 1612 (Paris) il y a eu d'autres éditions françaises, outre les deux dont nous avons parlé.

L'édition d'Arras (1613) se donnait toutefois pour la première qui reproduisît en entier le volume des vies des saints extravagantes, pour nous servir encore une fois du terme de Fauteur espagnol ; nous ignorons si cette édition produisait une traduction différente de celle de René Gauthier ; dans la mention qu'en fait le P. de Bracker on ne signale pas même

André du Val. L'édition de Valenhiennes chez Jean Véruliet^ à la Bible dOr^ aussi de 16 J 3, reproduit la traduction de René Gaultier , conseillei' du Roy et advocat en son grand conseil^ « augmentée en la deuxième édition des vies des Saints « de France par M. André du Val, etc.. et en ceste dernière « d'un second volume par V autheur et traduictparM. R. G. a A. G. » C'est le volume des extravagantes (1). L'édition de Paris(1614), m-ioViOyChezRobei^t Fouet, rue Saint- Jacques, à renseigne du Temps et de l'Occasion, ne fait aucune mention de René Gauthier. Elle paraît l'œuvre d'un autre traducteur qui, par une singulière rencontre, porte le même nom de famille et signe Jacques Gaultier, P. : l'on voudrait interpréter prêtre ; cependant, dans la dédicace adressée à M. de Gond y, évêque de Paris, il se contente de se dire un des plus humbles et plus affectionnés diocésains du prélat ; et le ton général de cette dédicace n'impHque peut-être pas la subordination ecclésiastique. C'est le prénom qui fait surtout croire ici à un nouveau personnage ; et au besoin l'édition de Valenciennes suffirait à montrer que le nom de Gauthier s'écrivait de plusieurs manières. Quoi qu'il en soit, ce qui distingue l'édition de Paris (1614), que ne cite pas le P. deBracker et qui est fort rare, comme toutes celles sur lesquelles nous avons insisté jusqu'à ce moment, ce n'est pas la qualité

(I) Celle édilion de Valenciennes est précédée d'une dédicace signée Jean Véruliet à <•< Monseigneur le Révérend Père en Dieu D. Charles de Par, trèsdigne abbé de S. Amand el comte en Peve. » Elle est précédée de l'approbalion des docteurs de la faculté de Paris, datée de Sorhonne 1C08, donnée à l'ouvrage « tourné d'espagnol en français par René Gaultier Angevin ; » de l'approbation de l'archidiacre d'Arras du 10 août 1610, qui désigne le traducteur Renatum Gaultier; enfin d'un permis d'imprimer du 30 août 1610 par François Fléron, provincial de la compagnie de Jésus ès-Pays-Bas accordé à Guillaume de la Rivière imprimeur-juré. — Le second volume porte à la fin la note suivante : à Arras, de l'imprimerie de Guillaume de la Rivière à l'enseicnedu Bon-Pasteur M. D. CXIII.

du papier, ni la netteté du caractère ; notre attention n'a pas non plus été éveillée par les gravures sur bois qui ornent la plupart des Vies ; mais Jacques Gaultier a reproduit sans annexes et exactement, à quelques retranchements près, l'œuvre du P. de Ribadeneira. La publication est divisée en deux volumes : le premier contient les saints dont on fait mention au Bréviaire romain : il renferme, outre les fêtes mobiles et les vies de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, deux cent quarante-trois biographies. Le second volume, avec les vies des cinq bienheureux membres de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, François Xavier, François de Borgia, Louis de Gonzague et Stanislas de Kostka, renferme cent cinquantehuit notices. Ce second volume, dans l'édition espagnole de 1609, en contenait cent soixante-huit.

Le traducteur a poussé le scrupule jusqu'à reproduire la plupart des diverses approbations et licences d'imprimer données au P. Pedro de Ribadeneira par les autorités ecclésiastiques d'Espagne. Si ceux qui ne croient pas à la science historique du saint Religieux, jetaient un regard sur ces pièces, ils seraient étonnés des éloges donnés non-seulement à la piété, mais aux lumières et à la critique de Fauteur. Ce n'est pas seulement une suavité d'esprit qui va jusqu'à l'âme du lecteur, c'est une grande érudition en la lecture des saints qu'on trouve dans cet ouvrage, dit l'approbation sur le second volume; et l'approbation de 1599 trouvait qu'un tel livre procurerait beaucoup de profit à la religion, parce qu'il « est écrit bien doctement et prudemment; et est fort bon, ajoute-t-elle, qu'une histoire tant importante comme celle de la vie des Saints soit escrite par personne de si grande connaissance, sainteté et érudition. »

Malgré ce nouveau traducteur, c'est, avons-nous dit, le nom de René Gauthier qui reste en France attaché à la

Fleur des Saints. Quand par hasard ce nom n'est pas rappelé au litre de l'ouvrage, on le retrouve au moins dans les privilèges, où on le désigne quelquefois sous la simple qualification de René Gauthier, Angevin. Avec le nom de René Gauthier, un autre nom inséparable de la Fleur des Saints est celui d'André du Val. Mais André du Val n'a pas été seul à unir son travail à celui du Jésuite espagnol. Ce qu'il a fait pour la France, d'autres l'ont fait pour les contrées étrangères ; M. Guignard, dans la notice que nous avons signalée, a nommé les PP. Rosweyde, Canisius et de Nieremberg : les deux premiers , en effet, ne se sont pas contentés de traduire en flamand et en latin Ja Fleur des Saints : ils peuvent, aussi bien que le P. de Nieremberg, être considérés comme des continuateurs de Ribadeneira. En France même, le travail de Du Val ne répondait pas encore à tous les désirs. Chaque province était envieuse de joindre à la Fleur des Saints les saints qu'elle honorait d'un culte particulier. Toutes ces additions, dont M. Guignard dresse une liste abrégée, éveillent en lui un scrupule littéraire et archaïque, légitime peut-être, mais un peu exagéré. On verrait sans doute avec peine déranger l'œuvre harmonieuse et exquise du P. de Ribadeneira ; mais on peut douter que sans les différentes annexes dont nous parlons, la Fleur des Saints eût obtenu dans notre pays l'immense succès qu'elle y a conquis. Si ce livre n'avait pas pris ce qu'on peut appeler une physionomie française, si les fidèles n'y avaient pas trouvé la vie des saints pour lesquels ils avaient le plus de dévotion, de leurs patrons, des patrons de leurs villes et de leurs provinces, il est douteux que le mérite du P. de Ribadeneira eut suffi à donner à son travail la popularité dont il a joui partout. Si défectueux d'ailleurs qu'on puisse croire ces divers compléments de la Fleur des SdintSj il semble qu'ils entraient dans la pensée de l'auteur.

«Pour ce que ce livre s'est escrit en l'archevêché de Tolède, dit-il dans sa préface, j'ay adjousté les festes des saints qui s'y célèbrent, encore qu'elles ne soient universelles ny de toutes les Églises d'Espagne.» Chacun fît de même. L'édition de Douai (1630) ajoutait les saints du Pa-^s-Bas jouxte l' édition belgeoise (c'est l'édition flamande donnée en 1619 parle P. Rosweyde) : les éditions de Lyon (1640) offraient les saints des provinces deDauphiné, Provence, Bourgogne, Lyonnais, Auvergne, Yivarais, Savoie ; d'autres se contentaient, sans spécifier les provinces, de se dire augmentées « de plus de sixvingts vies nouvelles » (Paris, 1632). Les éditions subséquentes avaient la prétention de reproduire tout ce que les précédentes avaient déjà publié. Il y avait les saints nouvellement canonisés, les bienheureux non encore canonisés auxquels on voulait faire place : les lecteurs demandaient à trouver au moins une vie de saint pour chaque jour de Tannée, et le P. de Ribadeneira ne répondait pas à ce désir. Toutes ces causes contribuèrent à grossir la Fleur des Saints ; enfin, comme le remarque M. Guignard, une approbation des docteurs parlait d'une addition de plus de 400 vies nouvelles, que Thomas Friard avait ajoutées à cet ouvrage.

Sans doute, on pourrait croire qu'il y a beaucoup de fatras dans de telles additions. Les auteurs prenaient bien Ribadeneira pour modèle. Son travail était le type selon lequel ils désiraient accommoder leurs inspirations. Mais les plus habiles d'entre eux pouvaient à peine approcher de leur devancier. Sa narration simple, toujours claire et toujours édifiante, ne peut pas être dans le domaine de tous. On pouvait comme lui renoncer à disputer et examiner les raisons des faits qu'on avançait, de peur de « couper le fil de la narrac( tion^ arrester le lecteur dévot, troubler son plaisir et mesme <( refroidir son ardeur et son désir d'imiter les saints. » Mais

comment supposer que tant d'auteurs différents, portant la main aux Fleurs des Saints^ aient tous eu , à un degré éminent, les qualités que le P. de Ribadeneira trouvait nécessaires à la composition de ces vies édifiantes ? l'art «d'es- « lire et d'exposer les choses les plus certaines et les plus vé- « rifiées, » et de laisser les autres choses, « lesquelles bien « qu'elles soient fort bien reçues du commun populaire, dit-il « encore, il ne me semble pas qu'elles soient si bien fondées ni « avec tant d'autorité que je les ose assurer et affirmer. » La défiance que ce mélange de tant d'écrivains doit inspirer s'accroîtra encore, si on considère que dans la plupart des éditions de nos Fleurs des Saints y rien, en dehors du titre, ne signale la différence des auteurs ; et quand parfois ces différences sont notées, à peine si les indications portent sur cinquante vies. Quelques éditions, comme celles de 1635 (in-S", Lyon, J.-B. Deville), ont la prétention de désigner ce qui n'appartient pas au P. de Ribadeinera ; mais il faut se garder de croire à leurs renseignements. Nous avons vérifié les trois premiers mois de l'année dans cette édition de 1635 : dixhuit biographies y ont été mal à propos retirées à Ribadeneira (1).

Voilà donc, et je ne pense pas les avoir diminuées, les causes de défiance qu'un premier coup d œil fait concevoir contre les Fleurs des Saints, mais je crois que la plupart de ces causes s'évanouissent devant un examen attentif. La confusion, en effet, est plutôt apparente que réelle. Quand on cherche à pénétrer au milieu de ces bigarrures qui semblaient devoir être si choquantes, on est étonné de la facilité qu'on

(1) L'édiiion de Lyon, 1640, est embellie, dit le titre, de la distinction des Vies appartenant à Ribadeneira. Nous n'avons pu la vérifier : nous ignorons si elle est plus exacte que celle de 1635, dont le titre n'annonce pas la distinction, qu'on a essayé d'apporter dans le texte.

a à se retrouver et du peu d'altération, en somme, apporté à l'œuvre du Jésuite espagnol.

En premier lieu, il faut se garder de croire à la véracité des titres et même à l'exactitude des renseignements énoncés dans les approbations données aux travaux des nouveaux éditeurs. Les «plus de quatre cents vies rédigées par Th. Friard » , d'après l'approbation des docteurs signalée par M. Guignard, se réduisent, sur le titre de l'édition de 1646 (Rouen, chez Jean de la Mare , in-4"), à trois cent soixante-cinq; dans Y Avis au lecteur^ signé de Thomas Friard, ces trois cent soixante-cinq ne sont plus que cent, « parmi lesquelles vingt ft ont été données par le R. P. Bon, chanoine régulier de Saintce Victor, et par le R. P. Arthus duMontier, religieux récollet. » Pour comprendre comment les docteurs ont pu attribuer plus de quatre cents vies nouvelles à cette édition, il faut expliquer que le titre, en en mentionnant trois cent soixante-cinq, ajoute qu'elles sont simplement abrégées, et Y Avis au lecteur remarque que ces vies abrégées sont distinctes dans l'impression par un moindre caractère : de sorte qu'il est ici question simplement des martyrologes imprimés en petit texte, que le P. de Ribadeneira n'avait pas ajoutés à son œuvre, et que les éditeurs français ont plus ou moins développés.

Après avoir réduit le travail de Thomas Friard, peut-être faudra-t-il rejeter tout à fait celui du sieur Rault, que M. Guignard a aussi nommé comme un des auteurs ayant ajouté aux Fleurs des Saints. Le P. de Bracker signale une édition de Troyes (in-4'», 1665), augmentée par le sieur Rault. Pour savoir si la manière, dont ce nom est mentionné, indique véritablement des additions à la Fleur des Saints^ il faudrait avoir le titre complet sous les yeux. Ce qui contribue à fortifier notre scrupule sur ce point, c'est que nous avons entre les mains deux éditions oii le même nom se retrouve

(Rouen, 1668 et 1704) ; toutes deux contiennent un petit avis au lecteur où le sieur Rault expose ce qu'il a fait dans la Fleur des Saints, Il explique que le travail de Ribadeneira a élé complété par des personnages de lettres et de piété, et il nomme André du Val, le R. P. Bon et le religieux récollet Ar- Ihus du Montier. « Mais, ajoute- t-il, comme à présent notre « langue semble avoir atteint le point de sa pureté, j'ay creu « qu'en revoyant un ouvrage de si grande importance et qui « se retouche si souvent, je ne contribuerois pas peu au puce blic, si je le remettois dans la netteté que le françois dece mande; c'est où je me suis efforcé dans cette impression... « Voilà ce qu'en ce rencontre a pu faire pour l'utilité publique « celuy qui de tout son cœur luy voue ses soins et son serc( vice. — Rault. » Ce langage est précis.

La même remarque pourrait être faite au sujet de Beaudouin, historiographe de France. M. Guignard ne le nomme pas, mais il est désigné dans quelques mentions bibliographiques comme ayant travaillé à accroître le nombre des vies nouvelles ajoutées aux Fleurs des Saints; cependant, dans toutes les éditions portant ce nom que nous avons eues entre les mains, le seul travail attribué à Beaudouin est un travail de mise en ordre et en plus pur langage. Quant au P. J.-B. Machault, nous n'avions vu nulle part qu'il fût mention de lui : la désignation de M. Guignard est l'unique renseignement que nous ayons rencontré jusqu'ici de la coopération de ce Père jésuite à la Fleur des Saints, Les traditions de la Compagnie même sont muettes à ce sujet. Il est vrai que ces traditions ne disent pas tout ; et, pour notre compte, nous n'avons pas tenu entre nos mains toutes les éditions françaises de Ribadeneira. En tous cas, on a vu que si l'on doit réduire un peu la liste des continuateurs de Ribadeneira, dressée par M. Guignard, on pourrait aussi , par contre, l'allonger

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de quelques noms. Ainsi nier le travail de Rault, restreindre celui de Friart , contester celui de Machault , ne suffît pas à détruire le soupçon légitime en apparence que les Fleurs des Saints^ recueillies par tant de mains, doivent contenir bien dessuperfétations. Elles semblent impossibles à éviter, en effet, dans un recueil composé de la manière dont nous parlons; et après le travail de complément il a été nécessaire de faire le travail d'expurgation. Cette dernière tâche a été accomplie au dix-septième siècle, principalement par Beaudouin, que nous avons déjà nommé, et par le P. Ant. Girard, de la Compagnie de Jésus. L'un et l'autre ont donné plusieurs éditions des Fleurs des Saints^ ont enrichi cet ouvrage de notes chronologiques et de synchronismes, l'ont expurgé des notices les moins intéressantes, de celles qui s'écartaient le plus du type donné par Ribadeneira, et qui pouvaient présenter des choses moins assurées ou moins édifiantes. Dans ce travail de révision ont été rejetées les vies écrites par les PP. Binet et H. Alby, de la Compagnie de Jésus, par exemple ; elles contiennent en efïet plus de rhétorique que d'édification. Quelques-unes de ces notices, rejetées par la critique des derniers éditeurs, ont été résumées en quelques lignes dans les martyrologes ajoutés pour chaque jour de l'année.

En somme, l'édition de 1687, revêtue du nom, quoique publiée après la mort du P. Antoine Girard, contient cinq cent trente et une notices. M. Guignard reconnaît que le P. de Ribadeneira en a composé, sans y comprendre les fêtes, quatre cent trente-huit ; l'édition de 1609 et 1610 n'en contient cependant, sans les fêtes mobiles et les autres, que quatre cent vingt-trois. En tout cas, on voit par ces chiffres que le travail du P. de Ribadeneira n'a pas disparu sous les superfétations des traducteurs. Sur les cent vies environ ajoutées

272 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIie SIÈCLE,

en France à la Fleur des Saints et qui composent le cinquième du recueil que le dix-septième siècle nous a légué, trente sont l'œuvre de Maislre André du Val, quatorze appartiennent au Récollet Arthus du Montier, six au chanoine de Saint- Victor, le R. P. Bon. Quand on aura des cinquante autres notices retranché ce qui revient aux PP. de Nieremberg, Rosweyde et Canisiiis, — et le P. Ribadeneira pouvait-il se choisir des continuateurs plus éminenls que ces trois Jésuites ? — sur quoi la critique trouvera-t-elle à s'exercer? Je veux bien que ces Pères Jésuites, ou les auteurs français que nous avons nommés, et ceux surtout dont nous ignorons les noms et qui ont pu joindre au travail de leurs prédécesseurs les vies des saints nouvellement canonisés, n'aient pas le talent littéraire tout à fait hors ligne du P. de Ribadeneira, cet art qui fait partout les grands écrivains, de mettre les choses en relief et de les démontrer sans de longs discours, d'animer et de faire vivre les physionomies qu'on veut décrire : dans cette nombreuse galerie de portraits que nos Pères ont intitulée la Fleur des Saints, les émaux auxquels a travaillé le P. de Ribadeneira, seront, si on le veut, d'une qualité supérieure ; la composition, le dessin, l'exécution en sont irréprochables : pourrat-on dire que ceux dus à Canisius, Rosweyde ou Nieremberg soient à dédaigner ?

Nous avons déjà parlé d'André du Val : ses lumières, ses vertus, sa piété, le rendent digne d'être nommé après ces trois illustres Jésuites. 11 y a aussi, en dehors de la littérature, des raisons puissantes de laisser dans notre patrie le nom d'André du Val uni à celui du P. de Ribadeneira. Je neveux pas seulement insister sur les relations que, par l'intermédiaire de René Gauthier , on peut deviner entre l'excellent docteur de Sorbonne et l'éminent Jésuite : celte alliance de

leurs cœurs et de leurs noms s'est formée et scellée dans la fondation du Carmel de France. Le P. de Ribadeneiraa aidé par ses conseils à l'œuvre qu'André du Val a poursuivie avec tant de zèle ; mais André du Val a rendu à la Fleur des Saints un service plus grand, à nos yeux, que tous les perfectionnements littéraires ; s'il a contribué au succès en ajoutant les vies des principaux saints, dont le culte est le plus populaire dans notre pays, il y a surtout travaillé efficacement en assurant à ce beau livre le concours des prières des Carmélites de France. Qui pourrait douter que les prières de ces filles héroïques n'aient part en effet au succès extraordinaire de la Fleur des Saints pendant le dix-septième siècle ? N'étaitce pas une œuvre à proposer à ces âmes d'élite dont la prière est si puissante, de faire pénétrer dans le monde la connaissance, le goût et l'admiration de toutes les merveilles, de toutes les austérités, de toutes les sublimités de la vie des saints? Quoi ! le siècledeMolière, deLa Fontaine, de Sain l-Evre mont, le siècle de Marion Delorme, le propre temps de Ninon de Lenclos, l'instant où la pompe royale s'étale avec un faste et une magnificence où le paganisme et le sensualisme se dissimulent à peine, l'époque des plus éclatantes couronnes et du plus insolent triomphe des maîtresses et de l'adultère, c'est ce moment-là précisément où la France est insatiable de la lecture des Fleurs des Saints et où les libraires ne peuvent suffire à l'impatience du public! Je sais tout ce que Ton peut dire de l'esprit de foi conservé dans les familles et dans les provinces ; mais je ne puis ignorer non plus les tableaux que les histoires des mères de la Visitation, par exemple , et celles de M. Olier ou de saint Vincent de Paul, font de l'état de la religion dans nos contrées ravagées par les doctrines et les violences de l hérésie. Je crois qu'après avoir tout examiné, après avoir pesé les causes légitimes du succès

de la Fleur des Saints et tout en s'inclinant devant le mérite éminent de Ribadeneira, on pourra se demander si un succès aussi éclatant et aussi soutenu était vraiment en harmonie avec l'esprit du siècle, et si pour l'expliquer on n'a pas besoin de voir les Carmélites de France, dociles à la demande d'André du Val et ferventes à demander aux bons anges de notre pays la propagation de ce livre admirable et le renversement des obstacles, que devaient apporter à sa diffusion les préjugés et les ténèbres menaçant déjà d'envahir tous les esprits.

Je ne dirai rien du chanoine de Saint- Victor ni du P. Récollet. Leurs écrits, puisésà de bonnes sources et animés d'un sage esprit de piété, sont loin de me paraître méprisables. Si je m'aveuglais sur le mérite de ces deux auteurs, d'ailleurs, leur coopération à la Fleur des Saints est, on le sait, assez restreinte pour ne pas altérer l'estime qu'on doit porter à ce grand monument.

Il resterait à examiner si les divers traducteurs et coopérateurs de la Fleur des Saints « bégayent, selon les expressions de M. Guignard, un français incertain. » La date où ils écrivaient suffit, ce me semble, à la réponse. Ces divers auteurs, qui vécurent tous entre saint François de Sales et Bossuet, n'ont sans doute pas su atteindre la grâce exquise du premier, ni l'éloquence majestueuse du second ; mais entre ces deux sommets, n'y a-t-il pas place pour une langue correcte, quoique non dépourvue d'archaïsme, un peu traînante, si on veut, et sans grande agilité, mais non pas insipide ni fastidieuse ? Les derniers éditeurs ont corrigé ce que les premiers en date de ces écrivains pouvaient avoir de suranné en leurs formes gothiques^ si on veut les qualifier de la sorte, et ce qu'ils ne rachetaient pas, sans doute, comme le saint évêque de Genève, par une prestesse, une innocence et une élégance merveilleuses du tour.

Ces derniers éditeurs de la Fleur des Saints ont fait pour les formes du langage ce qu'ils ont fait pour la critique historique. Ils ont effacé, redressé, accommodé, et sont parvenus de la sorte à créer une sorte d'ensemble. Sans doute, ces corrections , ces remaniements ne remplaceront jamais la libre allure d'un esprit élevé et créateur; mais on peut douter que de nos jours on fasse beaucoup mieux qu'au dix-septième siècle. Le système de traduction à la mode aujourd'hui est différent de celui de nos pères : est-il meilleur? Quelle traduction pourrait jamais donner une idée de la noblesse, de la force, de la pureté du style du P. de Ribadeneira, une des gloires les plus vraies de la littérature castillane? Cette gloire, l'élève de saint Ignace, le compagnon de Laynez, l'ami de saint François de Borgia, l'a conquise sans l'envier; son ouvrage , qui est devenu entre ses mains un livre de grande et de belle littérature, était dans son cœur surtout un livre de piété et d'édification. Faudrait-il s'attacher à ce qui a été l'accident de son travail plutôt qu'à ce qui en a été l'âme et la véritable inspiration? Une traduction exacte et rigoureuse, comme demande M. Guignard, uniquement du texte de Ribadeneira, quand elle rendrait toutes les élégances des écrivains, ne pourrait satisfaire aujourd'hui la piété des fidèles. Depuis deux siècles, l'Eglise de Jésus-Christ, toujours vivante et toujours fertile, a inscrit bien des noms sur ses sacrés diptyques. Conçoit-on une Vie des Saints, où il ne serait fait mention ni de sainte Thérèse, ni de saint François de Sales, ni de saint Vincent de Paul, ni de tous les autres Saints réservés par la divine Providence à l'âge moderne, afin que leurs exemples plus rapprochés de nous et leurs œuvres jeunes et vivantes devant nos yeux, servent à réveiller notre foi et à ranimer notre piété?

On comprend et on partage le désir d'un esprit curieux

de connaître le texte primitif de René Gauthier, par exemple, et le véritable langage dont se servait André du Val. Je suis assuré qu'ils ont l'un et l'autre un certain charme à s'exprimer dans cette fleur de notre langue, dont l'aimable saint François de Sales est la gloire toujours souriante et rajeunissante. Mais il n'est pas temps encore de faire pour la Fleur des Saints ce que M. de Sacy et le libraire Techner ont fait pour V Imitation de Jésus-Christ, dont, à la grande joie des curieux, ils ont publié avec amour les plus anciennes traductions. Ce qu'il faut d'abord pour la Fleur des Saints, depuis si longtemps hors du commerce, c'est non pas de contenter la curiosité littéraire des précieux, mais de répondre au besoin sincère et profond du public, qui se retourne vers ce livre avec amour, et qui, comme le dit M. Guignard, ne peut se satisfaire avec les exemplaires des anciennes éditions ; il faut édifier ce public et lui rendre l'aliment de la piété : il en a besoin. L'ancien langage ne serait pas accessible à tous. Il faut s'en tenir aux dernières versions, y modifier même ce qui pourrait encore arrêter le lecteur vulgaire , y faire enfin ce que nos prédécesseurs ont fait, et ajouter les vies des Saints nouvellement canonisés : de cette façon on donnera un nouveau relief à ce beau monument, oii sont inscrits tous les noms illustres et populaires de l'Eglise et de la France ; on ranimera en même temps dans les cœurs tous les vieux souvenirs de la Foi. Ces souvenirs ne sont pas aussi éloignés qu'on semble le croire. Bien des noms qui peuvent paraître étrangers ou obscurs à de beaux esprits, éveillent des échos sonores dans nos provinces, nos villes ou nos hameaux. On s'est vainement efforcé de rompre les traditions ; on a pu obscurcir l'histoire du héros, on n'a pu effacer sa mémoire: l'arbre, la fontaine, la statue, où son souvenir

est attaché, sont encore révérés. Ce sera une grande joie d'apprendre l'histoire de ce personnage, dont on ne savait déjà pUis que le nom. Nos pères la connaissaient autrefois en détail ; les fils seront heureux de la rapprendre aujourd'hui pour la raconter à leur tour à leurs enfants, et les faire profiter de tous les enseignements et de toutes les grâces qu'elle contient.

La coutume des écrivains n'était pas, au dix-septièmesiècle, d'entretenir le public de leur personne, et les Bénédictins, dont les noms et les travaux remplissent nos bibliothèques, ajoutaient encore à cette réserve, qui était dans le goût général, la modestie et la retenue du cloître. Quand un d'entre eux venait à mourir, celui qui continuait les entreprises qu'il avait commencées, lui consacrait dans une préface une brève notice. Dom Tassin, dans sa Bibliothèque de la congrégation de Saint-Mau7\ y a joint plus tard les souvenirs de la communauté, et il a eu soin de donner une liste complète des travaux de chacun de ses savants frères décédés. L'homme cependant, si je puis m'exprimer ainsi, échappe encore, et c'est l'homme que notre siècle tient surtout à connaître. On est allé demander la révélation de son caractère et de ses mœurs à ses correspondances : on a réuni celles de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, et elles se composent de plus de quatre cents lettres datées de J671 à 1731 (1). Mabillon et

(1)M. Alphonse Dantier a été, pendant ces dernières années, chargé parle ministère de l'instruction publique de diverses missions en Allemagne et en Italie pour y rechercher les lettres des Bénédiclins. Ce savant a publié plu-

Monlfaucon ne sont pas seuls à les signer. Outre Magliabechi, Bacchini, Quirini, Muratori et les autres Italiens avec qui l'intérêt de la science, les voyages et les recherches dans la Péninsule avaient mis en relation nos deux bénédictins, toute la pléiade savante de l'abbaye de Saint-Germain des Prés se montre dans ces lettres. Claude Estiennot , Michel Germain , Placide Porcheron , Thierry Ruinard , J. Durand, y donnent tour à tour succinctement , rapidement, sèchement même quelquefois, comme il convient ou comme on le pardonne à des gens si utilement appliqués, les nouvelles littéraires et religieuses de Rome, de Florence et de Paris.

L'abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris, était le cheflieu de la congrégation de Saint-Maur. A l'époque oii remontent les lettres que nous avons sous les yeux, en 1671, il y avait cinquante ans à peine que la congrégation de Saint- Maur était érigée ; les travaux considérables et les grandes qualités de ses membres lui avaient déjà attiré une estime singulière dans toute l'Europe.

La réforme des ordres religieux avait été, dans le commencement du dix-septième siècle, la pensée et le désir de tous les dévots et de tous les esprits sérieux. Aux États-généraux de 1614, le clergé, par l'organe de Richelieu âgé de vingtneuf ans et évêque de Luçon depuis plusieurs années, avait exprimé le vœu de voir introduire dans les monastères de France la réforme de saint Benoît, que le bienheureux

sieurs rapports dont les pièces justificatives sont des lettres inédites des membres de la congrégation de Saint-Maur. M. Dantier avait précédemment signalé à l'attention des érudits soixante-dix volumes in-f» de correspondance, provenant de Saint-Germain des Prés et conservés à la bibliothèque impériale. Les divers documents publiés ou indiqués par M. A. Dantier confirment à notre avis les conclusions de la notice que nous reproduisons et qui a été composée d'après une publication antérieure sous le titre de Correspondance inédite de Mabillon et de Mont faucon avec l'Italie, 3 vol. in-8.

Didier de la Cour avait commencée dès 1600 en Lorraine, dans l'abbaye Saint- Vannes de Verdun. Mais avant que le clergé eût exprimé ainsi publiquement ses vœux, plusieurs membres de Tordre de Saint-Benoît avaient sérieusement médité sur les désordres et les relâchements de leurs monastères et sur les différences de la vie qu'on y menait et de celle ordonnée par le saint patriarche à ses disciples. On sait comment naissent et. se développent les pensées généreuses. C'est d'abord un désir vague tombé dans un cœur chrétien, oii la raison et la réflexion l'enfoncent chaque jour davantage. Les difficultés matérielles, les impossibilités de l'entreprise le font bientôt tourner en gémissements, en résignation et en prière ; c'est là justement ce que Dieu convertit et façonne en un fondement solide. Il n'en alla pas autrement pour la congrégation de Saint-Maur. Un ancien élève du collège des Jésuites de Bourges, dom Laurent Benard, prêchait la parole de Dieu avec un grand renom de science, lorsqu'il fut nommé prieur du collège de Cluny, à Paris. Il trouva cette maison dans l'état le plus déplorable, sans clôture, livrée aux séculiers, et composée seulement de quatre ou cinq religieux. Il y mit toute la réforme qu'il put : le désir et le goût de la science amenèrent autour de lui quelques jeunes membres de l'ordre de Cluny. Laurent Benard s'attacha particulièrement à ceux qui lui semblaient les mieux disposés et les plus capables; il les instruisait sur l'état du relâchement de la discipline en France, les formait à la piété, et espérait que Dieu tirerait peut-être bien un jour de ces efforts isolés quelque chose pour sa gloire et le rétablissement de la régularité dans les monastères. Il appela pour enseigner dans sa maison des religieux réformés de Saint- Vannes. Il eûtvoulu lui-même s'attacher à cette congrégation et entrer au noviciat. Mais les supérieurs pensèrent qu'il était plus utile à l'ordre de Saint-

Benoît en restant à Paris dans son prieuré du collège. Ses travaux et ses désirs n'y furent pas stériles. Plusieurs monastères embrassèrent la réforme de Saint-Vannes. En 1618, le chapitre général décida qu'on formerait en France une congrégation nouvelle, indépendante de celle de Lorraine. Cette nouvelle congrégation prit le nom de Saint-Maur; elle fut reconnue par lettres patentes du roi au mois d'août 1618 et érigée en 1621 par le pape Grégoire XV.

Pendant que ces choses se passaient et que les disciples de dom Benard , par leurs doctrines et leurs exemples, propageaient le goût des vertus et le désir des réformes monastiques, la Providence préparait au loin, dans le fond du Languedoc, l'homme qui devait donner à la nouvelle congrégation tout son lustre et asseoir sa gloire.

Pierre Tarisse était à peu près du même âge quedom Benard. 11 avait étudié la pratique et le style du Palais, et avait passé par toutes sortes de conditions, tour à tour, clerc de procureur, soldat , intendant de grande maison, notaire royal et en dernier lieu greffier du lieutenant de Cessenon, où il vivait. Partout il avait gardé une grande rigidité de mœurs. A trente ans on lui persuada d'étudier et d'entrer dans les ordres. 11 vint au collège de Rodez pour y commencer les éléments de la langue latine; il y poursuivit ses cours jusqu'en philosophie. 11 avait reçu la tonsure, et il continuait avec ardeur ses études à Toulouse lorsque la cure de Cessenon viflt à vaquer. Des amis lui conseillèrent de briguer ce bénéfice, dont la nomination était contestée et devait être déclarée par arrêt de justice. L'Église sortait à peine d'un état de honte et d'abaissement qui permettait encore à ses membres les plus recommandables d'en poursuivre les honneurs et les dignités. Tarisse se jeta dans cette complication de droits et de brigues avec toute l'active énergie de son ca-

ractère. 11 plaida à Toulouse, il plaida à Paris, dont il fit plusieurs fois le yoyage à pied ; il obtint arrêt, il lutta contre les oppositions, et enfin, à l'aide d'un accord, fut reconnu curé de Cessenon.

Entré par cette voie singulière dans le ministère ecclésiastique, il y trouva un double devoir. La cure de Cessenon était un prieuré dépendant de Tabbaye de Saint-Pons, de Tordre de Saint Benoît. Tarisse prit l'habit religieux en même temps qu'il reçut l'onction sacerdotale. 11 était alors âgé de quarante ans; on était en 1615. Il s'appliqua avec un soin jaloux et ardent à ranimer la piété dans sa paroisse et à y relever la pompe des offices ; il voulut satisfaire aussi à ses obligations monastiques, et il s'attacha à observer la règle de Saint-Benoît. Autant qu'il était en lui, il gardait les jeûnes, le silence et les autres austérités. A mesure qu'il pratiquait cette sainte règle il l'aimait davantage ; il la voyait avec désolation inconnue et oubliée de ceux qui en faisaient profession : le désir d'en rappeler et d'en propager l'observance brûlait déjà son cœur. Comme avait fait Laurent Benard à Paris, il se mit à l'œuvre laissant à Dieu le soin de bénir ses efforts et de leur donner le succès. Il np pouvait avoir la même influence que le prieur du collège de Cluny, et il n'avait pas sous la main les mêmes moyens de satisfaire à son zèle. Mais il distribuait des exemplaires de la règle de Saint Benoît à tous les Bénédictins qu'il pouvait rencontrer; il les engageait à la méditer, il leur en lisait et leur en expliquait quelques passages. Il eut la joie de voir sous ses efforts naître, se fortifier et s'étendre les bons désirs. II fit alors un voyage à Paris, et connut L. Benard et ses religieux. L'édification qu'il trouva auprès d'eux et la possibilité d'atteindre un but qui lui paraissait naguère si éloigné, réchauffèrent encore son cœur et ranimèrent son zèle.

De retour en Languedoc, il n'eut plus de repos qu'il n'eût procuré dans ces contrées l'introduction de la réforme de Saint-Maur. Il visita les monastères du Languedoc et de la Gascogne. Il prêchait la réforme, il excitait l'ardeur, il suscitait des prosélytes. Enfin tout céda à ses sollicitations, et les Pères de la nouvelle congrégation allèrent s'établir à Toulouse. Tarisse aussitôt quitta sa paroisse, et vint, avec trois des frères qu'il avait gagnés à Dieu, se jeter aux pieds des nouveaux- venus, leur demandant avec larmes l'admission au noviciat. L'année suivante, en juin 1624, il prononça ses vœux. Six ans après il était élu supérieur général de la congrégation de Saint-Maur. Il avait cinquante-cinq ans.

Il semble que Dieu prolonge les forces de ces hommes de retraite et de prières au delà des termes ordinaires. Tarisse exerça pendant dix-huit ans sa charge de supérieur, et s'en démit quelques mois seulement avant sa mort. Au milieu du rapide accroissement de la congrégation, il maintint la discipline, soigna le temporel et développa les études. Les guerres rehgieuses et les violences des protestants, que la pacification de l'édit de Nantes ne contenait pas toujours, avaient détruit un grand nombre de monastères. La négligence des abbés en avait aussi laissé tomber beaucoup en décadence. Tarisse, pendant le temps de son généralat, en reconstruisit entièrement plus de vingt et en répara environ cinquante. Mais c'était surtout à l'édifice spirituel de la congrégation qu'il donnait ses soins. Il dirigeait, conseillait, écrivait, visitait, donnait partout l'exemple, et déployait une activité incroyable. Il savait avec une sagacité parfaite démêler à quoi chacun de ses religieux était propre, et il les appliquait pour la gloire de Dieu aux travaux qui convenaient le mieux à leurs goûts et à leurs aptitudes. Beaucoup étaient employés à annoncer la parole divine. Il recueillait et augmentait les

bibliothèques; il les faisait mettre en ordre et formait celle de Saint-Germain, à Paris, où il réunit la plus riche et la plus féconde collection de manuscrits qui fût en France. Outre les ouvrages de spiritualité, auxquels les premiers Pères de la congrégation semblaient s'appliquer afin de laisser à leurs successeurs des règles de conduite et Théritage de leur esprit, dom Tarisse ordonna l'entreprise des premières éditions des Pères, commença le recueil des Actes des Saints de Tordre de Saint-Benoît, et enfin donna les prémices de tous les grands travaux, tout ensemble d'histoire et de piété, qui ont illustré sa congrégation.

Dans une de ses visites, il avait rencontré à Saint-Benoîtsur-Loire un jeune moine qui, après avoir prononcé ses vœux, était accablé depuis trois ans par toutes sortes de grosses et fâcheuses maladies. Il était à l'infirmerie, où Tarisse le vit sans forces, privé de l'usage de la plupart de ses membres, et trouvant cependant encore le moyen de se rendre utile à la communauté. Il disposait avec des fleurs et de la soie des bouquets et des couronnes pour décorer le Saint- Sacrement. Dom Tarisse fut touché et charmé de voir ce jeune religieux qui, nonobstant ses souffrances, savait éviter l'oisiveté dont saint Benoît recommande à ses disciples de se garder avec tant de soin. Le supérieur n'oublia pas ce courage et cette patience. Lorsque les forces du jeune moine furent un peu réparées, il l'appela à Paris et lui confia le soin de la bibliothèque de Saint-Germain. Malgré l'état d'une santé qui fut toujours précaire et chancelante, ce jeune homme ne laissa pas, grâce à l'énergie et à la simplicité de sa volonté, d'employer utilement son temps au milieu de celte belle et précieuse collection ; son nom nous dispensera d'apporter des preuves. Dom Luc d'Achery, car c'est lui dont il est question, mit en ordre la bibliothèque qui

lui était confiée, en publia plusieurs pièces importantes, et fonda, on peut le dire, l'école historique de la congrégation de Saint-Maur. Mabillon fut son disciple.

Celui-ci a été véritablement le grand homme de la nouvelle congrégation bénédictine. Né en J632, l'année même où dom Luc embrassait la réforme de Saint-Maur, dom Mabillon appartient bien par son âge au groupe le plus illustre des hommes du siècle de Louis XIV. Sa piété, sa discrétion, sa science, son assiduité au travail ont été célébrées partout. Il n'avait d'autre délassement à ses études que la prière et l'office divin. Sa modestie égalait sa réputation et son mérite. Quand il assistait aux séances de l'Académie des Inscriptions, dit un historien de cette compagnie , chacun avait les yeux attachés sur cet homme simple, qui ne les levait jamais. Sa parole a toujours gardé cette chrétienne et humble réserve qui reluisait dans toute sa personne, et qui, dans ses écrits, prête un si grand charme à sa science profonde et à sa pure diction. Les solides et heureuses qualités de dom Mabillon se retrouvaient aussi, à divers degrés sans aucun doute, chez la plupart de ses confrères. Leur Correspondance les fait voir remuant, compulsant et copiant les vieux manuscrits, non pas seulement avec cette patience et cette exactitude qui sont devenues proverbiales, mais avec une ardeur, une énergie, une pétulance, si on peut s'exprimer de la sorte, toute française et qu'on ne s'attendait pas à trouver en cette matière, ni, faut-il l'avouer ? sous leur froc. Dom Michel Germain, dont les lettres sont empreintes d'un esprit vif et gai, s'accuse d'avoir bu étrangement de poussière en remuant les trois cents manuscrits de la bibliothèque de Lucques, et il assure que les assistants ne les considéraient pas autrement que des soldats français qui montent à l'assaut, (k En effet, ajoute-t-i), il y faisoit chaud, et l'on me

« prenoil quasi pour un cordelier, tant nos habits éloient gris « de poussière. Nous y avons trouvé de quoi faire parler de « Lucques. » — « Depuis jeudi matin, dit-il ailleurs, jusqu'à «mardi à huit heures du matin, on ne sauroit lire, écrire, « collationner les écritures, chanter, prier plus que nous « avons fait. Dom Jean (Mabillon) en est tout usé ; sans un «secours particulier, il auroit dû crever. J'étois aussi bien « bas: mais que faire au milieu de tant de si bonne besogne? » Ce sentiment d'enthousiasme , ce n'est pas trop dire, se retrouve partout : « Nous vîmes pendant cinq heures, au « couvent des Camaldules, près d'Arezzo, tous les anciens « titres. Dom Jean me dicta, presque pendant tout ce temps, « les principales choses avec toute la volubilité de son esprit « tout de feu et animé par des découvertes de son goût. Le « bon père majeur, le visiteur, le prieur et le secrétaire du « majeur avoient pitié de mes doigts, et ils avoient raison, car «je n'en pouvois plus. »

Au Mont-Cassin, à Naples, à Rome, il n'en va pas autrement. C'est toujours le même feu et en même temps une exactitude sévère à ne s'écarter en rien et pour rien du but spécial de la mission qui leur était confiée. Leur départ, leur séjour, leur itinéraire, tout est subordonné à l'avantage des recherches de livres rares, qui leur étaient commandés pour le Roi et pour leur Congrégation, ainsi qu'à la collation et à l'étude des manuscrits. Les distractions les plus simples, les plus conformes à leurs goûts, qui se rapprochent le plus de leurs études, ne leur sont de rien. Durant leur séjour à Rome, on faisait des fouilles près de Frascati : « M. l'ambassadeur, « M. le cardinal, madame de Bracciano et leurs suites y fu- «rent deux fois voir fouiller. On nous y avoit conviés; nous « fîmes sagement de ne pas troubler cette fête; la nôtre fut « de cracher, tousser et travailler, nonobstant le catharre. »

Toutes ces citations sont extraites des lettres de Michel Germain. Celles de Mabillon, avec moins d'agrément peutêtre, ont plus de réserve; mais le léger accent fanfaron et bravache de son compagnon, frisant même parfois un peu l'impertinence, ne déplaît point, et fait sourire en pareilles circonstances. Malgré 1 habit qu'il porte et les vœux qu'il a faits, on ne peut en vouloir beaucoup à dom Michel Germain lorsqu'il se vante, avec un ton de matamore, de relever la moustache aux savants d'Italie. Sa pétulance ne se montre pas seulement quand il s'agit d'écritures gothiques ou de questions curieuses ; sa fougue s'échappe sitôt que sa personne et sa conduite sont mises en jeu. L'abbé de Rancé, un saint un peu terribilisy il est vrai, et assez facile à se cabrer, s'était plaint des Bénédictins et de Michel Germain en particulier, qu'il accusait de poursuivre à Rome la condamnation d'un de ses livres. Dom Germain s'emporte, et écrit ab irato :

« Il me paroît bien de la légèreté dans le procédé de « M. l'abbé de la Trappe, s'il est vrai qu'il tintamarre sur <( un bruit aussi faux et aussi badin que celui-là, qui est sans « fondement tant soit peu apparent. Je suis mal édifié de sa « conduite, et si la chose en valoit la peine, je lui écrirois en « droiture une bonne lettre, dans laquelle, en lui gardant « tout le respect dû à son caractère^ je lui apprendrois, tout « grand saint et grand seigneur qu'il est, à être un peu moins « chaud et moins crédule à ce qu'on dit et qu'on fait contre « lui... Peut-être que cela le rendroit moins âpre à donner « des impressions à des puissances contre des religieux d'un « corps envié, desquelles les grands ne reviennent pas aisé- « ment. »

Si les incartades de notre Bénédictin ne s'étaient jamais donné carrière qu'à propos de tels sujets et de tels personna-

ges, si respectables du reste qu'ils soient, on n'aurait pas à lui en faire de bien vifs reproches. La profession monastique règle l'homme, elle contient ses passions, elle ne les détruit pas. S'il faut admirer les moines véritablement mortiflés, toujours maîtres d'eux-mêmes parce qu'ils sont entièrement détachés du monde, et que leurs pensées et leurs cœurs habitent avec Dieu, il ne faut pas s'étonner ni être scandalisé quand on trouve chez plusieurs de leurs frères quelque chose des ressentiments humains, et quand les passions trouvent encore sous le froc jour à s'échapper et à se répandre, tant qu'elles se contiennent dans des limites innocentes. Mais l'esprit incisif de notre savant était ému par les préjugés de son siècle et de sa nation. Mabillon et son compagnon visitaient l'Italie en 1685 et 1686. L'animosité de la Cour et !des évêques de France était alors portée à son comble contre la cour de Rome. Le Pape refusait d'instituer les évêques qui avaient souscrit la déclaration du clergé gallican. On était à la veille du fameux réquisitoire d'Omer Talon, pressant le Parlement de provoquer des mesures afin de dispenser l'Église de France de l'obligation de recourir à Rome pour l'institution canonique des évêques. Dans des circonstances aussi graves et aussi pénibles, les Bénédictins ne semblent songer qu'à plaisanter et à rire du Pape. Leur badinage est hardi et prend texte de tout. Les plus petits détails de police, s'ils peuvent tourner au détriment de la considération du souverain Pontife, sont enregistrés curieusement par ces moines, et soigneusement adressés en France. On était inattentif à tout le reste et hors de là unicjuement occupé à ses études. Les bravades de la reine de Suède, grande protectrice à Rome des Jansénistes et des Gallicans, les refus injurieux de l'Espagne, tout, jusqu'aux folies d'une vieille femme, la comtesse Carpegna, qui résistait aux

injonctions du Pape, est raconté avec je ne sais quel charme à signaler l'humiliation du Saint-Père en toutes ces rencontres. Pas un mot de respect, pas un mot d'amour pour cette grande puissance outragée partout et poussant la longanimité jusqu'à se laisser braver dans les murs de Rome même par deux femmes furieuses et folles^ Christine et la Carpegna. Ces faits cependant auraient pu faire voir à tous ceux qui parlaient et avaient l'air de s'épouvanter de l'excès des entreprises et de l'ambition romaine quelle sorte de pouvoir réclamait le Pape, et quel joug paternel il imposait à ceux qui s'abritaient sous ses bénédictions. En une seule circonstance, un de ces religieux, c'est Jean Durand, rend justice au Pape, qui n'omet rien, dit-il, de ce que peut faire un saint Pontife pour réformer les mœurs des habitants de Rome et pour leur inspirer le respect et la vénération pour les églises. Partout ailleurs ces Bénédictins habitués à considérer le faste de Saint-Germain et de Versailles, n'ont que des sarcasmes contre ce pauvre Pape, qui, au milieu des misères de son peuple et de l'épuisement de ses finances, économise sur les coups de canon tirés en signe d'allégresse, et réduit sa dépense personnelle à cinquante-quatre sous de France par jour. Ces gallicans, habitués à subtiliser sur l'infailUbilité du Pape et i'indéfectibilité de son siège, en étaient venus à insulter la personne du souverain Pontife, et, tout en protestant de leur attachement à la chaire de Saint-Pierre, la personne d'Innocent XI et sa chétive santé sont l'occasion de mille quolibets qui égayent la Correspondance. 11 va sans dire que, par contre, tout ce que fait le Roi est exalté et applaudi. On raille agréablement sur les délais que le Pape est forcé d'apporter aux promotions des cardinaux à cause des choix scandaleux et outrageux proposés par Louis XIV. Il semble même qu'on admire la puissance royale, qui retient

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ainsi la vertu de saint Pierre. Il n'est pas jusqu'à l'odieux outrage, jusqu'à l'indigne attentat du Roi envoyant son ambassadeur à main armée insulter le Pape dans Rome à l'occasion de l'absurde droit de franchise qu'Innocent XI voulait abolir, qui ne semble approuvé ; du moins l'écrit du cardinal Sfrondate, à l'occasion de cette ambassade du marquis de Lavardin, est-il qualifié de libelle. Tout ce qui attaque et dénigre le Saint-Siège, tout ce qui résiste à son autorité est exalté et applaudi. On n'a pas assez d'éloges pour le fameux Arnauld. Le P. Alexandre Noël, le P. Maimbourg, Gilles de Witte même et tous les autres hypercritiques, historiens et théologiens, acharnés contre Rome et l'antiquité, sont cités avec une complaisance, une considération tout au moins qui contrastent avec le mépris qu'on professe pour les Italiens dont on se targue de relever la moustache. Des hommes aussi exercés que nos Bénédictins n'étaient cependant pas toujours très-édifiés de la science des divers écrits dirigés contre le Souverain Pontife. Ils se contentent alors de dire des auteurs que ces bons Pères sont parfois « un peu aventuriers » , et de louer leur facilité, tout en ne leur trouvant pas assez « de jugement ni de modération » pour traiter ces sortes de matières. Les dévotions populaires étonnent aussi ces gallicans, et les manifestations d'une foi vive scandalisent ces docteurs gourmés. Ils s'indignent de la procession et de la bénédiction des animaux au jour de Saint-Antoine, comme si la majesté du Seigneur en était outragée et comme s'il n'était pas convenable d'appeler sur ces humbles créatures la bénédiction du Dieu qui n'a pas dédaigné de les former.

Ce ton est celui de tous les correspondants. Mabillon lui-même, qui a toujours eu tant de réserve et qui n'avait point le temps de se répandre en de longues épîtres, laisse apercevoir, en maint endroit, ses sympathies pour les ennemis du Saint-Siège.

Chacun est de son siècle ; les meilleurs esprits ne peuvent pas toujours se défendre de partager les opinions passionnées de leurs contemporains. Mabillon eût été digne cependant de s'élever tout à fait au-dessus de ces animosités. Il n'a pas essayé, en dépit du gallicanisme, de contester à Grégoire VII son titre de saint : on voit par ses lettres combien il avait à cœur de justifier ce Souverain Pontife des reproches adressés à sa mémoire. Dom Jean, en effet, avait l'esprit trop grand et trop élevé pour n'être pas véridique. Il possédait, en outre, l'humilité qui est la vraie gardienne des doctrines, et il en a donné deux exemples remarquables dont les écrivains apprécieront le mérite. 11 avait composé une préface pour le Saint-Augustin^ qu'il avait écrite, dit dom Tassin, « en bon disciple de ce saint docteur. » On sait ce que signitiaient ces paroles entre certaines gens. Au grand regret de dom Tassin, Mabillon se soumit aux critiques qui lui furent faites et mit son travail en l'état où il mérita les éloges de Bossuet et où on peut le voir au tome XI de l'édition Bénédictine. Il avait aussi composé sur les Saint s inconnus un petit écrit, qui fut mal reçu à Rome et déféré à la commission de V index. Mais le Pape refusa de le condamner, persuadé que le savant Père n'hésiterait pas à se corriger lui-même. 11 faut avouer que Mabillon savait trèsbien à l'avance tout ce qu'il y avait de répréhensible dans cet écrit. La Correspondance fait foi qu'il eût voulu empêcher ce traité de pénétrer en Italie, où « il pouvoit,disait-il, faire peine à plusieurs. » Il eût désiré qu'il restât dans les contrées gallicanes, joour lesquelles il avait été composé. 11 n'hésita cependant point à corriger sa lettre sur les saints inconnus. J'ignore si ses confrères auraient donné de pareils exemples de soumission et si l'esprit badin et de dénigrement à l'égard de la cour de Rome ne les eût pas emportés davantage. Les lettres d'Estiennot, moins vives et plus contenues que celles

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de Michel Germain, sont aussi empreintes d'une animosité plus profonde et plus insidieuse. On ne peut s'empêcher de reconnaître que ce méchant esprit, qui restait encore dans Tombre et ne trouvait ainsi à s'épancher que dans des commerces particuliers, est bien celui qui, plus tard, conduisit la congrégation toute entière si loin dans de déplorables doctrines, et qui alaissé des traces fâcheuses sur plusieurs des meilleurs ouvrages des successeurs de Mabillon.

Les beaux et saints exemples des premiers Pères de la congrégation étaient cependant encore peu éloignés, et dans les premières années de leur Correspondance, les jeunes Bénédictins de \ 680 se souviennent encore du bonhomme dom Luc. La discipline et la régularité des monastères étaient excellentes. Une enquête faite en 1682 par le lieutenant de police la Reynie prouve que chacun des religieux de la congrégation de Saint-Maur ne dépensait pas plus de 437 livres par an. Fénelon, quelques années après la mort de Mabillon, ne réclamait pas pour eux une discipline plus exacte, mais il demandait qu'on leur imposât une règle de doctrine. C'est là une singularité ; d'habitude les mauvaises doctrines ne précèdent pas les mauvaises mœurs. Fénelon explique ce mystère lorsqu'il dit qu'en France, le Roi dans la pratique est plus chef de l'Eglise que le Pape. Les résistances d'Innocent XI aux entreprises insensées de Louis XIV avaient trop bien établi cette triste vérité. Aussitôt que le dissentiment eut éclaté, chacun "se rangea derrière son véritable chef ; et tous les évêques de France se trouvèrent naturellement du côté du Roi contre le Pape. On ne se faisait pas illusion sur les conséquences possibles de ce débat. Bossuet a manifesté à plusieurs reprises l'inquiétude de son âme. Les Bénédictins prononcent le mot de schisme et rappellent l'exemple de Henri VIII. Mais, par une logique singulière, Bossuet prend

texte de ces circonstances pour blâmer le Pape ; et les Bénédictins aiguisent leurs persiflages et redoublent leurs mépris. c< L'effet, disent-ils, que ces badineries produisent à présent c( dans les esprits, c'est de mettre au jour le génie du Pape et « de nuire infiniment à la réputation de Sa Sainteté et de TE- « glise romaine, fen suis bien fâchée ajoute la bonne âme. » On ne s'explique point de pareils aveuglements. Fénelon en a donné cette explication honteuse : « l'indépendance du spirituel serait plus grande si on n'avait pas le temporel à ménager. » Il est inutile de rappeler par quels artifices et quelles entreprises la puissance temporelle avait consommé ses empiétements; c'était en restreignant toujours de plus en plus les communications avec Rome qu'elle était parvenue à réduire le clergé à une soumission aveugle ; elle lui laissait certaines vertus basses et vulgaires, qui ne tardèrent pas à se corrompre; mais elle énervait chaque jour davantage les évêques qui sont la force de l'Église; elle leur ravissait l'indépendance, qui est la condition de sa vie ; elle les soumettait à un f joug humiliant, s'immisçant et prenant l'initiative dans toute question de doctrine et de discipline. Il serait superflu de rappeler les légitimes raisons, qu'avait le pape Innocent XI de s'indigner des sentiments de crainte, qui animaient alors tous les évêques, et de leur représenter leur honte en leur demandant qui d'entre eux avait daigné parler pour les intérêts et l'honneur de Jésus-Christ? qui d'entre eux avait seulement proféré une parole qui se ressentît de l'ancienne liberté?

La Correspondance des Bénédictins dévoile bien l'acrimonie de cette opposition au Pape et cet aveuglement de soumission furieuse envers le Roi, qui outrageait de toutes manières la personne du Souverain Pontife et qui allait jusqu'à pensionner les détracteurs les plus acharnés du Saint-Siège.

L'imagination vit beaucoup de souvenirs ; elle se plaît à remonter dans le passé, à ranimer les siècles éteints, à faire revivre les hommes d'autrefois, et avec son aide nous formons des liaisons quelquefois bien vives avec les hommes des temps passés. Plus une époque a d'éclat, et plus nous y avons de commerce; plus elle compte d'illustrations, et plus nous y trouvons d'amis. Aussi nos pensées fréquentent volontiers le dix-septième siècle; et quand nous en avons fini avec les tracas et les soucis de la journée, quand le soir est venu et que notre porte est bien close, dans le silence et le recueillement, du sein de ces volumes, une des joies les plus vives et un des plaisirs les plus purs au monde, nous voyons s'animer les figures graves, sereines et toujours aimables de ces hommes admirables; nous lessuivons dans toutes les phases de leur vie, au milieudes devoirs du courtisan à Versailles, dans les loisirs de la liberté à Auteuil ou bien à Cambrai dans le calme et la

(1) Cette notice sur M™» de Sévigné, est le premier travail que nous ayons présenté aux lecteurs de VUnivers. Nous le reproduisons tel qu'il a été publié en septembre 1840. Les inexpériences de jugement, les faiblesses et les erreurs que nous aurions pu relever, seront facilement corrigées si le lecteur veut bien se reporter aux notices qui précèdent et qui suivent sur Pascal, sur la mère Agnès Arnauld, sur la Rochefoucauld et sur M^e de Maintenon.

dignité de l'exil. Nous reformons et -visitons tour à tour ces groupes Lien connus qu'indiquent les mémoires contemporains : Corneille dans son humeur rude est un peu à l'écart; la Fontaine et sa rêverie habitent auprès de la douce et repentante la Sablière ; Boileau sert de lien entre Molière et Racine beaucoup plus jeune ; le duc de la Rochefoucauld est le centre de celte petite réunion exquise en sa délicatesse, son goût et son esprit dont M"""' de la Fayette et de Sévigné sont l'âme et l'expression. A Versailles, dans cette allée qui avait reçu le nom de V Allée des Philosophes , Bossuet promène ses rares loisirs, entouré des courtisans de son génie. C'est un groupe nombreux où je démêle Fleury, La Bruyère et Fénelon. L'évêque de Meaux les domine tous par la triple dignité de l'âge, de la gloire et de 1 episcopat; là, dans des causeries pleines d'abandon, avec cette pureté de doctrine, cette solidité d'instruction, cette hauteur d'éloquence qui lui sont propres, il approfondit quelque point de dogme, éclaire quelque question de littérature et de philosophie, ou bien, en toute simplicité, soumet ses ouvrages aux avis et aux critiques de ses disciples. Le plus souvent, cependant, on lisait les livres saints; chacun apportait ses réflexions, on les discutait, on les résumait, et l'abbé Fleury était chargé de les transcrire, au retour de ces promenades; ainsi le dernier commentaire des Psaumes fut composé sous les ombrages des bosquets royaux par tout ce que le clergé et la philosophie avaient de plus instruit et de plus judicieux, présidé par le plus grand génie, sans contredit, de ce grand siècle. Athènes, avec son Portique et son jardin de l'Académie, n'a pas à offrir de spectacle plus beau, ni de souvenir plus poétique.

Tous ces groupes que nous isolons se touchent en bien des points, comme on peut croire, et se mêlent souvent. Nous rencontrons quelquefois Madame de Sévigné causant avec

Corneille, souriant à la Fontaine, ou faisant de profondes révérences à M. de Meaux. Au milieu de tant de célébrités, c'est cette femme charmante que nous voulons étudier, et dont nous entreprenons de faire un portrait aussi fidèle que possible. Venu après tant de ses admirateurs, nous ne prétendons pas à quelques aperçus nouveaux, nous nous contenterons de réunir sur elle le plus de témoignages contemporains que nous pourrons, et tout notre travail consistera à les coordonner et à les entremêler aux fragments de ses lettres, de manière à faire apparaître daias tout son éclat et toute sa beauté cette gracieuse et souriante figure.

C'est environ deux ans après le mariage de sa fille, vers 1671, que les lettres commencent à aller régulièrement en Provence. Madame de Sévigné avait alors plus de quarante ans. Désormais, l'on saura tout ce qu'elle va faire, penser ou rêver; mais jusque-là on a sur elle peu de détails. Sa beauté est attestée par les hommages plus ou moins tendres de ses nombreux et illustres admirateurs, Bussy, Ménage, Chapelain, Fouquet, le chevalier de Méré, le comte du Lude, le prince de Conti. L'amitié sincère et fidèle que la plupart d'entre eux ont ensuite professée pour elle, témoigne de la solidité et des charmes de sa vertu ; il est rare de voir une douce et franche union succéder à une passion satisfaite, mais il est rare aussi de savoir, en refusant les vœux, adoucir les blessures de l'amour-propre et conserver pour ami l'amant rebuté. Jeune, libre, sans chagrin, elle était livrée à toute la gaieté naturelle de son humeur : « la joie était le véritable état de son âme. » Cependant elle était compatissante, sensible, et d'une vivacité d'émotion extrême. Sa conduite à l'occasion du procès du surintendant Fouquet, montre la bonté de son cœur. Belle et séduisante partout, c'est dans la liberté d'une conversation sans contrainte, qu'il la fallait voir;

(( alors l'éclat de son esprit parait et embellissait si fort sa personne, qu'il n'en était point sur terre d'aussi charmante. La légère irrégularité de ses traits, (ce petit nez carré sur lequel elle plaisante quelquefois), disparaissait et s'oubliait, et Ton lui cédait la beauté du monde la plus achevée. » Mais pour la connaître avec toutes ses grâces, il fallait aller jusque dans son intimité, il fallait la suivre dans sa douce et plaisante solitude de Livry : c'est où ses lettres introduisent. Pour toutes les qualités du corps ou de l'esprit, la réputation de Madame de Sévigné était faite, on citait sa beauté, on citait ses lettres, on répétait ses bons mots. Bussy, quelque peu tendre alors il est vrai, ne craint point de dire que l'antiquité lui aurait dressé des autels, et qu'elle eût assurément été déesse de quelque chose. Un autre contemporain moins enthousiaste, Fabbé Arnauld, se laisse cependant aller à la poésie de son souvenir lorsqu'il songe à la première fois où il la vit « arrivant dans le fond de son carrosse toutouvert, entre son fils et sa fille, tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et les enfants. »

A l'époque où commence sa véritable correspondance, ses lettres à Madame de Grignan, Madame de Sévigné est toujours belle et l'on serait « encore amoureux d'elle pour peu qu'elle en priât ; » mais le premier éclat est passé, elle parle de son âge et s'est retirée un peu de la cour. Les joyeuses et bruyantes réunions de Fresnes ne seraient peut-être plus tout à fait de son goût ; maintenant à un bal, à un dîner, entre ses amies, au sein de la gaieté la plus franche elle se prend à soupirer et volontiers elle pleurerait : c'est qu'elle songe à sa pauvre fille. Cette pensée habituelle ne nuit point à sa grâce et mêle à son enjouement naturel un peu de cette douce mé-

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lancolie, caractère précieux et particulier de notre littérature qu'exprime si bien ce sourire mêlé de larmes, dont avec la Fontaine Madame de Sévigné offre le plus parfait et le plus ravissant modèle. Chez-Molière, où le sourire est devenu un rire éclatant, la mélancolie aussi s'est transformée en ironie et en amertume. Madame de Sévigné est « loin de ces extrémités ; » le milieu, dit-elle, en est toujours le meilleur ; elle répète souvent qu'il faut savoir « glisser sur ses pensées ; » cependant, il se rencontre des jours où le souvenir de sa fille absente devient plus pressant et plus douloureux et où elle trouve « les rêveries si noires qu'elles font mourir. » Le fonds grave de ses pensées, quiauraitpu disparaître sous le luxe des délicates et brillantes broderies de son imagination, était aussi conservé par l'amour des lectures et des entretiens solides. Les conversations, tantôt frivoles et tantôt sérieuses mais toujours agréables,- étaient, comme Ton sait, une des grandes affairesde cette société pleine de loisirs. C'était une occupation, c'était un art, art charmant dont les secrets et les plaisirs sont tout à fait perdus pour nous. Il arrivait donc quelquefois, quand on se trouvait au milieu de gens réfléchis et sensés, qu'après avoir longtemps disserté et subtilisé, comme on en convenait soi-même en souriant, sur l'esprit et sur le goût et sur les différentes sortes d'esprit et de goût, on abordait à quelque pointde morale ; alors, et sans toutefois sortir des bornes d'une aimable causerie, on entrait et on s'enfonçait plus ou moins clans les claires régions d'une saine philosophie, d'autant meilleure et d'autant plus raisonnable qu'elle était pratique, et non pas, comme il arrive souvent, purement spéculative. Ne soyons pas ingrats. C'est à force de minuties et de subtilités sur les mots et leurs diverses acceptions que la langue s'est fixée; ne dédaignons donc pas trop ces longues et calmes conversations, auxquelles on doit peut-être, en outre, cette

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parfaite mesure, ce sens exquis, cette droite raison, qualite's dislinctives entre toutes les littératures et toutes les époques de notre littérature au dix-septième siècle. On conçoit que lorsque les relations entre les hommes n'étaient pas rares et affairées comme de nos jours, lorsque le dialogue était autre chose entre eux qu'une aigre contestation de politique ou d'argent, lorsqu'il était entré dans les habitudes, se répandait abondant et facile sur toutes les matières, embrassant toutes choses dans ses vastes et paisibles replis, effleurant ou approfondissant les sujets selon l'inspiration présente et la pente des sentiments, on conçoit, dis-je, quelle influence les relations et les amitiés pouvaient avoir sur les hommes, sur leurs actions et sur leurs pensées, surtout lorsque, comme Madame de Sévigné, on s'abandonnait volontiers à l'impression du moment. Pour la bien connaître, il est donc utile de connaître ses amitiés. La plus ancienne, celle qu'elle a toujours conservée et dans laquelle elle se concentrait de plus en plus, est celle de Madame de la Fayette. On sait quelle intimité unit celle-ci au duc de la Rochefoucauld. Madame de Sévigné vécut entre ces deux personnages, et jusqu'à leur mort il n'est peut-être pas une de ses lettres oii elle ne parle de l'un et de l'autre.

Le duc était par excellence l'homme de la conversation. 11 l'aimait sérieuse et morale. Il était d'une taille médiocre et bien prise. Les yeux, les sourcils et les cheveux noirs : les yeux petits, les sourcils épais, les cheveux abondants et frisés. S'il eût fait son portrait à l'époque où Madame de Sévigné nous introduit près de lui, sans doute il eût été moins précis sur ces détails extérieurs de sa personne. Il avait près de soixante ans. On voudrait croire que par un rare bonheur, grâce aux soins et à l'amitié de Madame de la Fayette, à mesure que lui vinrent les infirmités de la vieillesse, son esprit reverdit et reprit les juvéniles facultés de la joie et de la confiance. Il

garda cependant toujours « un air de honte et de timidité; » il se faisait assez illusion à cet endroit, et voyant l'espèce d'isolement dans lequel cela l'avait toujours placé, il prétendait avoir dans le visage « quelque chose de fier et de chagrin.» Il aimait surtout la société des femmes : cette faihlesse de son esprit et de son cœur, il la tournait en principe de sa raison. 11 est peut-être juste et vrai quand ildit que les femmes mettent dans leurs discours plus de douceur et d'agréments que ne font les hommes; mais on ne peut nier l'influence qu'elles ont exercée toute sa vie sur ses actions et ses pensées. La duchesse de Chevreuse l'introduisit dans le parti de la reine, la duchesse de Longuevilledans le parti des princes, la marquise de Sablé eut une part plus ou moins directe à la composition des Maximes y et on suppose que Madame de la Fayette réforma son cœur. Avant cette dernière liaison, M. de la Rochefoucauld disait : «J'aurais une mélancolie assez supportable et assez douce si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination et m'occupe si fort l'esprit que la plupart du temps je rêve sans dire mot ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis.» Etait-ce le souvenir de Madame de Longueville qui causait cette mélancolie ?Presqu'au même moment où cette coupable passion lui fit défaut, un coup de feu rendit la Rochefoucauld aveugle pour quelque temps. Est-ce au milieu de l'ennui, des remords et des souffrances qu'il se prità réfléchir? Il a formulé ses pensées en maximes, parce qu'il n'aurait point su les réunir et les dresser en un seul groupe. Sa vue manquait d'étendue; il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée, dit le cardinal de Retz. Son livre est pénible à lire : c'est l'expression des angoisses d'une âme dégoûtée du monde, et enfoncée dans les restes d'une passion ruinée, sans savoir à

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quoi se reprendre. Il tournait sur lui-même son habitude de réflexions. Son bon sens, que le cardinal de Retz qualifie très-bon et que Segrais affirme merveilleux, lui servait uniquement à réformer ses manières et à devenir à la longue «l'homme le plus poli du monde et qui savait le mieux toutes les bienséances; » mais son cœur restait flétri, et Madame de la Fayette en se liant avec lui aurait entrepris de le guérir. En tout cas comme il arrive presque toujours, la Rochefoucauld a grossi et exagéré son dégoût et son dédain pour les hommes. Il ne gardait pas toujours dans leur commerce cette froideur dont il aime à s'affubler, et parfois on reconnaissait l'ancienne turbulence du camarade Lafranchise ; il la laissait voir par sa chaleur dans la discussion et son abondance de gestes. En 1654, au temps où il s'occupait des Maximes, sans s'apercevoir de la contradiction flagrante entre ces paroles et celles du même morceau que nous avons citées plus haut, il avoue que quelquefois, à force de se passionner pour la raison, il devient fort peu raisonnable. Mais la peur du ridicule, qu'il craignait plus que toutes les choses du monde, l'accoutuma à ne discuter et aussi à ne se louer jamais. L'amour-propre cependant ne lui manquait pas. Il l'avait grand et tout occupé de vétilles comme s'il n'eût jamais moralisé. La blessure qu'il emporta de ses tristes liaisons avec Madame de Longueville était moins au cœur qu'à l'amour-propre. Et son livre, dans lequel il veut montrer l'égoïsme plus ou moins bien dissimulé comme motif de toutes les actions de l'homme, ne prouve rien clairement à mon sens comme l'excessive vanité de l'auteur. C'est cet orgueil mâchant à vide qu'il fallait consoler et détruire. Heureusement, à travers les actions honteuses de l'homme de parti et les tristes pensées du moraliste, il avait conservé un cœur de patriarche, comme dit Madame de Sévigné. Elle trouvait qu'il sentait presque aussi bien qu'elle la

tendresse maternelle. 11 s'agissait donc de réchauffer ce cœur. Il fallait par des actions prouver à cet esprit butté que «Tamitié n'est pas toujours un trafic, » il fallait, par une compassion agissante, lui faire sentir « qu'au dedans d'une âme bien faite la pitié est bonne à quelque chose. » C'est ce que dans le calme de l'intimité firent l'amitié tendre et la divine raison de Madame de la Fayette.

Celle-ci offre avec Madame de Sévigné le trop rare spectacle d'une de ces liaisons commencées pour ainsi dire au berceau et poussées jusqu'à la tombe. Rapprochées par l'alliance de leurs familles, mariées toutes deux à des hommes qui ne les valaient pas, on les voit dans une union charmante traverser ce siècle illustre, toutes deux, ajuste titre, environnées d'une gloire discrète. Celle de Madame de la Fayette paraissait mieux établie. C'était un mérite reconnu, solide et sérieux. Sa qualité essentielle dans le caractère et dans le talent est un jugement droit et sain, dentelle est fière et qu'elle aime à entendre vanter, même aux dépens de son esprit. Plus heureuse que la Rochefoucauld, elle connaissait l'antiquité et la langue latine. Elle se plaisait surtout à la poésie et « en entendait bien toutes les finesses.» Horace et Virgile surtout lui agréaient. Du reste, avec une retenue et un goût parfaits, ne se vantant jamais de son instruction et ne se piquant nullement d'un esprit transcendant et philosophe, Descartes, Malebranche et les subtilités d'Arnauld étaient pour elles lettres closes ; elle avoue n'y rien comprendre. Sobre d'imagination, douée d'une sensibilité extrême et d'une mélancolie tempérée seulement par une exquise raison, son âme resta toujours facile à « s'alarmer, » selon le mot charmant de son amie. Elle était vraie et se laissait volontiers aller à son inclination naturelle ; elle eut cependant toujours, dans le talent comme dans les manières, quelque chose de ré-

serve, de décent et de contenu; elle fait un reproche à Madame de Sévigné de laisser voir dans son âme ce que la prudence obligerait de cacher. Elle n'eut jamais celte ouverture de cœur, cet abandon naturel et gracieux qui sont restés le charme particulier et irrésistible de son amie : aussi fut-elle accusée de sécheresse ; mais nous savons combien elle était aimable et combien doux était son commerce. C'est à son influence, c'est à ses longues et agréables conversations en tiers avec Madame de Sévigné qu'on peut attribuer, dans le livre de M. de la Rochefoucauld, beaucoup de ces réflexions sur la société et ses petits travers, pleines d'esprit dans la pensée et dans le tour, oii Ton reconnaît les paradoxes aimables, moitié ironiques et moitié sérieux du parfait courtisan. Ce sont celles-là sans doute d'entre les Maximes que Madame de Sévigné trouve admirables; pour les autres, elle avoue ne les pas entendre.

Madame de la Fayette avait été fort de la cour pendant cette brillante et courte période que l'on peut appeler le règne de Madame. Elle avait connu cette princesse au couvent de Sainte-Marie de Chaillot, dont était supérieure la mère Angélique, célèbre par l'amour de Louis XllI et belle-sœur de Madame de la Fayette. Celle-ci entra dans la familiarité d'Henriette d'Angleterre. Elle lui fut une amie sincère et fidèle. Elle l'assista durant son affreuse agonie, et cette mort terrible dont elle a été l'historien, lui imprima plus fortement le souvenir des beautés et des grâces de Madame. « C'est une de ces pertes, dit-elle, dont on ne se console jamais et qui laissent une amertume répandue sur tout le reste de la vie. » Bien que jeune encore à cette époque. Madame de la Fayette, dont le mérite était considéré de tous et honorablement distingué par le maître, se retira un peu de la cour. Sa chétive santé contribua à l'en éloigner tout à fait. C'est alors surtout

que sa liaison avec le duc de la Rochefoucauld devint de tous les instants. On a prétendu voir entre eux un commencement de galanterie ; rien ne l'indique, et il faut beaucoup de volonté pour le croire de ce pauvre goutteux et de cette misérable fiévreuse. Cette triste santé donna à Madame de la Fayette un grand amour de ses aises, et la porta à un luxe dans son intérieur et quelquefois à des singularités, que Ton relevait malignement dans une femme d'aussi bon goût et d'une élégance d'esprit si parfaite. Ainsi, pour mieux prendre l'air, dans ses promenades à Saint-Maur, elle abattait les vitres de devant à son carrosse, et allongeant les guides, faisait passer son cocher par derrière. Son lit, galonné d'or, était aussi un sujet de raillerie, et Madame de Main tenon ne le lui pardonne pas. La souffrance continuelle lui donnait une certaine nonchalance morale qui frisait de temps à autre le découragement, mais cependant ne s'exprimait jamais qu'avec réserve et grâce. c( A-t-on gagné d'être parfaite, » disait-elle souvent, ou en entrant plus à fond et plus tristement dans sa pensée: «C'est assez que d'être. » Au jour donc où elle se trouvait plus languissante, au fond de son beau jardin tout fleuri et tout parfumé, il lui arrivait parfois de se laisser aller à la mélancolie; le duc de la Rochefoucauld appuyait de toutes ses forces, et Madame de Sévigné, loin de sa fille, et d'ailleurs, selon son mot, bête de compagnie^ abondait de tout son cœur. Alors c( ils faisaient à eux trois des conversations qu'il semblait qu'il n'y eût plus qu'à les enterrer. » A la fin, cependant, pour en sortir, on était parfois heureux de voir arriver cette petite et brillante Coulanges.

Plus jeune que ses deux amies, celle-ci était dans tout le tourbillon de la cour. Sans distinction et sans charge, elle y faisait toutefois figure et était mêlée à tout ce qu'il y avait de plus envié. Dans la familiarité de Mesdames de Thianges,

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de Montespan et de Fontanges, et surtout dans l'amitié trèsparticulière, qu'elle conserva longtemps, de Madame de Main tenon, son esprit lui tenait lieu de dignité. En 1680, elle fut présentée à la Dauphine comme femme d'esprit et soutint bien sa réputation. Personne, après Madame Cornuel, n'a dit plus de bons mots que Madame de Coulanges. Elle n'avait pas la causticité de cette vieille femme, mais une conversation pleine de traits naturels, vifs et brillants. Toute parole dans sa bouche prenait si volontiers un tour acéré, qu'un jour l'abbé Gobelin, ayant entendu sa confession, trouvait que chacun de ses péchés était une épigramme.

Madame de Maintenon aussi, surtout dans les premiers temps de la correspondance alors qu'elle n'est encore que Madame Scarron, se montre souvent dans ce petit groupe. Elle y apportait un tact et une finesse rares, une exquise amabilité, en même temps qu'un grand esprit de réserve et de prudence. La Rochefoucauld, avons-nous dit, aimait la société des femmes, il faut reconnaître qu'il les savait bien choisir.

Au milieu de cette société, quelle figure faisait Madame de Sévigné ? Elle était goûtée, estimée et chérie. C'était une aimable, spirituelle et excellente amie, que l'on accueillait avec plaisir et reconnaissance, dontl'esprit plaisait, dontlebadinage était agréable, dontl'intarissablebontéétait appréciée, mais on était peut-être loin de reconnaître son talent pour ce qu'il était. M. de la Rochefoucauld, malgré une insouciance affectée de grand seigneur, très-chatouilleux sur le point de son mérite littéraire, et dont les Mémoires étaient préférés par Bayle aux Commentaires de César, Madame de la Fayette, plus franchement indifférente, et néanmoins très-flattée d'être nommée par Boileau la femme de France qui avait le plus d'esprit et qui écrivait le mieux, M. de la Rochefoucauld et Madame de la Fayette, disons-nous, étaient loin de penser qu'il viendrait un

jour, OÙ leurs livres étant connus seulement des lettrés, leurs noms toutefois ne seraient pas indifférents à la foule, grâce à cette bonne femme qui devant eux, en toute simplicité, mandait leurs compliments à sa fille ; et elle-même, lorsqu'elle satisfaisait ainsi son amour maternel, ne croyait point travailler pour nos plaisirs. On a voulu contester à Madame de Sévigné la naïveté de ses lettres ; on a prétendu qu'elle les écrivait en vue, sinon de la postérité, au moins du monde et de son petit renom. Pour croire à cela, il la faudrait bien peu connaître. Une des grâces de sa correspondance est justement l'absence de toute préoccupation, et l'abandon dans lequel elle se montre et qui permet de voir son âme tout entière. Beaucoup affichent la prétention de se peindre, et par là même nous tiennent en défiance ; le soin qu'ils apportent à préparer leurs couleurs , à charger leur palette, à prendre devant eux-mêmes une pose convenable et avantageuse, déplaît et fatigue. Au milieu de son affectation de franchise et de cynisme, la coquetterie de Montaigne irrite, et souvent, en refermant le livre, on se surprend s' écriant avec Pascal : Le sot projet qu'a eu Montaigne de se peindre! Mais Madame de Sévigné, comme elle dit, ne lève point boutique de philosophie ; il n'y a chez elle ni coquetterie ni prétention ; elle écrit parce qu'elle est mère et que sa fille est loin d'elle.

Ce n'est pas à dire qu'elle n'ait aussi sa petite vanité, qu'elle ignore ses succès, et qu'elle ne les recherche jamais. Quand elle a le temps, qu'elle est de bonne humeur, qu elle se sent en veine, elle polit ses lettres, les arrange et les soigne curieusement ; mais|ces lettres-là, assez rares, courtes, brillantes, étincelantes d'esprit et de grâce, n'étaient pas pour la plupart adressées à sa fdle. Sa fille était en Provence, dans son beau château de Grignan, n'ayant autour d'elle que la famille de son mari et quelques madames de Provence bien ridicules, de

Tavis desquelles on se souciait médiocrement à la cour. Or, ces sortes de lettres, dont nous parlons, n'étaient pas pour une seule personne ; on les écrivait surtout pour le monde et en vue du monde. On savait bien que celui à qui elles étaient adressées s'empresserait de les montrer, tout aussi fier de les avoir reçues que s'il les eût écrites. C'est son cousin de Coulanges que choisit habituellement Madame^ de Sévigné ; c'est pour lui la fameuse lettre du mariage de Mademoiselle, et celle moins célèbre et tout aussi remarquable à propos de Picard [qui na pas voulu faner. Ces billets-là se passaient de main en main. Madame de Thianges en entendait parler, les envoyait demander à Madame de Coulanges, qui était trop heureuse de les lui remettre, et par Madame de Montespan ils arrivaient ainsi jusqu'au Roi peut-être.

Cela suffisait à la réputation de Madame de Sévigné dans le monde. Cependant si elle n'eût jamais écrit autrement, son nom serait aujourd'hui celui d'une femme belle et spirituelle, et n'éveillerait rien de particulier; il resterait confondu avec ceux de Mesdames de Choisy, de Maure et de Sablé; on la placerait à côté de Madame de Coulanges, un peu au-dessous de Mesdames de la Fayette et de Maintenon. Ce qui fait l'incontestable supériorité de Madame de Sévigné, ce qui la place si haut dans notre estime, dans notre admiration et, pourquoi ne pas le dire, dans notre affection, c'est cette volumineuse correspondance à sa fille; ce sont ces interminables lettres pleines de répétitions, écrites sans apprêt et au courant de la plume, où elle fait entrer toutes choses, l'histoire de son temps, la sienne et celle de ses amis, les dits et les bons mots de la cour, ses propres conversations, ses pensées, ses rêveries. Le toiït forme un monument unique. Pour l'élever, il a fallu rencontrer une époque de goût, une langue pleine de grâces naturelles, une femme d'un cœur tendre, d'une instruc-

lion solide, d'une imagination riante ; il a fallu en outre cet amour et cet éloignement poussés à l'extrême entre la mère et la fille; il a fallu enfin la réunion de ces mille petites circonstances extérieures qui influent sur le génie à ce point que parfois on croirait qu'elles lui donnent naissance.

Analyser une telle œuvre n'est pas chose facile : c'est partout une convenance parfaite, une délicatesse exquise dans les pensées, un agrément infini dans le tour, une harmonie séduisante en toutes choses, beaucoup de badineries, et au milieu de la gaieté la plus franche, une larme subite. Le plus grand charme sans doute est dans la solide vertu de Madame de Sévigné : c'est le calme de son âme qui rend son style aimable. De nos jours, où l'on voit tant de femmes d'un talent plus ou moins médiocre abandonner leurs places au foyer, courir par les rues les cheveux épars, les yeux animés et avec des airs de prophétesses rejeter toute bienséance et toute morale, pour prétendre à la gloire du poète, du philosophe et même du législateur, il y a plaisir à considérer Madame de Sévigné, alliant à un esprit supérieur assez de goût et assez de sagesse pour vouloir bien rester simple femme et en pratiquer tous les devoirs.

Veuve à vingt-quatre ans, elle abandonne la cour et ses plaisirs, et pendant plusieurs années va vivre en Bretagne, pour réparer dans une sage économie le désordre qu'avait laissé dans sa fortune le marquis de Sévigné. Plus d'une fois encore, pour sa solitude des Rochers elle quittera l'agréable société de ses amies ; elle saura résister à leurs instances. « J'ai préféré, écrit-elle, payer mes dettes, et crois que la conscience oblige à cette préférence. »

Bien qu'éloignéede safiUe etaveuglée par son amour, elle ne laisse pas de temps à autre, et toujours avec grâce et justesse, de la reprendre de ses défauts et de la conseiller sur sa con-

duite : a Point d'ennemis, ma chère enfant, lui écrivait-elle ; faites-vous une maxime de cette pensée qui est aussi chrétienne que politique. Je dis non-seulement point d'ennemis, mais beaucoup d'amis. » Madame de Chantai, sa grand'mère, écrivait aussi : « La plus solide richesse, c'est l'amitié de tout le monde. » Lorsque le grand train et la représentation à quoi la charge de M. de Grignan obligeait, l'eurent fort endetté, il faut voir comme Madame de Se vigne blâme maternellement toute fantaisie de dépenses inutiles. Et, dans le premier temps de la correspondance, quelle douceur et quelle poésie ne met-elle pas dans les avis qu'elle donne à sa fille sur ses devoirs et ses obligations envers son mari ! « Conservez bien, dit-elle, la joie de son cœur par la tendresse du vôtre. » Sans prétentions aucunes, elle remphssait avec exactitude toutes les petites obligations à quoi la société engage. Toutefois elle ne se faisait point esclave de la coutume. Elle aimait la liberté, la cérémonie la fatiguait. Elle la bannissait autant que possible de son commerce, ce II faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et faire entrer les gens dans nos fantaisies et nos caprices, autrement il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine épée. » Toujours aimable pour ses amis, elle était pour eux dans l'occasion d'une bonté admirable. Il faut voir quels soins et quelles affections elle déploie pendant la maladie du cardinal de Retz. De quel secours n'était-elle pas à M. de la Rochefoucauld et à Madame de la Fayette ? Et dans son hôtel Carnavalet, quelle amitié autour du chevalier de Grignan, quelle patience à supporter les vapeurs de Mademoiselle de Méry ! Au moment où elle allait partir pour la Provence, où sont tousses désirs, sa tante de la Trousse tomba malade, elle crut s'apercevoir que la pauvre femme serait heureuse de la voir rester, et elle retarda son voyage. Il faut avoir lu les lettres de Madame de Sévigné ,

at« NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1Ï« SIÈCLE.

il faut savoir ce qu'étaient pour elle Tabsence et la présence de cette fille si chère pour apprécier un tel sacrifice. Dans les derniers temps de sa vie, lorsque la santé de Madame de la Fayette était devenue si déplorable, qu'une personne bien portante lui semblait un prodige. Madame de Sévigné, alors à Grignan, s'offrait aussi pour venir auprès de son ancienne amie et se préparait à quitter sa fille.

Occupée à ces devoirs que l'amitié impose et que sa bonté pratiquait si généreusement, Madame de Sévigné, dans son heureuse vie de loisir, trouvait encore le temps de lire et de lire beaucoup. Elle était instruite. Si, pendant le règne de Louis XIV, on compte ainsi quelques hommes et quelques femmes éclairés, il est permis de croire toutefois que sous le vernis brillant et extérieur, communiqué par l'habitude des sociétés et des conversations, il y avait une certaine ignorance des belles-lettres, du moins il n'y avait pas longtemps que l'étude et l'instruction étaient à la cour. Mademoiselle, dans la Princesse de Paphlagonie, faisant, selon la mode d'alors, les portraits de Mesdames de Maure et de Sablé, assure que « l'écriture fut mise en usage de leur temps ; jusque-là on n'écrivoit que les contrats de mariage ; des lettres, on n'en entendoit pas parler. » Madame de Choisy, qui pour son esprit était en grande faveur auprès d'Anne d'Autriche et avait un commerce réglé avec les reines de Pologne et de Suède, ne mettait point l'orthographe. Molière n'a point inventé les exclamations d'étonnement de M. Jourdain : c'est le comte de Soissons qui ne put retenir son admiration quand on lui découvrit un jour qu'il faisait de la prose. Mais Madame de Sévigné avait reçu une bonne et solide instruction que son goût pour les lectures développait chaque jour; aussi, dit Saint-Simon, savait-elle extrêmement de toutes sortes de choses.

Dans sa jeunesse elle avait lu, et avec admiration, ces longs

et fameux romans qui étaient entre les mains de tout le monde. Les réminiscences s'en montrent encore de temps à autre dans ses lettres, et, aux Rochers^ tout en rejetant la faute sur son fils, elle avoue en riant qu'elle écoute encore avec plaisir la Galprenède. Mademoiselle de Scudéry est toujours désignée par elle de son surnom de Sapho. Cependant à travers ces lectures, son goût se conserva délicat et sain. Malgré les interminables aventures de Cyrus et des autres, le petit livre de la princesse de Clèves lui semble « une des plus charmantes choses qu'elle ait jamais lues. » Elle ne se contentait pas de ces ouvrages dont le seul mérite est l'agrément. Son esprit est sérieux, et dans son cabinet, aux Rochers, avec une tablette de littérature et une d'histoire, elle en a aussi une toute de dévotion : c'est Bossuet, les Variations, \ Exposition de la foi on la Vérité de la religion chrétienne de d'Abbadie, les Essais de Nicole ou même saint Augustin qu'elle lit c< avec transport » . Elle n'est pas rassasiée de ces sortes de livres pour les avoir lus durant leur première fleur de nouveauté. Elle les reprend et les goûte encore longtemps après le premier enthousiasme. En 1690, elle se montre revenant encore une fois aux Oraisons funèbres : « Nous repleurons M. le Prince, feu Madame, la reine d'Angleterre, nous admirons ce portrait de Cromwell, ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence. 11 ne faut point dire : Oh ! cela est vieux ! non cela n'est pas vieux, cela est divin. » En lisant le Théodose, « elle se consolait dans le beau style de M. Fléchier de tous ses maux à terminer l'arianisme du P. Maimbourg. » Elle disait de ce dernier qu'il avait ramassé tout le délicat des mauvaises ruelles. 11 est peu de ses jugements littéraires que la postérité n'ait ratifiés. La Fontaine, qu'elle était si bien faite pour comprendre, la ravit et l'enchante. Elle ne peut se taire sur les Fables. Elle les lit avec M. de la Rochefoucauld, elle les apprend par cœur,elleles cite à

chaque instant. Malgré sa facilité d'humeur elle ne partage pas toujours Fengouement de la cour et sait où il faut s'arrêter. Elle disait des rondeaux de Benserade, de Benserade que Ton plaçait alors à côté de la Fontaine. « Ils sont fort mêlés et avec un crible il en demeurerait peu. »

Je sais que Ton a fait une grande guerre à Madame de Sévigné à cause de quelques phrases d'une admiration pour Corneille qu'on trouve trop exclusive de Racine. Voltaire, à cette occasion, dit qu'elle manque absolument de goût, et on lui attribue sur Racine et sur le café une phrase fort sotte qu'elle n'a sans doute pas prononcée et qui assurément ne se trouve pas dans ses lettres. Pour ce qu'elle a écrit, je ne chercherai pas à marquer de combien elle a manqué à une juste mesure ; je ne prétendrai point la justifier par le mépris exagéré où quelques-uns des admirateurs de Bajazet rejetaient Corneille ; je ne l'excuserai même pas en rappelant à quelles bizarres erreurs sont presque toujours exposés les contemporains envers leurs grands hommes ; je ne citerai pas cette singularité de la Bruyère, une autorité assurément, nommant Rabutin comme modèle du beau style à une époque où l'on compte Bossuet, Fénelon, Boileau, la Fontaine, Pascal et tant d'autres : parmi tant de héros, n'était-ce pas choisir Childebrand? Il n'y a qu'une remarque à faire. Madame de Sévigné n'écrit pas un livre, elle cause ; or si l'on peut quelquefois user d'indulgence pour le poëte et l'écrivain, à plus forte raison encore pour le causeur dont la parole va aussi vite que la pensée. « Ma plume, mon encre, ma pensée, tout vole, » disait Madame de Sévigné ; et qu'y aurait-il d'étonnant si dans ces rapides conversations elle eût, plus souvent qu'elle ne l'a fait, franchi de justes limites ? Un peu d'oubli et de préoccupation ne serait-il pas une excuse suffisante à plus d'une faute ? Racine lui-même, cet homme d'une convenance si parfaite et qui donnait à son

fils des avis si sages sur la conduite à tenir dans le monde, Racine ne s'est-il pas échappé, en tiers avec le roi et Madame de Maintenon, jusqu'à parler de Scarron? On voit l'effet que dut produire ce nom entre les trois personnages. La tête [de Méduse n'eût certes pas mieux fait. 11 y avait là sans doute une énormité plus forte que la préférence, un peu vertement exprimée, que Madame de Sévigné donnait à Corneille sur Racine. Dira-t-on pour cela de Racine qu'il était|un brutal, ignorant la cour étales convenances ?

Mais Madame de Sévigné ne fait pas preuve de goût seulement dans les jugements sains et délicats qu'elle porte sur les ouvrages de l'esprit. Le goût n'est pas toujours passif et bon uniquement à guider l'opinion entre des œuvres achevées. C'est aussi une qualité active sans l'aide de laquelle aucun ouvrage ne saurait être parfait. C'est une délicatesse dans les détails, une juste entente de toutes les parties, un accord enfin de toutes choses qui fait le charme et la perfection. Madame de Sévigné en est un des plus heureux modèles. Ses lettres qui nous introduisent au milieu de la cour et du monde sont, il est vrai, les mémoires les plus curieux et les plus amusants que l'on ait de cette époque. L'intérêt, que l'on porte à presque tous les personnages qu'elle nomme, entre peut-être pour quelque chose dans le plaisir de cette lecture ; mais le style et la grâce de Madame de Sévigné sont certainement la cause principale. De toutes ces anecdotes qu'elle conte, beaucoup sembleraient bien fades si elles n'étaient relevées par le talent du conteur. Que chez Mademoiselle, Madame de Gesvres au moment de prendre et de donner la chemise ait été coupée par Madame d'Arpajon, c'est une affaire importante sans doute, mais qui nous intéresserait assez peu, si Madame de Sévigné n'avait su nous faire à cette occasion un délicieux petit tableau, et si, en rapportant l'aventure, elle ne

3U NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1I« SIÈCLE, représentait avec finesse et bonheur chacun des personnages dans une pose et une physionomie particulières : Madame de Gesvres montée sur l'estrade^ ayant déganté sa main sèche et toute honteuse; Madame d'Arpajon souriante et de bonne grâcCy Madame de Puisieux s' épanouissant la rate^ Made- MOiSEUE n osant lever les yeux^ enfin Madame de Sévigné, Fâme de tout, fière de sa petite vengeance avec une mine qui ne valait rien.

Madame de Maintenon écrivait à son frère : « Mandez-moi des riens, mon amitié pour vous en fera des choses. » Le mot semble dit pour Madame de Sévigné ; elle enregistre des riens, et son talent en fait des choses et des choses d'un prix infini. Faut-il citer la colique de madame de Brissac qui était dans son lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde? Ou bien l'accident arrivé à ce bon d'Hacqueville qui est tombé amoureux de la borgnesse^ fille du maréchal de Grammont? L'aventure de l'archevêque deReims à Nanterrea été citée partout. Au milieu de ces anecdotes plaisantes et de ces récils brillants, Madame de Sévigné sème à pleines mains les pensées graves et les réflexions vraies.

(( C'est dans les petites choses que l'on témoigne son amitié. L'amour-propre a trop de part à ce que l'on fait dans les grandes occasions. L'intérêt de Tamitié est noyé dans celui de l'orgueil.

« L'envie d'être singulière et d'étonner par des procédés non communs est la source de bien des vertus.

« Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent la joie.

(( Quand on n'achète pas un visage neuf, les atours ne font pas un bon effet. »

C'est encore de Madame de Sévigné, ce mot profond sur la jeunesse, et que nous éprouvons tous si vrai : « Il y a des

âges OÙ l'on ne regarde que soi. » C'est la même pensée dont elle varie l'expression, lorsqu'elle dit à propos de son petitfils, le marquis de Grignan : c( Sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. » Parfois elle revêt une pensée sérieuse ou triste de l'imagination la plus folle et la plus riante : ce Mon Dieu qu'il y a de folies dans le monde ! il me semble quelquefois que je vois les loges et les barreaux devant ceux qui me parlent ; je ne doute pas aussi qu'ils ne voient les miens. »

Comme elle ressent toutes choses vivement, si quelque événement terrible la vient frapper, elle le déplore avec cette éloquence naturelle venue du cœur, qui réussit toujours. Rien de simple alors, rien de vrai, rien de sublime comme ses paroles, et l'on a pu dire avec raison de ses lettres sur la mort de Turenne que c'était « la plus attendrissante des oraisons funèbres de ce grand homme. » Il faut rappeler aussi sur la mort de Louvois quelques lignes pleines d'éclat et de grandeur qui ne dépareraient pas une des belles pages de Bossuet. D'habitude, il est vrai, ce n'est pas le ton de Madame de Sévigné. Elle n'a point toujours cette touche large et ferme. Dans les récits plaisants, elle excelle par une foule de traits fins et brillants : et quand elle est émue, elle rencontre des détails d'une vérité si parfaite qu'observer de la sorte, c'est bien réellement imaginer. Si l'on veut pleurer, il faut lire les belles et poignantes lettres sur le comte de Grammont et sur la duchesse de Longueville, lorsqu'on leur apprend la mort de leurs fils. Tout le monde sait le mot sur cette pauvre mère qui, craignant quelque chose de funeste, s'informe avec empressement de son frère, et a. dont la pensée n'ose aller plus loin. »

La familiarité et la fréquence du commerce de Madame de Se vigne lui permettaient de revenir cent fois, et elle le fait toujours avec bonheur, sur lessujets qui la touchaient vivement.

3i6 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE.

La disgrâce de Pomponne, la retraite du cardinal de Retz, sont dignement célébrées par elle. Dans ces circonstances critiques, elle suit ses amis jour par jour, et enregistre une aune toutes ses sensations et toutes ses pensées. Elle se montre amie tendre et dévouée, et on ne sait quoi plus admirer de son cœur ou de son talent. Faut-il rappeler toutes les lettres après la mort de M. de la Rochefoucauld, où il est question de Madame de la Fayette? et toute cette compassion agissante et véritable qu'elle témoigne à cette pauvre femme, « qui ne se consolera jamais et qui ne peut serrer la fille de manière à remplir cette place? Il n'y a dans tout cela ni art, ni étude mais une sensibilité extrême et un naturel exquis.

Cependant, si son imagination est frappée sans que son cœur soit trop ému, ou bien si quelque circonstance lui rappelle le souvenir et les détails d'une catastrophe qu elle a déjà bien pleurée, quand elle apprend par exemple le suicide de Vatel à Chantilly,^ou qu'un mois après la mort de Turenne, elle s'en va en compagnie de Madame de la Fayette dîner avec Madame d'Elbeuf et le cardinal de Bouillon, pour parler du héros, elle ne laisse pas si librement trotter sa plume la bride sur le cou, elle la retient un peu, elle la mène avec mesure, droit à son but, sans se perdre dans les détails, et sans les négliger toutefois. Son style alors est calme, ferme, simple, soutenu, modéré. Ces relations de la mort de Vatel et de la mort de Turenne sont, certainement, entre les pages les mieux faites que nous ayons en notre langue. Mais, comme tout ce qui implique quelque recherche ou quelque gêne, ces sortes de récits sont rares chez Madame de Sévigné. Le plus souvent elle fait des relations éparses qu'elle quitte et reprend selon les départs des courriers. Elle recueille alors une multitude de petits détails, et elle excelle à les raconter vivement et sans façon : ce Le chevalier de Nantouillet était tombé de

cheval [au passage du Rhin)] il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin, il trouve la queue d'un cheval, il s'y attache ; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard. »

On ne saurait trop le répéter, la grande séduction de toutes ces grâces de Madame de Sévigné, c'est l'ignorance où elle reste de leur véritable valeur.

Lorsqu'elle est aux Rochers, et qu'elle instruit sa fille si exactement des nouvelles de la cour de Copenhague, ou que M. de Sévigné raconte toutes leurs malices contre l'insupportable Plessis dont le voisinage fait la plus grande beauté des Rochei's : « Voilà bien des folies, reprend la mère, si la poste savait de quoi nos lettres sont remplies, le courrier les laisserait à moitié chemin. » Une autre fois elle mande en toute simplicité quun grand pendard d' homme voyant sa lettre lui a demandé si elle pensait qu'on pût lire tout cela. Elle déplore elle-même cette interminable longueur lorsque sa fille est souffrante ; elle craint de la fatiguer, (c Je fais de la prose avec une facilité qui vous tue. » Elle menace si on répond à toutes ses sottises, de ne plus écrire; mais elle continue toujours ; tout en tremblant, elle raconte ses craintes, et ses lettres prennent la dimension d'un juste volume. Elle obéissait à l'irrésistible impulsion de son cœur, et ne pouvait l'emporter sur ce besoin et cette habitude d'épanchement. Il y a plaisir à la voir ainsi, à son insu, prendre place parmi les plus grands écrivains.

Madame de la Fayette avait coutume de dire : « Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au-dessous de son esprit. » Si cela est vrai, il est peu d'hommes, et surtout peu d'écrivains qui ne soient au-dessous de leur esprit. Je ne sais si l'on pourrait en compter jusqu'à

trois ; mais, si restreint que ce nombre puisse être, Madame de Sévigné en fait partie. Elle aime à rire, il est vrai; elle trouve un peu à gloser sur le prochain de Bretagne, qui est drôle, surtout quand il a dîné. Elle parle des airs mystérieux de Madame du Puy du Fou qui ne répond pas, va regarder aux portes si Ton ne l'écoute pas et quand elle voit qu'il n'y a personne n'en dit pas davantage. Elle se moque des distractions de Bran cas, et s'empresse de lui apprendre qu'il a versé et a failli être tué ; elle plaisante d'Hacqueville qui, « de sa main, » lui mande les nouvelles de Rennes pendant qu'elle est en Bretagne. Elle raille même sa petite amie de Coulanges sur sa servitude au vis-à-vis des dames de la Cour; malgré l'éloignement qu'elle témoigne de plus en plus pour ce bon pays-là j il semble que de jour à autre les succès de cette dernière l'empêchent de dormir, et lui ramènent avec quelque regret, en dépit de sa sagesse, le souvenir de ces jours où elle était parmi les plus jeunes, les plus belles, et les plus courtisées des Précieuses. Cela rend sa moquerie plus mordante que de coutume. Ces mouvements sont rares, il est vrai. Le plus marqué est ce mot, qui serait bien innocent s'il n'était dit à propos d'une bonne amie, dont elle eut toujours à se louer : « Madame de Coulanges a des soins de moi admirables, je regarde autour de moi : est-ce que je suis en fortune? » D'habitude sa plaisanterie est douce, sans arrièrepensée et toute naïve. Madame de la Fayette, dit-on, raillait de si bonne grâce qu'elle se faisait aimer de ceux qu'elle traitait le plus mal, ou du moins ne s'en faisait point haïr. Je ne sais si cela est vrai pour Madame de la Fayette; mais cela s'applique merveilleusement à Madame de Sévigné. f< Nul plus qu'elle n'a réuni à l'esprit qui saisit le ridicule la bonté qui l'excuse. » Elle se dit assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique le trouvant pêle-mêle

avec quelques désagréments. Et tout en prisant ce qu'elles Talent les manières et les plaisanteries de M. de Lavardin, elle est solidement attachée à ses bonnes qualités et souhaite à ses amis plus de charmes, se contentant qu'ils aient autant de vertu.

Cette facilité d'humeur et cette douce bonté à voir toujours des choses le côté aimable et avantageux, la faisaient chérir de tout le monde. Il est peu de femmes qui aient été autant célébrées que Madame de Sévigné. Parmi tous les contemporains nous ne trouYons que Mademoiselle qui ait élevé quelque grief contre elle. C'est à l'occasion de la rupture de son mariage avec Lauzun. Elle se plaint d'un mot dit et répété par Mesdames de la Fayette et de Sévigné, et aussi par une autre personne qu'elle ne nomme pas et qui pourrait bien être Madame de Maintenon. Madame de Sévigné a fait allusion à ce mécontentement de Mademoiselle dans un petit billet à Madame de la Fayette, et elle l'avait sans doute encore en vue lorsqu'elle disait, peignant d'un mot l'humeur de la princesse : « J'aime bien à ne point me mêler dans ses impétuosités. » Hors de là, c'est un concert de louanges que l'injuste et amère satire de Bussy ne saurait arrêter, et qui se continue même longtemps après la mort de Madame de Sévigné. Saint-Simon, qui n'est pas louangeur, ne laisse échapper aucune occasion de la vanter, elle et ses délicieuses lettres, « Elle était, dit-il, aimable et d'excellente compagnie, extrêmement bonne, et par son aisance et ses grâces naturelles -, la douceur de son esprit en donnait par sa conversation à ceux qui n'en avaient pas. » Z

Nous insistons sur les qualités du cœur de Madame de Sévigné; là est tout le secret de son talent, et chacune des vertus de la femme est une des grâces de l'écrivain.

Comme sa moquerie est douce, son admiration est simple

et facilement émue. Elle ne sait point la taire, elle la mêle à son amitié pour Madame de la Fayette, pour M. de la Rochefoucauld, pour le cardinal de Retz surtout dont elle trouve la retraite sublime et qu'elle appelle le « héros du bréviaire, » pour le mettre en regard de Turenne « le héros de la guerre. » Elle n'a pas besoin du prestige des dignités, de la gloire et du talent. Des qualités dans le commerce habituel suffisent pour éveiller sa louange, et elle la répand avec profusion. Il faut lire la lettre sur la maladie extrême de Madame de Lavardin^ la douairière, ce mon intime et mon ancienne amie, cette femme d'un si bon, si solide esprit, cette illustre veuve, cette femme d'un si grand mérite. » Mais sa première et sa plus extrême admiration est pour Madame de Grignan. Le cœur, l'esprit, la beauté, l'éloignement de sa fille, voilà le sujet unique de toutes les lettres de Madame de Sévigné. Quelquefois malgré toute la délicatesse du talent, l'uniformité du thème fatigue, et l'on est prêt à dire qu'elle vante trop sa fille. Mais si l'on y regarde de plus près, on trouve à chaque mot une grâce particulière, et l'on ne saurait être assez rude pour vouloir en retrancher un seul, car on sent que dans chacune de ces paroles cette douce mère a mis son âme.

11 est arrivé qu'en raison même de son excès, l'on a voulu douter de la sincérité de cet amour. « Mais, dit Laharpe^, on n'affecte pas de ce ton-là, » et si par hasard il pouvait paraître exagéré à des cœurs froids, il faut se souvenir que dans le pays de l'amour maternel quelques découvertes que l'on ait faites, il reste encore bien des terres inconnues. D'ailleurs si les lettres de Madame de Sévigné pouvaient laisser quelque doute, les témoignages à cet égard sont unanimes et concluants. M. de Pomponne disait qu'elle dSmoxi passionnément sa fille. Saint-Simon dit qu'elle en avait fait son idole ^ et cela

MADAME DE SÉVIGNÉ. 32i

est si exactement vrai qu'Arnauld l'appelait wx\q jolie païenne. Le souvenir de Madame de Sévigné ne se présentait pas sans celui de Madame de Grignan. Cet amour bien connu rendait leurs noms inséparables. Personne n'ignorait la pensée d'habitude de cette bonne mère. Madame de Maintenon visitant pour la première fois sa terre écrivait à Madame de Couîanges : «C'est une assez belle maison. . . , elle a de fort beaux dehors, des bois où Madame de Sévigné rêverait à Madame de Grignan tout à son aise. » Ses amis savaient que pour lui plaire il fallait vanter sa fille. Aussi lorsque Madame de Sévigné est en Provence, Madame de la Fayette ne manque pas à embrasser Madame de Grignan et toutes ses perfections. C'était une des faiblesses de l'incomparable amie ; on s'y prêtait de bon cœur, quoique peut-être en souriant. Toute joie, toute tristesse et toute sensation lui vient par sa fille : elle ne vit pour ainsi dire que par elle et là où elle est. « C'est une étrange chose pour moij dit-elle, que les mots de Provence et de Grignan.» Ou bien quand elle est auxRochers et que ses amis la pressent de revenir à Paris : Paris est en Provence, répond-elle regardant au loin ! Quand elle dit : ce Ma fille, j'ai mal à votre poitrine, » ce n'est pas seulement une chose déHcate, ingénieuse et expressive, c'est une chose rigoureusement et profondément vraie.

On a prétendu que Madame de Grignan ne savait pas répondre à une telle affection; on a affirmé que cet amour excessif exprimé si harmonieusement dans les lettres, se tournait en présence de l'objet chéri et par sa faute, en reproches, en aigreur, et en impossibilité de vivre ensemble. Mais on n'a jamais appuyé cette opinion étrange que sur quelques fragments écrits après un des séjours de Madame de Grignan à Paris, à une époque où elle était souffrante ; et ces fragments ne peuvent rien prouver sur les relations habituelles. Dans sa

jeunesse, il est vrai, « à cet îige où Ton ne regarde que soi et où l'on n'estime dans les autres que ses propres qualités, » Madame de Grignan, tout à fait différente de Madame de Sévigné par l'esprit et par le caractère, a pu ne pas apprécier, comme elle le devait, la tendresse de ce cœur unique. Mais plus tard, et les lettres le témoignent, elle sut connaître et estimer dignement cet amour maternel.

Cependant la remarque de certains critiques subsiste, et au milieu de tous les éloges prodigués par sa mère, la figure silencieuse de Madame dcGrignan prend à nos yeux quelque chose de déplaisant. Malheureusement il y a peut-être à cela d'autres raisons que la raison de l'homme d'Athènes. Madame de Grignan sans doute a de rares qualités de l'esprit et du cœur; mais elle a aussi certains travers rendus plus saillants encore par le voisinage de Madame de Sévigné et auxquels en général on n'aime point à pardonner. Saint-Simon, dans son originalité de style, a très-bien représenté les deux personnages en parlant du « naturel charmant et abondant » de la mère et du « précieux guindé et pointu » de la fille.

Plongée dans la philosophie de Des caries, « discutant sur rindéfectibilité de la matière et les négations uonconversibles,» Madame de Grignan n'était pas toujours disposée à goûter ce qui était simple. Les beautés naturelles la touchaient difficilement. La Fontaine lui agréait peu. Elle n'aimait ni Horace ni Virgile. Il lui fallait « du clinquant ou des petits corps.» Elle était incessamment «occupée d'atomes et de raisonnements si subtils qu'on n'y pouvait atteindre. » Aussi Madame de la Fayette en la regardant sans doute se raillait « de l'air de Provence qui subtilise toutes choses. » N'était-elle pas un peu grimacière et prétentieuse, fière de sa beauté, fière de ses grandeurs,fière surtout de son esprit, qu'elle aimait à faire paraître? Or, si on a de l'esprit et si on veut briller, on est à deux doigts

de la sottise ; et il faut un goût bien rare et bien sûr pour se garder de Timpertinence. Madanae de Grignan n'a su s'en préserver; on lui attribue au sujet du mariage de son fils un mot qui serait le comble. Pour voir et aimer les qualités qui étaient derrière tant de travers, il fallait peut-être toute l'affection maternelle; et l'on a dit que Madame de Grignan était morte fort peu regrettée de son mari et de sa famille. Elle n'était pas sans mérite cependant : elle avait une fermeté d'esprit et de caractère qui a bien son charme et sa dignité. On n'a conservé d'elle que quelques lettres, et elles prouvent la justesse des éloges que sa mère faisait de son style et de ses grâces. Elle avait un certain courage à s'élever audessus des engouements de son siècle, et on sait son mot sur les Petites Lettres. Mais quels que soient les torts de son esprit et de son caractère, elle a pour nous un mérite qui doit les effacer à nos yeux, c'est d'avoir goûté, prisé et conservé les lettres de sa mère. Dans ce soin filial il y avait à la fois une preuve de goût et une preuve d'amour.

Comme Madame de la Fayette, comme Madame de Maintenon, comme toutes les femmes de cette époque illustrées par leur talent et leur beauté, Madame de Sévigné avait été au nombre des Précieuses : non pas de celles que fît voir Molière. Bien que célébrées sous les noms galants de Sophronie et de Féliciane, nos deux amies, comme on peut croire, n'avaient rien de commun avec Cathos et Madelon revêtues des noms d'Aminte et de Polixène. Cependant, si la plaisanterie de Molière, malgré ses protestations, frappa jusqu'aux véritables Précieuses, et contribua à disperser leurs cabales, les débris s'en réunirent en petits groupes. L'illustre corps des veuves rassemblé sous Vaile de Madame de Lavardin fut une de ces réunions étroites. Là on se souvenait fort bien de ce que l'on avait été. L'on souriait en se rappelant ces manières

et ce langage, que l'on avait acceptés comme modes du bel air, et dont Molière, avec tant de verve, ridiculisait l'exagération. Mais sans regret et peu à peu on quittait toute cette préciosité, et l'on devenait matrone à vue dœil. Néanmoins les premières impressions ne s'effacèrent jamais complètement. Madame de la Fayette, dont les écrits si courts et si sages sont dans une telle opposition avec les fastidieux et langoureux romans prisés alors de tout le monde, Madame de la Fayette elle-même obéit quelquefois à l'influence de ses souvenirs, et dans la Piincesse de Clèves, son chef-d'œuvre sans contredit, on peut noter quelques passages où ils se révèlent. Il y a surtout une situation que dans le bon temps on eût dit du dernier tendre, c'est lorsque, ai)rès la mort de son mari, la princesse de Clèves allant se promener dans un jardin hors la ville, aperçoit, au sortir d'un petit bois, M. de Nemours au bout d'une allée, couché et gémissant sur un banc de gazon. Hâtonsnous dédire que ces réminiscences ont un charme et une fraîcheur que l'on chercherait en vain dans les modèles. Elles donnent aux personnages une certaine teinte romanesque et sentimentale qui sert à préciser la date de l'œuvre, et que du reste on ne hait point.

Sous la plume rapide de Madame de Sévigné ces souvenirs se rencontrent aussi assez souvent, et comme tout ce qu'elle touche, elle les revêt d'une grâce exquise. Elle est fort jolie, lorsque, pour raconter l'histoire de la fille de la princesse de Tarente, elle emprunte en se jouant le ton et le style de tous ces héros illustres. Sa mémoire lui fournissait d'habitude mille citations. Elle les plaçait et se les appropriait avec un rare bonheur. Tout le monde connaît son énergique allusion au mot de Pompée : «J'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et unie. » Chacune de ses lectures apparaît ainsi à son jour et à son heure ; mais celles de la jeunesse mar-

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quent leur influence sur toute la correspondance. Dans le commencement du recueil elle se montre conservant encore de ses habitudes de Précieuse le goût des devises. Elle les discute, elle les admire, elle les grave sur le tronc de ses arbres. Plus tard, lorsqu'elle est à Vichy, les souvenirs de TAstrée lui reviennent en foule ; « dans ces prés et ces jolis bocages, » elle retrouve «le reste des bergers et des bergères du Lignon. » Et tout en célébrant le pays charmant, la jolie rivière d'Allier, les petits bois, les ruisseaux, les prairies, elle est surtout ravie de voir « les paysannes danser la bourrée dans les champs. » Pour goûter la nature, elle n'a cependant pas besoin de ces agréments. Livry « et son petit pays doux » suffisent à son cœur. Elle y profite de toutes les saisons, elle y va « dire adieu aux feuilles, » et achever les beaux jours, « ces beaux jours de cristal de l'automne qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids, y> et « quand le rossignol, le coucou et la fauvette ont ouvert le printemps dans les forêts, » elle y retourne pour «célébrer tout le triomphe du mois du mai. » Elle n'attend même pas jusque-là; sitôt que le temps devient aimable, elle s'empresse d'aller jouir de cette « espérance du printemps qui vaut mieux que le printemps lui-même. »

Cette manière de sentir et de goûter la nature est une chose assez rare à cette époque ; parmi tous ces écrivains illustres qui sont restés les maîtres et les modèles de notre littérature, il en est peu qui songent à la contempler ou à la peindre. Fénelon, la Fontaine, Madame de Sévigné sont à peu près les seuls qui s'en soient inquiétés. Remarquons de suite que Fénelon a plutôt célébré une nature imaginaire que réelle ; il Tétudiait au fond de son cabinet dans les poètes grecs plutôt que dans le majestueux livre ouvert aux yeux de tous. Quant à la Fontaine, nul certainement mieux que lui n'a saisi la nature, nul ne l'a comprise et devinée comme lui dans

tous ses détails et dans toutes ses finesses. Évidemment, au temps où les bêles et les plantes parlaient, elles n'ont pu avoir un langage différent de celui que la Fontaine leur prête, et c'est une merveille à jamais inexplicable comment il a pu le retrouver. Ce qui serait non moins inexprimable, c'est que ce même la Fontaine, hors de ses fables, sympathisât avec la nature aussi peu qu'il semble faire. Ses lettres à sa femme, par exemple, où il raconte son voyage de Limoges, sont pleines de grâce, d'esprit, et ont un charme particulier. Cependant on eût aimé que la Fontaine quittât tout à fait le ton du Roman Comique; l'on recherche en vain dans ces pages la trace des rêveries que devait nécessairement, ce nous semble, éveiller en son âme la vue des pays radieux qu'arrose la Loire, dont il admire et décrit avec tant de complaisance la chaussée. Cela serait inexplicable, disons-nous, si toutefois on ne se souvenait que la Fontaine, avec toute sa simplicité et ses naïvetés, était cependant un poëte, c'est-à-dire, conservait pour ses œuvres tout le dessus de ses paniers, se contentant de donner à sa famille et à ses meilleurs amis le rebut de ses plumes et de ses pensées.

Pour Madame de Sévigné il n'en est pas ainsi. Nulle raison à elle de cacher ou de retenir ses sensations, et elle nous les fait connaître sans contrainte. Elle montre toujours la même facilité d'impression, et tout dans la nature la touche, lui parle, lui sourit ou l'attriste. « Le soleil lui fait toujours une joie particulière. » Elle se plaît (( à aller dans les bois faire honneur à la lune qu'elle aime. » Elle va aussi « rêver tout ce qui se peut rêver dans ses longues allées dont la tristesse augmente beaucoup la sienne. » Partout son imagination et sa grâce l'accompagnent; elle s'écriait un jour : «Ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et si par hasard, sous sa plume, se rencontre quelque mot fade emprunté de son ancien

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langage de Précieuse, ou de celte triste et fausse mythologie si prisée alors, comme il arrive aussi pour la Fontaine, la sincérité du sentiment répand son charme et sa richesse jusque sur cette faiblesse de l'expression.

Mais si on lui demande à quoi elle songe dans sa solitude des Rochers, au milieu de cette douce nature dont toutes les voix sont si bien entendues et résonnent avec une si délicate harmonie dans l'écho charmant de son cœur : c( J'y pense à ma chère fille, je m'entretiens de la tendre amitié que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui nous séparent, de l'envie que j'ai de la Yoir, de l'embrasser. » C'est toujours là l'unique pensée, celle où tout ramène. «J'ai entendu mille rossignols, et j'ai pensé à ceux que vous entendez sur Totre balcon.» C'est à cause de cet entretien continuel dans le fond de son âme qu'elle trouve si aimables ce profond silence et cette liberté. Pendant ces trois heures qu'elle passe ainsi dans ses bois toute seule avec des livres, elle retourne sans cesse dans son cœur et de mille façons diverses cette unique pensée. Elle gagne alors dans le langage une netteté et une force tout à fait remarquables ; et en songeant aux temps où elle était avec sa fille et se représentant avec toute la vivacité de son affection chacun des instants écoulés dans cette compagnie si chère, elle s'écriait : « Rien ne m'échappe de ces heureux jours que les jours mêmes qui sont échappés ! »

Madame de Sévigné, sans doute, fait preuve de talent dans les mille petites histoires qu'elle raconte et les mille sujets qu'embrasse sa longue correspondance. Elle a partout son même éclat et sa même fraîcheur, et à chaque page sa plume a toutes sortes de bonheurs d'expressions dont elle seule a le privilège. Mais nulle part cette plume ne déploie autant de grâce et de délicatesse que dans l'expression de la tendresse

maternelle et dans les descriptions de la nature. Nous avons déjà parlé des mille phrases charmantes de son amour. 11 serait inutile d'en vouloir citer encore, il suffit pour les connaître d^avoir ouvert ses volumes ; il n'est point de lettre où l'on n'en rencontre quelques-unes d'attrayantes et toutes d'un charme égal. C'est toujours un arrangement ingénieux et varié de sentiments vrais, et qui pour être souvent les mêmes n'en sont pas moins bons à rencontrer. Quant aux descriptions de la nature, elles sont douces, aimables et simples, ne visant jamais au pittoresque, et parfaites en trois ou quatre touches. Ce sont de délicieux petits tableaux un peu vagues et pleins de poésie, au milieu desquels la femme que nous aimons à connaître se révèle toujours par quelque mot spirituel ou quelque exclamation venue du cœur.* « ,nOo!

Ce genre familier des lettres est bien réellement le domaine de Madame de Sévigné ; c'est son royaume, c'est sa conquête, elle y est reine, elle y trône en souveraine. Tous ceux que l'on a voulu mettre en regard d'elle ont singulièrement ^âli à cette comparaison. Madame de Maintenon entre autres a été exallée, et on a voulu l'asseoir en rivale. Si, quand il s'agit de décider entre les mérites de deux femmes, belles et illustres l'une et l'autre, on peut prendre l'avis d'un héros, nous reconjiaissons que Napoléon préférait Madame de Maintenon : son style, sa grâce, la pureté de son langage le ravissaient, disait-il. Mais il n'exprime cette prédilection que comme un goût parti- ,çulier, et en reconnaissant que Madame de Sévigné « restera toujours certainement le vrai type. » Dans le calme forcé de Sainte-Hélène, l'empereur mettait à ses lectures l'activité qu'il avait autrefois déployée dans ses travaux. 11 était avide de faits, d'idées, de choses, comme il dit, autant qu'autrefois il l'avait été d'actions. C'est là tout le secret de la préférence. Madame de Sévigné, on le sait, écrivait chaque jour, à pro-

pos de rien et simplement pour écrire. Si elle est aux Rochers et qu'elle n'ait rien à mander, ses lettres n'en sont pas moins longues. Madame de Maintenon au contraire n'écrivait jamais sans quelque motif; un conseil à donnera son frère, un avis à demander à l'abbé Gobelin ou bien des honnêtetés à quoi elle était obligée envers quelques dames. Mais toutes ses lettres sont brèves et elle semble toujours avoir hâte d'en finir. Elle disait un jour : « J'ai la migraine, rien n'accourcit plus les billets. » Ce qui accourcissait les siens, c'était surtout la réserve exigée par les positions extraordinaires, où elle se trouva toute sa vie. Sans fortune, toute jeune et veuve d'un mari tel que Scarron, plus tard chargée secrètement des enfants du roi, plus tard encore reine mystérieuse et non avouée, la réserve ne lui fut-elle pas toujours une obligation ? Elle s'en était fait un principe, et rien à son avis ne porte plus malheur que l'indiscrétion. Bien différente de Madame de Sévigné, elle se conduisait toujours dans c< des vues de prudence humaine, » comme elle dit, ne trouvait « rien de plus habile qu'une conduite irréprochable, » et « aimait la vertu surtout pour la réputation. » Ambitieuse , c< pétrie de gloire et d'amourpropre, y> elle était « capable de tout tenter et de tout souffrir pour acquérir le nom de femme forte, » a travers tout cela, fort agréable dans le commerce, d'une amabilité extrême, d'une finesse et d'un esprit rares. En dépit de toute la tendresse de Madame de Lavallière et de tout l'esprit de Madame de Montespan, Madame de Sévigné disait à propos des longues conversations de Madame de Maintenon avec le Roi, « qu'elle lui faisait voir un pays inconnu. » Dans ses lettres, sa précision et son goût sont parfaits, mais toutes les grâces de l'esprit ne sauraient jamais remplacer les richesses d'un cœur qui s'épanche. Aussi, après avoir lu et prisé des lettres de Madame de Maintenon, il faut s'en revenir vers Madame

de Sévigné et lui dire avec un contemporain : « 11 y a dans vos

lettres des agréments qu'on ne voit point ailleurs (1). »

Comme cette femme aimable, que tout lecteur doit ranger sinon parmi les génies vigoureux et sublimes qui frappent d'étonnement et forcent à l'admiration, du moins parmi ses amis les plus agréables et les plus chers, s'est laissée voir de tous côtés, sans contrainte et sans songer à se farder, on est allé au travers des grâces et des charmes infinis de ses lettres rechercher et relever toutes ses marques de faiblesse; et, ne s'arrêtant pas à considérer combien peu de gens, en ce monde, pourraient ainsi dévoiler leurs pensées les plus secrètes et ouvrir complètement leurs cœurs sans avoir à rougir et se cacher de honte, on lui a fait de graves reproches pour quelques légers travers.

Une des grandes accusations contre elle porte sur la vanité excessive qu'on lui attribue à l'endroit de sa naissance et de ses succès à la cour. Que Madame de Sévigné ait été ravie et fière de descendre d'une noble race, rien que de simple et de vrai. Mais qu'elle ait « poussé ce sentiment jusqu'à la puérilité, » et qu'elle se soit «pâmée d'admiration sur la généalogie » de la maison de Rabutin, voilà où est l'exagération. Cette sorte de gloriole ne s'allierait nullement avec sa facilité d'humeur bien connue ; et l'on a tort de vouloir trouver l'expression de sa

(1) Quand nous parlions ainsi de M™» de Maintenon, nous ne la connaissions que d'après la Beaumelle. M. Th. Lavallée a montré un autre personnage, nous nous en occupons plus loin. La réserve chez le nouveau personnage, que les OEuvres de Madame de Maintenon révèlent, est une marque de solidité et une grâce de plus. Car si l'imagination est un des grands charmes de Madame de Sévigné, le jugement est une séduction chez Madame de Maintenon. Son cœur s'ouvre, s'épanouit et s'épanche avec les demoiselles et les dames de Saint-Cyr: c'est dans le commerce qu'elle entretient avec elles qu'on peut en juger. En tout cas, il y a de l'injustice à prendre à la lettre les aveux que l'esprit d'humilité et de pénitence dicte à une âme. Quel est l'homme qui ne soit pétri d'amour-propre? Quel est celui qui ne mêle des vues humaines à la pratique de la vertu ?

pensée dans une lettre de compliments adressée à Bussy, tandis que, sur ce sujet, Ton a des lettres à sa fille où elle parle tout autrement.

Quant à ses transports de joie, lorsqu'elle se voit, dans sa jeunesse, distinguée agréablement du roi, qui veut danser un menuet avec elle, ou qui, plus lard, à Saint-Cyr, lui demande son avis sur Esther, il ne faut point chercher à les nier ; Madame de Sévigné ne serait pas de son siècle, si son cœur ne s'était épanoui de bonheur dans de pareilles circonstances. Pour les courtisans et pour les princes de sa famille même, les paroles, les sourires, les regards du roi étaient des faveurs. Nul ne sut échapper à ce prestige qui entourait Louis XIV. On en peut citer un exemple bien remarquable. Dans les derniers temps de ce long règne, il se trouvait à la cour de France un homme qui fut mêlé à tout ce qu'il y avait de plus élevé. Dans Tintimilé du duc de Bourgogne, dans la familiarité du duc d'Orléans, et, après la mort de Louis XIV, membre du conseil de régence, ambassadeur en Espagne et gouverneur du jeune roi, s'il eût cédé au désir du régent, c'est Saint-Simon dont je veux parler. 11 s'est assez approché des grandeurs pour n'être plus ébloui de leur éclat; en outre, il conserva toujours du ressentiment contre Louis XIV, à cause de l'oubli où ses talents avaient été laissés, de l'éloignement des affaires où l'on avait gardé le duc d'Orléans, en fin, et c'est là son motif le plus tendre, à cause de l'abaissement de la noblesse. Aussi, ne laisse-t-il échapper aucune occasion de décrier ce roi, dont il n'avait guère vu d'ailleurs que la vieillesse et les désastres. Cependant, longtemps après la mort du régent, bien longtemps après celle de Louis XIV, lorsque Saint-Simon, vieux et retiré dans ses terres, écrit ses Mémoires, s'il en vient à parler des rares et brèves paroles que le Roi lui a adressées, on reconnaît dans son style une certaine

émotion extraordinaire, et Ton sent combien son cœur est loin de rester froid à ce souvenir de sa jeunesse. Peut-on, après cela, trouver étrange qu'une simple et naïve femme soit joyeuse de la distinction singulière, où le monarque, jeune et brillant encore, met son esprit et sa beauté? Je sais qu'il nous est assez difficile aujourd'hui de nous imaginer le prestige et l'auréole qui entouraient le Roi. Louis XIV est assez dédaigné de nos générations, et on le méprise facilement. On le voit toujours plein de faiblesse, d'ignorance, d'égoïsme et d'orgueil, tel enfin que Saint-Simon a voulu le peindre. Celui-ci, dans son style incorrect, si l'on veut, a une telle vivacité et une telle énergie, ses portraits sont tracés d'une main si ferme et si audacieuse, son ton est empreint d'un tel cachet de conviction et de bonne foi, sa vertu et sa probité austères conservées à travers les débauches de la régence, donnent un tel poids à ses paroles que l'on est bien porté à s'en fier à son jugement. Cependant le dernier mot n'est peutêtre pas encore dit sur ce long règne; peut-être les flatteurs du Roi ont-ils, dans leurs fades exagérations, approché plus de la vérité que n'a fait Saint-Simon dans ses diatribes. Ce n'est point ici le lieu de discuter ce point : souvenons -nous seulement de ne pas juger les opinions et les pensées des hommes d'autrefois d'après les opinions d'aujourd'hui.

Mais nous nous croyons fondé à reprocher à Madame de Sévigné le plaisir qu'elle semble mettre à raconter certaines histoires scandaleuses. Que pour garder la confiance de son fils et pour avoir « le droit de combattre les pernicieux discours » de Ninon dont a le fonds est du poison chamarré de faux agréments, » elle ait écouté quelques vilaines confidences, ce n'est pas de cela dont on peut la blâmer, surtout si l'on considère combien elle sut tirer tout à fait ce fils des folies et des débauches d'une jeunesse étourdie. Mais ces confidences, à quoi bon

les rendre à sa fille ? A quoi boQ cet empressement à lui vanter et lui envoyer les Contes de la Fontaine ? Et si à la rigueur on pouvait permettre d'estimer partout les mérites et les grâces du conteur, serait-ce donc pousser trop loin la pruderie de trouver étrange qu'une mère s'empresse de procurer une telle lecture à une jeune femme ? Et à quoi bon aussi l'entretenir de toutes les aventures scandaleuses de la cour? Sans doute à tous ces récits. Madame de Sévigné déploie beaucoup de grâces, mais l'esprit n'ôte pas l'inconvenance. Il ne faut pas croire que ce soient là simplement propos de grands seigneurs dont on a tort aujourd'hui de se scandaliser. Pour grande que fût alors la liberté du langage, on ne trouverait rien à relever chez M. de la Rochefoucauld^' Mesdames de la Fayette et de Maintenon. Nous ne sommes pas d'ailleurs les premiers à remarquer ce travers chez Madame de Sévigné. Un contemporain disait d'elle en remarquant combien cela convenait peu à une femme de sa qualité : « La chaleur de la plaisanterie l'emporte, et, en cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu'on veut lui dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé ; elle y répond même, et croit qu'il irait du sien si elle n'allait au delà de ce qu'on lui a dit. » C'est Bussy qui parle ainsi dans ce portrait, cause de leur brouille, à propos duquel on a prétendu que, « voulant médire de Madame de Sévigné, il avait été contraint par la force de la vérité de lui peindre des défauts imaginaires, ne lui en ayant pas trouvé de réels. » Nous ne voulons pas défendre l'injuste satire de Bussy, mais il est certain qu'au milieu de toutes ses faussetés il a touché ici à un point vrai.

En blâmant de la sorte Madame de Sévigné, nous ne pensons pas nous ranger parmi ces hommes chagrins qui la gourmandent de ce qu'elle prend volontiers toutes choses par le côté plaisant. Si sou humeur et son expansive gaieté ne l'eussent

334 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

portée d'habitude à un badinage aimable et charmant, il semble que la société lui en eût fait souvent un devoir. On se croyait alors obligé à se divertir mutuellement, et l'on donnait en tribut au monde tout ce que Ton avait de joie et d'esprit. Il ne venait à personne Tidée de faire le mélancolique et le ténébreux en présence de qui que ce fût. Mais ces grâces légères, nous l'avons dit, ne chassaient pas les pensées sérieuses. Les graves enseignements de la religion avaient pénétré profondément tous les cœurs, durant l'éducation chaste , sobre et austère des premières années ; lorsque Tenivrement des rêves et des sens à leur éveil était tombé, on retrouvait et on embrassait avec joie cette foi pure, simple et naïve à qui on devait le calme et la tranquillité des jeunes années. Heureux le siècle où la religion se trouve ainsi dans la raison commune, et où le débauché, au milieu des tristesses et des dégoûts de ses plaisirs singuliers, respecte au moins le remède, et de loin se rappelle et désire peut-être le chemin béni des sources salutaires ! Le retour alors est facile ; aussi combien , au dix-septième siècle , revinrent saintement et de cœur! Combien, arrêtés dans leur vie déréglée par quelques circonstances imprévues, jouirent d'une mort précieuse devant Dieu! S'il faut citer un éclatant exemple, on peut nommer Madame de Montespan qui, après avoir vécu si longtemps dans l'infamie du double adultère et s'être parée si fièrement d'une triple couronne de beauté, d'orgueil et de luxure, mourut dans la piété, tout occupée de bonnes œuvres.

Madame de Sévigné n'eut jamais, il est vrai, besoin d'un pareil retour; toute sa vie peut être considérée comme un modèle de sagesse simple, éclairée par une douce dévotion. Elle avait été orpheline de bonne heure, et il est permis de croire que sa grand'mère, Madame de Chantai, veilla sur son édu-

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cation. Celte sainte femme, au fond de son couvent, gardait à sa famille une tendresse maternelle, et, tout en embrassant la très saincte et très doulce volonté de Dieu, elle avoue que le cœur lui attendrit fort quand elle regarde sa petite fille dans ce dépouillement de père et de mère. Madame de Sévigné conserva d'elle un pieux souvenir, et elle aimait à citer ses mots pleins d'onction. Elle aussi reconnaissait la divine Providence et s'inclinait devant ses volontés. Elle la voyait en toute chose, et ses rêveries solitaires l'y ramenaient sans cesse: c< Qui m'ôterait la vue de la Providence, dit-elle, m'ôterait mon unique bien. Il me faut l'auteur de Tunivers pour raison de tout ce qui arrive. » Elle disait à propos de là mort de Turenne, et au milieu de toutes les exclamations du monde sur ce malheureux coup de canon tiré à l'aventure : « Pour moi, qui vois en tout la Providence, Je vois ce canon chargé depuis l'éternité. »

Toute frivole qu'elle soit en apparence. Madame de Sévigné dès le commencement du recueil se montre sérieusement occupée de la fin certaine et inévitable de toutes choses. « La mort lui semble terrible, et elle hait la vie plus parce qu'elle y mène que par les épines dont elle est semée. » Elle eût aimé à mourir entre les bras de sa nourrice : « Cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien aisément et bien sûrement. » S'il s'agissait de comparer les pensées des différents siècles, nous ferions remarquer qu'un homme de nos jours simplement souhaiterait n'être pas né. Mais cette pensée si fréquente et si familière aujourd'hui, qui se retrouve à chaque instant et à propos de tout chez nos écrivains et nos poètes, ne se présentait pas aux hommes du dix-septième siècle. Au milieu des amertumes les plus grandes et des tristesses les plus profondes, on se souvenait des promesses divines. On gémissait sur les douleurs d'ici-

bas, mais on n'abandonnait pas l'espérance des joies du paradis. On regardait ce inonde comme la seule route qui pût nous faire passer du néant à l'être, et instinctivement les yeux se fixaient sur le moment suprême qui doit nous jeter du temps dans l'éternité. Cette vue continuelle du but était salutaire. Elle mettait de la gravité dans les mœurs et dans les actions. On ne faisait point alors le sceptique et le méprisant. La vie n'était pas une fantasmagorie plus ou moins brillante, toujours futile, et dont le terme était livré à un caprice absurde. En raison du but on en supportait toutes les misères avec respect. La crainte d'un jugement terrible pesait sur les imaginations. On peut dire aussi que la manière de vie, que Madame de Sév igné déploré comme dissipée et toute mondaine, passerait aux yeux de bien des gens pour austère et exagérée. Bien qu'observant rigidement toutes les pratiques de la religion, Madame de Sévigné fort occupée des mille petits devoirs de la société, ne ressentait pas cet ardent amour pour Dieu dont Madame de Chantai lui avait donné un si doux et si prochain exemple. Elle connaissait sa sécheresse et se la reprochait. Les alternatives, où elle reste entre le monde qu'elle aime et Dieu qu'elle veut aimer, la fatiguent. Cette mort, qui s'approche en dépit de tout, l'épouvante et la presse d'en finir. Sa terreur est puisée aux saines doctrines chrétiennes. Ce qui l'effraye, c'est le jugement, c'est l'éternité des peines. Cédant en cela à l'instinct de tout homme, elle se refuse à admettre ce qu'elle craint, et avoue qu'elle « a peine à faire entrer dans « sa tête une éternité de supplices. » C'est en effet ce dogme, dont les Pères prouvent l'incontestable vérité si logiquement et par la bonté même de Dieu, qui répugne le plus à l'étroite raison humaine. Cette répugnance vient surtout de l'attachement aux vanités et aux plaisirs du monde. Car,

selon la fausseté ou la vérité de ce point, il est loisible d'abandonner sa vie aux folies d'ici-bas, ou nécessaire, à moins de déraison complète, de la régler selon les exigences de la pratique chrétienne. Aussi, si Ton pouvait ôter ce point si gênant, on admettrait les autres volontiers; et lui ôtarrt ainsi toute sanction, on ferait de la loi de Dieu un simple système de morale dont, de tout cœur, on reconnaîtrait Texcellence et avouerait la sublimité. Mais Madame de Sévigné veut une religion, et elle appelle à son aide, ce qui n'est guère non plus dans l'usage de notre siècle, la soumission à la divine providence. Elle s'incline devant ses volontés et ses vérités révélées, et se résigne à croire sans comprendre. Par cette humilité d'esprit et sa pratique fidèle, « la vieillesse et la maladie lui donnant le temps de faire de grandes réflexions, » elle se détache peu à peu du monde, et tout en trouvant son cœur pas encore « touché comme elle désire, elle sent son esprit parfaitement convaincu de toutes les grandes vérités. » Il y a une lettre adressée à Coulanges durant le séjour de ce dernier à Rome, où, avec cette douce et énergique éloquence de la conviction, elle parle de cette religion qui « subsistant par un miracle perpétuel et dans son établissement et dans sa durée, ne saurait être une imagination des hommes. » Les hommes «ne pensent pas ainsi. »

Mais ce qui touchait Madame de Sévigné plus que les méditations sérieuses, les pieuses lectures et les sermons de Bourdaloue , c'étaient les exemples salutaires que le siècle lui offrait. L'exemple est la plus efficace des prédications. A cette époque, il n'était personne qui , entre la vie du monde et la mort, ne désirât mettre quelque^ intervalle. Tous ceux à qui il était donné d'avancer en âge songeaient à quitter les errements de leur jeunesse et à

338 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

s'occuper sérieusement de la grande affaire de leur salut. On les voyait tous se retirer, la duchesse de Longueville au faubourg Saint-Jacques, le cardinal de Retz à Saint-Michel, pour régler leurs comptes avec Dieu et avec les hommes. Regardez, disait madame de Maintenon au Roi, regardez les Carmélites , et voyez comme on y fait pénitence l Ceux mêmes dont le monde vantait la sagesse et la régularité ne voyaient pas sans tremblement approcher la dernière épreuve. Madame de la Fayette s'était mise sous la direction de Duguet, ce prêtre austère qui enseignait « à se mépriser soi- « mêm^ en tout sens, et non par une vanité plus sage et un <( orgueil plus éclairé et de meilleur goût. » 11 faut voir dans cette lettre qui nous est parvenue et que Ton peut justement qualifier d'admirable, comme l'homme de Dieu, dépouillant inexorablement la pénitente éplorée de toutes les qualités que les hommes lui cédaient, lui montre qu'elle n'a «jamais pris <c de la vertu que l'ajustement et la parure, négligeant le « fonds, qui est de rapporter tout à Dieu, et a passé ainsi « dans une prodigieuse inutilité toute sa vie, les affaires c( les plus importantes ayant dégénéré en amusement , « parce qu'elles n'ont point eu de fin éternelle qui soit sé- « rieuse. » C'était avec une grande abondance de larmes et des sentiments de piété très-vrais et très-profonds que cette pauvre femme recevait ces avis sévères. Elle s'y conformait de toutes ses forces, éloignait d'elle toutes les douces et vaines rêveries où elle s'était tant complue, et élevait peu à peu son cœur jusqu'à la force de la résignation. Elle supportait avec courage les vives souffrances où son corps s'épuisait, et les désolations étranges auxquelles son âme était sujette dans les dernières années de sa vie. Sa santé déplorable la familiarisait depuis longtemps avec une vie prochaine de la mort. Elle l'envisageait avec fermeté. Un an

avant de mourir, elle écrivait à Madame de Sévigné ; c( Je c( n'ai de repos ni jour ni nuit, ni dans le corps ni dans «Tesprit; il faut finir. Quand il plaira à DieUj j'y suis « soumise. »

On comprend bien que les exemples et les conversations de celte amie première, dont l'esprit, le jugement et la raison étaient prisées si haut, devaient influer beaucoup sur les penr sées de Madame de Sévigné et l'encourager dans la voie pieuse oii elle inclinait. Aussi, à mesure que l'on avance dans le recueil, les pensées graves tiennent plus de place, il y a moins de folies et moins de légèretés. Les réflexions sévères et sérieuses abondent. Mais au milieu de ses sombres pensées, comme naguère pendant les jours douloureux de son rhumatisme, la grâce et l'enjouement sont toujours les mêmes. «Vos expressions, disait Bussy, ont des tours sin- « guliers qui réjouissent en parlant de vieillesse et de mort. » C'est à ces inaltérables qualités que Madame de Sévigné doit l'éternelle jeunesse dont les imaginations l'ont toujours revêtue. Mais elle a beau conserver son titre de hellisslma madré, et garder les charmes de son visage et la fraîcheur de son imagination, les années passent rapidement, et un jour. Madame de la Fayette lui écrivant avec sa franchise accoutumée, lui dit ingénument : « Vous êtes vieille. » Malgré toutes ses réflexions, et quoiqu'elle ne se laisse point oublier cette vérité, Madame de Sévigné est étonnée de ce mot : « 11 me semble, dit-elle, que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse, je la vois, m'y voilà; et je voudrais bien au moins ménager de ne pas aller plus loin, de ne pas avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m'outrager, et j'entends une voix qui me dit : 11 faut marcher malgré vous,

OU bien il faut mourir, ce qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Mais un retour à la volonté de Dieu remet la raison à sa place et fait prendre patience. » Et un autre jour elle disait avec soumission et reconnaissance : « Je m'occupe de Tobligalion que j'ai à Dieu de me conduire si doucement à la mort, et je le remercie de l'envie qu'il me donne de m'y préparer tous les jours. »

Cependant, malgré l'enjouement de sa jeune imagination, malgré l'aimable gravité de sa raison mûrie et la sagesse de sa piété devenue plus austère, on ne peut se défendre, en arrivant aux dernières pages du recueil, de tristes et pénibles sentiments. De ces amis nombreux, au milieu desquels elle sourit au commencement, combien peu l'entourent encore à la fin ! Hélas ! c'est la vie ! et il n'est pas besoin d'avoir marché longtemps pour savoir que de toutes les amitiés formées le long du chemin, bien peu doivent nous accompagner jusqu'au bout. Heureux, si l'on n'a à pleurer que les amis morts î Au moins Madame de Sévigné eut-elle ce triste bonheur. Elle fut toujours fidèle, et ses amis lui restèrent solidement attachés. Elle, qui craignait tant la mort, était singulièrement touchée de son spectacle, et en retraçait volontiers le tableau. Aussi le long de sa correspondance, elle fait assister tour à tour aux derniers moments de tous ceux qui lui sont chers. Et au milieu du petit cortège de plus en plus restreint qui l'entoure toujours, quels changements, quelles tristesses et quels souffrances l'âge n'a-t-il pas apportés? Faut-il citer le chevalier de Grignan? Faut-il rappeler encore Madame de la Fayette? Faut-il parler de Madame de Coulanges, autrefois si vive et si brillante, aujourd'hui malade, chagrine, morose. Au milieu de toutes ces misères et malgré de légères atteintes de douleurs. Madame de Sévigné conservait son inaltérable santé et répandait autour d'elle la joie et l'a-

grément. Mais quoi ! tout s'use et tout s'achève ! Près de trois ans après Madame de laFayette, Madame de Sévigné mourut à Grignao. Son amour maternel avait été la source de tous les plaisirs et de toutes les tristesses de sa vie, il fut la cause première de son talent et de son illustration, il fut aussi la cause de sa mort. Comme on l'a dit, elle trouva la fin de sa vie dans six mois d'inquiétudes pour celle de sa fille. Cette mort fut simple et chrétienne. Dès les premiers jours de sa maladie, elle n'en douta pas et l'envisagea avec une fermeté et une soumission étonnantes.

« Cette personne si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, dit M. de Grignan, n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures pour lesquelles Madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. » La nouvelle de ce triste événement parvenue à Paris mit tous ses amis en émoi; personne peutêtre n'a été regretté comme Madame de Sévigné. Tant de qualités qui rendaient son commerce charmant, faisaient Tamertume de sa perte. « Nous nous rassemblons, disait M. de Coulanges, pour pleurer et pour regretter ce que nous avons perdu, » et ailleurs il la désigne la plus aimable amie qui fût jamais et la plus digne d'être aimée. Ces regrets ne furent point passagers ; tant que ses amis vécurent, ils se souvinrent tendrement de ses mérites, de sa grâce, de son intarissable bonté, a Ce pauvre mourant, mande Madame de Coulanges à propos de M. d'Harrouis, ce pauvre mourant nous parlait toujours de Madame de Sévigné, il disait : Si elle était au monde, elle serait de celles qui ne m'abandon-

neraient pas. » Dans celte douleur générale, il faut distinguer Madame de Coulanges. Nulle ne supporta plus amèrement cette perte. Dans ses lettres qui ferment le recueil et le conduisent jusqu'en 1704, elle se montre toujours sincèrement affectée : « Je n'ai plus d'amie, répète-t-elle souvent, je me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé ma vie. »

Ces lettres de Madame de Coulanges sont semées de réflexions sensées : il est cependant peu de lecture aussi triste. Il y aurait quelque profit à rapprocher cette vieillesse de celle de Madame de Sévigné. Madame de Coulanges avait beaucoup aimé le monde, elle s'en disait tout à fait dégoûtée. C'était une femme d'un jugement droit, d'un esprit naturel, délicat et facile, mais frivole et sans profondeur. Elle n'avait point le goût des lectures et des méditalions sérieuses, et ne savait point, dans sa solitude, se suffire à elle-même. Son mari, toujours amoureux de bonne chère, de plaisirs et de chansons, la quittait volontiers pour aller auprès du cardinal de Bouillon ou de Madame de Louvois mener joyeusement la vie dans les splendeurs de leurs châteaux. Tant qu'il est jeune, sa gaieté peut amuser. Mais toujours rire, toujours boire, toujours chanter, est-ce donc là la vie, toute la vie de l'homme? Et quand on voit Coulanges blanchir et les cordes graves ne point résonner en lui, quand on aperçoit un vieil enfant tout ravi d'admiration devant ses poupées, on a bien de la peine, il faut avouer, à ne pas le mépriser. Sa femme est loin de se montrer d'une humeur pareille. Elle est triste, ennuyée, à charge à elle-même. Elle n'a pas au dedans d'elle, comme Madame de Sévigné, un fond de graves pensées qui la nourrisse et la soutienne ; et la religion n est pas chez elle éclairée comme chez son amie. Il ne semble pas qu'elle l'ait embrassée par une conviction

sérieuse et raisonnée. Elle n'en tire pas ces consolations de tous les instants et à toutes choses que Madame de Se vigne savait continuellement y puiser. Lorsqu'elle parle de la jeunesse, de la jeunesse que Madame de Sévigné trouve si aimable^ et qu'elle ne nomme jamais sans un soupir gracieux plein de mélancolie et de douceur, Madame de Coulanges est véritablement triste et son souvenir est plein d'amertume. Aussi elle aurait eu beau vieillir et se retirer de la cour, pour ses amies, elle fût toujours restée la petite Coulanges; car elle manquait de cette haute et saine raison qui excellait chez Mesdames de la Fayette et de Sévigné. C'est là la grande différence entre ces deux femmes illustres eileur petite amie. Madame de Coulanges avait quitté le monde, moins peut-être par dégoût de ses plaisirs que par impossibilité d'en jouir plus longtemps. Elle gémissait en comparant les jours brillants d'autrefois avec la vie décolorée et uniforme de son âge mûr, et en souriant complaisamment à toutes les imaginations de la jeunesse, elle assure en soupirant que « les pensées raisonnables sont assez tristes. » C'est une erreur commune à tous les gens frivoles de confondre ainsi avec la raison les fantaisies chagrines de leur humeur morose; mais nous savons que la raison est une fille céleste toute gracieuse, toujours aimable, et dont les moindres actes sont empreints d'un charme exquis.

Une dernière et triste réflexion. Aujourd'hui, Madame de Sévigné est devenue populaire; elle est une des gloires les plus parfaites de notre langue, un des modèles les plus cités, et l'Académie offre son nom aux louanges des jeunes écrivains. Ce n'est point cela que recherchait cette simple femme ; si on lui eût donné à choisir ce qu'elle désirait de ce monde après sa mort, sans doute elle eût demandé une place dans le cœur de ceux qui lui avaient été si chers. Or,

c'est peut-être ce qu'elle n'a pu obtenir. Elle fut \ivement regrettée, nous l'avons dit, de ses amis, mais ses amis étaient tous vieux et ne tardèrent pas à mourir. Avec eux s'éteignit le souvenir présent de ses excellentes et rares qualités. Et tandis que la publication de ses lettres révélait toutes les grâces de son amour maternel, sa petite-fille, Madame de Simiane, cette Pauline tant vantée, lui gardait, paraît-il, peu èe souvenir, et dans sa correspondance à ♦peine si ce nom de Sévigné est jeté une ou deux fois avec indifférence. Faut-il la blâmer? Ne savons-nous pas combien les fils sont oublieux, et combien facilement ils perdent la mémoire de ceux qui les ont précédés ?

BENOITE RENCUREL.

L'histoire des Saints ne se termine pas à leur mort. A ce moment, au contraire, s'ouvre le chapitre le plus éclatant et le plus merveilleux de leur vie. La communion des Saints est un fait: les relations des chrétiens sujets sur la terre à toutes sortes de faiblesses, avec les chrétiens portant dans le ciel une couronne immarcessible, sont un des points les plus connus et les mieux attestés de l'histoire. On a voulu nier en vain la réalité de ce fait historique, on lui a trouvé un nom particulier, on l'a appelé la légende^ et on s'est cru de la sorte dégagé à son endroit de tout examen critique. Malgré les preuves les plus solides et les documents les plus irréfutables, la légende est restée de nos jours dans une sorte de clair-obscur, où on la laisse flotter sans pouvoir la nier, mais sans oser l'afOrmer. Les historiens y touchent avec une discrétion extrême : les témoignages les plus graves, tant qu'il s'agit des faits naturels de nos annales, paraissent tout à coup frivoles et caducs quand ils atteignent quelques-uns des faits merveilleux de ce qu'on appelle la légende, et personne ne veut plus y ajouter une foi pleine et entière. Ce ne sont pas seulement les beaux esprits et les philosophes qui sont ainsi pris de scrupules; les écrivains ecclésiastiques eux-mêmes se

sont laissé gagner. Le surnaturel leur a semblé sinon incroyable, du moins fort douteux, par cette unique raison qu'il est le surnaturel. On n'a pas pris la peine d'examiner et de peser les preuves. Ou les a rejetées, on les a passées sous silence. En agissant de la sorte on voulait complaire au lecteur sceptique du dix-neuvième siècle, on craignait de le rebuter, on désirait l'attirer. Soit. Mais n'a-t-on pas oublié que, de la sorte, on négligeait d'instruire le prochain, et on lui ôtait, de propos délibéré, la connaissance du commerce extraordinaire que Dieu s'est complu, dans des desseins de miséricorde, à entretenir avec les hommes.

La piété pouvait-elle gagner à cette diminution de l'histoire des saints ? Nos pères, qui connaissaient en détail les privilèges de leurs amis du Paradis, les grâces dont chacun d'entre eux était plus particulièrement le dispensateur, nos pères avaient-ils moins de lumières que nous ? Si je parlais à des économistes, à des philosophes et à des académiciens, je sais bien ce qu'ils répondraient. On connaît leurs sujets de satisfaction et d'orgueil. Je m'adresse aux chrétiens et je parle des lumières divines. Dans cet affaiblissement de l'esprit de famille, cette soif des jouissances matérielles, et cette diminution sensible de la foi où nous vivons, a-t-on vraiment sujet de s'applaudir de tant de réserves, et ne faut-il pas avouer avec de Maistre que s'il y avait, au sujet dont nous parlons, quelques superstitions, ces superstitions étaient au moins utiles à soutenir et à défendre des vérités essentielles? Dès lors il faut conclure, au point dont nous parlons, que la superstition est un mot, car le mensonge ne saurait concourir à la vérité. Les croyances de nos pères et toutes leurs pensées sur les communications sensibles des habitants du ciel avec ceux de la terre, ont été rejétées sans examen. Un seul mot a suffi pour repousser les témoignages si nombreux

BENOITE RENCUREL. 347

etsi solennels des historiens, des Saints eux-mêmes, des Evêques et des Papes: les ténèbres du moyen âge ont tout couvert. Ce que tenaient pour assuré saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure ou saint Anselme, a été réputé sottise et marque de petit entendement. Les miracles de saint Martin, attestés par un historien qui le plus souvent parle de visUy ont fait sourire. Néanmoins, quand les ténèbres du moyen âge ont été dissipées, quand le monde moderne s^est montré éclairé de la double lumière de la Renaissance et de la Réforme, nourri et fortifié de tout le suc deTantiquité païenne, les miséricordes de Dieu ne se sont pas amoindries, les communications surnaturelles n'ont pas cessé, et le merveilleux de la légende ne s'est pas évanoui.

Dans cette sève puissante de christianisme qui bouillonne au commencement du dix-septième siècle, que de faits étranges, surhumains et miraculeux? Pour citer un seul exemple, quelle intervention persévérante de Dieu dans la création de Tinstitut de la Visitation? Comme les âmes sont choisies, disposées et amenées à saint François de Sales par des chemins merveilleux, et comme les choses sont agencées par la prévoyance divine de manière à pourvoir à toute infirmité des hommes et à tout oubli de leur part! Sainte Chantai était préparée à son labeur par toutes sortes de visions : dans les chemins de Bourbilly, un jour qu'elle allait par les champs à cheval, le saint Évêque, qui devait être son directeur, lui fut montré tel qu'elle le reconnut plus tard la première fois qu'elle le vit à Dijon ; la troupe innombrable de filles et de veuves qui devaient suivre la sainte fondatrice dans l'asile charmant de la Visitation lui avait aussi été révélée. Ses premières compagnes étaient préparées par des moyens analogues. Les unes, comme la mère Favre, avaient seulement entendu dans le fond de leur âme une parole intérieure qui

ayaitété Tunique appel du Seigneur Jésus; d'autres avaient eu des visions. La mère de Bréchard avait vu sainte Chantai rappeler avec un sourire engageant et faire résonner un cor d'une harmonie merveilleuse, qui attirait les filles et les veuves et les enflammait d'un grand amour pour Jésus. Saint François avait aussi été montré à cette digne mère; il l'avait accueillie, revêtue et introduite au milieu d'un magnifique palais. Les visions n'étaient pas toujours aussi gracieuses. La mère Marguerite Michel, qui aimait le monde, vit l'Enfant Jésus sous une forme terrible et menaçante ; il lui ravit sa beauté, il la rendit boiteuse pour la tirer des vanités oii elle se complaisait. La grâce prenait tous les moyens pour amener au saint Évêque les filles qu'il devait diriger et qui devaient trouver dans leur virginité même une si grande fécondité. Une d'entre elles, comme les rois Mages, était attirée par des étoiles. Anne-Jacqueline Coste, cette humble servante d'auberge, dont le bon ange avait formé une amitié si étroite et si charmante avec Fange du saint Évêque, Anne-Jacqueline Coste n'avait été prévenue par aucune vision ; mais elle trouvait dans son cœur une ferme assurance que le saint Evêque établirait une œuvre où elle devait être employée, et elle demandait au prélat, qui ne lui avait aucune confidence, si Madame ne devait pas bientôt venir : elle parlait ainsi de sainte Chantai, dont elle ne connaissait pas même le nom.

Toutes ces prévenances de Dieu envers les âmes qui le servent, ces communications si simples et si étroites, ces commerces intimes et continuels sont des sujets d'édification pour les chrétiens. En admirant le bonheur des êtres privilégiés avec qui le Ciel entre ainsi en rapport, ils apprennent à connaître et à goûter la bonté du Dieu qu'ils servent. Les témoignages qui racontent ces faits sont, il est vrai, des témoignages purement humains, et ils ne peuvent mériter qu'une créance

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humaine. Mais en dehors des dogmes révélés, toute créance ne repose que sur de pareils témoignages ; et si la foi peut se passer de leurs affirmations elles contribuent du moins à propager ses enseignements. Le pape Alexandre Vil pensait de la sorte, sans doute, et c'est par son ordre que furent imprimés les récits de la mère de Chaugy, où sont consignées toutes ces histoires merveilleuses et charmantes des origines de la Visitation. Malheureusement les historiens et les littérateurs ne sont pas tous du sentiment du pape Alexandre. La plupart d'entre eux se taisent sur ces matières, ou les effleurent à peine. Ils insistent bien sur les vertus de la Visitation ; ils craindraient de scandaliser leur lecteur en rapportant les merveilles dont le bon Dieu récompensait ces vertus, et en faisant connaître en détail la voie extraordinaire par où il les sollicitait et les conduisait.

Mais en commençant, nous avions moins en vue les merveilles qui accompagnent la vie terrestre des amis privilégiés du bon Dieu que celles qui suivent leur mort. Plus le saint est élevé dans le paradis, plus aussi est éclatante la vertu qui rayonne de son tombeau, qui entoure son nom, qui manifeste sa personnalité et sa puissance dans le monde. Or, qu'y a-t-il à côté de Dieu de plus grand et de plus puissant dans le ciel que la vierge Marie? Aussi, quelle intervention sur la terre a jamais été aussi féconde ? Les évangélisles ont peu parlé de la sainte Vierge ; mais, depuis que l'Evangile est répandu sur la terre, tous les peuples ont vu se manifester au milieu d'eux la puissance et la vertu de la Mère de Jésus. Sa vie, si humble et si cachée à Nazareth, s'est transformée en une vie éblouissante, tout accompagnée de miracles, connue et bénie de toutesles générations. Beatam me dicent omnes generationes.W faut renoncer à raconter en détail les faits de cette vie de Marie au milieu des hommes, non pas parce qu'à l'exemple des évan-

gélisles on croit devoir garder le silence sur tant de merveilles, mais parce que les voix et les forces humaines sont insuffisantes à les proclamer et à les énumérer. 11 n'est pas une province, il n'est pas une ville peut-être dans le monde qui ne possède un sanctuaire, un autel, un lieu privilégié où Marie se complaît à manifester sa puissance et à répandre ses grâces et ses consolations sur les hommes. Depuis cet autel mystérieux de Chartres, élevé par les druides à la Vierge qui devait enfanter, jusqu'à ce nouveau et brillant autel de Notre-Dame des Victoires, on peut faire le tour du monde et le tour des âges, pour ainsi dire, et admirer en tout lieu et en tout siècle de nouvelles inventions de la Mère de la Miséricorde pour répandre ses bienfaits parmi les hommes. Nos pères se complaisaient à ces histoires : elles ont beau être interminables, elles ont un charme que rien ne peut remplacer. On les a négligées, disions-nous tout à l'heure. Remercions Dieu de ce que les hommes semblent y reprendre goût : leur dévotion se ranime et leur curiosité s'éveîlle à ces récits. Du reste, les dédains que l'on professait pour ces faits n'arrêtaient pas la a Cause de notre joie, » et au milieu des lumières de la civilisation moderne, la vierge Marie continue à se manifester à ses enfants. Le dix-septième siècle n'a pas été privé de ses faveurs ; deux des plus célèbres manifestations de Marie ont eu lieu en Dauphiné : celles de Notre-Dame de l'Osier vers 1643 et 1650, et celles de Notre-Dame du Lausqui commencèrent quelques années après. L'Osier et le Laus sont devenus des lieux de pèlerinage fréquentés et offrent l'un et l'autre un admirable chapitre de l'histoire de la sainle Vierge sur la terre. Le Laus est particulièrement remarquable et merveilleux ; il n'y est pas question d'apparitions passagères ; il s'agit d'un commerce quotidien entre la Mère de Dieu et une jeune fille du vallon.

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Le Laus est une petite vallée des Alpes, située à deux lieues environ de Gap et dépendante autrefois de l'archevêché d'Embrun. Embrun possédait un pèlerinage illustre, dont la gloire remontait aux siècles les plus éloignés de nos annales et qai fut, dit-on, visité par Charlemagne. Mais la gloire d'Embrun parut s'obscurcir, lorsqu'au dix -septième siècle la dévotion des peuples fut appelée au Laus. Les événements les plus extraordinaires s'y passaient. Une bergère, prévenue de la grâce dès ses plus jeunes années, était journellement visitée par la sainte Vierge. La Mère de Dieu s'entretenait familièrement avec cette simple enfant des montagnes, lui révélait les secrets divins et lui communiquait une singulière puissance sur les âmes. Benoîte Rencurel, c'était le nom delà bergère, née en 1647, morte en 1718, ne quitta pour ainsi dire jamais les vallées de l'Avançon et du Laus. Elle vécut pendant plus de cinquante ans dans une sorte de commerce intime et familier avec la Mère de Dieu, et elle resta toujours dans l'humble condition que lui avaient faite sa naissance et sa pauvreté. L'éclat des merveilles du Laus s'était étendu au delà de la petite vallée que la sainte Vierge avait choisie pour sa demeure. On y accourait honorer la Mère de Dieu dans l'étroite et humble chapelle , où elle se montrait à Benoîte. En vain les oppositions les plus vives avaient-elles voulu arrêter l'élan des populations : les merveilles opérées , les grâces de conversion obtenues, la sagesse et la vertu de Benoîte, l'impression de piété et de confiance éprouvée d'abord dans toute la vallée et rapidement répandue au loin, répondaient des paroles de l'humble bergère et attestaient la vérité et la nature des visions dont elle était gratifiée.

Les hommes cependant n'étaient pas seuls à chercher à traverser l'œuvre de la bonne Mère : c'est ainsi que dans sa

simplicité Benoîte appelait la sainte Vierge, qui lui appa raissait le plus souvent portant entre ses bras le divin Enfant. L'ennemi du salut rugissait dans la vallée du Laus. Benoîte, comme tous les êtres privilégiés, avait des luttes épouvantables à soutenir. C'est ici surtout que les préjugés de notre siècle ont de vives et ardentes répugnances. On admet encore avec une certaine facilité relative Tintervention des puissances surnaturelles et bienfaisantes ; mais comment croire à l'intervention directe en ce monde des puissances des ténèbres ? Comment aux lecteurs philosophes et sceptiques de nos jours, parler sérieusement de saint Antoine, par exemple , et de sainte Françoise Romaine, des terribles assauts que les esprits immondes leur ont livrés, et des coups et des violences de toutes sortes que les intelligences malignes, impuissantes à dominer ces grandes âmes, exerçaient du moins sur les corps des serviteurs de Dieu ? L'histoire du Laus est ainsi faite. Pourquoi taire une partie de la vérité ? Pourquoi ne pas propager les enseignements du Laus tels qu'ils sont ? Pourquoi ne pas rappeler aux hommes, qu'outre leur faiblesse et leur imbécillité, ils ont encore à redouter les artifices d'un ennemi puissant et conjuré à leur ruine ? Et pourquoi ne pas leur faire voir les faiblesses, l'impuissance et la rage de ce terrible ennemi, en présence des vrais serviteurs de Dieu ? La bergère du Laus avait toutes les qualités que détestent particulièrement les puissances malveillantes. Toute sorte de bien sans doute leur est odieux ; mais il est certaines vertus qui exaspèrent l'enfer plus que toutes les autres : ce sont ces vertus de simplicité, d'humilité et d'innocence qui reluisaient à un haut degré dans l'âme de Benoîte Rencurel. Le démon prévoyait sans doute les grandes grâces auxquelles la sainte Vierge voulait employer le minislère de cette eufant ; aussi, dès la nais-

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sance et durant les premières années de Benoîte, chercha-t-il à exercer autour d'elle de mauvais desseins le plus souvent déjoués par une puissance non moins mystérieuse et toujours bienfaisante. Mais lorsque la Sœur Benoîte a grandi, lorsque la sainte Vierge Fa élue pour sa confidente et son amie, lorsque la bergère du Laus, non contente de jouir en son cœur des faveurs divines, travaille activement par ses prières et ses pénitences au salut des âmes, Fenfer alors redouble de rage et dépense contre elle les fureurs inutiles qu'il déploie contre les plus grandes âmes. Les apparitions les plus affreuses s'efforcent d'épouvanter la Sœur Benoîte ; les menaces lui sont prodiguées, si elle continue à arracher tant d'âmes à Fenfer. Les démons ne se contentent pas de menaces ; Benoîte leur est livrée, elle est frappée, jetée par terre, déchirée à coups de griffes ; elle est transportée dans les airs, élevée sur les montagnes, précipitée dans les abîmes, roulée dans les glaces elles neiges. Les démons ne sont pas encore assouvis : il ne leur suffit pas de supplicier le corps, ils voudraient aussi torturer l'âme de Fhumble vierge ; ils se pcnjchent vers elle, et avec une joie qui fait frémir ils lui racontent les crimes où sont tombés les personnes pour qui elle a prié, les pèlerins du Laus et tous ceux dont elle a demandé ou espéré la conversion. Sans doute l'esprit de ténèbres est un menteur, Benoîte le sait; mais les tableaux hideux qui lui sont montrés et la joie infecte et abominable des démons composent un spectacle bien capable d'épouvanter un cœur chaste. La Sœur Benoîte, livrée ainsi aux puissances des ténèbres, ne savait que protester qu'elle était toute à Jésus et à Marie. Les anges, d'ailleurs, ne Fabandonnaient pas dans ses détresses ; ils réconfortaient ses forces épuisées, et quand les démons Favaient conduite sur quelque cime élevée, au fond de quelque bois d'où elle ne pouvait plus démêler sa

354 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlIe SIÈCLE,

route, les anges venaient la lui indiquer ; ils lui tenaient compagnie le long du chemin, afin que la solitude et le souvenir des assauts qu'elle venait de soutenir ne la jetassent pas dans de nouvelles terreurs. Ils causaient familièrement avec elle, et le plus souvent Tinvilaient à réciter avec eux le chapelet ou les litanies.

Le commerce avec les anges et le commerce avec la sainte Vierge, c'est là toute l'histoire du Laps. Cette histoire n'offre-telle pas un grand charme, n'est-elle pas une source délicieuse de piété? Rien de doux comme les enseignements de Marie, rien d'aimable comme les jeux des anges autour de Benoîte Rencurel. On comprend que la vallée du Laus soit encore embaumée de ces souvenirs, et la dévotion des peuples a bien ses raisons. Tout au Laus rappelle la Sœur Benoîte, mais les souvenirs de la Sœur Benoîte se confondent avec les manifestations de la sainte Vierge, La pensée ne peut s'arrêter sur l'humble servante sans s'élever aussitôt vers sa divine Maîtresse. La tombe de Benoîte est dans l'église du Laus, devant cet autel sur lequel la sainte Vierge apparaissait et souriait à l'enfant de son choix. Les lieux que Benoîte a parcourus sont ceux où la sainte Vierge s'est montrée. La bergère faisait paître son troupeau dans la vallée de l'Avançon lorsque la sainte Vierge lui apparut la première fois. C'est la sainte Vierge qui a amené Benoîte dans la vallée du Laus ; c'est la sainte Vierge qui a fait élection d'une petite chapelle comprise aujourd'hui dansl'enceinte d'une belle et vaste église trop étroite pour les pèlerins qui se rendent au Laus de toutes parts, aux bonnes fêtes. On y a vu jusqu'à quarante processions paroissiales le Ole me joUjT. Ces jours-là, les offices se font en plein air. C'est Marie qui attire tout ce peuple dans cette petite vallée, autrefois inconnue et solitaire, si brillante et si célèbre aujourd'hui. C'est Marie qui a dé-

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signé elle-même les prières dont retentissent les échos de son charmant et petit royaume. C'est elle qui a pris soin d'enseigner à Benoîte les Litanies, qui lui a recommandé de les apprendre aux filles des paroisses voisines , et de visiter avec elles en procession et au chant de ces belles prières tous les lieux où s'était montrée cette Mère de la divine grâce.

Tous ces faits sont d'hier, pour ainsi dire ; nos pères ont pu connaître les fils de ceux qui ont conversé avec Benoîte Rencurel. C'est au milieu des lumières de la plus brillante littérature du monde que la sainte Vierge a voulu, pendant cinquante ans, venir ainsi sur la terre habiter de nouveau au milieu des hommes, les embaumer des senteurs du paradis, toucher, convertir et enseigner leurs cœurs. Pendant que les anges et la Reine des anges se complaisaient à habiter l'aimable vallon du Laus, à vingt lieues ou à trente lieues à peine de ce val, trônait dans son beau château, sur ses magnifiques terrasses, au milieu des parfums des orangers, Madame la lieutenante-générale du Roi dans son gouvernement de Provence, où elle recevait régulièrement deux fois par semaine des lettres de sa mère. Madame de Sévigné. Hélas 1 la pauvre Sévigné, si fîère et à juste titre des moindres attentions du grand Roi, pendant qu'elle était à Marseille et qu'elle était reçue par M. de Vivonne, avec tant de pompe, sur les galères du Roi, au bruit des trompettes, à l'éclat d'un admirable soleil et en présence de cette mer non moins lumineuse, la pauvre Sévigné, au milieu de ce triomphe de roman, comme elle l'appelle, ne se doutait pas qu'une pauvre fille des Alpes, pour qui on ne sonnait pas des trompettes et qui visitait Marseille quelques années après elle, recevait les faveurs les plus intimes de la Reine du ciel et de la terre ? Que les hommes sont frivoles et aveugles, même les plus

sérieux, même les meilleurs, et que les événements les plus grands tiennent souvent peu de place et ont peu de retentissement dans Tesprit des contemporains! C'est en 1695, alors que les armées ennemies avaient envahi le Dauphi né et pris Embrun, que Benoîte quitta quelque temps le Laus pour se réfugier à Marseille. Mais si les merveilles du Laus restaient inaperçues pour Madame da Grignan, pour sa mère et pour tant d'autres attachés comme elles aux pompes du monde, des âmes plus perspicaces et plus curieuses des choses divines dirigeaient leur attention de ce côté ; la dévotion des contrées avoisinantes donnait déjà, avons-nous dit, les spectacles consolants qui se renouvellent encore sans cesse au Laus aujourd'hui. Durant son court séjour à Marseille, Benoîte avait, par l'ordre de la sainte Vierge, révélé à un des vicaires-généraux, depuis évêque d'Apt, des choses tellement secrètes, et lui avait en même temps apporté tant de lumières, qu'il voulut la faire entrer dans tous les monastères de religieuses de la ville, afin qu'elle portât partout une odeur de vertu et d'ineffables consolations.

Outre tous les témoignages rendus de son vivant par les autorités compétentes à la vertu et aux révélations de Benoîte, pour ne citer que des témoignages dont les documents subsistent encore, faut-il rappeler qu'un officiai d'Embrun, venu avec l'intention de faire cesser ce qu'il regardait comme une superstition, et de fermer l'oratoire où l'on disait que la Vierge apparaissait, interrogea scrupuleusement la bergère et ne trouva rien à reprendre à ses réponses; toutefois ne pouvant se décider à renoncer à son préjugé, il dit à Benoîte que pour croire à ses révélations il voudrait au moins un miracle. Retenu ensuite contre son gré pendant trois jours au Laus, un matin au moment où ce dignitaire achevait de

BENOITE RENCUREL. 357

célébrer la messe, il entendit du bruit au dehors de la chapelle, et se sentit aussilôt remué jusqu'au fond de Tâme : il eut comme un pressentiment de la présence d'une vertu miraculeuse ; ses larmes jaillirent en abondance, et à l'instant, en effet, une femme, jusque-là privée de l'usage de ses jambes, et qui à l'expiration d'une neuvaine venait d'être guérie, entrait rendre grâce à la sainte Vierge. Cette guérison de Catherine Vial, regardée comme un miracle de premier ordre, est constatée par un procès-verbal qui existe encore aujourd'hui, et qui est signé du grand vicaire d'Embrun.

Toute la suite des merveilles du Laus, d'ailleurs, a été écrite durant la vie de Benoîte par quatre témoins oculaires, dont les manuscrits sont déposés aux archives du pèlerinage. Deux de ces témoins étaient prêtres, et l'un d'entre eux était grand vicaire de ^Gap. Le troisième historien appartenait à la même ville et était magistrat. Le quatrième était un homme du village même de la bergère. On ignore sa famille; il avait embrassé la vie contemplative ; son ermitage était situé au haut de la montagne qui domine le Laus : on le connaissait sous le nom de frère Aubin. De ces quatre historiens, les plus abondants sont le magistrat et le grand vicaire de Gap. A l'aide des mémoires et des journaux qu'ils ont laissés, a été composée et publiée dernièrement par l'ordre de M*"" Depéry, évêque de Gap, une nouvelle Histoire des merveilles du Laus. Les documents sont authentiques, et la matière intéressante : la manière dont elle a été mise en œuvre par M. l'abbé Pron lui donne un attrait de plus. Ecrit avec un grand sentiment de piété et de dévotion, avec une grande clarté et une critique sérieuse des documents historiques, ce travail n'est pas seulement un bon livre tout à fait digne du patronage de l'éminent prélat avide de

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE.

tout ce qui peut relever la gloire du Laus et la dévotion que les peuples n'ont cessé d'y porter. C'est encore un livre agréable et bien fait, une histoire toute merveilleuse, il est vrai, mais parfaitement raisonnable et appuyée sur des preuves difficiles à réfuter.

DUBOIS DE LESTOURMIERES,

La collection des Mémoires pour servir a f Histoire de France de M. Michaud contient un journal très-détaillé des choses qui se passèrent pendant la dernière maladie de Louis XIlï, depuis le 21 février 1643, jour où le roi prit le lit, jusqu'à sa mort arrivée le 14 mai suivant. Cette relation parut pour la première fois dans le second volume des Curiosités historiques, sous le nom de Dubois, F un des valets de chambre du roi. Nul autre renseignement sur Fauteur, non plus que sur la source d'où était extraite sa relation. Or il se trouve que ce récit de la mort de Louis Xlll est un fragment de mémoires assez volumineux, écrits par le même Dubois pour Finstruclion de sa postérité. J'ai sous les yeux non pas les mémoires complets, mais une partie, qui s'étend de 1647 à 1674. Cela forme un grand registre in-folio de 194 pages (1). Il commence ainsi :

c( In nomine Patris f et Filii f et Spiritus sancti f . « Amen.

« Jésus f Maria f Joseph f .

« Mon premier livre estant ramply, j'ay désiré, avec Faide

(1) Je dois la communication de ce curieiïx manuscrit à la bienveillancft de M. Achille Dubois, de Rouen, qui le possède à iitre héréditaire.

360 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll^' SIÈCLE.

« de mon Dieu, continuer mes petites curiosités affin de u rendre compte à ceux, qu'il plaira à Dieu de laisser après (( moy, de ce que je fais et de ce que je \oy, soit auprès de « Sa Majesté, ici, ou ailleurs qui mérite d'estre escrit. » Mais l'auteur ne s'est pas astreint à enregistrer jour par jour les faits dont il était témoin, et souvent la rédaction de ses mémoires n'a eu lieu que longtemps après les événements ; on en trouvera la preuve dans une allusion au mariage de Louis XIV, faite sous la date de 1648. Dubois ne se fait pas faute non plus de revenir à chaque instant sur le passé. Aussi, grâce à ces réminiscences, on peut avoir sur sa vie antérieure à 1647, une somme de notions suffisantes pour composer une notice biographique. Une analyse et des extraits de notre manuscrit apprendront à la fois ce qu'était Dubois et l'importance à attacher aux renseignements qu'il a recueillis. Nos citations porteront de préférence sur ce qui a trait à l'enfance de Louis XIV et à celle du Dauphin, son fils (1). Marie Dubois, écuyer, sieur de Leslourmières, genlilhomme servant et valet de chambre du Roi, commissaire ordinaire de rartillerie, était né en 1599. 11 avait d'abord

(1) Pour établir que c'est à notre auteur qu'on doit la relation de la mort de Louis XIII, publiée dans les Curiosités historiques^ nous donnerons le passage du manuscrit où il est question de cette relation. C'est sous la date de 1663:

« Le dimanche 10 juing, le Roy estant à son petit coucher, sur sa chèse

• percée, j'avois ung flambeau: je luy esclèrais. Ung de ses barbiers le pei- « gnoit. Je tenay ung papier doré, bien escrit à la main, attaché avec des m rubans bleus, et dis au roy : Syre, m'estant trouvé de quartier à la mort du « feu Roy, je fis ung mémoire jour par jour de ses dernières actions, que j'ai « gardé bien chèrement pour le présenter à Votre Majesté avec autant de « respect que d'humihté. Le Roy prend mon mémoire et lut toute la première c feuille et puis le baille à M. de Vielle, premier valet de chambre de quar- « tier quy tenoit le bougeoir, et luy dit : Vielle, serrez-moy cela et me le « donnez demain matin, je serey bien aise de le voir, M. de Vielle le prit et

• le mit dans sa poche. Le lendemain II juing, jour de S. Barnabe apostre,

• le Roy prit médecine. Après qu'il l'eut rendue, entendu la messe et dîné.

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 361

suivi en Savoie Madame Chrétienne de France, sœur du Roi, quand elle fut mariée en 1619 à Viclor-Amédée, duc de Piémont, qui succéda en 1630 à son père Charles-Emmanuel I". Dubois resta en Savoie jusqu'en 1629 : il y prit part à divers combats, reçut quelques blessures et fit maintes prouesses. Il était encore au service de la duchesse de Piémont lors de l'attaque du pas de Suse, et se trouvait sans doute au nombre de ces Français auxquels le duc Charles- Emmanuel disait, en s'échappant de la ville : Laissez-moi passer. Messieurs, vos gens sont en colère. Les brouilles de la couronne de France avec le duché de Savoie devenant plus vives, et le duc Charles-Emmanuel inclinant de plus en plus à la politique espagnole, on en vint à faire des avanies aux Français qui avaient suivi Madame. Dubois prit alors son congé du prince Thomas, fils du duc Charles-Emmanuel, sous le commandement duquel il servait dans une compagnie de gendarmes, et s'en revint en France. Il y fut rétabli dans la charge de commissaire ordinaire de l'artillerie, que son père avait tenue au temps du roi Henri IV, et que son grand-père avait possédée précédemment. Ce grand -père se nommait Mathurin ; il était fils de Jean, fils d'Ivon

■ la Reyne prit ung fauteuil au chevet de son lit, M. le Prince au pied du « lit, MiVI. de Mortemart, du Lude, de St. Agnan, de Villeroy et autres estant « autour du lit, le Roy s'assit sur son lit, sa robe d'ouate sur ses espaules, « et commanda à M. de Vielle de luy donner mon mémoire et dit tout hault : « Hier au soir, ung de mes valets de chambre me donna ung mémoire qu'il « a falct à la mort du Roy mon Père, j'en veulx estre le lecteur: escoutez- « moi. Et il commença et le lut tout : il contenoit douze feuilles.

« Ce jour là je n'estois pas de garde, et il y avoit ordre du roy qu'il n'en- « treroit que les deux valets de chambre de garde et un huissier. Je ne me « présentay qu'à l'heure qu'il falloit relever mes compagnons; en entrant, « Monsieur me dit : Dubois j'ay lu tout vostre livre. Comme de faict il esloit « venu après, et, le Roy lui en ayant parlé, il le lut tout du long. M. le « Prince demanda au Roy sy c'estoit moy quy eus fait ce mémoire. Le Roy « luy ayant dit que ouy, il se tourna vers moi et me tesmoigna qu^il eut esté ■« bien aise d'en avoir une copie, ce que je luy accorday de bon cœur. »

362 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIi« SIÈCLE.

Dubois. Il avait eu six enfants, « tous braves comme Tépée », dont lin des cadets, René, mourut en 1661, âgé de plus de quatre-vingts ans. René Dubois avait été chef du gobelet de M. le duc d'Orléans, frère de Louis Xllï ; mais n'ayant pas suivi ce prince lorsqu'il quitta la France, en 1632, après Fexécution du duc de Montmorency, René perdit sa charge, et n'étant plus officier, se trouva soumis aux tailles ; son neveu Marie lui obtint en 1648, par l'entremise du comte d'Harcourt, une charge de porte-manteau de la grande écurie qui le fit désormais appartenir au Roi et l'exempta par conséquent de toute taxe. Le père de Dubois s'appelait Claude, et en voyant la considération que tous les membres de sa famille professaient pour l'auteur de nos Mémoires, on peut supposer qu'il en était chef, et que son père était l'aîné des six fils de Mathurin. Ce père dut mourir assez jeune, car sa veuve se remaria, et un de ses enfants du second lit, qui avait été mousquetaire du Roi, fut tué en 1647 au siège de Lérida. Outre deux sœurs, Dubois avait un frère, Claude Dubois, qui était mort et dont les enfants résidaient encore en Savoie en 1648. Marie Dubois avait épousé Jacqueline Fredureau, déjà veuve et chargée de trois enfants. Il maria la fille et obtint des charges dans les armées pour les fils. Anne Fredureau mourut en 1659, après avoir donné à Dubois une fille et un fils. Dubois dans ses loisirs enseignait à ce dernier les langues latine, italienne et espagnole. On lui conseillait d'y joindre l'enseignement des mathématiques, mais l'ignorance du père en ce point fit l'ignorance du fils.

Je ne sais en quelle année Marie Dubois obtint une charge de valet de chambre du Roi. Ces charges étaient sujettes à se diviser : la plupart de ceux qui y servaient n'avaient que des demi-charges. Lorsqu'une charge entière venait à va-

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 363

quer, elle se partageait ordinairement entre les deux plus anciens valets de chambre, pourvus de demi-charge. Le plus ancien n'avait rien à payer ; le second donnait aux héritiers du défunt une somme fixée par les premiers gentilshommes de la chambre. Dubois avait une demi-charge, et, en 1647, il en obtint, par Tentremise de M. de Souvré, la survivance pour son fils Joseph Dubois, qui était à peu près de même âge que le Roi. Deux ans après, pendant que M. de Souvré était à Courtanvaux, Dubois le pria de vouloir bien, en sa qualité de premier gentilhomme de la chambre, recevoir le serment de Joseph. Voici comment les choses se passèrent : « Je luy présentay mon fils qu'il cognoissoit « fort bien, dit Dubois, et luy montray mes lettres de survi- « vance qu'il lut; après, il fit lever la main à mon fils, et luy « dit : Ne promettez-vous pas à Dieu de bien et fidèlement « servir le Roy? Mon fils dit : Guy, Monsieur. — El s'il « vient quelque chose à votre cognoissance qui soit contre « son service de m'en avertir moy ou mes compagnons? « Mon fils dit aussi : Ouy, Monsieur. Alors, M. de Souvré « le regardant toujours luy dit : Dieu vous en fasse la « grâce. » M. de Souvré fit ensuite antidater ce serment, et le reporta à Tépoque des lettres de survivance. Ceci était important, car on prenait rang d'ancienneté du jour du serment, et c'était cette cérémonie qui constituait véritablement les officiers. Ce jour-là même, quand vint l'heure du dîner, M. de Souvré commanda à Dubois de se mettre à table avec lui et voulut que l'enfant s'y mît aussi. Comme le père refusait cet honneur et disait que son fils pouvait bien aller dîner avec « M. le Maistre » {dhôtel)^ M. de Souvré repartit : Je veux qu'il s'y mette, il est aussi bien officier que vous. L'enfant s'assit donc à table, et, dit Dubois, il s'y comporta assez bien.

364 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XYIl» SIÈCLE.

En 1648, Dubois était en position de disputer le titre d'un des plus anciens valets de chambre du Roi : son droit n'était pourtant pas très-évident, et il n'obtint rien alors; mais en 1652 il eut une seconde demi-charge pour laquelle il n'eut rien à payer. Possédant donc la charge entière, il demanda à la reine, en 1653, de lui accorder la survivance de la seconde demi-charge pour son gendre, M. de Montigny, écuyer du Roi. La reine lui refusa cette grâce, et Dubois, voulant égaliser ses deux enfants, se démit en faveur de son gendre de cette demi-charge, au risque de la voir sortir de la famille et perdue pour les siens, si ce dernier venait à mourir. Mais en 1655 le Roi en accorda la survivance au fils de M. de Montigny, âgé alors de trois ans. C'est en compagnie de cet enfant que nous verrons plus tard Dubois auprès du dauphin.

Il servit d'abord le père de Louis XIV. 11 s'était attiré les bonnes grâces de Louis XIII, et il conserva toujours à la mémoire de ce Roi un fidèle et pieux souvenir dont les Journaux font foi en plus d'une rencontre. Louis XIII, on le sait, aimait la musique et il composait des airs qu'il se plaisait à entendre chanter. Dubois, doué d'une assez jolie voix, faisait parfois sa partie dans la musique du Roi, et surtout il répétait souvent les airs que le Roi avait composés. Cela lui procurait, auprès du monarque, de petits agréments qu'il s'étudia à conserver auprès de Louis XIV. Le grand Roi, sans être aussi habile ni aussi fin connaisseur que son père en de telles matières, n'avait pas moins un goût prononcé pour la musique, comme pour tous les beaux-arts auxquels il se plaisait volontiers, et dont il fut bien servi. Il avait, dans son enfance, formé une compagnie de violons, qu'on appelait les petits violons du Roi, qu'il prenait grand plaisir à entendre, et qui jouaient en effet fort joliment. La musique

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 365

était alors entrée dans le luxe et les plaisirs des grands. Chacun se composait des corps de concertants, et les Journaux de Dubois signalent entre autres la musique de la duchesse de Chaulnes. A Amiens (1647), quand le Roi, la reine, le cardinal et les princes allaient le soir, en carrosse, se promener sur le Cours ils étaient accompagnés d'un carrosse dans lequel se trouvait la musique qui chantait et jouait pour divertir Leurs Majestés.

Un goût bien sévère ne présidait pas toujours à ces délassements. Le Roi, encore fort jeune, voulant donner une sérénade à la reine et aux dames, avait ordonné (1648) à Dumanoir, l'un de ses vingt-quatre violons, « de composer plusieurs « airs jolis et d'y mêler quelques instruments bizarres. » Les petits violons se présentèrent donc un soir devant Leurs Majestés et exécutèrent trois airs « intitulés les Charivaris^ où se « mêloient des violons, des vielles, flûtes douces, castagnettes, « flageolets, orgue de Perse, un petit rossignol de terre plein « d'eau, et une saulnière de bois qu'un d'eux avoit attachée a à sa ceinture, et sur laquelle il battoit avec des baguettes « de tambour et faisoit des fredons, mais le tout extrême- « ment joli et qui donna un grand plaisir à tous ceux qui « étoient là. » On semblait bien loin encore de Lulli. Nos Journaux^ toutefois, trouvent l'occasion de faire mention de lui. En 1664, le Roi s'étant informé de Dubois, s'il chantait encore, lui demanda ensuite quel motet passait pour le meilleur du temps de Louis XIII. Dubois cita X^lSonne Deo subjecta erit anima mea du « bonhomme Formé )>, que le cardinal de Richelieu avait voulu connaître, et que la musique du Roi, venue exprès à Paris de Saint-Germain, lui fît entendre par deux fois dans la chapelle du Palais-Royal. Dubois ajouta qu'il avait eu l'honneur d'être de la musique et d'un magnifique dîner que le cardinal avait fait apprêter, mais qu'il

n'eut point de part à la distribution des deniers. « Comment,, t( interrompit le Roi, il leur donna de Targent? — Ouy, Sire, « il leur donna dix mille livres. — De son argent? dit le « Roy. — Non, Sire, de celluy du Roy, par ung acquit « patent. — Cela étoit bien aisé dans ce temps-là ; mais à « présent cela ne se fait plus, dit le Roy. »

« Le Roy me fit encore l'bonneur de me demandersi j'avois « entendu sa musique et ce qu'il m'en sembloit. Je luy dis a que j'avois entendu un motet de Vent Creator que j'avois « trouvé fort beau, et que Sa Majesté avoit augmenté sa mu- « sique des deux tiers depuis la mort du défunt Roy, et que « sa grandeur n'y paraissoit pas moins que dans ses armées. « Alorsle Roy médit: Il faut que vous entendiez le ilf/screre de a Baptiste. Ce que je fis le jour de Pâques-Fleurie ; et le len- (( demain, que je fus de garde à son petit coucher, le Roy c( me fît l'honneur de me demander, en présence de grand c( monde, si j'avois entendu la musique. Je luy dis ces ce mesmes paroles : Sire , je m'en donnay hier jusques « aux gardes : j'eus l'honneur d'entendre la messe et les ft vespres de Votre Majesté, et le Misei^ere du seigneur Bap- 0 tiste. Le Roy me dit : Lequel trouvez-vous le plus beau du « LaudatCy de Y In exitu ou du Miserere ? Je lui dis : Sire, la c( diversité du mouvement du Miserere m'emporte. Le lena demain le Roy dit à M. de Paris (1) que je m'expliquois « bien, luy racontant ce que je luy avois dit. »

Les obligations de la charge de Dubois ne le retenaient pas toujours à la cour. Les valets de chambre ne servaient qu'à tour de rôle et par quartiers de trois mois. Lorsque Dubois s'était acquitté de son service, il se retirait chez lui sur les bords du Loir, à Montoire (2) d'abord, et plus tard à Cou-

(I) Hardouîn de Péréûxe, qui avait été précepteur du Roi. 12) Petite ville aujourd'hui du département de Loir-et-Cher.

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ture (1), en descendant de quelques lieues le cours de la rivière. Les événements de Montoire, de Coulure et des autres lieux circonvoisins, Vendôme (2), Le Lude (3), ChâteauregnauU (4), sont inscrits au Journal avec un non moindre détail et un non moindre intérêt que ceux de la cour. Avoueraije que je ne voudrais pas m'en plaindre? La manière dont vivait à cette époque en province un gentilhomme de condition médiocre, ses occupations, son influence, les intérêts qui le touchaient, qu'il embrassait, qu'il soutenait, peuvent offrir à la curiosité des aliments solides. Et en vérité ce monde des bords du Loir n'est pas dépourvu de charmes. Dubois vivait là honorablement, utile à tous, respecté de tous et plein de vénération et de soumission pour ses supérieurs. Il se rendait parfois à Vendôme voir Son Altesse (5), dans le duché de laquelle il habitait, et solliciter de sa générosité quelques avantages pour la paroisse ou pour son église. 11 avait soin d'être galant avec tout ce qui entourait Son Altesse parce que dans ce temps-là on savait qu'on pouvait avoir besoin des services d'autrui, et que la politesse était dans les mœurs delà bonne compagnie. Le secrétaire, l'intendant, tout ce qui touchait à Monseigneur, Madame Mouanier même, première femme de chambre de la duchesse, avaient part aux honnêtetés. A l'aide de ce soin à entretenir de bons rapports avec tout ce qui approchait de Son Altesse, quand Dubois se présentait à Vendôme il était reçu d'une manière flatteuse et distinguée, dont le Journal fait foi.

Quand on allait ainsi rendre ses hommages, ou que quelque autre obligation conduisait à plusieurs lieues

(1) Loir-et-Cher.

(2) Loir-et-Cher.

(3) Sarthe.

(4) Indre-et-Loire.

(6) César de Vendôme, fils de Henri IV.

de chez soi, on montait à cheval et on prenait sa femme en croupe. Pour que la ressemblance avec le Destin et la charmante de TEstoilc fût parfaite, on rencontrait parfois des partisans de MM. les princes ou un parti de l'armée du Roi (1652). Dans l'un ou l'autre cas il fallait vider sa bourse, et s'estimer bien heureux encore de n'avoir pas été, comme plusieurs de ses compagnons, forcé de rendre les armes. Quand les troubles furent passés, les chemins n'étaient pas beaucoup plus sûrs, et il s'y faisait d'étranges entreprises. Un soir (1655), à la brune, Madame de la Giraudière, se rendant au Lude, dans son carrosse, en compagnie de Mademoiselle de la Tessonnière, sa fille, et de deux autres demoiselles, se vit tQut à coup abordée par cinq ou six cavaliers, à la tête desquels était M. de Fontenaille (1). Malgré les cris des femmes, ils arrachèrent des bras de sa mère la pauvre demoiselle de la Tessonnière. M. de Fontenaille la prit sur l'arçon de sa selle, « sur ung oreiller qu'il avait disposé pour cela, » et partit au galop. On courut toute la nuit. La demoiselle poussait des cris perçnnls. M. de Fontenaille la consola de son mieux, et l'assura qu'il ne voulait rien entreprendre sur sa personne. Comme il ne connaissait pas beaucoup les chemins, il s'égara et n'arriva que le lendemain à Jarzé, qui n'est qu'à huit lieues du Lude. Cependant la bonne dame de la Giraudière, outrée et pleurante, dans l'état oii se trouvait la pauvre La Caverne après le ravissement d'Angélique, rentrait au Lude. Les habitants partirent aussitôt à pied ou à cheval, pour secourir la demoiselle. Un de ses oncles, qui se trouvait à quelques lieues du Lude, donna des ordres pour rassembler des hommes. Le bruit de ce rapt se répandit, et chacun s'arma pour les dames. Dubois partit avec ses voisins,

(1) Il se nommait de Lestrelle, et avait deux frères, ainsi que lui, au service du comte de Lude.

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aussitôt qu'il eut reçu la nouvelle. Ils passèrent par le Lude, où ils virent Madame de la Giraudière, « qui leur tira les larmes des yeux et les soupirs du cœur. » Ils trouvèrent là d'autres personnages qui étaient venus à même dessein. On dîna de compagnie, tristement, mais enfin on dîna, pour ne pas oublier sans doute qu'on était en pays de haulie graisse. Toute la contrée s'était émue. Les amis de la dame de la Giraudière et de sa famille faisaient des levées de tous côtés. M. le marquis de Sainte-Suzanne avait envoyé sa compagnie de quatre mestres, et s'était tout d'abord emparé du Plessis- Bouré, qui était une maison forte appartenant au marquis de Jarzé. Quand Dubois et ses compagnons arrivèrent à Jarzé, tout était fini. M. de Fontenaille avait reconnu qu'il lui était impossible de résister à cet effort, et il avait rendu la demoiselle. Elle déclara, en présence de ses oncles, parents et amis, avec autant de naïveté que d'innocence, que, hors que M. de Fontenaille l'avait ravie d'entre les bras de Madame sa mère, elle n'avait qu'à se louer de lui, et qu'il l'avait traitée avec tout l'honneur et tout le respect qu'elle pouvait souhaiter. En arrivant à Jarzé, en effet, il Tavait remise entre les mains d'une vieille demoiselle et de deux filles de condition, qui l'avaient servie pendant tout le temps qu'elle était restée là. En conséquence, on fit grâce de la vie au ravisseur, et on ramena la demoiselle dans le carrosse de Madame de Contades. Le lendemain, après avoir entendu la messe à La Flèche, on arriva au Lude, où on fut recueilli avec une acclamation de joie non pareille. «Quand la fille de la maison du Lude aurait été enlevée, dit Dubois, on ne pouvait mieux faire, et il faut louer Dieu d'avoir remporté tant d'honneur dans une affaire où il pouvait arriver des déplaisirs qui ne reçoivent jamais de consolation. »

Pour compléter ce que nous pouvons dire sur cette demoi-

370 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll*» SIÈCLE,

selle de la Tessonnière, il faut ajouter qu'à quelque temps de là elle épousa le marquis de Chàteau-Regnault, François de Rousselel, frère aîné du vice-amiral de Chàteau-Regnault, maréchal de France. Le marquis et la marquise de Chàteau- Regnault visitèrent Coulure en 1658. Us y furent reçus et traités des plus apparents. On les régala d'un fort joli ballet et de la comédie du Menteur, jouée dans une grange, à la satisfaction de toute l'assemblée, par des gens de Couture. Tout cela est pour prouver que Scarron n'était pas un sot, et que le Roman comique ne manque point de vérité. Les dames ne prirent part à la fête que comme spectatrices. Ce fut le fils de Dubois, garçon de vingt et un ans, un peu moustachu peut-être, qui remplit le rôle de Clarisse dans la comédie.

Dans un pays où l'on était exposé à des aventures pareilles à celle de la demoiselle de la Tessonnière, sans voir intervenir aucune autorité publique, il faisait bon d'avoir beaucoup d'amis. Cette nécessité se faisait sentir au dix-septième siècle dans toutes les relations de la vie. Elle était surtout dans la conscience de chacun, et les plus grands personnages ne tentaient pas de s'en affranchir. Elle entrait pour beaucoup dans l'aménité de leurs manières, et contribuait pour quelque chose à répandre dans la société cet agrément et cette politesse qui sont devenus célèbres.

Quand Dubois arrivait à Paris, il ne manquait pas de se présenter chez tous les grands dont il pouvait être connu. 11 donne sur cette matière les vrais principes de la bonne conduite pour ne pas manquer aux devoirs de la déférence, pour se rendre agréable, et en même temps pour éviter d'être importun. Quand quelqu'un d'entre les puissances, M. le Prince, par exemple, M. le comte d'Harcourt, ou M. de Schomberg étaient à l'armée, Dubois n'oubliait pas, pendant tout le

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temps de son quartier, de leur écrire, avec leur permission, à eux ou à leurs secrétaires, pour leur mander des nouvelles de la cour, dont chacun était toujours friand. Aussi, à son retour à Montoire, trouvait-il les lettres de remercîment de M. de Schomberg, qui lui mandait en même temps la manière dont il avait reçu son beau-fils, auquel le roi avait accordé une lieutenance au régiment de Champagne ; M. le Prince lui serrait la main, se disait son serviteur, et, en sa qualité de grand mestre de la maison du roi, lui accordait un quartier de gentilhomme servant ; M. d'Harcourt l'accueillait à sa table, le faisait monter en carrosse avec la compagnie, en dépit de tous ses efforts pour se dérober à un pareil honneur et se contenter du cheval qui l'avait amené ; il le présentait à la comtesse en l'appelant notre cher ami M. Dubois; et lorsque Dubois voulait baiser le bas de la robe, il avait grand'peine à se défendre de l'honneur d'être baisé par la bonne dame : tout cela, sans contester Tautorité de César, n'était pas uniquement à cause des nouvelles de la cour que Dubois avait mandées.

A son tour, Dubois rendait à ceux qu'il était en position d'obliger, les services et les honneurs qu'il recevait des princes. Il faisait décharger les tailles de Saint-Austrille(l). 11 n'y avait pas de quartier où il n'obtînt du Roi, de la reine, ou de quelque autre, une faveur et un don pour sa paroisse. Quand il était à Montoire ou à Couture, il s'occupait à apaiser et à accommoder les différends de ses voisins. Toutes les affaires de la paroisse, de la ville, de la contrée, le touchaient. Il allait voir l'évêque du Mans pour se plaindre du curé, dont la conduite était loin d'être irréprochable. Il obtenait

(1) Saint-Austrille était une paroisse de Montoire, sur la rive gauche du Loir, qui la sépare du reste de la ville. C'est sur la paroisse de Saint-Austrille que Dubois demeurait avant de faire bâtir sa maison du Poirier, à Couture.

du duc et de la duchesse de Vendôme la concession d*un four banal qui incommodait l'église. C'est surtout en 1652 qu'il déploie tonte son activité. La guerre des princes était à son plus fort. M. de Rohan, gouverneur d'Anjou, embrassa leur parti. Comme le Roi assiégeait Angers, M. de Beaufort entra en Beauce, pénétra dans le Maine et voulut s'assurer des passages du Loir. M. de Vendôme, père du duc de Beaufort, tenait le parti du Roi. Il ordonna d'intercepter les passages et de couper les ponts. En même temps il remettait à Dubois une lettre adressée à son fils, où il lui recommandait d'épargner Couture : ce Mon fils, lui disait-il, sy vos troupes passent (( aux environs de mon duché de Vandomois, je vous prie « d'empescher les désordres que les débandés pourroient « faire dans les villes et les villages de mondit duché, et c< particulièrement dans celuy de Cousture, quy est un lieu « où il y a quantité de gens que j* affection ne. Le sieur « Dubois vous en va prier de bouche de ma part, et vous « rendre la présente, par laquelle je vous assure que je « suis, mon fils, vostre passionné père,

c( César de Vandosme. »

• Muni de cette lettre, comme d'une sûreté dernière, Dubois n'en exécuta pas moins les ordres du duc de Vendôme. Il avait d'abord envoyé sa femme et ses enfants à Montoire, Couture étant un lieu tout ouvert. Il rompit les divers ponts sur le Loir, lise saisit des charrières (1), qu'il fit couler à fond, il posta des hommes. J'imagine que tous ses efforts n'auraient pas empêché les troupes des princes, qui avaient déjà chassé un de ses postes, d'occuper tout le cours de la rivière; mais Angers s'étant rendu au Roi, M. de Beaufort rappela et

(1) Mot du pays pour signifier un bac, ■ -L' jn; vr, u.

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 373

rassembla son armée. Dans celte émotion, ce n'étaient pas seulement ks troupes aux gages des princes qu'on avait à redouter. Chacun s'armait dans la contrée, qui pour le Roi, qui pour les princes. On formait alors des entreprises pour s'emparer de quelques postes, ou même pour faire quelque butin. Dubois et les gens de Couture eurent à se mettre en garde ainsi contre plusieurs gentilshommes du \oisinage. Us en furent quittes pour la peur, à cette fois. Mais on n'était pas encore remis de ces alarmes, quand l'armée du Roi quitta Angers et s'en vint passer par le pays d'entre les rivières de la Loire et du Loir. Il fallut encore envoyer sa femme et ses enfants en lieux fermés, transporter ses meubles dans les églises et prendre garde d'être surpris. Je crois que l'appréhension de l'armée du Roi était plus forte que celle de l'armée des princes. Elle était fondée, du reste, car on sait les dégâts commis dans le Blaisois et l'Orléanais par l'armée du maréchal d'Hocquincourt, qui commandait pour le Roi. Quelques hommes, parmi lesquels était Dubois, qne son activité portait toujours en avant, et dont l'importance d'ailleurs pouvait prévenir de grands malheurs, montaient à chevalet couraient aux nouvelles. On apprit enfin qu'un gros de cavalerie arrivait du côté de la Chartre (1). Dubois y courut et trouva pour commandant de l'avant-garde un colonel de Cravatles, nommé Rabbe, auquel autrefois, à Saint-Germain, il avait rendu quelques services auprès de M. le Prince et de M. Letellier. Il le pria de rappeler ses hommes, qui se débandaient, dérobaient et pillaient tout le pays. Il obtint du colonel quelques cavaliers pour protéger des charrettes portant les meubles de plusieurs gens du voisinage qui avaient été trop paresseux à déloger, pour garder sa

(1) Sarthe.

maison du Poirier, et pour défendre le bourg de Couture. Il tira parole encore qu'on ménagerait quelques gentilshommes de la contrée, ses amis. Il passa tout le jour à courir par tout le voisinage, cherchant à arrêter, autant que possible, les pillages des valets et des picoureux. Le lendemain, il put encore faire épargner la ville de Montoire, qu'un autre commandant allemand, qui avait déjà pillé la Chartre voulait houspiller un peu, parce que, disait-il, les bourgeois sont insolents derrière leurs remparts, et qu'il avait peur qu'ils ne tombassent sur les bagages de ses cavaliers. Dubois se porta fort du respect des habitants de Montoire, ainsi que de la sûreté des bagages, et il obtint de la sorte que les troupes passeraient en bataille devant les remparts de Saint-Austrille, sans entrer dans la ville.

Heureusement Dubois ne trouvait pas toujours occasion de rendre de pareils services, mais il se prêtait avec autant d'activité à toutes les exigences de la vie.

En temps de disette il organisait, ou plutôt, comme on disait au dix-septième siècle, il ordonnait les secours à distribuer aux pauvres. L'année 1662 fut particulièrement funeste, dit-il, eu toutes sortes de misères, de famines et de maladies.

« Les pauvres estoient abondans en nombre et en nécessité , nous fûmes forcés de choisir des jours; j'avois le dimanche, le mercredy et le vendredy -, mes servantes faisoient, la veille, deux grands chaudrons pleins de soupe, que l'on faisoit réchauffer le matin ; c'estoit force choux, du sel et du beurre ou autre graisse. On y metloit de la farine quy espaissisoit la soupe; en Tostant de dessus le feu, on y mettoit comme ung demi pain de brasse en soupe ou emmieyc et le poy vre : pour leur donner, ils s'assembloient tous à l'issue de la messe, entre huit et neuf heures, devant ma grande porte ; à mesure qu'ils arrivoient, on leur mettoit de la soupe dans leurs escuclles, ils en avoient chacun une; sy quelqu'un en manquoit, mes servantes en avoienl qu'on leur presloit ; ils se rangeoient tous dans ma cour, et mangeoient leur soupe chaude, et louoient Dieu; le nombre estoit

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toujours en augmentant. Au commencement, quarante : après, cinquante : le mois de mars fut en augmentant : avril encore davantage ; cela alloit à cent cinquante, puis à deux cens ; beaucoup mouroient de faim ; le blé valoit jusques à quatre livres et tant de sols : l'orge plus d'ung escu ; point de fruicts: les pauvres pessoientle blé en vert et l'herbe comme les bestes.

« En cecaresme présent, les pauvres perdirent une de leurs mères nomée Madame de la Boullière . Son nom estoit Anne Dubois, qui suivit en piété et charité ma grand'mère Suzanne Dubois et Marie Dubois que l'on appelait Madame Foussard, Françoise Cusnier ma grand'mère de père et Louise et Janne Taffonereau ma tante et ma mère. C'estoientdeces femmes fortes et illustres, dont parle la Sainte Escriture, quy donnoient incessamment aux pauvres et estoient jour et nuict en prières; il a été remarqué à Cousture que les femmes l'ont toujours emporté sur les hommes en vertu, en piété et en charité.

<( Je continuai mes charitez généralles, mes trois jours la semeyne à mêmes heures jusques au dimenche, neufvième juillet, que jeteur fis ma dernière soupe et ung adieu qui leur fut bien doux. Après qu'ils eurent mangé ce que je leur donnai, je leur partageai ung boisseau de sel que m'avoit donné pour eux M. le curé de Montoiie: ce leur fut une douce surprise : aussi s'en allèrent-ils louant Dieu. Après, il fust question d'avoir soing des vieilles gens et des malades; la bonne femme la Chalette me demeura céans ; son âge, sa faiblesse et sa maladie, firent que je luy donnai le couvert. M. Moreau, curé deMontoire (1) me fit l'honneur de me venir voir le dix de juillet : il prit la payne de l'aller voir dans ma boullangerie, où elle estoit couchée; il l'exhorta à bien mourir et fut ung quart d'heure au chevet de son lit, moy présent; ce grand apostre, quy ymitoit la vie de S. Pol, avoit esté, il y avoit quatre ou cinq mois, à Paris, présenter requeste au Roy, sur la misère déplorable des pauvres, et aussi fut voir cette admirable société de ces dames vertueuses de Paris, quy avoient faict une congrégation ensemble : c'esloient Mesdames les princesses de Condé, de Conty, la duchesse d'Esguillon, la présidente de Herse, Mesdemoiselles de Viol, de Lamoygnon,et quantité d'autres quy donnèrent abondamment de leurs biens, et quy en quêtèrent dans Paris quantité, au point que leurs charités s'estendirent par tout le royaume : elles envoyoienl des missionnaires partout. Icy le révérend Père Thibault nous laissa plus de cent escus, tant pour

(I) Curé de Saint-Laurent de Montoire. Les Journaux font souvent son éloee.

nous que pour les paroisses voisynes. Il alloit de la part de ces dames charilables portant partout ses secours. Ces charitables dames ne se contentèrent pas d'envoyer ces fidèhs messagers. La plupart voulurent voir ce spectacle de misères et prirent chacune leurs cantons. Mme la présidente de Herse vint à Vandosme et logea au chasteau : là elle donna audience à tous les curés du voisinage quy luy portoientdes mémoires fidèles des pauvres de leurs paroisses. Elle leur distribuoit de l'argent à tous. Pour dans la ville, elle y apporta tant d'ordre et de police que c'estoit une merveille. Elle y establit prêtres, médecins, apoliquères et chirurgiens, sur le rapport desquels elle distribuoit de l'argent toutes les semeynes. Elle n'en manquoit point, elle avoit des ordres pour en pi endre à la recelte des tailles et du sel tant qu'elle en avoit besoing: au point que M. le procureur Lefèvre, procureur général de S. A. de Vandosmes, me dit que pour la ville seule de Vandosmes ils avoient touchez huict mille livres: et M. le Curey de Montoire me dit qu'il avait touché six mille livres, dont je n'eus qu'ung boisseau de sel par un malheur particulier. »

En temps ordinaire, les pauvres restaient une des sollicitudes habituelles de Dubois; une de ses servantes était chargée d'en avoir le soin et elle s'acquittait de sa mission avec zèle : les aumônes étaient larges et inspirées par l'esprit chrétien. Mais Dubois ne se contentait pas de secourir les malheureux, il se faisait un devoir de les visiter. Au sortir de la messe, il avait coutume d'aller voir les pauvres malades du bourg. Sa charité ne refusait même pas les étrangers.

« Ung pauvre passant de Saint-Germain en Laye, » dit-il, (( avait été recueilli dans une maison voisine. Je l'allay voir quasi tous les jours, et sa femme venoit céans quérir tous ses besoins. J'avois eu soing de lui faire recevoir les sacrements. Le mercredi premier février sa femme me dit que son mary me prioit de l'aller voir. Le pauvre vieillard estoit couché sur la paille, il me tesmoigna de la joie de me voir, m'ouvrit ses bras et me remercia de mes petites charités disant qu'il mourroit le lendemain et qu'il prieroit Dieu pour moi. Il me

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dit : Monsieur, votre esprit est bien avec Dieu, je le sais bien. Dieu me \isite. Je vois rouUer les cieux et la terre, je suis bien souvent entouré de belles lumières, je fais comparaison de mes souffrances avec celles du grand patriarche Job. Je ne me lasse pas de souffrir. Je conlinueroys encore si Dieu le vouUoit, mais dans peu j'en verroys la fin. » Ce pauvre mourant dit encore force belles choses à son charitable visiteur « comme estant animé de l'esprit de Dieu. »

t( Le lendemain matin, jour de la Purification de la sainte Vierge, sa femme vint heurter à ma porte et me dit la mort de son mary, qui au point du jour, tourné sur le costé droibt, vers l'esglize, après luy avoir dit qu'il voyoit des anges, fit un grand soupir et rendit son esprit à Dieu. Je lui donnay une chemise et ung drap pour Tensevellir, et de la lumière et luy promis d'avoir soin de son enterrement. Je la fis manger, comme par force ; celte pauvre vieille femme estoit oiitre'e de douleur. Après la grande messe, j'envoyay mes deux vallets faire la fosse dans le devant de l'esglize, du coslé de Sainte- Croix, auprès de mes deux autres pauvres, et j'envoyay Marie Bénaslre, ma servante, l'ensevellir; ce qu'elle fit.

«Son enterrement fut magnifique ; aussi n'y voulus-je rien oublier, il y avoit quatre preslres, avecque des surplis: M. le Curé avoit preslé force luminaires du reste des autres. Marie Legay, marquise de Chasteau-Regnaull et dame de la Poissonnière, estant icy, sur l'avis que je luy en donnay, vouUut y assister: elle vint jusques au logis luy donner de l'eau béniste^ elle l'accompagna à l'esglize, et après à sa sépulture : c'estoit à l'issue des vespres, où tout le monde se trouva: il faisoit beau: c'esloit à un jour sollenel: toutes ces marques donnent des indices de sa béatitude: j'en avois déjà veu quelques autres icy finir aussy heureusement, et je croy qu'ils ont la charité de prier Dieu pour moy, comme ils me l'ont promis. Je prie Dieu qu'il les exauce et qu'il me fasse miséricorde ! »

De telles relations avec les pauvres sont précieuses: mais l'esprit de foi qui brille dans ces malheureux, et nous pourrions d'après les Journaux en citer d'autres exemples, facilitait ce commerce. Dubois y apportait une grande simplicité comme dans toutes les actions de sa vie ; il ne se piquait

pas de vertu extraordinaire, et tous ses voisins faisaient comme lui ; la communauté de foi formait enlre les riches et les pauvres une égalité plus assurée et plus efficace que toutes les combinaisons politiques. La maison des honnêtes gens était toujours ouverte à ceux qui n'avaient pas d'asile. Chez Dubois, la boulangerie et la grange étaient sans cesse occupées, et l'attente de la mort de ceux qui y avaient trouvé un refuge, n'alarmait pas la charité de leur hôte : il les assistait à leurs derniers instants et les accompagnait ensuite à leur dernière demeure ayant soin, nous avons vu, d'inviter à leur enterrement tous ceux dont la présence le pouvait honorer. En regard de ces touchantes obsèques des pauvres, nous pourrions placer le récit lamentable de l'enterrement d'un voisin de campagne calviniste, Georges de Bidault seigneur de Censey et de la Devinière. Il faisait assez beau le matin (2 avril 1668), mais sur les dix heures, au moment où le corps du défunt était tiré de sa chambre pour être placé dans un carrosse qui attendait dans la cour, le ciel se couvrit, dit Dubois, et il s'éleva une tempête si noire et si furieuse de pluie, de grêle et de vent, que ceux qui portaient n'y voyaient goutte; le cercueil leur échappa des mains et tomba dans la boue. On le mit dans le carrosse du seigneur de Pins, cousin du défunt et hérétique comme lui. Le temps était désespéré, continue Dubois, arrachant les grands arbres et hachant les branches sur le passage du cortège. Il se composait outre un second carrosse, appartenant au marquis de Cognée, calviniste aussi et parent du défunt, de quatre cavaliers huguenots, dont l'un était le ministre, nommé Herpinière. Au cimetière de Montoire, au milieu de la tempête qui ne cessait de se déchaîner, le cercueil échappa encore une fois des mains des porteurs, et tout fut si bouleversé que le cadavre sortait quasi de la bière; les enfants de Montoire s'étaient assemblés en grand nombre, et leurs cris et leur

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tumulte ajoutaient au désordre. En présence du marquis de Cognée et de la petite assistance huguenote qui l'escortait, ces enfants jetèrent de la boue et des ordures sur le cercueil et sur la fosse. Ces manifestations du sentiment populaire ne sont pas sans importance. Dubois remarque que les derniers huguenots décédés dans la contrée, MM. d'Aillière, de Cognée et Mandat, ce dernier seigneur de Pins, avaient été enterrés, sinon au milieu des mêmes démonstrations d'antipathie, au moins par un temps aussi désespéré. 11 en conclut que Dieu fait bien voir par ces marques que les hérétiques sont ses vrais ennemis et que ces malheureux hommes sont morts dans sa disgrâce. Ce qui redouble son horreur au sujet de M. de Censey, c'est qu'avant de mourir, il avait fait venir tous ses enfants, « qui estoient, jeeroy, au nombre de huict» pour leur dire: «Mes enfants, je vous donne ma bénédiction à condition que vous vivrez et mourrez dans ma relligion, et si vous la changez je veux aussi que ma bénédiction se change sur vous en malédiction. » Pensée qui ne peut venir que d'enfer ! ajoute avec raison Dubois. Il avait cependant espéré quelque chose de ce misérable huguenot, il avait essayé de l'attirer à la vérité : a L'envie que j'avois de le voir dans le bon chemin m'obligea, dit-il, de me faire instruire par le R. P. supérieur des Camaldules de la Flotte, à qui je rendois compte de mes petites conférences. » Lorsque M. de Censey tomba malade, Dubois le vit et le trouva fort mal : «Si vous me vouliez croire, lui dit-il, vous enverriez quérir un médecin ; mais bien plus, je vous assure que Dieu vous donnera autant de lumières que vous en avez besoing pour votre salut; ne les refusez pas, servez-vous de la grâce, je vous en prie. — Ainsy ferey-je , répondit le malade, qui commença alors comme un acte de contrition. » Mais il était observé ; sa femme et une femme de chambre qu'elle avait, étaient dans une opiniâtreté horrible de l'hérésie.

Dubois aurait voulu pousser à la roue, comme il dit, et un autre de ses voisins entrait dans ses charitables projets ; mais on ne le laissa plus pénétrer jusqu'au malade. Madame de Censey ne lui dissimula pas d'ailleurs qu'elle n'approuvait point ses visites ; elle appela en grande hàle le minisire Herpinière, et le malheureux de Gensey, à la grande douleur de Dubois, mourut comme nous avons vu.

La présence des huguenots ne laissait pas de contrarier le bon ordre dans la paroisse de Couture. Dubois remarque que ce M. de Censey, non-seulement se refusait à servir l'église mais travaillait encore à sa destruction et faisait le contraire de tout ce qui était de l'intérêt général. Dubois n'en négligeait aucun; il réparait les chemins avec sollicitude; mais les travaux des églises surtout l'intéressaient.

Les rives du Loir avaient été assez saccagées au temps des guerres de religion. L'église de Saint-Austrille avait été dévastée, et on l'avait même enterrée presque entièrement pour faciliter la défense de la ville. Dubois la fit déblayer, réparer et orner. Un sculpteur de Tours, Claude Vignet, fit les figures. L'église de Couture avait été brûlée : Dubois la fit réparer et agrandir; il parlait de tous ses plans à Louis XïV, lui. faisait voir les devis^ lui expliquait les projelsy lui portait même des échantillons des pierres dont on usait. Ce goût des bâtiments ne le servait pas moins que le goût de la musique, auprès du monarque, qui faisait quelques dons volontiers pour l'érection des chapelles et l'ornemen talion des églises. Dubois bâtissait aussi pour son propre compte ; et je n'ai pas besoin de dire que le détail de ses bâtiments est raconté tout au long dans le Journal. Les événements de la famille y tiennent aussi une grande place. Les naissances et les décès sont racontés en détail. Dubois, que nous avons vu si charitable envers les pauvres et le prochain, ne manquait pas de remplir auprès des

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siens, toutes les tristes et douloureuses obligations que la religion impose.

Esprit honnête, actif, pratique, jaloux ou plutôt heureux de ne manquer à rien envers les hommes, il n'oubliait pas non plus, on le sait déjà, ses obligations envers Dieu. Ce cœur simple était ouvert à toutes les joies de la religion et n'en négligeait aucun devoir. Les Journaux témoignent de sa pieté pour les morts et ne manquent pas de donner le détail des cierges et des services qu'il faisait brûler et célébrer. Sa piété ne se contentait pas de ces démonstrations. 11 avait la coutume d'assister à la sainte messe tous les jours. C'était au dix-septième siècle l'usage à peu près général de tous les hommes. Dubois se faisait un devoir de réciter les heures canoniques , primes, tierces, etc. S'il s'intéressait aux constructions et aux réparations des églises, il n'était pas indifférent à l'avancement spirituel de la paroisse. Le progrès et la ferveur des différentes confréries de piété le touchent, les sermons que les capucins ou d'autres religieux viennent prêcher à Couture sont pour lui des événements importants. Surtout les belles et modestes pompes du culte catholique le transportent. C'était pour faciliter le passage des processions et pour les rendre plus belles et plus majestueuses, qu'il faisait travailler aux chemins de Montoire. Il ne se mettait jamais en voyage sans avoir communié. Il s'arrêtait volontiers, en passant, à Chartres pour s'y recommander à la sainte Vierge et y faire ses dévotions. Se trouvant à Amiens (1647), comme il sortait de son logis un dimanche matin, il entra dans une église, et n'avait d'autre dessein, dit-il, que d'entendre la messe. 11 lit tout au travers du rétable de l'autel en grosses lettres d'or : Venite^ cornedite j bibite et inebriamini in Domino. Ruminant en son esprit ces paroles de l'Ecriture, il se mit à pourpenser qu'il

était « convié d'ung banquet avantageux et trop délicieux pour être refusé. » Songeant aussi qu'il ne faut jamais rejeter la grâce, mais au contraire aller au-devant d'elle, il résolut de se servir de l'occasion, et, après avoir fait quelque préparation en sa conscience, il s'alla présenter à un confesseur, et ne se retira qu'après avoir fait ses dévotions, fort satisfait de ce qui lui était arrivé. Les pratiques de dévotion les plus simples et les plus humbles entraient ainsi dans les habitudes de sa vie. Allant de Ruel à Saint-Gloud et passant par le mont Valérien, il s'arrêtait pour admirer le Calvaire que les religieux venaient d'y élever, et aussi pour descendre de cheval, s'agenouiller et faire sa prière.

Quand il eut achevé de construire sa maison du Poirier, à Couture, il fit bénir les bâtiments avant de s'y installer, et le premier repas qu'on y prépara, y fut servi par sa femme aux pauvres de la paroisse.

De pareilles mœurs sont respectables ; elles conservaient chez les hommes de cet âge ce fonds d'honnêteté et de probité que nous retrouvons avec toutes ses richesses chez notre ami Dubois. 11 était naïf et s'accommodait volontiers et sans réflexion aux abus de son temps. Il recevait et attirait avec soin sur lui et sur les siens les faveurs et les dons du roi. Toutefois, il savait faire le discernement et engageait ses enfants à ne jamais se mêler de certains avantages que les courtisans pouvaient obtenir et qui étaient à la foulle des peuples. Ainsi, à la naissance d'un dauphin, « il y « a le joyeux événement à la couronne, dit-il, quy est ung « don que le Roy fait qui vaut toujours beaucoup. Mais « comme c'est une chose quy se lève sur le peuple, et quy est a comme une taille quy surcharge les pauvres, je ne donne- « rois pas avis aux miens de se mettre là dedans, quand « même ils seroient assez puissants pour le pouvoir obtenir

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« pour, puis après, s'en accommoder avec untrestantquy exige « cela sur le peuple : je puis mesme leur dire que je cogtt nois très-bien ceux quy l'ont eu et que j'ay très-bien remartt que que cet argent ne leur a pas profilé. »

Sa franchise lui fait enregistrer ses déplaisirs aussi bien que ses avantages. Si le Roi, encore enfant, dit en regardant tous ceux qui l'entourent, qu'il souhaiterait être un jour de la taille de Dubois ; si, quand il annonce à la reine qu'il a deux garçons aussi grands que lui (1), la reine l'interrompt en disant : « Alors ils ne sont pas de taille mauvaise ! » sans doute Dubois ne manquera pas de noter ces dires importants : mais si le duc de Vendôme, impatienté des difficultés que trouvait notre héros et des observations qu'il faisait à un ordre donné par le duc de s'emparer de certains postes sur le Loir, lui dit en le raillant avec colère : « Si vous aviez Milan à prendre, vous y feriez bien des difficultés ! » Dubois couche le mot par écrit et l'enregistre scrupuleusement.

Montoire était une des villes désignées aux huguenots : ils y avaient un prêche et un cimetière. Mais Dubois qui, par son testament, recommande et défend sur toutes choses à sa postérité d'avoir aucune relation et de contracter aucune amitié avec les hérétiques, paraît avoir lui-même pratiqué assez exactement ce conseil ; outre ce que nous avons cité de l'enterrement de M. de Censey, il ne parle guère des calvinistes que pour annoncer la fermeture de leur prêche à Montoire, qui eut lieu dès 1663 (2). Seulement, en 1649, il se livre à toute l'expansion de sa joie, lorsqu'il apprend la conversion de M. Martin, ministre à Montoire, « ung homme de beaucoup de bonnes quaUtés au-dessus du commung. » Et avec cette

(1) Il parlait des deux fils de sa femme.

(2) La fermeture du prêche n'empêcha pas les calvinistes, on l'a vu par Venterrement de M. de Censey, de conserver leur cimetière de Montoire.

ardeur qu'il mettait toujours à rendre service, Dubois, sans que personne le lui eût demandé, s'employa pour obtenir de la reine une pension à ce nouveau converti, qui resta à Montoire et y exerça la médecine.

Dubois partageait pour la personne royale l'admiration, la vénération, l'adoration, dirait-on presque, qui étaient dans les mœurs du siècle et que Louis XIV sut porter jusqu'à son comble. En 1667, quand le Roy partait pour la guerre de Flandre, « au moment où il sortoit de la cbapelle pour mon- « ter en carrosse avec la Reine et plusieurs princesses et da- « mes, je me jetay à genoulx, dit Dubois, et luy embrassay la a cuisse. Le Roy me regarda et monta en carrosse : je me re- « tiray pour pleurera mon particulier, voyant que mon âge <( ny mes forces ne me permettoient pas de suyvre mon bon «maistre à l'armée. » Ces manifestations, on le sait, ne déplaisaient pas à Louis XIV, qui aimait à voir les effets de sa grandeur. Il savait cependant se soumettre à la majesté divine : le Journal en donne quelques exemples. Un jour, revenant de la chasse (1663), « le Roy rencontra le viquaire de Saint <i. Merry qui portoit le bon Dieu à ung malade. Le Roy s'arc( resta, fit mettre ses gardes, ses gendarmes, chevau-légers, « mousqueterres et tous les gens de sa suite en haye : luy se « mit à genoulx sur ung juste«au-corps d'ung de ses valets de tt pied, dans la boue, et n'en bougea, tant qu'il vit le Saint <( Sacrement. Quelqu'un de la cour luy dit: — Syre, je m'esc( tonne que le viquaire de Saint-Merry, quant il a passé de- <i vant Votre Majesté, ne luy ait pas fait la révérance. Le « Roy dit : — Il a fait son devoir ; il avait devant luy un objet « bien plus précieux que moy. »

De l'humeur dont nous avons montré Dubois, on pense que toutes les paroles et les actions de piété du Roi sont scrupuleusement rapportées dans le Journal, Quand Louis XIV était au

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Louvre, s'il entendait passer sur le quai le Saint Sacrement, il se tenait à genoux, la tête nue, tant qu'il entendait la clochette qui précédait le prêtre. Enfant, il gourmandait ceux qui assistaient à son coucher sans se mettre à genoux pendant qu'il faisait sa prière. Il donnait ses ordres pour faire instruire un petit postillon qu'il avait, et qu'il avait interrogé lui-même sur sa connaissance de la religion. 11 ne commençait jamais son travail sans se découvrir d'abord et faire le signe de croix. Étant à Amiens en 1647, le jour des processions de la Fête-Dieu, il se fit apporter des fleurs et prépara un bouquet. Quand la procession fut venue et que le Saint Sacrement se fût arrêté au reposoir préparé dans la cour du logis du Roi, « le Roy dit au « curey, quy estoit un bonhomme tout blanc comme un saint (( Siméon : — Tenez, M. le curey, ostez le bouquet quy est sur « le Saint Sacrement et me le donnez et y portez celui- là, luy « mettant celui qu'il avoit faict dans la main. Tout le monde « observoit et admiroit cette action du Roy. Et quand Leurs « Majestés furent revenues de l'église, où elles avoient con- « duit le Saint Sacrement à pied, le Roy voulut voir ce bouquet « qui estoit une couronne formée d'assez belles fleurs. » Dubois l'attacha au chevet du lit, au milieu, justement au-dessus de la tête du roi, en lui disant : — « Syre, cette couronnelà portera bonheur à celle de Votre Majesté. »

La position de Dubois à la cour, les fonctions qu'il y tenait, la considération que le Roi portait à ceux de ses officiers qui avaient vieilli à son service, le mettaient à même de connaître bien des détails et de citer bien des anecdotes que nous ne voulons pas trop multiplier. Il y en a quelques-unes, sans doute, dont on se soucie médiocrement. Voici une date, par exemple, que personne n'avait donnée : « Le 5 mars 1648, « Monseigneur d'Anjou a commencé à porter des chausses. » Il était né au mois de septembre 1640. Aujourd'hui les enfants

386 * NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE, du peuple quittent les jupes beaucoup plus tôt que ne faisaient au dix-huitième siècle les fils des reines. Ne serait-ce pas là une des plus belles conquêtes de 1789?

On nous saura gré, peut-être, de rapporter ici la plus ancienne, sans aucun doute, qu'on puisse citer, des lettres de Louis XIV (1). 11 n'avait pas encore neuf ans, lorsqu'il l'écrivit à son frère auquel Dubois fut chargé de la porter. Le duc d'Anjou, après l'avoir lue, la donna à ce fidèle messager, qui l'avait égayé de quelque conte, en lui disant : « Je les garde « toutes, mais je veux bien vous donner celle-ci, quoique je (( n'en aye encore donné à personne. Je la reçus avec joie, a ajoute Dubois, et suis bien aise d'en insérer ici la copie. »

« COPIE d'une lettre de la main du ROY a MONSEIGNEUR LE DUC (C d'ANJOU son UNIQUE FRÈRE. LE DESSUS :

« A mon frère.

(( Mon frère, je vous escrivis hier et vous nnianday la bonne « santé de maman et la mienne. Je vous en assureray encore « par celle-cy. Mandez-moi Testât de la vostre et me croyez « toujours vostre affectionné frère et bon petit papa.

c( Louis.

« A Amiens, ce 1®' juillet 1647. »

Nous laisserons Dubois raconter quelques anecdotes relatives à l'époque de la régence d'Anne d'Autriche :

(1) La lettre de Louis XIV à Pierre Corneille (14 octobre 1645) est évidemment une pièce de chancellerie : mais elle peut servir à prouver combien ceux qui entourèrent la jeunesse de Louis XIV s'appliquaient à lui apprendre cette politesse et cette honnêteté de manières qui plus tard donnèrent tant de prix aux moindres faveurs du grand Roi.

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1647. Le mercredi 15 mai, Leurs Majestés partirent de Compiègne pour aller coucher à Monldidier. Et le lendemain matin au lever du Roy, Sa Majesté regarde M. le marquis de Montglat maître de la garderobe et luy dit : — Que l'on ne me demande point quel habit je veulx, je ne veulx que celuy-cy. M. le marquis luy dit : — Syre, pour faire vostre entrée dans Amiens, il vous en fault un autre où il y ait de Tor. Celuy-là est trop simple. — Pourquoy, dit le Roy ; je suis aussy hardy dans celui-cy que dans le plus beau que j'aie.

Le samedi 1" juing {à Amiens), M. de Jarzé allant courre le cerf

a-vec M avoit un pourpoinct de toile blanche tout simple,

sans doublure, avec de la dentelle de fil blanc. Le Roy en prit envie et en fit faire un avec un empressement très grand : —J'en veulx ung tout à cette heure, dit-il; cent pistolles de plus, je ne m'en soucie gueres pourvu que je l'aye dans deux heures ! Aussy fust-ilfaict assez tost. ■:;{

Le 3 juing. La Reine quy n'est jamais oisive travailloit toutes les' après-dînés à des noms de Jésus et de Marie en tapisserie pour des parements d'autel, et comme les princesses et dames venoient passer l'après-dîné avec elle, Madame la Princesse y estoit, le Roy quy est tout galant voulut s'asseoir auprès de Madame la Princesse luy dit : — Ma tante, je vous veulx garder vos ciseaux, vos soyes, et vous faire vos esguilles.

Le 20, le jour de la feste du très-adorable Sacrement, le Roy fut à la messe aux Capucins et la Reine aux Célestins. A leur retour le Roy à son ordinaire s'est mis à la fenestre du petit cabinet de la Reine pour voir promener les chevaux de la petite escurie. Le Roy se jouant avec sa nourrice quy est femme de chambre de la Reine, une petite crois de reliques, que le Roy porte toujours en escharpe, pendue d'un ruban sur sa chemise, se desfit et tomba. La Reine me commanda de faire venir du ruban de la garde-robe du Roy. Ce que je fis. Sitost que le ruban fut venu^ le Roy osta son pourpoint et la Reine ses gants pour rependre la crois. Comme la Reine mesuroit ce ruban de bonne longueur pour que le Roy la mît et l'ostàt sans peine, le Roy lui dit : — Maman, il le fault plus court. La Reine ne le vouloit pas; de sorte qu'il y eut conteste jusqu'au point que le Roy tranchât le mot et dit : — Je le veulx comme cela, moy . Ce qui fâcha la Reine jusqu'au point qu'elle en rougit et lui dit : — Je vous feray bien voir que vous n'avez point de pouvoir et que j'en ai ung. Il y a trop longtemps que vous n'avez été fouetté, je veuls vous faire voir que Ton fesse (1) à Amiens comme à Paris. Et s'adressant à nous autres:

(1) Nous verrons, à l'éducation du dauphin, qu'on ne fessait plus que fort

— Je neveuls pas que vous fassiez ce que le Roy vous commande. Allez vous en trouver M. le maréchal (1), lorsque le Roy vous dira quelque chose, s'il le trouve à propos, faites-le : sinon, n'en faites rien. C'estoit toucher le Roy au vif puisqu'il sait très-bien qu'il est né pour commander. Les larmes donnèrent des marques de son ressentiment. Cela dura quelque peu de temps. Cela me touchoit vivement de voir pleurer mon maistre si amèrement comme il faisoit. Et tout d*un coup, sans que personne lui dise rien, il part et s'en va se jeter aux genoux de la Reine, quy estoit toute rêveuse dans sa chaire et lui dit : — Maman, je vous demande pardon ; je vous promets de n'avoir jamais d'autre volonté que la voslre. La Reine le baisa tendrement et demeurèrent fort bons amis, Dieu mercy.

La Reine s'en alla disner : le Roy ne bougea cependant de la fenestre, d'où il regardoit un soldat quy jouoit de l'espée à deux mains. Le Roy dit à M. le Maréchal : — Monsieur, voyez-vous ce soldat-là? 11 ne fait pas celapourrien. — Non,Syre,ditM. le maréchal, il faut luy donner quelque chose. Disant cela il se retourne vers nous et dit : — Quy a une demi-pistole ? qu'il la preste au Roy, je la lui ferai rendre. Le Roy dit : — Oh', ce n'est pas assez, Monsieur, il luy fault donner davantage. M. le maréchal repartit : — Syre, Vostre Majesté luy donne souvent, il n'aura que cela pour cette fois. Le Roy, quy est charmant et agréable et auquel on ne peut rien refuser, luy dit avec une grâce toute particulière : — Voulez- vous que je vous die, pour ce soldat c'est véritablement assez qu'une demi-pistole et pour vous, si c'estoit vous quy la donnassiez, mais pour moy ce n'est pas assez, il faut qu'il aye la pistole tout entière. M. le maréchal dit : — Syre, je me rends à la force de vos raisonnements, il fault que le soldat aye la pistole toute entière. Ainsy fut faict : pour moy, j'estois si aise de voir ce cher maistre raisonner de la sorte que j'en pleurois.

De là à un peu de temps, la Reine estant de retour de son dîner, le Roy estoit toujours à cette fenestre regardant des chevaux ramenéspar les palefreniers. Le Roy se ressouvint que, le jour précédent, il leur avoit promis quelque chose, il leur dit devant tout la Reine : — A propos, vous autres, n'auriez vous pas besoing d'argent ? Je jouay hier au soir à la petite prime, je gagnay huict pislolesque voilà. Parpeu à Saint-Germain, mais en revanche on y usait abondamment de la férule. Sans discuter de l'excellence et de la prééminence d'un de ces deux respectables moyens de correction, nous pouvons dire qu'à en juger par les résultats que les Journaux signalent, la férule paraîtrait un progrès médiocre.

(1) De Villeroy, gouverneur de Louis XIV.

DUBOIS DE LESTOURMIÈRES. 389

tagez-les entre vous autres. Ce disant, il leur jela. La Reine trouva cela fort bon que le Roy demandât à ses palefreniers s'ils n'avoient point besoing d'argent et estoit très-aise que le Roy fît des libéralités.

Le dimanche 30 juing, Leurs Majestés revenant de voir passer des troupes de rirlande, quy estoient débarquées depuis peu et quy passoient pour aller joindre l'armée, le Roy estoit à cheval sur son Admirai, un bidet blanc, fort aisé, mais la bouche trop délicate ; comme le Roy marchoit à la portière du carrosse de la Reine, ce petit cheval se cabra par trois fois^ mais la dernière se cabra et se tint droit. La Reine, Mademoiselle (i) et les autres dames, quy estoient dans le carrosse, quy voyoient ce cher trésor en danger, jettoient des cris d'effroy. Le Roy sans s'estonner se tenoit ferme, la bride toute avallée et avoit oslé sans émotion les pieds hors des estriers. Cependant M. le comte de Charrost, capitaine des gardes, quy estoit derrière le Roy, à cheval, eut le temps de descendre et de prendre le Roy entre ses bras et le porta à la Reine et luy dit :

— Tenez, Madame, voilà le Roy sans mal. Dieu merci. Le Roy embrassa la Reine quy estoit quasi pasmée d'appréhension et luy dict :

— Maman vous avez eu peur et moy point du tout. La Reine luy dict :

— Vous ne monterez plus ce cheval là, mon fils. Le Roy lui dit :

— Maman ce n'est pas sa faute. Ce sont mes valets de pied quy luy ont gourmande la bouche; je le remonteray quand il vous plaira.

Dubois était à Paris lors delà journée des Barricades (1648), et il a fait un long récit de ces événements, dont je ne veux rien extraire qu'un petit passage concernant le Roi. On sait qu'après que la reine eut rendu la liberté à Broussel et que tout eut été calmé, Taiarme reprit tout à coup le 28 août, au soir, sous le prétexte de deux charrettes de munitions qui voulurent sortir par la porte Saint- Antoine : en un instant tout Paris se retrouva en armes. On ordonna d'allumer des chandelles à toutes les fenêtres. « Il ne s'étoit jamais vu de nuictjditDubois, une alarme si allumée.» Le Palais-Royal, qui connaissait le danger un peu mieux qu'il n'avait fait la veille fut dans un grand émoi. « Le petit Monsieur d'Anjou estant

(ij De Montpensiér, fille de Gaston d'Orléans.

« auprès du Roy fui saisi de peur. Le Roy le rassuroit de son « mieulx ; enfin il ne trouva point de lieu de sûreté que « d'obliger le Roy à prendre son espée. Ce que le Roy fit « d'une grâce admirable, flattant cet enfant, le tenant auprès « de luy et luy disant les plus jolies choses du monde, mais « d'ungair qu'un général peut parler dans de vives alarmes, (( sans s'esmouvoir, et d'un discours quy donnoit cœur et c( rassuroit ceux quy l'entendoient. Le Roy eut la bonté de « ramener Monsieur son frère dans sa chambre et le fit re~ (( tirer, aussy esloit-il heure pour cela. »

Comme c'est plus dans le récit des affaires de la chambre que dans celui des révolutions politiques que réside l'importance des Journaux de Dubois, nous extrairons de cette même année 1648 une manière de jugement solennel, qui fut rendu par les premiers gentilshommes de la chambre, portant règlement sur un différend survenu entre les premiers valets de chambre et les valets de chambre du Roi.

Le soir, 3Ionseigneur le duc de Créquy premier gentilhomme de la chambre estant en année, se mit dans lebalustre du lit du Roy et demanda à mes compagnons (/es valtts de chambre) où estoit M. de la Porte (1) premier valet de chambre. Mes compagnons lui ayant répondu qu'il n'y estoit pas et qu'il estoit allé souper, il leur dit ; -— « Messieurs, touchant le différend survenu entre vous et Jaquinot va- « letde chambre, couchant à la chambre et ayant les clefs des coffres (voilà les termes de Messeigneurs les premiers gentilshommes de la chambre, lorsqu'ils parlent de MM. les premiers vallets de chambre) « nous avons arrêté, messieurs mes compagnons et moi, que quand « les vallets de chambre couchant à la chambre voudroient présenter « quelque chose, comme la serviette, vous la leur devez préparer au « buffet et la leur laisser prendre, et ils la doivent aussy reporter au « buffet : s'ils veulent aussy présenter le pot de chambre, vous ne

(1) Celui qui fut emprisonné au temps du ministère de Richelieu, pour les affaires de la reine Anne d'Autriche. Il a laissé des Mémoires qui sont fort injurieux au cardinal Mazarin, et dont l'esprit et l'inspiration contredisent sur la jeunesse de Louis XIV assez directement le sens de ceux de Dubois.

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 391

« devez pas courre sur eux, non plus que d'autre chose ; mais vous « le tenant, vous ne devez pas le leur donner pour présenter au Roy, « et eux ne le doivent pas prétendre. Pour la robe de chambre, vous (c la devez donner ensemble, eux d'un côté et vous de Tautre, comme « vous avez toujours fait. » Et après que M. de la Porte fut revenu quy servoit à la place de M. Jacquinot, il luy dit après estre rentré dans le balustre, qui est le lieu où se doivent prononcer telles sentences et après ravoir appelé par son nom : «—Nous vous défendons (( de rien oster aux valets de chambre, vos compagnons, pour présenter « au Roy, ny de leur rendre après l'avoir présenté à Sa Majesté ; « mais reportez-le au buffet ou ailleurs où sera sa place. Nous leur (( défendons de courir sur vous lorsque le Roy demandera quelque « chose, au contraire nous leur commandons, sy vous voulez pré- « senter la serviette au Roy, de vous la tenir preste pour que vous « ralliez quérir au buffet : mais tout ce que le Roy demandera, et « quy est besoing pour son service, nous voulons qu'en nos absences « ils le présentent au Roy et non pas à vous, qui les devez trester « comme vos compagnons et non autrement. » 11 fault remarquer que le ton que prit Monseigneur de Créquy parlant à M. de la Porte fut un peu esgre. La raison est que Messeigneurs les premiers gentilshommes de la chambre se sentent choqués de l'autorité^ que veulent prendre dans la chambre MM. les premiers valets de chambre : et de fait ce sont leurs charges, après le grand chambellan, dont ils ont entre eux quelque jalousie: mais ce n'est pas à nous de regardera ces choses-là, mais bien de faire bien exactement nostre devoir.

Voici d'autres détails sur l'adolescence de Louis XIV :

1651. Le Roy se diverlissoit souvent à son petit fort, à l'attaquer ou à le défendre ou à faire faire l'exercice à sa compagnie de mousqueterres, quy estoit composée de tous les jeunes princes et seigneurs de la cour. Il avoit aussy un ballet qu'il accordoit et estudioit souvent afin de le danser, où estoient la plupart des jeunes gens de condition.

Le 30 avril, le Roy se diverlissoit à mener son petit carrosse dans le jardin {au Palais floya^) et tomba entre les deux chevaux et s'attacha fermement au col du plus vicieux. Les chevaux s'arreslèrent tout court et ne branlèrent pas, ce quy est fort à remarquer, les chevaux estant vicieux.

Le 2 may. Le Roy dansa son ballet, quy estoit fort beau, aussy y avoit-il grande foule. Le Roi se diverlissoit donc à danser et à voir

392 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XYll» SIÈCLE.

danser des ballets, mangeoit souvent hors de chez luy comme chez la Reyne, chez Monsieur le maréchal de Villeroy son gouverneur, au pallèsBrion (t)où il fesoit toujours porter là une partie de sa viande. Il faisoit ses esludes le matin : après avoir prié Dieu, il dansoit, faisoit des armes, rompoit la lance dans la visière du faquin ; après, il desjeunoit, où estoit toujours sa bande de petits violons, au nombre de dix^ quy jouoient assez joli ment, ce quy faisoit que plusieurs gens le venoient voir desjeuner. Après lequel desjeuner il alloit souvent à Teslude jusqu'à ce que la Reine fut esveillée. Son estude estoit les Commenlères de César en latin qu'il traduisoit en françois. Il écrivoit, il lisoitdans l'histoire de France, il estudioitla langue italienne et les cartes et les mathématiques.

Les divertissements du Roy estoient les promenades qu'il faisoit aux maisons autour de Paris, ses petites chasses, son fort dans le jardin du Palais-Royal, où il faisoit faire à sa compagnie de tous les jeunes princes et seigneurs des attaques, des défenses, des sorties et l'exercice.

Le 19juing, Madame deLansac, première gouvernante du Roy et quy avoit toujours grand amour pour Sa Majesté et beaucoup d'envie de le voir savant et avancé dans son éducation, luy fit présent, entrant àl'estude, de trois lettres que Caterinne de Médicis escrivoit à Henry III, son fils, aussy pour son éducation. Monsieur de Rhodes (2) les leut toutes troys, quoyque longues, mais belles et très-nécessaires pour le Roy quy les entendit avecq beaucoup d'attention; et après quelques discours sur ce sujet, il montra à sa bonne amye. Madame de Lansac ung paquet tout entier des Commenlères de César, qu'il avoit traduits du lalin en françois, tant Sa Majesté estoit avancée, n'ayant pas encore treize ans : ce que le Roy avoit traduit en l'absence de monsieur de Rhodes son précepteur.

Le 23, M. le chancelier Seguier vint voir estudier le Roy, dont il fut très-satisfait et exhorta Sa Majesté de continuer, luy faisant voir l'advantage que c'est à ung roy de joindre les lettres avecques les armes.

Le 1*' juillet le Roy estant à l'eslude. Monsieur de Rhodes luy faisant voir que les siens ne le servoient pas par inlérest et que c'estoitpar amour et pure affection et qu'ils avoient beaucoup d'espé-

(1) Le palais Brion est un petit bâtiment que le duc de Damville, autrefois appelé Brion, avait fait bâtir dans le jardin du Palais-Royal quand il y avait logé, et qui avait servi au Roi, quand il logeait dans cette maison, à faire des collations familières. — M*»'» pk Mottkville.

(2) Hardouin de Péréflxe, précepteur du Roi, évêque de Rhodez plus tard archevêque de Paris.

DUBOIS DE LESTOURMIÊRES. 393

rances en sa personne, le Roy dit : — Ils verront dans deux mois (1) et quelques jours, de quelle façon je m'y prendrai.

1655. Comme le Roy Louis XIV, mon cher maistre, passoit les heures du jour. En cette présente année Pasques fut le 22 mars, et je partis le lendemain pour mon Cartier : le Roy estoit à Paris et pour n'avoir que dix et sept ans et quelques mois, je le trouvay sy accomply que j'en fus comblé de joye. J'observay tout le changement dès mon premier jour de garde et je veulx mettre icy comme il employoit la journée.

Sytost qu'il s'esveilloit, il récitoit Toftice du Saint-Esprit et son chapelet : cela fait, son précepteur entroit et le faisoit estudier, c'est à dire dans la Sainte Escriture ou dans l'histoire de France. Cela fait, ilsortoit du lict : alors nous entrions, les deux de jour seulement et l'huissier d'ordinaire : sortant du lict^ il se mettoit sur sa chère percée, dans sa mesme chambre de Talcosve, où il couchoit ; il y demeuroit une demi heure plus ou moings. Après, il entroit dans sa grande chambre où d'ordinaire il y avoit des princes et de grands seigneurs, quy l'attendoient, pour estre à son lever. 11 estoit en robe de chambre et alloit droit à eux, leur parloit sy familièrement, les ungs après les autres, qu'il les ravissoit. Après, il se meltoit dans sa chère et se lavoit les mains, la bouche et le visage. Après s'estre essuyé, il destachoit son bonnet quy estoit lié autour de sa tête à cause de ses cheveux, quy estoyent dessous. Il prioit Dieu dans sa ruelle de lict avecque ses aumôniers, tout le monde à genoux et nul sy osé d'estre debout, ny de causer, ny de faire aucung bruit. L'huissier de la chambre les eut mis dehors. La prière du Roy finie, il se mettoit dans sa chère, où se peignoit et luy donnoit-on un petit habit, les chausses de petite sergelte et la camisolle de Hollande, et passoit dans ung grand cabinet, quy est derrière son antichambre, où il faisoit ses exercices : il voltigeoit mais d'une légèreté admirable, il faisoit mettre son cheval au plushault point et alloit là dessus comme ung oiseau, ne faisoit pas plus de bruit en tombant sur la selle que sy l'on y eut posé ung oreiller. Après, il faisoit des armes et de la pique et repassoit dans sa chambre de l'alcosve, où il dansoit, et rentroit dans sa grande chambre, où il changeoit d'habit et desjeusnoit. Après, il sortoit de sa chambre, faisant toujours chaque malin le sygne de la crois, montoit chez M. le cardinal de Mazarin, quy estoit son premier ministre d'estat et quy logeoit au dessus de sa chambre «t se mettoit en particulier, où il faisoit chaque jour entrer ung se-

(1) La majorité du roi fut déclarée le 7 septembre 1651.

crestaire d'estat, quy faisoit ses rapports sur lesquels et sur d'autres affaires plus secrètes le Roy s'instruisoit de ses affaires le temps d'une heure ou une heure et demie.

Cela fait le Roy descendoit et alloit donner le bonjour à la Reine, et delà s'en alloit en Bourbon monter à cheval jusques à ce que la Reyne sa mère y vînt à la messe, où il assistoit. La messe dite, il la reconduisoit chez elle avec beaucoup de déférence et de respect. Le Roy remontoit dans sa chambre et changeoit d'habits, ou pour aller à la chasse ou pour demeurer sur les lieux. S'il alloit à la chasse c'esloit un habit assez ordinaire, mais s'il demeuroit c'estoit ung habit modesle et estoit ung peu mieux, avecque peu de cérémonie et nulle afféterie. Il estoit fort aisé à parer et il se paroit de luy mesme. Sa personne estant sy merveilleusement bien faite qu'il ne se peut dire de mieux. Estoil-il habillé, il alloit disner, souvent avec la Reyne : si l'après disnée il y avoit quelqu'audience d'ambassadeurs, il leur donnoit si attentivement qu'il ne se pouvoit pas davantage et, leurs discours finis, il les entretenoit, ung petit quart d'heure, fort familièrement, des choses quy regardoient l'affection de leurs mestres ou de leurs pays, des alliances et des amitiés qu'il y avoit eues dès longtemps, des maisons et des royaumes. Enfin j'en ai vu donner à plusieurs et mesme, dans ce présent cartier dont je parle, à l'ambassadeur de Savoye nommé l'abbé Dallier, mon ancien amy, que je fus voir après, quy me fit voir que le Roy l'avoit ravy, m'obligea de me dire la plus grande partie des jolies choses que le Roy luy avoit dites et s'en retourna en Piedmont raconter les merveilles qu'il avoit remarquées dans la personne sacrée du Roy. En effet c'est ung charme que d'avoir l'honneur d'estre auprès de sa personne pour voir et entendre les choses admirables quy sont en lui, et mérite qu'une reine de Saba vienne pour voir et pour entendre ce que Dieu a mis dans ce vaisseau d'élection.

Les après dînées se passent soit à cela ou aux autres divertissements honnestes. J'ay remarqué une sy haulte vertu au Roy que nul de ceux quy ont l'honneur d'approcher de sa personne n'oseroit avoir juré ny proféré une parole déshonneste : enfin c'est ung saint Louis en piété et ung César en bonté. Sur la fin de l'après dînée le Roy va au cours, où il se fait voir et parle en passant aux honnestes gens de condition, soit aux hommes soit aux femmes. Le cours fini, il entre au conseil, s'il est jour pour cela: souvent il y a comédie de pièce sérieuse; la comédie finie, où tout ce qu'il y a de beau paroit et quy reçoivent toutes quelques civilités de luy. Leurs Majestés s'en vont souper, à l'issue duquel le Roy danse, les petits

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 395

violons s'y trouvent, les filles de la Reyne et quelques autres. Cela fait, on joue aux petits jeux comme aux romans. L'on s'assied en rond. L'un commence un sujet de roman et suit jusqu'à ce qu'il soit dans quelque embarras. Cela estant, celuy quy est proche prend la parole et suit de mesme, ainsy de l'ung à l'autre les avantures se trouvent, où il y en a quelquefois de bien plaisantes. Minuit estant proche, le Roy donne le bonsoir à la Reyne et entre dans sa chambre et prie Dieu et se déshabille devant tous ceux quy s'y trouvent et s'entretient avec eux de la jolie manière: après, donne le bonsoir et se retire dans sa chambre de l'alcosve où il couche. Il s'assied, en y entrant, sur sa chère percée où ses plus familiers l'entretiennent comme Messieurs les premiers gentilshommes et quelques autres quy ont le pouvoir d'y entrer. »

Nous pourrions étendre nos citations sur Louis XIV ou sur la manière de vie qu'on gardait dans le Maine, mais il faut savoir se borner et nous ne voulons plus nous arrêter que sur les relations de Dubois avec le Dauphin et sur le rôle de Bossuet auprès du royal enfant.

Dans sa lettre à Innocent XI sur Téducation du Dauphin, Bossuet a expliqué son système, ses vues, ses intentions ; mais il n'a point dévoilé les obstacles que les défauts de son élève mettaient à ses efforts ; il s'est tu sur les dégoûts et les peines qu'il trouvait à sa fastidieuse besogne ; il n'a pas dit un seul mot des tentatives qu'il a dû faire pour découvrir et faire jouer quelque ressort dans l'âme de son élève, pour vaincre la légèreté de son âge et de son caractère, pour prendre à l'avance des garanties contre l'apathie et la paresse qui devaient absorber toute la vie du Dauphin : il s'est contenté d'expliquer sa méthode d'enseignement et la marche qu'il avait suivie. Peut-être le Saint-Père ne lui demandait-il pas davantage?

Il est permis de croire toutefois que, si Fénelon avait eu à s'expliquer sur l'éducation du duc de Bourgogne, il ne se fût pas seulement attaché à raconter son mode d'instruction, et

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qu'il eût eu quelque chose à dire de la lutte si vive et si pleine de péripéties qu'il entreprit contre le caractère de son élève, qu'il voulut surtout briser, dresser, diriger et dominer. Sans doute Bossuet a dû se proposer le même but, mais sa raison si puissante, si élevée, paraît convenir aux débats chétifs qu'on peut avoir à démêler avec un enfant, beaucoup moins que ne faisait l'esprit flexible et subtil, pénétrant et ardent de Fénelon. On sait comment l'influence que ce dernier s'était acquise sur son élève, persista malgré tout, et combien l'éloignementet la disgrâce avaient peu entamé la vénération du duc de Bourgogne pour son maître. Il n'en va pas ainsi entre Bossuet et le Dauphin. Une fois l'éducation terminée, les relations, qu'il leur était si facile de garder, sont à peine entretenues. Il semblerait même que Bossuet ne se soit plié au soin de cette éducation qu'avec une sorte de fatigue et de répugnance. A la fin d'une longue lettre au maréchal de Bellefonds, écrite de Versailles le 9 septembre 1672, il disait avec une simplicité et un abandon qui étonnent : « Je ne « finirois pas si je ne me retenois. Jene parle point ici ; il faut « bien que j'écrive, et que j'écrive, et que j'écrive. Hé ! ne « voilà-t-il pas un beau style pour un si grand prédicateur ! « Riez de ma simplicité et de mon enfance qui cherche encore « des jeux, » Les jeux de Bossuet ! je crois qu'il ne lui est arrivé qu'une fois dans sa vie d'en réclamer : c'est lorsqu'il s'est trouvé mêlé à tout l'insipide ménage d'un enfant. Ce n'était pas la cour qui le gênait, il y était habitué et savait y parler ; mais il ne se trouvait point à l'aise au milieu du monde enfantin où il était relégué. Le Journal de Dubois peut donner à connaître les dégoûts que rencontrait l'évêque de Condom, et sans vouloir exagérer la valeur d'un pareil document, il semble que c'est au moins un spectacle curieux de voir Bossuet aux prises avec les caprices et les

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mutineries d'un enfant, corrigeant des thèmes, infligeant des férules et baisant des petits chiens. L'importance du but ne devait pas sauver tout à fait un tel évêque des désagréments d'une pareille compagnie.

Les magnifiques ouvrages dont elle a été l'occasion et le prétexte, suffisent bien sans doute à illustrer à jamais cette éducation du Dauphin. Cependant, si on admire le maître, on ignore comment il accommodait toutes ses sublimités à la faiblesse d'intelligence d'un enfant. On raisonne et on imagine, il est vrai^ à cette occasion, mais les faits ne sont constatés nulle part. La lettre à Innocent XI dit seulement que d'habiles et fréquentes alternatives de jeux et de travaux avaient éloigné toute fatigue des études du prince, et qu'il revenait volontiers à ses livres, après s'être délassé quel* ques instants. Malheureusement les anecdotes que nous allons reproduire démentent tout à fait cette assertion, et Bossuet lui-même, dans sa correspondance avec le maréchal de Bellefonds, marque combien il avait à déplorer l'inapplication de l'esprit du Dauphin. Malgré toute l'affection et tout le respect qu'il portait à son élève et au fils du Roi, il ne pouvait s'empêcher de confier ses inquiétudes. « Il faut que je vous « dise un mot de Monseigneur le Dauphin, écrit-il en 1672, « Je vois, ce me semble, en lui des commencements de <c grandes grâces, une simplicité, une droiture et un principe c( de bonté ; parmi ses rapidités, une attention aux mystères, « je ne sais quoi qui se jette au milieu des distractions pour « le rappeler à Dieu. Vous seriez ravi si je vous disais les « questions qu'il me fait et le désir qu'il me fait paraître de « bien servir Dieu. Mais le monde, le monde, le monde, les « plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples. Sauce vez-nous. Seigneur, sauvez-nous ; j'espère en votre bonté « et en votre grâce : vous avez bien préservé les enfants de

« la fournaise, mais vous envoyâtes votre ange ; et moi, « hélas ! qui suis-je? Humilité, tremblement, enfoncement (c dans son néant propre, confiance, persévérance, travail « assidu, patience. Abandonnons-nous à Dieu sans réserve « et tâchons de vivre selon l'Évangile. Écoutons sans cesse c( cette parole : Porro unum est necessarium, »

On voit quel zèle il mettait à épier les bonnes dispositions de son élève, et quels secours il invoquait pour les développer. Quelle défiance en même temps de lui-même, et quel sentiment du besoin de Tapplication et de l'assiduité à son entreprise! Si ses efforts n'ont pas été couronnés du même succès que ceux de Fénelon, il faut reconnaître que les soins d'un maître illustre, son dévouement et sa jalouse sollicitude ont été prodigués au Dauphin tout aussi bien qu'à son fils. Diverses circonstances, le monde dont il se défiait tellement, les exemples, la nature peut-être, ont mis des obstacles invincibles aux efforts de Bossuet. En 1673, il se berçait encore d'espérances : « Monseigneur le Dauphin, » écrivit-il à son confident, « Monseigneur le Dauphin se fait tous les (( jours fort joli. J'espère que le Roi et la Reine le trouveront a fort avancé à leur retour. » Mais en 1677, à la veille de quitter son élève, et admirant le peu de résultats de toutes ses fatigues, il ne peut s'empêcher de confier au maréchal de Bellefonds l'amère humiliation qu'il en ressentait. « Me voilà « quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le Dauphin est « si grand qu'il ne peut pas être longtemps sous notre con- <k duite. Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué ; « on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme (( dit saint Paul, en espérance contre l'espérance même. Car « encore qu'il se commence d'assez bonnes choses, tout est « encore si peu affermi, que le moindre effort du monde peut (( tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de

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« plus fondé ; mais Dieu le fera peut-être sans nous, priez (( Dieu que, sur la fin de la course, je sois en effet aussi in- « différent que je m'imagine l'être. »

A ces renseignements si vagues et si peu abondants que fournit Bossuet lui-même, il faut joindre désormais les confidences de Dubois. Le style et la pensée ne sont plus les mêmes sans doute; mais un témoin oculaire écrivant jour par jour, pendant trois mois consécutifs, tout ce qui se passe entre un tel maître et son élève, ne peut manquer d'offrir quelque intérêt. L'important, pour bien apprécier un témoignage de cette nature, est de se rendre compte de la disposition d'esprit dans laquelle il a été rendu. La vénération que Dubois portait au Roi, rejaillissait sur toute la famille royale ; et elle s'augmentait encore, pour le Dauphin, de toute l'affection attendrie et larmoyante d'un vieux serviteur. Dubois avait servi Louis XIH, il l'avait vu à sa dernière heure, il avait vu son fils s'élever et devenir le grand Roi ; il le voyait renaître maintenant dans ses fils, et ressentait pour le Dauphin surtout cette tendresse émue et facilement alarmée, touchant mélange de regrets et d'espérances, que la Providence met dans le cœur des vieillards pour les rapprocher si singulièrement des enfants. Dubois, pendant qu'il était de quartier, avait chanté et endormi le Dauphin plusieurs fois, et il se glorifiait que Monseigneur ne fut pas le premier de sa maison à qui il en eût fait autant. Mais c'était le premier sans doute pour lequel le cœur du vieux valet de chambre ressentait à ce point cette tendresse aveugle et ad-^ mirative qui semble le privilège des nourrices et des mies. Il ne peut se taire sur les merveilles de cet enfant. 11 se prête à tous ses caprices, et lorsque Madame la maréchale de la Motte veut y mettre des limites, Dubois est volontiers de complot avec l'enfant pour vaincre la résistance de la gouver-

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nante. On conçoit alors que plus tard Dubois ne sera pas un témoin impartial de Téducation de son cher petit maître. Bossuet et M. de Montausier, qui voulaient imposer une discipline et qui infligeaient des corrections, sont à ses yeux deux barbares conjurés contre la joie et le repos de Monseigneur, et cette vision grotesque est un peu bien apparente peut-être dans les récits du Journal, Si exagérée, qu'elle soit, elle est cependant assez conforme à l'opinion générale des contemporains : ce Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier, disait Madame de Caylus, Tesprit et le savoir de M. de Meaux, quelle haute idée n'aura-t-on pas du Roi qui a fait élever si dignement son fils, et du Dauphin qu'on croira savant et habile parce qu'il le devait être ? On ignorera les détails qui nous ont fait connaître l'humeur de M. de Montausier et qui nous l'ont fait voir plus propre à rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devait avoir. La manière rude avec laquelle on le forçait d'étudier lui donna un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de n'en jamais ouvrir quand il serait son maître. Il a tenu parole. »

Dubois rend Bossuet complice et complaisant des torts et des violences de M. de Montausier. Il ne faut pas oublier la position partiale qu'il avait prise, et à travers ses ressentiments outrés et un peu comiques on pourra distinguer l'exacte vérité ; et malgré les appitoiements et les condoléances du vieux valet de chambre on démêlera facilement la mutinerie, la paresse opiniâtre et rusée de l'enfant.

Avant qu'il ne soit remis entre les mains de Bossuet, les Journaux font surtout remarquer dans le jeune prince son respect pour le Roi, la grande idée qu'on lui en donne et la soumission que ce nom-là seul lui impose. Bossuet n'était pas

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homme à combattre ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ces sentiments. On sait que Fénelon l'entreprit auprès de son élève ; cependant, malgré tous ses défauts, un père comme Louis XIV devait naturellement être présenté comme modèle à ses enfants. Un jour (1665), la maréchale de la Motte tenait entre ses bras le Dauphin, alors âgé de trois ans et demi. L'enfant promenait ses mains sur les collerettes de sa gouvernante, et disait à un des courtisans d'en faire autant : « Comment, Monseigneur, lui dit la maréchale, il n'y a que vous en France qui puissiez prendre cette liberté ; le Roi lui-même ne la prendrait pas. » — c( Oh I dit le Dauphin, le Roi est le maître. » Cette réponse était bonne à tout : mais elle devait rendre difficile l'éducation de celui qui savait fort bien qu'il serait un jour le Roi.

M. de Montausier avait été nommé gouverneur du Dauphin en 1668 ; dès 1667, M. le président de Périgny était précepteur. Cette année, le 16 mai, Louis XIV était parti pour les Flandres, pour la guerre des Droits de la Reine^ « plein de magnificence, dit Dubois, où les trompettes et les timbales et tambours faisoient merveilles. » Le Roi s'en alla coucher d'abord àChamplastreux, et laissa à Saint-Germain le Dauphin, qui partit le lendemain, et suivit la même route pour se rendre à Compiègne, où il devait rester tout le temps delà campagne. Dubois accompagna le Dauphin :

(( Comme nous habillions Monseigneur, il me commanda d'emplir de Teau, qu'il buvoit ordinairement, son flacon d'argent doré, quy estoit ung peu plus gros qu'une noix, pour mettre dans sa poche pourboire par les chemins, s'ilavoit soif. Voilà toute la provision qu'il fit pour son voyage. Bazin et Montigny, l'ungson maistre pour luy apprendre à jouer au volant et à la paulme, l'autre vallet de chambre du Roy mon petit-fils, entrèrent dans sa chambre, la botte levée et le fouet de postillon à la main. Voilà la première joie du voyage. 11 voulut manier leurs fouets et savoir comme ils estoient

montés. La trousse du corps estant faite, je dis à Monseigneur le Dauphin que je voulois le servir comme le flls du Roy mon mais- Ire, et que j'allois partir devant afin qu'il trouvât son lit prêt lorsqu'il arriveroit à Cliamplastreux. H trouva cette proposition rude; mais comme il estoit déjà fort raisonnable quoiqu'il n'eut que cinq ans et demi, il se contenta de mes raisons et nous laissa partir à condition que nous luy baiserions la main. Ce que nous fîmes en prenant congé de luy, quy monta en carrosse avec Madame sa sœur quy n'avoit que six mois {{), sur les onze heures.

« Nous arrivasmes à Andilly dans la vallée de Montmorency, une maison située en beau sol et dans un excellent fonds, aussy produitelle des fruits merveilleux et beaux et bons. Comme le carrosse venoit au petit pas, nous avions eu assez de temps, les charrettes avec les meubles estant encore derrière. Nous eusmes le temps de faire notre petit repas, quy fut de chaqun deux œufs durs : et de l'avoine à nos chevaux. Beaucoup d'autres, quy arrivèrent après, n'en eurent pas autant, n'estant qu'ung fort petit village. Nous nous trouvasmes à la descente du carrosse. Après que Madame eust été remuée. Monseigneur le Dauphin disna, ou j'eus l'honneur de le servir. Le disner fait. Monseigneur en se promenant dit sa leçon, quy estoit certains mots latins que M. le président de Périgny, son pi écepteur, lui apprenoit.

« Cela estant fait, nous partismes pour Champlastreux où le maistre de la maison, M. le président de Champlastreux estoit, quy avoit le jour précédent reçu et traité le Roy et laReyne et en tit de mesme à Monseigneur et à tous ceux quy voulurent boire et manger. Une maison assez belle, de belles issues, force eaux, ung grand parc, de beaux appartements et bien meublés. Nous y arrivasmes d'assez bonne heure. Monseigneur conduisit Madame sa sœur dans son appartement, visita tous les autres, et entrant dans le sien, d'une œillade il voyoit tout, il mit le chapeau à la main fit une petite révérence et dit: « Voilà le Roy. » C'étoit ung fort grand tableau du Roy ayant son manteau royal et le sceptre en sa main quy estoit sur la cheminée. L'on lui apporta son souper. Après il se divertit quelque peu et l'on commença i^ijie déshabiller.

,,, « Le lendemain 18 mai. Monseigneur estant esveillé, comme il vou- Içit estre informé de tout à l'imitation du défunct roy son grand père i^^Dqi^. demanda des nouvelles de Bazin et de Montigny quy estoient

ot'oil r

"'(1) Marie-Thérèse de France. Elle n'avait pas encore cinq mois, étant né«

le 2 janvier 1657. Elle mourut le 1" mars 1()72.

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tous deux fort bien dans son esprit. Je luy dis que dans le logis que j'avois, il s'étoit trouvé deux petits lits; que j'en avois pris ung et que je leur avois donné l'autre, dans lequel ils avoient fait mettre des draps blancs, et qu'ils estoient venus se déshabiller dans ma chambre; que, dans cet instant, deux gardes du Roy s'y estoient couchés et qu'ils étoient venus coucher avec moy et qu'ils m'avoient tout meurlry de coups, et qu'à la dianne Bazin, croyant jouer au volant avec luy, m'avoit donné ung coup de poing sur le nez, que j'en avois saigné un quart d'heure, et de plus qu'ils couroient leurs chevaux, qu'ils les tueroient et que je le priois de leur défendre. Monseigneur prit la parole :

— Laissez les faire; saisies tuent, je leur en donneray d'autres. Sur ces paroles, Montigny arriva quy fit à Monseigneur la description du logement, et du lit, et de Tesquipage de noslre marche. Monseigneur dit qu'il la vouloit voir et qu'il ne partiroit pas plutôt que luy.

Pendant ce petit entretien, l'on fit du feu et l'on apporta Monseigneur dans son fauteuil pour l'habiller. Il faisoit froid et il y avoit assez grand monde à son lever. Comme le feu estoit grand, je me tenois entre le feu et Monseigneur quy me surprit me disant : — Dubois, vous tournez le dos au Roy, parlant de ce tableau au-dessus de la cheminée. Je luy dis : — Monseigneur, ce n'est pas manque de respect, mais de crainte que le feu ne vous fasse mal. Il me commanda de me mettre à costé. Estant habillé, il dit à M. le Président :

— Allons estudier ; et après entendit la messe, mangea et partit, et fut disner à l'abbaye de la Victoire esvitant dépasser à Sentis à cause de la rougeole quy y estoit en abondance.

Dubois continue le récit du voyage, et mentionne le plaisir que prit le prince à voir les sautriaux de Verberie. Arrivé à Compiègne, Monseigneur se mit dans un grand fauteuil, où il reçut toutes les harangues des corps de la ville avec une patience et une douceur admirables. 11 entra ensuite sur cette belle et charmante terrasse sablée, d'où l'on jouit d'une vue admirable sur la forêt, et qui, placée sur une éminence, semble être dans un air admirable ; mais Dubois affirme que l'air de ces contrées est des plus pernicieux, et qu'à cause de ce mauvais air la plupart des habitants de Compiègne ont la gale.

Comme Monseigneur estoit, grâces à Dieu, en bonne santé, il fit sur la terrasse un tour ou deux à saults et à bonds. On luy apporta de

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grands gasteaiix comme du pain bénit. Madame la maréchale (1) luy en donna ung niorceaUjCt illny demanda sy elle tionveroit bon de les séparer à tous ceux quy avoient Thonneur d'esire auprès de luy. Ce qu'il fit fort libéralement, me commandant de les couper par de gros morceaux qu'il dislribuoit luy-mesme. H voulut aussy que les sentinelles françoises et suisses, quy esloient de l'autre costé de la porledu rempart, quy entre sur la terrasse, en eussent, et il me commanda de leur en jeter à cliasqun un gros morceau par-dessus la porte et la muraille et il leur dit : — Sentinelles, remerciez moy.

Il y avoit une bande de gens de village, quy estoient venus pour avoir l'honneur de le voir à son entrée dans la ville : pour s'en retourner, ils passoient sur le rempart, n'y ayant que le fossé de la ville entre deux. Monseigneur s'arresta pour se faire voira eux, et leur dit d'ung ton plain de douceur : — Adieu, mes pauvres gens.

Le vendredy 20, il fut fort visité. Le samedy 21, Madame la maréchale ne voulant plus qu'il priast Dieu dans son lict, me commanda de mettre ung carreau au pied du lict. S'estant mis à genoulx il commença et dit : Nostre Perre, quy es es deux, ton nom soit sanctifié, et dit : — Maman aurai-je du gasteau ? — Ouy, Monsieur, luy dit la maréchale. Il continua: — Ta volonté soit faite à la terre et au ciel, et s'arresta encore et dit : — Maman, en aurai-je ung gros morceau? Je tenois le bougeouer, je suis un insupportable rieux, je me prans à rire sans me pouvoir arresler. Il prit son sérieux, et dit à Madame la maréchale que je me mocquois de luy et que je rioys toujours. Je luy dis que le Roy ne prioit point Dieu comme cela.

Le lundy 23, Monseigneur estant à table, il commanda à M. Duriche quy enseignoit la filosophie françoise, deTentretenirde quelque beau discours. Ce quy fut faict.

Le 24, le père directeur des jésuites assista à la leçon de Monseigneur et en fut très-satisfait. Ce fut M. de Fontaine, gouverneur des enfants d'honneur de Monseigneur, quy est homme fort sage, savant, quy a la parole fort douce, luy n'estant que douceur, quy fitla leçon; et ce fut à cause de l'absence de M. le président de Périgny, précepteur de Monseigneur, quy estoit allé à Paris pour peu de jours.

Je laisse Dubois raconter ensuite la maladie du Dauphin à Compiègne et tous ses détails, les artifices qu'on employait pour faire prendre au Dauphin les médicaments, lavements,

(1) Madame la maréchale de la Motte, gouvernante des enfants de France.

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etc. Ce sont ceux qui sont encore de mise aujourd'hui avec un enfant gâté et suffisamment volontaire : j'arrive enfin au quartier de 1671.

Le lecteur a hâte de voir Bossuet en fonctions. Le président de Périgny était mort ; Bossuet lui avait succédé dans la charge de précepteur. Le Dauphin était dans sa dixième année. Son éducation devait être sérieusement poursuivie dès lors.

Je partis à Tordinaire, après m'estre confessé et communié, le jour de Saint- Jean, et fus coucher à Montoire et le lendemain àChasteaudun, pour partir avec le carrosse et pour me trouver le dernier juingà coucher à Saint-Germain, oùestoient demeurés Monsei^rneurle Dauphin, Monsieur d'Anjou et Madame. LeRoy et la Reine estanten Flandre. J'avois pour compétiteur du quartier de service auprès de Monseigneur le Dauphin Tung de mes camarades, nommé Laplanctie, quy estoit de ces certains fils assez esgres sur toutes choses et contredisant sans cesse. Il avoit déjà servi ung quartier Monseigneur le Dauphin, depuis qu'il estoit entre les mains des hommes : néanmoins comme il estoit de ceux quy prétendent tout et ne font rien, il disoit qu'il servoit tous les ans, et que je ne servois que de deux ans l'ung, et que par conséquent il devoit servir doux quartiers contre moy ung. Nous dismes toutes nos raisons à M. le duc de Gesvres auquel je dis ; Si je ne suis mort ou malade, je seray au premier juillet auprès de Monseigneur le Dauphin. Je suis Tancien du corps des vallets de chambre. Ce droit m'appartient. Ainsy fut dit,ainsy fut fait. Sitôt que je fus arrivé, j'en donnay avis à M. le duc de Gesvres, quy estoit en année.

Le premier de juillet, je m'establis avec les cérémonies ordinaires, estant au lever de M. le duc de M^tausier et faisant toutes les choses quy se font en semblables rencontres. Je relevai Moreaudu quartier de janvier, quy avoit servi avril, et qui tesmoigna bien de la joie d'en sortir. Ce jour se passa à faire mon establissement, il fallut changer de logement et de façon de vivre, faisant ordinaire dans ma chambre, ayant ung escu du Roy par jour pour ma nourriture. Mon vallet me tenoit à onze heures mon disner prêt, à six heures mon souper. Je ne demanday jamais àMM. de la Chesnardièreet delà Faye, avec lesquels je servoys, que la messe du Roy qu'ils m'accordèrent ; aymant uniquement la musique du Roy, quy est belle et bonne à merveille. La Chesnardière estant vallet de chambre ordinaire à cause de ses haultes

sciences soit des langues latines, grecques, hebreuses, et laFayeservoit six mois à cause de ses langues latines. Le premier jourje ne me tins pas à Testude, j'avois trop d'affaires pour m'establir, quoique Monseigneur le Dauphin m'eût fait voir par sa vue qu'il eût esté bien aise que je lui eusse vu faire son thesme.

2. —Je commençay ce jour à prendre mon poste derrière la chèse de Monseigneur le Dauphin et perdis très-peu ma place pendant les trois mois de quartier, au point que je surprenois les plus forts d'estre environ trois heures le matin et autant le soir debout, à soixante et douze ans. Ce quy surprenoit beaucoup de gens. Je me ressouvenois du service que j'avois rendu au Roy, l'ayant serviàsesesludesqueluy faisoit feu Monseigneur de Paris, son piécepteur. Ce mesme jour donc, quy estoit le 2, Messeigneurs les princes de Conty, âges de dix à douzeans, vinrent à Testude de Monseigneur, quy expliqua en latin et en françois la chute de David avec Belhsabée, la mort d'Uri, comme Absalon tua son frère et la raison du viol de sa sœurThamar, la révolte d'Absalon, sa mort, la vanité de David dans le dénombrement de ses troupes, sa pénitence. L'eslude finie, ils entendirent la messe et dînèrent avec Monseigneur. L'après-dîuée ils furent longtemps sur la terrasse teste nue. Monseigneur logeoit au vieu chasteau du coslé du nord. Ils prirent congé de Monseigneur, quy rentra à sa seconde estude et, estant derrière sa chaise, il me commanda d'ouvrir le châssis. Le vent estoit du nord, grand et froid. Je lu y dis que le vent luy feroit mal et qu'il avoit esté avec MM. les princes de Conti sur la terrasse et qu'il se souvint que Tair de la terrasse de Compicgne lui avoit causé tant de mal, et de fait il se trouva mal sur le soir d'une esbullition, et prit ung lavement, et soupa dans sou lit, où Mesdemoiselles de Lange et de Lavalette, avec leurs luths et leurs voix, le vinrent divertir jusques à dix heures du soir qu'elles prirent congé.

Ce mesme jour, je luy appris à^ognoistre les lièvres au giste et à discerner les masles d'avec les femelles, quy ont les oreilles avallées sur les deux espaules, et les masles les ont collées sur les reins : et d'autres avanlures de chasse qu'il fui bien aise d'apprendre.

Le 3 il n'y eut point d'estude. Il y eut promenade. Le soir ung lavement. Le 4, il y eut de l'estude, et le 5, il prit médecine. Mademoiselle le vint voir, à laquelle il donna collation dans l'antichambre, mais Monseigneur n'y fut pas. Le 6, il commença ses bains délicieux pour l'abondance des fleurs d'oranger, d'œillels et autres, quy estoient quatre doigts d'épais sur l'eau, et force boujucts attachés dedans son pavillon. Dans le commencement il y avoit luths ou violons, mais

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ils (1) le faisoient estudier et chassèrent tous ces beaux divertissements. Le 7 et le 8, il continua et me commanda, estant dans le bain, d'aller voir Madame de sa part. L'après-disnée, il estudia et eut bien de la peine à l'aire son thesme, disant : — Vous me gardez ici un bon solescisme ou deux; et prit grand soin pour s'en esclaircir, disant à M. de Condom,son précepteur : — Vous m'avez dit que vous me soulageriez en tout ce que vous pourriez et vous ne le faites pas. Ce reproche fut très à propos, voyant qu'il avoit assez peu de tendresse pour mon petit maistre, quy recevoit souvent des férules que M. de Condom luy eût pu éviter.

Le 9, le bain continua etl'après-dinée, à la leçon, il eut quelques démêlés avec M. de Condom, ce quy se passa, Monseigneur luy présentant la main luy disant: — Monsieur, raccommodons-nous.

Le vendredy iO juillet, entrant dans le bain. Messieurs les barbiers etgarsons de la chambre avoient fait une couronne quy pendoil sur la teste de Monseigneur, M. de Montausier dit : — Il faut attendre à cinquante ans d'icy. Monseigneur repartit : — Je ne la souhaite qu'à cent, priant Dieu qu'il conserve le Roy. Sortant du bain, il essaya un fort bel habit pour aller au-devant du Roy, quy devoit arriver le lendemain de son voyage de Flandre, il devoit aller au-devant jusqu'à la disnée. M. de Condom luy demanda comment il aborderoit le Roy et la Reyne. Luy ayant dit que ce seroit avec les caresses les plus passionnées qu'il se pourroit, M. de Condom luy dit : — Lorsque le Roy sera dans son carrosse et que vous y serez aussy, il vous fera des questions sur vos estudes : et lors il dit en latin qu'il prieroit le Roy de luy faire des propositions en latin qu'il luy répondroit. Ensuite il lit collation. Et avant que d'aller à la promenade, il alla dire adieu à M. d'Anjou, son frère, quy estoit malade depuis six mois. Après cette visite. Monseigneur s'en revint tout réjoui : — Bon, bon, mon frère se porte beaucoup mieux. Sur les six heures du soir cependant, à cause de l'arrivée de Leurs Majestés, nous avions commandement d'aller préparer le lit et l'appartement de Monseigneur le Dauphin au chasteau neuf. Faisant ce lemue-ménage, on nous vint dire que M. d'Anjou se mouroit, comme, de fait mourut sur les sept heures du soir Philippe de Bourbon, duc d'Anjou, parung temps d'esclairs etde tonnerre : et l'on remarqua que dans le temps de sa naissance il plut à verse. )

Machinet, garson de la garde-robe de Monseigneur le Dauphin, fut à toutes jambes porter ces nouvelles à M. le duc de Montausitr, gouverneur de Monseigneur le Dauphin, auquel il les annonça en secret.

(1) M. de Condom et M. de Montausier.

M. de Montausier dit à M. Millet sousgouverneur d'amener Monseigneur doucement et qu'il alloit devant. Monseigneur le Dauphin estant de retour, auquel on avoit céU la mort de Monsieur, nous dit : — Lorsque Machinet est venu à toutes jambes parler en particulier à M. de Montausier, j'ay eu envie de pleurer et je croy que Ton me cèle quelque chose. M. de Montausier, Madame la maréchale de la Motte, première dame d'honneur et gouvernante des Enfants de France, trouvèrent à propos que M. Tevesquede Condom, précepteur de Monseigneur le Dauphin, allai au-devant du Roy porter cette triste nouvelle. Il marcha toute la nuit et arriva à Luzarches au lever du- Roy, lequel le voyant luydit : — Il n'y a donc pas eu moyen de sauver ce pauvre enfant. Après quelques raisons le Roy dit : — Pour moy, je veulx ce que Dieu veut, mais allons voir la Reine; quy leur dit qu'elle estoit résignée à la volonté de Dieu, mais qu'elle les prioit delà laisser pleurer tout son saoul. Cependant on ne dit cette triste nouvelle à Monseigneur que le samedy i i après son réveil. Il pleura amèrement et nous reçut dans sa chaise, les mains croisées et 'les yeux baignés de larmes. U fut question de prendre ung habit de deuil et de partir pour Franconville, où Leurs Majestés venoient disner, où Monseigneur les fut trouver, où les ungs et les autres respandirent force larmes. Ils vinrent coucher à Mesons, où nous eusmes Tordre d'aller pour y servir Monseigneur : ce quy fut fait ; nous y trouvasmes Leurs Majestés bien affligées. Le lendemain 12, nous revînmes couchera S. Germain et Leurs Majestés à Versailles, où ils menèrent Monseigneur jusque-là dedans leur carrosse, et il revint dans le sien coucher à S. Germain ;, le mesme jour, à dix et onze heures du soir, Ton fit le convoi et les funérailles de M. d'Anjou.

Le 13, M. de Joyeuse premier valet de chambre nestoyantles dents de Monseigneur, quy remuoit toujours, parlant aux ungs et aux autres je luy dis que, lorsque le Roy se faisoit nettoyer les dents, il se tenoit ferme comme ung rocher. Monseigneur repartit: — Le Roy n'est- Hpas ung rocher sur la terre ? Ce mesme jour à son lever, Madame la maréchale de la Motte, première dame d'honneur et gouvernante des Enfants de France, vint, accompagnée de toutes les femmes et nourrisses de feu Monseigneur d'Anjou, voir M. le Dauphin et luy demandant sa protection, estant dans la dernière affliction. Ses leçons à l'ordinaire, au soir la promenade ; et, après souper, la musique, où fut la Reine avec les dames.

Le 14, il continua ses bains, et à Tordinaire on le pressa pour ses leçons au point qu'entrant dans son lit on le fit habiller, et en priant Dieu, il luy prit une foiblesse ; au lieu de le remettre dans son lit, on

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le pressa de s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée, où il luy prit une foiblesse. Il tomba entre mes bras. Nous luy fismes prendre du vin. Il revint. Le voyant dans cet estât, je dis à M. de Montausier et à ceux quy estoient là, quej'allois raccommoder son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se mocquèrcnt de moy et me dirent que je ne cognoissois pas M. le Dauphin^ et que tout ce que je voyois n'estoit que pour éviter les estudes, et l'y poussèrent, et ne luy firent non plus de quartier que les autres jours. Néanmoins il se trouva mal tout le jour, et ne dormit pas bien la nuit ensuivante. Ce quy obligea M. Yallat et les autres médecins à luy faire prendre médecine le lendemain 15. 11 faut dire une vérité : c'est que je n'ai jamais vu un enfant, ny personne quy les prenne avec plus de facilité que fait Monseigneur. Toute la cour le vint visiter, et comme il faisoit beau il ne laissa pas que de sortir le soir du mesme jour.

Le 16, il prit unlavement, et toujours ces estudes ordinaires, où fut le P. Février, confesseur du Roy. Il continua assez bien ses estudes et ses exercices jusqu'au 26, qu'il commença à faire ses thèmes tout seul.

Le 29, toute la cour partit pour Versailles, où j'arrivay fort à propos pour les estudes de Monseigneur le Dauphin. Gomme M. de Montausiercontiuuoit ses rigueurs sur la personne de Monseigneur le Dauphin, le 30, estant allé manger, à mon retour. Monseigneur fut à la chaise percée et là me fit l'honneur de me dire : — Dubois, pendant vostre absence, M. de Montausier m'a dotuié ung si grand coup de férulle par le bras que je l'ai encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a plus moyen de durer.

Le samedy premier août, M(jnseigneur mouroit de soif dans sa seconde estude, l'on ne vouloit point luy donner à boire. J'en dis mes sentiments et j'en eus quelques paroles avecM. deCondom, pourtant on luy en donna. Le dimanche 2, Teslude se passa assez bien. Le lundis, nous partîmes de Versailles pour Fontainebleau tout en un jour. La place que j'eus dans un carrosse de louage me coula 8 liv. Ce jour il n'y eut point d'estudes. Monseigneur fit le voyage, dans le carrosse, avec le Roy et la Reine, et, au soir, nous conta tout ce quy s'y es toit passé.

Le mardi 4, au matin, à l'estude, M. de Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férules cruelles au point qu'il estropioit ce cherenfant. L'après-dinée fut encore pire. Pointde collation, point de promenade ; et le soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M. de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en françois,

il manqua ung mot, M. Monlansier se jeta dessus luy à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il l'assommeroit. M. de Joyeuse dit seulement : — Eh ! Monsieur de Montaiisier ! Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant fit encore la mesme faute, quy n'estoit rien. M. de Montausier se leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traina dans le grand cabinet, où il faisoil ses esludeset là luy donna cinq fërulles de toute sa force dans chacune de ses belles mains. C'estoient des cris espouvantables que faisoil ce cher enfant. M. de Montausier Tavoit tiré de force, au travers de la presse quy estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la Chesnardière me dit qu'en passant, il l'avoit heurté et qu'il luy avoit fait grand mal. Le soir, donnant le bon soir à ce cher enfant, il luy dit : Eh bien ! Monsieur, n'avez-vous pas esté bien tappé aujourd'hui ? Monseigneur luy dit : — Ouy, Monsieur. Pendant qu'il le mallrestoit sy rort,jem'estois mis à genoux, au chevet du lit, afin de tenir les choses prestes pour le coucher et pour prier Dieu, où je pleuray tout mon saoul, voyant une semblable cruauté.

Cet appartement bas de la conciergerie de Fontainebleau est funeste à ce précieux enfant. Pendant qu'il estoit petit entre les mains des femmes, j'y ai vu Lacoste, sa première femme de chambre, le deshabillant pour le coucher, le battre comme plâtre.

Pour revenir à mon sujet, M. de Crussol, gendre de M. de Montausier, quy avoit esté tesmoin de ce cruel emportement, et d'autres dirent leurs sentiments à M. de Montausier, quy ne doimit point, non plus que moy, et, le lendemain, ne vil piîrsonne, au malin ; ayant connu qu'il avait fait une ti ès-grande faute, il employa tous ceux qui le pouvoient servir, comme Messieurs de Condom, Millet, Huet, particulièrement M. de Joyeuse, quy persuadèrent sy bien ce précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire et d'en porter toute la faute sur soy : chose admirable ! J'approchai de ce cher maître quy me dit ; — Dubois, j'ay demandé à Dieu de tout mon cœur pardon desfaultes que je fis hier. Et il me montra ses mains toutes viollettes et quatre ou cinq meurtrissures au bras gauche des féruUes et des coups de poing, qu'il avoit reçus et dont il a porté les marques au bras jusques à Versailles, ung mois après. Ce quy sauva la vie à ce cher enfant, ce fut ung corps piqué de balleines, pour luy tenir la taille ferme, quy para les coups de poing de la force ei de la colère de M. de Moniausier. Ces choses se passèrent le plus doucement et le plus secrètement qu'il se pouvoil, et comme ce peiit corps délicat ne pouvoit pas supporter cet excès de coups, sans que sa santé en fût endommagée, ilfuttresté cinq ou six jours bien plus doucement que

DUBOIS DE LESTOURMIÉRES. 411

de coutume pour deux raisons : l'une pour ménager sa santé, l'autre pour empescher que Leurs Majestés ne sussent le destail de ce cruel emportement, où le hazard étoit évident. Le 5 se passa dans toutes les douceurs qu'ils purent. Le secret eut esté de luy tirer ung peu de sang, mais il n'y avoit pas moyen : c'auroit esté esclatter et découvrir toute Taffaire. Le 6, Monseigneur le Dauphin, à la fin de la messe, se trouva tout en sueur et se plaignit d'un grand mal de reins et par bonheur il luy prist ung dévoiement. Nonobstant il fallut estudier, quoiqu'on vît qu'il se trouvoit mal. On le fit souper à 5 heures, où il se trouva peu de gens : point de gentilhomme servant. Le maitre d'hôtel et le contrôleur se disputèrent du service. Il se retira de bonne heure.

Le 7, Monseigneur prit ung sirop et le soir ung lavement. II eut fort mal à l'œil gauche et ung peu au droit. Le soir, M. Félix, premier chirurgien, le fils, luy mit dans les deux yeux de l'eau de M. Vallot, et nonobstant tout cela, point de quartier pour les estudes. Sy on les eût cessées, c'auroit esté descouvrir tout le secret. Au soir, il fut à la promenade dans son carrosse vitré.

Le 8, Monseigneur continua son sirop, fit ses leçons, prit ung lavement et estant dans son lit, M. Félix lui continua de cette eau dans les yeux. Cemesme jour, le P. Février vint à la seconde estude. Le 9, Monseigneur se trouva un peu mieux après ses bacons et fut à la promenade. Le 10 et le 11, les leçons se firent à l'ordinaire et le soir la promenade. Le 12, les leçons, la chasse du lièvre avec les chiens de M. de Cellincourt : le matin le sirop, le soir l'eau dans les yeux.

Le 13 aoust 1671, jour que Ton doibt marquer pour avoir osté à Monseigneur le Dauphin les bouillons qu'il prenoit tous les matins et quy esloient sy préjudiciables à sa santé, aussy les prenoit-il avec tant de répugnance que cela est incroyable. Ce jour, après la mort de M. Vallot, premier médecin du Roy, quy ne les luy avoit jamais voulu ester, il commença à déjeuner d'ung morceau de pain et d'ung peu de vin et d'eau, et nous avons remarqué que sa santé a toujours augmenté et il a commencé à croistre et à enforcir : ce quy nous donnoit tant de joye ! Le 14, il continua encore son sirop et desjeuna de son morceau de pain et de son doigt de vin. Ses leçons : et fut courre un lièvre le soir.

Le 15, le révérend père Février, confesseur du Roy, fut au lever de Monseigneur, et à cause de la bonne feste de l'Assomption il se confessa, fit ses leçons et fut à la promenade.

Le 16, on reçut des nouvelles de la niort de M. le cardinal Antoine Barberin, grand aumônier de France et archevêque de Rheims.

4li NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV11« SIÈCLE.

M. Tabbé Letellier, son coadjuteur, lui succéda avec bien de la joie.

Le 23, il y eut différent entre Monseigneur et Monsieur do Condom quy me dit par deux fois d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu faire. Il rompit un feuillet du thème ; Monseigneur le pria de luy montrer, ce qu'il ne voulut pas faire : à peu de temps M. de Montausier arriva : M. de Condom luy ayant dit ce quy s'estoit passé: M. de Montausier luy dit: — Monsieur, vous pouvez tout; pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes œuvres. Ces paroles me percèrent le cœur et me firent ung si rude effet que je fus obligé de quitter le derrière de la chaise de ce cher enfant pour m'appuyer contre la tapisserie. Une sueur froide se répandit sur tout mon corps quy m'obligea presque de sortir, mais comme j'estois seul je n'osay, et fus fort longtemps sans pouvoir m'en remettre. Ayant vu ce quy s'estoit passé le 4, sy je n'avois entendu proférer ces paroles, elles me seroient incroyables.

Monsieur avoiteu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur. Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de lui faire, il ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férules, et encore une autre dans la leçon, et au soir deux. Et il estoit toujours gourmande et traité de fripon et de gallopin.

Le 24, Monseigneur eut un hocquet tout le jour et je fis tout mon pouvoir pour luy faire donner à boire. On lui rompit encore son thème, et il fut battu, et il ne but qu'à la fin, a force que j'en eusse prié : on me disoit qu'il avoit accoustumé d'avoir cela. On luy avoit fait espérer qu'il iroit à la courre pour la chasse du loup, et il n'eut qu'une petite promenade.

Le 25, 26, 27 et 28 toutes journées fascheuses, à toutes des férules, et les autres ne furent pas plus heureuses.

Le 29, Monseigneur allant commencer Testude du malin. M, de Montausier luy présenta deux lignes escrites en latin, et aussitost, ce cher enfant n'ayant pas eu seulement le temps de les considérer, M. de Montausier luy dit : Vous ne les expliquez pas! et lui donna devant tout le monde deux rudes férules, et puis commanda que tout le monde sortît. Monseigneur, quy cognoist son monde, vit bien qu'il n'en seroit pas quitte pour cela, et disoit tout pleurant : — Eh ! Monsieur je vous demande pardon. Tout cela ne fit rien, il luy donna encore deux épouvantables férules ; et défense de pleurer^ et ordre d'estudier. Tout le reste de la leçon fut rude; et le soir encore guerre, mais plus douce. Au soir le Roy le mena à la chasse dans sa calèche, et ils prirent ung lièvre avec les chiens de Monseigneur.

Le 30, quy estoit le dimanche, nous partismes après le coucher du

DUBOIS DE LESTOURMIERES. 413

Roy dans le carrosse de louage et n'arrivasmes le lendemain à Versailles qu'à six heures du soir.

Le premier jour de septembre, mardy, les leçons ne furent pas fort douces.

Le 2, il y eut désordre le matin à Testude, où il n'y avoit que Monsieur de Condom et M. Millet.

Le 3, Ton brouilla Monseigneur au point qu'il fit feinte de frapper Monsieur de Condom. Le soir alla mieux. Le 4, Monseigneur fit assez bien etnelessa pas que d'avoir trois férules. On luy faisoit souvent des querelles d'allemand. Le 5, jour de la naissance du Roy, quy fitgrande feste dans le parc. A médianoche. Monseigneur prit médecine.

Le 6, aux leçons, férules sempiternelles.

Le 7, les leçons à l'ordinaire, toujours battu.

Le 8 et le 9 tout de mesme. Ce dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher enfant, commençant sa dernière estude, tesmoigna quelque joie. Ils rappelèrent M. de Montausier, quy revint et lui donna trois férules, et puis partit. Tout cela me faisoit enrager.

Le 10, M. de Gentilly (1), père de Messieurs d'Arnault et de Pompone (2), piliés du Port Royal, grand janséniste, vint voir Monseigneur à Testude. Tout alloit assez bien lorsqu'il y avoit quelqu'un de considération auquel on vouioit faire paroître les belles choses.

Le 11, les leçons furent à l'ordinaire très-rudes. Le soir trois férules. L'estude estant finie et voyant que les rigueurs ne cessoient point, mon camarade de la Faye et moy ne pusmes pas nous empescher de tesmoigner nos sentiments à Monsieur de Condom, luy disant que c'estoit une chose inouïe de voir ce cher enfant battu et maltraité incessamment au point qu'il y avoit toute apparence qu'on luy estropieroit les mains. Nous n'eusmes pas grande consolation et en sortismes assez mal satisfaits.

Le 12, le 13, le 14 mesme batterie.

Le 15, il y eut trois férules ; le soir point. Il alla à la chasse avec le Roi, y tua deux faisans qu'il envoya à Madame de Montausier.

Le 16, point de férules. La Reine le vint prendre et le mena à la promenade.

Le 17, tout alla assez bien. Il y eut ung peu d'offense à la dernière leçon, et comme ils estoient de serment de ne luy rien pardonner, au

(1) D'Andilly.

(2) Qui venait d'être nommé ministre d'Etat et secrétaire ayant les affaires étrangères, en remplacement de M. de Lionne, décédé le l»r septembre précédent.

4t4 NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVII« SIÈCLE.

soir M. de Montausier, estant de retour de Paris, il luy donna dans son lit deux férules.

Le 18, la première leçon alla bien : vers le soir il eut trois ft^rules, et, voulant donner la quatrième, M. de Montausier donna sur ung coin de la table et y rompit la férule, seulement ung peu esclatée. Le lendemain Reney la raccommoda par ordre de M. de Montausier.

Le 20, M. Ménage vint voir Monseigneur à Testude ; tout alla assez bien. Au soir deux férules.

Le 21, férules le matin et le soir. La nuit, il fit un vent sy espouvantable qu'il abattit les deux murailles des deux costés de l'aile gauche en entrant. Elle esloit de haulteur d'y poser la charpente. Nous passions tous par là et y venions de passer : cela se fit entre le coucher de Monseigneur le Dauphin et celui du Roy. Grâces à Dieu, il n'y eut personne de pris là dessous.

Le 22, au matin, férules : Taprès disnée point, mais nous eusmes grand peui*.

Le 23, Testude du matin se passa assez bien. J'avois mis Bergereine (!) dans le fauteuil de la ruelle, ce que je dis à Monseigneur et qu'il ne falloit pas la regarder de peur que cela ne le diveriît de son estude et luy fit faire quelques fautes. Ce cher enfant, quy aimoit cette petite chienne au point qu'il vit qu'il ne pourroit pas se passer de la regarder, me commanda de la porter dans sa loge, quy estoit dans l'antichambre. Je cognus en cela une conduite très-grande pour son âge, quy n'estoit pas dix ans faicts. Il sortit de Testude pour venir à sa chaise percée, où il me dit que le Roy luy avoit donné force avis: me regardant dans le visage^ il me dit que tout viel que j'estois, ayant eu l'honneur de servir le défunt Roy, le Roy son père, et luy, que je verrois encore deux de ses enfants, que la Reine lui avoit dit que le Roy d'Espagne défunt et le défunt Roy aussy avoient esté mariés de bonne heure et qu'il le seroit aussy. La dernière estude fut sans faulte.

Le 24, le matin, Monseigneur fit son thème tout seul à merveille. 11 quitta pour venir à sa chaise percée : j'estois ravy de ce qu'il avoit si bien fait, je luy dis : — Monseigneur, sy vous faites si bien, on vous adorera. 11 me dit qu'on n'adoroit que Dieu et quelquefois le Roy, à cause qu'il estoit sa vivante image. Et sur ce que je luy avois donné ces louanges qu'il méritoit, mon camarade de la Faye fit ung espigramme sur moy en latin où Monseigneur y voulut aussi ajouter, me raillant, disant que je l'avois flatté. Je garde cet escrit bien chère-

1) Petite chienne donnée au Dauphin parla Reine.

DUBOIS DE LESTOURMIÈRES. 415

ment, que j'ai attaché icy (1) et prétends que mes enfants en fassent grand cas, estant sorti de l'esprit et de la main de ce grand prince. La dernière leçon fut belle comme la première. Le soir, Monseigneur fit une mascarade avec ses enfants d'honneur, ses pages et quelques autres et furent divertir le Roy et la Reine.

Le 25 au matin, M. de Montausier luy donna une très-rude férule au point que Monseigneur avoit la main enflée, douloureuse et tremblante, qu'il ne pouvoit achever ny continuer son thème. Pour me donner encore une plus rude atteinte, M. de Montausier revint à peu de temps là et s'adressant à moy, me demanda pourquoy il avoit donné ceste férule à mon cher maistre. Celle parole me pressa le cœur et je ne luy respondis rien.

Le 26, férules au matin, le soir alla mieux : et le 27, M. de Montausier partit pour Rambouillet, les leçons furent assez bien ; le 28 assez bien ; le 5^9, entrant à l'estude du matin. Monseigneur estant très-gai pour l'absence de M. de Montausier, tenoit sa petite chienne qu'il fit baiser ù Monsieur de Condom. Son chapeau tomba dans cette caresse innocente, ce que Monsieur de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait. L'estude commença passablement, la Reine vint le voir étudier. Tant qu'elle y fut, cela alla le mieux du monde. Mais estant sortie, tout alla très-mal. Ou luy fit une grande querelle d'allemand au point que Monsieur de Condom quitta l'estude et voulut sortir pour aller trouver le Roy, quy esloit au conseil. Il n'y avoit que M. Millet et moi. Monseigneur pleuroit amèrement en me disant : — Dubois, je vous prie de ne pas le laisser sortir. Je quittay le derrièie de sa chaise, et lins la porte, et dis à Monsieur de Condom : — Monsieur, vous ne sortirez pas, mais s'il vous plait de vous raccommoder avec Monseigneur, c'est la grâce que je vous demande. En effet il ne sortit pas, et reprit sa place, et acheva sa leçon sans estre satisfait. Je m'en allay manger : estant de retour, je Irouvay Monseigneur seul dans sa chambre avec M. Millet, son sous-gouverneur, quy me dit en entrant: — Monsieur Dubois, voilà un prisonniei". Jeregarday mon petit maistre et luy dis : — Voilà le plus beau prisonnier que j'aie jamais vu ! et m'ap-

0) Ingratiam Domini DUBOIS ^mî non /aw amplius adulatur.

EPIGRAMMA.

filandus adulandi cessât modus, inclyte princeps, Laus orilur meritis débita jure tuis.

Au bas de ces vers est écrit par le prince, avec plusieurs ratures et sur" charges, d'une grande écriture très-peu réglée: Dominus Dubois adulatur principi, si rex id sciret eum expelieret domo. Ludoviccs.

prochant de luy, je luy baisai la main, et me retournant vers M. Millet, je luy dis : — Monsieur, permettoz-moy d'aller quérir la petite chienne? ce qu'il m'octroya. Monseigneur se divertit avec elle. A peu de temps de là, je dis à M. Millet que la Reine estoit chez Madame et que Monseigneur avoil de coutume de l'aller voir à pareille heure. M. Millet y alla se concecter avec la Reine. De sorte que Monseigneur le Dauphin alla à la porte de la chambre de Madame ut se tint derrière une petite tapisseiie^ sans entrer dans la chambre, et entendoit ce que l'on disoit. Madame (1) se jeta à genoux devant la Reine et luy dit : — Belle maman, je vous demande pardon pour mon petit papa, il ne sera plus méchant; je vous prie de le voir. La Reine luy dit : — Ma fille, je ne saurois voir ce meschant garson là, quy ne veut point apprendre ses leçons : ne m'en parlez plus. Madame ne se rebuta point et, pour une seconde fois, se mit à genoux devant la Reine et luy dit : — Belle maman, je vous demande encore pardon pour mon petit papa, quy ne sera plus meschant, et, en cas qu'il le soit, je m'oIïVe d'estre fouettée pour luy. La Reine luy dit : — Ma fille, prenez garde à l'offre que vous me faites ; car vous paierez pour luy : eh bien je le veux bien voir à cette condition. Monseigneur le Dauphin parut et, baisant la Reine, il pleura. Sur ses larmes, chascun fit sa cour. Le soir, à son estude, il fit bien. Madame la maréchale y fut présente; et, le soir. Monseigneur fut chez la Reine, assez mortifié. 11 y fut peu. Il alla prendre congé du Roy quy lui dit : — Tellement que je veux que vous soyez honneste homme et que vous ne le voulez pas. Nous verrons de nous deux celuy quy l'emportera. Oh bien ! sy vous faites bien ce soir à votre catéchisme (qui estoit la leçon du lit qu'il faisoit tous les soirs) et demain tnatin à votre leçon, je verrai si vous vous enviendrez demain dans mon carrosse avec la Reine, ou bien s y vous irez seul dans le vostre à Saint-Germain.

Après le coucher de Monseigneur, je montay chez la Reine quy jouoit. Le Roy y vint et dit à la Reine : — Eh bien^ Madame, notre homme n'est-il pas bien mortifié? j'ay mis le voyage de demain en balance. La Reine dit : — Ouy, je l'ay trouvé tout retenu.

Le lendemain, quy estoit le dernier du quartier, l'estude du matin fut assez bonne : et Monseigneur s'en vint à Saint-Germain en carrosse avec Leurs Majestés.

(1) Elle avait quatre ans.

XYl

Madame de Staal (Mademoiselle de Launay) naquit en 1693, disent les Notices, et je crois les notices dans Terreur sur ce point. Sans chercher ici à fixer la date précise de cette naissance, toujours est-il qu'elle se rapporte aux dernières années du dix-septième siècle, et Mademoiselle de Launay était bien jeune à l'époque où mourait Madame deSévigné ; elle était aussi d'une condition bien différente. La pauvre fille n'était rien moins que richen i que marquise. Son père était un peintre, et sa mère, séparée de son mari dès avant la naissance de l'enfant, avait été trop heureuse de trouver, au couvent de Saint- Sauveur d'Evreux , un asile rendu nécessaire à la fausse position où la plaçaient cette séparation, sa jeunesse et sa modique fortune. Les grâces enfantines et la naïveté charmante du petit âge attirèrent sur sa fille l'affection de quelques-unes des dames qui vivaient retirées à ce couvent de Saint- Sauveur, dont Fabbesse était une la Rochefoucauld, sœur de l'auteur des Maximes. Dans leur solitude, ces dames se firent un plaisir de s'occuper de l'enfant, et Madame de Grieu, entre autres, la trouva si fort à son gré que lorsqu'elle fut nommée supérieure du prieuré de Saint-Louis, à Rouen,' elle

demanda à la mère de la lui confier et de lui laisser le soin de son éducation.

C'est donc à ce couvent de Saint-Louis que Madame de Staal passa toute sa jeunesse. La vivacité de son esprit, les grâces et l'amabilité de son caractère lui avaient donné un tel empire sur Madame de Grieu, qu'elle était véritablement une reine dans l'étroite enceinte des murs de Saint-Louis. Favorite de la supérieure, elle était aimée, choyée et obéie de tous. Ses moindres caprices étaientdes ordres à quoi personne ne résistait, et il ne tenait qu'à elle de se croire un personnage. Malgré la justesse de son bon sens, elle ne sut pas tout à fait éviter une telle persuasion, et il eût fallu une meilleure tête que celle d'une jeune fille pour ne pas succomber à l'enivrement de cette habitude de souveraineté. Dans une visite qu'elle était allée faire aux environs de Rouen, chez une de ses amies, elle eut un jour de migraine. Il n'en fallait pas davantage au couvent pour occuper toute la maison, depuis la prieure jusqu'aux sœurs. On se contenta d'envoyer savoir si elle n'avait besoin de rien, et ce lui fut une grande surprise de voir traiter si légèrement, dit-elle, ce que jusqu'alors elle avait vu célébrer avec tant d'appareil. L'avenir lui amena bien d'autres mécomptes. Maintes circonstances la rappelèrent plus vivement à ce pénible sentiment du peu qu'elle était et renouvelèrent douloureusement, à chaque jour de sa vie, l'amertume de cette première expérience.

Malgré toute la reconnaissance dont elle était pénétrée pour sa bienfaitrice 5 Madame de Staal eut donc lieu souvent d'accuser cette aveugle tendresse d'avoir été la cause du malheur de toute sa vie : a. Il m'est arrivé, écrit-elle, tout le contraire « de ce qu'on voit dans les romans où l'héroïne, élevée comme « une simple bergère, se trouve une illustre princesse. J'ai été « élevée, dans mon enfance, en personne de distinction, et

« par la suite je découvris que je n'étais rien et que rien dans <( le monde ne m'appartenait : c'est Jà l'origine du malheur (( de ma vie. » Nous pourrons peut-être voir aussi d'autres sources.

Mademoiselle de Launay avait en elle tout ce qui pouvait excuser la faiblesse de ceux qui l'entouraient. Il semble qu'elle possédait un charme auquel peu d'entre les personnes qui l'ont connue ont su résister. Ce n'était pas sa beauté qui exerçait un tel empire : elle ne se donne pas pour jolie ; elle avoue qu'elle était fort maladroite ; elle avait la vue très-basse, ce qui ajoutait encore à sa gaucherie naturelle. Mais à toutes les finesses d'un esprit aiguisé, elle joignait une facilité d'humeur, une simplicité de manières charmantes, et surtout une franchise et une innocence de cœur bien faites pour séduire. Cet heureux assemblage composait une fort agréable personne, dont on aime à trouver les traits représentés avec candeur, dans les jolis Mémoires qu'elle nous a laissés.

A de si aimables qualités se joignaient une docilité parfaite et une ardeur pour l'étude qu'elle mêlait à de grandes ardeurs de piété. Au temps de sa jeunesse, il fallait employer l'autorité pour lui faire prendre quelque repos, la détourner de ses exercices de dévotion et la sevrer de ses livres. Comme c'était la mode en ces temps, elle s'appliqua à la philosophie; elle étudia Descartes, et se passionna ensuite pour la recherche de la vérité et le système de Malebranche. Elle était persuadée d'y entendre quelque chose, et elle prenait un si grand plaisir à cette prétendue découverteMe la vérité, qu'elle ne pouvait rien souffrir de ce qui devait la détourner de celte étude. « Cependant, à force de penser, dit-elle, j'eus des pence sées qui m'inquiétèrent. Je craignis que la philosophie n'al- « térât la foi, que ces idéesjmétaphysiques ne fussent une nour- « riture trop forte pour un esprit peu capable encore de les

« bien digérer, et je pris, au fort de ma passion, le parti d'en

« éloigner Tobjet : ce sacrifice me coûta infiniment.... »

Auparavant, elle en avait accompli un autre du même genre et non moins pénible à un jeune esprit. Quelques pensionnaires du couvent lui avaient prêté des romans, et ces dangereuses lectures avaient fait sur elle toute l'impression qu'elles sont accoutumées de produire; elle s'y livrait avec toute l'ardeur d'une jeune imagination, lorsque, sur un avis^ qui lui fut donné, elle y renonça si complètement, qu'elle resta tout au travers d'un incident qui lui causait une grande inquiétude, et n'en voulut point voir la fin. Elle ne man-^*^ quait donc pas de force contre elle-même ; elle savait se faire violence et pouvait à l'occasion décider contre son goût et sa fantaisie.

La vie de Mademoiselle de Launay paraissait toute tracée. Elle devait rester dans l'enceinte de son couvent, y vivre dans l'obscurité et la prière, servant Dieu et le prochain. Elle n'eût point laissée alors de Mémoires ^ et nous n'aurions rien à dire d'elle aujourd'hui. Je doute qu'elle s'en fût trouvée plus mal; la Providence semblait avoir ménagé toutes choses pour lui faciliter une vie si précieuse et si relevée. Mais l'air du dix-huitième siècle n'était pas aux professions religieuses. Le petit couvent de Saint-Louis n'était pas tellement fermé au monde que les émanations n'en passassent par-dessus les murs. La position de Mademoiselle de Launay auprès de la supérieure la mettait quelquefois en relation avec les personnes . du dehors. La demoiselle, d'ailleurs, allait de temps à autre passer quelques jours à la campagne, dans les maisons de ses amies, et là elle voyait du monde de toute sorte, et parfois de jeunes cavaliers. Il n'en fallait pas davantage pour faire évaporer une vocation qui prenait naissance dans des goûts de tranquillité et d'étude, et n'était que dans la fantaisie,

sans être encore entrée dans la volonté. A une autre époque, sans aucun doute, ces goûts auraient suffi pour que notre héroïne poussât jusqu'à la profession religieuse ; elle y eût trouvé la force et la grâce nécessaires pour accomplir une si grande entreprise, embrassée avec simplicité et confiance. Il était même si naturel que les choses se passassent de la sorte, que la pensée de quitter le couvent ne lui vint que par réflexion. Dans ses ardeurs pour Tétude, elle regrettait tout le temps qui n'y était pas consacré ; pour en avoir moins à donner à sa toilette, elle s'avisa un jour de couper ses cheveux, qu'elle avait fort longs et fort beaux. Un retour de vanité les lui fit regretter ensuite. Elle sut ainsi qu'on pouvait parfois se repentir de ce qu'on avait fait, même quand il était bon et qu'on avait agi sans contrainte. Sa pensée, prenant alors le même chemin que celle du chat de la Fontaine, elle arriva à songer à la profession religieuse et à craindre de s'y engager trop à la légère.

Ce qu'elle voyait autour d'elle n'était pas, du reste, fait pour encourager une vocation qui n'avait point de très-solides fondements. L'autorité de Louis XIV et ses entreprises continuelles sur les couvents avaient changé ces lieux de paix et de silence en lieux d'agitations et de tumultes. Des procès étaient débattus à toutes les juridictions. Le peu de confiance des professes en des supérieures qui leur étaient étrangères par leur nomination comme par leurs intérêts, donnait naissance à mille désordres. Mademoiselle de Launay était mieux que personne à même de connaître les angoisses que ces luttes intestines apportent aux âmes cloîtrées, et cette connaissance était bien propre à éteindre son désir naissant. Plus tard, le souci de son avenir la fit un instant se retourner vers cette première inclination, mais elle avait trop d'honnêteté et trop ^e bon sens pour qu'un pareil motif eût de l'empire sur elle.

kSà NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1I«' SIÈCLE.

La mort de Madame de Grieu la laissa seule au monde, sans parents et sans amis. Sa mère était morte dès longtemps. Elle vint à Paris pour y chercher une condition. Elle devait avoir un peu plus de vingt ans. Son entrée dans le monde fut au moins bizarre. On avait parlé d'elle et de ses talents à la maréchale de la Ferté, qui manifesta de bonnes intentions à son égard. La pauvre Launay voulut la remercier, et comme elle n'avait point d'habit honnête pour se présenter chez elle, une pensionnaire du couvent où elle élait logée à Paris lui en prêta un pour deux ou trois heures. Madame de la Ferté était la femme du monde qui s'engouait le plus facilement. Elle trouva la jeune solliciteuse fort à son gré et, pour juger de son mérite, lui fit écrire deux lettres qui la transportèrent. Quoi qu'ait écrit Madame de Staal de tout le ridicule des scènes de cette présentation, quand on a lu les lettres et les divers écrits qu'elle a laissés, on ne trouve pas que la maréchale eût en somme un goût si bizarre : un esprit aussi fin et aussi juste dans une pauvre fille de province pouvait en effet causer quelque étonnement à une personne de la cour. Madame de la Ferté y mêlait sans doute les extravagances de son humeur. Ce ne fut pas la moindre de croire à sa protégée toutes les sciences et de s'informer, entre autres choses, si elle ne pourrait pas tirer les cartes. La maréchale était à sa toilette et se préparait à se rendre à Versailles, quand Mademoiselle de Launay lui fut présentée ; trouvant la demoiselle si fort à sa fantaisie, au lieu de la congédier, elle la fit monter dans son carrosse, toute stupéfaite et dans son habit d'emprunt, pour la conduire à Versailles. Elle la garda plusieurs jours, la conduisit partout, la vanta outre mesure, à la grande confusion et à la grande fatigue de la pauvre fille : « —Voilà, Madame, disait-elle en la présentant, cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si

grand esprit et qui sait tant de choses. Allons, Mademoiselle, parlez ; Madame, vous allez voir comme elle parle. » Et pour encourager sa protégée et la mettre en haleine, elle lui disait : « — Parlez un peu de rehgion, vous direz ensuite autre chose. » iur-'^-i - \ 1 1! i

L'esprit de Madame de Staal, si prompt à saisir le côté ridicule de toutes choses, ressentait cruellement ces humiliations. Je doute qu'elle ait jamais assez dompté son amourpropre pour pardonner à la bonne et extravagante maréchale toute sa bienveillance. Elle se voyait ainsi promenée comme un singe, écrit-elle amèrement, ou comme quelque autre animal qui fait des tours à la foire, et elle eût voulu que la terre Tengloutît plutôt que de continuer à jouer un tel personnage. Lia maréchale, cependant, dans son expansion et son bon cœur, continuait toujours, et ne visait à rien moins qu'à la faire nommer gouvernante d'une fille de la Dauphine (la duchesse de Bourgogne). Ellela fitassister au souper du Roi et la fit remarquer au duc de Bourgogne, à qui elle vanta ses mérites. Le dessein de Madame de la Ferté souffrait bien des difficultés. La principale était que la fille de la Dauphine n'était pas encore au monde ; mais on voulait attendre, et la maréchale trouvait qu'on ne pouvait faire assez de sacrifices pour assurer à la princesse à naître les soins d'une personne aussi étonnante, et qu'elle avait découverte. Elle comptait la garder auprès d'elle en attendant cette naissance. Elle savourait à l'avance tout l'honneur qui lui reviendrait de posséder une pareille merveille. Elle se délectait de tous les agréments que ses talents lui devaient procurer. Mademoiselle de Launay eût préféré tout au monde plutôt que de rester dans la compagnie de cette folle. Au secours de sa délicatesse froissée et de son orgueil humilié, elle appelait sa raison, à l'aide de laquelle elle s'est toujours piquée de se décider et de secon-

duire, et dont elle disait si joliment que a sa folie a été de vou- « loir être raisonnable ; et comme les femmes qui se sentent (( serrées dans leur corset s'imaginent être de belle taille, sa c< raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. » Cette raison donc, si incommode quelquefois, appuyait en cette circonstance du côté de tous les petits sentiments révoltés du cœur : elle représentait que Madame de la Ferté, si prompte à s'éprendre, était aussi facile à se dégoûter, et qu'entrant chez elle sur le pied d'être de la compagnie, on ne tarderait pas à être reléguée parmi les servantes. Comme il fut question en ce moment d'entrer chez la duchesse du Maine en qualité de gouvernante de sa fille, il semblait naturel qu'une raison si judicieuse acceptât cette proposition. Mais Madame de la Ferté jeta les hauts cris dès qu'on lui en ouvrit la bouche, et Mademoiselle de Launay trembla de froisser les effervescences de cet engouement au moment de sa nouveauté. Elle ne pouvait cependant se fier entièrement à la maréchale du soin de son avenir, et elle était bien résolue en outre de ne consentir jamais à vivre auprès d'elle. Elle n'eût pas le courage, toutefois, de manifester sa volonté, et n'osa même tenter de la faire agréer honnêtement : elle craignait d'encourir le reproche d'ingratitude, et elle pria Madame du Maine, de lui réserver ses bonnes grâces pour un temps plus propice. Elle espérait tout sauver en gagnant du temps ; mais chaque jour l'engageait davantage. La maréchale l'entretenait souvent des difficultés que rencontrait son projet et des moyens qu'elle prenait pour aplanir tout obstacle et arriver à la posséder chez elle. Elle s'y attachait de plus en plus et ne songeait déjà plus à la conserver pour la Dauphine ou pour toute autre, mais poursuivait uniquement le désir de tenir auprès d'elle une personne aussi accomplie. En attendant, elle la promenait partout, la menait dans ses terres, payait sa pen-

sion dans le couvent où elle avait son logement lorsque la maréchale revenait à Paris. Plus Mademoiselle de Launay prenait connaissance du caractère et de l'intérieur de sa protectrice et plus il lui paraissait nécessaire de ne pas accepter une telle condition. Elle se donnait bien de garde, dans les remercîments où elle se confondait, de rien dire qui pût l'engager. La maréchale n'avait cure de pareilles délicatesses et ne s'en apercevait même pas. Il était sans doute assez difficile de faire entendre quelque chose à cet esprit féru et si amoureux de ses extravagances qu'elle disait un jour à sa triste favorite : — Tiens, mon enfant, je ne vois que moi qui aie toujours raison. « Cette parole, dit Madame de Staal, a servi plus qu'au- (c cun précepte à m'apprendre la défiance de soi-même, et je « me la rappelle toutes les fois que je suis tentée de croire « avoir raison. »

Mademoiselle de Launay remerciait donc le ciel de tous les obstacles qui pouvaient surgir contre les projets de la maréchale. Elle n'osait les attaquer directement, et elle eût désiré que Madame de la Ferté y renonçât d'elle-même. Dans ce but, elle alla jusqu'à s'appliquer à se rendre désagréable. Huit mois se passèrent de la sorte dans cette lutte et ces hésitations. De nouvelles difficultés, il est vrai, surgissaient toujours ; Mademoiselle de Launay néanmoins se sentait chaque jour engagée davantage; et comme il arrive nécessairement, pour n'avoir pas pris son parti tout d'abord et n'avoir pas réglé sa conduite d'après une résolution; pour n'avoir pas osé combattre les petits obstacles, ni braver les chétifs inconvénients que tout projet rencontre en ce monde; pour n'avoir pas eu, enfin, le courage de s'aider elle-même et s'en être ûée aveuglément au hasard, à l'avenir, aux circonstances, elle entra dans de telles perplexités que, fatiguée, irritée, éperdue, elle voulut à toutes forces finir brusquement, quitter à

Finstant ses entraves et sortir d'embarras. Elle tomba dans un pire, et, qui plus est, mérita justement ce reproche d'ingratitude, dont le fantôme Teffrayait d'autant plus que les bontés de la maréchale pénétraient moins son cœur. Il est vrai que celle-ci les mettait à un prix que Mademoiselle de Launay ne pouvait aucunement accepter. S'appuyant donc sur un simple rapport, elle voulut croire que Madame de la Ferté renonçait à ses desseins, et elle écrivit à Madame du Maine pour réclamer ses bonnes grâces, s'il en était encore temps, se disant tout à fait dégagée désormais vis-à-vis de la maréchale. Sa lettre fut montrée à cette dernière, qui, sans rechercher d'explications, fut outrée, et ne lui pardonna que bien longtemps après. Madame de Staal reconnaît elle-même ses torts et avoue que c'est là le vilain endroit de sa vie. Cependant le léger éclat qu'avait répandu surelle la présentation singulière que lui avait procurée la maréchale était tout à fait passé, et la duchesse du Maine crut faire assez pour celle qu'elle avait d'abord songé à mettre en qualité de gouvernante auprès de sa fille, d'offrir une place parmi ses femmes de chambre. Quand la pauvre Launay sut ce qu'on lui destinait, elle devina que tout espoir de fortune était passé, et que jamais elle ne pourrait se débarrasser de l'air de la valetaille qu'elle allait respirer. Elle crut cependant ne pouvoir pas reculer, et n'avoir point d'autre parti à prendre que de se soumettre à son sort.

Elle était, il est vrai, autant que personne, peu propre à un tel service, et ce n'est pas une des pages les moins plaisantes de ses Mémoires que celle où elle raconte toutes ses maladresses. Elle admirait la patience de la duchesse à supporter toutes ses inepties, et elle passait pour stupide parmi ses compagnes. Une circonstance imprévue lui rendit un peu de lustre. Elle eut occasion d'écrire à Fontenelle une lettre que

celui-ci trouva piquante et bien tournée. Il la lut en public ; elle fut goûtée. Ce devint la nouvelle de la cour, chacun voulut en avoir une copie; elle passade main en main, et elle parvint jusqu'à la duchesse du Maine, à qui l'on apprit qu'une de ses femmes en était Fauteur; et on découvrit enfin que c'était Mademoiselle de Launay qui Pavait écrite. Elle se vit dès lors distinguée un peu de la troupe où elle était reléguée, et commença à retrouver quelque considération.

Madame du Maine tenait sa cour à Sceaux, et ses familiers s'appliquaient à inventer chaque jour de nouveaux divertissements pour satisfaire à son goût pour les plaisirs. Mademoiselle de Launay fut consultée souvent, et son esprit ingénieux ne resta pas en arrière sur ce qu'on demandait d'elle en ce point. Elle entra ainsi peu à peu dans les bonnes grâces de la duchesse, et quitta bientôt des services qui lui semblaient avilissants pour devenir sa lectrice habituelle.

Après la mort de Louis XIV, lorsque s'éleva le procès sur l'état des princes légitimes, la duchesse du Maine, que la vivacité de son esprit et l'intérêt de sa vanité avaient faite l'âme du parti, travailla avec ardeur au grand mémoire des princes. Elle voulut recueillir elle-même les exemples qui devaient venir à l'appui de leurs prétentions : elle passait la plupart des nuits à ce travail, écrasée sous le poids des immenses volumes qui couvraient son lit. La bonne Launay l'aidait dans ses recherches, feuilletait les vieilles chroniques, et ses connaissances et son jugement guidaient la princesse. Elle acquérait ainsi chaque jour des droits à sa confiance, et lorsque plus tard la duchesse, poussée par toute la fureur étroite d'un esprit féminin déchu de ses prétentions, s'engagea dans la conspiration de Cellamare, sa lectrice et son collaborateur reçut plusieurs confidences et rendit quel-

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ques services. Elle donne sur ces événements des détails bien propres à faire connaître tout le ridicule de cette entreprise et à faire juger sévèrement la folie de la princesse et l'aveuglement de sa vanité, qui se promettaient quelque vengeance et quelque satisfaction par des moyens aussi dangereux et aussi peu fondés.

Lorsque la duchesse fut arrêtée, on s'assura a,ussi de la personne de sa lectrice, et pendant que Bénédicte de Condé était conduite à Dijon, Mademoiselle de Launay fut enfermée à la Bastille. Elle y resta près de deux ans, et sut avec constance et esprit refuser de rien déclarer des secrets de sa maîtresse. Elle s'acquit ainsi beaucoup de relief, d'autant plus qu'on s'imaginait et que sa position auprès de la princesse donnait à croire qu'elle allait dans ses confidences beaucoup plus loin qu'il n'était vrai. Elle fut une des dernières à recouvrer sa liberté parmi tous ces singuliers conspirateurs dont le Régent s'était assuré. Elle se refusa toujours à signer une déclaration par laquelle elle eût reconnu les faits principaux de l'intrigue, et comme on lui disait à l'occasion de ces refus qu'elle resterait à la Bastille toute sa vie, elle répondait : — Eh bien ! c'est un établissement pour une fille comme moi, qui n'ai pas de bien. Du reste, elle assure qu'elle s'y trouvait beaucoup mieux que dans les entraves de son service habituel près de sa princesse, et qu'elle eût volontiers pour toujours sacrifié la liberté de sortir pour garder la liberté d'agir à sa fantaisie. Elle répondait aux magistrats qu'il était fort inutile de l'interroger, parce que, si elle ne savait rien, elle ne pouvait rien dire, et que si on lui avait confié quelque chose, elle le dirait encore moins. Enfin, sur un ordre exprès de la duchesse du Maine, elle fit une manière de déclaration où elle se donna encore le malin plaisir de ne dire que les choses qu'on ne se souciait point de savoir. On se contenta de cette apparence de soumission, et

on fut fort aise de se débarrasser d'elle. Madame du Maine raccueillit avec reconnaissance, et désormais la tira un peu de Fhumiliation où elle avait été, lui donnant un appartement et la mettant autant que possible sur le pied de la compagnie : mais son orgueil subissait encore bien des dégoûts qu'elle ressentait amèrement.

La gloire qu'elle s'était acquise et le renom que sa conduite dans cette intrigue de Cellamare lui avait donné, attirèrent de nouveau sur elle les bonnes grâces de Madame de laFerté; entrant, pour cette fois,assez justement, ce semble, dans les douleurs de cet esprit froissé, la bonne maréchale essaya de lui assurer un peu de liberté, en la retirant de chez Madame du Maine et en la mariant. Madame Dacier venait de mourir : on pensa que Mademoiselle de Launay était assez savante pour la remplacer. M. Dacier accueillit vivement cette pensée et voulait assurer tout son bien à sa compagne. On en parla à Madame du Maine, mais elle s'opposa à ce projet : elle s'appliqua à faire voir à sa lectrice tous les inconvénients qui en pouvaient résulter, lui représenta les infirmités du bonhomme, l'assura que c'était bien son intention de s'occuper de son avenir, mais qu elle ne pouvait consentira une union qui la séparerait d'une compagnie aussi agréable et aussi nécessaire. Voilà donc encore la pauvre Launay dans de grandes perplexités, craignant de froisser la duchesse et hésitant à se résigner de devenir garde-malade d'un vieillard. Pendant qu'elle hésitait, le bonhomme mourut, lui laissant le regret de n'avoir pas profité de « cette occasion de s'assurer quelque bien avec l'indépendance. » Je sais gré à Madame de Staal de n'avoir pas cherché à dissimuler ses sentiments à cet égard, et de n'avoir pas hésité à avouer de quelle nature furent ses regrets. Si le sacrement avait donné sa sanction à ce projet, elle avait le cœur assez bien fait pour éprouver, en

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présence de cette mort, d'autres sentiments que ceux du dommage causé à sa fortune.

Nous ne suivrons pas l'histoire de Madame de Staal dans toutes ses phases ; mais quelque chose manquerait à la connaissance de ce personnage si nous ne racontions pas les circonstances de son mariage. La duchesse du Maine s'en préoccupa donc comme elle avait promis. Mademoiselle de Launay commençait à être de cet âge où elle devait trouver moins agréable d'invoquer si souvent la raison. Sans fortune et sans position, sans agréments autres que ceux de son esprit et de ses connaissances, il était assez difficile de la pourvoir honorablement, surtout avec les obstacles qu'apportait encore Madame du Maine, qui voulait la marier de façon à ce qu'elle ne s'éloignât pas de sa personne. On voulait cependant lui trouver un homme de qualité qui la mît tout à fait hors de son premier état et au niveau de toutes les dames de la petite cour de Sceaux. On découvrit parmi les gardes suisses, que commandait M. du Maine, un officier, homme de condition, et déjà veuf. Il vivait à la campagne, à deux lieues de Paris, avec ses deux filles, dans une petite terre remplie de trour peaux de vaches et de moutons. ,i

c( Je me représentai, dit Madame de Staal, un tableau de la vie champêtre dont le contraste avec la mienne relevait chaque objet et m'en faisait admirer les grâces douces et naïves. Je prenais alors du lait et rien ne me parut plus satisfaisant que d'avoir des vaches sous la main. L'orgueil des hommes prend soin de leur dérober les chétives circonstances qui ont aidé à les déterminer dans les questions les plus importantes, et ce n'est que par une recherche exacte et difficile qu'on les retrouve. Me voilà donc toute passionnée pour le nouveau genre de vie que je croyais mener. » Elle vit l'homme, les filles et la maison: la passion ne baissa pas :

(( Le lieu, le repas, la compagnie, tout rappelait l'âge d'or. Je trouvai une maison gaie et propre par la blancheur des murailles. Il lui seyait de n'être point meublée La volatile de la basse-cour, la chair des troupeaux, les fruits du verger couvrirent la table. Nos jeunes hôtesses, comme au temps où l'on révérait Jupiter hospitalier, préparèrent une partie des mets, nous régalèrent de gâteaux et fromages servis par leurs mains. Je considérai avec plaisir cette façon de vivre, si conforme à la nature, qui nous est devenue étrangère, et je crus qu'elle me conviendrait. Je fus aussi contente du maître de la maison, de son maintien, d'une certaine politesse non étudiée qui part du cœur et annonce un caractère doux et bienfaisant. En effet, c'est le sien... Quand je fus montée en carrosse, il mit à mes pieds un petit agneau, le plus gras de son troupeau, qu'il me pria d'emmener avec moi. Cette galanterie pastorale me sembla parfaitement assortie à tout le reste. »

C'était encore la mode des bergeries, un peu différentes de celles de VAstrée, mais tout aussi romanesques. Madame de Sévigné, qui ne se piquait point d'être raisonnable et qui se souvenait si agréablement des bergers du Lignon, ne les appelait pas à ses conseils. Mademoiselle de Launay cependant n'oublia point tout à fait, dans cette circonstance, son incommode raison. Il fut convenu que l'union projetée n'aurait lieu que lorsque M. de Staal aurait été nommé commandant de sa compagnie. M. le duc du Maine fit des difficultés à la proposition que lui en porta la duchesse, et l'affaire tira en longueur. Pendant ce temps. Mademoiselle de Launay découvrit que le bien qu'on croyait à M. de Staal appartenait à ses filles, et qu'il ne lui pouvait procurer d'autre avantage que celui de lui faire épouser un homme de qualité, « chose à la vérité utile, dit-elle, par rapport à ma situation, mais qui m'était

d'ailleurs assez indifférente. )) L'affaire lui parut dès lors médiocrement bonne , et comme les distractions en avaient écarté le souvenir, elle commença de souhaiter qu'on l'oubliât tout à fait ; « car, dit-elle, chemin faisant, je vieillissais « toujours, et le projet de me marier devenait de plus en « plus ridicule. » Elle avait en effet déjà largement dépassé la quarantaine. Lorsqu'au retour d'un voyage d'Anet, le duc du Maine lui annonça qu'il venait de nommer M. de Staal commandant, cette nouvelle la confondit. Elle aperçut en un instant tous les inconvénients qui s'étaient dérobés à sa vue. Elle s'étonna de son aveuglement, elle sentit qu'il lui était impossible de reculer désormais. Elle mesura l'abîme où elle était tombée et entra dans une sorte de désespoir. L'agitation de son esprit la rendit malade. Elle espéra mourir; mais, ditelle amèrement quelque part, on ne meurt jamais à propos. Elle guérit, et il lui fallut subir le joug qu'elle s'était laissé imposer. Comme si tout devait contribuer à rendre lugubre cette union, le jour même de son mariage elle reçut les derniers adieux d'une de ses amies mourante. Genevillers lui parut bien triste. Les belles filles, si hospitalières autrefois, se montrèrent aujourd'hui revêches et maussades. Le déconcertement^ dit-elle, se répandit dans la maison, et la nouvelle épousée fut trouvée dans sa chambre toute en larmes. Sa désolation renfermait confusément différents objets, et elle fut longtemps à se remettre de cette première impression, Son mari cependant était un honnête homme, et assez boni pour pouvoir être choisi par des motifs meilleurs que ceu] qui avaient inspiré sa femme. Elle vante son calme inaltérable, la parfaite égalité de son humeur, la justesse de ses idées, et toujours frappée de sa vision de raison, elle admire que ce fut un « homme que la nature avait placé où la raison ne saurait atteindre. » Mademoiselle de Launay, devenue Ma-I

dame de Slaal, pouvait désormais s'asseoir à la table de la princesse, prendre place dans son carrosse, enfin de droit, et non plus par simple tolérance, avoir part à tous les agréments des dames de la compagnie. Elle reconnut cependant bientôt qu elle n'avait pas si complètement dépouillé son ancien personnage qu'on ne Taperçût encore de temps en temps sous les ajustements de la femme de qualité. Elle trouva ainsi de nouvelles occasions d'humiliation dont sa raison ne la consolait pas du tout ; ce qui irrita surtout son humeur, c'est qu'elle découvrit que son nouveau rang ne l'affranchissait en rien de l'espèce de servitude où elle avait toujours vécu depuis qu'elle était chez Madame du Maine. L'amour de la liberté avait toujours été sa passion dominante ; elle avait espéré qu'une fois mariée, les devoirs de son nouvel état lui donneraient l'occasion de satisfaire à ses goûts et de fuir des obligations qui lui étaient pénibles à porter. Madame du Maine s'était en effet engagée maintes fois avant le mariage à lui laisser cette facilité qui semblait si naturelle, de passer une partie de son temps auprès de son mari. Mais, dès la première parole qui en fut prononcée, la petite princesse impérieuse et fantasque s'indigna qu'on eût osé seulement penser à une pareille proposition, se répandit en reproches contre l'ingratitude, ne voulut en aucune manière entendre parler des conventions faites auparavant, nia tout et refusa très-nettement. La pauvre Launay vit bien qu'elle n'avait fait que resserrer sa chaîne. Cette indépendance qui lui était si chère lui échappait encore. Elle ne sut jamais la conquérir. Elle en accuse les circonstances. Ne peut-on pas en accuser aussi la faiblesse de son caractère, qui ne sut point dominer les événements ?

Nous avons plusieurs fois nommé Madame de Sévigné. Il est inutile de la mettre en parallèle avec Madame de Staal.

On voit, par Tanalyse que nous avons faite, la différence des événements qu'on peut trouver dans les écrits de l'une et de l'autre. Il ne faut pas rapprocher la cour du grand Roi de celle de son bâtard, ni opposer à la condition brillante et recherchée de la chère marquise la position humble et servile de la pauvre femme de chambre de Madame du Maine. Il y a une autre différence plus frappante encore : Madame de Staal, avec tout son esprit, malgré tout son jugement et toute sa grâce, est une femme de lettres. C'est une espèce que le grand siècle n'a pas connue; car, on nous permettra de ne pas ranger Madame de La Fayette dans cette catégorie. Nous ne voulons pas non plus comparer Madame de Staal à ces nombreuses pécores qui, de nos jours, se dressent sur leurs plumes et se croient des héroïnes, parce qu'elles racontent des turpitudes ; mais il faut reconnaître qu'elle a tous ceux de leurs instincts qui peuvent se concilier avec l'honnêteté et le bon sens. Elle fait des vers et y prétend. Elle a quelque science, et Baron, piqué contre elle, lui annonce en raillant qu'il va jouer les Femmes savantes. Sa société est de beaux esprits. Chaulieu, Vertot, Fontenelle lui rendent leurs hommages. Elle compose des ballets et des comédies pour le théâtre de Sceaux. Dans sa jeunesse, elle écrivait de petits romans, des nouvelles où elle mettait en scène sa vie et ses sentiments. Enfin, ce qui est le caractère distinctif des femmes de lettres, elle a des amoureux et ne peut s'en taire. L asimilitude n'ira pas plus loin ; car il eût peut-être été fâcheux que Madame de Staal n'eût pas parlé. Son silence sur ce point aurait enlevé à ses Mémoiras bon nombre de pages des mieux pensées et des mieux écrites. Il est inconcevable, en effet, combien cette femme douée, comme nous avons vu, d'assez peu de résolution et de jugement quand il s'agissait de sa conduite, avait de tact, de discerne-

ment et de convenance quand il fallait écrire. Elle sait ce qu'elle veut dire, et elle le dit prestement et comme il faut, d'une façon vive, sensée et pleine de charmes. Sans doute, elle portait les mêmes qualités dans sa conversation, et c'est cet agrément qui la faisait rechercher malgré son peu d'éclat. Ce qu'elle dit de ses amoureux n'outragera donc point la décence et ne laissera pas d'être aimable. On y trouve plus d'une bonne leçon, et cette agréable lecture a sa moralité .

Le bon sens de Madame de Staal l'empêcha toujours de considérer l'effervescence des passions comme le principal événement et le seul but de la vie. Elle en parle, au]contraire, comme de faiblesses assez ridicules pour la plupart ; et dans la simplicité de son récit, elle expose avec vérité toute la folie de ces petites illusions, qui n'ont, en somme, de dangereux que le danger qu'on y veut bien mettre, et qu'un peu de réflexion suffit toujours à dissiper.

Elle raconte qu'étant allée passer quelque temps à la campagne, chez une de ses amies du couvent de Saint-Louis, il vint un jeune homme faire visite dans la maison. Il joua une partie d'hombre : « Lorsqu'il fut parti, disent les Mémoires^ « je m'aperçus que je désirais qu'il revînt, j'en cherchai la « raison : je me dis que c'était un homme d'esprit et de « bonne compagnie, qu'on devait souhaiter dans un lieu si « solitaire ; et puis, examinant sur quoi j'avais fondé l'opinion « de son esprit, et recherchant curieusement ce que je lui « avais ouï dire, je ne trouvai que gano^ trois matadors et « sans prendre ; il ne lui resta qu'un son de voix agréable, « qu'effectivement il avait, et un peu plus l'air du monde « qu'aux gens que je voyais ordinairement. »

Elle ne se tira pas toujours aussi spirituellement et aussi sensément d'affaire. Mais il y a du profit à suivre toute l'histoire de ses illusions : elle y expose avec beaucoup de grâce toute la

honte et surtout tout le ridicule de ses petites aventures. Son voyage au milieu des boues du pays d'Auge, lorsqu'elle voulut faire quatre ou cinq lieues pour obéir à sa fantaisie, et dans l'espérance de rencontrer le chevalier de Silly, est un récit fort plaisant ; mais sa grande passion, celle qui fut connue dans le monde et qui est restée célèbre, est celle qu'elle éprouva pour le chevalier du Ménil. Les circonstances avaient beaucoup prêté à la faire naître et croître. Elle avait trouvé le chevalier à la Bastille : ils y étaient logés dans le même quartier. Sans s'être jamais vus, ils lièrent une correspondance fort active, qui était un délassement dans leur solitude et un jeu d'esprit. Il n'est pas de si dure prison qui, à la longue, ne s'adoucisse : les aimables complices de Cellamare, mis d'abord au secret, parvinrent bientôt à se voir et à se faire compagnie une partie delà journée. Mademoiselle de Launay et le chevalier du Ménil firent comme les autres, et continuèrent ainsi à visage découvert la connaissance qu'avait ébauchée leur commerce épistolaire. On échangea des paroles, peut-être même des serments, que l'air de la liberté rompit et fît évanouir, mais dont Mademoiselle de Launay garda de grands ressentiments. Cela n'empêcha pas, du reste, que, dans quelques autres circonstances, elle n'eût encore des combats à soutenir. J'en suis fâché, ce Je sais qu'une héroïne ne doit « avoir qu'un goût, qu'il doit être pour quelqu'un de parfait c( et ne jamais finir; mais le vrai est comme il peut, et n'a de (( mérite que d'être ce qu'il est. »

Une remarque à faire, c'est que plus elle était jeune, plus elle avait de facilité à dompter ces petits mouvements du cœur, ces petites fantaisies de l'imagination qui, à diverses rencontres, lui faisaient ainsi trouver quelques attraits dans la compagnie de certains personnages. Quand elle avance en âge, quand sa raison doit être plus forte et qu'elle se targue

davantage de se conduire par ses lois, elle ne sait plus prendre son parti gaiement et gaillardement comme autrefois, à l'occasion du charmant joueur d'hombre. Elle est livrée aux inquiétudes, aux larmes, aux angoisses. Sa faiblesse est augmentée. C'est que la raison, si subtile et si forte qu'elle soit, ne suffit pas à diriger notre conduite. Quand Mademoiselle de Launay déjouait si malignement les fantaisies de son imagination à l'occasion de ce pauvre joueur d'hombre, elle n'était pas loin du temps où elle quittait Malebranche et rejetait les romans. Savoir se vaincre dans les petites choses est une condition essentielle pour juger et agir sainement dans les occasions importantes; mais la raison humaine ne veut traiter que du grand. Elle ne peut s'abaisser à considérer ou régler toutes sortes de petits détails et de petits mouvements, qui lui paraissent indifférents ou ridicules, et qui sont néanmoins tout l'homme. C'est pour cela qu'elle est frivole et qu'on l'invoque vainement. Madame de Staal, malgré les excellentes et rares qualités de son esprit, ne peut donc pas plus qu'un autre tirer de cette raison un peu de force ou un peu de courage, une règle quelconque et un motif d'action. Elle avait oublié, en vieillissant, la ferveur de ses premières années. La vanité de l'esprit dont elle prétend n'avoir jamais été piquée, l'avait séduite, et surtout, on l'a vu, la vanité de la raison la possédait : malgré le peu de secours qu'elle y puisait, elle en resta toujours amoureuse et ne sut pas retrouver l'appui de sa première jeunesse, cette exacte pratique de la religion qui lui avait fait naguère passer des années si sages et si tranquilles. Comme on dit que l'éloquence du Gracque avait besoin pour se soutenir d'être conduite et modérée par unjoueur de flûte, la raison humaine, pour rester toujours lucide et sensée, doit écouter attentivement cette loi supérieure, ce guide fidèle que Dieu a donné aux hommes.

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C'est là, entre Madame de Staal et Madame de Sévigné, une différence plus essentielle que celle de la fortune et de la naissance. Madame de Sévigné, en effet, si légère quand elle tient la plume, et dont le ton badin court sur toutes choses, n'a point eu de ces faiblesses, et dans toute sa règle de conduite elle a montré une raison autrement forte et autrement sage, mais aussi plus fidèle et plus soumise. Ses épreuves, il est vrai, furent peut-être moins difficiles que celles de la bonne de Launay ; cependant, elle fut loin d'en être tout à fait exempte, et si sa correspondance fait connaître une vie calme et digne d'envie, c'est que Marie de Rabutin avait su, comme tout autre, la conquérir à force de vertus et de sagesse.

Nous ne voulons pas dire que Madame de Staal fût devenue philosophe, et il nous semble qu'elle remplit toujours les devoirs essentiels de la religion, mais la piété n'était plus son souci, ni sa règle, ni son but. Le tourbillon des vanités l'avait enveloppée. Elle conserva cependant une droiture de cœur et une rectitude de jugement bien précieuses dont tous ses écrits ont gardé une vive empreinte. Fontenelle disait de ses Mémoires: « Cela est écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valait pas la peine d'être écrit. » Nous croyons que les ouvrages de sens et de goût ne sont pas si nombreux, même en France, pour qu'on puisse en sacrifier un aussi parfait avec tant de facilité. Nous n'hésitons pas à ranger les jolis Mémoires de Madame de Staal parmi ces livres rares d'une littérature saine et délicate, d'une moralité suffisante qui, sans aucun danger et souvent avec de grands avantages, peuvent être mis entre les mains de tout le monde. Nous les avons assez cités pour n'avoir rien à ajouter sur le gracieux talent de l'écrivain. On a pu apprécier le sens exquis qui le distingue et sa manière juste, fine et simple

à la fois de dire toutes choses. Son éducation retirée, qui n'avait pu entretenir la vocation religieuse, semble au moins avoir conservé à son esprit cette solidité et cette grâce qui n'ont appartenu jusqu'à présent qu'au dix-septième siècle, dont, avec Saint-Simon, Madame de Staal continue, jusqu'au milieu du dix-huitième, les allures et les bonnes traditions. Ce n'est pas en vain qu'une la Rochefoucauld a veillé sur son berceau. Elle paraît avoir hérité de toute la finesse du ton et de la vivacité du trait, qui ont distingué le petit cercle illustre et choisi entre tous les beaux esprits du règne de Louis XIV, dont le dernier et le plus aimable représentant mourait en Provence, quand la petite Launay, recueillie par charité, étudiait obscurément dans un couvent de Normandie. Seulement, la position inférieure, dépendante, humiliée, que son orgueil supportait si amèrement donne en plus d'une circonstance à la verve railleuse de Madame de Staal une excitation et un acharnement que Mesdames de Lafayette et de Sévigné n'ont point connus. Ce n'est plus leur plaisanterie innocente qui ne s'attaque qu'aux ridicules. Madame de Staal mord et pénètre : et par une sorte d'instinct féminin, elle s'attaque de préférence aux femmes [et elle déploie surtout contre elles la vigueur de sa verve.

Il n'est pas besoin de dire qu'elle trouve souvent occasion de l'exercer. Ses Mémoires en pourraient donner plus d'un exemple, et ses lettres abondent en traits satiriques. Il en est plusieurs sur Voltaire et Madame du Châtelet, où ces deux héros sont traités avec peu de respect. Il s'agissait de la représentation d'une de ses comédies, que Voltaire et son amie étaient venus préparer et donner à Sceaux.

« Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient d'abord annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une

odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est, des lits, qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celuici, et déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de Tennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait : il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut dans les matelas ; ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat. »

Elle dit quelques jours après : « Nos revenants ne se montrent point de jour : ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui : l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer, ni se promener. Ce sont bien des nonvaleurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. »

Elle revient quelques jours après sur le compte de Madame du Châtelet : « Madame du Châtelet est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi ; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit; mais le jour, au fort de son travail, cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses Principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année ; sans quoi ils pourraient s'échapper et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul.

Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller rigoureusement à leur garde. Elle préfère le Ijon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants qui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée. »

Après leur départ elle revient encore sur eux : c( On vous garde un bon appartement ; c'est celui dont Madame du Châtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis, car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux ; et cette belle ordonnance ne Fa pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'État, et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difficile à mettre au

net Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre

pages, de plus un billet dans le même paquet qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles et perdu le prologue. 11 m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la Tposie, parce qu'on le copierait, de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor. »

Cette simplicité et cette candeur apparente prêtent une grande force à la raillerie, et elle emporte d'autant plus vigoureusement la pièce. Il est douteux que Voltaire et son

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amie se fussent trouvés satisfaits d'être habillés de la

sorte.

Madame de Staal mourut à Paris en 1750. Ses Mémoires ne vont pas au delà de son mariage, et ses lettres témoignent qu'ils étaient achevés en 1741. Ils n'ont été publiés que six ans après la mort de l'auteur. On a encore d'elle deux des comédies qu'elle avait composées pour le théâtre de Sceaux. Toutes ses œuvres ont été imprimées séparément, et quelquesunes à diverses reprises. L'éditeur Renouard les a réunies et publiées en deux volumes (1821).

XYll

Pendant plus de dix siècles, la langue latine a été en France une langue vivante. On signale cependant, dès le temps des petits-fils de Charlemagne, les traces des idiomes vulgaires qui ont contribué à former le français, et dont l'usage populaire peut même être reporté plus haut. Mais ces idiomes, en se développant, en se poliçant, en prenant de siècle en siècle une place plus grande et plus importante, n'ôtaient pas à la langue latine la racine et la sève dont toute langue a besoin pour vivre. Pendant le moyen âge, on peut dire que le latin a été la langue européenne. Langue littéraire, langue officielle, langue surtout ecclésiastique, elle subissait les modifications de toute langue vivante. Le génie des peuples modernes, qui est le génie chrétien, avait transformé la langue antique : il avait accommodé à ses besoins, brisé, coupé, assoupli la période cicéronienne. Il lui avait donné une rapidité, une clarté, une légèreté que la langue antique n'a jamais connues. C'est la même langue; un génie nouveau l'anime et la contraint de servir à des besoins nouveaux. Elle subit toutes sortes de phases. Tombée dans la barbarie aux origines de la monarchie française, elle se relève à mesure que, grâce à l'Église catholique, la civilisation

et la police s* étendent dans le royaume. Les lettrés, sans doute, cultivent Tantiquité, ils en connaissent les historiens, les orateurs, même les poètes ; mais s'ils leur empruntent les règles de la grammaire, ils ne s'inquiètent pas de copier servilement leurs formes de langage : ils suivent une inspiration personnelle, ils créent des tournures, et la grande raison de leur indépendance est qu'ils se servent d'une langue nécessaire. Les idiomes modernes, multipliés à l'infini, sans règle et sans fixité, ayant des racines communes, mais différents de désinences et de prononciation, ne pouvaient à cette époque suffire aux communications de l'esprit humain. Toute science avait besoin d'une autre langue. Tous les intérêts élevés étaient concentrés dans l'Eglise. Rien de ce qui atteint ses enfants n'est étranger à une mère ; elle fait son affaire de tout ce qui les touche, de tout ce qu'ils peuvent lui avouer. Les écrivains du moyen âge, en se servant de la langue latine selon les besoins de leurs contemporains , pour la gloire de Jésus-Christ et le triomphe de son Église, ne cherchaient pas à faire de la littérature, ils disaient ce qu'ils avaient à dire pour établir et défendre la saine doctrine, pour confondre l'hérésie, pour édifier les fidèles; à cause de cela, la langue dont ils se servaient était animée, colorée, souple, avec une franchise et une indépendance d'allures qui lui étaient propres; c'était une langue vraiment vivante et féconde, qui a laissé des monuments nombreux et durables.

A mesure que le moyen âge s'écoule, les idiomes vulgaires de France se policent, ils se fixent, ils deviennent une langue; cette langue a une littérature, elle ne se contente plus de ces chants et de ces récits que chaque province et chaque trouvère modifiaient en son patois, elle a des monuments ordonnés dans un langage qui ne fléchit pas selon le caprice des

auditeurs et des copistes. Le champenois, le picard, le berrichon, le normand font place au français. Les rois rendent leurs ordonnances dans ce noble langage, désormais compris à peu près dans tout le royaume. Les esprits fins, curieux, distingués, s'appliquent à le polir et à l'illustrer encore. Les théologiens mêmes peuvent l'employer ; et en cessant d'être une langue nécessaire, le latin cesse aussitôt d'être une langue vivante. L'Église le conserve pour elle-même et aussi comme un moyen de communication entre tous ses enfants; mais elle ne peut, avec son aide, entrer en communication directe avec eux : c'est une langue savante, c'est-à-dire une langue morte.

Ce phénomène de la mort de la langue latine s'accomplit en France au seizième siècle, précisément au moment qu'on est convenu d'appeler la Renaissance. Excepté dans les actes de l'Église la culture de la langue latine n'est plus de ce moment, en France, qu'une préoccupation littéraire. Il ne faut pas nier l'importance de cette culture. Pour ma part, je la crois indispensable à la perpétuité des lettres, au développement même de l'intelligence humaine ; mais les résultats immédiats n'en sont plus nécessaires ; les mouvements du corps, dans les exercices gymnastiques, servent au développement des forces, mais n'ont pas l'utilité directe du mouvement que se donne un homme qui marche pour se rendre d'un point à un autre. Plus on s'éloigne du moyen âge, plus on avance dans les temps modernes, et plus le latin perd de sa sève ; les efforts des savants à le ranimer et à lui rendre du lustre épuisent au contraire et détruisent ses principes de vie. Le goût de l'antiquité qui éclate au seizième siècle bannit promptement toutes les formes modernes, qui s'étaient introduites dans la langue de Cicéron ; et le latin moderne se réduisit à être un pastiche plus ou moins réussi.

Au seizième siècle, parmi les hommes qui s'appliquent à ces exercices littéraires, on en trouve encore de haut placés, qui ont dans Tesprit autre chose que le souci de la belle latinité et qui veulent employer les pastiches qu'ils exécutent à émettre des pensées, à répandre des doctrines, à enregistrer des faits ou à défendre des intérêts; ils cherchent à employer utilement leur science et leur talent.

Au dix-septième siècle, il semble qu'il n'en est déjà plus ainsi. La mort gagne, la latinité n'est plus qu'un jeu. Elle jette encore un certain éclat, elle a de nombreux adhérents ; je ne me chargerai pas de dresser la liste des poètes latins de cette époque. Il y en a qui dépensent à cet exercice du talent une certaine verve, et leurs vers peuvent se lire avec agrément; mais évidemment les poètes eux- mêmes ne regardent leurs œuvres que comme des badinages. Sans doute chacun d'eux apportait à ces badinages son amour-propre et sa passion. L'homme mêle à tout ces deux sentiments, et ils ne sont pas médiocres chez les poêles. Néanmoins si ces poètes latins du dix-septième siècle avaient eu la conscience de faire autre chose que des jeux, ils ne se seraient pas permis d'exprimer tant de pensées et d'images contraires aux vrais sentiments que témoignent leurs pratiques et leurs mœurs. La plupart d'entre eux appartiennent aux ordres religieux. La Compagnie de Jésus en compte un grand nombre. Il ne faut pas s'étonner que plusieurs de ces religieux, chargés de l'éducation de la jeunesse, en commerce journalier avec l'antiquité, dont ils commentaient et expliquaient les chefs-d'œuvre à leurs élèves, obligés souvent par les exigences de cette éducation classique, si soignée et si complète alors, de recourir à ce qu'ils appelaient leur Muse, se soient arrêtés à ces exercices, y aient pris goût et y aient apporté même quelque feu. Le feu n'est-il pas nécessaire à la poésie?

Le plus illustre des poëtes latins du dix-septième siècle avait été élevé au collège des Jésuites, à Paris, et avait même débuté sous les auspices de ses maîtres, mais il n'appartenait pas à la Compagnie de Jésus. Nous voulons parler de Santeul. Son nom est connu; mais on se partage d'une façon bizarre la connaissance de la vie et des œuvres de ce poète. Ceux qui lisent en France les poésies de Santeul ne savent presque rien de sa vie. Ceux qui connaissent sa vie ne connaissent presque rien de ses travaux. La vie et les œuvres de Santeul ont été l'objet d'un travail curieux et approfondi dans les Annales de Philosophie chrétienne. Les recherches deM.Bonnetty jettent une grande lumière sur tout le groupe nombreux des poëtes latins du dix-septième siècle. Sans souscrire à tous les jugements du savant directeur des Annales y nous profiterons de son travail pour tirer quelques conclusions à notre usage.

Pour apprécier le talent de Santeul, il faut, je crois, se rendre compte du caractère du poëte; son génie emprunte beaucoup à ses mœurs. Santeul était ce qu'on peut appeler un extravagant. Dès ses débuts on le voit sur ce pied dans la société du dix-septième siècle. Peu doué du côté extérieur de la nature, d'un visage au moins bizarre et d'une physionomie animée, expressive et même grimaçante, Santeul était en outre d'une impétuosité de mouvements et d'une brusquerie d'allures qui dégénéraient en contorsions. Au lieu de modérer ses défauts et de régler ses habitudes, comme il eût convenu à un homme de bonne naissance, il se plut à exagérer en lui tout ce qui touchait au ridicule. Il affectait des boutades, il aimait à faire rire, et ne se défendait pas de la farce. Bon homme au fond et attaché à ses devoirs, il n'hésitait pas à dire des choses qui auraient pu donner de lui la plus triste opinion. Comme on lui parlait de la beauté de diverses villes de France,

il répondait que la plus belle était celle qui était la plus éloignée du clocher de Saint-Victor, dont il était chanoine. Le tour de la conversation amenait ce trait d'une façon plaisante et inattendue, il n'avait pu résister à le produire. Cependant Santeul aimait sa collégiale et n'a jamais voulu la quitter, bien qu'on lui eût offert souvent des bénéfices avantageux. Levé tous les jours à quatre heures du malin, quoiqu'il ne se couchât jamais avant dix heures, passant sa malinée à travailler à ses hymnes et à ses poésies, Santeul, qui n'a jamais été promu au sacerdoce, assistait régulièrement aux offices canoniaux de Saint-Victor. Cette abbaye était assez relâchée ; l'abbé de la Trappe la trouvait fort loin de son ancienne discipline. Cependant elle obligeait ses membres à certains devoirs. Santeul s'y astreignait. Il profitait aussi des libertés tolérées par un long usage, et sans aucun doute étrangères à la règle primitive. Après la messe et les heures, il sortait le plus souvent et allait dîner en ville. Les Anas et ses poëmes sembleraient le poser, dans le monde d'alors, comme une manière d'ivrogne. 11 se pourrait qu'il y eût beaucoup à rabattre de ce jugement, et toute cette célébration de Bacchus pourrait être une plaisanterie ou une poésie. Il y a une lettre adressée à Santeul, où Fénelon entre dans cette imagination et en sourit; assurément il n'eût pas eu cette condescendance vis-à-vis d'un véritable ivrogne. c( Il aimait le vin et la bonne chère, mais sans débauche, » dit Saint-Simon. La considération que Bossuet et Bourdaloue, par exemple, lui témoignèrent plusieurs fois, confirment ce jugement favorable. Je le crois également fondé à propos dePamour du jeu et de l'amour de l'argent attribués au poëte. Comment croire à des vers latins? Comment croire à des moisà^ anas, quand surtout ces mots sont attribués à un homme qui s'est posé dans le monde sur le pied de plaisant et que sa physionomie et son humeur amènent à être extravagant et grotesque ?

Il aimait à répéter et à faire croire qu'il composait ses vers de la manière la plus singulière et la moins conforme aux sujets qu'il traitait. 11 assurait a avoir composé une de ses hymnes en revenant de Saint-Denis, juché sur une charrette entièrement chargée de foin. » Ce sont les historiens qui parlent ainsi. Arrivé à la porte Saint-Denis, on l'avertit de baisser la tête, mais absorbé dans sa méditation poétique, il n'entendit pas, se frappa la tête et se blessa ; il ajoutait que l'architecte était un ignorant d'avoir fait une porte si basse. La porte Saint-Denis subsiste ; il suffit d'aller la voir pour être convaincu qu'il y a là purement un conte, dont on ne sent même point le sel. L'histoire d'Arlequin dansant avec Santeul peut-elle être véritable ? Il faut insister sur ces exagérations ; il serait impossible que l'Église gallicane, même dans ses plus mauvais jours, eût confié le soin de composer les hymnes de ses offices au personnage que dépeignent les historiens de Santeul. Il a bien assez de défauts, et le choix est en lui-même assez triste ; qu'a-t-on besoin d'y mettre tant d'ornements?

La gravité manquait à notre poëte. Tout servait de thème à ses bouffonneries, et le Roi fut obhgé de le signaler à l'archevêque de Paris et de lui faire imposer silence à l'occasion d'une histoire de confessionnal qu'il se plaisait à raconter. Au fond de tout cela, il avait de la piété. C'est une chose singulière de voir le souci et le remords même que lui causaient ses éternels sacrifices poétiques aux muses et aux divinités de la Fable.

Né en 1630, Santeul, fort jeune, avait attiré l'attention du P. Cossart, jésuite. Ce Père se piquait de poésie, et il a laissé un grand nombre de pièces latines. Toutefois, il ne faisait pas de la poésie sa principale affaire. Outre les bonnes œuvres auxquelles il pouvait employer son zèle et le soin de sa classe

OÙ il était appliqué, il travaillait avec le P. Labbe à la grande collection des Conciles. Santeul, au contraire, semble avoir fait de la versification son unique préoccupation. Entré à l'abbaye de Saint-Victor après un noviciat dont il racontait mille farces, tout son travail paraît se borner à faire des vers latins. Il suivait dans ses vers la pente de son temps, et rien n'indiquait en lui un poëte chrétien. Il célèbre les morts et les mariages, invoque les muses, Phébus, les déesses et Jupiter, sans que les pensées et les images chrétiennes trouvent à se glisser au milieu de cetle foule. C'était, on le sait, une des modes de cette époque, et les hommes les plus graves en donnaient l'exemple. Les poètes latins, vivant pour la plupart dans des couvents, se livraient à des fougues d'imagination, à des transports pour les muses, à des descriptions d'hyménées bien capables de scandaliser, si la mode et une sorte de convention (je ne dis pas cela pour les excuser mais pour les expliquer) n'eussent retiré de leurs paroles le sens que l'antiquité y eût attaché et qu'elles présentent véritablement. Ce goût de la poésie latine pour les descriptions et les images mythologiques et antiques, et l'oubli où elle s'évertuait à laisser les pensées et les sentiments du christianisme, n'étaient pas approuvés de tout le monde. Plus d'un bon esprit s'en scandalisait, et il y avait toute une école qui pensait que les jeux de la poésie, sans perdre de leur prix, auraient pu garder plus de gravité. Une pièce de Santeul excita le débat. Le P. Cossart était mort, et Santeul lui fit ce qu'on appelait un Tumulus. Santeul, qui naturellement n'était pas modeste, était déjà en 1675, lors de la mort du P. Cossart, dans l'apogée de la gloire. Ses poésies étaient connues, goûtées parmi les savants et célèbres parmi le peuple. La ville de Paris l'avait choisi pour son poëte et l'avait chargé de faire les inscriptions des fontaines et des divers monuments nouvellement érigés de toutes parts; car

la "ville subissait alors une transformation à peu près analogue à celle d'aujourd'hui. Il n'y avait pas que Paris d'ailleurs pour s'orner ainsi des vers du poëte,

Scripto splendentia in auro.

Versailles, Chantilly et diverses villes réclamaient les inspirations de sa muse. Santeul ne s'était pas établi sans opposition dans cette dignité de poète officiel des monuments. Beaucoup trouvaient plus naturel que les inscriptions faites pour le vulgaire fussent en langue vulgaire ; le plaisant est que, dans sa bonhomie, Santeul fut un instant de leur avis, et chanta en vers latins Texcellence de la langue française. Le latin se défendit et triompha. Santeul alors, d'un cœur attendri, célébra le règne de Louis XIV, qui ramenait les muses et renouvelait la gloire de la langue latine expirante :

Rediere camœnae

Romano fas ore loqui, linguœque cadentis Surgit priscus honos

En même temps qu'il luttait contre la langue française, Santeul, avons-nous dit, avait une autre lutte à soutenir, où son âme hésita souvent et parut parfois prendre parti contre lui-même. Il avait un frère aîné appartenant au séminaire Saint-Magloire. Claude Santeul conseillait à son cadet de renoncer aux nymphes et à toute la poésie païenne, au moins ridicule si elle n'est pas coupable ; il l'engageait à consacrer son talent à Dieu et à l'Église, comme sa profession de religieux devait l'y obliger. Le débat entre les deux frères suscita deux pièces de poésie ; car le démon des vers paraissait logé dans toute la famille. Claude, toutefois, n'en faisait point état. Il était cependant tellement assuré de la force de sa thèse, qu'il gagea avec son glorieux frère de faire contre la mythologie une

4fli NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1I« SIÈCLE,

pièce plus belle que toutes celles que pourrait faire en sa faveur le poëte de la ville. L'Académie fut juge de la lice. La pièce du Victorin eut riionneur d'être traduite par Corneille ; mais celle de Claude emporta les suffrages. Il entrait rudement dans le fond du sujet, refusant de « s*affoler » avec les poêles antiques et de réveillerez les restes infâmes «des anciens. Il reprochait aux chrétiens qui s'arrêtaient à ces fantaisies de laisser tromper leurs cœurs amollis par des images badines, tandis que ce n'était pas tant l'ombre que la figure animée de ces nymphes qui les attirait; il les accusait de répandre d'agréables poisons dans des vers gracieux. Cette pièce de Claude Santeul est vraiment belle ; la latinité en est pure, le vers net, frappé et coulant tout à la fois. Le chanoine de Saint- Victor sentit la force de ces arguments. Désormais il hésite dans son amour et son culte pour les divinités païennes ; à plusieurs reprises, il promet et jure de les quitter ; mais le pli est si bien pris qu'il en atteste les muses elles-mêmes. Fénelon remarquait que le poêle, en ses protestations naïves, consentait à être privé de Bacchus si jamais il parlait des divinités fabuleuses.

Au milieu de cet entraînement de son esprit et de son siècle, et malgré la sincérité des remords qui plus d'une fois agitèrent son âme, Santeul conservait néanmoins toute son outrecuidance. 11 avait fort bonne opinion de lui-même, et il s'appliquait à en exagérer l'expression. Il s'était posé dans le monde sur le pied d'un burlesque qui se permet tout. Il avait mis bas toute vergogne, et sans fausse modestie il proclamait que ses vers étaient beaux et très-beaux. Après avoir fait imprimer son Cossartii Tumulus, il inscrivit en tête : Désespoir de la langue française. Nous n'avons pas idée de la haute place que les vers latins donnaient à Santeul dans l'opinion publique ; et M. Bonnetty en a recueilli des témoignages

qui sembleront bien surprenants. Toutefois, la langue française, en 1675, avait déjà d'assez grandes illustrations pour n'être pas désespérée. Elle trouva à l'Académie un défenseur, ce fut Charpentier : avec beaucoup de méthode, de logique et de force Charpentier discuta le mérite et l'outrecuidance de Santeul. Il reprit les arguments de Claude Santeul contre les fables, et en fit l'application au Tumulus, montrant tout le ridicule de cette imagination, la folie de cette poésie qui faisait porter en terre le bon père Jésuite dans un appareil mythologique, décrivait des cérémonies qui eussent été sacrilèges, et voilait sous la pompe des mots, l'harmonie et sous la redondance des vers, une pauvreté insigne de toute raison et de toute pensée. Les arguments de Charpentier étaient sérieux i Ils firent une impression vive sur le public et sur Santeul luimême. Les déesses cependant et les nymphes devaient l'emporter. UArt 'poétique de Boileau avait déjà signifié leur triomphe. Ce n'étaient pas seulement les poëtes de métier, les princes et les gens du monde qui enchaînaient Santeul à ce vieux char des muses, à ces conques surannées des naïades. L'entraînement du siècle tout entier allait là. « Je ne suis pas opposé aux nymphes et aux déesses, » écrivait Fleury. Fénelon n'avait que des sourires pour cette poésie, et passait volontiers à notre poëte ses naïades et ses sylviades. Enfin Bossuet, qui avait blâmé un poëme sur Pomone, félicita plus tard Santeul, qui;avait chanté les nymphes de Germiny, et lui écrivant au sujet de cette Pomone, l'évêque de Meaux lui disait : ce II est vrai, Monsieur, que je n'aime pas les fables, « et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de l'Écriture c( saintC;, qui est le trésor de la vérité, je trouve un grand « creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces proft ductions de sa vanité. Mais lorsqu'on est convenu de s'en ik servir comme d'un langage figuré pour exprimer d'une

4il NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII« SIECLE.

« manière en quelque façon plus vive ce que l'on veut faire « entendre, surtout aux personnes accoutumées à ce langage, (( on se sent forcé de faire grâce au poète chrétien qui n'en « use ainsi que par une sorte de nécessité. » Comment cette tolérance de Bossuet et ces louanges de Fénelon ne suffiraient-elles pas à défendre les muses? Hélas! les faits sont là. On comprend que leurs adorateurs, quand ils parlent une langue accessible au vulgaire, gardent une certaine réserve ;

mais

Le latin dans les mots brave Thonnêteté,

et quand il s'exalte au culte des muses, on ne sait pas jusqu'où il peut aller. « Vous n'êtes pas obligé, écrivait Fleury à Santeul entendant toujours dans sa conscience retentir les avertissements de son frère, vous n'êtes pas obligé à vous montrer plus grave et plus religieux que le P. Rapinus. » Ce Père, en effet, et ses confrères se permettaient en poésie des choses impossibles. Ce n'étaient pas seulement des peintures sensuelles qu'ils faisaient sous le nom des déesses et des nymphes. Leur poésie était un exercice et un jeu ; ils ne songeaient ni à l'image qu'ils éveillaient, ni même à la doctrine qu'ils publiaient. Avaient-ils bien choisi les tournures antiques? Les vers et les images pouvaient-ils faire illusion? Voilà Tunique souci et la raison de la gloire ! Un d'entre eux n'a-t-il pas fait l'éloge de Molière, loué le Tartufe et sa morale, vanté la difficulté où cette comédie place désormais les hypocrites? Que dirait Bourdaloue de cette doctrine, et comment la concilier avec la vive et puissante critique qu'il fit tomber du haut de la chaire sur la comédie de Molière et sur les interprétations bienveillantes qu'il réclamait? Que dire en effet sinon avec Santeul, que dans la poésie il faut au sérieux substituer les ornements et les délicatesses et que de la poésie latine tout sérieux est banni ?

Ce qu'on sait de Santeul, de sa \ie et de sa muse, ne fait guère comprendre pourquoi l'archevêque de Paris le choisit pour composer les hymnes du nouveau Bréviaire. Le choix du prélat ne fut sans doute pas déterminé par la manière odieuse dont le chanoine de Saint-Victor avait parlé du Souverain- Pontife dans ses vers. On sait la kyrielle d'épiihètes effroyables que Fénelon, qui semble en cette circonstance avoir emprunté la plume brûlante de Saint-Simon, a attachée au nom de l'archevêque de Paris, Harlay deChampvallon. Celui-ci avait d'abord fait choix de Claude Santeul, qui céda le travail des hymnes à son frère dans l'espérance de le retirer de toutes les inepties païennes. Les Mémoires de Daniel de Cosnac constatent que le prélat stigmatisé par Fénelon avait un grand crédit sur le clergé de France, qui obéissait à son influence beaucoup mieux qu'à celle de Bossuet. La désignation du prélat ajouta donc à la réputation déjà si bien établie de Santeul. Ses hymnes furent reçues avec un assentiment incroyable. La critique de la Monnoye n'en arrêta pas le succès. Avant qu'elles ne fussent publiées , l'applaudissement était universel : on les faisait réciter au poëte enivré de louanges, on s'en communiquait des copies. Les églises, les paroisses sollicitaient à l'envi Santeul et le priaient de célébrer leurs saints et leurs patrons. On ne s'explique pas cette sorte d'engouement ; l'amour de ce qu'on appelait la belle latinité emportait tout. Les hommes les plus graves, les plus pieux, qui paraissaient devoir être le plus versés dans les matières de prières et de dévotion, partageaient cet empressement, louaient et excitaient Santeul, et trouvaient insoutenables les hymnes du Bréviaire romain. M. Bonnetty a réuni sur celte folie de la France au dix-septième siècle des renseignements nombreux et affligeants. Ces entraînements de l'opinion, auxquels personne pour ainsi dire ne résiste, sont des mystères. Comment concevoir que des

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll* SIÈCLE,

prêtres, des religieux, des hommes éminents en science et en sainteté, s'empressassent de remplacer les prières des saints, les soupirs vers Dieu des âmes les plus pures et les plus sublimes, par les vers de cette sorte de bouffon piqué de la tarentule poétique, que nous avons cherché à faire connaître? Santeul, sans doute, ne menait pas une vie mauvaise ; il suivait l'interprétation de la règle de Saint- Victor telle qu'il se l'était proposée en devenant membre de ce chapitre. Mais où était la sainteté, où était même la piété dans cet extravagant, amoureux de toutes farces, vantard, bon homme au demeurant, mais enclin aux plaisirs grossiers, sans énergie, sans courage et sans lumière, on peut dire. Lors de ses débuts, il avait attaqué le Pape ; sur la fin de sa carrière, il s'avisa de faire l'éloge d' Arnauld et de l'appeler défenseur de la vérité. Cette parole fut pour lui une cause de grandes peines; il n'osait pas la désavouer à cause du parti nombreux qui suivait le jansénisme; il n'osait la maintenir, crainte de faire supprimer ses pensions. Pour lui, on peut douter qu'il eût pris un parti quelconque dans les questions débattues :

Longe scholarum jurgioso pulvere Servas avitara corde simplici fidem,

lui disait ironiquement le P. Commire. Santeul tenait surtout à se ménager, et la perplexité où le jeta cette épitaphe troubla toute sa joie tandis qu'il était au sommet du Parnasse.

Le succès de ses hymnes n'avait pas augmenté sa modeslie : il étalait son triomphe dans ses vers et dans ses paroles; il se délectait à entendre chanter ses œuvres. lia une candeur d'orgueil et une insolence à l'exprimer aux saints, qu'il suppose lui être redevables, qui côtoient l'impiété et semble-

raient contemporaines ; son contentement déborde en invectives contre le Bréviaire romain. Cependant la foi vivait dans son cœur ; elle y avait d'heureux retours : sitôt qu'il était malade, il détestait ses vanteries et toutes les poésies qui avaient fait ses délices. « Vous savez, écrivait-il alors à un « ami, qu'une petite femmelette sera sauvée n'ayant dit que « son chapelet, et que des poètes orgueilleux élevés sur leur « cothurne seront humiliés. » Il comprenait combien il eût été avantageux 'pour lui de n'avoir pas « démenti les vertus qu'il « avait mises en beaux vers et non pas dansla mesure d'une vie « réglée et canonique. » Voyant son portrait en face de celui du P. Gourdain, qui avait mené à Saint- Victor une vie mortifiée et conforme à la règle piimitive, il disait :

Versibus hic sanctos, moribus ille refert.

Tous ces bons sentiments reparurent aux derniers instants de sa vie. On sait l'aventure de sa mort. Il semble que, dans les années de sa vieillesse, la faveur des grands, à laquelle il avait toujours été sensible, l'enchaînait davantage, et il devenait plus avide des plaisirs qu'il goûtait dans leur compagnie. Il n'eut pas la grâce de mourir auprès de l'église à laquelle il appartenait. La Bruyère a fait de lui sous le nom de Théodas un portrait, où on le retrouve tel que les documents le montrent ; mais toutes les extravagances qu'on est en droit de reprocher à Santeul ne peuvent faire oublier le jugement de Saint-Simon ; et il fut aussi bon religieux qu'avec un tel esprit il pouvait l'être. Son personnage serait moins singulier s'il n'avait pas été chargé de mettre dans les livres de prières ses vers à la place des hymnes composées par les saints.

Les Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours d'Auvergne tenus à Clermont en 1665 et 1666, ont vivement piqué la curiosité. Les passions révolutionnaires (on ne saurait donner un autre nom à Tesprit d'animosité contre tout ce qui est vénérable et saint, qui tourmente la France depuis plus d'un demi-siècle) ont cherché à [exploiter les faits et le ton de ce document, et le profit qu'elles ont paru faire a scandalisé des esprits sérieux. On s'est mis en quête d'explications, on a essayé de nier l'authenticité de ce récit, on a refusé de croire que le futur évêque de Lavaur et de Nîmes, une des gloires del'épiscopat du dix-septième siècle, en ait été l'auteur; on a contesté la convenance et la moralité de cette publication. Il estcertain que le tonde ces Mémoires est, dans quelques endroits , tout fait pour étonner : et la gloire de Fléchier n'eût rien perdu si cet ouvrage, qui n'était pas destiné à la publicité, fût resté dans l'ombre du manuscrit. Je sais bien qu'on a cru y trouver un document historique dont on se plaît à relever Timporlance. « C'est, dit M. Sainte-Beuve, toute une province, et des plus rudes, saisie au vif et prise sur le fait dans ses éléments les plus saillants et les plus heurtés; dans sa noblesse, son clergé, son tiers état et ses

paysans. » Si on avait publié le journal des Grands Jours, rédigé par le greffier Dongois et conservé aux archives de Tempire, je doute qu'on y eût trouvé la même importance et le même intérêt. Sans doute, Dongois, qui se contente d'analyser dans leur ordre les diverses causes qui furent débattues et jugées, n'a pas visé, comme Fléchier, à y mêler la chronique galante de Clermont , le détail des antiquités et des curiosités de cette ville, des portraits sinon satiriques, la satire ne va pas à Fléchier, du moins ironiques des juges et une critique de leur justice qui, pour être réservée, ne laisse pas d'être sensible. Dongois ne pouvait se piquer d'atteindre au mérite littéraire et à l'agrément que Fléchier a su donner à sa narration ; il ne pouvait non plus prendre le style badin, galant et libre qui surprend les lecteurs d'aujourd'hui chez l'auteur de l'Oraison funèbre de Turenne. Aussi, croyons-nous que ce n'est pas l'intérêt ni la vérité, c'est le ton du tableau qui a excité l'attention; c'est cette robe d'évêque, et d'un évêque considéré, qu'on aperçoit déjà dans le lointain, à travers tous ces détails d'aventures horribles ou frivoles contées sur une note légère. Il est inutile d'insister sur l'authenticité des Mémoires sur les Grands Jours, C'est l'œuvre de Fléchier : elle est signée à chaque ligne. Ce n'est pas d'ailleurs une révélation subite qui la lui a attribuée. Les éditeurs des œuvres de l'évêque de Nîmes ont connu cette production de sa jeunesse et de son bel esprit ; des circonstances indépendantes de leur volonté les ont empêchés de la comprendre dans leur publication. L'hypothèse des interpolations invoquée en dernière analyse est toute gratuite : rien dans l'état matériel du volume de la bibliothèque de Clermont, non plus que dans la diction nette, étudiée et toujours élégante du récit, ne peut la justifier.

Du reste, ceux qui n'ont pas lu les Mémoires sur les Grands Jours ne doivent pas s'effaroucher beaucoup à l'avance, et s'imaginer trouver dans ce livre tout ce que la passion révolutionnaire a prétendu y voir. M. Sainte-Beuve assure que Fléchier « n'eut jamais honte de jeter un regard en arrière sur « le premier idéal poétique qu'il avait conçu et cultivé dans c( sa jeunesse. » En preuve, le critique cite un fragment d'une lettre adressée à Madame Deshoulières par le prélat : a Quelle « joie pour moi, Madame, de trouver après le cours ennuyeux t( d'une visite de diocèse une lecture aussi délicieuse que celle « de vos poésies ! Je croyais n'avoir plus de goût que pour « les soins de l'épiscopat et pour les règles de la discipline « dePEglise; mais j'ai senti quej*aimais encore les sonnets, « les stances et les idylles, et qu'au milieu des occupations « les plus sérieusesj'étais encore capable d'amusements.» C'est bien là la note à^^ Mémoires sur les Grands Jour s ^ et j'estime que dans cette lettre de l'Évêque quelques mots, le cours ennuyeux dune visite de diocèse pair exemple, sont dans l'esprit sans être bien avantdans le cœur de l'écrivain. C'est un genre, c'est une prétention à la grâce, et ce n'est pas tout à fait l'expression sincère d'un sentiment. Il est nécessaire de mettre cette sourdine à la lecture des Mémoires sur les Grands Jours, autrement on court risque de n'être pas dans le ton de l'écrivain. Il a voulu faire un badinage, un badinage qui n'était point destiné à la publicité. N'arrive-t-il pas de nos jours à ses Mémoires un peu ce qu'une des héroïnes de Mademoiselle de Scudéry redoutait pour un des enjouements de son esprit? Elle ne voulait point que « de sottes gens qui ne sauroient « pas le commencement de la chose et qui ne seroient pas c( capables d'entendre cette galanterie allassent en parler selon « leur caprice et la grossièreté de leur esprit. » Les lecteurs du dix-neuvième siècle ont souvent de cette grossièreté d'es-

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prit ; cela peut les rendre non-seulement incapables d'entendre un joli ouvrage, mais aussi susceptibles de prendre de l'auteur, de sa jeunesse du moins, et de la société qu'il fait voir, une impression fâcheuse et parfaitement fausse.

Quand on parle de Fléchier, on peut sans scrupule citer Mademoiselle de Scudéry : elle resta toujours pour lui une autorité ; et la lettre qu'il lui écrit en réponse à l'envoi des Conversations dépasse en louanges et en politesse celle adressée à Madame Deshoulières. Le prélat ne se contentait pas de trouver une grande joie dans les œuvres de l'illustre Sapho ; il y trouvait un modèle, et il eût souhaité pouvoir mettre un exemplaire des Conversations dans tous les presbytères de son diocèse, afin de donner aux curés le goût de l'élégance et du bel art de bien dire. Ces allures du prélat s'expliquent tout naturellement, si on fait attention au milieu où s'est formé son esprit. Fléchier est arrivé à Paris en 1660, un an après que Molière eût fait jouer les Précieuses; nous avons déjà remarqué que leurs cabales, comme on disait alors, n'avaient pas péri sous le coup qui les frappait. La gloire des Précieuses ne fut pas atteinte sensiblement. Julie, il est vrai, n'était plus à l'hôtel Rambouillet: elle était en Saintonge, dont son mari était gouverneur, et elle allait même être nommée gouvernante du Dauphin. Elle était ainsi à la veille de quitter le culte du bel esprit pour devenir à la cour un peu intrigante, disent Saint-Simon et Tallemant des Réaux. Fléchier n'a donc guère vu la gloire de ces cabinets y dont il parle cependant avec tant de vénération « où Tesprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice. » Pour être des derniers venus, il n'est pas, néanmoins, on le voit, des moins enthousiastes. Il ne sentait pas le ridicule des ruelles, et il en avait pris le ton et les allures. Il n'est pas seulement respectueux, il est galant

avec les clames ; il cause disertement de ses relations avec elles ; il ne craint pas à ce propos de parler de son inclination et de son attachement; s'il part avec quelques-unes d'elles, il n'hésite pas à dire qu'il a « la satisfaction de ne laisser rien après lui qu'il puisse regretter. » S'il rencontre aux eaux de Vichy des religieuses parmi lesquelles il en distingue deux ayant du mérite infiniment et pas moins d'esprit que de vertu, il ajoute que « ces beautés voilées ont je ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination ; » et si des femmes ridicules de province viennent lui emprunter VArt d aimer ^ il souhaite de leur donner encore celui de se rendre aimables. Gardons-nous à toutes ces jolies choses d'un bel esprit du dix-septième siècle de mêler la grossièreté du dix-neuvième! Le commerce des dames abondait en termes passionnés et galants qui , même plus énergiques que ceux que nous venons de relever, et s'avançant dans les licences poétiques jusques « aux flammes discrètes, » , et jusqu'à « cajoler les beautés » (1) , étaient exempts cependant de toute mauvaise interprétation, et tout à fait dégagés du sens qu'un lecteur d'aujourd'hui voudrait y attacher. N'oublions pas d'ailleurs que nous sommes avec les Grands Jours, au moment où une fille sage, voulant faire connaître qu'elle n'a jamais eu d'amour, imagine la carte du Tendre. Ce pays du Tendre était, en ce temps-là , en effet , un simple royaume d'amitié. Il confine, il est vrai, à la mer dangereuse au delà de laquelle sont des terres inconnues; mais il n'y a que les aventureux pour se livrer à ses flots. Le fleuve à' Inclination qui, lorsqu'on s'abandonne à son cours, conduit rapidement et d'un seul trait de Nouvelle-Amitié jusqu'à Tendre^ n'est pas l'unique chemin pour arriver à cette ville. Toutefois

(1) Nouvelles de l'autre mondes stances de Fléchier.

qu'on y parvienne par Estime, ou par Reconnaissance, en passant par les agréables hameaux de Jolis-Vers , Billets-Galants et Billets-Doux, Petits-Soins, Sensibilité, Obéissance, Respect, Constante- Amitié y et beaucoup d'autres aussi charmants que je ne puis énumérer, le maître (et en ces matières le maître esiSapho, Madeleine de Scudéry), le maître recommande de ne jamais dépasser cette ville de Tendre, parce que, dit-il, « il est toujours dangereux d'aller un peu au delà des bornes de l'Amitié». Ainsi, tous les lieux que nous avons nommés, et ceux encore d'Assiduité, A^ Empressement, de Sensibilité et de Tendresse sont fréquentés uniquement par des amis. Ce sont les lieux communs du bel air et du bel esprit, où l'on peut parler de passion et de flamme sans tirer à conséquence et avec une innocence entière. Une fois averti, on ne se scandalisera pas de voir Fléchier, prêtre de mœurs régulières, considéré pour sa vertu et ses talents, prédicateur du Roi, pousser les beaux sentiments en toutes ces matières.

Il n'exprime pas seulement ses propres impressions : soit qu'il raconte la chronique des ruelles de Clermont, soit qu'il analyse les faits soumis au jugement des Grands Jours, il trouve à parler des passions humaines et des diverses agitations des cœurs. Il le fait en galant et en bel esprit ; quoique ce ton ne soit pas toujours déplacé, quelquefois quand on songe au futur évêque, on est porté à le trouver un peu bien léger. On a besoin alors de se rappeler que l'ouvrage est un badinage, et un badinage à huis-clos , destiné au plaisir de quelques amis, et non pas à la publicité de l'impression. Si l'auteur se laisse aller, c'est une gageure. Le problème à résoudre était de badiner aimablement tout en racontant des hisloires tragiques et lamentables. Mais le badinage même doit avoir deslimites,queFléchiernerespectepeut-êtrepassuffîsam-

ment, par exemple, lorsqu'il louche aux matières et aux ministres de la religion. Il ne se montre guère respectueux pour les dévotions populaires, et il en relève les inconvénients avec une persistance un peu fatigante; les moines et les religieux sont volontiers les objets de sa raillerie ; cette raillerie est inoffensive, peut-être, et assez douce ; il se moque de la barbe des capucins, de Fenthousiasme des jacobins pour les peintures et ornements de leurs couvents ; il n'épargne pas les jésuites. A cause de Madame de Longueville et de Madame de Sablé, les cabales des Précieuses étaient presque toutes déclarées pour les jansénistes. Fléchier n'était peut-être pas de leur sentiment, mais avec son esprit doux et modéré allait-il se commettre et rompre des lances ? Il introduit dans son écrit un grand Janséniste, qui lui raconte l'établissement des Jésuites à Clermont. De la sorte, sans se prononcer lui-même, il énumère les griefs de la secte. Ces griefs en passant par la plume de Fléchier perdent un peu de leur fiel. Le récit en est-il tout à fait innocent? et cette faiblesse de l'esprit humain qui avec une sorte de jalousie persiste à voir dans le plus sublime sacrifice quelques-unes des traces de l'infirmité humaine, a-t-elle besoin d'être encouragée et imitée ? Sans doute badinage n'est pas toujours péché. Mais si Fléchier, évêque, et ayant expé-rimenlé les protestants dans deux diocèses, avait été à même de revoir ce travail de sa jeunesse, sans renier l'idéal poétique qu'il avait poursuivi autrefois, il eût peut-être cherché à adoucir quelques traits et quelques pointes de son esprit. Surtout il eût retranché sans hésiter toutes les élégances, les finesses, les jolies antithèses de' l'auteur des Mémoires sur les crimes des prêtres, dont les Grands Jours eurent à connaître et dont le résultat était la plus abominable profanation des sacrements. On s'étonne qu'un esprit modéré, sage et doux comme celui de Fléchier ait été assez aveuglé

par le goût du jour, le désir d'être aimable et l'envie de répondre galamment au vœu de ses amis, pour imposer silence à sa piété et à sa foi dans quelques-unes de ces lamentables circonstances oià le prêtre se voile, où le simple fidèle s'afflige, où l'Église tout entière est douloureusement atteinte. On sait bien que tout est de convention dans le discours où il s'amuse et que les paroles ne viennent point du cœur : le fin causeur et son auditoire s'entendent parfaitement , ils iront ensemble tout à l'heure faire amende honorable à l'Eglise de ces scandales; pour l'instant il s'agit d'avoir de l'esprit, de briller et de gagner les suffrages. C'est une pratique détournée de la sentence de Balzac ; on fait son devoir à l'autel et on suit sa fantaisie dans le cabinet. Ici on est dans le cabinet. Hélas ! ces libertés qu'on croyait pouvoir se permettre et qui ne semblaient pas tirer à conséquence parce que chacun savait qu'elles n'étaient que badinage, ces libertés prises en secret ne propageaient pas moins un esprit d'irrévérence et d'hostilité qui se fomentait secrètement tout au travers de ces belles manières et de ces préciosités. Nos expériences des derniers temps nous éclairent sur leur portée. Fléchier n'aurait pas eu besoin de les attendre, et il a sans hésitation condamné son ouvrage à ne jamais voir le jour.

Il resterait à examiner l'importance historique que peut avoir ce document. M. Sainte-Beuve , on l'a vu, ne marchande pas à en relever le prix : mais je doute que son sentiment soit fondé. Comment voir le tableau de toute une province dans une chronique de Cour d'assises. Les Grands Jours sont, en effet, de solennelles assises. Notre société du dix-neuvième siècle est bien misérable ; elle n'est pas cependant uniquement composée d'assassins, d'em poisonneurs et de voleurs ; et il faut l'étudier ailleurs qu'à la barre de la justice criminelle. Les Grands Jours ne peuvent nous montrer que les

excès commis dans une province ; cette peinture , il fau t l'avouer, à la distance où nous sommes des événements, ne saurait être indifférente. Toutefois il faut qu'elle soit exacte ; et ce que nous avons dit de Fauteur des Mémoires sur les Grands Jours peut faire craindre qu'il ne se soit pas mis en scrupule de parfaite exactitude : que veut-il ? plaire et faire un récit agréable. Il le compose avec soin et avec art ; il mêle les intermèdes, il a le bonheur de pouvoir clore sa narration par un mariage, ce qui est une fin conforme aux règles de la tragi-comédie. Mais si dans le cours de l'histoire la vérité est un peu altérée, que lui importe ? Il n'y a qu'un ordre de personnages qu'il tient à faire ressemblants : ce sont les juges : ils sont connus à Paris et dans les ruelles ; on pourra s'amuser de leurs portraits ; aussi sont-ils touchés avec finesse, et les ridicules en sont accusés avec malice.

Voilà ce qu'on est en droit de conclure a priori. Mais un juge compétent et éclairé en ces matières, M. Taillandier, qui a pris la peine de compulser le journal de Dongois avec le récit de Fléchier, assure que cette confrontation établit l'exactitude historique du récit de Fléchier. Je n'ai pas compulsé le journal de Dongois : toutefois il me semble qu'avec les seuls documents imprimés on arrive à une conclusion diamétralement opposée, et les altérations que les Mémoires sur les Grands Jours font subir à la vérité sont flagrantes. Fléchier la respecte en ce sens qu'il raconte à leur date les diverses affaires soumises aux juges et qu'il résume le fond des causes : mais dans ce cadre, où il s'établit, son esprit prend une libre carrière et s'accommode comme bon lui semble. Il ajoute, il retranche, il crée même à sa fantaisie.

Veut-on un exemple?

Les Mémoires contiennent l'histoire d'un curé qui avait tué un chien, et que pour ce fait ses paroissiens jugeaient in-

digne de remplir aucune fonction ecclésiastique. On lui contestait son bénéfice, et il vint aux Grands Jours demander des lettres de rémission du meurtre qu'il avait commis. Voilà ce que dit Fléchier. Les lettres de rémission mentionnent bien la mort du chien, elles ajoutent aussi que cette mort occasionna une querelle à laquelle le curé prit une part assez vive, s'échauffant et s' animant contre sa coutume, tout en voulant apaiser les contendants. Fléchier oublie ce détail, et veut faire d'une affaire de mince importance une affaire burlesque. H en accommode les circonstances à sa fantaisie, et se jette sur la simplicité du curé et des paroissiens qui voient un grand crime dans le meurtre d'un chien.

Ce qu'il fait pour le burlesque, il le fait pour le tragique. Une des affaires célèbres des Grands Jours de Clermont est celle du marquis d'Espinchal. Fléchier n'a pas manqué d'en soigner le récit. Si on le compare aux lettres de rémission accordées en 1678 au marquis devenu général des troupes de l'électeur de Bavière, on verra avec quel art ont été choisies ou oubliées les circonstances ; comment quelques traits de pinceau, ajoutés de ci de là, complètent la physionomie d'un héros de roman, ordonnent les scènes et font du marquis d'Espinchal un être à part, couvert de crimes, et rempli de séductions, cruel et délicieux, terrible et charmant, beau comme un ange et méchant comme un diable.

En comparant chacune des affaires des Mémoires aux documents officiels, la conclusion deviendrait évidente, et on ne pourra se refuser à reconnaître que Fléchier a écrit non pas l'histoire, mais le roman des Grands Jours. C'est précisément d'ailleurs ce qu'il voulait faire, et il n'est pas responsable de la fantaisie qu'on a eue de trouver dans son récit un document historique. Ce n'est qu'un jeu d'imagination sur un fonds de faits vrais, arrangés et altérés comme les faits de la vie de

Henriette d'Angleterre sous la plume de Madame de la Fayette.

Il serait superflu d'entrer à propos des MémomsàQ Fléchier dans une discussion historique sur les Grands Jours. On sait que ces solennités judiciaires sont des actes d'autorité du Roi intervenant au milieu des justices seigneuriales. Nous n'examinerons pas l'origine de ces interventions de la souveraineté, leur fondement en droit et leur importance politique. Nous sommes avec Fléchier au milieu du dix-septième siècle. L'organisation de la France est encore féodale, mais le pouvoir n'appartient déjà plus à la féodalité. Les seigneurs ont cependant encore de beaux droits, ce qu'on appelait alors de beaux privilèges : ils participent à l'administration et à la juslice. Certainement dans beaucoup de provinces leur intervention est salutaire et paternelle : elle prête cependant à des abus. Le sentiment de foi qui avait animé et soutenu le régime féodal et l'avait rendu si doux et si puissant, si favorable à tous les besoins essentiels de l'homme et de la force d'un État, le sentiment de foi s'était beaucoup affaibli. Les obligations qu'entraîne l'exercice de l'autorité étaient souvent oubliées, et la vie de la mère Charlotte de Bréchard (1) fait bien voir à quel état de désolation étaient, dès le seizième siècle, tombées certaines provinces. Le protestantisme vint renchérir sur le tout; brouillant de plus en plus la notion du pouvoir dans les esprits, il enseigna que les privilèges des grands consistaient à être au-dessus du devoir et de la loi. L'autorité, au lieu d'être dévouée aux intérêts de tous, fut exploitée au profit de celui qui la possédait; les désordres se propagèrent sans contrainte aussitôt qu'ils y virent jour ; et pendant les guerres civiles de la Fronde, tandis que l'autorité

(1) Vies des premières mères de la Visitation^ par la mère de Chaugy, publiées par M. L. Veuillot.

souveraine était contestée aux mains du ministre et que les princes du sang couvraient du prestige de leurs noms et du fantôme de l'intérêt public toutes les convoitises et toutes les insurrections contre la puissance souveraine, bien des exactions eurent lieu, et les passions purent se donner libre carrière. Le jeune Louis XIV avait sujet de dire qu'il voulait bannir l'oppression et la violence des provinces, et il avait raison d'essayer et de pousser cette entreprise. Mais le malheur qui avait frappé l'influence féodale atteignait les agents du pouvoir souverain : eux aussi, comme les seigneurs dont ils venaient réprimer les excès et les violences, songeaient à exploiter autant qu'à exercer le pouvoir remis entre leurs mains. Fléchier souligne, avec beaucoup de malice, leurs entreprises et leurs excès.

Deux sentiments, dans le récit de Fléchier, animent et partagent les magistrats des Grands Jours : le désir de plaire au Roi et la jouissance de leur importance personnelle. Le désir de plaire au Roi les pousse à chercher les coups d'éclat ; ils veulent rendre une justice non pas tant exacte qu'exemplaire. L'exemple qu'ils veulent faire n'est pas tout à fait dans le sens que désire le Roi ; s'ils s'inquiètent bien de laisser dans la province, après leur départ, une impression salutaire de respect pour l'autorité et une conviction de sa vigilance et de son pouvoir à réprimer les désordres, ils paraissent surtout inquiets de donner au Roi lui-même et à son ministre des preuves de leur énergie et de l'emploi considérable, qu'ils savent faire de la puissance qui leur a été déléguée. Les crimes qu'ils ont à réprimer peuvent être ramenés à deux chefs : les abus des pouvoirs féodaux, devenus, entre les mains de ceux qui les possèdent, des moyens d'exactions, et les entreprises contre les personnes. Ces entreprises ne sont pas des duels, ni même des rencontres, ce sont parfois de véritables assassinats.

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV11« SIÈCLE.

Le point d'honneur en est absent, et l'esprit de vengeance seul y apparaît sous le nom d'honneur. Surtout l'orgueil des gentilshommes se révolte contre les gens de justice ; les sergents sont battus quand ils ne sont pas assommés. Le point difficile est toujours de se soumettre à une loi supérieure : ceux qui ont été blessés dans leurs intérêts ou dans leur vanité ont peine à ne pas croire que la vie de leurs adversaires leur appartient s'ils peuvent la prendre. La violence de ces mœurs n'est pas d'ailleurs un privilège des nobles : s'ils ont des démêlés entre eux, ils subissent aussi des provocations de la part de leurs inférieurs ; plusieurs des crimes qu'on reproche aux accusés titrés des Grands Jours sont des représailles qui paraissent difficiles à ramener sous le coup d'aucune loi.

Comprend-on que des juges aient pu faire un crime à un homme d'avoir vengé l'honneur de sa femme et mis à mort celui qui l'avait outragée ? ce sont là les faits de la cause d'un gentilhomme nommé Des Héreaux. Ce singulier coupable sauva sa tête à une seule voix. Mais Fléchier ajoute qu'il avait été d'un mauvais parti et qu'il avait pendant la Fronde suivi M. le Prince. Il avait eu tort assurément ; toutefois ce refrain, qui revient à chacun des criminels dont on instruit les affaires et que l'on condamne, s'il ne suffit pas pour faire croire à l'iniquité des juges, permet au moins de supposer qu'ils n'étaient pas fâchés de faire leur cour au Maître. Ils aimaient à montrer leur zèle au détriment de ceux qui avaient été couverts par l'amnistie, et contre qui pouvaient encore exister quelques ressentiments. On doit penser que l'amnistie avait été sincère, et le Roi ne s'abaissait pas à poursuivre judiciairement les anciens rebelles. Ce sont les magistrats qui font triste figure à caresser les mauvais instincts du cœur et à chercher à le gagner en le servant bassement.

Il faut ajouter, pour que le fait ne paraisse cependant pas

trop extraordinaire, que Des Héreaux n'avait pas frappé dans un moment de fureur celui qui l'avait outragé : il avait agi avec calme : s'étant saisi du coupable et l'ayant emmené dans sa maison, il avait affecté des formes de justice, avait rassemblé ses amis, et de leur assentiment avait condamné lemalheureux à la mort et l'avait fait pendre à un arbre, après lui avoir donné un confesseur. Ces sortes d'exécutions devaient paraître moins étranges dans un siècle où la justice n'était pas, comme de nos jours, toute rassemblée dans une main souveraine , mais divisée entre les divers propriétaires du sol. L'offense d'ailleurs dont il est question, est à la fois si cruelle et si barbare qu'iln'y apas de représailles qui puissent étonner. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'offensé en cette circonstance usurpa, pour se venger, le glaive de la justice. Faut-il ajouter qu'au dix-septième siècle on pouvait trouver quelquefois ce glaive insuffisant ; il n'avait pas l'agilité qu'on lui connaît aujourd'hui et laissait échapper facilement les coupables. Le marquis d'Espinchal, poursuivi pendant quatre mois par tous les limiers et les agents des Grands Jours, leur échappe sans sortir de l'Auvergne, et ne peut être condamné que par contumace. Ce fut le cas ordinaire ; on fut obligé d'effigier le plus grand nombre des criminels. La configuration de l'Auvergne se prêtait à leur fuite : mais en lisant Fléchier, on devine qu'il y avait aussi une sympathie générale pour ceux que les Grands Jours voulaient atteindre, et qu'ils étaient assurés de trouver partout aide et concours pour se cacher.

Si les juges des Grands Jours ont un autre souci que celui de la justice, ils manifestent aussi une inhabileté singulière à remplir leur mission. Ils manquent surtout de dignité : ils veulent ouvrir leur session par un coup d'éclat et rendent une sentence qui paraît un scandale, contre un homme qui ne semblait pas très-criminel, dit encore Fléchiei'; il s'agissait.

en effet, d'une de ces vengeances coupables et déplorables sans doute, mais qui, dans les idées de ce temps, n'impliquaient pas l'immoralité du cœur. L'accusé, il est vrai, avait suivi un mauvais parti, il portait un nom décrié à la cour et il fut exécuté. Le président des Grands Jours ne manqua pas d'en écrire au ministre pour lui faire admirer l'énergie et le zèle déployés dans cet arrêt. On trouvait bien que cette sentence rigoureuse rendue dès l'ouverture des Grands Jours alarmait tous les esprits et donnait occasion à des criminels plus avérés de fuir et de se dérober à la main de la justice. Mais il semble que cet effroi, qu'ils éveillaient, flattait les juges et relevait à leurs yeux leur importance. Ils étaient venus en grand fracas et avaient commencé par révoquer toutes les lettres de rémission obtenues depuis vingt ans. Toute cette jactance avait eu le double effet d'alarmer la noblesse et de susciter les passions populaires. Fléchier remarque que l'émotion était grande parmi le peuple : les paysans refusaient de travailler ; ils étaient persuadés que les Grands Jours étaient tenus pour dépouiller les riches au profit des pauvres : ils ne s'attendaient pas au partage des biens, ce progrès était réservé à notre temps, mais ils comptaient rentrer dans la propriété de tous les héritages vendus depuis trois générations. D'aucuns ne se bornaient pas à attendre patiemment ces avantages : ils voulaient faire couper la tête aux gentilshommes de leur voisinage, et après avoir tiré au sort celui qu'on compromettrait devant la justice, ils allaient chez lui le provoquer par mille insolences, espérant l'amener à quelques voies de fait et porter plainte aux Grands Jours, où ils ne doutaient pas que la cause ne fût certaine. On ne peut faire les Grands Jours tout à fait responsables de ces mauvais sentiments ; mais la complaisance qu'ils mettaient à humilier la noblesse les rend en quelque sorte complices.

Leur désir bien légitime d'atteindre les criminels, l'envie de faire des coups d'éclat et l'imperfection des moyens de police dont ils disposaient les entraînaient à des démarches d'une moralité douteuse. Deux frères du nom de Combalibœuf avaient trempé dans ce qu'on appelait alors une rencontre, c'est-à-dire qu'ils s'étaient armés au profit d'un de leurs amis qui avait une querelle; ayant avec lui accosté son adversaire, escorté d'une troupe plus nombreuse, ils l'avaient attaqué, frappé à mort. Quand les Grands Jours arrivèrent, ces deux frères et le gentilhomme dont ils avaient épousé les intérêts, qu'on nommait Lavena, se retirèrent dans les bois et dans les montagnes, errant dans les lieux escarpés, changeant de gîte et bravant tous les moyens employés pour les saisir. Il paraît que ces bannis correspondaient entre eux, avaient des lieux de retraite communs et une sorte d'entente. Les deux frères Combalibœuf avaient leur père, fort inquiet du sort de ses fils et fort inquiété aussi à leur occasion. On ouvrit des négociations avec lui. On lui promit l'impunité de ses enfants s'il livrait à la justice Lavena et le marquis d'Espinchal. Le président des Grands Jours, Potier de Novion, lui en fit une promesse par écrit. Le père, à ce que dit Fléchier, ne confia rien à ses fils, pensant bien qu'ils ne tremperaient pas dans un pareil projet. Seulement, à l'aide des avis qu'il recevait, il mit le prévôt sur leurs traces, croyant faire saisir leurs amis en même temps qu'eux. Ses combinaisons ratèrent : d'Espinchal et Lavena purent s'échapper; les deux Combahbœuf seuls furent pris. On les exécuta. Après l'engagement pris avec le père, une pareille exécution paraîtra cruelle. Si l'engagement était une première faute, s'il répugne à nos idées de justice, le mépris de cet engagement n'est-il pas une seconde immoralité? et comment comprendre la subtiHté des hommes de lois arguant

de la caducité de leurs engagements, parce que la promesse en était subordonnée à l'arrestation de d'Espinchal ou de Lavena ?

Mais la délicatesse morale, selon le récit de Fléchier, ne se montre guère chez les magistrats des Grands Jours; ils sont esclaves de la lettre; non-seulement ils voulaient prendre la tête de Des Héreaux, vengeant l'honneur de sa femme, mais rinintelligence de leur justice frappa et condamna à l'amende une femme qui avait défendu son honneur avec une énergie qui coûta la vie à son agresseur. C'est ainsi que Fléchier, qu'on nous assure très-véridique, présente le fait. Il disserte à cette occasion sur le prétendu crime de cette femme ; il rappelle Lucrèce; il cite saint Augustin contredisant la vertu de cette Romaine, et joue sur le sentiment de ce saint Père avec subtilité, élégance et peu de raison peut-être. Tout cela, je le comprends, est de l'esprit de Fléchier; mais les faits qu'il cite sont si extraordinaires qu'on a peine à le croire aussi véridique que l'assure M. Taillandier ; et une nouvelle confrontation avec le journal de Dongois paraîtrait nécessaire.

En tous cas, on ne voit pas pourquoi cette justice intéressée et si peu éclairée que nous montre Fléchier, arrache des cris d'admiration à certains esprits. Les humiliations qu'elle inflige à la féodalité ne suffisent pas à expliquer la vivacité des passions qui exploitent le récit de Fléchier. Il y a un autre motif; on le trouvera peut-être dans les rapports des Grands Jours, avec le Clergé. Toutes les critiques qu'on peut faire des Grands Jours n'empêchent pas de reconnaître que l'intervention de la justice souveraine ne fût utile et comme nécessaire. Bien que quelques-unes des causes dont on avait fatigué le Roi et fait le plus grand bruit à l'avance, qui avaient le plus contribué à décider de la tenue des Grands Jours, se

soient, en définitive, trouvées assez légères et de mince conséquence, il y avait de graves désordres. Beaucoup de bénéfices étaient entre les mains des laïques ; des protestants même en possédaient, et faisant acquitter les charges pour une somme assez modique, touchaient les gros revenus qui y étaient affectés, tout en soupirant et gémissant sur les richessesde Babylone. Uordre, la régularité dans les relations, la sûreté des petits, la discipUne et le frein de tous les instincts pervers sont des biens que tout le monde envie et que chacun, en ce qui le concerne, doit s'efforcer de procurer et d'assurer à son pays. Le clergé d'Auvergne ne manqua pas à ce devoir d'honnête homme. Sitôt que les Grands Jours avaient été annoncés, l'évêque de Clermont avait fait publier des monitoires enjoignant de venir à déclaration de tous les faits criminels qu'on pouvait connaître. Lorsque les Grands Jours furent établis, et pour tout le temps de leur tenue, l'Évêque, aidant de toute sa puissance aux investigations des magistrats, nomma son officiai un des conseillers-clercs de la cour. Ayant ainsi abaissé autant que possible les privilèges du clergé, il se trouva que dans cette province où les désordres du clergé étaient si considérables, disent aujourd'hui plusieurs des admirateurs des Mémoires sur les Grands Jours, trois curés seulement ont été traduits devant la justice. L'un est ce curé dont nous avons déjà parlé, qui, à l'occasion de la mort d'un chien, s'était emporté, contre sa coutume, et avait menacé du bâton, et même de Tépée ceux qui lui contestaient : il eut des lettres de rémission. Le second était un admirateur peu intelligent de la littérature païenne et classique ; il avait lu dans ses vieux livres de si belles choses sur la république romaine, qu'il ne pouvait s'empêcher d'en parler un peu à ses paroissiens dans ses prônes, et de leur dire « plusieurs choses de fort grande

édification, » dit Fléchier : entre autres que le royaume de France était mal gouverné et fort tyrannique; que le peuple n'avait jamais été aussi tourmenté ; qu'il serait fort à propos de vivre sans dépendance et sans aucune imposition de taille, etc. Ce curé fut condamné à un an de bannissement. L'autre condamnation, qui frappa le troisième membre du clergé séculier amené devant les Grands Jours, fut capitale : c'est l'horrible affaire du curé de Saint-Babel. On s'est révolté contre cette histoire. On a cherché à l'infirmer ; on a consulté les traditions locales et la mémoire des anciens de la commune de Saint-Babel. On ne peut révoquer en doute que les Grands Jours n'aient connu l'affaire du curé de cette paroisse et ne l'aient condamné à mort. Les circonstances de l'homicide dont ce malheureux était accusé sont plus difficiles à démêler. Le récit de Fléchier contient quelques invraisemblances, et le motif qu'il donne du ressentiment du curé contre celui dont la mort lui fut imputée ne se rapporte pas exactement à la version de Dongois. Celle-ci est fort brève. Une première sentence avait absous le curé; mais le procureur-général aux Grands Jours fit revivre la cause ; et les juges qui avaient absous furent menés au Châtelet de Paris pour répondre aux conclusions prises contre eux. On ne dit pas ce qui leur advint. L'Offîcialité de Clermont avait condamné le curé de Saint-Babel à toutes les pénitences que l'Église ordonne pour les grands crimes, et elle suppliait la Cour de vouloir se contenter de ce châtiment ; « ce qui est une clause, dit Fléchier,qu'on ajoute quand on reconnaît le criminel digne de mort. «Toutefois, il semble qu'il y avait des nuages sur cette affaire. « Les juges, dit encore Fléchier, ne laissent pas d'avoir « la conscience en repos sur leur arrêt, et les preuves étaient si « évidentes qu'on n'a point pu éviter de le condamner à mort. » Cependant le malheureux protesta jusqu'à la fin, et sur la

potence même, de son entière innocence du crime qu'on lui imputait. Quand ce dernier cri de l'accusé, au moment de paraître devant Dieu, serait un mensonge ; quand il faudrait croire à cette horrible histoire que les juges ont regardée comme une vérité, on peut remarquer qu'il n'y a eu qu'un crime imputé à un prêtre pendant la tenue des Grands Jours. Les juges pourtant n'étaient pas portés à ménager le clergé. On connaît l'esprit delà magistrature française, et cette sorte d'orgueil et de morgue qui a été si longtemps comme héréditaire chez elle et qui la portait à entreprendre contre le pouvoir et contre l'influence ecclésiastiques. Le concours que le clergé prêtait à la justice des Grands Jours, et le soin de l'évêque à éviter tout conflit de juridiction n'arrêtèrent pas l'esprit d'audace et de violence des Robins. Ils ne se contentaient pas de l'innocente passion de Dandin, qui voulait juger. Ils voulaient condamner : et FJéchier ne manque pas de malice quand il montre le procureur-général Talon, à son arrivée, visitant les prisons a. pour voir si elles étaient ca- (( pables de contenir autant de criminels qu'il espérait en (( faire arrêter, et, suivant les chambres et les cachots, il c( minutait déjà les conclusions qu'il devait donner. » C'est c( cet homme redoutable à tous les états, » qui fait aux Grands Jours « des coups hardis contre les ecclésiastiques « el les communautés religieuses. On savait bien, dit l'histo- (( rien, que les Grands Jours étaient venus pour arrêter les c( oppressions et pour punir les violences ; on fut étonné d'ap- « prendre qu'ils venaient aussi pour réformer le clergé ! » Les historiens d'aujourd'hui ne partagent pas cet étonnement de Fiéchier. Le dernier éditeur des Mémoires sur les Grands Jours, M. Chéruel, commence ainsi la notice dont il fait précéder le texte de Fiéchier en guise de préface : « Les Grands- (( Jours étaient des assises extraordinaires, ayant le droit de

«juger sans appel, de faire des règlements pour le prix des « denrées, le poids et les mesures, la discipline ecclésiastique, « en un mot pour toutes les parties de Fadministration. » Cela s'appelle trancher d'un apophthegme les questions les plus délicates et donner au lecteur des idées assez fausses et fort confuses. C'est, il est vrai, une absence de critique assez fréquente de nos jours, de donner pour vérité tous les renseignements que les éditeurs ont sous les yeux. Il est certain que les Grands Jours de Clermont se sont occupés des matières que M. Chéruel énumère et qu'il résume sous le nom de toutes les parties de r administration ; mais doit-on toujours conclure du fait au droit? Nous aurons à dire un mot des règlements sur le prix des denrées et sur les poids. Mais comment croire au droit des Grands Jours sur la discipline de l'Église quand on a sous les yeux les paroles de Fléchier, quand surtout on y ajoute en note le texte des protestations de l'assemblée du clergé, dont le résultat, dit-on même, fut l'annulation des règlements des Grands Jours sur les affaires ecclésiastiques? Il suffit de lire d'ailleurs l'analyse que Fléchier donne de ces règlements pour comprendre qu'ils excèdent ; et les sourires de l'historien ne font pas défaut à toute cette besogne. Il montre Denis Talon trouvant ou rendant toute la magistrature des Grands Jours si révoltée contre le clergé, qu'on « excède le « pouvoir de la commission [royale) et qu'on dépasse même « les attributions des conciles provinciaux quand ils avaient <( pouvoir de s'assembler. » La suppression de tous les privilèges accordés par les souverains pontifes fut déclarée ; on voulut contester les biens des communautés ; on réclama la production de leurs titres ; on prétendit régler les chanoines et les religieux, etc., etc.. La raillerie de Fléchier est fine et contenue ; mais elle s'aiguise et s'anime en présence du procureur-général des Grands Jours.

Ce magistrat avait été accompagné à Clermont par sa mère, encore « plus entreprenante, plus jalouse de l'ordre et de la (( discipline, plus agissante que lui. Le Roi aurait dû lui expéc( dier une commission pour les Grands Jours. » A peine arri- Tée à Clermont, elle entreprend de faire la police de la "ville et de fixer les taxes de toutes choses. C'est elle qui prend le droit de régler le prix des denrées, les poids et mesures et en quelque sorte même la discipline ecclésiastique, dont M. Chéruel gratifie les Grands Jours. Ses ordonnances sur le prix des denrées furent bien signées des magistrats et mises à exécution; mais quoi qu'en pense M. Chéruel, elle ne put régler les poids à sa fantaisie. La livre de Clermont n'avait que quatorze onces, elle en avait seize à Paris. Madame Talon fit grand bruit de cette différence qu'elle appelait un abus, et elle entreprit de le réformer; elle en entretenait tous ceux qui venaient la voir; elle le trouvait d'autant plus « considérable qu'il était de conséquence tous les jours. » Elle eut beau faire, il eût fallu renverser toutes les coutumes de commerce et toutes les lois du trafic; elle échoua dans son entreprise, mais ne se regarda pas pour battue. Le prix des denrées avait été fixé sur la force des poids de Clermont : et la mère du procureur-général, « ne voulant point donner mauvais exemple « ni passer pour mauvaise ménagère, dit Fléchier, se faisait « apporter chez elle tout ce qu'elle achetait et le pesait à sa K manière, quelque remontrance que lui pussent faire les t( marchands, qui, par la crainte de l'autorité du fils et de la « colère de sa mère, subissaient les lois qu'on leur impo- « sait. » J'ignore si les autres magistrats imitèrent cet exemple, mais Fléchier en signale un, celui justement qui était de concert avec Madame Talon pour le règlement de la police, qui, durant toute la tenue des Grands Jours, eut rindustrie de manger beaucoup de perdrix à très-bon marché.

Ce n'est pas seulement dans les affaires de ménage que Madame Talon montrait son esprit d'entreprise. Cette dame porte, dit Fléchier, dont la plume était sans doute en ce moment interprète de quelque remarque féminine, c< cette dame « porte un bonnet qui s'étend et se relève, et qui a quelque « forme de mitre, qui est la livrée de sa mission et le caractère « de son autorité ; » elle voulut soutenir l'honneur de sa coiffure, et commença par former, discipliner et régler les entreprises de charité : elle assembla les dames de la ville, leur fit un discours de sa façon, qu'elle « finit par une figure « de rhétorique qui émut toute celte pieuse troupe. » Je ne sais si le portrait que trace Fléchier est bien véridique, en tout cas il est réjouissant ; et il y a dans les Mémoires sur les Grands Jours ^ à propos des œuvres de Madame Talon, présidant les réunions de charité, interrompant le curé, admonestant et gourmandant les dames, quatre ou cinq pages de la plus vive et de la meilleure comédie. Après les laïques, Madame Talon s'en prit aux religieuses : elle visitait les communautés et voulait les réformer. Les Ursulines, qui se levaient à cinq heures du malin en hiver et à quatre heures et demie en été, dormaient trop à son gré pour des religieuses, et devaient hiver comme été, se lever à quatre heures ; elle voulait les contraindre à dire le grand office les fêtes et à assister à une messe haute avec diacre et sous-diacre ; elle voulait encore les obliger à quitter leur ceinture de laine pour en prendre une de cuir. Outre les Ursulines, elle s'occupa des religieuses de l'Hôtel-Dieu. Ses prétentions, ses remarques, ses exigences, excitèrent contre ces dernières la rigueur des Grands Jours, qui voulurent s'immiscer dans leurs affaires et les réglementer à leur guise. c( Ce qui faillit à détruire l'hôpi- « tal au lieu de le régler, dit Fléchier. Quoi qu'il en soit, « remarque encore le malicieux écrivain, les Grands Jours

« font de grands fruits en ce pays, et pour Tordre de la police, « et pour le soulagement des opprimés, et pour le rétablisse- « ment de la discipline ecclésiastique ; et si les Messieurs c( donnent des arrêts pour y régler les affaires, il se trouve « une dame qui prend le soin d'y régler les mœurs et d'in- « troduire la sainteté dans les monastères, » Fléchier ne veut pas dire, sans doute, que le soulagement des opprimés et Tordre de la police allèrent aussi bien que le rétablissement de la discipline ecclésiastique, mais n'est- il pas curieux que les entreprises et les bizarreries de Madame Talon soient aujourd'hui une des causes de la sympathie de divers critiques pour les Grands Jours, et passent, aux yeux d'un historien sérieux, pour les attributions véritables des Grands Jours ?

Faut-il insister sur les magistrats des Grands Jours ? Fléchier, en plusieurs circonstances, souligne doucement leur iniquité ; et les ridicules, on le voit, abondent sous sa plume fine et élégante. L'un montre qu'il ne porte pas pour rien le nom de Boy vin, Tautre, qui apprend et danse la bourrée avec la même fureur qu'il donne la question ou instruit une affaire, poursuit les accusés de ses menaces et de ses violences jusque sur la sellette. Nous en avons dit assez.

Les conclusions qu'on peut tirer des Mémoires sur les Grands Jours ne nous semblent pas de nature à justifier les enthousiasmes complaisants qui se sont manifestés. Je ne voudrais pas, pour mon compte, juger Tinstitution des Grands Jours, ni la vertu de ceux qui y siégèrent, sur le seul récit de Fléchier ; mais ce qu'il raconte des magistrats qui figurèrent à Clermont, était bien suffisant pour éveiller la susceptibilité de leur corps. On comprend que les Parlements aient empêché cette publication ; et on comprend aussi que les oppositions élevées de nos jours contre la sincérité et la moralité de ce léger et spirituel roman soient surtout partis de la Cour d'appel

de Riom. Si fondées qu'elles soient, ces oppositions d'ailleurs n'empêchent pas les Mémoires sur les Grands Jours d'être un agréable morceau de littérature, heureusement choisi pour faire connaître le point où elle en était au moment où Boileau allait se produire, et les grâces que pouvait re\êtir le bel esprit, encore habitué à sacrifier au mauvais goût, qui allait disparaître. Car la narration de Fléchier, un peu traînante et un peu molle dans son élégance, embarrassée dans de fades sentiments.de passion et d'amour, composée uniquement, dirait- on, pour exercer une plume déjà habile, est, malgré tous ses agréments, chargée d'ornements faux, concertés, recherchés, dont le brillant n'a pas survécu à la mode du jour.

Notre temps n'est pas favorable aux vertus religieuses. Ses préjugés, sa législation, sa philosophie ne comprennent pas le sacrifice : la lutte contre les appétits de la nature est inexplicable à ses yeux, plus ridicule et plus odieuse encore que surnaturelle. Tout au plus y admet-il quelque sincérité, grâce à un jeu maladif de l'imagination. Port-Royal seul est assez heureux pour faire exception ; il est grand, glorieux, héroïque. Le grain d'hérésie qu'on y trouve suffit à humaniser toutes ses vertus. La plupart des écrivains de notre temps, philosophes, poëtes, historiens, romanciers, critiques, vont faire un pèlerinage et rendre leurs dévotions à Port-Royal. Le concours est innombrable et ne diminue point. Chaque dévot, il est vrai, est mû par son sentiment personnel et accomplit les actes de son culte à sa mode : aussi, à les entendre on serait porté à croire le rigide monastère janséniste transformé en cette joyeuse abbaye de Thélème, dont la devise était : sainte liberté, ou fais ce que tu voudras.

M. Faugère, connu déjà par quelques publications intéressantes sur Pascal et sa sœur, en réunissant et mettant au jour, pour la première fois, les lettres de la mère Agnès Arnauld, a pris soin dans l'introduction de marquer le peu de loisir que

« des travaux qui touchent aux intérêts les plus vifs de la politique active » lui laissent pour étudier et produire désormais les monuments des temps passés. Il s'est donc borné à surveiller la publication des Lettres de la Mère Agnès y et il se contente de se porter devant le public a garant de leur authenticité. » La personne , je tiens à conserver cette dénomination féminine dontuseM. Faugère, la personne à qui revient le mérite et qui a porté le travail de cette publication, c( est pleine de zèle pour tout ce qui se rattache à la mémoire de Port- Royal. » Cette personne « a employé plusieurs années à rechercher et à transcrire les lettres de la mère Agnès de Saint- Paul. » Ces lettres, extraites de nos bibliothèques publiques et de collections particulières, sont-elles parfois dans les manuscrits (que le titre de la publication qualifie à^ authentiques) ^ accompagnées de notes que la copiste a reproduites et qui ont passé dans Timpression? Cette copiste pleine de zèle pour la mémoire de Port-Royal a-t-elle ajouté elle-même quelques annotations? ou a-t-elle négligé de signaler toutes celles qu'elle a copiées ? En tout cas, on peut dire que les notes assez rares et dont la responsabilité semble revenir à l'éditeur, qui illustrent \q^ Lettres de la Mère Agnès, ve^^\vQni le fanatisme le plus curieux. Si elles sont toutes extraites des manuscrits, il est tout simple qu'elles soient de ce style. Ceux qui portaient à la mémoire de Port-Royal assez de zèle pour faire transcrire les moindres documents relatifs aux héros de cette maison, ne pouvaient que les admirer : d'ailleurs, dans l'ombre de leurs manuscrits, ils parlaient à leurs confidents et à leurs amis; mais leurs explications passionnées des moindres circonstances de l'histoire de Port-Royal, leurs éloges ardents, sous forme de notes biographiques, des « défenseurs de la vérité et de la justice, » sont d'un ton enthousiaste trop en harmonie avec celui des lettres de la Mère Agnès pour ne pas paraître devant

le public comme une singulière curiosité. M. P. Faugère, malgré ses travaux intéressant la politique active , est-il trop habitué au ton des documents jansénistes pour avoir remarqué la bizarrerie de ces notes ? En tout cas, comme la plupart des littérateurs de ce temps, il est assez peu au courant des principes qui régissent l'Eglise pour donner, dans une tolérance affectueuse et désintéressée aussi bien que dans une phrase un peu longuette une décision que nous voulons reproduire. (( Si l'autorité religieuse et Tautorité politique, dit-il, voyant « avant tout dans Port-Royal une grande école de morale, « de science et de piété, avaient combattu par les seules « armes de la discussion, au lieu de les persécuter, des « opinions dont les partisans ne cessèrent jamais de professer « Tunion à FÉglise et au Saint-Siège, et qui étaient d'ailleurs c( trop subtiles pour que leur discussion pût jamais devenir (( une cause de trouble au sein des masses, nous sommes porté « à croire que les esprits, au lieu de s'agiter de plus en plus « sous l'aiguillon d'une incessante persécution, se seraient « calmés; les doctrines de Port-Royal se seraient finalement « développées dans les justes et véritables proportions de c( l'esprit chrétien, et l'histoire n'aurait pas eu à enregistrer « dans ces actes une violence qui , après s'être attaquée aux « esprits sans avoir pu les dompter, s'en prit à la matière « elle-même et détruisit d'une main sauvage la demeure des c( pieux solitaires sans épargner leurs tombeaux. Le cri qui « sort de ces ruines est un reproche accusateur pour le gou- « vernement de Louis XIV ; il doit être pour tout le monde « une leçon de liberté religieuse, de tolérance et de charité. » Cette théorie est vulgaire, elle est loin d'être juste et intelligente. La tolérance, la charité, et la subtilité qui ne permet pas aux doctrines de pénétrer dans les masses, viennent bien au propos de la secte qui a enfanté les Provinciales ^

pamphlets pleins de tolérance et de charité sans doute, ai destinés surtout à préserver les masses de la subtilité des doctrines qu'on y professait. La vérité touche les masses par ses clartés mêmes ; elle a au sein de toutes les âmes régénérées parles sacrements, des intelligences mystérieuses et puissantes qui agissent en sa faveur ; la subtilité, au contraire, est un des moyens dont le démon se sert le plus efficacement pour glisser ses venins : c'est parce qu'une erreur est subtile qu'elle pénètre dans les esprits ; elle peut alors profiter de toutes les brèches que le péché a faites dans nos âmes et que les sacrements n'ont pas si bien réparées et reconstruites qu'il n'y soit resté quelques fentes, par où la malice s'insinue. Nous ne voulons pas discuter les propositions de M. Faugère : nous ne remarquerons pas l'artifice involontaire peut-être de ce langage, qui , tout en n'osant nier que l'école de Port-Royal, « cette école de science, de morale et de piété » , n'ait excédé en quelque chose de la vraie doctrine de l'Eglise catholique, trouve cependant moyen d'accuser et de blâmer cette divine Église, et assure que sans ses persécutions incessantes, les doctrines de Port-Royal se seraient « finalement développées dans les justes et véritables proportions de l'esprit chrétien » . Où sontelles, ces véritables et justes proportions de l'esprit chrétien? Si elles ne sont pas à Port-Royal, elles sont certainement loin de l'Église catholique. L'action de celle-ci tourne aisément à une «persécution incessante, » dont le résultat est de rejeter les âmes hors de ces « justes et véritables proportions de l'esprit chrétien ».

Il ne faut pas insister : il y a longtemps qu'on doit être accoutumé à ces ignorances des lettrés et des savants, qui prétendent juger l'Église et lui indiquer les voies où elle aurait dû marcher. Ce peut être une chose utile de savoir déchiffrer les manuscrits de Pascal, et glorieuse d'en avoir procuré la clef

à M. Cousin, qui n'a pas su la faire jouer heureusement, et qui, insinue-t-on, a bien su se dispenser de toute reconnaissance. Tout cela cependant n'est pas suffisant pour connaître de la vérité catholique et du gouvernement de l'Église. Si les Papes Innocent X et Alexandre VII avaient pu consulter M. P. Faugère, serons-nous téméraires de penser qu'ils auraient encore agi comme ils ont fait vis-à-vis des Jansénistes ? La Mère Agnès Arnauld est une des gloires delà secte. Elle était sœur de la grande Angélique^ comme disent encore les initiés, et une des vingt enfants de l'avocat Arnauld, connu par ses haines contre les Jésuites et son antipathie pour la Ligue. Cette famille, cette tribu des Arnauld, jeta au dix-septième siècle un éclat incomparable. Conserve-t-elle aujourd'hui devant la postérité beaucoup de ce lustre ? Quelle œuvre, quel fait, quel souvenir la recommandent ? Quand on voit Boileau mettre le docteur Arnauld au-dessus de Bourdaloue et de tout autre en France, n'est-on pas étonné ? N'est-on pas surpris des égards que Bossuet a pour ce même docteur ? A-t-on conscience des raisons qui le firent appeler le grand Arnauld ? Et, au milieu de la splendeur du règne de Louis XIV, voit-on clairement aujourd'hui tous les fils qui reliaient les intrigues jansénistes, qui remuaient la cour et la ville et rendaient les Arnauld vraiment formidables ? On ne nie pas qu'il n'y eût parmieux des dons éminen ts : ils émurent fortement leur siècle, mais leur mérite seul n'en fut pas cause. Les circonstances extérieures, l'art de la mise en scène, les passions et la mode vinrent en aide. Rien de vraiment vivant n'est sorti de ces plumes patientes, laborieuses et prisées presque toutes de leur temps, rien de ce qui met un écrivain en communication avec les siècles. Le docteur Arnauld, Arnauld d' Andilly , leur neveu de Sacy ont beaucoup écrit. On consulte leurs livres : les lit-on encore? peut-être les femmes ont-elles été les grands hommes

de la famille ? On sait le mot de Jacqueline Pascal sur la lâcheté des docteurs, et le courage des filles de la secle. La grande Angélique, sa sœur Agnès et leur nièce Angélique de Saint-Jean ont, en tout cas, tenu une importante place dans la société du dix-septième siècle ; ellesont passé pour des héroïnes et ont été proclamées des saintes. Pour nous en tenir à la Mère Agnès, c'est évidemment une fille de mérite et des plus heureusement douées. Jusqu'à son extrême vieillesse, elle conserve le secret d'une éloquence forte et grave, d'une grâce sérieuse, d'une élégance et d'une noblesse naturelles, qui la distinguent même dans ce temps oii toutes les femmes écrivent bien. Les deux volumes de lettres qu'on vient de publier se recommandent donc au point de vue littéraire. Comme Port- Royal et ses principales dignitaires étaient en commerce régulier avec toute la société du temps, les lettres de la Mère Agnès abondent en renseignements historiques. M. P. Faugère a raison de les signaler à M. Cousin, qui y trouvera, dans les billets qui leur sont adressés, des renseignements intéressants sur M""" de Longueville et de Sablé, sur Pascal et sur sa sœur. Ainsi nous ne contestons pas la valeur historique et littéraire des monuments produits au jour. Leur grande importance est pour l'histoire de la secte ; et l'on s'étonne qu'en les ayant sous les yeux, M. Faugère se soit laissé aller sur Port-Royal et le Jansénisme aux illusions que nous avons signalées.

L'hérésie se montre en effet toute nue dans ces lettres ; ce sont ses détours, ses sinuosités, ses réticences, ses hardiesses, ses violences, ses rêves, ses négations, qui se découvrent à chaque page et à plein : la vue de ces monstruosités, nous parlons d'après notre sentiment, cause d'autant plus d'horreur et d'efl'roi qu'elles se produisent au milieu des austérités, des mortifications, des pratiques les plus dures de la vie religieuse. Pauvre misérable nature humaine, qui sait abuser

de tout et qui est si facilement le jouet des illusions de l'enfer! Nous n'entreprenons pas d'écrire ici l'histoire du Jansénisme. Naquit-il d'une sorte de conspiration formelle contre la vérité? Prit-il naissance insensiblement dans les séductions d'un cerveau égaré? 11 grandit au milieu des troubles de l'État et de l'Eglise. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, favorisait la secte, et durant sa prison et son exil, ses grands vicaires contre carraient l'autorité du Roi, qui eût voulu en finir. Le Roi lui-même avait dans son orgueil des contestations avec Rome ; le résultat de toutes ces difficultés était l'impuissance apparente des condamnations, des bulles et' des sentences. Port-Royal souriait au milieu de ces démêlés : «Je vous conseille, » écrivait la Mère Agnès, à propos de la bulle d'Innocent X qui condamnait les cinq propositions, c( je vous conseille de ne vous mettre en aucune peine « de la bulle non plus que nous, qui n'en sommes point du « tout inquiétées; nous condamnons ce qu'elle condamne sans « savoir ce que c'est; mais c'est assez de savoir que c'est le c( Pape qui l'a envoyée, et qu'en qualité de filles de l'Église « nous sommes obligées de révérer tous les décrets du Saint- «Siége(l). )) Les admirateurs de Port-Royal signalent ce passage comme une preuve de la docilité des religieuses. Il n'est pas difficile cependant de reconnaître le venin caché sous ces protestations et ces affectations d'indifférence, d'ignorance, de révérence, et non pas d'obéissance. Remarquons d'ailleurs que la Mère Agnès n'écrit pas ici à une adepte. Elle écrit à une fille de mérite attirée à Port-Royal par le grand renom de vertu de ce monastère, où elle fit profession un peu plus tard, tenant avant tout à l'Église catholique, qui ne trempa dans aucun des projets de la secte, n'em-

(1) Août 1653.

490 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

brassa aucune de ses erreurs et fut nommée abbesse de Port-Royal de Paris, lorsque les maisons furent séparées et que les religieuses, entêtées à refuser de signer le formulaire, furent reléguées à Port-Royal-des-Champs. C'est la sœur Marie de Sainle-Dorothée Perdreau, native d'Amboise ; les livres jansénistes et les notes de notre correspondance la signalent comme la première abbesse intruse de Port-Royal. Avec d'autres la Mère Agnès s'ouvrira davantage. 11 n'est cependant pas nécessaire d'insister beaucoup pour montrer combien dans ce langage même elle est déjà éloignée des sentiments d'amour et de fidélité dont doit brûler une âme vraiment religieuse. Le mépris de la parole du Souverain Pontife, dont la Mère Agnès assure qu'il ne faut pas se mettre en peine, à laquelle elle acquiesce en affectant de ne pas vouloir savoir ce qu'elle dit, le mépris n'esl-il pas flagrant? et la révérence qu'elle dit devoir, en qualité de fille de l'Eglise, aux décrets du Saint-Siège, ne comprend-elle ni l'obéissance, ni l'amour ?

Du reste, si nous paraissons ici interpréter à mal ces paroles, le recueil en contient en abondance et qui montrent à clair et à nu toute l'horreur de cette résistance et tout l'abus que celle pauvre âme abandonnée à un démon pervers faisait des paroles et des pratiques saintes. Tant que le cardinal de Retz garda le litre d'archevêque de Paris, Port-Royal parut triompher sans peine et sans frayeur. L'orage grondait dans le lointain, et, comme le disait la Mère Agnès, il ne s'agissait que de prier « comme l'on fait quand il fait un grand tonnerre (i). » On voulait bien déjà opprimer \a vérité, (( mais on ne pouvait encore que l'égratigner (2). » Déjà cependant les doctrines d'indépendance spirituelle étaient

(t) 16 février 1056.

(2) U avril 1G66-

proclamées, et, sans vouloir reconnaître d'autorité, la Mère Agnès prétendait « s'attacher à la pratique de la vérité, que « les hommes ne nous sauraient ravir, parce qu'elle dépend (( de Tesprit de Dieu (1). » Mais il était inutile de se presser, et on pouvait, sans rien craindre, s'abandonner à son sentiment. Pendant que la Sorbonne, malgré les Lettres provinciales, condamnait M. Arnauld, M. Singlin, un des plus dangereux adeptes des nouvelles doctrines, était nommé supérieur des maisons de Port-Royal. On souriait alors en se parant du titre à' excommuniées (2). Et lorsque les rigueurs séculières commencent, l'air de triomphe ne cesse point, et on « monte d'un degré dans l'état de personnes suspectes et « calomniées en ce que l'on en vient maintenant aux effets (3) . » Ces effets étaient le renvoi des pensionnaires et des postulantes, ainsi que la défense de recevoir des novices. L'autorité aurait voulu aller plus avant ; mais la situation du diocèse de Paris, le malheureux état général des affaires religieuses de France, les fâcheux démêlés avec le Saint-Siège laissaient à Port-Royal des ressources dont il continuait d'abuser; car il ne faut pas oublier que Port-Royal était une école. « C'était une école de piété, » dit M. Faugère. Madame de Choisy, dans une lettre que nous avons citée (4), n'en dit pas autant, et elle remarque la déplorable influence de cette école sur les mœurs. Bien que la Mère Agnès prétendît, comme nous avons vu, qu'elle ne savait ce que le Saint-Siège condamnait et qu'elle le condamnait avec lui, elle oubliait parfois son ignorance, et écrivant à une supérieure de monastère, tout en l'assurant qu'elle ne voulait gêner en rien les consciences, elle

0) H avril 1666.

(2) 10 octobre 1660.

(3) Avril IGCI.

(4) Ci-dessus, p. 72.

lui expliquait les choses à sa manière : « L'Église, disait-elle, « est attaquée dans la vérité et la charité, qui sont les deux « colonnes qui la soutiennent. C'est ce que Ton tâche de ren- « verser par cette malheureuse signature [la signature du « formulaire) par laquelle on rend un témoignage contre la c< vérité, et Ton détruit la charité qu'on doit avoir pour les ce morts aussi bien que pour les vivants en souscrivant la « condamnation d'un saint Evêque qui rHa jamais enseigné « les doctrines qvHon luiimpute (1).» On voit comment Port- Royal entendait la révérence pour le Saint-Siège et comment il opposait ses propres lumières aux jugements du Souverain Pontife. En même temps il multipliait à tout venant les protestations de zèle pour « la défense de la justice et de la vérité (2), » attaquées sans doute et ruinées par l'autorité spirituelle elle-même. Quand les Evêques de France se rassemblent pour traiter de ces affaires du Formulaire, ils ne paraissent pas favorables à la secte, et « c'est la nacelle de l'Eglise qui se remplit d'eau (3). » Il serait trop long de relever les abus des saintes paroles qui se trouvent à chaque page dans ces lettres.

.ViLorsque le diocèse de Paris rentre enfin dans un état normal, quand la paix avec le Pape est assurée et que les bulles qui instituent Hardouin de Péréfixe à l'archevêché de Paris sont attendues « devant Pâques, » il n'y aura plus de retardement à l'affaire des Jansénistes (4). Aux approches des catastrophes, l'entêtement et l'orgueil ne songent pas, on le sait, à céder: « Nous n'adorerons point l'idole du Formulaire, » s'écrie la Mère Agnès (5) ; et rien n'est triste comme ces pa-

(1) Décembre 1G62.

(2) Août 16G2, avril 1663, etc.

(3) Novembre 1663.

(4) Mars 1664.

(5) Juillet 166 h

rôles furibondes sous la plume d'une religieuse âgée alors de plus de soixanle-dix ans et que ses grands talents semblaient rendre plus qu'une autre capable de comprendre l'indignité de cette révolte ouverte. Elle ne se contentait pas d'ailleurs de s'abandonner à ces paroxysmes de colère; elle dissertait sur l'obéissance, les qualités qu'elle devait avoir et les raisons qu'on avait à Port-Royal de s'en affranchir. Elle ajoutait que l'obéissance que les Évoques et le Pape exigeaient était contraire à la loi de Dieu. Il n'était plus question de cette révérence aveugle dont elle s'était targuée tant qu'on ne lui avait pas demandé de la prouver par des actes. En même temps, sans gêner les consciences, comme elle dit, c'est à l'oreille d'une supérieure d'un monastère de filles qu'elle murmure toutes ces spécieuses dissertations sur la désobéissance due à certains actes du Souverain Pontife (1). Si, au milieu des désordres de cette résistance coupable, on pouvait s'arrêter aux choses extérieures et frivoles, on pourrait remarquer que dans l'agitation de ces événements, au milieu du trouble et de l'entêtement, les talents de la Mère Agnès n'avaient pas diminué : elle est toujours éloquente ; ses lettres à la reine de Pologne ont un accent élevé qui touche et qui plaît. Dans cette tourmente où la religieuse s'agite, elle garde le don d'émouvoir les esprits et de les charmer, l'art d'évoquer les images et d'enchaîner les paroles. Elle s'entretient toujours volontiers de choses sérieuses. Le mot d'éternité revient comme naturellement sous sa plume, et cet entretien où sa vocation l'appelle et dont elle ne se départ point rend plus odieux encore l'étrange abus qu'elle fait des choses saintes, des dons et des lumières qu'elle possède. Malgré la dignité extérieure qu'on assure que la Mère Agnès

(1)20 juillet 1664.

404 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

et les principales de Porl-Royal surent garder dans ces circonstances, il ne fant pas croire que tout se soit passé dans Tintérieur du monastère, ainsi qu'il en devait aller dans une maison régulière. La Mère Agnès rend justice à la douceur que r Archevêque de Paris, au milieu des rigueurs qu'il était obligé d'exercer, garda pour les religieuses obstinées. La première visite du prélat à Port-Royal avait témoigné «beaucoup de civilité et de bonté ; y> il se contenta, en réponse aux résistances qu'on lui manifesta, de faire entendre qu'il serait obligé, avec douleur, de traiter comme personnes téméraires et présomptueuses, celles qui résisteraient à l'autorité de l'Église (1). Il mit de longs délais, il fit de nouvelles démarches, il employa tous les moyens pour adoucir ces esprits abusés et les ramener à la vertu de leur état. Lorsque enfin, au mois d'août 1665, il vint à Port-Royal pour en faire éloigner les plus entêtées et confier la direction de cette maison à une des religieuses de la Visitation, les plus éclairées et les plus saintes, à une véritable fille et une grande fille de Saint- François de Sales, à la Mère Louise-Eugénie de Fontaines, le prélat parla aux religieuses de Port-Royal de telle sorte, qu'il semblait, dit la Mère Eugénie, que saint François de Sales n'aurait pu dire autrement dans un sujet pareil. Ces filles, cependant, au nombre alors de quatre-vingts ou de cent, étaient « si prévenues, que rien n'est plus terrible que ce que a Von vit, et rien ne prouve tant que l'esprit de Dieu ne les « conduisait pas. On faisait des protestations, on appelait « comme d'abus, on se récriait, et on ne voulait point recec( voir la Mère Eugénie. Vous eussiez dit qu'elles étaient de (( ces gens dont parle David, qui disent: Qui est mon « maître (2) ? » Ce ne furent pas les seules scènes tumul-

(1) 24mai]G6'i.

(2) Vie de la Mère Louise-Eugénie de Fontaines.

tueuses qui eurent lieu à Port-Royal. La reine Anne d'Autriche était allée voir la Mère Eugénie, qu'elle connaissait depuis longtemps et qu'elle avait elle-même désignée au Roi et à l'Archevêque pour remplir la mission délicate qui lui fut confiée ; la reine reçut les religieuses qui s'étaient rangées à leur devoir ; mais elle ne voulait pas voir les désobéissantes. « Il ne fut pas possible de les empêcher de se présenter dece vaut elle, dit l'historien que nous venons de citer ; elles se « mirent dans un endroit oii elle devait passer, criant si tu- « multueusement que la Reine ne put se retenir de leur té- « moigner son sentiment. — Cela fait horreur, s'écria-t-elle, « de voir des religieuses désobéir à leur Evêque et même au c( Pape (1)! »

Ces manières violentes et tumultueuses semblaient passées en usage à Port-Royal : il y a une lettre de la Mère Agnès, où elle parle d'une circonstance où les Sœurs eurent l'opinion qu'un bruit fait par accident était « une formalité qu'il fallait « garder, et causèrent un désordre qui nous a d'autant plus « humiliées et mortifiées que ceux qui ont pu s'en scandaliser « ne voudront peut-être pas se laisser persuader de l'inno- « cence avec laquelle cela arriva (2) . » 11 s'agissait d'une défense qu'un chapelain envoyé à Port-Royal était chargé de faire aux rehgieuses réunies alors au monastère des Champs et qu'elles ne voulaient pas entendre. J'ignore si le fait dont il s'agit dans cette lettre était arrivé en effet avec innocence; mais tout le monde s'étonnera de cette singulière coutume de la communauté de « garder la formalité » de faire du bruit. La Mère Agnès revient en une autre circonstance sur cette coutume (3) . L'obéissance qu'on refusait au Souverain Pontife

(l ) Vie de la Mère Louise-Eugénie de Fontaines.

(2) 9 septembre 1665.

(3) 30 juin 1663.

était rendue aveuglément à certains supérieurs dont on suivait la direction. Il y avait tout un parti qui soutenait Port- Royal, en effet, et qui entretenait la résistance des religieuses. Les historiens nous trompent et font de la littérature quand ils parlent de T isolement de ces filles. L'historien de la Mère Eugénie de Fontaines, que nous avons déjà cité, raconte que pendant que cette sainte et digne religieuse était chargée du gouvernement de la maison de Port- Royal de Paris, (( il ne « manquait pas de personnes du dehors et du dedans qui lui (( disaient: ce Ma Mère, croyez-moi, le parti des Jansénistes <c est grand ; ne les aigrissez pas contre vous ; ils sont puisce sants à la cour et à la ville : un peu de condescendance vous « établirait une grande réputation et toutes choses en iraient « mieux (1).» Jusqu'à quel point les religieuses, les personnes du dedans, s'abandonnaient-elles elles-mêmes à ces pensées, et jusqu'à quel pointées pensées étaient-elles des illusions? Tous ceux qui, dans ce siècle, ont eu des condescendances pour le Jansénisme ne se sont-ils pas en effet établi de belles réputations ?

On a fait tant de tableaux lamentables des persécutions de Port-Royal qu'il serait peut-être utile de rétablir la vérité des faits. En somme, toute cette première persécution se borna à éloigner ces égarées des directeurs qui les perdaient, à séparer les plus ardentes et à les confier à d'autres religieuses mieux instruites de leurs devoirs, à des filles de Sainte-Marie pour la plupart, dont la Mère Agnès loue la charité et le bon gouvernement, à remettre enfin pendant dix-huit mois environ le gouvernement de la maison de Paris à la Mère Eugénie de Fontaines. Dix mois après cette séparation, qui fut douloureuse, sans doute, mais dont les souffrances n'abattirent

(1) Vie de la Mère Louise- Eugénie de Fontaines.

pas leur orgueil, les religieuses obstinées purent se réunir toutes à Port-Royal : elles y vécurent en communauté, s'entretenant dans leur esprit de révolte et mettant toujours leurs sentiments personnels au-dessus de toute autorité. « Les âmes « sont à Dieu; c'est à lui de leur donner les sentiments qu'elles ((doivent avoir (1), » disait la Mère Agnès, outrant encore les doctrines effrayantes de ses directeurs. Elle subtilisait toujours d'ailleurs sur l'obéissance, qui (( a toujours été le (( fort des ânies religieuses et qui leur a fait emporter le plus (( de victoires sur le démon ; c'est de quoi il veut se venger (( maintenant en leur proposant une obéissance trompeuse (( pour les faire tomber ou pour les faire passer pour crimi- (( nelles si elles ne s'y rendent. » En même temps, elle demandait (( des directeurs qui mènent à Dieu sans aucun (( mélange de traditions humaines (2). »

Puisque nous ne racontons pas l'histoire du Jansénisme, ni même celle de la Mère Agnès, nous ne parlerons pas de la signature de la Sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld, dont la Mère Agnès se trouvait coupable, ni de la rétractation de cette sœur. Nous ne nous arrêterons pas sur le terme à^ indifférence au regard de la signature ^ dont la Mère Agnès s'était servie dans une déclaration à l'Archevêque de Paris, qu'elle expliqua et qu'elle retira ensuite ; nous ne dirons rien de la privation des sacrements que souffrirent les religieuses, privation inévitable, puisqu'elles s'étaient mises elles-mêmes hors de l'Eglise par leurs résistances aux autorités et leur opiniâtreté dans leurs sentiments personnels j sans revenir non plus sur la singulière couleur janséniste de cette publication, moins historique et moins littéraire en résumé que pieuse et zélée pour la mémoire de Porl-Royal, ni sur

(1) 8 novembre 1664.

(2) 22 mai 1668.

498 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll» SIÈCLE,

rintérêt et la valeur que ces documents peuvent présenter à divers titres, nous terminerons en remarquant que si ces lettres peuvent contribuer à mieux faire apprécier les grands dons de littérature et d'éloquence que possédait cette Mère Agnès (dont trente lettres au plus avaient été imprimées jusqu'ici et non pas des plus belles ni des plus anciennes, tandis que le nouveau recueil en contient près de huit cents), les relations plus intimes avec cette héroïne ne contribueront pas à faire admirer la justesse d'une parole de Royer-Collard, citée avec complaisance par M. Faugère, que « pour connaître toute la grandeur de l'humanité, il faut connaître Port-Royal.» C'est l'infirmité bien plulôfqui éclate dans toute cette correspondance -.infirmité d'autant plus apparente et révoltante que les dons de la Mère Agnès sont plus excellents, que ses lumières sont plus précieuses, qu'elle a pénétré davantage dans les connaissances de l'homme intérieur, qu'elle a joui plus intimement de certaines faveurs divines, et qu'elle est plus véritablement privilégiée pour la conduite des âmes. On voit alors dans celte âme comme les caractères d'une profanation et du plus épouvantable scandale. L'orgueil souille tout, il est abominable partout ; mais l'orgueil à côté d'une vocation religieuse véritable et précieuse, un orgueil si extravagant et si insensé redouble d'horreur et d'infamie. Le seul sentiment que la charité puisse permettre est celui de la Mère Eugénie de Fontaines, dont nous avons déjà parlé ; elle n'avait pas eu de rapports personnels avec la Mère Agnès, mais elle avait pu apprécier ses filles, et elle les appelait des colombes séduites qui lui faisaient une grande compassion : « Ce sont, ajoutait-elle, des filles austères qui chantent bien l'office, et j'aurais grand plaisir de les servir ; mais quel malheur de se laisser aller dans un parti dangereux, quand après tout cela on se met en péril de se perdre ! IS'en est-il pas de la foi comme de la

charité? Faire tout sans elle ne profite de rien pour le salut (1). » Cela peut, il est vrai, profiter quelquefois pour la gloire ; la publication des lettres de la Mère Agnès Arnauld en serait peut-être une preuve. Hélas ! la vocation religieuse regarde-t-elle la gloire humaine ou l'éternel salut de ceux qui y sont appelés ?

(l) La Vie de la mère Louise- Eugénie de Fontaines,

Les ouvrages de littérature ne disent pas toujours facilement leur dernier mot. Plusieurs demandent à être pénétrés, et on ne les goûte pas sans un peu de travail. Ce travail des délicats assure seul le rang de quelques écrivains dont le mérite n'est pas]^conteslé, mais qui sont un peu solitaires à la place d'élite où les tiennent les bons juges. La Rochefoucauld ne serait-il pas du nombre de ces esprits dont la foule n'apprécie pas volontiers la valeur ! Les Maximes sont dans toute bonne bibliothèque. Les y visite-t-on souvent?

On a beaucoup, dans ces derniers temps, parlé de François de la Rochefoucauld ; les Maximes ont eu moins de part à ce renom que l'aventure extravagante suscitée à leur auteur par la rivalité d'un philosophe pétulant, champion à grand fracas de la belle Madame de Longueville. Nous ne parlerons pas de ce duel bizarre. La Rochefoucauld d'ailleurs y a tenu le bon côté; et lui qui « craint d'être ridicule plus que toutes les choses du monde, » dit Madame de Sévigné, lui qui prétend dans ses Maximes, avec un peu d'exagération et de recherche, que « le ridicule déshonore plus que le déshonneur, » a laissé son singulier et ardent rival se jeter à corps perdu dans le ridicule, s'en abreuver et s'en enivrer. L'esprit n'em-

pêche pas de faire des folies, et a il sert quelquefois hardiment à faire des sottises. » [Maximes.) Je ne sais si la Rochefoucauld songeait à son antagoniste en parlant de la sorte ; mais assurément il lui répond. Quand on voit toute la chevalerie de M. Cousin, ses mines, ses admirations, ses prosternementSj sa gesticulation ardente, on ne peut s'empêcher de reconnaître que (( la vivacité, qui augmente en vieillissant, ne va pas loin de la folie. » [Maximes.) C'est la Rochefoucauld qui parle ainsi ; nous ne voudrions pas de nous-même intervenir dans un pareil débat.

Dans la dernière phase de sa vie, lorsqu'il tenait la conversation chez Madame de la Fayette, à côté de Madame de Sévigné et de Madame Scarron, ilaimait peu le bruit, la singularité et tout ce qui pouvait choquer tant soit peu les bienséances et attirer violemment l'attention publique ; il n'ira assurément pas se commettre ou plutôt se colleter avec une sorte de matamore qui tire de belles phrases en guise de grande épée et, aux hourras de la galerie, agenouille ses soixante ans devant le désintéressement et l'emportement des passions... adultères (1). On sait ce que la Rochefoucauld pensait de ces sortes de passions, où « les femmes n'aiment pas tant l'amant que l'amour» [Maximes); la conduite de Madame de Longueville pendant le voyage de Guyenne ne justifie que trop cette triste maxime. Les larmes de M. Cousin n'y peuvent rien.

Nous voulons laisser Madame de Longueville et toutes les histoires de la jeunesse de la Rochefoucauld. Ce sont des matières tellement rebattues depuis quelques années, qu'il est inutile d'y aborder. Ce sont les Maximes que nous voulons étudier et dont nous voulons pénétrer la philosophie et la

(1) Voir la Jeunesse de Madame de Longueville.

morale, tout en leur demandant de nous rendre la physionomie de la Rochefoucauld, non plus homme de parti et amoureux, mais écrivain et moraliste.

L'auteur des Maximes est un précieux : il appartient au premier épanouissement du dix-septième siècle ; je ne sais s'il prit grande part aux conversations et aux plaisirs de l'hôtel de Rambouillet; mais il était Fami particulier et très-déférent de Mesdames de Rambouillet et de Montausier, et il a toujours gardé quelque chose des goûts de leur beau temps. En 1671 , il prend avec Madame de Sévigné grand plaisir à relire les romans de la Calprenède. Pour ceux de Mademoiselle de Scudéry, il les prise au moins autant que fait aujourd'hui M. Cousin. Sapho ne laisse pas d'apparaître au faubourg Saint-Germain de temps en temps, à côté de Mesdames de la Fayette et de Sévigné. Néanmoins les Maximes, dans leur concision, sont fort éloignées du style plus abondant que châtié de Mademoiselle de Scudéry, et rien n'est plus opposé aux grâces précieuses que la manière froide et tranchante de la Rochefoucauld et sa constante préoccupation de tremper, de raffiner, d'aiguiser l'acier de son langage.

Madame Necker disait de Madame de Sévigné qu'elle employait des termes généraux un peu vagues, qu'elle faisait ressembler à une robe flottante dont une main habile change la forme à son gré. M. Sainte-Beuve remarque que cette ampleur et cette aisance du langage, où excelle Madame de Sévigné, était une manière commune de l'époque. La Rochefoucauld paraît chercher avec persévérance à la quitter. Il vise surtout à la propriété des termes. Retiré du monde et des a£faires après la Fronde, malade et quelque peu aigri, il composa ses Maximes, dont la première édition est de 1665. 11 les publia sans nom d'auteur ; mais Segrais, qui était de son intimité, mit en tête du volume un discours où il désigna

Ja Rochefoucauld très-clairement. Il donnait à entendre que la publication de cet ouvrage se faisait contre le gré de l'auteur, qui aurait autant de chagrin à le voir imprimé qu'il en avait eu lors de la publication de ses Mémoires. Ces Mémoires de la Rochefoucauld sont une de ses mauvaises actions. Ils n'ont pas été publiés à l'insu de l'auteur, qui en a surveillé l'impression et le débit. Ils sont intéressants, d'ailleurs, au double point de vue littéraire et historique. Bayle, toutefois, les a un peu surfaits en les mettant immédiatement à côté des Commentaires de César, Au-dessous du triomphateur des Gaules il y a encore de belles places dans les lettres. Les Mémoires, mx^v'wnés en 1662, étaient une insulte à Madame de Longueville et révélaient des scandales dont le public était déjà informé sans doute, mais que le témoignage de la Rochefoucauld devait être le dernier à affirmer. Aussi ne peut-on croire au raisonnement de Suard, qui, signalant la sévérité du livre des Maximes^ où il voit une négation à peu près absolue de la vertu, conclut qu'il « n'appartenait qu'à « un homme d'une réputation bien pure et bien reconnue (( d'oser flétrir ainsi le principe de toutes les actions hu- « maines ; » et qui ajoute : « Il donnait l'exemple de toutes « les vertus dont il paraissait contester l'existence. »

La vertu de la Rochefoucauld vis-à-vis de Madame de Longueville est triste. Ce n'est pas une faiblesse, ce n'est pas un entraînement passionné, c'est un calcul et un désir d'ambition qui noue la liaison adultère. La rupture est suivie d'une vengeance basse et odieuse, que rien ne peut justifier. Je suis loin de vouloir aller sur les brisées de M. Cousin et d'embrasser la cause de son héroïne. C'est la honte et le châtiment de ces sortes de liaisons que tout y répugne ; et la cause de la belle Geneviève de Bourbon est aussi déplorable assurément que celle de son chevalier. Celui-ci, du reste, est jugé sur

ses propres paroles. C'est lui qui dit les sentiments qui le portèrent vers la duchesse; et s'il se tait sur ceux qui l'engagèrent à se venger, du moins les trouva-t-il assez \ils et assez dangereux pour les désavouer. Il se plaint à Madame de Sablé, alors amie intime de madame de Longueville, « de la friponnerie de ceux qui vendent toutes sortes de manuscrits sous quelque nom que ce puisse être ; » et il assure que ce qu'il avait c( écrit pour lui seul est entièrement différent de ce qui a été imprimé. » Il en fait dire autant à M. le Prince, prenant ainsi partout ses précautions.

Du reste, quand on a étudié la Rochefoucauld, on peut bien croire qu'en imprimant ses Mémoires, il n'a pas uniquement cédé à son ressentiment. Il avait des prétentions à la littérature, et les avait d'autant plus vives qu'il n'osait les avouer. Dans son portrait fait par lui-même en 1658, il disait avec cette recherche et ce travail du bon style dont il ne s'affranchit jamais : « J'écris bien en prose et je fais bien en vers; « et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense « qu'avec un peu de travail je pourrais m'acquérir assez de ce réputation. » Dans la préface de la première édition des Mémoires (1), parlant au nom du libraire, il s'excuse de cela ponctuation mal mise, »et de quelques mots « qui ne sont pas écrits dans toutel'exactitude possible de l'orthographe. » Il insiste sur ces fautes avec une douleur de véritable homme de lettres. Il a fait faire une table des fautes les plus considérables, ce que je vous prie, dit-il, de corriger avant de lire cet ouvrage, » trouvant sans doute, comme la Fontaine, que c'était là un faible remède à un mal considérable. La meilleure preuve du souci que la Rochefoucauld prenait de sa gloire littéraire, est le soin qu'il a de s'en défendre constamment. Les Maximes furent pu-

(1) 1662, Cologne, chez Pierre van Dyck,à /a Sphère.

bliées sans nom d'auteur. En tête de la première édition était, avons-nous dit, un discours attribué généralement à Segrais, mais où la Rochefoucauld a jeté les yeux et promené la plume assurément, s'il ne l'a pas écrit en entier. Il débute ainsi : « Je « ne saurais vous dire au vrai si \es Ré flexions morales sont de a W**y quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble ce approcher de la sienne. » 11 ne se contentait pas d'avouer aux cercles de Paris qu'ils désignaient le véritable auteur, il voulait le signaler à tout le public, tout en protestant du dédain qu'il avait pour le métier d'écrire. « 11 est aisé de voir « d'abord que cet ouvrage n'était pas destiné pour paraître c( au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une perce sonne qui, à mon avis, n'aspire pas à la gloire d'être au- « teur ; et si par hasard c'était M***, je puis vous dire que « sa réputation est établie dans le monde par tant de meilce leurs titres (ce n'est pas Segrais qui parle de la sorte), qu'il c( n'aurait pas moins de chagrin de savoir que ses Réflexions « sont devenues publiques, qu'il en eut alors que les Méc( moires qu'on lui attribue furent imprimés. » On voit quelle sorte d'embarras et de gloriole l'écrivain éprouvait à se produire en public. Retz lui trouvait un air de honte et de timidité^ que la Rochefoucauld traduisait en a un certain air sombre dans le visage, qui contribuait, dit-il, à le faire paraître encore plus réservé qu'il n'était. >) Cet air sombre, réservé ou honteux, cette irrésolution habituelle que lui attribue encore le cardinal de Retz, ne s'accusent-ils pas dans tous ces manèges de l'écrivain en face du public ? Evidemment la Rochefoucauld voulait et n'osait pas se faire imprimer : la honte, la timidité le retenaient. Son œil ne saisissait pas l'ensemble de ses désirs et de ses craintes; il ne savait ni résister, ni obéir. 11 rêvait dans son irrésolution, et revenait à chaque instant sur les pas qu'il avait faits. iî'

Avant de se livrer, sans oser raffronler, au jugement du public, la Rochefoucauld avait cherché à le pressentir. Peutêtre môme, en composant ses écrits, ne s'était-il pas avoué qu'ils iraient à Tim pression, et pensait-il à peine à communiquer ses Mémoires dans les cercles, se tenant franchement dans rillusion que c'était pour lui seul qu'il les écrivait? De la sorte, il se laissa aller à dire des choses qu'il aurait dû retenir. « L'impatience que tout le monde a témoignée d'avoir « ces Mémoires, dit le libraire, m'obligea d'en précipiter Tim- « pression ; » et en se faisant un devoir de « satisfaire à la « juste curiosité de tous les honnêtes gens de l'Europe, » la Rochefoucauld oublia ce qu'il devait à Madame de Longueville. Sa vue n'avait pas d'étendue, on le sait, et il ne saisissait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée. J'ignore si une pareille explication serait plausible. Il est certain que le procédé de la Rochefoucauld est si odieux qu'on ne peut l'excuser; mais quand on considère le personnage, on n'ose admettre qu'il y ait apporté un propos délibéré.

Outre son irrésolution, sa timidité, sa honte et sa maladresse naturelles, on peut supposer encore qu'il excusait ses mauvais sentiments avec quelque maxime de fanfaron comme celle qu'il exprimait en 1658 : « Les misérables sont si « sots que la compassion leur fait le plus grand bien du « monde, mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en it témoigner et se garder soigneusement d'en avoir ; c'est <( une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme « bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur et qu'on doit « laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, ce a besoin de passions pour se porter à faire les choses. » Afin d'effacer la mauvaise impression qu'un pareil sentiment donnerait de Fauteur, il faut rappeler tout de suite les paroles de Madame de Sévigné, qui le voyait pleurer sa mère avec une

tendresse, dit-elle, qui me le ferait adorer, et elle parle de son cœur incomparable: « J'ai vu son cœur à découvert dans « cette cruelle aventure, écrit-elle encore, il est au-dessus de « tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de ten- (( dresse et de raison. »

C'est en 1672 que Madame de Sévigné parlait de la sorte ; et dans la richesse de son cœur elle pouvait bien prêter un peu à ses amis. Toutefois, il est impossible qu'elle se soit méprise tout à fait. A propos de ses principes sur la pitié et de quelques autres sentiments analogues, on peut appliquer à la Rochefoucauld sa propre maxime : « Il s'en faut que nous « connaissions tout ce que nos passions nous font faire et dire.» L'aigreur, que son cœur ulcéré ressentait contre les hommes et la société, était un peu de ces passions qui aveuglent et dominent. Faut-il ajouter qu'elles sont surtout maîtresses chez les hommes semblables à celui que Gond y et la Rochefoucauld lui-même montrent dans l'auteur des Maximes : renfermé, réservé, timide, sans expansion sinon dans le cercle le plus étroit. Cette physionomie de la Rochefoucauld, tel que nous le voyons au temps où il publie les Maximes, est à peine semblable à celle que les Mémoires de la Fronde donnent au Camarade la Franchise. J'ignore si ce sobriquet était une antiphrase. Tout ce qui reste en 1658 au duc de la Rochefoucauld des turbulences du prince de Marsillac, c'est trop de chaleur à soutenir son opinion. Cette chaleur diminuera même avec l'âge, et la Rochefoucauld deviendra « le courtisan le plus poli et le plus honnête homme à Tégard de la vie commune qui ait paru dans son siècle. » On sait ce que le dix-septième siècle entendait par ce mot.

L'honnête homme restait cependant de son temps et il gardait toujours de beaux restes de préciosité. Tout le siècle en est imprégné j c'est une folie de croire que la comédie des

Précieuses a sufti pour dégoûter ces gens de loisir et de conversation de rhabitude de subtiliser et de raffiner que leur avait donnée Thôtel de Rambouillet. J'ai toujours regardé comme': un conte l'aventure de Ménage au sortir de la comédie de Molière, prenant le bras de Chapelain, et lui disant les paroles de saint Remy : Il faut adorer ce que nous avons brûlé. Les esprits ne se convertissent pas de la sorte; et les mouvements subits de la grâce ne peuvent être transportés dans les matières de littérature. C'est assez que Molière ail montré le ridicule de quelques excès; la pente du siècle resta à la recherche du tour heureux du langage, à la délicatesse du style et aux raffinements de toutes sortes. Les Maximes ne sont pas seulement précieuses par le style, elles le sont encore par le fond; toute cette application de l'auteur à alambiquer les sentiments de l'âme était bien dans l'esprit de chacun. Aussi le succès des Maximes fut-il très-grand, et on se passionna à leur propos. En les lisant aujourd'hui, on se demande : A quel propos tant de passion? Cette suite de pensées isolées, heureuses pour la plupart dans leur expression concise, mais que l'auteur n'avait pas su nouer ni agencer en un seul faisceau, provoquait les esprits par leur tournure souvent paradoxale. Une de ce?» Maximes assure que le grand art de la conversation ne consiste pas tant à savoir parler qu'à savoir écouter. Les Maximes, ce me semble, tenaient un peu de ce grand art de la conversation. Elles provoquent la pensée, elles l'excitent plutôt qu'elles ne visent à la convaincre. L'éloquence « est dans le ton de la « voix, dans les yeux et dans l'air de la personne autant que « dans le choix des paroles » (Maximes) ; elle est aussi dans l'agencement du discours. Le discours est ce qu'il y a de plus odieux dans la conversation; et les Maximes n'y prétendent pas. A l'ouverture seulement et à la fin du volume de 1665,

l'auteur prenait un peu d'espace et se donnait un peu plus de carrière pour disserter sur l'amour- propre et sur la mort. Encore n'a-t-il conservé qu'un seul de ces deux morceaux dans les éditions suivantes.

Tout le volume accuse un travail persévérant. On sent à la première lecture qu'on n'a pas affaire à un esprit prime-saulier, ni fécond, ni abondant. Cette certaine grâce d'élocution facile qu'il avait dans la première rédaction de ses Mémoires^ et qui fit place dans le texte publié à une manière sobre, précise et ferme, n'existe pour ainsi dire plus dans les Maximes, L'isolement de chacune de ces pensées exige une précision qui ne peut être ajustée qu'à l'aide du travail. Les Maximes avaient longtemps couru manuscrites ; on les avait discutées en compagnie. La Rochefoucauld ne craignait pas de consulter ses amis et surtout ses amies. Les amis de la Rochefoucauld, dans ses dernières années, avaient autre chose à faire qu'à subtiliser sur toutes ces matières, à moins qu'ils ne fussent tout à fait inférieurs au Duc en qualité et en intelligence, comme Segrais, Esprit ou quelques autres. Bussy, à le juger sur sa correspondance, se fût bien prêté à de pareils discours. L'exil qu'il subissait et l'inactivité où il passait sa vie, en rongeant amèrement son frein, auraient été pour quelque chose dans l'importance qu'il eût donnée à ces exercices. Tout le monde s'en était mêlé naguère, on s'en arrangeait volontiers encore à de certains moments ; mais les hommes vraiment sérieux et graves ne s'arrêtaient plus dans ces commerces. Le cardinal de Retz, quoiqu'il aimât bien les sentences et se complût à toutes les recherches de vanité, n'aurait pas voulu persévérer dans ces finesses. Le goût persistant de la Rochefoucauld est une marque de cette incapacité d'aucunes affaires que lui reprochait Gondy. Les lettres sont excellentes : leur culture est utile et délicieuse ;

elles servent à former et développer l'esprit: ce sont les esprits frivoles, néanmoins, qui en font leur unique nourriture et leur unique fin. Dans les lettres même, cet art de la conversation, qui est un art délicat et charmant, et par conséquent un grand art, n'en est pas moins placé en quelque sorte à un degré inférieur. C'est là cependant que la Rochefoucauld renfermait toutes ses joies. On ne s'étonnera pas qu'il aimât surtout l'intimité des femmes. 11 est bon juge quand il leur trouve dans la conversation plus de douceur qu'aux hommes, et quand il assure qu'elles savent donner un tour plus délicat aux choses qu'elles disent. Mais dans cette complaisance, je ne sais si Tamour-propre ne cherchait pas ses délices et ses aises autant que l'esprit lui-même. La Rochefoucauld a beaucoup parlé de l' amour-propre. Nul homme n'en a été plus pétri. En bornant ses prétentions à briller dans un cercle de femmes, il suivait un peu le conseil de César et refusait la seconde place dans Rome. Ces natures timides et vaniteuses n'aiment pas à rencontrer les rudesses masculines. Cette douceur que la Rochefoucauld trouvait dans le commerce des dames était-elle autre chose que la supériorité que l'homme prend si naturellement vis-à-vis d'elles? Entre Madame de la Fayette et Madame de Sévigné, par exemple, la Rochefoucauld domine, quoique ce ne soit certainement ni par le cœur ni même par l'esprit peut-être, la correspondance de l'excellente marquise en fait foi: mais c'est entre elles deux un concert de louanges abondant et continuel, une estime pour le Duc, et une déférence dont rien n'approche , et où le Duc trouvait sans doute des tours fort agréables. Dans le commerce des hommes , il n'aurait pas rencontré les mêmes douceurs; il pouvait y avoir contestation, égalité de prérogatives ou même partage de la royauté. C'est à quoi l'amour-propre ne saurait enten-

dre. J'ignore si, au milieu des amies qui avaient précédé les deux femmes éminentes qui entourèrent sa vieillesse, la Rochefoucauld avait toujours gardé cette sorte de domination ; je le suppose; et pour ne pas s'en tenir aux simples amies, n'est-ce pas la Rochefoucauld qui nous apprend que madame de Longueville, loin de « donner la loi à ceux qui avaient une « particulière adoration pour elle, se transformait si fort dans « leurs [sentiments qu'on ne reconnaissait plus les siens « propres. » Marsillac la dominait.

Ce sont donc les femmes qui furent surtout consultées sur les Maximes; les avis allèrent si loin qu'on supposa quelque collaboration, et Ton a nommé Madame de Sablé. Malheureusement, on a imprimé les Maximes de la marquise de Sablé, cette sorte de visionnaire épicurienne qui ne manquait ni d'esprit ni de goût, et dont M. Cousin voudrait faire une héroïne à cause qu'elle devint janséniste. Il suffit de lire les Maximes de Madame de Sablé pour comprendre qu'elle n'est pas d'une trempe d'esprit à réclamer la moindre part à celles de la Rochefoucauld. C'est elle, assure-t-on cependant, qui les provoqua. Elle avait mis les maximes à la mode dans son cercle. La Rochefoucauld se conforma à ce goût du jour, comme il s'était conformé déjà à la mode des portraits, qui avaient fait fureur chez Mademoiselle. Ce portrait de la Rochefoucauld est composé avec art, avec science, écrit d'un style élégant et fm, qui sent le travail. Ce n'a pas été pour l'auteur un simple badinage. 11 y a mis tous ses efforts, la politesse en est correcte et châtiée. Il s'appliqua de même aux maximes; il y prit goût et voulut les mener à leur perfection. En les imprimant, il ne croit pas encore avoir dit son dernier mot. Il revient à son œuvre: il lime, polit, corrige, supprime, adoucit et refait sans cesse. C'est pour lui que semble écrit l'axiome de Boileau. Ce n'est que par ce

512 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

labeur qu'il arrive à la concision et à la netteté où il tend. Pour goûter tout le prix du style des Maximes^ il faut chercher à entrer dans le détail du travail de l'auteur. Chacune des éditions qu'il a données en porte les traces : et la comparaison met bien dans la coniidence des procédés de l'écrivain. On voit sa pensée s'élever par degrés à sa forme définitive, exquise et parfaite souvent dans le tour et dans l'expression. En étudiant tout ce travail, on comprend ce que voulait dire Madame de la Fayette en prétendant qu'un mot retranché d'un ouvrage valait vingt sous, et une phrase un louis. C'est aux Maximes surtout que s'applique cet axiome. Madame de la Fayette les voyait par ces retranchements successifs acquérir chaque jour plus de poli et plus de relief.

Cette recherche du style sobre et contenu a fait supposer que la Rochefoucauld avait pris parti pour la littérature de la seconde moitié du dix-septième siècle. Je n'en crois rien : il reste de son temps, fidèle à Corneille ; et Madame de Sévigné nous le montre aussi transporté qu'elle-même pour leur « vieil ami. » Il ne méconnaît pas pour cela le mérite de Racine, mais il ne lui trouve que « d'une sorte d'esprit » [Maximes). Madame de la Fayette elle-même, beaucoup plus jeune que la Rochefoucauld, se rattache à la première génération des esprits de ce temps. On a voulu donner à une de ses lettres la valeur d'un manifeste littéraire: c'est tout au plus une raillerie des manières de parler de certains courtisans de 1670: M. de Guiche, par exemple, Madame de Brissac, dont Madame de Sévigné se rit si souvent, ou quelque autre de la cour de Madame. Peut-être trouverait- on le modèle du langage dont se raille Madame de la Fayette dans les papiers de Madame de Brégis. Mais toute précieuse du bon temps aurait repoussé cette mode. On était d'ailleurs déjà bien loin de Calhos et de Madelon. La lettre de Madame

de la Fayette est postérieure à Britannicus et précède Bajazet de quelques mois. Cette date suffît à marquer qu'il ne s'agit pas d'une école littéraire, et la lecture de ce petit document railleur le démontre bien. Le voici tel que Madame de Montmorency le transcrivait pour Bussy au mois de mars 1670 :

«Ce sont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas « en mille ans, que le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez « sous les armes belle comme un petit ange. Vous sçavez que je «suis alerte sur le compère Dangeau, je vous l'avois dit de « bonne foy, et cependant vous me quittâtes franc et net pour « le galoper. Cela s'appelle rompre de couronne à couronne : « c'est n'avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes «d'égards. Vous pouvez croire que cette manière de peindre « m'a tiré de grands rideaux. Il est vrai que vous avez peut- « être oublié qu'il y a des choses dont je ne tate jamais, et que «je suis une espèce d'homme que l'on ne tourne pas aisément « sur un certain pied. Sûrement ce n'est pas mon caractère « que d'être dupe et de donner tête baissée dans le panneau. « Je me le tiens pour dit, j'entends le françois, à la vérité je ne « ferai point de fracas, j'en userai honnêtement, je n'afficherai « point, je ne donnerai rien au public, je retirerai mes trou- « pes 'j mais comptez que vous n'avez pas obligé un ingrat. »

Bussy trouvait là une « très-plaisante satire propre à être admirée de mille gens. »

La Rochefoucauld eût été de son avis. Mais cela ne l'obligeait pas à rompre avec ses anciens goûts. La postérité est un peu trop portée à croire que ceux qui ne brillent pas devant elle ont été ridicules ou méprisés de leur vivant. Faut-il assurer qu'il n'en est rien? Il y a dans la société, entre ceux que la postérité adoptera et ceux qu'elle doit rejeter, un mélange où les contemporains ne savent pas toujours bien discerner. Les qualités des œuvres durables ne se montrent

pas h nous comme à ceux qui les ont lues pour la première fois. On suppose bien volontiers et avec raison que les romans de Madame de la Fayette diffèrent beaucoup de ceux de Mademoiselle Scudéry; on ne sait pas en quoi ils se ressemblent. On ne comprend même pas qu'on ait pu les comparer; et on s'étonne qu'un contemporain, bien informé d'ailleurs, ait pu se donner la peine de remarquer que Madame de Scudéry a beaucoup d'esprit , mais que Madame de la Fayette a plus de jugement. Scudéry ! Ce nom dit tout. Il est inutile d'ajouter que Madame de Scudéry, célébrée dans lé monde des Précieuses sous le nom de Sarraïde, a travaillé aux romans de son mari, le bienheureux Scudéry, dont les écrits de Madame de la Fayette devaient plus que les traits du satirique détourner les lecteurs.

Aujourd'hui Madame de la Fayette et Madame de Scudéry se détachent l'une de l'autre et tiennent dans la littérature les deux bouts opposés du bon sens et de la préciosité. Les Maximes avaient de l'un et de l'autre.

« 11 arrive souvent que des choses se présentent plus ache- « vées à notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup « d'arl, » disaient-elles, et ce souvent-Va était à peu près inconnu de la Rochefoucauld. La composition des Maximes a été laborieuse : c'était le labeur d'un esprit oisif et bien doué d'ailleurs, qui ne craignait pas de passer des journées entières à ressasser, à aligner ou à changer de front une demi-douzaine de mots. La sentence que nous venons de citer était, dans les premières éditions, ornée de grâces précieuses : « 11 y a de « jolies choses que l'esprit ne cherche pas et qu'il trouve tout « achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient cachées « comme l'or et les diamants dans le sein de la terre. » Le diamant se trouve dans la terre ; mais il serait faux de ûire qu'on ne l'y cherche pas. Les trésors renfermés dans

Tesprit de la Rochefoucauld ont aussi été cherchés avec persistance. On est en droit de croire qu'ils étaient profondément cachés. Les remaniements des Maximes dans les diverses éditions données par Fauteur indiquent suffisamment les fatigues de la première composition. Il semble que les idées de l'écrivain étaient souvent assez confuses au début: comme le mineur, il ne savait pas ce qu'il trouverait en se mettant au travail, et il ne soupçonnait pas toujours ce que sa plume et sa pensée auraient à formuler. La Maxime s'accuse et se débrouille lentement. C'est avec des efforts prolongés qu'on l'amène à la netteté et à la lumière.

On a voulu voir dans le livre de la Rochefoucauld l'expression d'un système. Je crois qu'on en pourrait trouver plusieurs. Celui qu'on lui attribue le plus volontiers, et auquel on pourrait rattacher en effet le plus grand nombre de pensées, se trouve formulé dans l'épigraphe : c< Nos vertus ne « sont le plus souvent que des vices déguisés. » Un pareil thème, expliqué d'une certaine manière et exécuté avec quelques sourdines, peut sans doute donner des motifs piquants et jolis. La preuve est facile à faire quand on a le livre des Maximes à la main. Mais l'auteur a-t-il prétendu exprimer une vérité absolue? Il ne faut pas avec lui négliger les nuances, ni même les demi-nuances. Il est loin de parler philosophiquement. Il ne s'occupe pas de tous les hommes; il est homme du monde, il parle des gens du monde et de ce qui se passe le plus souvent au milieu d'eux. Le monde dont il parle est celui qu'il connaît: la cour et le prochain qu'on y rencontre sont toute la matière de son discours. « Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un « fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom « honnête pour faire impunément ce qu'on veut, » disait-il d'abord ; et c'est de cette pensée, assez empâtée dans son

tfi6 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE.

expression, qu'est sortie Theureuse épigraphe du volume. La pensée n'est pas seulement lourde et gauche dans sa forme première, on peut la trouver fâcheuse et excessive dans le sens. Néanmoins, elle ne s'applique qu'à ce qui se passe d ordinaire dans le monde. Mais je doute que même en pariant uniquement de la cour, la Rochefoucauld ait jamais songé à établir et à exprimer ce qu'on est convenu de nommer un système. Y a-t-il en lui autre chose que des impressions? Ses impressions mêmes sont-elles sincères? Je prends ce mot dans l'acception que la Rochefoucauld en donne lorsqu'il définit si heureusement la sincérité une ouverture de cœur [Maximes) ; les impressions de la Rochefoucauld sont-elles sincères? viennent-elles du cœur? ou sont-elles un simple jeu d'esprit?

Avant tout, il faudrait s'expliquer sur le mot de système. L'entend-on comme un ensemble de vérités ou de doctrines, déduit et conçu avec plus ou moins de bonheur, d'art, de force et de logique, et formant un seul tout ? Rien n'en apparaît dans \es Maximes, Ce que nous avons dit de leur composition suffit à le faire deviner. Si Ton a parlé de collaboration, si l'on a donné quelque part dans la paternité du livre de la Rochefoucauld à plusieurs beaux-esprits : c'est qu'effectivement plusieurs y ont travaillé. Ce qui appartient en propre à la Rochefoucauld , c'est l'expression heureuse, choisie et parfaite, c'est là la marque de l'ouvrier. Le fond appartenait un peu à tous ceux qui formaient sa société : les Maximes tour à tour proposaient et résumaient les thèmes des conversations. Madame de Hautefort, à qui Madame de Sablé avait communiqué avant leur impression les Maximes, disait à propos de celle qui est devenue la cent-deuxième dans l'édition de 1678 : l'esprit est toujours la dupe du cœur, a Je « ne scays si vous l'entendez comme moy, mais je l'entends,

« ce me semble, bien joliment. Et voici comment : c'est que (( l'esprit croit toujours par son habileté et par ses raisonnec( ments faire faire au cœur ce qu'il veut. Il se trompe ; il en « est la dupe. C'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit. (c L'on suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait et « l'on les suit même sans croire les suivre. » Madame de Sablé répond : « L'explication que vous donnez est plus que « joliment entendue, et ce joliment est fort joliment dit: vous « avez admirablement achevé la maxime. » Si joliment et si admirablement, en effet, que la Rochefoucauld s'empare du commentaire de Madame de Hautefort : « L'homme croit c( souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que « par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insen- « siblement à un autre. » [Maximes.)

J'aimais mieux \q joliment de Madame de Hautefort, mais il est facile à reconnaître dans ce second texte. Ce que la Rochefoucald a fait pour Madame de Hautefort, il l'a fait pour d'autres. Toute pensée heureusement exprimée, éveillant dans son esprit une heureuse expression, ou même le sentiment d'une expression heureuse, était accueillie par lui et placée dans son recueil. 11 ne faut pas s'étonner que dans un livre fait de la sorte, il y ait des contradictions. Dans la maxime qu'il emprunte à Madame de Hautefort, il ne s'inquiète pas de contredire ou de diminuer celle que cette dame achevait si admirablement. Dans l'une, il prétend que l'esprit est toujours la dupe : dans l'autre, il dit que l'homme croit sowvent se conduire. 11 arrive même à la Rochefoucauld, malgré tout son esprit et son travail, de gâter un peu ce qu'il emprunte. Le prélude qu'il ajoute au thème de Madame de Hautefort est vraiment fâcheux; il place le cœur en dehors de l'homme, ce qui est bien un autre changement que celui de Sganarelle. Les deux termes de la Maxime pourraient être soutenus

isolément et contiennent F un et l'autre au moins des vérités relatives ; leur rapprochement a des conséquences bizarres que Madame de Haulefort n'indique pas du tout. Chacun reconnaît en soi la diversité qu'elle montre et que la Rochefoucauld avait signalée : ce combat où le cœur remporte, sinon toujours, du moins souvent sur l'esprit. Mais, conduit par son cœur ou par son esprit, l'homme se dirige toujours lui-même, autant ou aussi peu qu'on voudra l'entendre. L'esprit est borné comme le cœur ; la même infirmité est dans les deux. Le péché originel a atteint leur force à l'un et à l'autre. Madame de Liancourt trouvait qu'en changeant quelques exi^ressions des Maxi?nes, on pourrait raccommoder ce qu'il y avait de mal dans plusieurs articles. Un léger changement dans celle qui nous occupe, suffirait, en effet, à la remettre dans la note juste et heureuse où se tenait Madame de Hautefort : si dans la première phrase on remplaçait V homme par la raison, on aurait ce que Madame de Hautefort avait donné, une remarque ingénieuse et un joli développement de la cent-deuxième maxime. Mais il y aurait eu à peu près répétition. La Rochefoucauld a voulu l'éviter : pour varier ses thèmes, il s'est permis un petit galimatias vainement raffiné et quintessencié.

Les contradictions où tombe la Rochefoucauld (et si la liste en pouvait être agréable aux lecteurs, on pourrait la dresser), la manière dont il compose son livre en recueillant de toutes mains, empêchent de croire qu'il ait un système. Le peu d'étendue de son esprit s'y opposait encore : il ne voyait rien d'ensemble ; ce ne sont pas seulement les contemporains qui le disent ; il l'avoue et veut gratifier tous les hommes de cette vue bornée, a Pour bien savoir les choses, « il faut en savoir le détail, et comme il est presque infini, « nos connaissances sont toujours superficielles et impar-

« faites. » (Maximes.) La maxime peut être incontestable en un certain sens. Comment ne pas y voir l'aveu d'une infirmité personnelle? Cette impuissance de lier dans un seul corps de doctrine ou de raisonnement les divers détails qu'il savait, n'empêchait pas la Rochefoucauld de chercher à expliquer ou à commenter, à l'aide de sentences préconçues, les documents et les opinions qu'il maximaity comme dit Madame de Sévigné. L'épigraphe a résumé, en effet, un de ces systèmes, si on veut les appeler ainsi : c'est celui qui a éveillé le plus d'opposition. Beaucoup des amis de la Rochefoucauld se déclarèrent contre lui et pour la vérité des vertus. « Il fait à l'homme une âme trop laide » , disait Madame de Maure. « Toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale », ajoutait Madame de la Fayette. Il scandalisait Madame de Liancourt en débutant si cruellement contre les vertus. « S'il eût toujours rencontré « des femmes, dont le tempérament eût été soumis à la vertu « et les sens moins forts que la raison, il penserait mieux, » assurait l'abbesse de Malnoue. Madame de Guéménée, s'en prenant durement au caractère personnel de l'écrivain, disait que son système était plus fondé sur lui que sur la vérité ; « il « ne croit pas de libéralité sans intérêt, ni de pilié, c'est qu'il «juge tout le monde par lui-même. » On voit que ceux qui s'élèvent contre les exagérations de la Rochefoucauld ont eu des prédécesseurs ; et les belles mains ne faisaient pas mainmorte à se venger des outrages que contiennent les Maximes. Cependant à toutes ces sévérités on peut opposer le témoignage de Madame de Sévigné, celui de Madame de Maintenon, celui entin de Madame de la Fayette, qui, selon l'abbesse de Malnoue encore, était de celles que la Rochefoucauld n'avait pas rencontrées dans la première partie de sa vie. On sait tous les regrets de Madame de la Fayette à la mort de la Roche-

foucauld ; Madame de Sévigné les raconte, et elle célèbre à cette occasion les tendresses de cœur, la confiance, les charmes de Tamitié, toutes les vertus dont Fauteur des Maximes a médit, qu'il avait et dont il faisait preuve dans le commerce de ses amis.

Il y a donc là un petit problème que je voudrais bien entendre aussi joliment que Madame de Hautefort. On ne l'a pas résolu avec un mot que le Ménagiaria attribue à Madame de la Fayette: elle aurait dit, assure-t -on; M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. Madame de la Fayette n'avait pas besoin qu'on lui donnât de l'esprit. Mais la réforme du cœur semblerait plausible si on rapproche de l'admiration de Madame de Sévigné le jugement de Madame de Sablé qui trouvait le cœur de la Rochefoucauld inofficieux. Toutefois, si quelque réforme a eu lieu de ce côté, rien n'en paraît dans les Maximes. Les dernières éditions, au point de vue moral, ne sont pas meilleures ni plus consolantes que les premières. Les retranchements, additions et remaniements ne sauraient être pris pour des rétractations. Quelques mots où les commentateurs supposent des ressentiments personnels sont peut-être adoucis et généralisés. Mais les sentiments, qui scandalisaient en 1664 les amies de Madame de Sablé, persistent; les contradictions aussi se faisaient voir dès les premiers jours.

Nous avons parlé des allusions personnelles : si on les devinait toutes, peut-être les exagérations désolantes de la Rochefoucauld seraient-elles un peu diminuées? Il disait en 1665.

o/' « L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que « nous employons pour soumettre effectivement tout le « monde ; c'est un mouvement de l'orgueil par lequel il « s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux; c'est un

a déguisement à son premier stratagème. Mais quoique les (c changements soient presque infinis et qu'il soit admirable « sous toutes sortes de figures, il faut avouer néanmoins ce qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire que lorsqu'il « se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité ; car « alors on le voit les yeux baissés dans une contenance mort deste et reposée ; toutes ses paroles sont douces et respec- « tueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour « lui-même. Si on l'en veut croire, il est indigne de tous les « honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les « charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des c( hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil (i qui joue tous les personnages et que l'on prend pour l'hu- « milité. »

La Rochefoucauld a considérablement diminué ce morceau dans les éditions suivantes. Pour le ramener à l'unité du ton des MaximeSy il en a retranché tout ce qui faisait portrait : il est difficile de croire que l'original n'ait pas posé devant lui : est-ce Port-Royal et ses solitaires qu'il décrit ? ou exerce-t-il encore ses ressentiments contre Madame de Longueville et les voies de pénitence où la conduisait M. Singlin? En ôtant le portrait, l'auteur a conservé la maxime : ce qui ne Ta pas empêché d'ajouter chrétiennement et raisonnablement :

c( L'humilité est la preuve des vertus chrétiennes : sans elle « nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement cou- « verts par l'orgueil qui les cache aux autres et souvent à « nous-mêmes. »

Ainsi il croyait à la vérité de cette vertu à certains jours, tout en ayant l'air de la niera d'autres.

On en pourrait dire autant de l'amitié : il dit qu'elle n'est qu'un trafic; mais il affirme qu'il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé. Il ne croit donc pas à sa

maxime : c'est parce qu'il se confie à la sincérité de Tamitié qu'il trouve quelque chose de honteux dans la défiance, de si honteux qu'elle suffit à motiver et à justifier la tromperie. Ce qu'il dit de la rareté de la sincérité ne l'empêche pas de déclarer qu'elle existe ; et cet aveu modère et fait descendre d'un ton entier au moins toute la gamme désolée de ses remarques sur l'amitié.

Il a des observations charmantes sur la finesse; les applications contemporaines ne manqueraient pas. « L'usage ordi- « naire de la finesse est la marque d'un petit esprit, » dit-il, et d'un mauvais cœur, remarque un annotateur souvent intelligent et aimable, que nous ne contredirons point, a Les fi- « nesses et les trahisons ne viennent que du manque d'ha- « bileté, » dit encore la Rochefoucauld, et il ajoute que a. les c( plus habiles affoctent toute leur vie de blâmer les finesses « pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelce que grand intérêt. » De sorte que les habiles vivent dans l'usage ordinaire de la finesse, qui est la marque d'un petit esprit, qui vient du manque d'habileté.

Si le monde est flottant et divers, le livre des Maximes l'est donc aussi. Est-ce par perfection de l'art et par désir d'atteindre à une plus grande vérité? Toutefois, au milieu des contradictions, des relations, des rapports, comment s'étonner si le lecteur a peine à se reconnaître dans ce petit monde des Maximes? Il y en a de jolies, disait Madame de Sévigné, mais, à ma honte, il y en a que je n'entends pas. Je ne sais si la honte était bien grande ; la Rochefoucauld, lui-même, prévient que son livre est pour les délicats et les habiles. Madame de Hautefort n'avait pas été avertie, et elle dit avec simplicité des Maximes, qu'elle les entend toutes comme si elle les avait faites. Se flattait-elle? Nous ne prétendons pas à tant de délicatesse et de pénétration : nous nous contentons d'indi-

quer les obstacles qui empêchent d'entendre aujourd'hui les Maximes comme l'auteur les entendait.

L'habileté que la Rochefoucauld demande serait bien superflue s'il s'agissait uniquement avec lui de pénétrer le cœur humain. C'est le jeu où il s'amuse qui embrouille le lecteur. C'est un jeu de mots qui donne le piquant à la première maxime sur l'humilité que nous avons citée. Le livre tout entier est un jeu d'esprit continuel : si l'on voulait le prendre à la rigueur de la lettre, il faudrait ranger l'auteur parmi ceux qui non-seulement nient les vertus de l'homme, mais éloignent toute action de la Providence et nientla révélation. «C'est la nature qui nous a donné l'orgueil, » dit-il en oubliant le péché originel. 11 méconnaît le dévouement des saints, et il assure que « nous ne faisons que suivre notre goût et notre « plaisir quand nous préférons les autres à nous-mêmes. » Il nie le pardon des injures : « la réconciliation avec nos « ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilc( leure, et une crainte de quelque mauvais événement. » Il condamne l'étude de soi-même que recommande la religion, et prétend « qu'on a autant sujet de se plaindre de ceux qui c( nous apprennent à nous connaître nous-mêmes qu'en eut « ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avait guéri « de l'opinion d'être riche. » Il insulte à la vieillesse : « Les « vieillards donnent de bons préceptes pour se consoler de « n'êlrc plus en état de donner de mauvais exemples. » Il calomnie la vertu du mariage et la modestie des vierges : (( L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de c( leur repos, leur sévérité un ajustement et un fard qu'elles «ajoutent à leur beauté. » Il nie la charité, et s' exprimant avec un précieux du dernier fin, il prétend que «nous don- « nous des secours aux malheureux pour les engager à nous « en donner en de semblables occasions ; et les services que

,im NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVIP SIECLE.

« nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que

« nous nous faisons à nous-mêmes par avance. »

On pourrait multiplier les citations. J'ignore si je me fais illusion : il me semble que ce serait se tromper grossièrement de prendre tout cela au pied de la lettre. La Rochefoucauld se garderait d'ailleurs de se justiûer ; il sourirait malicieusement comme il faisait aux dames de son temps, qu'il scandalisait si fort, tout en refusant de leur donner le mot qui les aurait apaisées et qui les eût mis d'accord. Un peu de contradiction et de paradoxe relève et vivifie la conversation, mais n'implique pas l'intention de toucher aux vérités révélées. Les suppositions sur l'impiété de la Rochefoucauld sont gratuites : cette impiété d'ailleurs eût-elle été dans son cœur, il eût hésité à l'exprimer. Son goût, sa politesse et aussi son ambition se seraient révoltés à la pensée de soutenir en 1665 une thèse publique d'incrédulité. Beaucoup de ses maximes d'ailleurs, qui paraissent si odieuses, dissimulent les excès dont on pourrait les accuser, à l'aide de réticences, d'ironies, de déguisements de toutes sortes ; elles n'ont garde de vouloir pénétrer dans le domaine des doctrines : elles procèdent par une sorte de méthode d'expérimentation : elles sont d'un moraliste empirique, si Tpn peut parler de la sorte. Il définit les cas particuliers qu'il voit, et s'il a tort de généraliser, du moins n'est-ce encore que sous certaines réserves : d'ordinaire^ souvent, dit-il presque à chaque ligne. J'ignore s'il entrevoyait les périls de la thèse qu'il soutenait, et s'il veut en détourner l'esprit du lecteur, lorsque, dans l'avertissement de la première édition, il invoque les maximes et les exemples des Pères, qu'il connaissait peu d'ailleurs, car il avait peu de connaissances ; mais tout cela me paraît surtout le jeu d'un esprit qui se complaît à garder un rôle paradoxal et qui a moins de sérieux

qu'il n'en affecte. La Rochefoucauld s'était mis dans le monde sur le pied de soutenir des vérités désagréables à l'humanité ; il continue dans son livre : « Nous sommes si accoutumés « à nous déguiser aux autres, qu'enfin nous nous déguisons c( à nous-mêmes. » Ce rôle n'a rien d'heureux ni de joli, sans doute ; et avec la finesse et la pénétration de la Rochefoucauld, on peut regretter qu'il se soit moins inquiété de la vérité que du masque qu'il avait pris. Ces sortes de gageures sont cependant assez fréquentes au dix-septième siècle. Plus d'un personnage est empressé à se calomnier par amour de la gloire. Les Mémoires du cardinal de Retz, si peu favorables à ce héros et d'une si agréable lecture, sont presque uniquement un tissu de calomnies contre lui-même. Le personnage qui aurait vécu sous le jour où Retz se montre et qui aurait si bien mis en pratique la maxime de la Rochefoucauld sur la charité, jamais n'aurait pu, aux yeux de Bossuet, paraître revêtu de grandeur.

Tout en gardant le masque qu'il avait pris, et en peignant les courtisans plutôt que les hommes, la Rochefoucauld fait encore abstraction de la vérité révélée , dont l'influence se faisait sentir même à la Cour. En cela, il n'est pas un peintre fidèle; mais il y avait au dix-septième siècle une sorte de divorce entre les lettres et la religion. Balzac est le dernier littérateur qui ait voulu rester chrétien dans ses œuvres. Cette volonté a été sans doute cause du peu de popularité qui entoure le nom de l'auteur de tant de beaux écrits. La Bruyère, dans le dessein général de son livre, manifeste la volonté de servir la religion et de conduire à sa lumière : tant de recoins, cependant, sont restés obscurs, tant de mauvaises et funestes intelligences s'y sont établies, qu'on lui a pardonné même son chapitre des Esprits forts. N'est-ce pas une chose singulière que Racine, renonçant à la scène avant quarante ans, n'ait pas

mifi NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE,

songé à employer au service de la vérité le beau génie et l'aij^ merveilleux d'écrire qu'il avait jusque-là consacré au théâtre? Je n'insiste pas sur cette indépendance que les lettres et le monde lui-même affectaient vis-à-vis de la religion. On se créait une sorte de morale, où la vérité révélée n'était pas appelée. On n'affichait pas de prétentions à l'indépendance ; mais si Ton veut lire les Maximes de la Rochefoucauld avec ce souci, on sera frappé de la quantité de ténèbres qu'il masse sur certains points de la moralité humaine où l'enseignement divin porte une lumière éclatante. N'est-ce pas une naïveté de se scandaliser du mélange des sentiments pervers et vertueux dans un même cœur? de nier les bons sentiments parce que là malice du démon y mêle ses infections ? et de voir une dissimulation secrète et qui s'ignore dans les lumières surnaturelles que les sacrements apportent à l'âme humaine? Les vertus ne sont pas fausses parce qu'elles sont imparfaites. C'est au Romain tel que l'entendait et le rêvait Madame de Rambouillet, que la Rochefoucauld compare l'homme. Lui qui prétendait qu'on ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner, s'étonnait-il vraiment que l'homme ne ressemblât pas à ce type ?

Si l'écrivain est défectueux et paradoxal lorsqu'il touche aux questions profondes de la moralité humaine, il est parfait, charmant, exquis, lorsqu'il s'en tient à ce qu'on pourrait appeler les épidermes de la société et aux petites misères qui y fleurissent. C'est vraiment le parfait courtisan de la cour la t>lus polie du monde ; et sur toutes ces matières, il est le mets des délicats.

M. Th. Lavallée publie un recueil des écrits de Madame de Maintenon, qui en est au sixième volume. La presse ne paraît pas s'être beaucoup préoccupée de cette publication. Des découpures du Grand Cyrus mises en ragoût par un philosophe qui n'est pas Platon, peuvent avoir une certaine importance littéraire et historique. La publication des œuvres de Madame de Maintenon reste, au témoiguage de M. Guizot, « la plus importante à faire sur le dixseptième siècle. » On sait tout sur cette époque, et l'on est familier avec les divers personnages qui y brillèrent. Un seul demeure non pas dans l'ombre, mais dans une sorte de mystère qui ne se comprend pas au milieu de l'éclat qui l'environne. C'est la compagne même de Louis XIV. Son caractère est un problème aux yeux de l'historien, sa vie est un roman, et la singularité dçs événements compose dans l'esprit du vulgaire un préjugé contre l'héroïne. On prétend expliquer ce succès étrange ; on y cherche des dessous de cartes, comme dit Madame de Se vigne, et on veut trouver la bassesse du caractère pour fondement de cette fortune extravagante. De pareilles explications irritent la curiosité plutôt que de la sa-

tisfaire. On s'y lient cependant. L'élévation de la veuve Scarron, qui semblait à Saint-Simon un monstre contre lequel il n'avait pas assez d'invectives, de haine, ni de rage; cette élévation reste un scandale aux yeux des philosophes égalitaires de notre temps. Us admettent que les Français sont aptes à toutes les dignités, mais ils ne peuvent comprendre que la Sagesse et la Raison aient épousé le Roi ; il leur semble que le lien n'aurait pu être solide si l'artifice, l'hypocrisie, régoïsme,tous les vices enfin et le travail des fées n'en avaient attaché les nœuds. Les calomnies contre Madame de Maintenon sont facilement accueillies ; il faut avouer que sous la plume de Saint-Simon elles sont éloquentes; elles complaisent d'ailleurs à la philosophie, au protestantisme, au libéralisme, à plusieurs puissances de même sorte, heureuses de ravaler Louis XIV et de lui faire une honte et un joug odieux de son second mariage. On sait si toutes ces puissances malfaisantes, sans avoir l'éloquence de Saint- Simon, savent manier la parole. Madame de Maintenon a toujours méprisé les outrages ; elle ne voulait pas qu'on en poursuivît les auteurs, et peut-être celte condescendance, qui était si bien dans son humeur, était-elle encore une nécessité de la position singulière, éclatante et demi-voilée où elle passa quarante années de sa vie. Jusqu'à ce jour, elle est restée devant la postérité aussi silencieuse que devant ses contemporains. Les calomniateurs ont eu beau jeu avec elle. Les esprits élevés, clairvoyants et attentifs, ont peine à démêler la vérité sur l'importance et la dignité de son rôle historique, la droiture de son caractère, la grâce de son esprit. Aucun nom dans l'histoire n'a besoin d'une réhabilitation plus sérieuse, et l'injustice de l'opinion publique n'a peut-être jamais été aussi complète et aussi criante qu'à l'égard de Françoise d'Aubigné .

Les rares ouvrages publiés à son honneur ont eu jusqu'à présent peu de retentissement. Le livre fin, ingénieux, non dépourvu de grâce, de Madame Suard, Madame de Maintenon peinte par elle-même^ est un travail intelligent qu'on ne lit pas sans profit, qui a eu assez de succès pour obtenir rapidement trois éditions, mais qui paraît aujourd'hui tout à fait oublié. La nouvelle tentative, entreprise il y a une dizaine d'années par M. le duc de Noailles, qui a publié les premiers volumes d'une Histoire de Madame de Maintenon, aura-t-elle une influence plus durable? Et si ce livre réunit assez de preuves pour modifier l'opinion fâcheuse qu'on a trop volontiers de Madame de Maintenon, offrira-t-il assez de pifjuant, d'intérêt et de puissance littéraire pour devenir un ouvrage vraiment populaire et contraindre l'esprit public à casser un jugement que, si on peut parler de la sorte, il est déterminé à maintenir? Nous n'enlrerons pas dans l'examen des raisons qui nous font dire qu'il y a dans l'esprit public comme un parti pris contre Madame de Maintenon ; et il est inutiled'insister sur la forcedes préjugés injurieux à son égard. Mais il nous paraît que M. Lavallée a été bien inspiré et que le bon parti pour les confondre est de faire parler l'héroïne elle-même et de mettre le public en possession de ses lettres et de ses divers écrits. L'excellence de ce parti a été reconnue depuis longtemps. M. le duc de Noailles, d'après la préface de son Histoire de Madame de Maintenon, y avait songé, et les Dames de Saint-Louis, avant lui, avaient caressé cette pensée. Elles la caressèrent si bien, qu'afin de la mettre à exécution, elles communiquèrent à la Beaumelle les documents qu'elles possédaient.

Quoiqu'il ait publié les Lettres et les Mémoires de Madame de Maintenon^ nous ne rangerons pas celui-ci parmi les écrivains qui essayèrent de contredire les calomnies amassées

contre la fondatrice de la maison de Saint-Cyr. La Beaumelle était protestant, de vie aventureuse et nullement propre à comprendre la grandeur et la beauté du rôle de Madame de Maintenon. Il était écrivain d'esprit, d'ailleurs, et de peu de goût. On ignore les circonstances qui amenèrent les Dames de Saint-Louis à lui remettre la cause de celle dont elles avaient la mémoire en vénération ; mais il est certain qu'elles la lui confièrent, et M. Lavallée en administre la preuve. Tout ce que la Beaumelle a raconté de la manière subreptice dont il avait obtenu communication des lettres de Madame de Maintenon était commandé peut-être par quelque circonstance extérieure dont nous n'avons pas conscience, mais est purement imaginaire. Les manuscrits de Saint-Cyr ont été mis à sa disposition. C'était là le trésor^ selon l'expression de Voltaire, où il puisait. Ce trésor était très-considérable et ne se composait pas de moins de quarante volumes de divers formats aujourd'hui dispersés, dont une partie est à la bibliothèque du séminaire de Versailles, une partie dans les colleclions particulières, une partie, enGn, malheureusement perdue ou inconnue.

Si riche qu'il fût, ce trésor ne servit pas beaucoup à la Beaumelle pour composer les ilfemozVes de Madame de Main-tenon^ livre où il court après le piquant beaucoup plus qu'après la vérité, et où il accommode les documents historiques de manière à les faire entrer dans des romans plus scandaleux qu'ingénieux. C'est en 1751 que la Beaumelle fit imprimer le premier volume de ces Mémoires, On a peine à le croire quand il assure que ce la maison de Saint-Cyr, les parents de Madame de Maintenon, ses héritiers même, sans désapprouver son projet^ refusèrent de le seconder. » Les papiers de la Beaumelle, aujourd'hui en possession de M. de Monmerqué, établissent que les Dames de Saint-Cyr ont se-

condé son projet; mais quand elles le virent accompli, comment douter qu'elles ne Paient désapprouvé? Attendirentelles même la publication des Mémoires pour être édifiées sur le mauvais service que la Beaumelle leur rendait ? et le travail qu'il fit sur les lettres s'accordait-il avec le respect que Saint- Cyr conserva toujours à safondatrice ?

Les quarante volumes manuscrits qu'on possédait dans cette maison contenaient bien des redites et avaient été formés de diverses manières. Il y avait d'abord les textes des lettres de Madame de Maintenon aux dames qui l'avaient aidée dans l'œuvre de Saint-Louis. Les religieuses les avaient réunies en divers recueils intitulés : Lettres agréables, Lettres utiles. Lettres pieuses et édifiantes. Lettres aux supérieures, Lettres aux demoiselles, etc. Ons'élait en outre procuré les lettres que Madame de Maintenon avait écrites à diverses personnes du monde, car le recueil que l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, avait composé sous le titre de : Lettres édifiantes, remontait « jusqu'au temps de son veuvage, » c'est-à-dire à l'année 1660. Françoise d'Aubigné avait alors vingt-quatre ans. Ce recueil de Languet de Gergy avait été préparé pour l'impression, ce quand la Providence, disait l'archevêque de (( Sens, permettra que les vertus de cette dame illustre pa- « raissent au grand jour et soient tirées de l'obscurité où sa « modestie et ensuite la discrétion des Dames de Saint-Louis (( les ont retenues cachées. » L'archevêque de Sens parlait ensuite de la haute et sublime piété^ de l'humilité et des autres vertus de Madame de Maintenon. C'était, si Ton en croit M. Lavallée, en 1740 qu'il s'exprimait ainsi et attendait l'époque où il pourrait faire connaître au public les documents dont il appuyait sonjugement. Deux ans après, en 1742, la Beaumelle commença sa publication. Usera toujours difficile d'expliquer et de comprendre comment l'œuvre com-

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mencée par un prélat a passé entre les mains d'un protestant comme la Beaumelle, de mœurs et de doctrines aventureuses. M. La vallée estime que du vivant même de Madame de Maintenon, les Dames de Saint-Louis avaient songé à la possibilité de faire imprimer quelques-unes de ses lettres : il en donne pour preuve une note d'un de leurs manuscrits. « On a tiré de ce volume tout ce qui convient à l'impression quand on la voudra faire. » Sans doute c'est le caractère de l'écriture qui lui fait tirer cette conclusion ; il nous eût fait plaisir d'indiquer les signes distinclifs qu'il y a reconnus.

Le respect des Dames de Saint-Louis était grand pour Madame de Maintenon : elle était à Saint-Cyr non-seulement une fondatrice, aux desseins de laquelle leur vocation les appelait à concourir, mais une fondatrice d'une grande vertu, d'une raison élevée et toujours sûre, d'un langage exquis, simple, charmant, d'une grâce, d'une élégance et d'une netteté particulières, avec une force et une éloquence incomparables. L'éclatde sa position à Versailles augmentait encore son crédit dans le couvent : à tant de titres faut-il ajouter que Madame de Maintenon joignait un dévouement infatigable et une application soutenue à rOEuvre des Dames deSaint-Louis? Sa présence à Saint-Gyr était une fête. Toujours elle avait su donner à ses moindres paroles un agrément si relevé et si singulier, que dans ce siècle et à cette Cour, dont la conversation était une gloire, Madame de Sévigné disait qu'elle faisait yoir au Roi un pays inconnu. En avançant en âge, Madame de Maintenon n'avait rien perdu de la finesse et de l'agrément de son esprit; elle y ajoutait les leçons de son expérience et toute l'autorité de sa situation extraordinaire. On était heureuse de l'entendre, et quand quelques-unes des dames de la communauté n'avaient pas assisté à son entretien, elles s'enquéraient des choses qui avaient été dites. L'avidité

qu'elles mettaient à entendre répéter les moindres discours de Madame de Maintenon engagea une d'entre elles, Madame de Berval, à les mettre par écrit. « Le plaisir que j'ai de « \oir ce que les Filles de la Visitation ont recueilli des entre- « tiens qu'elles avaient avec saint François de Sales, leur saint « fondateur, m'a fait penser à mettre ici, pour la satisfaction a des Sœurs qui viendront après nous, et pour la mienne « propre, les choses que Madame de Maintenon nous a dites.» Madame de Berval écrivait chaque jour : c'était vers 1700. Une fois elle se trouva embarrassée pour une chose de conséquence et se crut forcée de découvrir son secret à Madame de Maintenon, afin de savoir d'elle-même si sa pensée était saisie et rendue exactement.

Les entretiens de Madame de Maintenon avec les Dames de Saint-Louis roulaient presque toujours sur le but de l'institution de ces dernières, sur l'éducation des filles ou sur l'exé^ cutron des vœux des Dames. Madame de Maintenon ne pouvait avoir aucun scru pule de laisser recueillir des paroles qui avaient pour but de pénétrer les Dames de Saint-Louis do l'excellence de leur vocation et de la manière de la remplir. Mais elle voulut qu'on lui montrât ce qu'on écrirait désormais, afin qu'après l'avoir revu elle pût faire examiner si elle n'avait rien dit de mauvais ou de dangereux : « car, disait-elle, je ne suis pas sà- « vante et avec les meilleures intentions du monde je pourrais « me tromper, et je dois prendre d'autant plus de précautions « que l'amitié que vous avez pour moi vous rend plus attachées « à ce qui en vient et qu'on vous a dit de m'écouter ; quand « vos supérieurs l'auront approuvé, nous serons tous en re- « pos. » L'on conservait à Saint-Cyr un volume de la main de Madame de Berval corrigé par Madame de Maintenon, qui en avait apostille les divers cahiers. Nous n'insisterons pas en ce moment sur l'intérêt de ces Entretiens. Les

Dames de Saint-Louis en étaient charmées; aucun lecteur n'y sera indifférent : ils témoignent de la puissance et des qualités de Tesprit et du cœur de Madame de Maintenon. Elle était, lorsqu'elle les tenait, à l'âge où Ton aime à faire quelquefois retour sur les premières années de sa vie, et ils ne manquent pas de renseignements sur le temps de son enfance et de sa jeunesse, sur sa pauvreté et toute sa conduite.

Dans l'attention qu'on avait pour toutes ses paroles on ne se contentait pas de recueillir les entretiens que Madame de Maintenon tenait avec les Dames de Saint-Louis en travaillant avec elles ; elle visitait souvent et elle faisait parfois elle-même les classes à Saint-Cyr; elle donnait ses avis aux demoiselles, et ne leur épargnait pas ses instructions ; l'on en faisait des recueils. Elle avait parfois avec quelques-unes des Dames de Saint-Louis, avec Madame de Glapion entre autres, des entretiens d'une confiance plus intime encore, et on n'oubliait pas d'en prendre note. Outre ces confidences, ces avis et ces lettres. Madame de Maintenon se fit auteur dans l'intérêt de Saint-Cyr; elle imagina des scènes dramatiques que les demoiselles représentaient à la récréation ; elle composa des con- Tersations morales qu'elles apprenaient et répétaient quelquefois devant le Roi, qui y trouvait un grand agrément. Je ne sais si quelque chose de ces compositions avait été communiqué à la Beaumelle. On n'en trouve rien dans ses recueils. En 1757, sous le titre de Loisirs de Madame de Maintenon, on publia une édition incomplète et assez défectueuse de ces Conversations, Bien que ces petites compositions aient un grand intérêt littéraire, que les ail usions aux circonstances de la vie de Madame de Maintenon y abondent, ainsi que les renseignements sur son caractère, les Conversations, suffisantes pour faire apprécier la délicatesse de l'esprit de l'auteur et la perfection du don d'écrire qu'il possédait, ne pou-

vaient servir, non plus que les Proverbes publiés en 1829 par M. de Monmerqué, à protéger sa mémoire contre les calomnies auxquelles elle était en butte. Le recueil des Lettres avait été préparé dans cette intention ; on l'a vu parles paroles de l'archevêque de Sens. Les Dames de Saint-Louis, en prisant les moindres paroles de leur fondatrice, pouvaient craindre que le public n'y prît pas le même goût ni le même intérêt. Il leur sembla nécessaire de procéder à un choix, mais ce ne fut pas un choix que fit la Beaumelle, ce fut plutôt une refonte générale. Son recueil, est une altération continuelle, gratuite, insensée des textes; à peine si, selon l'expression de M. Walkenaer, on y retrouve une ombre des lettres de Madame de Maintenon. « lia transfornié, tronqué, falsifié, inventé souvent avec « esprit, souvent avec ignorance, dit M. Lavallée ; tout son « soin consiste à extraire les passages qui ont un intérêt his- « torique ou enferment quelque trait saillant, et il les unit

« par des phrases de son invention 11 compose des lettres

« de mots, de phrases^ delignes pris à toutes les lettres, sans « souci des sujets, des dates et des personnes,.., et tout cela à « la hâte, élourdiment, sans ordre, sans travail. »

11 ne faut pas croire le nouvel éditeur trop sévère pour celui qui l'a précédé : quand on examine la publication de la Beaumelle, on est, comme M. Lavallée,embarrassé pour donner une idée exacte de ses procédés d'altération et de fabrication. Il est bien vrai qu'on se perd dans le texte de la Beaumelle ; il est impossible, d'après son édition des Lettres, de dresser une simple chronologie de la vie de Madame de Maintenon. L'absurde s'y montre à chaque instant.

Un pareil éditeur, qui prête souvent à Madame de Maintenon l'esprit et la raillerie du dix-huitième siècle, ne pouvait attacher un grand intérêt aux lettres adressées aux Dames de Saint-Louis. Les directions spirituelles auxquelles s'applique

aae NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE.

Madame de Mainlenon, les conseils qu'elle donne sur la piété, ses instructions sur les diverses obligations de Tétat religieux durent paraître méprisables à un protestant. Les six cents lettres aux Dames de Saint-Louis, qui forment dans la collection de M. Lavallée deux précieux volumes, ont été tout à fait négligées par la Beaumelle. Il en a donné environ cent fragments, « dont dix-huit ou vingt sont à peu près exacts, » dit M Lavallée. Nous avons vérifié cette assertion. Les preuves seraient nombreuses à citer. Parmi les lettres aux Dames qui ont pris part à l'œuvre de Saint-Louis, la Beaumelle a fait, selon un manuscrit de Saint-Cyr, une série particulière do celles adressées à Madame de Brinon : il en donne quarante. La collection de M. Lavallée en contient soixante-cinq. Sur les quarante de la Beaumelle, vingt sont, sinon tout à fait intégrales, du moins composées de fragments tirés d'une seule lettre : les autres sont composées d'extraits pris de toutes parts. La première lettre du recueil de la Beaumelle porte la date de 1679 : elle est composée de fragments pris dans cinq lettres d'octobre 1682, du 1" janvier 1681, de février 1683, de 1681 et du 17 septembre 1682. La seconde de la Beaumelle contient des phrases de quatre lettres : 17 septembre 1682, 19 octobre 1682, 19 novembre 1682, et août 1683. La troisième n'est composée que d'extraits de deux lettres, toutes deux de 1683. La quatrième est empruntée aux lettres du 18 août 1683, du 19 novembre 1682, d'avril 1683. On pourrait continuer. Il y a des lettres composées de fragments de six dates différentes. Faut-il ajouter que ces lettres, fabriquées de la sorte, sont courtes et ne dépassent pas la longueur d'une demi-page d'impression? Ces fragments réunis ainsi subissent encore toutes sortes d'altérations dans le style, dans le sens, dans les mots. Madame de Bonnevaut devient Madame de ^n^n.sM;zcÂ;,v Mademoiselle deMontpensier et Ma-

dame la duchesse d'Orléans sont prises l'une pour Tautre. Venez gaiement, écrivait Madame de Maintenon à Madame de Brinon, qui transportait rétablissement des petites filles de Rueil à Noisy; Vivez gaiement, dit la Beaumelle. « C'est votre tendresse, disait encore Madame de Maintenon, « qui vous fait regarder un château dans le parc de Versailles « comme les déserts de la Thébaïde. » La Beaumelle transforme cette tendresse en piété et ne s'embarrasse pas de proposer une énigme au lecteur. « Monsieur le Prince a écrit en « mourant unelettre (au Roi) qui vous ferait pleurer,» écrit Madame de Maintenon, . . qui vous charmerait^ imprime la Beaumelle. On pourrait en citer bien d'autres. Ce sont là des négligences. Les altérations volontaires ne sont pas plus heureuses. La Beaumelle n'aurait garde de montrer la future épouse du Roi au moment le plus éclatant de sa faveur, tuant les poux, graissant la gale et lavant les pieds des pauvres petites filles qu'elle avait recueillies et qu'elle élevait. Il a honte aussi de sa dévotion et ne peut s'accommoder de sa manière de parler de Dieu. «Un jour bien passé par rapport à Dieu, » selon Madame de Maintenon, devient pour \ti BeanmeWe un jour passé daîîs de bonnes oeuvres. La traduction peut être exacte, mais le nom de Dieu est effacé. Madame de Maintenon , parlant des pauvres enfants dont elle s'occupait, écrit ; « Les objets « de nos peines sont bas, mais peut-être que Dieu y sera plus c< glorifié que dans des sujets plus éclatants, » la Beaumelle évite Dieu de la façon suivante : Ces objets de nos soins (car il ne peut laisser croire que Madame de Maintenon ait pris des peines) sont bas, mais peut -être seront-ils plus utiles que des objets plus éclatants. Utile est économique, objets est philosophique, et c'eût été une grande folie à un homme comme la Beaumelle de voir la glorification de Dieu dans des peines pour des sujets si bas. Il n'est pas le seul, d'aii-

leurs, de ceux qui ont prétendu soutenir la gloire de Madame de Maintenon, qui ait eu peur de sa piété ; Madame Suard, dans la préface du livre dont nous avons parlé, l'excuse et demande grâce. La Beaumelle, pour ne pas lui faire encourir le reproche de bigotisme, la mène dans l'excès contraire. Madame de Maintenon trouvait que la Cour ne contente pas plus pleinement que la philosophie. La Beaumelle aurait honte de voir ravaler ainsi la philosophie, et il assure que la Cour ne vaut pas la philosophie, 11 est prude parfois, et quand Madame de Maintenon remercie une dame « d'une lettre galante et spirituelle , y» la Beaumelle rougit du mot galante, et la lettre de madame Savary devient pour son lecteur tout aimable. Ce scrupule ne l'empêche pas de prêter à son héroïnedes délicatesses qu'elle n'a jamais eues; aux visites, aux soins, aux préparatifs de voyage dont elle se dit accablée, la Beaumelle ajoute des vapeurs. C'est un air langoureux que Madame de Maintenon n'a jamais connu ; elle était dure à ellemême, on le sait. En même temps, pour lui donner un trait de ressemblance avec les créatures langoureuses, la Beaumelle la montre jetant l'argent à pleines mains avec une facilité insensée : Demandez-moi de V argent et autant que vous en voudrezy lui fait-il dire, au lieu de : « Ne soyez pas embarrassée « de m'avoir demandé de l'argent ; mais songez que vous « avez une grande communauté sur les bras. » Outre cette réserve et cet ordre en matière d'argent dont Madame de Maintenon se piqua toujours, on sait combien, durant sa longue carrière, elle mit de discrétion à rester dans une position obscure et à conserver toutes les déférences vis-à-vis des personnes que leur naissance avait mises au-dessus d'elle. Madame de Brunswick, fille d'un comte palatin, belle-fille d'un duc souverain, lui avait demandé un rendez- vous à Rueil ; c'était avant la mort de la Reine, madame de Maintenon était dame d'à-

tours delaDauphine. Elle exprime tous ses regrets que Madame de Brinon se soit chargée de lui transmettre une demande peu agréable, et que la condition de celle qui la fait rend gênante et empêche de refuser: «Je ne suis pas maî- « tresse de moi, ajoute-t-elle, et je trouverais ridicule de manie quer à un rendez-vous que je lui aurais donné. Je crois aller « vous voir demain, mais ce ne sera que pour un moment, et « par complaisance pour vous. Je retournerai samedi à Rueil, «où vous la ferez venir. Ménagez seulement cela de sorte que <( le respect qui lui est dû soit gardé. » La Beaumelle arrange cela d'une façon inintelligible et impertinente : Je ne suis pas maîtresse de moi, et si je manquais au rendez-vous ^ j'irais demain à Rueil par complaisance pour vous : qu'elle s'y rende ; ménagez tout de manière que je puisse m,anquer à ma parole sans manquer au respect qui lui est dû.

Presque toutes ces remarques portent sur les deux premières de la série des Lettres à Madame de Brinon, publiées par la Beaumelle ; il est inutile de parler des dates. On comprend qu'elles soient supprimées ou fautives.

Mais on n'a pas tout dit quand on a parlé des altérations et des découpures des textes, il faut encore songer aux additions qui ont servi à réunir lous ces fragments. Elles sont de deux sortes, empruntées à des écrivains étrangers ou fournies par l'imagination de l'éditeur. Une des Dames de Saint-Louis, Madame de la Maisonfort, a joué un certain rôle dans l'affaire du quiétisme. L'abbé Phélippeaux, dans sa Relation^ a inséré plusieurs fragments des lettres de Madame de Maintenon à celte dame. La Beaumelle a reproduit ces fragments : c'était son droit; mais on sait qu'il n'était pas disposé à s'y contenir. Les fragments cités par l'abbé Phélippeaux sont courts: pour les allonger, la Beaumelle s'est emparé du texte dont l'abbé

Phélippeaux les a accompagnés et où sont expliquées les circonstances qui leur ont donné naissance. M. Lavallée a eu soin d'imprimer les fragments de Madame de Maintenon et les textes de Tabbé Phélippeaux en regard des compositions de la Beaumelle ; il est impossible de donner autrement une idée, même approximative, de ce travail bizarre.

La faveur de son héroïne éveillait dans Tesprit de la Beaumelle toutes sortes d'imaginations sur les commerces des souverains et des belles dames. Il fait faire par Madame de Maintenon les honneurs du Roi d'une façon peu glorieuse. Elle terminait une lettre simplement par ces paroles : « Bonsoir, madame, on me fait finir plus tôt que je ne voudrois. » La Beaumelle ajoute des grâces à cette simplicité; ... plus tôt que je ne voudi^ais, et c'est ce Roi que vous aimez tant ; il vous fait souvent de ces malices-là. Comme cette effronterie et cet orgueil de la faveur sont bien dans l'humeur de Madame de Maintenon ! A chaque page il y a de ces inconvenances ; on se fatiguerait à les relever. Des citations isolées, d'ailleurs, ne suffisent pas à faire connaître les procédés de la Beaumelle et sa manie d'altérer les textes. Madame de Maintenon écrivait à son confesseur, l'abbé Gobelin :

Fontainebleau, 1687.

(( J'ai bien de la joie de ce que vous vous portez mieux et de l'espérance où vous êtes de pouvoir bientôt retourner à Saint-Cyr; ces dames m'ont écrit combien elles sont affligées de votre absence. Dieu permet tout l'abandon où elles sont pour leur bien.

« J'ai reçu l'explication de l'Évangile que vous m'avez envoyée, que je trouve parfaitement bien: on pourrait étendre un peu plus la morale, et avec un peu plus de détails

propres aux auditoires. Je crois que si vous en faisiez autant sur tous les épîtres et évangiles de Tannée, ce serait une chose très-utile pour la maison, nous le ferions transcrire en belle écriture.

a L'état où nous avons vu Madame de Brinon m'a fait penser à tout, et comme la maison n'est fondée ni pour elle ni pour moi, il faut faire notre possible pour la mettre en état de se passer de nous. Je suis bien contente des principales de nos Dames: leur gouvernement ne cessera pas de sitôt, et je crois que Madame de Brinon sera longue à se remettre. (Elle était aux eaux de Bourbon,)

« Dieu soit loué de tout, il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. ■ > «-,

« Tout est ici en parfaite santé : j'y ai plas-^e repos qu'à Versailles, à cause que je n'ai pas Saint-Cyr ; je voudrais de tout mon cœur le secourir de plus près, et je ne saurais me lasser des peines qu'il me donne. Dieu veuille me faire faire une provision de force pour me moins dissiper dans l'action et dans l'embarras de la vie que je fais à Versailles ; demandez-le pour moi et me continuez vos bontés, je vous prie. »

Sur ce texte donné par deux manuscrits, la Beaumelle a exercé son art de la manière suivante : il a d'abord fixé la date du jour, que les manuscrits ne marquent pas : 20octobré\QSl, Il commence : Saint-Cyr est bien éprouvé dans la per-* sonne de ses supérieurs. Cette phrase, dit M. Lavallée, appartient à une lettre du 26 octobre. La Beaumelle continue, volant de ses propres ailes ; Le Roi a contre lui toute l'Europe; je suis dans V affliction; Madame de Brinon est dans le trouble et vous êtes malade. En 1687, la ligue d'Augsbourg n'était pas déclarée ; nul ne pouvait dire que le Roi avait toute l'Europe contre lui, remarque M. Lavallée, et il insiste sur l'étrangeté de ce mélange des noms du Roi, de

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Mesdames de Maintenon et de Brinon et sur cette qualité de supérieur de Saint-Cyr donnée à Louis XIV. Ce ne sont pas seulement là des inventions, ce sont des inventions impertinentes pour leur faire place : la Beaumelle a supprimé le premier paragraphe de la lettre véritable que nous avons reproduit. Le second alinéa est pour témoigner de l'impossibilité de l'éditeur à respecter les textes qu'il a sous les yeux. Quel intérêt ou quelle gracieuseté pouvait-il trouver à faire dire à Madame de Maintenon qu'elle avait reçu Texplication de l'épître et de l'évangile, lorsqu'elle ne parle que de l'évangile ? Voici ce paragraphe altéré, abrégé et d'une rédaction qui sent peu le dix-septième siècle :

fai lu r explication de l'épître et de V évangile. Vous pouviez vous étendre un peu plus sur la morale et vous mettre plus à la portée de votre auditoire féminin. Ce travail fait sur toute P Écriture sainte nous serait bien utile.

Ne dirait-on pas que la Beaumelle soutient une gageure et ne veut pas laisser subsister un seul mot de la lettre de Madame de Maintenon ? Il en reproduit cependant le troisième alinéa, pour le sens du moins, car il ne peut s'empêcher de modifier l'expression : il supprime les deux derniers paragraphes, et les remplace par des fragments empruntés à une autre lettre, postérieure de deux ans. Confondant ainsi les époques, il fait allusion, sous cette date d'octobre 1687, à la disgrâce de Madame de Brinon, qui eut lieu en 1689. 11 termine par une demande brusque, des façons de parler inusitées au dix-septième siècle, mêlées de ces grâces indiscrètes et de faux aloi qu'il paraît affecter : Voulez-vous une cure? le Roi m'a chargée de vous le demander. Mgr l' Archevêque vous propose souvent et n^en fait pas plus mal sa cour. Il faudrait que vous vous éloignassiez de Saint-Cyr et de moi y et Saint-Cyr et moi ne pouvons nous passer de vous.

Madame de Maintenon disait dans un autre langage, sous la date du 25 novembre 1689 : « Le Roi m'a chargée de savoir « de vous s'il vous conviendrait d'avoir une cure ; M. l'Arec chevêque vous présente souvent ; mais si j'ose vous en dire « mon avis, il me semble que cela n'est pas compatible avec « votre mauvaise santé et le soin de Saint-Cyr, dont je ne « consentirais pas que vous vous éloignassiez pour d'autres c( emplois. »

Nous avons insisté sur la Beaumelle. 11 importait de démontrer à quel point il a falsifié et altéré les lettres de Madame de Maintenon. C'est désormais dans la collection, que publie en ce moment M. Lavallée, qu'il faudra étudier l'esprit, le caractère, les qualités et l'influence de la noble et digne compagne de Louis XIV. Toutefois, sans douter de la sincérité du nouvel éditeur, et en reconnaissant son application à ne donner que des textes corrects, ne pourrait -on pas hésiter encore sur l'authenticité d'un certain nombre des lettres de la nouvelle collection ? Quel travail en effet les Dames de Saint-Louis ont-elles fait subir aux lettres de Madame de Maintenon pour les faire entrer dans leur recueil? M. Lavallée n'en parle pas. Les manuscrits de Saint-Cyr ne renferment-ils donc que des lettres complètes ? n'y a-t-il pas des fragments, des analyses même que la nouvelle édition confond avec les textes de Madame de Maintenon ? Nous ne saurions donner de preuves ; il faudrait examiner les manuscrits ; mais voici un indice.

La lettre seizième des Lettres historiques et édifiantes, adressée à Madame de Brinon, est tirée d'un manuscrit de Mademoiselle d'Aumale ; elle est datée du 27 février 1686. Elle s'ouvre par quelques détails sur la maladie du Roi, souffrant depuis le 5 février d'une tumeur à la cuisse, ouverte le 23 février par Félix, qui constata une maladie fislulaire.

Madame de Maintenon faisait part de ses inquiétudes : «... On « dit toujours que le mal du Roi va bien, et cependant on nous « fait craindre encore un coup de ciseau ; je le reçois toutes les « fois que j'y pense... » Un second alinéa parle de la santé de Madame de Maintenon : c( Je ne m'en embarrasserais pas, si « Tesprit était tranquille. » Le troisième paragraphe est pour s'informer de l'état des santés à Noisy, qui allait être transporté à Saint-Cyr, dont les plans étaient alors soumis au Roi. Le quatrième paragraphe est ainsi conçu :

«Le Roi est très-occupé de Saint-Cyr; il en a corrigé le « chœur et plusieurs autres endroits. Nos filles y seront dis- « posées sur quatre bancs comme à Noisy; ainsi il faudra en- « core changer les couleurs. Il entretint hier le contrôleur « général sur la fondation, et tout se résoudra bientôt. Les « médecins sortent de ma chambre et m'assurent que ce « matin le mal du Roi va à souhait. »

La lettre, commencée de bonne heure, est close « au retour de la messe » par un post-scriptum de quatre phrases.

Dans les Lettres sur l'Éducation^ la quinzième est aussi adressée à Madame de Brinon ; elle est extraite du recueil de Languet de Gergy, année 1686, sans indication du jour. Il y est question du mal du Roi, qui est venu « ce matin » faire visite à madame de Maintenon. « Il n'en est pas mieux « pour cela; cependant on a été ravi de le voir hors de sa (^chambre. Il a corrigé le chœur de Saint-Cyr et plusieurs

« autres endroits, etc » Le texte même que nous avons

diQ}\i?>(\\Ji^di tout se résoudra bientôt^ sans oublier il entretint hier le contrôleur général.

Comment croire qu'il y ait là deux lettres, et qu'après avoir écrit le matin et au retour de la messe. Madame de Maintenon ait pris une troisième fois la plume pour faire part à Madame de Brinon de la visite que le Roi lui aurait faite, et répéter les

MADAME DE MAINTENON. 545 nouvelles qu'elle lui avait données sur Saint-Cyr ? La visite du Roi dans la chambre de Madame de Mainlenon a lieu cependant le lendemain de l'entretien avec le contrôleur, et ce même lendemain^ le mal du roi, « qui allait à souhait » avant la messe, « n'en était pas mieux» lors de la seconde lettre. Si la visite du Roi et le rapport des médecins dans la chambre de Madame de Maintenon n'ont pas eu lieu le même jour, et si le Roi a eu plus d'un entretien avec le contrôleur général sur la fondation de Saint-Cyr, quelle singulière rencontre, que le lendemain même du second entretien, Madame de Maintenon ait redit à Madame de Brinon, dans des termes identiques, ce qu'elle lui avait déjà dit de la correction du chœur, de la disposition des bancs, du changement de couleur, etc ! N'est-il pas plus raisonnable de soupçonner les

manuscrits d'altération? Mais tous en seraient-ils plus ou moins entachés? Ou faut-il uniquement se défier du recueil de Languet de Gergy, qui, préparé pour l'impression, aurait subi un traitement, non pas identique, mais analogue à celui de la Beaumelle? On peut soumettre ces scrupules à M. Lavallée. Mieux que personne il est à même d'y répondre.

En les proposant, notre intention n'est pas de diminuer l'importance du service que le patient et érudit éditeur rend aux lettres, à l'histoire, à la morale et à la religion. Tous ces grands intérêts sont en effet mêlés à l'exactitude de la physionomie de Madame de Maintenon.

Jour de Dieu, l'heureuse femme ! disait Madame de Chaulnes en regardant Madame de Mainlenon. Cette exclamation rend le sentiment général des contemporains devant cette for-

54e NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVI1« SIÈCLE,

tune commencée dans les prisons de Niort pour aboutir au trône de France, dans une puissance et une gloire qui faisaient dire à Madame de Maintenon elle-même que la Providence avait voulu la rassasier et la combler de biens et de dignités. Considérant les vicissitudes de cette vie, la pauvreté et toutes les misères qui en avaient marqué la jeunesse, ce gouvernement de la basse-cour et les dindons dans une maison de Poitou, par où avait commencé « mon règne », disait encore Madame de Maintenon, on se demandait par quels soins, quelle conduite, quelle audace de pensées et de desseins elle était parvenue à cette puissance. Or çà, parlons de cette fortune-là, disait le maréchal de Créquy , il faut que celte femme ait bien de l'esprit pour avoir imaginé un projet si brillant et si bien conduit !

Nous n'entrerons pas dans l'étude de ces étonnements et de ces explications ; aussi bien les six volumes publiés par M. Lavallée que nous voulons prendre à peu près uniquement pour guide ne contiennent que des documents de l'époque du triomphe de Madame de Maintenon ; ils ne remontent pas au delà de l'établissement de Saint-Cyr. Madame de Maintenon comparait toute l'histoire de sa vie à celle de cette fondation. Bien loin de se proposer le but où elle était parvenue, si, avant de s'engager, elle eût entrevu ce qu'elle était appelée à exécuter, elle eût reculé devant les obstacles et eût renoncé à l'entreprise. Mais, les premiers pas l'engagèrent, et elle fut obligée de pousser de plus en plus chaque jour son dessein. Sa carrière aussi s'engagea dans une voie dont elle ne voyait pas le terme. Ses goûts, son esprit, ses désirs ne la portaient pas à une grande ambition. Elle n'en avait pas d'autre que de se tirer à sa gloire de tout ce qu'elle faisait, et, dans les circonstances difficiles, de se tenir toujours dans les limites les plus exactes du devoir et de la raison.

Elle parut à la Cour sans l'avoir désiré, et à une époque où sa pauvreté ne lui permettait pas d'y faire un grand personnage. Pour le soutenir elle n'avait que sa naissance, sa beauté, son esprit et son mérite. C'étaient des titres sérieux, il est vrai, à cette Cour du jeune roi Louis XIV; et Madame Scarron, vêtue pauvrement, vivant en partie des bienfaits du Roi et en partie du travail de ses mains, comptait parmi les dames les plus prisées et les plus distinguées : sa sagesse lui tenait lieu d'établissement. Aux fêtes de 1668, après la conquête de la Franche-Comté, quand le Roi, jeune, galant et victorieux, recevait, au milieu des bosquets nouveaux de Versailles, retentissant de la musique de Lulli et de la poésie de Molière, une foule immense enivrée de la gloire du maître et du prestige qui l'entourait, Madame Scarron était parmi les trois cents dames particulièrement distinguées du Roi, et qui, durant toute cette fête, formèrent comme sa compagnie privée. Ces trois cents privilégiées ne furent pas seulement promenées et récréées, elles furent encore traitées par le Roi et dînèrent à ses tables. Quatre-vingts d'entre elles mangèrent avec lui : parmi ce premier choix on trouve Madame et Mademoiselle de Sévigné, Madame de Coulanges et Madame de la Fayette. Madame Scarron n'allait pas tout à fait de pair alors avec ces illustres amies. Mais le Roi avait neuf autres tables, dont la première était présidée par la Reine : les autres étaient tenues par les princesses du sang ou quelque dame de marque : Madame de Montausier tenait la quatrième, où figurait Madame Scarron. Deux ans après cette fête, celleci commença à entrer en relations avec le Roi, on sait dans quelles circonstances. Les distinctions qu'elle reçut n'enivrèrent pas et ne tournèrent pas cette bonne tête. Les rebuts et les soucis de sa position lui faisaient aspirer parfois au moment de quitter la Cour, la modération de ses désirs aussi

l'engageait à aspirer après sa retraite. Quand elle achet'i Maintenon, elle se\itaii comble de ses vœux : elle y rêvait une vie paisible, assurée dans sa médiocrité et uniquement appliquée au bien; son imagination ne pouvait pas aller au delà de ce rôle de châtelaine bienfaisante répandant autour d'elle des bienfaits intelligents. Cependant quelque chose la retenait malgré elle à la Cour, l'obligeait à braver les ennuis de sa position et à ajourner le plus vrai désir de son âme. Quoi donc pouvait ainsi la retenir?... La volonté de son confesseur. Madame de Maintenon le dit dans un de ses EntretienSy et rien n'est plus conforme, en efîet, au caractère, à la droiture et au génie de la dame. Les romanciers en prendront leur parti comme ils pourront. Si Madame de Maintenon n'avait pas été aussi renfermée dans le respect, dans le devoir et dans l'honneur, elle aurait eu scrupule de rester un seul jour dans la compagnie du roi. hepays inconnu, qu'elle lui faisait connaître;, était celui de la grâce et de la décence, d'une raison solide, d'une amabilité d'esprit dont rien n'approchait. Le Roi goûtait tous ces agréments sans sortir du respect dû à une femme de qualité et de vertu. Personne ne pouvait prévoir, du vivant de la Reine, le résultat de cette intimité chaque jour plus grande. Mais le confesseur de Madame de Maintenon, l'abbé Gobelin, qui ne nous est connu que par ses lettres, ne voulait pas qu'elle renonçât à l'heureuse influence que cette privante de plus en plus marquée donnait à Madame de Maintenon sur l'esprit du monarque. 11 voyait là une conduite de la Providence, et trouvait que sa pénitente avait à remplir à la Cour une mission dont elle ne pouvait s'affranchir et dont l'abandoneût intéressé la conscience. Nous n'examinerons pas la conduite de Madame de Maintenon dans cette situation délicate, et nous n'allons pas écrire ici son histoire.

Nous nous reportons à l'époque du mariage du dauphin, à l'instant où la première partie de la mission de Madame de Maintenon semble terminée. C'est le moment du plus doux et du plus bel éclat de sa carrière. Le règne des maîtresses est fini/ les trônes de l'adultère sont renversés, la paix et l'union sont dans la famille royale : c'est Toeuvre de Madame de Maintenon. La Reine le sait et s'applique à le reconnaître. La dame d'atours de la Dauphine exerce une puissance d'autant plus grande qu'elle n'a pas travaillé pour elle-même. Tout ce qu'elle a fait pour retirer le Roi du désordre paraît évidemment désintéressé : elle n'a pas reçu alors et on ne peut imaginer encore le prix extraordinaire que la Providence destine à ses efforts et qui devint ensuite le poids et la charge de la dernière partie de sa vie. Madame de Maintenon est dans tout le triomphe de sa sagesse et de sa gloire. Elle n'avait pas encore été obligée de rompre ses relations avec celles de ses amies qui « mettaient leur amitié à un trop haut prix » . Elle restait au milieu de la Cour aussi polie, aussi accueillante et obligeante qu'à la rue des Tournelles, dit Madame de Sévigné. Elle avait toujours aimé à être utile aux autres et n'épargnait pas ses peines pour rendre service. Sa compassion pour les pauvres avait toujours été active, et dans le temps de sa détresse ils avaient part à la petile pension qu'elle reçut d'abord de la Reinemère, et ensuite du Roi. Les souvenirs de son enfance lui attendrissaient surtout le cœur sur le sort des demoiselles de la pauvre noblesse de France : elle embrassait volontiers tous les pauvres dans son zèle, mais ce zèle avait toujours aimé à s'exercer auprès de l'enfance et de la jeunesse. Là était son attrait, sa vocation pour ainsi dire. C'était par là que la Providence l'avait conduite au rôle singulier qu'elle devait remplir dans le monde. C'était en effet pour l'avoir

VU autour de la petite d'Heudicourt que Madame de Montespan la désigna au Roi et la crut capable de prendre soin du duc du Maine. A peine déchargée de ces soins auprès des enfants de Louis XIV, Madame de Maintenon s'empresse d'adopter ceux des pauvres. Sans desseins, sans autres intentions que le désir d'être agréable à Dieu, de remplir un devoir et d'aider le prochain, elle confia l'éducation de quelques pauvres petites filles abandonnées et sans ressources à des religieuses Ursulines. Autant qu'elle le pouvait, elle se mêlait de leurs travaux et leur donnait ses conseils. Ce fut là le berceau de la maison de Saint-Gyr. Les économies de Madame de Maintenon pourvoyaient aux besoins des premières pensionnaires. Celles-ci, après avoir été d'abord réunies au château de Montchevreuil, furent logées dans une maison de Rueil, puis établies à Noisy par le Roi, qui en définitive (1686) éleva les bâtiments de Saint Cyr. Les premiers commencements avaient été petits et pénibles. Les enfants étaient souvent de la plus basse condition : on les gardait peu de temps. L'instruction se bornait à l'instruction religieuse et à quelques éléments des lettres ; le travail était surtout manuel : « 11 faut ne les laisser pas respirer sur le rouet ; ces « gens-là ne sont capables du bien que par habitude. » On les plaçait aussitôt qu'elles étaient capables de se suffire. a Le temps d'obliger (placer) Fanchon est venu ; après cela il « faudra obliger Jacquette ; je vous prie, dans cette vue-là,, « de la presser sur l'écriture. » Quelques enfants de noblesse cependant se confondaient avec les autres. Mademoiselle de Mursay, parente de Madame de Maintenon, s'y mêlait parfois et faisait des séjours au milieu d'elles, mais n'était pas pensionnaire. A Rueil et ensuite à Noisy, l'établissement prit un peu plus de lustre. Madame de Maintenon s'y appliqua plus assidûment encore ; elle était inconsolable quand quelque

chose l'empêchait de visiter ses petites filles. Elle entrait dans les moindres détails de ce qui les concernait, et toute la direction de rétablissement venait d'elle. Dans les premiers temps elle parut faire fausse roule ; le bel esprit et le quiétisme furent les deux écueils où Saint-Cyr fut sur le point d'échouer; et il fallut tout l'esprit de sagesse de Madame de Maintenon pour sortir des difficultés oii l'on s'était embarqué.

On sait que Louis XIV, dans les premiers temps qu'il la connut, la regardait comme un bel esprit, difficile en tout et ne s'accommodant que de choses sublimes. Le Roi avait tort assurément, et l'agrément, le conseil et la vertu qu'il trouva et reconnut plus tard dans Madame de Maintenon, lui prouvèrent bien qu'elle ne visait pas aux sublimités et qu'elle s'accommodait de tout. Néanmoins, ne tenait-elle pas quelque chose du bel esprit? Elle s'en défendait dans sa vieillesse, et combattait cette pente de son goût; mais pour être touchée de la raison, pour la goûter, l'aimer et la rechercher^ ne la prisait-elle pas d'autant plus qu'elle était aidée de quelque pointe de bel esprit ? Je prends le mot dans sa meilleure acception, telle que la maintenait encore l'Académie en 1740 pour signifier c< ceux qui se distinguent du commun par la politesse de leurs écrits et de leurs discours. » Madame de Maintenon avait été précieuse ; il ne faut pas l'oublier : sa raison, son expérience, sa grande position et sa vertu ne la tirèrent pas des goûts et des plaisirs de sa première jeunesse. Ne retrouve-t-on pas dans les Conversations pour les demoiselles de Saint-Cyr des réminiscences des anciennes dissertations de l'hôtel de Rambouillet et même du Samedi de Mademoiselle de Scudéry ? Tout le dix-septième siècle, on le sait, aimait les jeux d'esprit. Madame de Maintenon les goûta toujours. Elle les voulait raisonnables, il est vrai: sa préciosité était tournée de la sorte : elle voulait la raison en tout; elle la poursuivait

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partout et la recommandait à tous: « Ma folie, disait-elle, est « de rendre tout le monde raisonnable. » La raison qu'elle poursuit est la raison éclairée par la lumière divine, la raison dont parle saint François de Sales, quand il dit « que ceux « qui cherchent tout ce qui est conforme à leurs inclinations « et qui fuient tout ce qui leur est contraire se privent par là u de Tusage de leur raison, qui fait la différence de l'homme et « de la bêle, puisqu'au lieu d'agir par le principe de la raison « que Dieu nous a donnée, ils le font par l'instinct naturel. » Mais, en fuyant l'instinct naturel, et tout en ne voulant obéir qu'au principe de la raison rectifiée. Madame de Maintenon oublia quelque peu les droits du principe surnaturel: sa raison méconnut quelque chose de la sagesse divine et voulut essayer à faire le bien en dehors des usages pratiqués par l'Eglise. Elle rêvait pour les demoiselles qu'elle avait adoptées, une éducation libérale, dirait-on aujourd'hui, où devaient se trouver toutes les grâces de la bonne compagnie et tous les agréments des commerces de choix ; elle voulait pour maîtresses des dames d'esprit, vivant dans une union de politesse, de dignité et de grande aisance les unes vis-à-vis des autres, tendant avec liberté vers le même but, liées entre elles par des vœux simples, et gardant dans le sein de la communauté l'urbanité, et les charmes des salons les plus exquis. Laissons-la parler elle-même aux Dames de Saint-Louis : a Nous voulions une « piété solide, éloignée de toutes les petitesses des couvents ; « nous voulions de l'esprit, de l'élévation, un grand choix « dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instruc- « lions, une liberté entière dans nos conversations, un tour « de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans « notre piété, un grand mépris pour les pratiques des autres « maisons; vous savez où nous avons été et d'où il nous faut « revenir ; vous l'avez vu ; revenons donc de bonne foi et

« avec une grande humilité : prenons tout ce que l'on nous « propose pour nous y tenir inviolablement, pour l'observer « et pour le faire observer tant que nous vivrons, sans nous (( relâcher sous quelque prétexte que ce soit. » Pour elle, elle revenait de bonne foi et avec humilité. Elle entrait dans le détail de ce qu'elle se proposait désormais et de ce qu'il fallait tenir inviolablement, malgré les attaques des personnes de la plus haute piété peut-être, « lesquelles, avec les meii- « leures intentions, tâcheront de vous rappeler à votre prête mier état de liberté et d'éloignement pour tout ce qu'on « appelle pratiques du couvent. On vous dira qu'on peut « bien être vertueux sans tant de cérémonies : à quoi sert, « par exemple, de se mettre à genoux pour écouter une a réprimande de la supérieure ? ne peut-on pas la recevoir t( aussi bien debout ? Pourquoi ces égards si respectueux « pour elle? une honnête familiarité ne serait-elle pas aussi « bonne? Pourquoi ce silence et cet air religieux que l'on a « dans les assemblées capitulaires ? Pourquoi se mettre à « genoux pour dire son sentiment ? quel inconvénient y « aurait-il d'être là toutes assemblées sans observer d'ordre, « et de dire bonnement et franchement ce que l'on pense? « Et c'est cependant cette liberté de parler sans règle et de « dire tumultueusement son avis, qui fait que ces assem- (c blées dégénèrent souvent en disputes, causent des divisions « et deviennent des assemblées toutes séculières, où l'on « ne voit plus aucun esprit religieux. Combien croyez- vous « que cette manière humble et respectueuse de s'approcher « de la supérieure, cette pratique de ne se point excuser « et de se mettre à genoux lorsqu'elle reprend, modère de c< mouvements imparfaits ? Une supérieure qui voit une fille a humiliée à ses pieds ne peut guère lui parler avec émo- «tion Ces pratiques vous étaient nécessaires; vous les

8tt4 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XYIl» SIÈCLE.

« avez établies chez vous malgré Topposition que nous y « avions vous et moi, et vous voyez le grand fruit qu'elles ont «produit; nous n'eussions jamais pu, sans cela, établir notre c( institut ; nous avions de très-bonnes intentions, mais le dé- « faut d'expérience nous empêchait de savoir comment nous « devions nous y prendre. » La rétractation est éloquente et complète. Madame de Maintenon désormais chassa et poursuivit le bel esprit de l'institut de Saint-Louis. En adoptant et en voulant faire élever des enfants pauvres, elle ne songeait pas à se faire fondatrice d'un institut: « Nous n'avions pas « dessein de faire ici des religieuses, disait-elle encore, nous « nous contentions que vous fussiez de vertueuses séculières, cf Dieu a lui-même conduit son ouvrage au point où il est, et « votre institut n'est pas le seul que les fondateurs aient fait « autrement qu'ils n'avaient projeté. » Entrant dans ce nouveau projet où la main de la Providence s'était manifestée en effet, Madame de Maintenon mit un zèle infatigable, comme disait l'évêque de Chartres, pour en faire goûter aux religieuses l'esprit et les obligations. Les premiers travaux avaient été sans résultats. Le bel esprit qu'elle avait cru pouvoir cultiver sans danger s'était épris des doctrines quiétistes : on eut beaucoup de peine à purger Saint-Cyr. Les pratiques religieuses, les pénitences, les humiliations parvinrent à assainir, à relever et à assouplir les intelligences et les cœurs. Madame de Maintenon fut pour beaucoup dans cette œuvre de réparation. Elle était appliquée en quelque sorte à la direction spirituelle des religieuses; elle y montre une intelligence de cœur, une sagesse et comme une familiarité avec la vérité qui prêtent de nouvelles grâces à son langage; elle connaît l'excellence des vertus et de la vie intérieure, elle en parle en maître consommé : l'obéissance, le détachement des créatures, l'esprit d'humilité sont célébrés avec une élo-

quence et un charme extraordinaires dans ses lettres jusqu'à ce jour inédites. Sa réserve et sa prudence sont admirables. Elle n'a pas de condescendance pour la nature, et elle reste pleine de charité. Sans cesse elle ramène les Dames de Saint-Louis aux devoirs de leur état. Leur vocation lui paraissait la plus sublime. Elle y voyait non-seulement Tintérêt de la France, « pour laquelle elle recommandait de prier Dieu « instamment pour qu'il n'ôte point la foi en punition des cri- « mes qui s'y commettent, ce qui serait le plus grand mal- « heur qui nous puisse jamais arriver. » L'OEuvre de Saint- Louis lui paraissait capable de détourner ce malheur et assez puissante pour renouveler le royaume. Dans ce renouvellement si nécessaire dès lors, elle voyait et elle aimait l'intérêt de Dieu et le salut des âmes. Pour travaillera une œuvre si importante et si grande, elle voulait de dignes et sages instruments. De là son soin et son application à former les religieuses, à les pénétrer de l'esprit surnaturel de leur état, à proscrire toutes les recherches d'esprit, de lettres, d'art et de musique, dont elle s'accusait de s'être montrée trop curieuse. Son travail est de tous les jours. Les religieuses la consultent; elle leur répond et souvent elle les prévient; elle ranime leur ferveur, elle dissipe leurs scrupules, elle écarte d'elles la tiédeur et le relâchement, qui cherchent toujours à pénétrer dans les congrégations. Ce n'est pas la compagne du Roi, la reine mystérieuse de Versailles, confidente de la famille royale, dépositaire des secrets et des espérances des courtisans, c'est la supérieure d'une importante communauté, et, quelle que soit au premier abord Tétrangeté de ce rôle tenu par une femme mariée et chargée de tant de devoirs, il n'a rien d'irrégulier. C'est avec l'autorisation de l'évêque diocésain que les Dames de Saint-Louis s'adressent à Madame de Maintenon et reçoivent d'elle des conseils. Nous avons vu son

556 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

scrupule à ne pas s'avancer dans certaines matières sansl'appui de rautorité spirituelle. Elle ne se contente pas à\me approbation générale ; lorsqu'elle en vient à toucher quelque sujet délicat, elle soumet ses avis au prélat; c'est lui, par exemple, qui remet aux Dames de Saint-Louis l'admirable instruction, célèbre dans la communauté, sous le litre des Trois Écueiis, où madame de Maintenon révèle une éloquence, une élévation et une force de pensée, une puissance de doctrine et de sentiments que pourrait reconnaître Bossuet.

Ce qui est remarquable, ce n'est pas qu'une femme de ce génie, qu'on doit placer sur ce «premier rang », dont (1) parlait Madame de Sévigné, qu'une pareille femme, dis-je, parvienne à écrire quelques avis aussi remarquables par la solidité de la doctrine que par la netteté du discours: ce qui étonne surtout, c'est que Madame de Maintenon, avec les préoccupations et les soucis de Versailles, son assiduité à visiter et à consoler les pauvres, ait suffi à tout ce détail et à toute cette abondance d'avis et de direction où s'écoule la vie d'une supérieure de religieuses. Dans le tourbillon où se passe sa vie, son âme restait occupée de choses spirituelles et sa bouche parle de l'abondance du cœur. Elle ne se contente pas d'une direction générale : elle pénètre dans le détail et la pratique de toutes choses; elle s'occupait des classes des demoiselles et les faisait parfois ; elle cultive l'intérieur de chacune des religieuses, reçoit leurs confidences et y répond. Elle entre aussi dans tout le particulier et l'intime de la pratique spirituelle. Il ne faut pas s'étonner que les hommes de lettres et les historiens méconnaissent un peu son travail et ne se rendent pas compte de de son esprit véritable. Madame de Maintenon reproche aux religieuses de Saint-Louis la tendance de leur cœur : « C'est

(1) A propos d'elle précisément et de Bossuet.

MADAME DE MAINTENON. 5o7

« une inclination bien douce et cependant bien dangereuse, « dit-elle ; ce penchant vous a été donné pour le tourner « tout entier du côté de l'amour de Dieu, et non pas de celui « des créatures : il ne faut s'attacher qu'à lui, ma chère

c( enfant, et non pas à moi ni à aucun autre ! ne faites

« jamais rien pour vous faire aimer. » Elle insiste : « Il « faut renoncer à la tendresse de votre cœur et à la délica- « tesse de votre esprit. » Elle entre dans les peines, les ennuis, les fatigues de toutes sortes, et tous les ralentissements enfin que la nature s'efforce d'apporter à la sublimité de la course de ceux qui marchent dans la voie des conseils. « Allez avec courage dans ce chemin un peu « rude, disait-elle. » C'est le dépouillement des créatures qui est la loi de cette vie, et Madame de Maintenon y revient sans cesse : a Les créatures sont-elles^ dans leur rang ? » dans ce rang inférieur et subordonné à l'amour de Dieu qui doit être leur seul partage dans un cœur chrétien, et surtout dans un cœur lié par des vœux. Tout doit être rapporté à Dieu uniquement. « Pourquoi Dieu vous a-t-il « donné tant d'esprit et de raison ? Croyez- vous que ce soit « pour discourir, pour lire des livres agréables, pour juger « des ouvrages de prose et de vers, pour comparer les gens c( de mérite et les auteurs les uns avec les autres? Ces des- « seins ne peuvent être de lui. — Les chrétiens ne doivent « rien aimer avec passion, encore moins les religieuses qui « ont fait vœu de chasteté, lequel exclut toute recherche des « plaisirs. N'aimez donc point la musique avec passion. — « Vous ne vous sauverez pas sans vous faire violence. Ce « n est pas assez d'avoir un bon cœur, de l'esprit, de la poli- « tesse et toutes les qualités aimables, il faut être humble « et obéissante, il faut être religieuse. » En excitant ainsi au zèle, elle a aussi souvent besoin de rappeler à la modération.

L'amour de Dieu, qui élève au-dessus des sentiments de la nature, doit en régler les expressions et les mouvements. « Pleurez les personnes que vous aimez et que vous devez « aimer ; mais ne les pleurez pas jusqu'à manquer à ce que « vous devez à Dieu... — Vous avalez à longs traits les « objets mélancoliques, sortez d'auprès de ces mourantes « quand vous n'y êtes plus nécessaires. » il faut que l'amour de Dieu, en effet, modère même la charité et règle la douleur qu'on doit éprouver de la mort ou du danger de ses compagnes. c( Votre affliction n'est pas raisonnable, je ne puis « vous dire la peine que j'en ai : il est impossible que Dieu (( soit content de vous : il est jaloux et ne veut pas dans ses « épouses de tels attachements pour quelque créature que ce « puisse être. . . » — « Vous n'aimez pas Dieu de tout votre cœur « et de tout votre esprit : voilà votre mal et voilà sa source. » Tout en dressant ainsi ses efforts contre les faiblesses humaines, il faut cependant savoir les supporter : « Accou- « tumez-vous à vous voir imparfaite, » disait-elle avec un tour et une grâce qui rappellent saint François de Sales. La claire connaissance de ses infirmités et la pratique constante du sacrifice de soi-même ne doivent pas non plus empêcher c( la joie, qui n'est pas un obstacle à la sainteté » . Il faudrait reproduire à peu près toutes les lettres aux Dames de Saint- Louis, si l'on voulait citer tout ce qu'elles contiennent de pensées justes et de sages conseils exprimés avec un tour heureux. Madame de Maintenon mêle à ses avis des retours sur elle-même ; elle livre toutes sortes d'ouvertures sur son propre cœur, sur sa position, sur l'inanité des plaisirs, du monde, de la gloire, et de toutes les promesses dont ils abusent les jeunes esprits. Il y a là non-seulement des cris d'éloquence, mais de grandes leçons que l'histoire de celle qui les donne involontairement rend encore plus saisissantes.

Mais quelle que soit la vérité de ses conseils et l'élévation de ses discours, on comprend, avons-nous dit, qu'ils étonnent les hommes de lettres et les historiens. Ces sacrifices que Madame de Maintenon demande au nom de Dieu, ces réveils de la nature qu'on immole derrière les murs du couvent effraient et scandalisent les hommes d'aujourd'hui. M. Lavallée s'applique dans diverses notes à excuser son héroïne; il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle a peut-être bien quelques torts. Il se félicite de ce qu'elle n'a pas trop contraint les vocations. Toutefois, il se croit obligé de laisser entendre qu'elle les a un peu trop aidées ; il donne les meilleures raisons du monde pour justifier cette conduite, mais il gémit de voir ainsi étouffer la nature et il s'apitoie devant les longs regards que les religieuses jetaient sur le monde. Il eût aussi bien fait de laisser cette cornemuse sentimentale à la Beaumelle ; mais comment s'étonner qu'il y ait un peu soufflé? M. Lavallée revient de loin. La manière dont il a parlé de Madame de Maintenon dans son Histoire des Français, n'était pas pour faire prévoir l'admiration sincère et le zèle patient pour sa gloire dont témoigne l'édition de ses œuvres qu'il publie. Laissons faire le temps. A force de se familiariser avec la raison élevée et charmante de cette femme illustre, peut-être M. Lavallée parviendra-t-il à comprendre les motifs de sa conduite et la valeur de ses paroles dans toutes ces questions spirituelles. 11 est inutile de les discuter ici. Nos lecteurs comprennent combien il serait peu judicieux de supposer que la femme pieuse et pénétrée de la grandeur de la vocation des Dames de Saint-Louis, dont nous avons parlé, ait pu songer à contraindre les vocations. La lettre qu'elle écrivit à Madame de Glapion, lorsque celle-ci lui annonça son désir d'entrer en noviciat, suffît d'ailleurs à toute réponse. Cette lettre est très-belle : elle dévoile devant les

yeux de la prétendante toute la rigueur des sacrifices qu'elle aura à faire : aucun côté n'en est dissimulé. M. Lavallée a remarqué avec bonheur que Madame de Maintenon n'a rien caché à la prétendante des devoirs et des obligation sde l'état où elle aspirait. Or, Madame de Glapion est surtout la dame sur le sort de laquelle on est disposé à s'apitoyer, et qui, faite pour briller dans le monde, aurait été conduite et serait restée dans le cloître un peu malgré elle, et grâce aux habiletés de Madame de Mainlenon. L'excuse de cette dernière est dans sa bonne foi, selon M. Lavallée, et dans l'affection qu'elle portait à son élève chérie : elle croyait travailler à son bonheur. Nous ne voulons pas insister. Ce n'est pas l'étude des documents historiques ni les connaissances littéraires qui feront jamais comprendre le sacrifice d'une religieuse à Dieu. Les dégoûts et les répugnances de la nature peuvent y subsister ; l'âme peut en paraître obsédée, et même avoir besoin d'aide, d'encouragement et de la plus tendre charité; elle peut souffrir et quelquefois même se plaindre; mais si les murs de son monastère s*ouvraient tout à coup, on verrait bien qu'elle reste fermement attachée à sa proposition, et que toutes les agitations de la partie inférieure sont impuissantes à la détourner de son dessein.

Je ne sais si je suis parvenu à faire voir dans Madame de Maintenon ce que la publication de M. Th. Lavallée montre surabondamment : une âme occupée à la direction spirituelle de celles sur qui elle peut exercer son influence, et, au milieu du tourbillon de grandeur et de gloire dont elle est enveloppée, assidûment appliquée elle-même aux pratiques de la vie intérieure. Les relations de Madame de Maintenon avec

les Dames de Saint-Louis sont édifiantes ; on comprend l'énergie des expressions de l'archevêque de Sens, quand il en eut recueilli les monuments. On y reconnaît une femme douée aussi heureusement par le cœur que par l'esprit. La tendresse, la bienveillance, le dévouement y éclatent aussi bien que la sagesse et la profonde connaissance des misères humaines. C'est partout une charitable et inépuisable condescendance exprimée dans un langage élevé, simple, juste, naturel, exquis. La cause, l'origine, la source première de ce commerce charmant, familier et soutenu avec les religieuses de Saint-Louis, était, avons-nous dit, l'éducation des demoiselles de Saint-Cyr. C'est pour avoir des filles bien élevées que Madame de Maintenon tenait à avoir des religieuses parfaites et uniquement animées d'un esprit surnaturel. Si la vocation des Dames de Saint-Louis était si grande aux yeux de leur fondatrice, et la plus sublime à son sentiment qu'on pût trouver, c'est qu'elle avait pour but l'éducation des filles. C'est à l'aide de filles sages, chrétiennes et raisonnables, que Madame de Maintenon voulait renouveler le royaume, arrêter les crimes qui s'y commettaient, et obtenir de Dieu la conservation de la foi qu'elle voyait diminuer et qu'elle redoutait qui ne vînt à périr. Nous ne dirons rien de ces fins éloignées. 11 faut seulement remarquer qu'elle ne les aperçut pas tout d'abord. Ce fut lorsque l'OEuvre de Saint-Cyr fut constituée ou déjà avancée, que la fondatrice porta si loin ses regards. Quand elle l'entreprit, elle n'était pas à un poste assez élevé pour que sa sollicitude dût embrasser tout le royaume. Son devoir était moins étendu : c'est le commun devoir des chrétiens de travailler au soulagement du prochain. Au milieu des misères humaines, chacun choisit celle qui l'apitoie davantage ; on ne doit en repousser aucune, mais on peut avoir certaines prédilections. Celle de Madame de Main-

5tt2 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1I« SIÈCLE,

tenon était pour la jeunesse. Les peines etles périls où sesjeunes ans avaient été exposés, les cruautés et les injustices qu'elle avait souffertes entraient peut-être pour quelque chose dans celte sympathie : elle ne se manifestait pas seulement par cet attendrissement de cœur que Madame de Chantai éprouvait, disait-elle, quand elle voyait un enfant dans le dépouillement de père et de mère. Madame de Maintenon avait toutes sortes de lumières, de dons particuliers et de ressources auprès des enfants. Elle gagnait promptement le cœur de ceux qui l'approchaient et prenait sur eux une sorte d'empire. Les qualités éminentes de son esprit et de son caractère les frappaient et les attiraient. Le duc du Maine n'avait pas sept ans quand il disait, dans un jugement que l'historien est obligé de ratifier, que sa gouvernante était la sagesse et la raison mêmes : la sagesse parée de tous les agréments de la beauté et de la grâce; la raison douée d'une autorité extraordinaire et d'un enjouement toujours égal. A ces traits précieux, il faut bien reconnaître que Madame de Maintenon avait une véritable vocation pour élever la jeunesse. C'est l'institutrice par excellence, dit M. Lavallée ; hâtons-nous d'ajouter qu'on n'en vit jamais sur ce moule.

Il ne faut pas que ce nom d'institutrice effraie ou scandalise ; quoi que les historiens aient pu écrire, on ne peut, à propos de Madame de Maintenon, rien imaginer qui avoisinela pédanterie du ton ou la sécheresse du cœur. En toutes choses, elle avait la grâce. Sa beauté, que modestement elle dit n'avoir pas été grande, et que Mademoiselle de Scudéry décrit si complète et si resplendissante, brillait moins encore par son exquise perfection que par cette sorte de charme qui entoure les créatures d'élite. Au fond de ses yeux noirs, on voyait reluire une âme droite et honnête. Son esprit est fait exprès pour sa beauté, dit Mademoiselle de Scudéry, c'est-à-dire qu'il

xMADAME DE MAINTENON. 563

est grand, agréable et bien fait ; elle a Tair noble, doux, enjoué et modeste. Somaize, un peu avant la Clélie, vers 1660, avait déjà relevé cette douceur, cette modestie et cet enjouement. Il faudrait insister, car s'il n'y a là aucun trait considérable de caractère, il y au moins toute l'expression d'une physionomie. Madame deMaintenon garda jusque dans ses dernières années, jusque dans les étreintes de la mort, on peut dire, cet enjouement qui avait été la grâce de sa jeunesse. Il donnait dans ses premières années un prix singulier à sa modestie et à sa douceur ; il tempérait plus tard les amertumes de son expérience et les tristesses de sa dignité. Si elle ne se portait plus aux plaisirs du bel esprit, et si elle s'attachait à des enseignements plus sérieux ; si aux entretiens des cercles de Madame de Coulanges, de Madame de la Fayette ou de M. de la Rochefoucauld, elle préférait ceux des pauvres d'Avon ; si elle avait remplacé par des leçons de catéchisme toutes les discussions des Précieuses et les subtilités sur Descartes, oii elle encourageait autrefois et suivait discrètement Madame de Grignan, Madame de Main tenon portait néanmoins aux sages et bonles plaisirs de sa vieillesse le même esprit libre, doux, enjoué, modeste et aimable qu'elle avait apporté aux amusements de son jeune âge. Tout ce qu'elle dit de son commerce avec les paysans d'Avon est charmant, d'un sentiment vrai et d'une joie naïve. Elle trouvait un plaisir extrême dans ses conversations avec ces bonnes gens sur leur instruction, leurs afifaires, leurs affections et leurs intérêts. Quand elle revient avec la cour à Fontainebleau : « Je vais les voir aujourd'hui « pour la première fois, dit-elle, et ce sera une grande joie « de part et d'autre. » A son retour du village, elle énumère ses plaisirs et annonce les nouvelles : « Je viens de la grand'- « messe d'Avon, moins solennelle et pas si bien chantée « que celle de Saint-Louis, mais elle avait ses avantages, et

564 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE,

(t Faccueil de Suzanne et de la Brunelet avait ses charmes ; (( Tair fin de Brindy n'était pas désagréable. Françoise Payen, « qui m'avait paru déférer à mes avis en épousant Fiacre ne « le veut plus : son cœur est pris depuis longtemps, et cette « sagesse qui paraît dans toute sa personne est une passion « sérieuse qui l'occupe : ce sont là présentement mes peines.» Ce ne sont pas seulement ses peines, ce sont aussi ses délices. « Depuis que je suis à la Cour, je n'ai pas vu d'aussi délice cieuse compagnie. » Un jour elle attendait le Roi ; elle était fort occupée et avait très-peu de temps à elle ; une troupe d'élite venue d'Avon à Fontainebleau se présente pour la voir. Pour adoucir un refus nécessaire, Madame de Maintenon envoie une de ses confidentes, Mademoiselle d'Aumale. Celle-ci trouve la mère Geoffroy, Margot-Vilain, la grande et la petite Brunelet, Suzanne et son mari, Jfeanneton Diacre et beaucoup d'autres visages de considération et de connaissance, et en va tout de suite faire son rapport. Quand Madame de Maintenon connut l'excellence de cette compagnie, « elle ne « peut résister, dit Mademoiselle d'Aumale, et il faut ouvrir « son cabinet à cette troupe ; elle envoie chercher Madame a de Caylus pour être témoin de ses plaisirs, qui sont de leur « faire le catéchisme et de leur donner à déjeuner. Il y a de ces (c enfants-là qui pleuraient de tendresse en voyant Madame. » Mademoiselle d'Aumale ne nous dit pas si le Roi attendit la fin du catéchisme et du déjeuner. Mais il est certain que Madame de Maintenon s'oubliait facilement dans cette société; elle lui destinait une heure et lui en donnait trois. Elle était alors dans son paradis terrestre, selon une expression de Mademoiselle d'Aumale : quand elle parlait de Dieu à ces paysannes, on voyait une grande joie, sur son visage et une grande envie de le faire connaître. Il faut lire dans les lettres de Mademoiselle d'Aumale, que M. Th. Lavallée a réunies à celles de

Madame de Maintenon, tout le détail de ces journées et de ces courses à Avon, aux Basses-Loges, à Saint- Aubin, au Valoin et aux autres bourgs qui avoisinent Fontainebleau. Dans le temps des grandes douleurs de la France et du Roi, quand elle est éloignée de Saint-Cyr, « il n'y a rien qu'Avon, dit Mademoiselle d'Aumale, qui puisse la distraire de sa tristesse » ; pas tellement, néanmoins, qu'elle ne prenne sur ses visites une heure pour prier à la paroisse du village, et présenter à Dieu, dans cet humble sanctuaire, ses ferventes prières pour les besoins de la France et de Louis XIV.

Dans ces expansions de sa charité, on reconnaît la vertu : c'est pour Dieu que Madame de Maintenon court les villages de la forêt de Fontainebleau, et tout en s'assurant de l'instruction des âmes, s'enquiertde la santé des vaches et y prend intérêt. «On lit sur sa figure,dit encore Mademoiselle d'Aumale, c'est pour vous que je le fais. » Dans cette offrande à Dieu, elle puisait la patience à supporter l'ineptie des réponses et le courage de ne pas se rebuter de l'apparente inutilité de ses fatigues. Mais à toute cette activité charitable, à cette bonne grâce, à cet épanchement, à cette sérénité, à tout cet entrain dans un âge aussi avancé, car nous parlons des années 1 708 à 1711, et Madame de Maintenon avait de soixante-treize à soixante-seize ans, ne retrouve-t-on pas l'attendrissement facile du cœur et tout l'enjouement que les historiens ont signalé dans sa jeunesse?

Cet enjouement avait changé d'objet, mais il avait toujours besoin d'aliments. Dans l'intérieur chagrin et retiré où l'on représente trop volontiers la vieille compagne du grand Roi, enveloppée dans ses coiffes, usant jusqu'au bout sa robe feuillemorte et sa mante noire, filant et brodant auprès de Louis XIV, dont la grandeur n'est plus qu'un souvenir et qu'un regret, il y a plus de convention que de vérité. Je n'insisterai pas sur

la grandeur de Louis XIV dans ses dernières années ; elle est aussi frappante et plus vraie qu'au milieu de ses plus splendides triomphes. Les lettres de Madame de Maintenon la racontent. Celle-ci, dans cet intérieur royal purifié et appliqué aux pratiques chrétiennes, répandait la sérénité de son âme et Fenjouement de son humeur. Sa charge était lourde et sa contrainte hahituelle excessive, on ne peut le nier. Elle la porte avec peine souvent, et quelquefois s'en ouvre avec Madame de Glapion ou avec quelque autre des Dames de Saint-Cyr. La Beaumelle a cité plusieurs de ces Entretiens à la suite de ses Mémoires. La nouvelle édition les donne dans leur vérité entière. 11 y a beaucoup de renseignements à y recueillir pour l'histoire intime de Louis XIV, et beaucoup de lumières sur la misérable condition des grands. « Mon pauc< vre esprit est tiré à quatre chevaux, dit souvent Madame de Maintenon. » Mais au milieu des embarras et des affaires où elle était impliquée, si Avon et Saint-Cyr étaient ses récréations extérieures, elle en trouvait encore et elle savait s'en créer sans quitter l'intimité du Roi. Sa chambre, toujours remplie de princes et de grands, était aussi toujours ouverte à quelques jeunes filles qu elle élevait auprès d'elle, qui étaient son délassement et sa compagnie, et qu'elle faisait entrer dans l'intimité du souverain. On riait, on causait, on jouait, et toutes les grâces de la jeunesse éclataient à leur tour dans ce petit appartement de Versailles où Madame de Maintenon remuait si souvent en silence ses pelotons de laine, ou faisait ses correspondances à côté du Roi entretenant ses ministres et appliqué à ses affaires. Les jeunes filles admises ainsi dans l'intimité de Madame de Maintenon, durant ces dernières années de sa vie, étaient gaies et rieuses pour la plupart. Mademoiselle d'Aumale se montre dans ses lettres d'une amabilité et d'une vivacité extrêmes. Jeannette de Pincréne paraît pas

une figure bien renfrognée. C'était une orpheline que Madame de Maintenon avait recueillie, qui fut élevée chez elle, que le Roi affectionnait, et qui jouait et badinait souvent avec lui. Gracieuse enfant, espiègle, pétulante, toujours éveillée, que dans l'intimité on appelait la Chèvre, et qui signait de ce surnom des lettres charmantes qui ont pris rang à juste titre dans le recueil de M. Lavallée. Nous ne passerons pas en revue les diverses personnes que Madame de Maintenon recueillit chez elle et nourrit, pour ainsi dire, dans l'intimité et aux côtés du Roi. La nomenclature serait longue, car Madame de Maintenon les aimait pour elles-mêmes et ne cherchait pas à profiter en égoïste de leur jeunesse. Elle s'inquiétait de les établir, non pas splendidement, mais convenablement et d'une façon conforme à leur fortune. Les places auprès d'elle ne chômaient pas d'ailleurs, et elle ne parut jamais pouvoir se passer de ce cortège et de cette couronne d'enfants. A Saint-Cyr, après la mort du Roi, sa chambre était toujours remplie de cette jeunesse; elle les entretenait, leur faisait la classe et s'appliquait à leur instruction et à leur amusement. Obliger les autres avait toujours été à ses yeux le plus grand des plaisirs; mais obliger la jeunesse, lui être utile, la former aux devoirs et aux épreuves qui l'attendent, était le plaisir incomparable. Saint-Cyr fut l'œuvre par excellence de sa vie ; c'était le lieu de son repos, c'était sa joie et le centre cil son âme se trouvait à l'aise. Rien ne put la dégoûter, pas même l'insuccès, l'inutilité de ses travaux et la ruine de ses espérances. Nous avons parlé de ses peines dans la formation de l'institut de Saint-Louis. Le résultat de l'éducation des demoiselles de Saint-Cyr fut dans les premiers temps encore plus pénible pour son cœur : on eut à déplorer le mauvais esprit de celles qui étaient déjà sorties et qu elles avaient puisé dans la fausse éducation de cette maison. Nous avons entendu

Madame de Mainlenoii au sujet des religieuses ; il faut l'écouter à propos des demoiselles. Si elle avoue ses erreurs et ses torts, d'ailleurs ce n'est pas pour se décourager : c'est pour profiter de son expérience et s'y prendre mieux à l'avenir :

« La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut ré- « parer que par le temps et par un changement entier de l'é- « ducation que nous leur avons donnée jusqu'à celte heure « (1691). Il est bien juste que j'en souffre puisque j'y ai conte tribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu K ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est ré- « pandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il « l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait « que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti « sur le sable, n'ayant point ce qui seul peut faire un fonde- « ment solide. J'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, c( qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison; j'ai réussi « à ce dessein : elles ont de l'esprit et s'en servent contre c( nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plushau- « taines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes « princesses, à parler selon le monde ; nous avons formé « leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, cu- « rieuses, hardies. C'est ainsi qu'on réussit quand le désir « d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chréc( tienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de « bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait c( de beaux esprits, que nous-mêmes, qui les avons formés, ne « pouvons souffrir. Voilà notre mal, et auquel j'ai plus de part c( quepersonne. Venons au remède... Comme plusieurs petites « choses fomentent l'orgueil, plusieurs petites choses ledétrui- « ront. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop « ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes. . . . Vous voyez (( que le mal est passé en nature et qu'elles ne s'en aperçoivent

« pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs c( et qu'il nous donne à toutes l'humilité. ... Nous avons voulu <( éviter les petitesses de certains couvents, et Dieu nous punit « de cette hauteur ; il n'y a pas de maison au monde qui ait « plus besoin d'humilité intérieure et extérieure que la nôtre : ce sa situation près de la Cour, sa grandeur, sa noblesse, l'air (c de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les « soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de « toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré « elle par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux « nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires i( à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous « avoir ouvert les yeux. Ne soyons pas honteuses de nousré- (( tracter, changeons nos manières d'agir et de parler, et dece mandons instamment à Notre-Seigneur qu'il change le ce fond de nos cœurs, qu'il ôte de notre maison cet esprit d'écc lévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de ce juger, de dire son avis surtout, qu'il ôte cette délicatesse, ce cette impatience des moindres incommodités ; le silence et ce l'humilité en seront les meilleurs moyens. »

Elle disait encore : ce L'orgueil est le plus grand péché ce de l'homme et celui qui lui attire tous ses maux ; les ce femmes en sont encore plus susceptibles, parce qu'elles ce sont plus faibles : les jeunes personnes, par cette raison, sont ce la vanité même, et les demoiselles de Saint-Cyr, entre ce toutes les jeunes personnes, ont été distinguées sur toutes ce les autres. Vous avez réussi à tout ce qu'on a voulu, » continuait-elle en s'adressant directement à une de ses élèves, ce vous avez été accoutumée aux acclamations, vous avez plu ce au monde; vous avez toujours aimé qu'il fût question de ce vous ; voyez, ma chère fille, d'où vous avez à revenir et le ce chemin que vous avez à faire. » Sous la direction de Ma-

dame de Mainlenon, Saint-Cyr revint et parcourut tout I e chemin qu'il avait à faire. Nous ne voulons pas entrer dans le détail de l'instruction qu'on y donnait, et il ne s'agit pour nous que de rapporter quelques traits propres à faire connaître Madame de Maintenon. Malgré cette culture du bel esprit dont elle s'accuse si éloquemment et si courageusement, cette élévation du cœur, cet orgueil de la raison dont elle se plaignait à Saint-Cyr, elle ne paraît pas y avoir jamais fait sacrifier aux lectures. Dès les premiers temps, elle recommandait de n'abandonner aux demoiselles aucun livre entier, sinon V Imitation et leurs Heures; elle voulait qu'on leur apprît à se borner à un très-petit nombre de livres, à ne pas être curieuses et à avoir un grand amour pour le catéchisme. Il semble que le principal de l'instruction consistait à leur apprendre à parler français, mais simplement, et à écrire de même. «Apprenez à nos demoiselles, disait-elle <( aux Dames de Saint-Louis, à être extrêmement sobres sur « la lecture, à lui préférer toujours l'ouvrage des mains, les « soins du ménage, les devoirs de leur état ; si elles veulent c< lire, que ce ne soit que des livres bien choisis, propres à « nourrir leur piété, à former leur jugement et régler leurs tt mœurs. » Quant aux livres profanes, elle les trouvait toujours dangereux aux personnes de notre sexe, disait-elle, qui sont naturellement curieuses. Elle n'appelait pas seulement livres profanes les romans et les livres mauvais par eux-mêmes, elle trouvait que l'histoire romaine et celle des temps fabuleux pouvaient dégoûter les jeunes filles des livres de piété; elle accusait d'avoir contribué au mauvais esprit qui avait régné à Saint-Cyr le soin qu'on avait eu dans les premiers temps de mêler dans les instructions des maximes ou des exemples des sages ou des héros de l'antiquité : « Ces « grands traits d'héroïsme ou de générosité élèvent les esprits

« et les rendent vains et précieux, dégoûtent de l'aimable « simplicité du saint Évangile et de tout ce qui tend à l'hu- « milité, à la petitesse, au mépris de soi-même et aux verce tus vraiment chrétiennes. Vos demoiselles ont infiniment « plus de besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement « dans le monde et à bien gouverner leur famille avec sagesse, « qu'à faire les savantes et les héroïnes.... Un bon esprit,» ajoutait-elle, « fait toujours un bon usage de ce qu'il lit et le « tourne à son profit de façon ou d'autre, mais un mauvais (( esprit en abuse ou pour s'enorgueillir, ou pour d'autres c( travers dont vous devez vous efforcer de garantir votre jeuce nesse.»

C'est à former ce bon esprit qu'on s'appliquait à Saint-Cyr. L'instruction était Taffaire secondaire, et l'éducation la principale: on revenait en partie au premier but qu'on s'était proposé, mais on y revenait par un autre chemin, et c'était dans l'humilité et le travail qu'on voulait former la raison, élever le cœur et aiguiser l'esprit. Les classes étaient moins ce qu'on appellerait des cours aujourd'hui, que des conversations où toutes choses étaient ramenées au point de vue du devoir et des obligations d'état. On ne voulait laisser enfouir aucun talent, mais on ne voulait les développer que pour Dieu. « Je ne puis croire, disait Madame de Maintenon, c( qu'une fille à qui Dieu a donné de l'agrément, de l'esprit, « ou même sans beaucoup d'esprit un certain art de plaire c( et de se faire aimer, qui fait le plaisir des autres dans la (( conversation, je ne puis croire que cette personne ait a reçu rien de tout cela simplement pour être aimée. Dieu « veut que par son esprit, ses manières engageantes et ses (( complaisances, elle contribue à inspirer la vertu à ceux qui « la goûtent, et à les détourner du mal. » On peut dire qu'elle parlait ainsi d'après sa propre expérience. Elle pouvait mieux

que toute autre mesurer Fimportance de Tinfluence d'une femme, et était plus que personne en droit de penser qu'il y avait à Saint-Cyr de quoi renouveler tout le royaume. Cette pensée lui faisait dire qu'elle eût donné de son sang pour multiplier l'éducation de Saint-Cyr. Elle faisait plus peut-être que donner de son sang, elle donnait son travail de tous les jours avec une ponctualité, une assiduité, une bonté et une charité qui ne se rebutaient de rien. Elle se levait avant le jour, elle quittait Versailles pour être à Saint-Cyr, malgré le mauvais temps et les brouillards, avant le lever des enfants: elle assistait à leur toilette, rendait aux petites les plus humbles services, les lavait, les peignait et s'adonnait ensuite aux divers exercices des élèves. Elle faisait les classes et y mettait assez d'application et de zèle pour être contristée, assure- t-elle, dans le temps où elle s'occupait de la classe des rouges, dès qu'on dit que les rouges font des fautes. Elle suivit en effet, pendant quelque temps, chacune des classes, afin de se rendre compte de tout, et ne cessa jamais de les embrasser toutes dans une même affection. Elle leur faisait tour à tour des instructions sur la religion, la piété, le soin de leur réputation, les devoirs de toutes sortes et les peines qui les attendaient dans le monde. Elle savait tout ramener aux fins morales : elle entrait en matière par toutes sortes de questions, sur divers sujets, sur le bon esprit, sur la droiture, la bonne gloire, sur la politesse chrétienne. Elle se chargeait de leur montrer elle-même comment on devait écrire des lettres et de leur apprendre comment le style simple, naturel et sans tours est le meilleur et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent. Si elle ne répugnait pas aux soins matériels, elle entrait aussi dans les détails des précautions maternelles qu'on devait prendre pour la taille des jeunes personnes. Un jour qu'elle était dans la classe bleue, la

maîtresse générale la vint chercher, et comme les demoiselles se levèrent précipitamment pour la laisser passer, elles firent lever un gros nuage de poussière dont la maîtresse marqua quelque peine à Madame de Maintenon : «Ces pauvres « enfants, dit celle-ci, j'aime jusqu'à leur poussière ! » Nous fûmes toutes pénétrées, dit la demoiselle de Saint-Cyr à qui nous empruntons ce petit récit, nous fûmes toutes pénétrées de la manière tendre dont elle dit ces paroles, et nous en pensâmes pleurer.

Madame de Maintenon terminait un jour une instruction à la classe bleue par ces paroles : « Mes chères enfants, recevez « les avis de votre mère d'aussi bon cœur qu'elle vous les « donne. )^ Lorsque l'éducation de Saint-Cyr était terminée, lorsque les demoiselles en sortaient à vingt ans, formées à la piété et à la politesse, encouragées à supporter la pauvreté, le travail et les autres peines de leur condition, préparées aux devoirs de leur état, la sollicitude maternelle ne les abandonnait pas. On sait que le Roi accordait aux filles élevées à Saint-Cyr, et qui toutes appartenaient à la pauvre noblesse, une petite dot de 3^,000 francs. Ce n'était pas le chiffre de cette dot qui pouvait faciliter leur établissement à chacune. Mais les difficultés ne rebutaient pas Madame de Maintenon, et elle ne négligeait aucun des besoins de sa nombreuse famille. Elle les couvrait dans le monde, sinon de la protection royale, dont elle se croyait obligée à être ménagère^ du moins de la protection maternelle : elle entrait dans leurs détresses, dans leurs sollicitudes, elle triomphait de leur bonne conduite, s'en applaudissait devant Dieu et venait s'en réjouir à Saint-Cyr en en rapportant les bons exemples aux demoiselles qu'on y élevait. C'étaient des exemples faits pour encourager au devoir, et non pas pour enflammer les imaginations. La meilleure fortune qu'on pouvait désirer était celle de madame de Mérinville,

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par exemple, c< qui avail paru quelque temps à Paris avec un « habit à fleurs d'or ; mais comme c'est une femme sage, elle ce a bientôt pris son parti ailleurs, comprenant avec beaucoup « d'autres que peu de gens peuvent soutenir la dépense qu'on K est obligé d'y faire ; elle s'est retirée à la campagne pour (( ménager et épargner ; là, elle se fait un plaisir d'être assidue « à son ménage et de prendre tous les soins qui y sont atta- « chés. » Si la bonne fortune était faite de la sorte, la gloire était celle de madame Lalande, qui, ayant épousé un mari d'humeur bizarre qui tomba bientôt malade, passa les années de sa jeunesse sans repos, sans relâche, et sans jamais se plaindre, à soigner des plaies infectes et à supporter un caractère que la souffrance avait encore aigri, ce On sait la vie qu'elle « a menée du vivant de son mari, disait Madame deMaintenon « aux demoiselles, on Testime, on la choyé, et il n'en faut pas « davantage pour la faire admirer : le Roi lui-même en fait « un trèsagrand éloge. » Mais la gloire et la bonne fortune rie sont pas pour toutes. « Le peu de bien de la plupart d'entre « vous les mettra en état de paraître comme les autres ; il y « en aura, comme il y en a déjà, qui seront réduites à passer (( tout le jour à travailler pour avoir de quoi subsister, » leur dit Madame de Maintenon. Elle veut qu'elles se préparent à supporter ce peu de fortune et à souffrir constamment les humiliations qui en sont inséparables : « Les mieux accommo- (( dées d'entre vous n'en seront pas exemptes : d'un grand « nombre de demoiselles qui sont sorties d'ici, mademoiselle u de***, par exemple, est une des mieux; elle est pourtant c( obligée de servir son père et sa mère, d'aller au marché, et « enfin de faire des choses encore plus basses ; mais ils l'aiment (( tendrement, et elle est de même pour eux et a assez de rai- « son pour dire que si elle était assurée qu'ils vivraient, elle <( serait très-contente de son état. Elle ne connaît pas le

(( monde, elle passe sa \ie dans une chambre à travailler, et « son plus grand plaisir est de venir ici une fois en trois mois. « Mademoiselle de***, qui est une autre de vos compagnes, (( nourrit sa mère sur ses cinquante écus et s'entretient par (c son travail continuel. » Voilà la réalité qu'elle ne se lasse pas de mettre devant les yeux de ses filles, et dont elle ne veut pas laisser s'éloigner leurs imaginations. La protection du Roi, la familiarité de la duchesse de Bourgogne, le renom de la maison de Saint-Cyr n'empêcheront pas le cours des choses. c( Vous a-t-on conté ce qui arriva à mademoiselle de « Loras au sortir d'ici ? Sa mère voulut la mener à la co- (c médie, et l'y conduisit à Versailles, parce qu'on ne paye « rien à la Cour : elle avait encore son hahit de Saint-Cyr ; (( elle fut bien reconnue, mais elle n'eut pas meilleure place « pour cela. Madame la duchesse de Bourgogne, qui, comme « vous savez, Faimait fort ici, dit à ses dames en la voyant : (c Voilà Loras ; c'est tout ce qui lui en revint, car en sortant c( elle ne lui dit pas un mot, et ne fît pas même semblant de (( lavoir. Voilà ce que c'est que le monde : on y éprouve tous (( les jours mille déboires, et surtout les personnes qui n'ont « pas de quoi y faire aussi grande figure que les autres : rien (( n'y est présentement plus méprisé que la pauvre noblesse ! » L'affection de Madame de Maintenon, qui ne leur épargnait aucun détail humiliant, ne pouvait retirer ses filles de cette triste condition, mais elle pouvait les aider à en supporter les devoirs et les peines, et elle ne manquait pas à cette partie de sa mission. Ses lettres suivaient dans tous les coins de la France les demoiselles sorties de Saint-Cyr. Les recueils des Dames de Saint-Louis ne contiennent qu'un petit nombre de ces documents : ils restèrent entre les mains de celles à qui ils étaient adressés ; ils devraient être aujourd'hui encore assez nombreux dans les collections particulières ou dans les

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archives de celles des familles de France, assez heureuses pour en conserver. Celles de ces lettres qui ont été publiées doivent compter parmi les plus belles que Madame de Maintenon ait écrites : c'est la raison revêtue de l'éloquence, s'insinuant dans les cœurs par la bonne grâce, ne dissimulant rien de la gravité des enseignements qu'elle doit donner, mais en tempérant la rigueur par un langage doux, poli, affectueux, tout rempli de sourires et de bienveillance, ce langage juste et simple qui est le privilège de Madame de Maintenon. Elle insistait auprès de ces jeunes femmes répandues dans les provinces, sur l'honneur qu'elles devaient faire à la maison de Saint-Cyr. « Il faut que vous soyez l'exemple des « femmes de votre province en remplissant tous vos devoirs « de femme, de mère, de maîtresse de maison, et par là ceux « d'une parfaite chrétienne. Soyez modeste, ménagère ; il n'est « plus question de plaire ; il faut épargner pour votre mari et « pour vos enfants, s'il plaît à Dieu de vous en donner. Mandez- « moi quelle est votre situation, le plan de votre vie, com- « ment vous êtes pour le spirituel et pour vos occupations. « Je m'y intéresserai tant que vous ferez bien. » A une autre elle disait : « Vous voilà, ma chère enfant, dans votre mé- « nage. Je prie le Ciel de le bénir; je Tespère fermement, a Vivez dans le fond de votre maison, fuyez le monde. Lisez, « travaillez, instruisez votre petit domestique, gagnez leurs c( âmes à la vertu. Attachez-vous à plaire à votre mari, et « tâchez de ne plaire qu'à lui seul... Aimez vos devoirs si (k vous voulez les remplir. Soyez laborieuse ; nous sommes a tous nés pour le travail,. et aucun des moments de notre vie « n'est à nous. » Elle entre dans les soins de la santé, dans les besoins de l'âme, dans les douleurs. Elle veille sur ses filles pendant leurs grossesses ; elle s'informe si elles ont dans leur ville un bon confesseur ; elle pleure avec elles sur la

mort de leurs petits enfants. « Ecrivez-moi, souvent, et bien « des détails sur tout ce qui vous regarde, » recommandet-elle. C'est toujours le besoin, l'ardeur delà propagande du bien qui revient : « Éditiez ce qui peut vous approcher, atti- « rez à la piété tout ce qui vous environne, employez tous « vos talents pour Dieu, faites-les valoir au soixantième et au « centième, m C'est son refrain. Elle insiste auprès de celles des demoiselles qui ont une plus grande position dans le monde et qui lui paraissent pouvoir faire plus de bien. JTC^ Vous allez être gouvernante, c'est-à-dire la première « personne de la ville : faites-y tout le bien que Dieu demanc( derade vous; donnez-y bon exemple... Aimez à être seule, « à rentrer en vous-même et à faire souvent des réflexions sur « votre conduite. Ne soyez point haute; soyez polie. Faitesce vous aimer de votre domestique. Soyez-y ferme et bonne. « Ne donnez jamais dans l'excès des modes : suivez-les de c( loin et autant que la bienséance le requiert sans les outrer : c( ne tâtez jamais de la louange qu'on dise de vous que vous « êtes magnifique dans vos habits ; je serais bien fâchée d'en- « tendre dire cela de vous... Soyez une bonne dame de cam- « pagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne c( mère, bonne maîtresse ; en un mot, remplissez vos devoirs ; « vous ne serez heureuse que par là. » an Uiov

Nous citons au hasard, il faut tout lire. Il y a là des trésors, et on peut croire qu'un grand nombre repose encore entre les mains des familles de celles qui les ont reçus autrefois.

Aucune des demoiselles, pour ainsi dire, ne quittait Saint- Cyr en effet sans emporter les conseils de madame de Maintenon. Dans ces instructions se trouvent exposées et résumées toutes les pensées de madame de Maintenon sur le but de l'éducation des filles et sur la conduite des femmes dans le monde. n auon ^ibnjv^&j irv

Le fondement de tout est la confiance en Dieu et la défiance de soi-même. Le soin avec lequel on veillait, à Saint-Cyr, sur les enfants qui y étaient élevées devait augmenter en elles quand elles étaient dans le monde ce double sentiment, « à cause de l'ignorance où elles sont du mal et du risque qu'elles pourraient courir d'y tomber sans l'apercevoir. » Dieu les gardera, pourvu qu'elles soient assidues à fréquenter les sacrements et fidèles à observer leurs exercices de piété. Il faut obtenir cette grâce par la ferveur des prières, et Madame de Maintenon engage ses tilles à ne pas sortir de la maison sans promettre à Dieu, dans une dernière communion faite à cette intention, la fermeté à observer les exercices que leur confesseur leur aura marqués, a. Cette fermeté ira au-devant « de plusieurs inconvénients considérables : car un jour vous « n'aurez plus de dévotion ; un autre, il vous prendra envie « de changer vos lectures, et dès qu'on s'est fait une plan- « che, on y passe aisément... Comptez, ma chère fille, que « le démon emploiera toutes sortes de moyens pour vous c( détourner de cette fidélité : il vous mettra dans l'esprit un (( dégoût et un éloignement de la prière ; il vous suggérera « qu'après tout vous n'êtes pas religieuse... Vous entendrez (( des discours et des railleries propres à vous faire tout quitter : c( on dira que vous ne voulez pas manquer à votre routine, « que vous avez pris une dévotion de petit peuple ; mais, si « vous demeurez ferme sur les principes qu'on vous a donft nés, vous vous attirerez des grâces victorieuses pour triom- (c pher de votre faiblesse. N'oubliez jamais, ma chère fille, « qu'un chrétien sans prières est un soldat sans armes le jour <( du combat. »

La sage directrice des âmes entre ensuite dans quelques détails particuliers à la société et au temps où elle vivait, et sur lesquels nous aurons occasion de revenir. Elle insiste sur

les devoirs d'état : c'est toujours la douceur, la complaisance, régalité de caractère, l'attention pour les autres, l'oubli de soi-même, qu'elle recommande. Une fille doit tout soumettre à sa mère, même en quelque sorte ses dévotions ; elle peut les raccourcir, s'il le faut. Mais que rien ne vous empêche de « pensera Dieu, de lui offrir vos actions, d'agir pour l'amour « de lui et de l'aimer de tout votre cœur. Il ne faut pour cela « ni chapelles, ni oratoires, ni chambres particulières : en « jouant, en conversant et en faisant ses autres affaires, on « peut aisément avoir un commerce intérieur avec lui. » Elle met ses filles en garde contre ce goût de lecture et d'esprit qu'elle avait poursuivi chez leurs institutrices : « Ne lisez « que pour vous édifier et non pour satisfaire la curiosité et c( la démangeaison naturelles aux filles. Prenez garde au « goût de l'esprit, d'autant plus dangereux qu'il est moins (( criminel : c'est par cet endroit que tout le monde tient au « jansénisme (1705). » Sasagesse veut armer ses filles contre le monde, qui cherche à intimider quand il ne peut séduire. La facilité et la complaisance qu'elle recommande ne sont pas de celles qui rougissent du divin Maître; il est des temps et des circonstances où il faut résister ; et les demoiselles de Saint-Cyr devaient lutter contre la contagion du monde. Elle s'insinue de toutes manières :

« Prenez garde à une maxime que je crois fort dangereuse, « que le bonheur de la vie consiste dans la douceur de <( l'amitié. Cela peut être vrai jusqu'à un certain point; mais « cette inclination et ce goût pourraient aussi être cause de c( votre perte ; car quand on désire d'être si fort aimée, on « ne regarde guère de qui... Je comprends que c'est une « grande douceur d'être aimée de personnes avec qui on est « obligé de passer sa vie, et qu'il faut même tâcher de s'atti- « rer cet avantage par toutes les voies raisonnables et surtout

« par une honnête complaisance ; mais il ne faut pas trop se « fonder sur cette amitié... Contribuez à Tentretenir de tout « votre pouvoir ; ne marquez jamais que vous croyez voir (( qu'on en manque pour vous, et le jour qu'en effet vous «e vous apercevez de quelque chose, ne croyez pas tout perdu : « ce n'est rien de pis que ce qu'on éprouve presque générale- « ment partout, et il est plus vrai qu'on ne saurait dire qu'il « n'y a guère que Dieu qui nous aime pour notre propre ** avantage et sans aucun intérêt. Tournez de ce côté le fond « de votre tendresse : aimez, chérissez cet ami bienfaisant, « constant et généreux, qui ne vous manquera jamais quand « tous les autres vous abandonneront, et avec qui vous ne « devez craindre aucun mécompte ; voilà la véritable dou- « ceur de la vie; vous n'en trouverez point d'ailleurs de so- (( lide. . . » La médisance, « un des plus grands écueils que vous « ayez à craindre, » lui fournit un thème d'observations fines, sensées, précises, toutes marquées au bon coin. Elle s'étend sur l'esprit de paix : « Ne comptez pour ennemis que ceux « de Jésus-Christ et de votre salut. » Le travail, que Madame de Maintenon recommande avec tant d'insistance aux femmes, n'est pas oublié :

« C'est un amusement et un plaisir pour les personnes c< qui en ont le goût ; c'est un grand secours à la légèreté des « filles, qui, sans cela, se trouveraient exposées à bien des « dangers ; vous pouvez voir dans saint Paul les mauvais « effets de l'oisiveté quand il parle à Timothée de Tégarement « des jeunes veuves : elles sont, dit-il, fainéantes, curieuses, « courant de maisons en maisons et parlant de choses dont c( elles ne devraient point parler. » Il était bien naturel que la modestie de l'ajustement entrât dans les recommandations de Madame de Maintenon. Elle appuie sur le choix d'un confesseur, sur la soumission qu'il faut lui garder et le soin

qu'on doit avoir de le consulter sur les bonnes œuvres que Dieu peut demander dans chaque état. Elle en arrive à l'aumône : « Je ne puis rien vous prescrire sur l'aumône. Ayez « le cœur tendre pour les pauvres, et premièrement pour ceux c< de vos terres, qu41 faut assister devant tous les autres et « à qui vous êtes obligée de procurer des secours spirituels : « c'est un devoir fort négligé aujourd'hui ; cependant les « seigneurs répondront à Dieu du salut de leurs vassaux. » Elle veut que ses élèves donnent aux pauvres et s'attachent à bien appliquer ce qu'elles donnent. « Ce qu'on donne aux c( passants est d'ordinaire assez mal donné : les pauvres c( honteux ou malades doivent avoir la préférence, toujours « pourtant selon la discrétion et la circonstance qu'on ne « peut prévoir. » Elle s'arrête aux afflictions qui nous attendent tous dans la vie : « Tout bon chrétien les doit prendre « de la main de Dieu, sans se laisser accabler par la tristesse ni a emporter à la violence de ses mouvements. Rien n'arrive « que par l'ordre ou la permission du meilleur et du plus « tendre de tous les pères ; nous devons toujours baiser la « main qui ne nous frappe que pour nous sauver... Gardez- « vous donc, ma chère, de murmurer ni de vous plaindre a dans les afflictions. » Elle insiste sur les pratiques de piété, sur les dévotions à la sainte Vierge : « C'est notre mère, et « une mère remplie de bonté et de tendresse ; il est bien « juste que nous l'aimions et que nous tâchions de lui rendre « tout l'honneur dont nous sommes capables. » Enfin, après avoir rappelé que la vie chrétienne est une vie sérieuse, pénible, et par conséquent formellement opposée à la mollesse qui règne à présent, elle termine en rappelant ce que tout chrétien doit à son Roi et énumère certaines obligations importantes à ce sujet, mais bien peu connues dans le monde ; « Le respect dû à l'autorité, l'obéissance aux lois, la bonne

582 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVRe SIÈCLE.

« volonté à supporter sa part des charges publiques, etc. »

Nous avons analysé cette instruction, que les Dames de Saint-Louis signalent comme une des plus complètes que madame de Maintenon ait données. Elle a été adressée à une des demoiselles de Saint-Cyr dont le nom ne nous a pas été conservé. Elle fait bien connaître le génie de la fondatrice, le but de ses efforts, la préoccupation de toute sa vie et l'onction de sa parole. C'est le cœur qu'on entend dans ces pages oquentes, et c'est le devoir aussi. Femme de Louis XIV, reine sans couronne, madame de Maintenon ne se considérait pas comme déchargée des obligations qu'elle impose. Elle en avait la notion chrétienne, complète et élevée. C'est le devoir qui l'appelait à Saint-Cyr, qui F y retenait des journées entières et qui l'empêchait de se rebuter de rien. Elle accomplissait de cette sorte l'obligation qu'elle rappelait aux seigneurs de travailler, en tout ce qui dépendait d'eux, au salut des âmes de leurs vassaux. Pour Louis XIV, le pouvoir royal était la plénitude de l'autorité. Madame de Maintenon acceptait peut-être cette définition ; elle en tirait du moins les obligations les plus étroites, les devoirs les plus rigoureux, et s'appliquait pour sa part à les mettre en pratique.

Nous ne parlerons pas de son influence sur le Roi. Tenonsnous à Saint-Cyr. C'est un lieu charmant, surtout les jours où Madame de Maintenon y apparaît. Ce n'est pas l'autorité qui entre avec elle, ni la grandeur, c'est l'enjouement, la grâce et la raison. Nous avons déjà dit que l'instruction n'était pas le point essentiel à Saint-Cyr, et les conseils que nous avons analysés montrent en même temps le but qu'on se proposait et la manière dont on cherchait à l'atteindre. Le travail des mains était recommandé, et les demoiselles des deux grandes classes étaient occupées souvent aux soins des plus petites et aux diverses charges de la maison. Il y avait

même tout im essaim des plus sages et des meilleures qui portaient une marque distinctive, qu'on appelait les 7ioir€s et qui étaient à peu près sans cesse employées à partager les travaux des Dames. Madame de Maintenon voulait initier toutes ces filles, qui ne quittaient Saint-Gyr qu'à vingt ans, à toutes les besognes du ménage. Elle recommandait aux Dames de Saint-Louis une surveillance exacte, minutieuse, toujours en haleine ; mais elle ne voulait pas trop de prévenance, ni aucun de ces soins qui affaiblissent l'esprit en amollissant le corps. La mollesse des jeunes femmes de son temps était sa bête^ comme eût dit Madame de Sévigné ; elle y revient souvent, et montre comment cette mollesse engendre la gourmandise, la vanité, tous les désordres qui, au sein de la société de Louis XIV, pouvaient faire prévoir les excès de la Régence. Madame de Maintenon s'opposait de tout son courage au courant qui se formait déjà. Elle était dure à ellemême et ne voulait à Saint-Cyr aucune délicatesse. Il y a un de ses entretiens où elle reprend les Dames de Saint-Louis parce qu'elles se placent derrière les demoiselles, assises comme des princesses, pendant que les Dames les peignent et leur font la toilette. Madame de Maintenon trouvait là un excès ; cela lui paraissait pouvoir habituer les demoiselles à être servies autrement qu'elles ne le seraient dans leurs maisons. Rappelons-nous, disait-elle, comment faisaient nos mères : ne s'asseyaient-elles pas et ne nous plaçaient-elles pas la tête sur leurs genoux et quelquefois sur un tablier sale ? Elle ne voulait pas laisser oublier que les demoiselles de de Saint-Cyr étaient pauvres ; il fallait le plus possible les élever conformément à leur état. Ces demoiselles pauvres, on le sait par toutes les citations que nous avons déjà faites, ne pouvaient pas s'attendre à beaucoup de plaisirs, d'égards, ni d'éclat dans le monde. Madame de Maintenon ne voulait pas

que Saint-Cyr les dégoûtât de ce qu'elles devaient rencontrer plus tard. Jamais les Dames de Saint-Louis ne pouvaient avoir une surveillance trop exacte et trop attentive, à son gré, mais il fallait interdire absolument tout ce qui eût pu faire croire aux demoiselles qu'elles étaient des personnages ; il faut les oublier dans leurs classes, avait-elle dit lors de la réforme de la maison ; dans leurs classes même il ne fallait pas leur donner prétexte de s'imaginer être le but des prévenances de leurs maîtresses, et leur donner lieu de croire tenir les Dames de Saint-Louis dans une sorte de dépendance. Madame de Maintenon, au contraire, recommandait de plier les filles aux exigences de la santé et quelquefois de l'humeur des maîtresses. Celles-ci devaient prendre beaucoup sur elles, sans doute, comme toutes les institutrices, mais se garder jamais de le faire paraître ; elles devaient^ au contraire, de temps en temps et ouvertement, prendre sur les demoiselles, imposer silence à toute une classe au temps de la récréation, par exemple, si la maîtresse a la migraine : Les enfants s'ennuieront, objectait-on ! Le beau malheur qu'elles s'ennuient 1 répondait madame de Maintenon ; ne sont-elles pas destinées à s'ennuyer plus dî une fois daûs. leur Yie,.et. de faut-il pas les yaccoutumer? '>pi;,f; .4 »; .vn^,. t:r.>.>:,..,..^ jf.î ^.

Tout en ne reculant pas devant cette dernière extrémité et en ne voulant pas éloigner des enfants les conditions de la vie, le travail, l'ennui, le dégoût et la peine. Madame de Maintenon avait égard à leur âge et n'épargnait rien pour leur rendre agréables les enseignements qu'elle se proposait de leur donner. Nous n'avons plus à revenir sur leur fin : ils tendaient tous à former des femmes raisonnables, sensées et pieuses. La science, et même le goût, étaient au second rang : le premier était donné au jugement. Pour former le sens et la raison des demoiselles, Madame de Maintenon employait la conversation.

La conversation, au dix-septième siècle, était plus qu'un art, c'était comme le lien de la société et en partie la cause et le but du commerce que les hommes avaient entre eux. Madame de Maintenon plus que personne savait combien il importait à une femme de savoir causer. C'était cet art de la conversation, où elle excellait, qui avait établi et assuré sa fortune. La conversation qu'elle voulait était solide et enjouée : c'était l'expression d'une raison délicate, réglée par la piété et appliquée au plaisir d' autrui. La conversation n'avait pas toujours été ainsi comprise, même par Madame de Maintenon, ou plutôt, en la comprenant toujours de la sorte et en la pratiquant ainsi pour elle-même, elle en avait placé l'idéal et le modèle un peu trop près des dissertations des précieuses ; Mademoiselle de Scudéry lui semblait le parangon de la politesse. Fléchier était du même avis, et il eût voulu pouvoir donner à tous les curés de son diocèse un exemplaire des Conversations, pour les former au beau goût et aux bonnes manières de dire. Madame de Maintenon ne se contenta pas de souhaiter. Mademoiselle de Scudéry fit deux volumes de conversations pour Saint-Cyr. C'étaient des conversations morales, ingénieuses comme tout ce qu'a fait Mademoiselle de Scudéry, trop ingénieuses, peut-être, et fort empreintes des recherches du bel esprit. C'était le temps où Saint-Cyr sacrifiait aux lettres. Madame de Maintenon laissa tomber les conversations de Mademoiselle de Scudéry, comme tant d'autres choses; toutefois, elle ne voulut pas se priver des moyens d'instruction que lui ouvraient ces dialogues. On les faisait réciter par plusieurs demoiselles ; cela formait un de ces divertissements dramatiques qui plaisent toujours à la jeunesse et la frappent vivement. Madame de Maintenon d'ailleurs, qui prenait la peine, avons-nous dit, de corriger les lettres des demoiselles de Saint-Cyr et de leur apprendre à employer un

586 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl* SIÈCLE,

style juste, naturel et simple dont se servent tous les gens d'esprit, ne pouvait renoncer à leur donner des exemples de conversations. Ne trouvant pas celles de Mademoiselle de Scudéry assez raisonnables, craignant qu'elles ne fussent plus propres à caresser les chimères de Timagination qu'à former le jugement, elle se mit elle-même à en composer. Louis XIV prenait un grand plaisir à entendre réciter par les demoiselles de Saint-Cyr les Conversations de Madame de Maintenon. Je ne sais si TafiFection de Tépoux y mettait quelque complaisance, mais le goût littéraire le plus difficile ratifie ce plaisir du grand Roi. Les Conversations sont des compositions exquises. La grâce, la finesse du langage, la liberté et la simplicité du style, la solidité et le sérieux de la raison en font un des plus précieux monuments littéraires du dix-septième siècle. Les définitions justes, précises, y abondent; c'est toujours la raison qu'on célèbre, mais la raison avec tous ses accompagnements, qui en donnent la plus agréable idée; la complaisance, la joie, le badinage, le silence, la condescendance, l'attention aux autres. Ce n'est pas une raison toujours hérissée, sévère, critique ; elle met tout à sa place, elle veut que les enfants jouent, que la jeunesse se divertisse innocemment ; c'est une raison enfin qui nous rend aimables pour les autres.

Mais Madame de Maintenon, dans son désir de voir se divertir la jeunesse, de rendre la raison aimable et de l'unir à la joie et au badinage, ne se contenta pas des Conversations, Elle alla plus avant, et, voulant procurer aux demoiselles de Saint-Cyr un plaisir plus vif, elle se fit pour elles auteur comique. Elle composa, sous le nom de Proverbes, quarante petites comédies vives, pétillantes d'esprit et de grâce, solides d'enseignement, faciles et élégantes. Un personnage des Conversations se vante d'avoir toujours raillé sans avoir jamais

fâché personne. Madame de Maintenon pouvait à bon droit s'attribuer ce privilège dans le commerce de la vie, et ce tour de raillerie discrète et contenue qu'elle donnait volontiers à ses discours n avait rien de blessant ni d'éclatant en effet. Pourrait-on en dire autant des Proverbes ? S'ils fussent sortis du couvent, les originaux qui avaient posé devant l'auteur, sans trouver à se plaindre justement, n'auront-ils pas donné à rire? La raillerie n'y a rien d'amer, mais elle est pénétrante et vraie. Les gentilshommes qui méprisent le travail ou l'économie, les femmes qui ne recherchent que leur plaisir, qui redoutent d'être enfermées avec leurs maris et leurs enfants, qui veulent s'occuper de la guerre et des affaires d'Etat, les demoiselles qui négligent les devoirs et les joies de leur âge pour prendre précieusement leurs plaisirs les unes à rêver seules, les autres à converser ou à lire, bien d'autres encore forment une galerie animée et vivante où plus d'un travers du temps est consigné, où les mouvements du cœur humain sont accusés avec une simplicité et une vérité de pinceau toujours charmantes. Les caractères sont dessinés avec ce certain art heureux dans sa naïveté qui s'ignore soi-même, et dont on trouve rarement des modèles. Le dialogue est aisé, facile, heureusement coupé : c'est une élégance soutenue et naturelle. Parmi les divers caractères qui se présentent devant elle, Madame de Maintenon insiste sur celui de l'honnête femme telle qu'elle le comprend. Elle n en place pas le type dans des hauteurs inaccessibles : c'est cette bonne grâce, et cette raison, et cette mesure en toutes choses que chacun peut atteindre en modérant ses désirs et en s'appliquant à être agréable à autrui. Cette femme raisonnable, c'est Madame de Coucy, par exemple, du proverbe : En forgeant on devient forger 071. Elle était signalée pour ses imbécillités, embarrassée et ennuyée de tout. Son mari disait qu'il avait cru

épouser une femme de vingt ans et qu'il se trouvait avec un enfant à qui il fallait apprendre les choses communes. 11 y avait dix ans qu'elle avait quitté le pays depuis son mariage : elle y revient et elle étonne ceux qui la voient par sa bonne tenue, la sagesse de ses discours, la modération de ses sentiments; elle a une modestie charmante, une politesse délicate; le devoir la conduit en tout ; elle peut rendre raison de toute sa conduite : ce qu'elle dit et ce qu'elle fait est toujours marqué au bon coin de la justesse et de la discrétion; elle ne s'enivre pas de ses succès, elle est uniquement occupée de son mari et de ses enfants; tout son désir est de rendre sa fille parfaite chrétienne ; elle s'applique à ses affaires, s'y entend et y réussit ; enfin elle est la plus habile femme du monde et la plus raisonnable. Le proverbe qui sert de titre à cette petite comédie explique comment cette transformation s'est faite : c( J'implorai le secours de Dieu, je travaillai, j'essuyai quelce ques confusions sur mon extrême ignorance^ mais je ne me « rebutai pas ; je renonçai aux plaisirs, je me donnai tout ence tière à mes devoirs : je m'en trouve bien récompensée. » Une scène très-courte montre cette femme raisonnable dans une autre position : c'est Madame du Castel. (// vaut mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez.) Elle a une fille assez légère, amoureuse du plaisir, fréquentant une maison de mauvaise renommée, qui ne veut rien entendre, et qui, parce qu'elle ne fait point le mal, croit qu'elle peut se divertir avec celles qui le font. La pauvre mère gémit de cet aveuglement, en redoute les conséquences et a fait vainement toutes les observations possibles. Ses amies viennent la réclamer, la gourmandent de sa longanimité à « laisser en « repos une fille qui déshonore sa famille et vous accable de c< douleur. » A cette compassion et à ces reproches la mère répond sensément : — « Mon dessein n'est pas de la laisser en

« repos ; mais je ne vois point de remède qui ne soit en quelque « façon plus grand que le mal. — Y a-t-il un plus grand mal « que de la laisser faire? et pourquoi n'en pas avertir son « mari? — C'est un si grand mal d'avertir un mari sur ce qui « regarde sa femme, et les suites en peuvent être si funestes, « que je ne crois pas le devoir faire. — Elle ne mérite pas « tant de ménagements, et quand il devrait lui en coûter la « vie, je la pousserais à l'extrémité plutôt que de souffrir ce « qu'elle fait. — Vous n'êtes pas mère, Madame, répond Ma- « dame du Castel, et ne sentez pas une certaine tendresse que « rien ne peut effacer tout à fait. »

Les proverbes de Madame de Maintenon ne sont pas seulement précieux comme compositions littéraires, ils servent à compléter, à rectifier, à préciser la pensée de Madame de Maintenon. M. Lavallée la trouve volontiers dure sur les devoirs des femmes, et méprisante pour elles ; elle est peu susceptible en effet de rien comprendre aux imaginations de la femme libre. Dans un de ses proverbes : [Qui se fait brebis, le loup la mange), elle montre une femme soumise à son mari et dont la soumission même entraîne le mari à des excès. M. Lavallée cherche un mystère dans ce proverbe; il croit voir dans les exigences de M. Gautier des épi grammes contre Louis XIV, et Madame de Maintenon serait Madame Gautier, que sa soumission rend tous les jours plus esclave. Ne peut-on pas aussi bien supposer que Madame de Maintenon, qui veut des femmes raisonnables, les veut raisonnables même dans leur soumission à leurs maris ; et que tout en leur demandant de sacrifier leurs goûts, leurs plaisirs et leur volonté, elle veut que ce sacrifice soit judicieux? Le jugement et la tempérance ne font-ils pas défaut à Madame Gautier, et sa douceur n'estelle pas excessive, puisqu'elle fait obstacle au bon gouvernement de la maison et à la surveillance du domestique?

Ne peut-il pas y avoir de ce côté un excès assez rare, si Ton veut, mais contre lequel Madame de Maintenon pouvait prémunir ses élèves?

Un autre proverbe qui froisse la morgue démocratique du dix-neuvième siècle, scandalise un peu M. La vallée : il lui semble que « des traits d'esprit contre de ridicules parve- « nus pouvaient plutôt augmenter que diminuer les préjugés « de naissance des demoiselles de Saint-Cyr. » Madame de Maintenon ne s'occupait peut-être pas beaucoup de diminuer ce qu'on appelle aujourd'hui les préjugés de naissance; qui pourrait dire même si elle n'en tenait pas quelque chose ? En tout cas, elle en tirait des obligations, et une des plus essentielles était la politesse, car l'impertinence répugne aux gens bien nés; l'orgueil est le propre des gueux. Cette pensée se concilie très-bien avec d'autres exposées avec art dans les Proverbes sur le travail, qui ne déroge point, et sur la pauvreté de la vie et de l'habillement, qui ne déshonore point. Dans le proverbe dont M. Lavallée s'étonne : // ri est rien de si orgueilleux quun gueux revêtu, à côté de Madame Martin, «la petite Margot, fille de la grosse Margot, qui était « la plus habile harengère de tout Paris, mariée à un laquais c( qui a fait fortune chez un traitant, » et en regard de toutes les extravagances et les impertinences de ces deux personnes (( difficiles à servir, » Madame de Maintenon a indiqué la digne, sensée et noble manière de vivre des gentilshommes; et quoi qu'en dise M. Lavallée, le sens de cette comédie trèsvive et très-amusante, pleine de traits du meilleur comique et du plus vrai, le sens était facile à saisir, et les demoiselles de Saint-Cyr y voyaient la manière douce, polie et déférente dont les gens de naissance doivent traiter ceux que la fortune oblige de se mettre à leur service.

A bon droit, cependant, ce nous semble, un lecteur de no-

tre temps pourrait être surpris de voir lesProverbes destinés à ramusement des demoiselles de Saint-Cyr, mettre assez souvent en scène des filles dont on redoute ou dont on effectue l'enlèvement. Dans ses entretiens, Madame de Maintenon touche aussi d'une façon, parfois un peu crue pour la pruderiedu dix-neuvième siècle, divers sujets concernantle mariage, par exemple, et la réserve qu'il faut garder envers les hommes. Elle voulait que les demoiselles reçussent à Saint-Cyr tous les enseignements dont elles auraient besoin dans le monde. Elle trouvait ridicule qu'on n'osât prononcer le nom de mariage devant des filles, dont la plupart devaient être appelées à en pratiquer les obligations : elle ne craignait pas de les prémunir toutes contre les artifices des hommes, et dans un siècle oii une femme, comme Madame de Miramion, put, avec l'assentiment du grand Condé, être exposée à l'aventure d'un enlèvement, sans doute Madame de Maintenon, dont le génie était la modération et le justesse, n a rien dit de trop. Elle parlait en présence de filles appelées à vivre dans le fond des provinces, et elle voulait leur enseigner à se garder elles-mêmes et à garder leurs enfants. Nous n'entrerons pas incidemment d'ailleurs, à la fin de ce long travail, dans l'examen des mœurs du dix-septième siècle et de son histoire. Sur ce point, contentons-nous de remarquer que le recueil des Proverbes n'accuse pas seulement tout un côté assez imprévu pour beaucoup de lecteurs peut-être, du génie et du caractère de Madame de Maintenon ; il contient aussi des renseignements précieux sur les mœurs et la situation de la pauvre noblesse. Elle formait tout l'auditoire et elle fournissait la plupart des personnages de la comédie ; et les petites compositions de Madame de Maintenon sont un des plus curieux monuments qu'on puisse proposer aux études de l'historien qui veut connaître l'état de la société et les diverses

conditions de la vie de province au dix - septième siècle.

Après cette longue excursion autour de Saint-Cyr, que Ton pourrait prolonger encore à la suite de Madame de Maintenon, et à Taide des documents coordonnés et publiés par M. Th. Lavallée, il serait peut-être peu séant de revenir sur ce qui manque à r intelligent, au patient, ajoutons, malgré quelques réserves qui ne paraissent pas toujours heureusement placées, à l'enthousiaste éditeur de Madame de Maintenon. Une connaissance plus sérieuse de la religion aurait épargné à M. Th. Lavàllée, dont les intentions sont excellentes, nous nous plaisons à le reconnaître, certaines notes dont la naïveté choquera le lecteur plus instruit de ces matières, à qui s'adresse habituellement Madame de Maintenon. Ainsi Rodriguez est désigné comme un Jésuite espagnol « dont les ouvrages étaient célèbres au dix-septième siècle. » Si un auteur ascétique signalait Racine, dont le nom vient naturellement à la pensée quand on parle de Saint-Cyr, comme un poëte français dont les ouvrages étaient célèbres au dix-septième siècle, M. Th. Lavallée trouverait-il cette rédaction exacte ? Rodriguez, dans la république des lettres, a cependant aussi bon droit de cité que Racine ; et parce que les ouvrages de ce dernier sont uniquement pour le plaisir de l'esprit, tandis que les travaux du premier y ajoutent l'intérêt du salut des âmes et l'avancement de la perfection chrétienne, ce n'est pas une raison pour ceux qui se piquent de connaître les chefs-d'œuvre de l'esprit humain de négliger Rodriguez. Si M. Th. Lavallée l'eût un peu plus connu, peut-être aurait-il eu assez de lumières pour voir plus justement certains côtés du personnage de Madame de Maintenon.

Nous ne voulons pas insister ici ; nous voudrions au contraire appuyer sur l'étendue et l'importance du service que M. Lavallée rend aux lettres, à l'histoire et à la religion, en

MADAME DE MÂINTENON. 593

replaçant dans son jour yéritable une des plus heureuses et des plus nobles physionomies de notre histoire. Le but est assez considérable pour qu'on n'épargne rien afin de rendre cette publication parfaite et complète. Aussi nous permettronsnous une dernière observation. M. Th. Lavallée, dans la préface des Lettres historiques, assure que les manuscrits des Dames de Saint-Louis comprennent plus de deux mille cinq cents lettres, avis ou instructions. Il ne compte, dit-il, publier que la moitié de ces documents , l'autre moitié lui paraissant «ne contenir que des redites, des inutilités, des choses vulc( gaires de ménage ou d'intérieur. » Nous n'avons pas examiné les manuscrits des Dames de Saint- Louis, nous ne contredirons pas les assertions de M. Th. Lavallée, elles sont évidentes à l'endroit des redites; mais qu'appelle-t-il des choses vulgaires de ménage et d'intérieur ? Il y a dans les Lettres historiques quelques détails sur les casseroles de Saint- Cyr qu'il eût été bien fâcheux de supprimer. Tout dépend d'ailleurs du point de vue où l'on se place. L'empereur Napoléon trouvait un prix infini à une lettre de Madame de Maintenon à son frère, pleine des plus vulgaires détails de ménage et d'intérieur sur le prix de la viande et la dépense en chandelle d'une maison décente. Il ne faut pas oublier non plus que Madame de Maintenon est un personnage méconnu et calomnié, contre lequel il y a des préjugés passionnés et énergiques ; il importe donc de réunir sur son compte toutes les lumières. On ne doit pas viser, ce nous semble, à faire de la collection de ses Œuvres une publication littéraire ; c'est une publication historique dont on a besoin d'abord, il la faut aussi complète que possible ; les choix littéraires se feront plus tard à loisir. Nous devons à l'obligeance de M. l'abbé Pelletier, chanoine d'Orléans, la communication d'un billet de Madame de Maintenon que nous publions en respectant

Torlhographe : c'est une petite pièce de curiosité dont nous croyons que le lecteur nous saura gré.

a A MADAME^ MADAME DES MARETZ^

« Samedi.

(( J'ay encore de largent pour la panure noblesse Madame « car ien vois plus autour de S. Cir que ie ne fais icy garce dés donc celuy que tous me destinés et croyés Madame que (c sans lestât dagitation ou nous sommes ie n'aurois rien ou- (( blié pour me mettre en comerce avec vous et vous persua- « der quon ne peut estre avec plus destime que ie le suis «, Madame vostre très humble et très obéissante servante »

Madame des Maretz est sans doute la femme du contrôleur général, et ce billet confirme ce que nous avons dit deTesprit de ménagement de Madame de Maintenon au fait de l'argent et du continuel souci où elle était de la pauvre noblesse.

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