‹ Notices littéraires sur le dix-septième siècleChapitre 3 sur 29 · LETTRE DE MADAME DE CHOISY A MADAME DE MAURE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME DE CHOISY A MADAME DE MAURE

« Décembre, 1655 (1).

« A l'exemple de Famiral de Chastillon, je ne me décourage pas dans la mauvaise fortune. J'ay senty avec douleur la légèreté de Madame la Marquise (2), laquelle, persuadée par les Jansénistes, m'a osté l'amitié que les Carmélites m'avoyent procurée auprès d'elle. Je vous prie, Madame, de luy dire de ma oart que je luy conseille en amie de ne s'engager pas à dire qu'elle ne m'ayme plus, parce que je suis assurée

(1) Ms. de Conrart, t. XI, in-fo, p. 279. 12) De Sablé.

que dans dix jours, que je suis obligée d'aller logera Luxembourg, je la ferois tourner casaque en ma faveur. Entrons en matière.

(( Elle trouve donc mauvais que j'aye prononcé une sentence de rigueur contre M. Arnauld. Qu'elle quitte sa passion comme je fays la mienne, et voyons s'il est juste qu'un particulier sans ordre du Roy, sans bref du Pape, sans caractère d'évesque, ni de curé, se mesle d'escrire incessamment pour réformer la religion et exciter par ce procédé-là des embarras dans les esprits qui ne font autre effet que celuy de faire des libertins et des impies. J'en parle comme savante, voyant comment les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tous moments : Hé ! qu'importe- t-il comme l'on fait, puisque si nous avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l'avons point nous serons perdus. Et puis ils concluent par dire : Tout cela sont fariboles ; voyez comme ils s'étranglent trétoas; les uns soutiennent une chose, les autres une autre.

« Avant toutes ces questions-cy, quand Pasques arrivoyent, ils estoyent étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules. Présentement ils sont gaillards et ne songent plus à se confesser, disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que les Jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. Pour les véritables chrétiens, il n'estoit pas besoin qu'ils écrivissent tant pour les instruire, chacun sachant fort bien ce qu'il faut faire pour vivre selon la loy. Que Messieurs les Jansénistes, au lieu de remuer des questions délicates et qu'il ne faut point communiquer au peuple, preschent par leur exemple , j'auray pour eux un respect tout extraordinaire, les considérant comme des gens de bien, dont la vie est admirable, qui ont de l'esprit comme les anges, et que j'honorerois parfaitement, s'ils n'a-

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voient point la vanité de vouloir introduire des nouveaulez dans l'Eglise.

«Je croy fermement que si M. d'Andilly savoit que j'eusse l'audace de n'approuver les Jansénistes, il me donneroit un bon soufflet, au lieu de tant d'embrassades amoureuses qu'il m'a données autrefois.

c( Je ne vous écris point de ma main, parce que je prends les eaux de Sainte-Reyne, qui me donnent un froid si épouvantable que je ne puis mettre le nez hors du lit. Mais, Madame, la colère de Madame la Marquise ira-t-elle à votre avisa me refuser la recepte de la salade (1) ? Si elle le fait, ce sera une grande inhumanité dont elle sera punie en ce monde et en l'autre. Je ne say si à la fin les eaux de Sainte- Reyne esteindront ce Mont-Gibel que j'ay dans les entrailles ; jusques icy, elles ne m'ont pas encore fait grand effet.

« J'espère que je pourray aller à Luxembourg devant Noël, et regardez quelle inclination j'ay pour vous , je sens visiblement que j'en seray bien ayse pour estre plus tost voslre voisine que je n'eusse esté. Les nouvelles de Pologne sont toujours mauvaises. Je vous envoyé la lettre que Desnoyers m'écrit. Je ne sais s'ils veulent que l'on sache le détail de leurs affaires. C'est pourquoy ne me nommez point. Renvoyez-moi la lettre et me croyez vostre très-humble et très-passionnée servante. »

Cette lettre n'est pas d'un docteur, mais elle marque naïvement l'effet produit par les doctrines jansénistes. Les Provinciales les firent connaître au grand nombre et les mirent à la portée de tous. Elles ajoutèrent au scandale, qu'on pouvait déjà tirer des discussions sur la grâce ; elles éveillèrent le mépris des décisions de l'Église, ridiculisant

(1) 11 s'agit sans doute de quelque recette de friandise, de coquetterie ou de pharmacopée.

la science des casuistes indispensable à la conduite des âmes, attaquant des principes et des règles depuis longtemps acceptés et reconnus, falsifiant les choses les plus simples et produisant les plus vénérables devant un public excité à rire. Nous n'avons pas besoin ici d'accuser Pascal. Ses admirateurs eux-mêmes le proclament le précurseur de Voltaire. Le premier, il a mêlé la plaisanterie et la verve comique aux discussions sérieuses de la vérité: les hérétiques avaient attaqué l'Église ; il Ta tournée en farce et en parade. Son succès a été grand ; en pareil cas, le succès est la plus terrible malédiction. Les grâces et les finesses du plus beau génie du monde ne peuvent qu'ajouter aux torts de l'enfant emporté qui tourne ces dons merveilleux contre Dieu, et emploie sa force à combattre et à ébranler, s'il lui était possible, la sainte Église de Jésus-Christ.

Le procès des Précieuses n'a pas été terminé par Molière, et tout en riant des farces de « ce grand réformateur des canons, » on peut appeler de sa sentence. Je crois même qu'aujourd'hui elle esta peu près cassée. J'ignore si quelque bel esprit s'occupe de mettre « en madrigaux Thistoire romaine, » mais plus d'un, sans aucun doute, partage l'opinion de Mascarille et tient que, a. hors de Paris , il n'y a point de salut pour les honnêtes gens. » Castigat ridendo mores. L'utilité qu'on peut tirer des comédies est inouïe. Longtemps encore les qualifications d'air précieux et de style précieux seront prises en mauvaise part, maison ne cesse d'en justifier la pire acception : jamais le langage précieux, alambiqué, entortillé et quintessencié n'a été autant en vogue que de nos jours ? Si l'on doit appeler du jugement de Molière, ce n'est pas parce qu'il manque tout à fait de justesse et de raison. Un Ana, auquel je ne crois guère, prétend que Ménage, assistant avec Mademoiselle de Rambouillet, la première Madame de Grignan, à la comédie des Précieuses ridicules, applaudissait de toutes ses forces et proclamait qu'il allait désormais brûler ce qu'il avait adoré. Quand les cabales des Précieuses auraient été en effet mises "complètement en dé-

route par la plaisanterie de Molière, il n'en est pas moins vrai qu'elles avaient été utiles; et de leurs débris surgirent les plus beaux génies féminins qui aient brillé dans les lettres. Mesdames de Sévigné et de Maintenon avaient été précieuses ; deux ans après la représentation de la farce de Molière, Sophronie et Stratonice tenaient encore des ruelles. Elles ne sont pas seules parmi les femmes illustres et spirituelles de cette époque à s'enorgueillir du nom et à garder leur rôle de Précieuses. Je ne parle pas du palais de Roselinde (Madame de Rambouillet), qui, malgré le mariage de Julie, son gouvernement en Saintonge et sa charge à la cour, n'était pas fermé aux beaux-esprits. Mais Féliciane (Madame de la Fayette) , Célie (Madame de Choisy), Félicie (Madame de Fiesque), Madonte (Madame de Maure), tout aussi bien que Calpurnie, Sophie et Sarraïde (Madame de la Calprenède, Mademoiselle et Madame de Scudéri), n'avaient renoncé à aucun de leurs privilèges, ni à aucune des marques de leur empire. Elles recevaient leurs alcôvistes ; elles s'occupaient de littérature et de bel-esprit, elles composaient encore des portraits, et « les portraits sont difficiles et demandent un esprit profond, » dit Mascarille. Le livre de Saumaise, le grand dietionnaire des Précieuses^ donne le détail des principales ruelles brillant encore à Paris en 1661 . La liste paraît exacte ; elle n'est pas enflée par l'imagination ni par le souvenir. Madame de Sablé (Stéphanie), malgré son grand renom , n'est pas nommée parmi celles qui tiennent ruelle: elle était depuis plusieurs années en effet dans la retraite, tout appliquée aux intérêts de Port-Royal, à la perfection de la cuisine, aux délicatesses des confitures et à la fabrication des éUxirs destinés à prolonger la vie humaine.

Le palais de Roselinde ne jetait plus alors l'éclat dont il s'était illustré au temps où Zyrphée, reine d'Angennes,

brillait à la cour d'Arlhénice. Toute chose a son déclin. Il y avait soixante ans environ que Madame de Rambouillet avait commencé d'apporter dans la société les réformes et les règles de la délicatesse. Tant qu'elle vécut, elle conserva son crédit et resta le modèle qu'on s'appliquait à imiter. Elle forma particulièrement Madame de Maintenon et Madame de la Fayette. On a voulu faire de cette dernière une manière de réformateur : la justesse et la fermeté de son esprit naturel et vrai avaient étécultivéeset éprouvées par la Marquise de Rambouillet, la femme la plus simple et la plus sensée qui fut jamais. Tallemant ne lui fait qu'un reproche, c'est d'excéder en délicatesse : elle ne voulait pas qu on se servît, dans une satire ou dans une épigramme, du mot de teigneux^ qui lui représentait, disait-elle, une vilaine idée. Avait-elle tort vraiment, et faut-illui jeter la pierre? Il y avait un autre mot que nous ne transcrirons pas et qu'on n'osait prononcer devant elle. Tallemant l'écrit ; nous ne prendrons pas le même privilège ; le scrupule de Madame de Rambouillet s'est propagé, et le mot ne se dit plus. La délicatesse de Madame de Rambouillet était le sentiment des convenances : elle voulait les établir, et elle y est parvenue. Elle a plus que personne travaillé à introduire la politesse dans la société et le goût dans la littérature. C'est sa gloire : c'est aussi celle des Précieuses ; elles sont tombées dans plus d'un excès, mais n'en ont pas moins fait leur œuvre. Un critique, qui a publié une édition du Dictionnaire^ distingue une double génération de Précieuses : celles qui brillèrent pendant l'âge mûr de Madame de Rambouillet, et celles que décrivit Saumaise et qui se multiplièrent pendant la vieillesse de la Marquise. M. Livet voit entre elles de grandes différences ; il énumère autour des premières les beaux noms de la littérature française : il ne s'aperçoit pas que les plus illustres se rapportent surtout aux dernières an-

nées de Madame de Rambouillet : La Rochefoucauld, par exemple, et par-dessus tous Fléchier qui ne vint à Paris qu'en 1660, un an après la représentation de la farce de Molière, et qui garda toujours quelque chose du Précieux, et non pas du meilleur. Les amis de laMarquise,dans les premiers temps où elle ouvrit sa maison, avaient été Malherbe et Racan. Nous parlons de ceux qui ont marqué dans la littérature. On sait le crédit où fut Balzac. 11 est fâcheux que la puissante influence de ce grand esprit ait été bornée à peu près à la forme de l'éloquence; pour le fond des choses, les lettres secouèrent le joug qu'il eût voulu leur imposer, et s'énamourèrent des badinages de Voiture et des autres poêles, sa menue monnaie. Les noms éclatants, cependant, ceux qui font la vraie gloire de notre littérature, sont, avec celui de Corneille, ceux que M. Ch. Livet indique en dernier lieu : La Rochefoucauld, Bossuet, Madame de Sévigné ; c'est là la dernière génération des habitués de l'hôtel de Rambouillet, et elle est loin de dégénérer. Je nomme Bossuet pour faire chorus. Les Anas parlent, il est vrai, de sa présence à l'hôtel de Rambouillet, et d'un sermon prononcé un soir, dont Voiture aurait dit qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard. Toutefois, quand même Bossuet eût reçu directement de la Marquise des principes de politesse et de délicatesse, on doute qu'on puisse sérieusement le rattacher à un cercle de Précieuses. Celles-ci s'étaient multipliées néanmoins, en étendant et en élevant leur influence ; elles étaient devenues à la mode. On sait ce que vaut la mode en France. Elle était alors ce qu'elle est aujourd'hui. Tout le monde suit sa tyrannie et s'y prête de son mieux. Chacun voulut avoir l'air précieux, et tout le monde ne sut pas le prendre.

Le cercle de Madame de Rambouillet était composé d'esprits d'élite. Les plus délicats y donnèrent toujours le ton. Nous

avons nommé Balzac, nous avons nommé Voiture. Le mérite de ce dernier échappe un peu à la postérité. Ses vers et ses lettres ont de la grâce, et même de l'éloquence ; le meilleur toutefois de son esprit était dans la conversation et est perdu pour nous. C'est la conversation de Voiture, c'est le feu et le brillant qu'il savait y mettre, l'imprévu qu'il y jetait, et en même temps, dans les questions de goût littéraire, la justesse et la fermeté de son bon sens qui ont fait sa réputation, et lui ont donné une si grande influence. Tous les cercles qui se formèrent à l'imitation de celui de Madame de Rambouillet, n'eurent pas pour les modérer et les discipliner un esprit aussi fin et aussi juste; ces esprits-là sont rares. Ce n'est pas un petit mérite de savoir discerner la valeur des mots, juger l'élégance des expressions et la délicatesse des diverses manières de parler. Le commencement du dix-septième siècle a accompli un merveilleux travail sur notre langue. Malherbe avait commencé, et la sécheresse du poète et son peu d'inspiration ne l'empêchèrent pas de rendre de grands services à la poésie. Elle avait besoin de leçons autant que de bons exemples. Au temps de l'effervescence romantique , on assurait que les poètes étaient antérieurs aux grammairiens, et que l'exemple précédait les règles. La chronologie, en France au moins, s'oppose à cette filiation. Les préceptes ont précédé les œuvres. Les poètes et les écrivains ne sont venus que lorsque la langue a été préparée, nettoyée, accommodée et régularisée. Ce fut là le labeur des Précieuses. Ellesy ont travaillé avec goût, mais aussi par mode, par genre, par affectation. Combien décidèrent-elles de choses où elles entendaient peu ! A côté du courant de la raison, du bon sens et de la vraie délicatesse, il y avait celui de l'affectation et de la quintessence : les Précieuses ridicules étaient à côté des Précieuses véritables. Les unes n'étaient pas filles des autres. Elles étaient sœurs, vivaient

LES PRÉCIEUSES. Si

en bonne intelligence souvent, et la démarcation entre elles n'était pas toujours facile à saisir. On sait combien, dans ces matières de l'esprit, le discernement est parfois difficile du vrai et du faux, du simple et du commun. La mode, le goûtdu jour, les attraits de la nouveauté prêtent parfois comme un charme aux choses vulgaires; les plus fins connaisseurs s'y laissent tromper et peuvent prendre pour des beautés éternelles un éclat passager et fugitif. Le temps seul met les choses à leur place ; il établit des démarcations qui n'ont pas existé durant la vie des hommes. Un grand esprit, un bel esprit, un esprit faux peuvent vivre ensemble et se méprendre les uns les autres sur leurs mérites. Qui fait la vie littéraire? quelle force mystérieuse donne ou refuse le charme véritable et exquis ? Les contemporains sont incompétents : Boileau lui-même est parfois en défaut.

Il est difficile d'appeler de ses condamnations, mais ses éloges n'ont pas toujours eu le même crédit. La postérité n'a pas ratifié l'estime où il tenait Benserade et d'Abl an court. Si un juge aussi exercé peut se tromper, où ne tombe pas le vulgaire ? 11 ne faut pas croire qu'il soit aujourd'hui plus habile ou plus savant qu'au dix-septième siècle. Le brouhaha fait encore illusion : avant de rire des auteurs immolés par Boileau, il est bon de regarder autour de nous les grands hommes qui lèvent la paille. Les succès de nos romanciers et de nos poètes font comprendre les applaudissements exagérés et déplacés des Précieuses.

Elles ne s'étaient pas seulement propagées à Paris. Outre les réduits que nous avons nommés, Saumaise en cite beaucoup d'autres ; le dénombrement de celles qui figuraient dans ces divers cercles compose toute la matière de son Dictionnaire; il comprend plus de six cents articles. Combien de noms cependant ont été omis ! Mademoiselle de Vandy, dont k

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renom était si bien établi dans les cercles de Mesdames de Maure, de Sablé, de Longueville et de Scudéri, qui a été célébrée par Mademoiselle sous le titre de princesse de Paphlagonie, et dont les lettres adressées à Mesdames de Rambouillet, de Maure, de Montausier, de Sablé, à toutes illustres enfin, sont parfois si charmantes, n'est pas même nommée dans le livre de Saumaise. Combien de noms plus obscurs ont dû être oubliés. Les Précieuses ne sont-elles pas un peuple innombrable? Leur empire est borné « du côté d'Orient par l'imagination, du Couchant par le Tendre, du Nord par les côtes de la Lecture, et du Midi par la Coquetterie. » Aujourd'hui encore , quel peuple considérable pourrait-on comprendre dans ces limites! Quelle multitude, tout ce qui lit, tout ce qui rêve, tout ce qui coquette, tout ce qui a le cœur faible ou l'esprit prétentieux ! Les Précieuses n'étaient pas seulement à Paris. «L'air précieux, dit Molière, n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu en province. » Saumaise nous donne les noms des Précieuses qui brillèrent à Tours, à Poitiers, à Bordeaux, à Toulouse, à Aix, à Arles et à Lyon. Qui l'eût cru ! cette dernière ville aujourd'hui si sérieuse et si grave, si peu accessible aux fadaises et aux frivolités, était, d'après Saumaise, une de celles ce où il se passait le plus de galanteries, » et qui renfermait le plus grand nombre de Précieuses de marque. L'auteur du Dictionnaire a dû leur consacrer tout un supplément de son livre. Plusieurs des noms qui y sont portés sont encore aujourd'hui connus honorablement dans la ville et les environs. Faut-il s'étonner que parmi cette multitude de Paris et des provinces , se piquant de bel esprit et de bel air, il y ait eu des renchéries, des façonnières, de sottes bêtes, pour trancher le mot avec Molière qui a le parler gras? Leur influence n'empêche pas l'œuvre commune. La langue française f utremaniée et purifiée.

Molière poursuivait de la haine implacable d'un débauché et d'un banni tout ce qui était honnête et droit. On sait comment Bossuet lui reproche de mettre dans ses comédies ce des prostitutions toutes crues. » Le goût de l'hôtel de Rambouillet n'était pas à ces brutalités. Peut-être Molière haïssait-il autant les délicatesses des véritables Précieuses que les grimaces et le jargon des Précieuses ridicules. 11 est certain qu'une de celles qu'il met en scène dit des choses fort sensées sur la moralité de la comédie ; le poëte a beau recommander aux actrices les roulements d'yeux, les moues, les déhanchements ; il a beau entremêler les paroles de son héroïne d'expressions bizarres, prétentieuses et de mauvais goût, les critiques sont judicieuses, et ce n'est pas une pure fantaisie qui les a placées dans la bouche d'une Précieuse. J'estime que dans plus d'une ruelle, Y École des femmes a été condamnée au nom du bon goût, au nom de la morale, au nom surtout de l'honnêteté. Le succès de la comédie n'empêche pas la sentence d'être juste; c'est ce bien-jugé qui excite la vivacité du poëte. 11 y avait donc une sorte de lutte entre Molière et les Précieuses. Si les unes prêtaient au ridicule, l'autre n'offrait aussi que trop de prise à la critique, a donnant toujours un tour gracieux au vice et une austérité ridicule et odieuse à la vertu, dit Fénelon, et se livrant sur les mœurs à un jeu que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auraient jamais admis. »

Je n'insiste pas : la poésie et la morale de Molière rappelaient peu la galanterie et s'éloignaient beaucoup de la simple honnêteté. Mais il faut ajouter que, tout en immolant ses adversaires aux brocards et à la risée, Molière protestait que les véritables Précieuses n'avaient pas à se plaindre de lui et qu'elles ne pouvaient être offensées lorsqu'il jouait « les ridicules qui les imitent mal. » Cette modestie lui convenait ;

son triomphe n'a pas été aussi grand qu'on est porté à croire. Bien des expressions qu'il a entendu railler ont pris droit de bourgeoisie dans la langue. Le mot d'obscénité, la sécheresse de conversation tiV intelligence épaisse sont des termes acceptés par l'Académie; et on cherche l'affectation que Molière voulait y trouver. Saumaise a relevé un grand nombre d'expressions inventées par les Précieuses. Il avait d'abord composé la Clef du langage des ruelles^ dont la seconde édition est de 1660. C'est simplement une nomenclature des diverses locutions précieuses. Il y a là de l'affectation, du mauvais langage, de l'enflure et du ridicule à foison, avec quelques expressions justes et heureuses. La question serait de savoir à qui revient la responsabilité des bonnes expressions et celle des mauvaises. La Clef du langage des ruelles ne note pas les auteurs ni les origines des diverses locutions ; dans le second ouvrage de Saumaise, qui est de beaucoup le plus considérable, dans le Dictionnaire historique^ poétique^ géographique^ cosmographique ^ chronologique, et armoirique^ outre les notices consacrées à chacune des Précieuses, se trouvent de courtes nomenclatures des locutions en vogue; là les divers auteurs sont désignés. Saumaise, pour être l'historien, n'était pas l'ami des Précieuses. Si son livre n'est pas satirique, il est épigrammatique; il cherche à égratigner quelque peu, et n'est pas fâché de propager les mauvais bruits ou de relever les ridicules. 11 ne dit pas si les ruelles ou les auteurs qu'il cite ont du crédit. Si tout ce qui lit est de l'empire des Précieuses, à plus forte raison tout ce qui écrit doit-il en être. Il y avait lieu de faire un choix, mais rien n'indique dans le Dictionnaire les expressions avouées par les véritables Précieuses , les Précieuses de marque, celles dont le nom est encore illustre. Faut-il dire que d'entre ces dernières, trèspeu ont fourni leur part de mauvais langage au recueil de

Saumaise? Jusqu'à quel point faut-il attribuer au cercle de Phôtel de Rambouillet, par exemple, la responsabilité des phrases de M'^e Besnier de Tours ? Dans une conversation rapportée par Saumaise, certaines façons de parler sont critiquées, et la Précieuse, pour les défendre, va chercher des arguments et des exemples dans Corneille. La tragédie à' Œdipe j qui était toute nouvelle encore (elle est de 1659), lui en fournit plusieurs. Saumaise, de son côté, extrait de cette tragédie quelques-unes des expressions bizarres et forcées, où commençait à s'égarer le génie du grand Corneille. Bien d'autres auteurs suivaient la même route du mauvais goût, du boursouflé et du prétentieux. J'estime que si les Précieuses, les véritables Précieuses, portaient jugement sur tout cela, elles aimaient souvent à faire justice. Elles avaient aussi à approuver parfois, même parmi les imaginations et les inventions des décriées et des ridicules qui les imitaient mal. Il y avait alors quelque chose dans l'air qui poussait à éplucher, à raisonner, à travailler la langue : c'était la mode, c'était le bel air. La réforme orthographique que la langue a subie depuis le dix-septième siècle avait été tentée par les Précieuses. Ce 'ne sont pas les plus illustres qui se mirent à cette besogne, M™« Le Roy, M"« de Saint-Maurice et M"« de la Durandière n'ont pas fait une grande impression sur leurs contemporains ; et si ce ne sont pas trois grâces, ce ne sont pas non plus trois génies. Elles imaginèrent un jour qu'il fallait régler et réformer l'orthographe : assistées deLeclerc, l'ami de Coras, elles se mirent à l'œuvre. Saumaise donne un résumé de leurs travaux. Ils sont raisonnables, judicieux, et l'usage les a presque tous confirmés. Leur méthode n'est pas capricieuse : dans les mots teste, prosne^ hostel, respondre^ esloigner, esclairer^ elles remplacent l'^par l'accent; elles écrivent auteur, noces, avocat, faits, au lieu d'aut/œur, 7iopces, avocat, faicts ;

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elles consultent l'oreille, et dans quelques exemples sont peutêtre un peu trop portées à faire disparaître les signes étymologiques grammaticaux ; mais leur guerre aux doubles lettres et aux lettres qui ne se prononcent pas, a devancé des réformes établies aujourd'hui par l'usage.

Toutefois pour reconnaître Theureuse influence littéraire des Précieuses, évitons de nous inscrire contre les jugements de Boileau sur plusieurs des alcôvistes et des poëtes célèbres des ruelles. On a voulu réclamer au nom de Scudéri, de Saint-Amand, de Cottin et de Tabbé de Pure. On assure que ces écrivains ne sont pas dépouillés de charme, et qu'aux curiosités qu'ils renferment, utiles à l'étude des mœurs et de la société de leur époque, ils joignent de véritables qualités littéraires. Il est dangereux de contredire à certaines sentences. En matière d'érudition, on peut toujours apporter de nouveaux documents et espérer reprendre un thème déjà débattu ; en matière de goût littéraire, il n'en va pas tout à fait ainsi. Boileau est délicat; et ses rigueurs sont justifiées. Voltaire n'a pas réussi à relever Quinault. Les succès des victimes du satirique ont pu être véritables; assurément il fallait à Kautain, comme Boileau l'appelait dans les premières édiiions des Satires, il fallait à Kautain un certain mérite pour attirer la foule, et il l'attirait autour de sa chaire. Ses prédications à Paris étaient fréquentes. Son ministère eût été moins recherché si l'on eût tout d'abord été assis à l'aise à ses sermons : la conclusion est certaine. Les vers de Cottin ne manquent pas non plus de facilité ni même de tournure; ceux de Scudéri peuvent avoir par hasard une allure héroïque, une fermeté et une ampleur que quelques avisés comparent à Corneille, l'abbé de Pure même n'est pas sans mérite à leurs yeux, et on se scandalise que Desprcaux l'ait nommé pour le traîner dans la fange.

Il n'est point de degrés du médiocre au pire; Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur.

Voilà le précepte : il est juste. Les écrivains médiocres ont beau ne pas manquer d'une certaine verve et d'un certain bonheur d'expression; ils peuvent avoir de l'aisance et même de Tesprit, du moment qu'ils sont médiocres, ils sont justement condamnés. J'ai peu fréquenté Cottin ; les écrits de l'abbé de Pure, curieux pour l'histoire des Précieuses, ne se relèveront point de la condamnation portée contre eux. Ce qui fait la beauté littéraire, c'est un charme, un agrément souvent indépendant des qualités et des défauts d'une œuvre. Le Cid est défectueux, mais

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

Scudéri et l'Académie ont beau faire ; ils étalent en vain les défauts de la tragi-comédie, le public s'obstine à l'admirer. La beauté qui relève un poëme est indépendante des défauts qu'on y peut remarquer. Ces défauts le déparent, sans doute ; et une belle œuvre gagnerait à en être exempte. Athalie et Polyeucte sont des exemples de chefs-d'œuvre ; mais quand à travers les défauts brille une certaine beauté secrète, qui ne cessera jamais d'être belle, qui satisfait l'esprit, le séduit et le ravit, l'œuvre est d'un poëte ou d'un écrivain ; elle vivra. Hors de cette beauté il n'y a rien : Técrivain peut avoir de l'honneur, du sentiment, du bon sens, de l'éloquence, du savoir; selon Boileau, il est insupportable. Cela ne l'empêchera pas toujours d'être digne de l'Académie ; car celte qualité extraordinaire qui ne se définit pas et que les gens de goût sentent vivement, cette qualité qui fait les poètes et les écrivains est rare : elle peut être cultivée, elle ne s'acquiert pas. Appelez-la génie ou inspiration;

c'est un don. Si Despréaux écrivait de notre temps, il ferait une belle vie dans la république des lettres; plus d'un qui croit briller ne va pas à la hauteur des victimes du satirique. M. Sandeau, qui frappe aux portes de l'Académie, M. About, qui fait les délices de la jeunesse des cafés, valent-ils Scudéri? tant de femmes de lettres qu'on célèbre s'élèvent-elles à la hauteur de sa sœur? Le doute est permis. Sapho était vraiment une fille d'esprit; le jugement qui Ta condamnée ne sera cependant pas cassé. Les curieux trouveront de l'intérêt à ses romans; le grand nombre de portraits qui y sont insérés peut aider à faire connaître les personnages et les modes de la société. Sapho, pour lui garder ce nom dont M""« de Sévigné la désigna toujours, est un parfait intermédiaire entre les véritables Précieuses et les Précieuses ridicules. Elle tient des unes et des autres et ne manque pas d'agrément. Elle voit les Précieuses véritables. M'"^^ de Rambouillet, de Montausier, de la Fayette, Scarron, de Sablé, de Maure l'aimaient et la considéraient à cause de son esprit : elle en avait, de l'aimable, de l'accueillant, du libre : elle n'était point pédante ; mais elle cultivait et admirait un peu trop les pédants. J'imagine que Kautain, de Pure, Scudéri même et beaucoup d'autres paraissaient peu dans les ruelles considérées et illustres. Nous ne voyons pas que M""® de Sévigné ait eu des rapports avec eux. Ménage seul a été reçu intimement dans le cercle des délicates. M"e (je Scudéri recevait tout le monde, et son Samedi était une véritable académie de pédants. Elle porte dans ses écrits de leurs allures et de leurs illusions ; elle a de Tagréraent souvent; ceux qui la liront et qui voudront peindre la société au dix-septième siècle pourront tirer de ses pages des mots piquants, des pensées bien tournées, des phrases heureuses et ayant même un certain cachet. Mais que de fatras! c'est le fumier d'Ennius. Si les perles

qu'on y trouve peuvent servir à relever une parure, elles ne sont pas néanmoins des plus fines ni des plus grosses (J).

La majeure partie des héroïnes que célèbre Saumaise est inconnue et mérite de Têtre. Tout ce qu'il dit des femmes qui illustrèrent vraiment les cercles des Précieuses confirme ce que les Mémoires et les autres documents littéraires ont appris d'elles. Le Dictionnaire est un hommage rendu à leur mérite et un écho des petits ridicules qu'elles ont pu avoir. Il contient une assez jolie anecdote, que je n'ai point vue ailleurs, sur M"*® de Choisy, qui avait des commerces réguliers avec plusieurs têtes couronnées, et à qui on fit accroire que le grand sultan recevait de ses lettres et y répondait. Toutes ces lettres de M°*« de Choisy, que les contemporains ont tant célébrées, sont perdues ; on n'en connaît qu'une seule. Elle a été publiée à diverses reprises depuis que nous l'avons tirée des papiers deConrart(2).

Saumaise n'a pas sans doute prétendu faire une œuvre littéraire ; il ne nous a pas légué un document historique, mais simplement une pièce de curiosité que ceux qui gardent un commerce intime avec le dix-septième siècle ont toujours aimé à consulter. Si cette lecture leur était de quelque prix, la rareté du livre faisait peut-être une partie de son charme ? Nouvellement imprimé, n'ayant plus l'attrait de la rareté, aura-t-il autant d'agrément ? Ce qui est bon à consulter n'est pas toujours bon à publier. Mais les curieux de notre temps ont un besoin de communiquer leurs trésors qui prouve qu'ils en aiment surtout le bruit et le renom.

(1) La publication de M. Cousin sur \q Grand Cyrus ne nous fait pas changer d'opinion; mais nous admirons les critiques littéraires qui croient que M. Cousin a découvert des portraits du dix-septième siècle sous les héros des romans de M"e de Scudéri. Hélas ! ne lit-on plus Boileau ?

(2) Voir l'Univers du 17 septembre Ï852 et dans ce volume la Notice sur Pascal.

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Les nouveaux éditeurs du Dictionnaire des Précieuses ont cherché à en enrichir le texte de notes et de documents; ils ont ajouté une clef aussi volumineuse que le Dictionnaire même. Leur malheur est de n'avoireu à consulter que des documents d'un certain ordre. Tallemant et les chansons,si nombreuses au dix-septième siècle, sontles principales sources de leur travail. Tallemant, on le sait, est friand de scandales : les vaudevilles ne s*en abstiennent pas. LsicMdu Dictionnaire des Précieuses abonde donc en renseignements peu édifiants. Sont-ils fondés? Je serais beaucoup porté à en rabattre. Tallemant disait, à propos d'une de ses héroïnes : « Un vaudeville a tranché le mot, mais tous les vaudevilles sont-ils bien informés ?» Tallemant était-il mieux informé que les vaudevilles ? Saumaise a plus de discrétion. Il parle souvent de galanterie : on sait ce qu'on entendait à cette époque par ce mot. Il raconte sur une des héroïnes les plus décriées des Historiettes une petite aventure d'un style tout différent. Il s'agit de la Marquise de Boudarnault. Un galant, le chevalier de Villegaignon profita des libertés de quelque cousinage pour découvrir le feu dont il brûlait. La cousine laissa dire, et tout en l'écoutant conduisit insensiblement le chevalier vers la porte. Arrivée là, elle prit la parole : Mon cousin, si vous n'avez que cela à me dire, je n'ai rien à vous répondre, sinon que vous êtes trop éloquent pour être amoureux. Là-dessus elle s'échappe et court se renfermer dans sa chambre. Le chevalier ne put que pester contre les Précieuses, ajoute Saumaise, et les admirer tout ensemble. Je ne dis pas que le trait soit admirable, mais il est si contraire à tout ce que Tallemant et les vaudevilles racontent de la Marquise de Boudarnault, qu'il faut le citer pour faire admirer leur imagination.

Celle de notre siècle est trop portée à prendre pour des vérités historiques et à caresser tous les récits scandaleux des

historiettes et dos chansons. On eût pu en bourrer la Clef du Dictionnaire des Précieuses beaucoup plus encore qu'on n'a fait. On en a trop mis, néanmoins, pour donner à croire que cette clef ouvre l'histoire véritable. Les infamies que Tallemant et les chansonniers racontent ne sont d'aucun temps, n'ont aucune réalité et sont simplement des fruits d'imaginations dévergondées qui ne peuvent donner aucune lumière sur la société et les mœurs du dix-septième siècle.

Vï

A côté de Madame de Longue ville et de Madame de Sablé, M. Cousin a remarqué parmi les femmes du dix-septième siècle Madame de Maure. Celle-ci, dans le grand jour du grand siècle est sur un plan encore plus lointain et plus effacé que Madame de Sablé. Mademoiselle la cite dans la Princesse de Paphlagonie la célèbre un peu et la raille beaucoup. Bussy la nomme comme une femme clairvoyante, dont doivent se garder ceux qui ont ensemble quelque secret. Madame de Motteville fait mention d'elle plusieurs fois, et puis le silence s'étend sur son compte. Tallemant lui consacre un article ; mais on sait que les articles de Tallemant ne consacrent pas l'immortalité. Le nom de Madame de Maure est à peu près inconnu de nos jours. On le trouve dans les papiers de Conrart avec divers écrits de cette dame. Ces écrits eurent de la réputation dans leur temps, et Mademoiselle nomme Madame de Maure parmi celles qui ont inventé les lettres. Elle correspondait en effet avec Mesdames de Longueville, de Sablé, deMontausier et les autres Précieuses les plus illustres. Ses lettres ne sont pas dénuées d'esprit, et plusieurs, par leur tour et leur agrément, sont bien supérieures à tout ce que Madame de Sablé a laissé de chiffons et de billets. Elles ne se composent pas seu-

lement de quelques lignes correctes et d'un esprit galant : elles font preuve d'un certain art de mettre les personnes en scène et de conter de petits événements auxquels on attachait alors une grande importance ; elles témoignent aussi d'une finesse assez mordante, un peu recherchée peut-être, à saisir et à rendre le ridicule du prochain. Les plus remarquables de ces lettres ont été imprimées, il y a déjà longtemps, par M. de Saint- Aulaire, dans son Histoire de la Fronde, et jusqu'à présent on n'en avait point fait grand tapage. M. Cousin en a publié par extraits ou intégralement un assez grand nombre, qui n'ajouteront pas beaucoup au mérite littéraire de la Comtesse de Maure. Les manuscrits toutefois n'ont pas été épuisés, et si le philosophe eût été plus judicieux dans son choix, il eût pu recueillir assez de renseignements pour mettre ses lecteurs à même de connaître le caractère et l'esprit de Madame de Maure, et surtout de tirer quelque moralité de l'histoire de sa vie. La philosophie et la moralité, il est vrai, n'ont pas toujours de grandes affinités, et elles peuvent quelquefois passer l'une à côté de l'autre sans se toucher ni se reconnaître. Madame de Maure était Doni. Son père, de famille florentine, avait été attiré en France par la fortune des Médicis. Il avait occupé des emplois de finance, était devenu seigneur d'Attichy et avait épousé Valence deMarillac, sœur du maréchal et du garde des sceaux. Anne Doni d'Attichy, dont la beauté et le grand air étaient fort remarquables, entra au service de la reine Marie de Médicis ; mais malgré la fortune de ses oncles, l'éclat de sa beauté et toute la privante que l'origine florentine pouvait lui donner près de la Reine, il semble qu'elle eut quelque peine à trouver un parti convenable. L'histoire ne dit pas si elle donna à Julie d'Angennes l'exemple de laisser son galant soupirer quatorze ou quinze ans avant d'en faire son mari ; mais elle rapporte que Mademoiselle d'Attichy se maria seule-

$é NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVli« SIÈCLE,

ment après la mort de son frère, quand elle fut devenue héritière. Elle était déjà parvenue aux environs, peut-être au delà de la quarantaine, et les supériorités de la femme de quarante ans n'étaient pas encore établies au dix-septième siècle (1).

Le comte de Maure, cadet de la maison de Mortemart, était un homme de grande vertu, disent les contemporains, et qui faisait profession de piété ; il avait aussi beaucoup de visions, et sa vertu fît au moment de la Fronde un naufrage dont elle se ressentit toujours. Les lettres de Madame de Maure, éparses dans les papiers de Conrart ou dans les collections de la Bibliothèque impériale, révèlent une suite de fausses démarches peu propres à donner une grande opinion de la dignité et du jugement de M. et de M"^ de Maure. Cette dernière était le personnage influent du ménage. Elle était ombrageuse à Texcès; et il semble que, malgré son renom d'esprit, elle conserva toujours le ton aigre et le caractère difficile d'une vieille fille ; elle prétendait à beaucoup d'égards ; surtout elle ne voulait jamais avoir tort, et la moindre circonstance où elle croyait entrevoir son désavantage donnait lieu de sa part à des explications interminables, à des flots de récriminations et de justifications où le style et la malice ne font pas toujours défaut, mais d'où, malgré l'avis de M. Cousin, la fermeté de cœur et celle d'esprit sont tout à fait absentes.

Madame de Maure affectait néanmoins d'être inébranlable dans ses résolutions et de se conduire en tout par des interprétations stoïques et romaines de l'honneur. Elle se vantait

(1) Madame de Maure avait trois frères: Charles, jésuite, mort en 1645, Louis, évéque de Riez en 1628 et d'Autun en 1653. 11 commença des informations pour introduire la cause de Marguerite du Sainl-Sacrement. Le troisième mourut durant la campagne de Flandre en 1637. Madame de Maure avait en outre une sœur mariée au duc d'Atri, dont était née Mademoiselle d'Atri dont il est question dans la correspondance.

d'être faite de telle sorte qu'elle « n'était pas fort empressée du côté delà faveur» (i), et elle croyait avoir donné des gages de sa fermeté. Elle garda, il est vrai^ de la mort du maréchal de Marillac un profond ressentiment contre le cardinal de Richelieu, et répondit à la duchesse d'Aiguillon, qui la voulait visiter,de ne pas trouver mauvais qu'elle ne reçût point la nièce du meurtrier de son oncle. A celte douleur et à ce ressentiment légitimes se joignaient un brin de bel esprit et quelque sauvagerie romanesque, où il est difficile de trouver de la raison. La Marquise de Sablé, qui était déjà fort liée avec Mademoiselle d'Attichy, faisant à cette époque compliment à Madame de Rambouillet, lui écrivit que le bonheur de sa vie serait de la passer seule à seule avec Mademoiselle de Rambouillet. Mademoiselle d'Attichy connaît le propos, en prend aussitôt la mouche et refuse de voir désormais son amie. L'autre a beau s'excuser et assurer que de pareilles phrases ne sont que galimatias, la jalouse Attichy, faisant effort de logique, conclut que, pour mettre ainsi son bonheur à passer sa vie seule à seule avec la divine Julie, Madame de Sablé doit désirer d'être séparée de toute autre personne, et cette proposition lui paraît injurieuse àl'amitié, qu'elle appelle une passion sans pareille, qu'elle professait pour la Marquise. Dans ce désastre, la sentimentale fille déplore son malheur dans un style un peu trop aimable et peu trop coquet pour être compatible avec la grande douleur qu'elle affichait en ce moment (2).

M. Cousin, qui est tourné à l'enthousiasme, voit tout à la fois dans cette lettre et ce sentiment de Madame de Maure, la délicatesse raffinée de l'hôtel de Rambouillet et l'humeur tendre et farouche de l'Alceste de Molière. Nous ne dirons rien de

[1) Lettre à Mvdame de Brienne, 1649. Cousin. Bibliot. de l'École des Chartes, 3« série, t. V, p. 127.

(2) Bibliot. de l'Ecole des Chartes, ihid., p. 114, et Madame de Sablé.

l'Alceste, qui est un personnage de théâtre et dont les humeurs tendres et farouches n'ont jamais été aux prises avec les réalités de la "vie ; mais il nous paraît que M. Cousin fait trop bon marché de « la délicatesse raffinée » de Madame de Rambouillet, qui était tout à la fois le centre, le modèle et le régulateur de la société désignée sous le nom de l'hôtel de Rambouillet. L'incomparable et la grande Arthénice était avant tout une femme d'expérience et de bon sens : ses raffinements et ses délicatesses, qui ont puissamment contribuée l'éducation de la société polie et à l'épanouissement de la belle littérature du dix-septième siècle, étaient tous marqués à ce coin de la sagesse, du goût et de la mesure qu'on cherche vainement dans la boutade pointilleuse et plus fantasque que raisonnable de Mademoiselle d'Attichy.

Une certaine adresse à enfiler des mots peut constituer un mérite de style et d'esprit ; l'honneur et la considération s'acquièrent par d'autres qualités ; etl'amabilité, la simple amabilité n'accompagne pas toujours l'art d'écrire. Madame de Maure en est un exemple. M. Cousin a assez d'expérience de la vie pour sentir tout ce qui a manqué à cette spirituelle Comtesse pour être une personne aimable et raisonnable. Les grâces du jansénisme, auxquelles M. Cousin résiste peu, ne s'étendent pas sur ce personnage.Malgré les séductions de ses amies. Madame de Maure n'entra pas du tout dans les intérêts, ni dans les pensées de la secte. Madame de Choisy la prenait, nous l'avons vu, pour confidente de ses griefs contre Arnauld, qui lui avait ôté l'affection de Madame de Sablé. Mais il y a un autre point par lequel Madame de Maure ravit M. Cousin et chatouille les plus chères complaisances de son esprit. Il a découvert qu'elle était un peu 'philosophe, « Dans ce siècle « où la galanterie et la dévotion se succédaient et même se c< mêlaient fort souvent, elle était restée pure et irréprochable

(( sans avoir recours à la dévotion. . . Elle faisait grand cas des a vertus morales, comme on disait alors... Elle croyait à la a puissance de la raison et des sentiments naturels qui sont (( dans l'âme humaine » (1). Cette absence de dévotion, cette confiance dans la raison et la nature engagent sans doute M. Cousin à voir dans Madame de Maure une femme d'esprit et de caractère. Si la philosophie se rencontre chez cette dame au degré que M. Cousin suppose, les documents doivent faire conclure que la philosophie est impuissante à donner à l'esprit le plus heureusement doué la consistance que ferait supposer ce terme de caractère.

M. et M™^ de Maure réunissaient soixante mille livres de rente. Ils n'eurent jamais d'enfants. Ils avaient largement de quoi suffire au train d'une maison du dix-septième siècle aussi honorable que la leur. Malheureusement ils avaient l'un et l'autre des habitudes de désordre extraordinaires. Ils ne se conduisaient ni par règle ni par raison, et uniquement par fantaisie. Us voyageaient aux flambeaux, allaient à la campagne à la Saint-Martin et en revenaient au mois d'avril. Jamais les deux époux ne purent prendre ensemble leurs repas, et les autres personnes de leur compagnie et de leur maison agissaient de même. « Madame de Maure, disait M. de Sourdis, eût été une femme parfaite si elle avait pu s'astreindre à regarder une horloge. » Faule de cela, le dérèglement le plus incroyable régna dans sa maison et s'étendit à toutes ses affaires. Ce n'était pas seulement un travers, il semble qu'elle y mettait un peu d'affectation. Mademoiselle assure que « dans les Etats de la reine de Misnie les horloges étaient défendues, et qu'on eût réputé pour insensé un homme ou une femme qui se fussent asservis à un coup de cloche. On croyait dans ce

(t) Bibliot. de l'Ecole des Chartes, t. V, p. 317.

dg NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE,

pays-là que cela choquait tout à fait le bon sens (1). » La reine de Misnie, nous n'avons pas besoin de le dire, c'est Madame de Maure. Les témoignages contemporains sont unanimes. « Madonle (c'est encore Madame de Maure) mène une vie des plus extraordinaires, faisant du jour la nuit et de la nuit le jour, dînant à cinq heures du soir et soupant à deux heures après minuit(2). yy — a Ils incommodent tout le monde qu'ils vont voir, dit Tallemant ; les uns vont se mettre à table, les autres y sont déjà, quelques-uns se couchent quand on leur vient dire que M. le comte ou M"" la comtesse de Maure les demandent. »

M. et M™*" de Maure menaient donc cette vie « des plus extraordinaires, » passant pour « les plus déréglées personnes du monde en fait de repas et de visites^ » dissipant leurs biens dans toutes sortes de dépenses intempestives et mal conçues, de travaux dans leurs terres, etc., quand la Fronde éclata. Durant les premiers troubles, le comte de Maure ne prit point parti contre la cour ; mais quand, au mois de janvier 1649, la Reine se rendit à Saint-Germain, le comte et la comtesse de Maure restèrent à Paris, auprès de Madame de Longueville et du Prince de Conti. On sait la ridicule issue du mouvement qui porta une partie des princes à faire alors la guerre à la Régente. On avait annoncé le désir du bien public; il y avait six semaines que les hostilités étaient ouvertes, et déjà mille négociations étaient nouées à la cour, où chacun avait soin de faire valoir ses intérêts. M. de Maure demandait le cordon bleu et la révision du procès du maréchal de Marillac. Cette révision n'était pas seulement pour rendre honneur à la mémoire du défunt, elle devait se résumer en certains avantages pécuniaires que son héritier réclamait scrupuleu-

(1) La Princesse de Paphlagonie.

(2) S&umahe, Dictionnaire des Précieuses.

sèment. Il y mettait une certaine naïveté, d'ailleurs, et en manifestant ses prétentions, ne dissimulait pas ses griefs. Sa femme les exposait ainsi, et les trouvait si judicieux et si raisonnables qu'elle priait une de ses amies de les faire connaître à la Reine :

« Vous saurez donc premièrement, ma très-chère (l),que (c depuis la régence, il (M. le comte de Maure) n'a pas eu un « seul bienfait de quelque nature qu'il puisse estre, si ce « n'est en papier. Véritablement, pour du papier, il a eu des « lettres de conseiller d'Estat ordinaire, dont la pension est « de six mil francs ; une ordonnance de dix mil escus pour la c( récompense que les mareschaux de France dirent à la « Reyne qu'il estoit juste de luy donner pour la compagnie de « gens d'armes de la feue Reyne que M. le marescbal de Ma- « rillac avoit achetée ; et non-seulement il n'a jamais rien tou- « ché de tout cela après que luy et moy en avons parlé tant « de fois à M. le Cardinal, qu'enfin nous nous en sommes (( lassés ; mais il n'a seu même estre payé d'une petite charge « qu'il avoit prise en payement de son oncle de la Vauguyon « pour une dette de vingt mille escus. Ce traitement, qui ft luy devoit estre assez sensible durant que la Reyne faisoit c( des grâces si considérables à tant de gens qui n'avoyent pas « eu l'attachement que nous avions eu à son service , ne « l'empescha pas de se mettre en pièces dans la première « brouillerie du Parlement. Il creut qu'y allant du repos « de l'Estat, il devoit préférer les sentiments d'un bon France çois à ses ressentiments particuliers, et comme il m'ayme « assez pour entrer dans mes obligations, et que j'avois à <( M. le Cardinal celle de m avoir racommodée avec la Royne « il voulut aussi le servir, encore qu'il n'eust jamais fait les

(1) Lettre à Madame de Brienne. Bibliot. de l'Ecole des Chartes.

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE.

« moindres choses pour luy. Les soins qu'il prit eurent assez « de succès, puisqu'ils empêchèrent, au mois de septembre, « Tarrest qui a esté donné au mois de janvier (1). Vous pouce vez juger si Ton n'auroit pas veu dès lors ce que l'on a veu « depuis. Cependant, après que M. le Cardinal l'en eust re- « mercié, en présence de M. le Prince et de M. le maréchal « de Villeroy, comme d'un grand service qu'il avoit rendu à « l'Estat et dont il luy estoit obligé en son particulier, toute « la Cour a veu que la Reine ne lui a pas dit un mot, quoy «qu'il fust tous les jours devant elle; et M. le Cardinal a « témoigné d'estre embarrassé de luy lorsqu'il luy vouloit « parler sur cet accommodement jusques à donner sujet de « faire dire par tout Paris qu'il estoit si accablé de luy qu'il ne « savoitoù se mettre; enfin il en fit des railleries qui vinrent « jusques à M. le comte de Maure et qui l'obligèrent de s'en « déclarer à quelqu'un des gens de M. le Cardinal qui avoit « connaissance de l'affaire. Et voyant que M. le Cardinal ne (( prenoit aucun soin de raccommoder cela, il déclara à cet « homme-là qu'il ne le verroit plus. Cela a duré trois mois, <( sans que M. le comte de Maure ayt ouï parler de M. le « Cardinal, sinon par un compliment assez superficiel qu'il « me fît à mon retour de Sainte-Reine, où j'avois esté durant « tout ce temps-là ; et quoique M. le comte de Maure ne fust « qu'à deux pas de luy et qu'il le vist très-bien, il ne luy dit « pas un mot... L'on voit à cette heure, sil'on s'estoit si fort « trompé de croire que cet accommodement estoit de son ser- « vice, puisque si l'on y estoit tenu, tout ce que l'on a veu « depuis trois mois ne seroit pas arrivé. M. le comte de « Maure estant donc piqué comme vous le pouvez juger, la

(1) L'arrêt du 8 janvier 1649, qui déclarait le «ardinal Mazarin ennemi du Roi et de l'État, perturbateur du repos public, et lui enjoignait de se retirer de la cour en ce jour^ et dans la huitaine du royaume.

« Reyne sort de Paris, et comme il mettoit ordre à ses affaires « pour que nous en sortions aussi, M. le Prince de Conli et « Madame de Longueville arrivèrent. Alors véritablement il « ne put résister à la tentation de montrer son ressentiment. (( 11 n'eust pas voulu pour cela ayder à former un parti; mais « estant tout formé, l'estimant juste et voyant qu'on ne pouce voit pas mesme soupçonner qu'on voulust détruire la « royauté, il crut qu'il feroit mieux de s'y mettre que de s'al- « 1er empresser à la Cour où il avoitesté si mal traitté, ou de « s'enfermer dans une de ses maisons durant cette guerre. » On voit sur quel ton étaient donnés ces éclairciss=ements. Tout le monde cependant n'avait pas l'intrépidité de logique de la comtesse. La conduite de M. de Maure ne parut pas trèséclalante ; et quand on connut ses griefs et ses demandes, on lui donna encore moins raison.

Pourvu qu'il ait de bons brevets, Le Maure consent à la paix Et la va signer tout à l'heure,

disait la chanson. La chanson disait encore bien d'autres choses sur le brave comte de Maure et son buffle à manches de velours noir ; elle n'épargna pas non plus les généraux ni les autres intéressés du parti. Leurs prétentions, mises au jour, firent tout tomber en discrédit. Pour restaurer leur considération et leur importance, les Frondeurs imaginèrent de déclarer qu'ils ne prétendaient de places et de grâces que pour leur sûreté pendant que leur ennemi demeurerait en France, mais que s'il plaisait au Roi et à la Reine de chasser du royaume le cardinal Mazarin, ils promettaient de ne rien demander et de se contenter de l'honneur d'avoir rendu ce service signalé à l'État. Le Comte de Maure, que le cardinal de Retz appelle à ce propos le replâtreux du parti, fut choisi pour

porter cette déclaration à la cour. Il y fut reçu comme un homme qui vient jouer la farce, et toute la plaisanterie tomba sur lui, dit Madame de Motteville; mais il ne plaisantait pas et croyait par là pousser le ministre aux dernières extrémités. Il croyait surtout, c'est encore la remarque de Madame de Motteville, prouver qu'il était un homme à craindre ; et Ton voit comme sa femme avait soin d'insister sur ce point. Un homme à craindre est un homme à gagner. On sait bien tout ce qui se mêlait, au dix-septième siècle, à ces ambitions personnelles; elles étaient rarement toutes crues; on les assaisonnait de quelque chose de romain ; la bonne Motteville entrevoit à peu près la véritéàtravers son indulgence, quand elle remarque que cette protestation avait quelque chose en soi qui parut beau à son auteur; et elle insinue qu'il était de ceux qui préfèrent à leur fortune la liberté de dire leurs sentiments. M. et M"* de Maure chérissaient assez cette liberté, en effet, mais cet amour naissait chez eux d'une impatience tout à fait intempestive de saisir une fortune placée au delà de leurs prétentions et de leurs efforts. Cette race d'ambitieux qui éclôt si facilement dans tous les moments de trouble, est aussi une race de mécontents : c'est toujours une petite race. Leurs plus grands coups sont compliqués de réticences et de sous-entendus, qui ont besoin d'être sauvés par beaucoup d'adresse et qui donnent aisément prise aux brocards.

Madame de Maure, quand elle vit tout le mauvais résultat de la proposition du comte, aurait voulu, pour travailler plus efficacement à réparer leurs afifaires, donner à entendre qu'elle n'avait pas approuvé la démarche de son mari. Madame de Motteville assure qu'il en fut de la sorte. Mais la Reine répondait à ce propos, qu'on savait bien que le comte de Maure ne faisait que ce que voulait sa femme. Madame de Maure, d'ailleurs, avait aussi des griefs : elle avait reçu

de la cour deux années d'une pension de mille écus, et elle trouvait que les déboires du comte de Maure auraient suffi à détruire dans une âme ordinaire le sentiment d'une obligation plus grande, surtout lorsque deux des compagnes de la comtesse au service de la Reine avaient été mieux traitées. (( Mais, disait la comtesse, je suis faite de façon que quand on (f m'a une fois obligée, il est assez malaisé de m'en faire perdre « le sentiment. » Et non-seulement elle avait consenti, on l'a vu, à se raccommoder avec la Reine, mais il lui était toujours (( resté dans le cœur quelque chose pour M. le Cardi-

« nal Je priai Madame de Montausier de le lui dire, écrit-

« elle, et croy que d'autres encore luy auront pu témoigner « que je n'ay point changé de langage en changeant de party, « et que je parle ici de luy de la même façon que lorsque il y (( étoit. »

Ce langage peut paraître ne pas manquer d'une certaine hauteur, mais il semble qu'il est surtout mêlé d'une certaine duplicité, et dans les circonstances où l'on se trouvait, en regard de la conduite du comte de Maure, cette prétention de s'offrir pour traiter pour ainsi dire de puissance à puissance avec la Reine et le ministre pouvait passer pour de l'insolence. Aussi le prit-on de la sorte. Il est bien vrai que les circonstances se tournèrent contre la Comtesse. Elle avait choisi pour confidente Madame de Brienne , celle qu'on appelait la donne, et l'avait chargée de porter parole au Cardinal et à la Reine. Madame de Brienne, au lieu de servir d'intermédiaire , fit parvenir la lettre au ministre. Celuici la reçut comme il entrait au conseil. — Voilà, dit-il, une lettre de la Comtesse de Maure où il doit y avoir bien des choses, car elle est bien grosse. Il commença à la lire à haute voix, et il avait peine à s'en tirer, l'écriture de la comtesse étant fort mauvaise. — Je la lirai bien, moi, dit le

lOi NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII* SIÈCLE.

Prince de Condé, et prenant l'épître, il se mit à la débiter avec ce ton de raillerie qu'il savait prendre quand il voulait, et qui était aussi redoutable que son épée elle-même. La comtesse eut ce jour-là un très-mauvais succès : les brocards ne Tépargnèrent pas; le Cardinal, avec son accent italien, répondait aux farces du prince de Condé, plaisantant sur ce quelque chose ^demeuré dans le cœur de la frondeuse, et assurant que ce serait le dernier de ses malheurs s'il restait à la fière comtesse quelque amitié pour lui. — Ce serait alors qu'il faudrait quitter la France, disait-il.

La Comtesse fut outrée : elle comprit que cette mésaventure n'augmentait pas les chances du cordon bleu et des autres avantages moins purement honorifiques qu'elle poursuivait. Elle eût dû s'en prendre à elle-même; mais s'aviset-on de cela? Elle avait d'ailleurs des mouvements impétueux, dit Madame de Motteville. Pour se venger, elle écrivit à Madame de Brienne une nouvelle lettre pleine d'insolence pour la Reine et le Ministre. Elle se drapait toujours dans son peu d'empressement pour la faveur. « Je priay « M. de Mortemart, écrit-elle à M*"" de Montausier, de dire « au Cardinal que s'il ne sortoit du royaume que par mon « amitié, il était assuré d'y demeurer toute sa vie, qu'il étoit « même en sûreté de mes visites, parce que du jour que c( M. le Comte de Maure s'étoit mis dans le parli, je m'étois « résolue à ne pas mettre le pied à la Cour. » La suite ne répondit pas tout à fait à ces beaux sentiments ; et il faut admirer les énergiques résolutions des esprits sans mesure qui abondent dans leur sens et sont excessifs dans leurs révoltes comme plus tard dans leurs soumissions. L'esprit de rébellion était encore fort animé dans Paris que Madame de Maure commençait déjà non pas à avouer ses torts, mais à sentir les inconvénients de ses emportements. « Je suis à Paris^

MADAME DE MAURE. \0b

les gardes de M. le Cardinal sont à Attichy, » écrivait-elle tristement. La cour était à Compiègne. Madanne de Maure eût voulu éviter la charge que ce voisinage lui avait attirée : elle fit écrire sa nièce, Mademoiselle d'Atri, qui avait part à cette terre d'Attichy, et Mazarin, qui était bonhomme et n'avait pas de rancune, donna l'ordre de faire déloger les troupes. L'ordre ne fut pas exécuté. Nouvelle tempête : Madame de Maure, pour cette fois cependant, ne se lança pas tout à fait en aveugle ; elle eut recours d'abord à quelques manèges. Elle manda à des amis d'insinuer au Cardinal, sans qu'elle parût y avoir part, qu'après tout ce qui s'était passé entre eux, il devait avoir pour M, et M"" de Maure les égards qu'il ne leur aurait pas refusés, s'ils eussent été en bons termes. Madame de Maure eût sans contredit trouvé une pareille conduite fort noble et toute propre à lui remettre dans le cœur quelque chose pour le Cardinal. Toutefois, il n'en alla pas ainsi; et la fière comtesse, retrouvant son énergie, manda au ministre que s'il agissait par vengeance et pour la réduire à le prier, il n'y trouverait pas son compte : « Pour la vengeance, elle étoit médiocre, ajoutait-elle ; pour le prier, une plus grande affaire ne l'y feroit résoudre, parce qu'elle croyoit que ce serait une bassesse (1). » 11 y a comme un vertige qui force les esprits impétueux àcondamner à l'avance tout ce qu'ils doivent faire. Nous verrons que Madame de Maure ne se fit pas faute plus tard de condescendre à ce qu'elle proclamait alors une bassesse.

En même temps qu'elle poursuivait de ces colères impuissantes le ministre vainqueur pour la seconde fois de la Fronde, Madame de Maure s'en prenait directement à la Reine. Madame de Longueville, qui après tout l'éclat de

(I) Lettre à Madame de Montausier. Bihliot. de l'École des Chartes, t. V, p. 13».

PHôtel de Ville de Paris, devait avoir bientôt l'humiliation de se présenter à Saint-Germaim el, malgré tout son esprit, de ne rien trouver à dire à la Heine que le mot de : Madame, accompagné de beaucoup de révérences, Madame de Longue ville excitait la verve de Madame de Maure. La Reine avait marqué de Tétonnement que le comte de Maure qui faisait profession de haute piélé, se fût engagé dans un parti par ressentiment contre elle : mais je veux croire que c'est par tentation, comme dit sa femme, ajoutait la Reine, ainsi je l'excuse et lui pardonne. Madame de Maure ne se contentait pas d'un pardon assez méprisant et stérile d'ailleurs ; elle assura à Madame de Brienne que le comte de Maure n'avait rien fait sans consulter de bons casuistes, et elle demanda si la Reine n'avait pas cru être en sûreté de conscience toutes les fois qu'elle n'avait pas été du parti du feu roi; enfin, poussant jusqu'au bout l'impertinence^ elle ajouta que si elle n'était pas bien avec la Reine, elle avait au moins cette consolation que d'autres personnes avaient été dans les faveurs de la régente avec lesquelles la comtesse n'eût pas voulu se changer (1). Toutefois, après avoir ainsi déchargé son cœur sur le papier. Madame de Maure, malgré les encouragements de Madame de Longueville, ne se trouva pas la hardiesse d'envoyer sa lettre : « Non que je me fusse trop « souciéeque la Reyne l'eust vue, dit-elle en cherchant à s'ex- « cuser de cet acte de raison, mais de peur qu'on ne dist que « j'élois bien incorrigible sur les lettres, après ce qui m'éloit arec rivé (2). » Pour prouver combien elle était corrigée, la Comtesse fit circuler son nouveau factum en confidence. Madame de Sablé en eut communication, et aussi Madame de Montausier. Par là, tout le public pouvait en être instruit aisément.

(1) Lettre à Madame de Brienne. Biblioth. de l'Éc. des Ch.^ p. Ï26.

(2) Lettre à Madame de Montaus er, ifnd., p. 132.

Après la paix, bien que les chefs du parti aient porté leurs hommages à la cour, les sentiments témoignés par la correspondance que nous analysons, prouvent que Madame de Motteville avait sujet de parler de l'animosité des ennemis de la régente. Le comte et la comtesse de Maure se trouvaient tout préparés à embrasser le parti de la révolte lorsque éclata la guerre des Princes. M. de Maure se rendit à Bordeaux et prit une part active aux intérêts de Condé. Une lettre de Madame de Longueville à Mademoiselle de Rambouillet, du mois de juillet 1652 (1), et un mot de Condé àLenet (2) parlent d'une prison qu'il aurait subie. Madame de Maure ne l'avait pas accompagné à Bordeaux ; elle ne l'y rejoignit pas, malgré les instances de Madame de Longueville, qui l'assurait qu'elle devait sa présence à son mari, a. à cause de tant de fatigues qu'il avoit par l'emploi général de toutes les affaires qui sont entre ses mains (3). » La duchesse ajoutait que sans le secours de M. de Maure, elle ne savait trop ce qu'elle serait devenue. Toutefois, les choses prenaient dès lors une assez chétive tournure, et Madame de Longueville, tout en pressant la comtesse, lui écrivait : « On est si mal en tous les lieux du monde de la manière dont il est disposé présentement, qu'on ne vous convie qu'à changer d'ennui en vous conjurant de venir (4). » Madame de Maure resta aux environs de la cour, toujours un peu trop portée à parler avec impertinence et à tramer de petites intrigues pour ménager ses intérêts. Elle venait à Paris, et elle se vantait auprès de Madame de Longueville de l'industrie qui lui avait permis d'y

(1) Ms. de Conrart. Voir plus loin les Lettres inédites de Madame de Maure.

(2) Mém. de Lenet. Lettre de Condé du 9 juin IG52 : Écrivez à M. le comte de Maure et à M. le comte de Chastelus de ma part sur le subject de leur prison.

(3) Biblioth. de VÉc. des Chartes, 3« série, t. V, p. H8. Lettre du 31 octobre 1652.

(4) Id., ibid.

séjourner quinze jours sans que la Reine Tait su ; elle ajoutait qu'elle espérait prolonger ce séjour encore deux fois autant (1). Une lettre, dont M. Cousin ne donne qu'un court extrait, indique quelle était l'industrie de Madame de Maure en cette circonstance. Elle écrit à Leleilier qu'elle est sensible aux bontés de la reine qui lui a accordé un peu de délai, et elle supplie le secrétaire d'Etat de vouloir bien rendre compte, à l'occasion, des raisons qui la retiennent à Paris (2). La cour était assez bénigne envers ces conspirateurs et ces ennemis ; on leur témoignait tant de civilités et de bons sentiments, on délivrait si facilement Attichy de la garnison qui y avait été envoyée, que Madame de Maure, dont le mari portait les armes contre le roi, se croyait en droit de trouver cruel et singulier l'ordre qu'elle avait reçu de quitter Paris. Elle avait ses raisons pour y rester : on était au moment où les moins clairvoyants jugeaient bien que le parti ne pouvait durer. Chacun négociait de nouveau ; et Madame de Maure aurait voulu, au nom de son mari, ouvrir des pourparlers avec la cour. Elle n'avait pas renoncé à la pensée de traiter comme puissance ; elle rappelait la légitimité des griefs qu'elle et son mari avaient pu avoir, toutes les grâces que la Reine avait dispensées pendant sa régence sans que M. le comte de Maure y eût la moindre part... C'était toujours la plainte et le refrain de la comtesse. « Je n'ay sceu m'empècher de faire cette petite « digression, ajoutait-elle encore en parlant à Letellier, pour « vous faire voir que M. le comte de Maure pourroit être excu- (( sable dans ce qu'il a fait ; et en vérité, Monsieur, j'ose vous « dire qu'ayant l'esprit que vous avez, je ne me saurois perce suader que si je vous pouvois entretenir du détail de nos rai- « sons, non-seulement pour ce qui regarde la Reyne, mais aussi

(1) Biblioth, de l'École des Chartes, 3e série, t. V, p. 149, novembre 1652.

(2) Ms. deConrart, in-fo, t. XI, p. 297; et ci-après Lettres inédites, fév. 16S3.

(( M. le cardinal Mazarin, vous puissiez condamner tout à fait « M. le comte de Maure. Enfin, Monsieur, si on luy reproche « la rébellion, on ne luy sauroit reprocher l'ingratitude ; et « quant à la rébellion, si je pouvois vous faire voir les lettres « qu'il m'écrit, vous verriez bien qu'il a les sentiments que « peut avoir un bon François. J'en ay montré quelques-unes à (( M. de Mortemart, et il pourra vous en rendre témoignage. » Du reste, la comtesse voulait être soumise : elle demandait à Letellier, s'il ne pouvait empêcher qu'elle ne fût menacée d'un nouvel ordre de sortir, d'avoir la bonté de l'avertir, «afin « que je le prévienne, disait-elle, ne voulant point passer pour « une personne qui ne veut pas obéir et qui ne se peut ré- « soudre à quitter Paris. »

Ces innocentes protestations d'obéissance adressées aux secrétaires d'Etat, et ces petites digressions sur les sentiments de son mari, dont elle ne se vantait pas auprès de Madame de Longueville, n'empêchaient pas Madame de Maure de passer à la ville pour fort attachée au parti des princes, et ne lui apprenaient pas non plus à retenir sa verve. Elle avait donné à Mademoiselle de Scudéri un portrait du prince de Condé. Une parente de Madame Gornuel, Mademoiselle Legendre, trouvait qu'elle aurait eu plus de droit de le recevoir. Madame de Maure répondit qu'elle était « admirable, faisant le métier qu'elle faisoit, de parler toujours à l'avantage de la cour, et étant toute pétrie de royauté, » d'avoir de pareilles prétentions. L'abbé de la Victoire, qui faisait profession, disait- il, de n'être d'aucun parti et de se moquer de tous les deux, s'en alla répétant ce propos et riant des grands mots de la comtesse. Celle-ci fut outrée. C'était son humeur de faire tempête ; mais l'humeur s'augmentait sans doute de la circonstance des protestations et des digressions ; aussi fit-elle toutes sortes de vacarmes : sans pouvoir être arrêtée par aucune considéra-

no NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE,

tion, elle poussa Madame Pilou, âgée alors de plus de quatrevingts ans, jusqu'à la faire pleurer, elle offensa Madame Cornuel dans sa naissance ; elle criait contre le tour que lui avait joué Tabbé de la Victoire, qui ne comprenait pas qu'on fît tant de bruit pour une pareille bagatelle (1).

La paix se signa à Bordeaux. M. de Maure n'eut pas un traité personnel, mais il eut un article spécial dans le traité du prince de Conti. « M. le comte de Maure, général de M. le Prince (de Condé), aura la liberté de se retirer avec ses domestiques, trains et équipages, dans tel lieu qu'il lui plaira. » Les mémoires ne disent pas en quel lieu M. de Maure se retira. Ce fut en Poitou, autant qu'on peut le conjecturer par une lettre en date du mois de juin 1654 et adressée par Madame de Maure à l'évêque de Vence (2). Du reste, le séjour de Paris n'était pas interdit, et l'on y passait ou Ton comptait y passer l'hiver. En allant du Poitou à Paris, de Paris à Bourbon et de Bourbon à Sainte-Reine, on revoyait Madame de Longueville, qu'on ne trouvait point changée, « si ce n'est par l'esprit, qui me semble être encore augmenté. » Toutefois, on la trouvait non-seulement dévote, « mais détachée du monde plus qu'on ne l'avait cru : » et c'était là un assez grand changement.

En 1655, Madame de Longueville et Madame de Maure se renconlrèient aux eaux de Bourbon : Mesdames de Bouillon s'y trouvaient aussi. Ces dernières eurent avec Madame de Maure un démêlé d'étiquette, que celle-ci a raconté dans deux lettres fort spirituelles et fort méchantes, qui eurent beaucoup de succès et qui en vérité méritent bien le bruit qu'elles firent en ce temps-là (3). Madame de Maure était d'ailleurs

(1) Ms. deConrart. Mélange de prose etde vers, et ci-après Lettres inédites.

(2) Ms. de Conrart, in-fo, t. VIII, et Lettres inédites.

(3) Lettres à Madame de Montausier, 9 juin 1655, et à Madame de Longueville, septembre 1655. Ces deux lettres ont été publiées par M. de Saint-

MADAME DE MAURE. lU

(( la plus merveilleuse femme du monde pour déterrer les choses, » disait Madame de Montausier (1), et je ne sais si les prétentions de Mesdames de Bouillon étaient aussi peu fondées que la susceptibilité de la comtesse était grande. Entre les deux lettres datées de Bourbon et le retour du prince de Condé en France (1655 — 1659), M. Cousin ne trouve rien à citer de son héroïne : ses lettres ne manquent pas cependant. Conrart en a conservé un grand nombre. Toutes ont trait à des démêlés à peu près semblables à celui de Bourbon. Madame de Maure a toujours peur qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû. Elle va voir Madame de Guéméné et ne trouve que de petits sièges au lieu de chaises où elle prétend (2). C'était cependant un jour de médecine où Madame de Guéméné ne pouvait craindre les conséquences. Celle-ci a beau expliquer que les chaises prennent trop de place, qu'elle en a dans sa grande chambre et n'en met pas dans les petites : Madame de Maure reste effarouchée, assurant qu'il ne serait pas raisonnable que tout le monde fût assis d'une même façon ; seulement, comme elle fait profession d'honorer particulièrement Madame de Guéméné, elle déclare qu'elle ne fera aucun bruit et ne laissera pas de la servir dans tout ce qui lui sera possible, a hors de faire une chose où elle croiroit se préjudicier. » En conséquence, elle raconte son aventure à Madame de Sablé et à deux ou trois de ses amies qu'elle charge de négocier, avouant que tout ce qu'elle désire de cette négociation est « de se délivrer honnêtement d'aller voir Madame de Guéméné, si cette dernière ne se met à la raison. »

Aulaire^ Histoire de la Fronde. M. Cousin les a reproduites. Bibliot. de l'Ec. des Chartes, 3e série, t. V, p. 324.

(1) Ms. de Conrart, in-f», t. XI, p. 1229. Lettre de Madame de Montausier, 2 octobre 1659. Cette lettre était inédite quand nous la signalions. M. Cousin l'a publiée en 1858 : La Société française au dix-septième siècle, t. Il, p. 378.

(2) Ms. de Conrart, in-fo t. XI, p. 273, et Lettres inédites, ci-après.

Un autre jour, Madame de Maure avait loué une maison et voulait en enlever un portrait. M. d'Albret, à qui on parlait de cette prétention, aurait dit : Je suis aussi d'avis qu elle emporte le plafond ! « Je vous avoue, écrit Madame de Maure, que rien ne m'a jamais frappé le cœur davantage que cette parole-là (1). » Là-dessus elle vide son écritoire. C'est une écriveuse, elle en convient: c'est une glorieuse, on le sait; c'est encore une raisonneuse, bien qu'elle ne l'avoue pas ; et Tabbé de la Victoire l'avertit avec finesse que les amis qui raisonnent ne sont pas du tout son fait. M. de Sourdis lui dit un jour que les gouverneurs de province sont les grands du royaume. — Jésus ! Monsieur, qu'est-ce que vous nous venez conter, s'écrie la comtesse ! L'autre s'échauffe, il était gouverneur de province : il a des textes, il cite des preuves : il veut en écrire au Cardinal. — Vraiment, réplique Madame de Maure, vous faites bien de l'honneur à M. le Cardinal de prétendre lui faire accroire une telle chose. La discussion s'anime, la comtesse assure que le Cardinal pourra être plus débonnaire, mais que pour elle on aura beau crier, on ne lui mettra pas cela dans la tête. Enfin, on convient de s'en rapporter au jugement de M. de Béthune, et sur-lechamp voilà M. de Béthune qui entre : « Vous pouvez juger la joie que ce fut pour moi, » écrit Madame de Maure (2). Elle n'oublie rien d'ailleurs de ce qui peut envenimer ces petites querelles : elle écrit en confidence qu'elle ne veut pas qu'on croie qu'elle joue ce pauvre homme (M. de Sourdis) ; toutefois, elle veut que tel ou tel de leurs amis connaissent toute l'aff'aire, et elle prie de leur communiquer les lettres. Pour être douce et civile, elle n'en est pas moins fière et ferme dans ses résolutions. Elle veut que ses

(1) Ms. de Conrart, in-f», t. XI, p. 275, et ci-après Lettres inédites. (?) Ms. de Conrart, t, XI, p. 1299, et ci-après Lettres inédites.

succès soient connus. Comme elle se pique de civilité, elle ne veut pas qu'on en manque à son égard. M. de Mortemart marie son tils, M. de Vivonne, et ne fait pas à M. et à Mme de Maure des compliments suffisants au gré de cette dernière. Là-dessus longue lettre à leur oncle, M. de la Vauguyon (1), avec toutes sortes d'assurances qu'il sera « épouvanté quand il connaîtra à pur et à plein » le procédé des Mortemart : et elle assure à Madame de Sablé que Madame de Longueville en est dans le dernier épouvantement (2). Il est vrai que le procédé des Mortemart se compliquait d'un mot dit au cardinal Mazarin, dont on craignait une impression fâcheuse. Car bien que la correspondance soit pleine d'âcreté pour le Cardinal et la Reine-mère, on ne manquait pas cependant de chercher à se les concilier et à en tirer certaines petites faveurs. Il y a des lettres à Villeroy, à Letellier, à de Lyonne, à Fouquet, pour obtenir certains petits avantages, auxquels on était fort sensible tout en restant parmi les mécontents (3).

Cette correspondance ne se compose pas seulement des lettres de Madame de Maure : il y en a de Mesdames de Rambouillet, de Montausier et de Mademoiselle de Vandy, adressées à Madame de Maure ou écrites à son sujet (4). Partout on voit cette dernière poussant ardemment ses querelles avec Madame de Villars, avec Madame de Soussy, avec tout le inonde, faisant rire huit jours sur les ridicules de ses amis comme de ses ennemis, ne se souciant cependant jamais de faire connaître les aventures où elle s'embarque, pas plus

(1) Ms. de Conrart, in-fo, t. XI, p. 263, et ci-après Lettres inédites.

(2) Ms.de Conrart, in-f», t. XI, p. 268, et ci-après Lettres inédites.

(3) Ms. de Conrart, in-f», t. XI, p. 29l , 1239, 1375, et ci-après Lettres inédites.

(4) Ms. de Conrart. M. Cousin, dans la Société française, et M. Amédée Roux dans les Lettres du comte d'Avaux à Voiture, ont publié plusieurs de ces petites pièces, encore inédites quand nous les signalions.

H4 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIf SIÈCLE,

qu'elle ne se souciait de rester à Paris quand elle n'en sortait pas malgré les ordres de la Reine. Madame de Longueville elle-même n'était pas à couvert de cette humeur difficile; il y a une lettre du temps de la Fronde où elle charge Mademoiselle de Rambouillet de savoir si Madame de Sablé l'a justifiée auprès de Madame de Maure (1).

Cependant la fortune de Mazarin s'accroissait chaque jour, et aux négociations du traité des Pyrénées elle jetait un incomparable éclat. On avait beau être dans les mécontents et courtiser Madame de Longueville, on ne laissait pas de chercher par toutes sortes d'intermédiaires à faire savoir au ministre qu'on avait « une âme fort capable de reconnaissance (2). » Pour je ne sais quel intérêt où se trouvaient mêlés l'Espagne et dom Louis de Haro, Madame de Maure s'adressa directement au Cardinal. Elle n'avait plus alors aucun des sentiments romains d'autrefois ; elle sollicitait assidûment le ministre tout-puissant, rappelait tant de lettres qu'elle lui avait écrites, tant de visites qu'elle avait eu l'honneur de lui faire, et se félicitait de la bonté de l'Eminence, qui « n'aura pas pour désagréable d'être importunée encore. » On avoue alors qu'on a eu le malheur de paraître dans des intérêts contraires à ceux du Cardinal ; et on conclut en lui faisant remarquer le bonheur qu'il a de rencontrer un moyen d'acquérir une grande obligation sur des personnes qui ont assurément « l'âme fidèle (3). » Evidemment on ne demandait pas mieux que d'être fidèle, et très-fidèle.

En même temps, on n'eût pas été fâché de joindre aux profils de cette fidélité nouvelle, à laquelle on s'offrait de si bonne

(!) Ms. de Conrart, in-fo, t. X, et p. 247, ci après Lettres inédites. (•2) Lettre à M. de Lyonne, novembre 1659. Ms. de Conrart, in-f«, t. XI, p. 1239. M. Amédée Koux, Lettres du comte d'Avaux à Voiture^ (3) Ms. de Conrarl, t. XI, in-f°, p. 13(»3, et ci-après Lettres inédites.

grâce, le bénéfice des vieilles rébellions. M. le Prince rentrait en France. Son ancien général s'empressa de lui faire compliment. Le Prince répondit par quelques lignes que M. de Maure ne trouva pas assez expressives. Surtout la comtesse prit ombrage, parce que M. de Mortemart, qui n'avait rien fait pour les Princes, avait reçu de Condé une leltre^ disait-elle, plus cordiale que celle adressée au comte de Maure. Voilà encore une fois le mari et la femme en campagne. On écrit à Madame de Longueville ; on lui adresse des mémoires, on rappelle les anciens services (1). Tout fut inutile : M. le Prince revenait en France décidé à ne plus rentrer désormais dans les intrigues où il avait compromis sa gloire. Il ne voulait voir personne avant d'avoir rendu ses devoirs au Roi, qui était alors dans le Midi. Madame la Princesse, restée auprès de Madame de Longueville, vécut pendant ce temps dans un isolement absolu. Condé ne voulait pas voir se renouer autour de lui et des siens les anciennes trames, dont il n'était sorti qu'à son dommage. M. et M""* de Maure ne s'attendaient pas à cette sagesse. En tout cas, ils se croyaient assez dignes et assez importants pour mériter une exception. Ils étaient entrés dans le parti afin d'obtenir un cordon bleu pour M. de Maure. Ils auraient voulu, au moment de la pacification générale, obtenir par le crédit de M. le Prince le précieux brevet. Voyant leurs espérances ruinées sans ressources de ce côté, ils s'applaudirent de n'avoir pas attendu le retour de l'exilé pour reparaître à la cour, d'autant plus que «la manière dont « la Reine nous a traités, c'est Madame de Maure qui parle, (( m'a redonné quelque amitié pour elle (2). » C'était Madame de Maure qui avait, la première, revu la Reine, il y avait un an

(f ) M. Cousin a publié ces diverses pièces : Bibliot. de l'Èc. des Chartes. (2) Lettre à Madame de Longueville , décembre 1659, Biblioth. de l'Ec. des Chartes.

il6 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVn« SIÉCÎE.

environ ; et le bon traitement fait à la femme, disait-on, avait engagé le mari à se ranger aussi à ses devoirs. Forts de cette bienveillance, le mari et la femme s'embarquèrent l'un et Fautre à solliciter directement ce qu'ils n'avaient pu obtenir par l'intermédiaire de Condé. Ils s'adressèrent au cardinal Mazarin ; et ce fut dans un style soumis et humble qu'ils réclamèrent une faveur à cette fois, et non plus un droit, comme ils avaient affecté de faire jusqu'alors, en s'adressant uniquement à l'équité du ministre.

« ou COMTE DE M\URE A M. LE CARDINAL MAZARIN.

« 11 novembre 1660.

« Monseigneur,

« La crainte d'importuner Votre Eminence durant que sa santé n'estoit pas aussi bonne que je le souhaitois, m'ayant empesché jusqu'à cette heui'e de demander à avoir l'honneur de la voir, je ne croy devoir pas différer plus longtemps à luy faire nnoy-mesme la très-humble supplication que Madame la comtesse de Maure luy a déjà faite ; et j'espère de la bonté de Votre Eminence qu'elle ne trouvera pas mauvais que je prenne la liberté de luy dire par cette lettre, que ne pouvant, ce me semble, appréhender d'obstacle pourveu qu'il ne reste plus aucun doute dans l'esprit de Votre Eminence sur ce qui a pu luy déplaire dans ma conduite passée, j 'au rois tenu à grâce particulière qu'elle m'eust fait l'honneur de me donner moyen de luy en rendre raison. J'aurois espéré, Monseigneur, de vous faire voir bien clair dans les choses que Madame la comtesse de Maure ne vous pust faire entendre que confusément lorsqu'elle eut l'honneur de vous parler à Luxembourg. Mais, enfin. Monseigneur, Votre Eminence

MADAME DE MAURE. ii7

agréera, s'il liiy plaist, que je luy dise que si mon malheur a pu me faire manquer à ce qui regardoit ma fortune, je n'ay jamais esté capable de manquer en ce qui a regardé mon honneur ; et qu'ainsi Votre Eminence se peut assurer de ma parfaite reconnoissance, si elle veut bien me témoigner, en cette occasion des chevaliers, qu'elle fait quelque cas de moy, et qu'elle n'a pas désagréable que je sois comme je luy ay déjà protesté de vouloir estre, Monseigneur, de Votre Eminence, le très-h., etc. (1). »

Cette épître, si soumise, n'eut pas plus de succès que les menaçantes. Les fêtes de l'entrée de la Reine à Paris se passèrent comme celles du mariage du Roi. La cour prit son assiette et commença à jeter cet éclat éblouissant qui illustra le nom de Louis XIV ; de brevet pour le comte de Maure, pas un mot. Il fallut se résigner à vieillir dans ses anciennes rancunes, sans avoir, par tant de mouvement, de bruit et de paroles, ajouté le moindre lustre à son nom. Madame de Maure reprit alors de nouveau l'amitié qu'elle avait redonnée à la Reine, et M. Cousin remarque que le vieux levain de la Fronde fermenta toujours chez la comtesse. Pour l'honneur de la philosophie, puisque la comtesse était, assure-t-il, philosophe, il a bien fait de dissimuler de quelles aigreurs se composait ce levain, et combien il eût été facile de Fapaiser. M. Cousin admire les libertés de langage que la comtesse prenait en écrivant à ses amies, et il trouve que la hardiesse de ses jugements sur la cour et sur la reine-mère « contrastent fort avec l'admiration intéressée qu'on commençait à faire paraître pour tout ce qui venait du Roi et des Reines (2).» D'après les documents que nous a conservés Conrart et que nous venons d'analyser, on voit de quels éléments était for-

(1) Ms. de Conrart, in-fo, t. XI, p. 1377.

(2) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, 3« série, t. V, p. 494.

nS NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE,

mée celte indépendance, et s'il est à propos de parler de désintéressement au sujet du comte et de la comtesse de Maure.

Le mauvais ménage de leurs affaires les engagea bientôt à solliciter une pension . Après avoir visé au splendide, ils d urent se rabattre à l'utile. Tout en sollicitant, Madame de Maure ne pouvait se retenir de jaser et de critiquer : l'esprit abondait, mais le jugement, où était-il? Elle assurait que ceux qui obtenaient des pensions avaient demandé l'aumône : « Toutes les pensions des Dames ont commencé par • La pauvre femme î toutes les pensions des hommes par : Le pauvre homme ! » Pour elle, elle ne voulait pas « qu'on die : La pauvre femme. » C'était un droit qu'elle prétendait réclamer à cause de c( ses anciens services, du mérite de ses proches et de son zèle d'autrefois (1). » Il paraît que les personnes qu'elle voulait charger de parler à la Reine ne furent pas bien persuadées des titres de la dame, ni de la facilité à les faire valoir; du moins témoigna-t-on peu d'empressement; et Madame de Maure put à son aise être persuadée qu'il y avait moins que jamais de grandeur d'âme chez « la pauvre Reine, sur laquelle il n'y a nulle prise, disait-elle, que par la pitié et pas par la reconnaissance (2). »

Madame de Maure vécut jusqu'en 1663 fort occupée à tout le commerce littéraire, dont le salon de madame de Sablé était le foyer. La correspondance de cette dernière époque de sa vie se trouve dans les portefeuilles de Valant; M. Cousin en a donné de nombreux extraits. Ils témoignent de l'esprit et du style de la comtesse, et nous n'avons pas à nous y arrêter. Nous avons voulu seulement marquer combien était peu fondée l'estime que M. Cousin professe pour le caracière de la comtesse de Maure. En la tirant de l'obscurité des manus-

(1) Lettre à Madame de Sablé. Bibliot. de l'Ec. des Chartes, p. 493.

(2) A la même, Ibid.

crits, où elle était restée jusqu'à ce jour sans grand dommage pour l'histoire littéraire du dix-septième siècle, il importe de la laisser dans son vrai jour. Elle est frondeuse, il est vrai, et comme le cardinal de Retz, comme Madame de Longueville, comme taut d'autres de cette époque, dans une opinion exagérée de son mérite, dans les intrigues, les impatiences et les illusions d'une ambition déraisonnable, elle compromit sa fortune, rendit toutes ses qualités du cœur et de l'esprit stériles pour le bonheur de ceux qui l'entouraient, et perdit enfin sa vie dans une prodigieuse inutilité même pour ce monde ; n'est-ce pas le cas d'appliquer le mot de Duguet ? On demandera si elle sut profiter pour l'autre vie des déboires qu'elle rencontra ici-bas. M. Cousin assure qu'elle mourut avec « la piété douce et modérée dont elle faisait profession (j). » Voilà une modération bien mal placée ; on aimerait d'autres garants. Mademoiselle des Vertus assure à ce propos que « quand on passe sa vie à rien, il est bien ordinaire qu'on ne puisse faire quelque chose de solide à la mort (2). » Et Madame de Longueville, de son côté, écrit qu'elle « demande partout des particularités sur la fin de la comtesse de Maure, je veux dire celles qui regardent les dispositions envers Dieu (3). » Madame de Sablé eût pu donner des renseignements , mais ses lettres , si elles ont existé, sont perdues. Toutefois, on sait qu'au dix-septième siècle, malgré tous les travers d'esprit, d'imagination, d'ambition et de rancune, la vie, dans le fond, restait chrétienne; et à la mort on retrouvait toute sa foi. Malgré les craintes exagérées de Mademoiselle des Vertus et de Madame

(1) Bibliot. del'Ec. des Chartes, p. 5i4.

(2) Bibliot. de l'Ec. des Chartes^ 3e série, t. III, p. 318. Lettres de Mademoiselle des Vertus.

(3) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, 3» série, t. V, p. 615.

de Longueville, fort jansénistes Tune et l'autre et très-avancées dans les doctrines extrêmes de la secte, Madame de Maure, ce nous semble, fit comme tout le monde; et je ne sais sur quoi M. Cousin se fonde pour parler de modération en cette circonstance. Tallemant, qui était protestant et qui n'y regardait pas de très -près, range expressément Madame de Maure parmi les dévotes. Le dernier billet qui reste d'elle est daté des dernières semaines de sa vie. Elle y dit : « Je pensois « me mettre en état de pouvoir aller à quelque église un des c( jours de la semaine sainte ; Dieu a permis que cela ait tourné « à souffrir toute cette semaine-là. Sa sainte volonté soit tou- « jours faite (1)! » Madame de Maure, nous l'avons dit, s'était gardée des excès de ses amies, elle était restée opposée à toutes les doctrines jansénistes. Mais, par une inconséquence que notre siècle partage volontiers, en blâmant la folie des jansénistes, elle suppose qu'ils seront saints. A propos des rigueurs que l'entêtement des religieuses de Port-Royal rendit nécessaires. Madame de Maure écrit à Madame de Sablé : (( Vous savez comme est M. le comte de Maure pour la doc- ((trine, mais pour les personnes, je vous dois dire dans la vérité « que, bien loin de luy avoir veu un moment de joie, il a eu « bien de la compassion, estimant beaucoup leur vertu. . . Cette « pauvre mère Marie-Angélique, ce sera un miracle si elle se « sauve avec tant d'âge et tout le reste ; mais enfin ce sera une « sainte, et voilà bien de quoi ajouter à sa couronne (2). » 11 y a là une folie qui va particulièrement à M. Cousin, et on comprend l'estime qu'il fait de Madame de Maure. Toutefois, par tout ce que nous avons cité et que le biographe avait négligé, on voit combien M. Sainte-Beuve a raison de remarquer les à peu près dont se contente M. Cousin, et combien certains

(1) Avril 1663. Bibliot. de VEc. des Chartes, ibid.

(2) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, p. 506.

M\DAiME DE MAURE. 121

critiques littéraires, tout en se faisant honneur de leur foi catholique, sont bien inspirés de déclarer les travaux littéraires du philosophe éclectique « vivants et complets. »

Pour nous résumer, il nous semble que le jugement à porter sur Madame de Maure n'est pas difficile à tirer de ce que nous avons dit. C'est une femme d'esprit, d'un esprit fin, mordant, sec, pointu, sans spontanéité, sans grâce, sans abandon, sans rien d'aimable, enfin, ni d'attrayant. Elle mettait son mérite à être fière et difficile à contenter, et elle parle ellemême quelque part a d'un goût de chez la comtesse de Maure » (1 ) , comme de quelque chose de rare et qu'on ne satisfait qu'à grands frais. Pour connaître cet esprit, il suffisait des deux lettres sur Mesdames de Bouillon, que nous n'avons pas citées et que le lecteur pourra trouver dans V Histoire de la Fronde de M. de Saint- Aulaire et dans le travail de M. Cousin sur Madame de Maure inséré dans la Bibliothèque de l'École de Chartres. L'esprit une fois connu dans son monument le plus parfait, le caractère de la dame n'a pas à gagner au dépouillement des manuscrits de Conrart, de Valant et de Lenet ; et d'après ce que nous avons cité, on s'explique très-bien pourquoi, avec tout son esprit, Madame de Maure n'a pas eu beaucoup de crédit dans le monde ; on n'a pas besoin de justifier la médiocre sympathie qu'Anne d'Autriche ressentait pour la spirituelle et peu agréable comtesse.

(J) Portrait de Mademoiselle de Vandy. Voir plus loin le Mariage de Louis XIV.

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