Notices littéraires sur le dixseptième siècle
L'hôtel de Rambouillet a été le thème de beaucoup de travaux : la critique s'est exercée sur uu grand nombre de personnages de ce cercle et les documents historiques n'ont pas fait défaut; les révélations et les publications de toutes sortes ont abondé sur ce point important de l'histoire de la littérature et de la société françaises. Le jour désormais semble assez abondant et la lumière paraît faite. Les principaux personnages de l'hôtel de Rambouillet, leur physionomie particulière et leur influence générale sont connus. On ne pourra plus s'y tromper : malgré les ridicules, l'humeur plaisante et badine de plusieurs d'entre eux, on ne confondra pas les beaux esprits et les belles dames qui fréquentaient la ruelle d'Arthénice et les cabinets de Julie avec les filles du bourgeois Gorgibus et leurs amoureux travestis. Arthénice et Julie peu-
vent être des précieuses et s'en faire gloire : ce ne sont pas des ridicules. Ce sont de grandes dames polies, avenantes et honorées; elles ont de l'esprit, de la noblesse et de la vertu. Arthénice, dans sa grâce, a plus de majesté, et elle a le caractère plus élevé; satisfaite de sa grandeur et de la part qu'elle s'est faite ou qui lui est échue dans la vie, elle ne court après aucune distinction. Bonne pour tout le monde, elle choisit ses amis et leur reste toujours fidèle : elle trône et elle triomphe dans toutes les matières de politesse et de goût; elle ne se connaît pas seulement aux œuvres de l'esprit, elle décide de toutes les choses, non pas uniquement de l'élégance, mais du bon ton, de la propreté et de ce qu'on pourrait appeler déjà le confortable. Elle sait distribuer l'intérieur d'une maison ; abandonnant les vastes salles qui, selon l'usage de nos pères, se suivaient les unes les autres sans autre diversité que celle des tentures, elle réduit cette immensité à des proportions plus modestes, et qui nous paraissent encore bien grandes et bien imposantes ; elle multiplie les cabinets et ce que, de nos jours, les architectes appellent des dégagements pour toutes les exigences de la vie ; elle invente les alcôves ; et les résultats de ses innovations sont si bien appréciés que la Reine, bâtissant le Luxembourg, envoie les architectes consulter madame de Rambouillet et visiter son hôtel. Celle-ci dédaignait la cohue des fêtes du Louvre et la grossièreté qui s'y étalait encore, urieuse de toutes les délicatesses, elle se contentait de vivre estimée et glorifiée par ses amis, appliquée à les récréer et cherchant surtout à leur plaire; elle a été le lien et comme la muse principale de la brillante société des premières années du dix-septième siècle. Naturellement affectueuse, elle manifestait même, dans les commerces d'agrément et de bel esprit, la générosité et la cordialité de son âme. Ses amis l'admiraient et surtout l'aimaient; longtemps après sa mort les esprits les
plus graves conservaient d'elle le plus tendre souvenir. Quand H parle de madame de Rambouillet, l'émotion d'une amitié sincère et respectueuse semble vibrer au milieu de la pompe savante des phrases que Flécbier répand sur la tombe de madame de Montausier.
Sans ajouter foi à tous les reproches qui ont été adressés à cette dernière, sans croire surtout à l'injure qu'on a voulu lui faire de la ranger du parti des maîtresses et des poètes à la cour de Louis XIV, il reste évident que cette Julie si célèbre et si fêtée n'atteint pas à la solidité et à la dignité du mérite de sa mère. Madame de Montausier est la belle et même l'admi-
rable Julie : Arlhénice reste la grande et l'incomparable. Peut-être aujourd'hui, dans l'éclat qui l'environne, dans la sympathie qui se tourne vers elle, peut-être cette grandeur d'Arthénice échappe-t-elle un peu ; et dh croit à l'élégance et à l'agrément plutôt qu'à la noblesse et à la dignité de la société qu'elle régit.
Dans ce royaume, où elle fait couronner Julie, mais dont, sans y prétendre, elle garde de fait la souveraineté, on est trop porté à ne voir que du badinage et de l'esprit. 11 y a un côté sérieux qu'on a peut-être un peu oublié.
La préoccupation de l'hôtel de Rambouillet ne se portait pas seulement sur le langage, le bon ton et tout ce qui tient à la politesse et à la grâce des relations des hommes entre eux. La morale, la philosophie, la religion et les devoirs qu'elles imposent n'étaient pas non plus méconnus. Outre Fléchier et Bossuet, dont la présence indique la dignité de la maison et la sévérité des matières qu'on y pouvait traiter, d'autres ecclésiastiques moins jeunes fréquentaient les cercles de l'hôtel de Rambouillet. Il ne faut pas que les titres qu'on lui donne et qu'il accepte volontiers de Nain de Julie et de Mage de Sidon, non plus que son long et habituel commerce avec ma-
4 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIf SIÈCLE.
demoiselle de Scudéri, fassent méconnaître le mérite de l'évêque de Grasse et de Vence. Au milieu des délicatesses de l'esprit dont il aimait et recherchait les grâces, à travers l'enjouement d'une gaieté expansive, dont les Mémoires du temps nous ont conservé quelques traits, Godeau a toutes les solidités qui conviennent à un prélat. Les badinages, presque tous d'ailleurs encore manuscrits, de sa muse épistolaire n'ôtent rien à la dignité de sa plume ; tout ce qu'il a imprimé témoigne de son zèle pour l'édification des âmes, de sa connaissance et de son étude des saintes lettres. Toutefois, ce n'est pas de Godeau que je veux parler, et ce n'est pas lui que je choisirais comme le représentant principal de l'élévation des lettres dans ces premiers temps du dix-septième siècle.
Il est un autre auteur d'un mérite plus éminent, d'une noblesse et d'une fermeté de style et de pensée incontestables, et qui n'a pas devant la postérité de titre ni de caractère différents de ceux d'écrivain; il tient à son époque par un souci continuel de la bonne diction, par une vive et juste intelligence des élégances du langage ; il s'en sépare par la maturité du style, où l'on démêle tout à la fois un précurseur et quelquefois comme un émule de la Bruyère et de Bossuet. L'élévation et la hardiesse de ses pensées et de ses raisonnements, surtout sa soumission constante à l'Église, son humble et fidèle attachement à toutes les pratiques qu'elle ordonne et à toutes les vérités qu'elle enseigne, donnent bien le droit de citer le nom de Balzac à côté de celui de l'évêque de Meaux. Quels que soient ses mérites cependant, Balzac compte aujourd'hui parmi les écrivains dont on sait tout juste le nom ; les Cours de littérature le signalent comme un auteur affecté : on ne le lit guère, on sait à peine le titre et la matière de ses ouvrages. La plupart même de ceux qui se piquent de littérature ignorent de quelle ferveur chrétienne et de quelle
simplicité de foi Balzac a toujours témoigné dans sa vie et dans ses écrits, et quoiqu'un bel éloge de monseigneur l'évèque d'Angoulême ait éveillé l'attention sur la charité et la vertu de ce grand écrivain, plus d'un littérateur se demanderait peut-être quelle corrélation d'études a pu amener le traducteur de saint Augustin (1) à s'occuper d'une édition des œuvres du rival de Voiture.
Jean-Louis de Guers, sieur de Balzac, était un gentilhomme d'Angoumois, qui fut attaché au duc d'Épernon et au cardinal de la Valette, son fils, remarqué du cardinal de Richelieu et serviteur de la reine Marie de Médicis; il avait eu, dit-on, l'ambition d'obtenir quelques bénéGces et même un évêché. Mais cette ambition ne lui dura guère, et en 1639, à propos de démarches qu'on lui proposait dans cette vue, il écrivait :
« Vostre amy est résolu de ne pas mesme se servir des plus fa- « ciles moyens. 11 connoist trop son indignité pour estre capable « de la haute pensée que vous luy voulez mettre dans l'esprit, « et il a leu avec trop d'attention les livres que saint Chryso- « stôme a escrit du Sacerdoce pour ne pas appréhender un « fardeau qui est redoutable aux forces des anges ; il n'oserait «dire aux espaules, comme saint Bernard... Laissons courir « les autres et demeurons en repos. N'employons pas l'Évan- « gile ny saint Paul à solliciter nostre fortune; ils méritent un « plus digne employ. Au lieu de servir Dieu, ne nous servons a point de luy. 11 vaut mieux estre catéchumène toute sa vie et <t mourir à la porte de l'église que d'entrer dans le sanc- « tuaire par la bresche qu'y fait l'ambition. Que je me trouve « bien du village et de la retraite ! Que j'ay pitié de l'inquiétude « et de la fièvre des prétendants î . . . »
(1) M. L. Morcau a donné, en deux volumes in-12, une édition des œuvres choisies de BaUac. Une grande pureté de texte, un choix intelligent et des notes intéressantes recommandent ce travail.
Ayant ainsi abjuré ces espérances, si jamais il les partagea, Balzac s'était, en effet, de bonne heure retiré en Angoumois, dans sa terre de Balzac. Là, dans un commerce épistolaire assez étendu, dans l'intimité de quelques amis et l'importunilé de beaucoup de visiteurs, il s'appliqua aux lettres, qu'il cultivait déjà avec un éclatant succès. Quand il n'était encore que secrétaire du ducd'Épernon, il avait été remarqué par Richelieu, et son style avait chatouillé l'esprit du futur tout-puissant ministre. Celui-ci s'était proposé de faire du bien à ce jeune rédacteur des dépêches de V entreprise (TAmadis. Mais le cardinal de Richelieu ne s'était point souvenu plus tard des projets exprimés dans cette circonstance par l'évêque de Luçon. Balzac, il est vrai, se vantait de n'avoir pas fatigué le ministre de ses importunités. C'était, assure-t-il, la volonté paternelle qui l'avait quelque temps contraint d'avoir de l'ambition ; mais quand a le bonhomme s'est guéry de la Cour « sur ses vieux jours, son fils fit bien voir qu'il n'en f ust ja- « mais malade. Confiné en une des extrémités de la terre, <* éloigné de huict grandes journées du monde poly, » il ne cessait pas d'être un des oracles de l'hôtel Rambouillet. C'est à la Marquise elle-même qu'il adressait ses discours sur le Romain et la conversation des Romains, sur Mècenas et sur la gloire.
L'antiquité était une des grandes préoccupations de Balzac. Il avait pour elle une profonde vénération ; il l'appelait la sainte antiquités Les grandes largesses de Dieu ont été faites «au commencement, disait-il, et encore que son bras ne soit « plus court qu'il estoit, ses mains sont moins ou vertes qu'elles « estoient. » Outre le droit d'ain sse, il trouvait que l'antiquité avait eu sur les temps modernes d'autres avantages qui ne se sont point trouvés dans sa succession : « Elle a eu des « vertus dont notre siècle n'est point capable. Ce n'est pas à
« nous à faire les Camilles ny les Calons. » C'est sur ce Ion enthousiaste que Balzac parle toujours de l'ancienne Rome. Mais n'oublions pas qu'il parlait à la Marquise de Rambouillet, de race romaine elle-même, de la maison des Savelli. Balzac considérait la fin du bon temps à l'époque du règne d'Auguste, comme sa fleur dans celle de Scipion. Autant que les vertus, il célèbre l'urbanité romaine; tout son désir est d'en retracer quelque image et de conformer sa politesse sur celle que son imagination lui faisait voir à travers les documents de Tbistoire. Ne nous étonnons pas de cet idéal qu'on se composait alors des héros de Rome : c'est le temps d1 Horace et de Cinna. L'enthousiasme de Balzac pour l'antiquité ne l'empêchait pas de bien apprécier les œuvres contemporaines. 11 écrivait à Corneille, qui lui avait adressé en Angoumois la tragédie de Cinna :
« Vous nous faites voir Rome... vous ne l'avez point brisée
« en la remuant C'est une Rome de Tite-Live, aussi pom-
« peuse qu'elle étoit au temps des premiers Césars. Vous avez « mesme trouvé ce qu'elle avoit perdu dans les ruines de la a république, cette noble et magnanime fierté ; il se voit bien « quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locu- « tions, mais vous êtes le vray et le fidèle interprète de son « esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous estes « souvent son pédagogue et l'avertissez de la bienséance quand « elle ne s'en souvient pas. Vous estes le réformateur du vieux « temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appuy. Aux en- « droits où Rome est de brique, vous larebastissez de marbre ; a quand vous trouvez du vuide, vous le remplissez d'un chefce d'œuvre ; et je prends garde que ce que vous prestez à l'his- « toire est toujours meilleur que ce que vous empruntez « d'elle. La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui « sont vos deux véritables enfantements et les deux pures
« créatures de votre esprit, ne sont-elles pas aussi les princi- « paux ornements de vos deux poèmes ? Et qu'est-ce que la «saine antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le « sexe foible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes « que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre « façon ? Je ne m'ennuye point depuis quinze jours de consi- <c dérer celle que j'ai receue la dernière. Je l'ay fait admirer a à tous les habiles de nostre province : nos orateurs et nos « poètes en disent merveilles ; mais un docteur de mes voi- « sins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes « d'une estrange sorte ; et il n'y a point de mal que vous « sçachiez jusques où vous avez porté son esprit. 11 se con- « tentoit le premier jour de dire que vostre Emilie esloit la « rivale de Caton et de Brutus dans la passion de liberté. A « cette heure, il va bien plus loin. Tantost il la nomme la « possédée du démon de la République, et quelquefois la <c belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable furie. Voilà d'es- « tranges paroles sur vostre Romaine, mais elles ne sont pas a sans fondement »
Nous nous sommes laissé aller à cette longue citation : n'y a-t-il pas plaisir à entendre cette chaude admiration, et à saisir dans un esprit d'élite cette vive impression du chefd'œuvre de Corneille dans sa nouveauté ? Ne désirerait-on pas avoir du mêmestyle une appréciation desautres chefs-d œuvre de l'auteur de Polyeucte? Du moins, on le voit, les admirations de Balzac pour l'antiquité ne lui étaient point le goût des grâces nouvelles. 11 avait de la poésie l'opinion la plus haute, et que malheureusement les mœurs des poètes rendent tout aussi chimérique que l'idéal qu'il se faisait du Romain.
« Ne permettez rien à vostre esprit qui blesse vostre ré- «putation, écrivait-il à un poète. La poésie, que Dieu a « choisie quelquefois pour rendre les oracles et pour expli-
«qnerses secrets aux hommes, veutestre employée à tout «le moins à un usage qui soit honneste, et ce n'est pas moins « pécher de s'en servir à des choses sales que de desbaucher «une religieuse. »
Il n eut pas toujours une opinion aussi relevée, et plus tard, tout en maintenant arec juste raison qu'il ne fallait pas faire mauvais usage de la poésie, au Heu de la regarder comme une sorte de voix divine, il se contentait de la considérer comme un délassement de l'esprit, un plaisir honnête et susceptible de grandes beautés. 11 savait d'ailleurs que cette poésie, dont il aimait à disserter, ne s'apprend pas par l'étude ni par la réflexion, a Les règles, disait-il, s'apprennent par le temps ; « il n'y a que cette force secrète dont les paroles sont animées « qui vienne du Ciel, d'où viennent avec elle la grandeur et la « majesté. L'inspiration, ajoutait-il une autre fois, n'est pas « en la puissance de 1 inspiré, et les Muses viennent quand il « leur plaît et non pas quand on les appelle. » Mais ce don du ciel et ce bon plaisir des Muses ont encore besoin du travail et de l'aide des hommes. Le poète n'est pas prophète, le don divin ne le transporte pas hors de lui-môme : il n'a que des instruments infirmes à son service, et son application doit être de les perfectionner et d'augmenter son habileté à en faire usage.
« Je sçay que les grandes choses ont besoin de l'aide des « paroles, et qu'après avoir esté bien conçues, elles doivent « estre heureusement exprimées. Il me fasche seulement que « de la moindre partie de la rhétorique des anciens, on veuille « faire toute la nostre, et que pour contenter les petits esprits, « il faille que nos ouvrages ressemblent à ces victimes à qui « on ostoit le cœur et on laissoit seulement la langue. »
Ainsi, bien qu'il donnât, comme il le dit, tout son soin à l'élocution, bien que dans sa correspondance et ses entretiens
11 pesât souvent les mots, en discutât le mérite et la valeur, et décidât de l'accueil qu'on devait leur faire, on voit ce qu'il pensait des choses : à diverses reprises il prend contre les grammairiens le parti des poètes. Hais au-dessus de la grammaire et de la poésie, il tient surtout à la foi révélée. Toute son admiration pour l'antiquité, la haute opinion où il tenait l'excellence de sa poésie et de ses vertus, ne l'empêchèrent pas de reconnaître la supériorité que le christianisme a donnée aux peuples modernes ; il la proclame à chaque instant et ne s'aperçoit pas de la contradiction que son âme chrétienne impose à son bel-esprit.
a Jésus-Christ, dit-il, est venu arrêter les pensées vagues (( de l'esprit humain et fixer ses raisonnements en l'air. Après « plusieurs siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire « prendre terre à la philosophie et donner des ancres et des « ports à une mer qui n'avait ni fond ni rive. Par son moyen, a nous sçavonsce qu'Aristote, ce que le maistre d'Aristote, « ce que les disciples d' Aristote ont ignoré. Ils avoient les « yeux bons, mais ils cheminoient de nuit, et la subtilité de « leur veue n'estoit point comparable à la pureté de nostre « lumière. Assidus, mais malheureux courtisans de la nature, « ils ont vieilli dans la basse-cour ; mais nous, favoris de Dieu, « quoique indignes favoris, dès le premier jour, nous avons « esté receus dans le cabinet. »
Il est inutile de démontrer combien les vertus qui découlent de cette connaissance familière de Dieu, que Jésus-Christ a apportée aux hommes, sont supérieures aux vertus des Camilles et des Catons. Balzac le sait. 11 proclame que les principes de la morale ont été changés par les maximes de l'Evangile, et il a dans la Relation à Ménandre des pages admirables sur l'excellence de la vie religieuse.
« Je n'ignore pas, dit-il dans son noble langage, que c'est
« dans les monastères que se conservent les restes de l'an- « cienne sévérité des chrétiens el qu'on voit l'image de la « primitive Église. Comme la chaleur qui estoit répandue a de tous côtés se resserre durant la rigueur de l'hiver dans <* les grottes et dans les cavernes, c'est en ces lieux retirés a qu'est renfermée cette première ferveur qui se communia quoit universellement lorsque le sang de Jésus-Christ estoit « encore tout chaud et ses actions présentes à la mémoire « des hommes. »
Suit un éloquent tableau de la beauté, de la grandeur et
de 1 importance de la vie religieuse. Balzac aimait l'Eglise ardemment et avec un grand respect, a Ne touchons pas au « corps de l'Église, non pas mesme à ses habillements, non « pas mesme au bord et aux franges de sa robbe. Que tout « ce qui lui appartient, tout ce qui est à elle nous soit en « vénération, jusqu'aux moindres de ses coustumes, jus* « qu'à ses plus légères cérémonies. » Lui qui aimait tant la belle antiquité, ne pouvait souflrir qu'on témoignât du dégoût pour le latin de l'Eglise.
« Je demeure d'accord, disait-il, que si Cicéron revenoit « au monde et qu'il entrât dans une de nos églises, il auroit « bien de la peine à entendre ce qu'on y récite et ce qu'on y « chante. Il seroit surpris d'une étrange sorte des mesures de <c nos vers, de nos rimes en prose, de nostre Alléluia, denos- « trc Amen, de nostre Eosanna in excelsis. Peu s'en faudroit « que le latin de la messe ne lui fust une langue inconnue et a qu'il n'eust besoin de guide et de truchement dans un pays a où il a régné par la puissance de la parole. Mais néanmoins, « ayant toujours esté entièrement raisonnable, je m'asseure « que nous le rendrions capable de nos raisons, et qu'après « nous avoir ouïs, il ne s etonneroit pas si fort de ce petit « changement. »
12 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
L'entraînement, cependant, vers la belle latinité était déjà excessif. Balzac cite à diverses reprises un archevêque du siècle précédent qui n'osait lire le Bréviaire, de peur « de « gaster son beau latin par la contagion du mauvais et de « prendre quelque teinture d'impureté qui corrompît sa locu- « tion. d Au temps de la génération qui suivit Balzac, l'abbé de Rancé et même Bourdaloue trouvaient les hymnes du Bréviaire romain insoutenables, à cause de leur latinité défectueuse. Balzac n'avait pas de pareilles inquiétudes. « On fait <c son devoir à l'autel et on suit sa fantaisie dans le cabinet, « disait- il; quand on prie et quand on sacrifie, l'éloquence ne « vient pas troubler la dévotion. » D'ailleurs, son amour pour l'antiquité ne l'empêchait pas de goûter les beautés de la langue de l'Eglise. 11 ne l'appelle mauvais latin que pour s'accommoder à la mode de son contradicteur, il la regarde vraiment comme une langue nouvelle, et non pas comme une corruption de la langue antique. 11 avait en vénération tout ce qui touchait à l'Eglise. « L'ombre mesme des lieux saincts, « dit-il, touche mon esprit de quelque sentiment de piété, « et j'adore jusqu'aux points et jusqu'aux syllabes de l'Ecrite ture. » 11 aime les écrivains qui ont cru avoir droit de s'approprier les paroles de l'Écriture sainte.
« Vous diriez qu'ils ont eu dessein de faire une langue « particulière de ses termes et de ses locutions... Ils sèment, « comme ils disent, leurs escrits des fleurs qu'ils cueillent a dans les jardins de l'Epouse. De ces belles fleurs on voit « mille bouquels et mille couronnes, dont l'antiquité eccié- « siastique et nos bons prédécesseurs ont composé de longs « discours, où souvent ils n'ont rien apporté du leur que la « façon de les attacher ensemble. »
Pour lui, il ne recherche l'éloquence qu'afin « d'user des « choses dont les païens abusent. » 11 n'ignore pas que les
ep chrétiens indignes de ce nom peuvent encore profaner les dons h de Dieu, mais « il n'y a rien à craindre, » dit-il en répondant à à un scrupule de l'évêque de Grasse, « il n'y a rien à craindre le « de l'éloquence quand elle est au service de la piété. » Cette ! parole a servi d'épigraphe à une des dernières éditions des t Œuvres de Balzac : elle résume bien le mérite et le caraci 1ère d'un écrivain qui se vantait, en matière de religion, de ne pas vouloir être « plus savant ni plus sage que sa mère. »
Dès ses débuts, Balzac manifesta celle- fermeté et cette simplicité de foi. Dans ses premières lettres, publiées en 1624, il disait de l'homme :
« Ce n'est qu'un peu d'eau et de terre meslées ensemble, « que nous conservons par toutes les maximes de la prudence « et toutes les règles delà médecine. Songeons, je vous prie, « à la meilleure partie de nous-mesmes, et travaillons à « l'advenir à nous guérir du vice aussi bien que de la fièvre. « C'est cette image de Dieu que nous avons effacée de nos « propres mains qu'il nous faut refaire et nostre première « innocence que nous luy devons demander et non pas nostre « première santé. i>
Balzac n'avait pas trente ans quand il s'exprimait de la sorte. Son renom était déjà considérable : on sait ce qu'avait : pressenti de lui le cardinal de Richelieu. Si des raisons particulières engagèrent le ministre à ne lui faire aucune faveur, il le style de l'écrivain ne laissait pas toujours de chatouiller son esprit. C'était le temps où notre auteur, par la volonté de son père, était encore agité de quelque ambition ; il était la 9 joie, la fleur et le régulateur des cercles littéraires. S'il ne \ publiait pas encore ses Discours à la Marquise de R.imbouilkt, on peut croire qu'il était déjà appliqué à les composer. » Èn attendant des œuvres plus sérieuses et plus soutenues, ses r taures étaient admirées, répandues et commentées avec
14 NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVIIe SIECLE.
avidité dans toutes les ruelles. La publication du premier volume de ces petites compositions surexcita l'enthousiasme. Balzac, disent ses biographes, fut déclaré, non pas le plus éloquent, mais le seul éloquent de son siècle. Les Lettres justifieront tout cet enthousiasme, si on veut tenir compte de leur date (1624). Quand on parle de lettres en France, il est vrai, on éveille tout aussitôt une idée ravissante de grâce, de raison, de larmes et de sourire, de vivacité et de solidité, dont l'ensemble compose une de ces rares perfections qui sont au delà de l'imaginable. Les lettres de Balzac pâliront toujours à côté de celles de la chère et dé bétonnante Marquise ; il supporterait mieux le parallèle avec madame de Maintenon. Toutefois, il est loin de la limpidité, de la netteté, de l'aménité de cette femme qu'on appelait la Raison, la raison couverte d'agréments sans doute, mais d'agréments si sobres et si justes, qu'on ne saurait les séparer de la raison elle-même. Les Lettres de Balzac ne sont pas d'ailleurs, comme celles de ces deux femmesillustres, le facile épanchement d'un beau naturel ayant à son service un instrument sûr et exquis. 11 y a de la contention et de l'effort dans les Lettres de Balzac. Elles ne saisissent pas en se jouant la grâce et l'éloquence. Elles y visent et y tendent, et on reconnaît un esprit bandé pour les atteindre. Est-ce la faute de l'écrivain ? N'est-ce pas la faute de la langue? A cette date, où paraissent les Lettrés, la langue française ne manque pas déjà de certaines illustrations; elle a de la grâce et de l'éloquence ; mais c'est une grâce et une éloquence de bonne fortune, pour ainsi dire, qui est le fait unique de quelques hommes privilégiés. Ils ont tout créé, et n'ont rien laissé cependant après eux. H n'y a pas un fonds solide et reconnu de langage où puisse s'étaler, se jouer dans toute la liberté de ses allures, la grâce d'un génie particulier. C'est le travail de ces premières années du dix-septième
BALZAC. 1b
siècle, de reconnaître et de créer ce fonds solide. Balzac s'y applique comme tous les hommes de son temps ; mais mieux qu'aucun d'entre eux il joint l'exemple au précepte. Ses outrages n'ont point vieilli. On n'y trouve peut-être pas la spontanéité que la frivolité de notre goût du jour apprécie un peu trop exclusivement ; mais ils témoignent d'une telle rectitude et d'une telle élévation de pensées, qu'on s'étonne qu'ils ne soient pas devenus populaires ; ils sont empreints d'une certaine noblesse sereine qui, dans sa gravité, n exclut ni la grâce ni l'esprit.
Comme il aime les belles parties de la littérature, il goûte les beautés de la nature. 11 était épris des rives de la Charente, « où il restoit encore alors quelques grains de cet or dont « les premiers siècles ont esté faits. » H y vécut à peu près constamment après avoir dit adieu à Paris et à la Cour. Il décrit cette belle eau qui aime tellement cette belie terre, qu'elle se divise en mille branches et fait une infinité d'îles et de détours, afin de s'y amuser davantage ; il dépeint ce petit rond tout couronné de montagnes où il a abrité sa vie ; cette maison dont le dessin n'a pas été conduit selon les règles de l'architecture, et dont la matière n'est pas aussi précieuse que le marbre et le porphyre ; cette vallée qui est la plus secrète partie de son désert « et qui jusques icy n'avoit esté connue de personne. »
« C'est un pays à souhaiter et à peindre que j'ai choisi pour « vaquer à mes plus chères occupations et passer les plus « douces heures de ma vie. L'eau et les arbres ne le laissent « jamais manquer de frais et de verd. Les cygnes qui couci vraient autrefois toute la rivière se sont retirés en ce lieu de « seureté et vivent dans un canal qui fait rêver les plus grands « parleurs aussitôt qu'ils s'en approchent, et au bord duquel « je suis toujours heureux, soit que je sois joyeux, soit que je
It> NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XV1I« SIÈCLE.
« sois triste. Pour peu que je m'y arrête, il me semble que * « je retourne à ma première innocence. . . »
On voit ce mode de peinture : ce n'est pas le jeu et l'abondance de madame de Sévigné, ce n'est pas le trait fin et ferme de madame de Maintenon, c'est une peinture arrangée, composée comme un paysage du Poussin, si l'on veut, mais c'est bien peint, et la grâce et la noblesse ne manquent pas.
A la différence des deux femmes illustres que nous avons nommées, Balzac, d'ailleurs, n'a pas écrit que des Lettres. Ses
autres titres à la gloire littéraire sont certainement de plus grande importance. Avant de s'être retiré à Balzac, il avait publié son livre Du prince. C'est, dit M. L. Moreau, un livre d une mâle éloquence, où les vérités de l'ordre le plus élevé se produisent sous une forme, toujours brillante et souvent originale. Le sujet était le panégyrique de Louis XIII. Soit que le héros fût insuffisant pour cet éloge et que ses vertus ne fussent pas caractéristiques de la souveraineté, soit que le talent de l'écrivain ne se prêtât pas à ce genre d'ouvrage, ce livre, bien écrit et composé avec art, eut peu de succès; malgré des pages brillantes et solides, malgré d'importantes vérités mises en relief avec éloquence, il est encore aujourd'hui sans attraits et ne se lit qu'avec effort. L'immense talent qui n'a pas suffi à faire vivre un panégyrique eût défrayé, et par surcroît, l'immortalité d'un pamphlet, dit avec beaucoup déraison M. L. Moreau.
Balzac composa en outre, sous le titre d'Aristippe, une suite de discours où il veut montrer l'idéal de l'homme d'Etat. Le Prince était pour prouver que le type du monarque chrétienne pouvait guère se distinguer d'un portrait fidèle de Louis XIII. Aristippe, au contraire, n'allait pas à flatter les ministres du temps. Aristippe semblerait avoir été l'œuvre de prédilection de Balzac : « C'est mon bien-aimé, écrit-il, il est
« les délices de mes yeux et la consolation de ma vieillesse. « Je l'ai fait et refait une douzaine de fois; j'ai employé à le « faire toute ma science, toute mon expérience, tout mon « esprit, tout celui des autres... Mais, ajoute-t-il, d'ordinaire a les actions fortuites réussissent mieux que les préparées. »
On dirait volontiers que Balzac a eu raison en ce dernier point : on sait qu'il ne faut pas juger du mérite d'un livre par le degré de tendresse que lui porte l'auteur. Aristippe et le Prince sont ce qu'on pourrait appeler les ouvrages politiques de Balzac ; et ils ne paraissent pas de nature à débarrasser son nom de la demi-obscurité qui l'enveloppe aujourd'hui. Sans nous étendre sur d'autres et divers écrits, nous avons hâte d'arriver à celui qu'on doit regarder comme un des plus beaux monuments de la langue française, et qui, en dépit d'une indifférence passagère, assure à jamais l'immortalité du nom de Balzac : nous voulons parler du Socrate chrétien.
Dans ce livre, conçu au fond d'une province, sur cette terre heureuse, en présence de ces belles eaux, que la plume de l'écrivain fait voir et aimer, Balzac a trouvé la forme particulière qui convenait à son esprit, et il l'a employée en maître. Son cœur, son imagination, tous les désirs de son âme ont passé dans le Socrate chrétien. Il a pris la forme du dialogue qui a si bien inspiré Joseph de Maislre, dont les Soirées de Saint-Pétersbourg pourraient offrir ici l'occasion de plus d'un rapprochement intéressant. Dans l'ouvrage de Balzac un personnage garde surtout la parole : c'est celui qui est désigné sous le nom de Socrate, il représente la raison et l'expérience de Balzac. Un petit tableau net et rapide sert de mise en scène à chacun des entretiens, qui traitent de diverses matières de philosophie, de morale et de religion. En lisant les pages éloquentes, si bien inspirées, si sages et si parfaitement belles
du Socrate chrétien, on se demande comment elles ne sont pas classiques. On se souvient qu'il y a peu d'années encore l'Université avait condamné la jeunesse de France à étudier les Provinciales. Ce triste et violent pamphlet, si peu ingénieux dans sa contexture dramatique et beaucoup trop ingénieux dans ses prétendues citations, est, au gré des philosophes éclectiques, le fruit le plus ancien qu'ait produit la prose française dans sa naissante maturité. Le Socrate chrétien a cependant été publié plusieurs années avant les Provinciales. Comme invention littéraire, comme pureté de la langue et vigueur du style, comme élévation d'éloquence, l'œuvre de Balzac ne cède rien à celle de Pascal; nous n'avons pas besoin de parler de la morale et de la doctrine, ni de la beauté et de l'importance de l'enseignement.
Les discours qui composent le Socrate chrétien sont assez courts. Balzac n'était pas pour les longs ouvrages. « Il aimoit « mieux, disait-il, une petite pièce de terre où il n'y eût que «c de belles fleurs, des simples exquis et des plantes rares, « que de grandes campagnes de bled noir, que des pays en- « tiers où il ne se recueillist que de l'avcne et du gland... il a ne se servoit pas indifféremment de toutes les bonnes choses, « mais entre les bonnes, il choisissoit les meilleures ; celles- « ci, estant en très-petit nombre, il estoit bien difûcile de « composer de gros livres. »
Pour bien apprécier, sinon le mérite, du moins le caractère de cet écrivain, il faut, outre le Socrate, lire les Entretiens. C'est un ouvrage posthume où, prenant encore cette forme du dialogue qui allait à son esprit, Balzac répond à des questions sur diverses matières. Il se met en scène sous le nom d'Ermite de la Charente, de votre voisin, ou de votre ami% et quelquefois directement. Les Entretiens n'ont pas la même unité de sujets ni la même élévation que le Socrate. Ils en-
trent davantage dans les petites discussions littéraires du temps et dans les divers accidents de la vie. A ce titre, ils présentent plus de variété et auraient peut-être, aux yeux de beaucoup de lecteurs de notre temps, plus de charme et d'attrait. Après avoir lu ces deux ouvrages, il ne sera peut-être pas difficile de soupçonner les causes de cette sorte de discrédit où est resté Fauteur. Assurément, il y a quelques années, le Journal des Débats eût reproché à Balzac d'être néo-catholique.
Nous n'avons pas besoin de dire qu'il veut une religion positive et extérieure, et il met quelque intolérance a en marquer la nécessité : « La bonne conscience, c'est la bonne religion. « Sénèque l'a dit et les chrétiens mesme l'ont loué de 1 avoir « dit. 11 semble, en effet, que ce soit une sentence pleine de « vertu et de piété. C'est-à-dire, néanmoins, à qui l'entend bien, « qu'il ne faut point se soucier des cérémonies, que de la mo- « raie on peut faire la religion, qu'il suffit d'estre bon, d'eslre « chrétien, d'estre dévot dans le cœur. Dieu pourtant en déa sire davantage et ne se contente pas de la seule religion de « l'esprit : il veut que nous lu y rendions une reconnaissance « publique de ses grâces et de ses bienfaits. Que rendrais -je, « dit le prophète, à l'Eternel? Il se répond à lu y- même : Je a prendra y la coupe des délivrances et j'invoquerai le nom de « l'Éternel. Mais afin qu'on ne croye pas qu'il se veuille arres- « ter là et que ce soit assez d'adorer Dieu en secret et à l'es- « cart, en esprit et dans le cœur, il ajoute : Je rendrai mes « vœux à l'Éternel en présence de tout son peuple, d'où il est a aisé de tirer une conséquence qui ruine la sentence de a Sénèque. »
Avec cette croyance à l'obligation d'une religion positive et extérieure, Balzac, on le comprend, n'était nullement un homme de progrès; et sur la liberté et le respect des opinions politiques et religieuses, il avait des principes qui ne seraient
20 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
pas approuvés de tous les catholiques d'aujourd'hui. À l'en croire, a nous ne sommes pas venus au monde pour faire des « lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et « nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur « terre et de leur soleil, » et « l'autorité souveraine et la « tranquillité publique sont deui choses si délicates, qu'elles « ne peuvent être touchées sans danger, ni conservées avec « trop de soin. » Il assurait encore que a la liberté que le roy « donne à ses sujets de n'être pas de son opinion ne doit pas « s'étendre jusqu'à offenser la même opinion. » A tout cela il joignait un certain mépris de la raison et de ses œuvres qui le faisait s'écrier : « 0 mon Dieu ! que le silence du sanctuaire a est bien meilleur que le babil des académies, et qu'il vaut « mieux marcher dans la simplicité de vos voies que de s'é- « garer dans les labyrinthes d'Aristote! »
Toutes ces opinions l'amenaient dans la pratique à conclure à une énergique négation du droit des hérétiques et des philosophes. 11 trouvait donc fort singuliers, sinon coupables, les ménagements que la politique dès lors engageait à garder visà-vis des huguenots. En 1621, dans une lettre au cardinal de la Valette,il s'explique sur les droits de ces derniers en France ; il croyait d'un sage gouvernement de les réduire « au nombre « des choses passées, ou pour le moins de les contraindre à « porter un chapeau jaune et à aller une fois la semaine au « sermon, aussi bien que les juifs de Rome; » et examinant les principes de tolérance et les résultats qu'ils pourraient avoir : « Leroy, disait-il à ce sujet, ne sauroit faire changer de naît ture à l'hérésie et quoyqu'il la flatte, elle sera toujours « ennemie de son autorité et rebelle à ses commandements. » U déplorait avec tristesse le peu de courage qu'on déployait à tirer la France de la position désastreuse que lui avait faite l'hérésie : a Un peu de résistance est venue à bout de toutes
c dos forces, et à cause que la victoire n'a pas arrivé au point « que nous la
« de la grâce de Dieu et nous avons désespéré de la fortune « de son Eglise. »
Dans le Socrate, Balzac en vient à traiter d'un des martyrs delà libre-pensée, Lucilio Vannini, dont la philosophie contemporaine a cherché à redorer la gloire. Balzac avait été témoin de F horrible tragédie, comme il l'appelle. Ce qui lui paraît horrible, ce n'est pas tant la mort que l'endurcissement du coupable : « U conserva, dit-iJ, ses abominables « opinions jusque dans la mort et dans les supplices. N'ayant « plus de langue sur l'échafaud (car elle lui fut coupée dès la « prison), il faisoit des signes d'impiété. Son obstination et sa « dureté ne purent être vaincues, ni par la sévérité des juges, « ni par la doctrine des théologiens, ni par la présence du feu, « ni par le voisinage de l'enfer. Cet homme, visiblement ré- « prouvé, a noirci son siècle par sa naissance, a souillé par sa « mort notre pays et le sien. »
Ainsi, au sentiment de Balzac, c'est Vannini qui a souillé notre pays, et non pas les juges qui ont prononcé la sentence du blasphémateur. Cette intelligence des devoirs terribles que peut imposer l'exercice de la souveraine puissance, n'empêchait pas Balzac de mettre beaucoup de douceur et de charité dans ses relations personnelles avec les huguenots; il n'en entretenait d'aucune sorte avec ceux qui pouvaient partager les opinions de Vannini ; contrairement à plusieurs de ses contemporains, il croyait même qu'il n'y avait là qu'un homme, et que cet homme n'avait ni race ni secte. Les devoirs de l'autorité souveraine sont différents de ceux des citoyens ; elle a surtout à prendre soin d'un intérêt général dont les simples particuliers n'ont pas mission. Balzac, qui, investi de l'autorité publique, aurait voulu réduire les
huguenots à porter un bonnet jaune et les contraindre à aller au sermon, recommande beaucoup de ménagement à ceux qui veulent gagner des âmes. Il entretenait commerce avec Conrart, qui était protestant, et un jour, parlant des moines, il se laissa aller, comme si son interrogateur eût été catholique, à écrire nos religieux. 11 ouvrit aussitôt cette parenthèse : « (Je vous parle comme si vous estiez des nostres et je ne veux « point effacer ce qui est escrit, de peur que la rature vous « offense les yeux: et peut-être que cela arrivera quelque jour « aussi.) Trouvez bon cette parenthèse, mon cher Mousieur « quoyqu'un peu longue, et ne rejetez pas le désir que j'ay que « nous soyons unis plus parfaitement que nous ne sommes. » Après cette invitation douce et modérée, dont on ne peut apprécier le prix et la tendresse qu'en connaissante réserve habituelle et l'exquise politesse de Balzac, il continua de discourir.
Le désir d'édifier les âmes travaillait Balaie : il y eût sacrifié une de ses plus chères sollicitudes, a II faut avoir soin « de l'instruction de la postérité aux dépens mesme de l'égalité « denostre stile, disait-il. Je ne tien d rois pas si fort ma gra- « vité d'historien régulier, que je craignisse d'estre pris pour « notaire d'un sage mourant. » 11 parlait du testament du maréchal de Marillac. « Ce testament ne monstreroit-il pas aux « fanfarons de tout le temps à venir que dans une mesme per- « sonne il peut y avoir un chrétien, un brave et un philoso- « phe? Ne réfuteroil-il pas puissamment et jusqu'à la tin du « monde la calomnie des profanes qui accusent la religion « d'avoir amolly le cœur des hommes, de les avoir rendus « lasches et timides. »
Ses lettres témoignent qu'il ne réservait pas toutes ses sollicitudes pour la postérité ; ses contemporains en avaient leur part, et le principal se tournait encore vers lui-même, Sa santé était chétive ; il en fait à diverses reprises le plus
triste tableau. Sa crainte est de « se laisser vaincre à la dou- « leur et de la souffrir moins chrétiennement qu'il ne devrait « faire. » 11 y a si longtemps qu'il fait du mal qu'il ne se soutient plus de son innocence :
« Je suis toujours triste, diUl, mais je ne suis jamais pé « aitent. J'aime la solitude, mais je hay l'austérité. Je suis « du party des gens de bien, mais je suis du nombre des « meschants. Que si quelquefois je me résous de changer de « vie, et s'il me vient de petits rayons de dévotion, c'est une « lumière qui dure si peu et est si faible, qu'elle ne m'es- « claire ni m'eschauffe. »
Néanmoins sa vie allait toujours s'épurant. Les souffrances chaque jour plus vives, la dévotion plus affectueuse n'empêchaient pas les préoccupations littéraires ; elles s'unissaient aux pensées graves. Il fut un peu malgré lui et en quelque sorte sur un ordre exprès de Richelieu, un des premiers membres de l'Académie ; il y fonda le prix d'éloquence qui, bien détourné aujourd'hui de l'intention du fondateur, était uniquement destiné à ceux qui se préparaient à la chaire. 11 distribua le reste de ses biens entre les églises et les pauvres : Chris tus et pauperes miki hœredes sunto. Il défendit qu'aucune inscription fit mémoire de ses bienfaits, et le fit connaître sous un autre titre que celui d'un grand pécheur qui voulait rendre à Dieu sa mort plus agréable que sa vie. Toujours en éveil sur lui-même, et pesant désormais ses intentions avec le même scrupule que son éloquence, il écrivait quelques mois à peine avant de mourir à un Père Jésuite, son confesseur: • i
« J'ai grand* peur de mesler de la vaine gloire et de IV « mour-propre dans le secours que je veux rendre à autruy. « Que scay-je si je ne gaste pas le bien que je fais lors mesme « que je le fais? 11 n'y a que la seule grâce de Dieu, j'en
« tombe d'accord avec vous, qui puisse remédier à cela et « donner du prix et du mérite à l'indignité et à l'imperfection. « J'espère, puisque vous me le faites espérer, que cette grâce, a purifiant mes mains et mon cœur, rectifiera ce qui ne sera « pas droit dans mon action, qu'elle empeschera que le bien « de la chose ne se corrompe par le mal qui est en moy et « qu'elle donnera la vie à mes œuvres mortes. »
C'est dans ces sentiments d'humilité que Balzac allait quitter la terre. Depuis longtemps déjà il s'était (ait préparer deux chambres chez les Capucins d'Angoulême. Il venait souvent y faire de longs séjours, et « là, dit son dernier biographe, Socrate chrétien achevait de se détacher du monde et de soimême. » 11 se préparait à son dernier sacrifice par des confessions et des communions fréquentes, par des méditations et des prières toujours plus multipliées et plus ardentes. Sa mort fut telle que chacun de nous pourrait en désirer une semblable. Un de ses amis qui l'assista à ses derniers instants en a laissé le récit édifiant.
Cette sainte mort couronnait une vie utile et honorable. Nous n'avons pas parlé des querelles littéraires qui l'agitèrent, des jalousies, des petitesses même qu'on y a relevées. La vanité était grande chez Balzac, et on en a fait des contes assez plaisants. S'il eût été moins chrétien, s'il n'eût pas estimé la puissance du Pape, « la plus proche de l'infinie ; » s'il n'eût pas, en toutes occasions, témoigné de son profond amour pour l'Eglise, de son respect et de son admiration pour tous les actes qu'elle a jugés nécessaires, peut-être aurait-on moins remarqué les petites faiblesses de son caractère ; ce sont celles de l'humanité ; peut-être aussi n'aurait-on pas refusé à l'un des rares philosophes catholiques que compte la France la place érainente et singulière à laquelle il a droit dans notre littérature.
Vous aimez les héros et les poètes ; vous êtes accessible à toutes les séductions honnêtes ; la bonne compagnie vous charme ; vous goûtez la gloire, les élégances, l'esprit, l'art délicieux du bien dire ; le dix-septième siècle est celui où vous vous plaisez ; vous y avez des relations établies et charmantes ; vous admirez la grandeur et les grâces de cette splendide époque ; vous avez même votre choix et vos faiblesses. Ce n'est pas le plus pur éclat que vous préférez ; les années les plus glorieuses de ce grand siècle ne sont pas celles où vous vous transportez avec plus de plaisir ; vous aimez mieux des jours un peu troublés, où moins de perfection, moins de succès et moins de discipline se mêlent à plus de saveur. L'éclat harmonieux, tranquille et irréprochable de Racine oudeFénelon ne vous touche peut-être pas autant que l'incorrection, si Ton veut, et la force de Corneille ou de Bossuet. La grâce raisonnée et raisonnable de Madame de Maintenon, malgré ses agréments et sa justesse, vous plaît moins que le bon sens brusque et abandonné de Madame de Sévigné. Vous remontez plus loin encore ; vous vous attachez à tous les commencements, vous suivez avec une sorte de passion les efforts de cette société qui se dégrossit, se civilise, fait sa langue, règle
sa politesse, et chaque jour acquiert des grâces nouvelles. Vous tous complaisez à ce mélange d'héroïsme, de raison et de roman, tout empreint de couleur espagnole et marquant cependant si bien les allures françaises. Vous ne tous contentez pas d'une vue générale ; tous entrez dans le détail ; vous êtes familier avec chacun des beaux esprits, des guerriers et des belles daines de cette époque ; vous fréquentez les cercles et les ruelles, vous en connaissez et en reconnaissez facilement les habitués. Vous aimez les guides qui vous mènent et vous dirigent au lieu de cette société charmante. Ils sont nombreux : vous avez le choix au jour et à l'heure qui vous plaisent, vous pouvez tour à tour prendre pour compagnon et pour introducteur Saint-Simon, le cardinal de Retz ou la Rochefoucauld, Madame de Motteville, Mademoiselle de Montpensier ou Madame de la Fayette, Pnntis, Fléchier ou Grammont, Madame de Caylus ou le cardinal de Richelieu ; Os sont ainsi plus de soixante, eu ejfet, ou sérieux ou charmants, qui ont pris soin de vous faire connaître tout le mouvement et tout l'esprit de la société qu'ils ont dirigée, ou au sein de laquelle ils ont vçcu. Vous les ayez, tous fréquentés, et vous croyez avec leur aide avoir pénétré dans le for intime de cette brillante société. Vous n'en avez cependant pas encore l'intelligence, et vous n'en avez pas pénétré le secret, si vousnecpnnaissezpas cçqu'on pourrait appeler les splendeurs du cloître à cette époque.
Il n'y a pas de gouvernement chrétien sans, prière et sans pénitence. Ce que le, monde,, aq dix-septième siècle, peut montrer de vertu et de repentir ne suffisait pas à maintenir l,oitlredansl,État.La glojre, i'ejprit, la littérature la délicatesse dans les arts, ne sont que les qualités extérieures d'une société. Le sacrifice en est la vie : il n'y a pas de régime politique durable sans immolatton,, Toutes ces grâces, tout ce bril-
lant qui nous séduisent, sont fondés sur des austérités et des prières. Le dix-septième siècle n'est pas seulement une époque de gloire et de splendeur littéraire et politique, c'est un temps où la sainteté abonde. Les premières années surtout sont merveilleuses : les anciens ordres sont réformés, de nouveaux se fondent ; c'est de toutes parts une renaissance religieuse admirable. Ce n'est pas seulement la charité qui se répand, à l'instigation de saint Vincent de Paul, comme un fleuve rafraîchissant sur la France entière : l'enseignement de saint François de Sales et l'incroyable diffusion des Visitandines révèlent partout les charmes de la dévotion et glissent ses parfums dans tous les cœurs ; à la voix de l'héroïque et sublime Thérèse, les austérités les plus redoutables attirent les Ames, les séduisent et les affolent. Le monde et le cloître se touchent et se pénètrent pour ainsi dire de toutes parts. Bien différents l'un de l'autre, ils se soutiennent et se nourrissent réciproquement. Le monde donne ses enfants, le cloître donne ses prières et ses mérites. Les familles ont leurs racines des deux côtés : les plus puissantes et les plus fécondes ne sont pas celles qui vont au siècle, à la richesse, aux honneurs, à la vanité et à la gloire. Ce qui soutient l'énergie du caractère, ce qui donne la netteté de l'esprit, ce n'est pas le commerce dû monde ni le raffinement académique. La prière et la mortification sont nécessaires à l'épanouissement des facultés humaines ; et tant de gloire, de succès et de grâce même qui éclatent dans l'histoire sont les fruits charmants des austérités et de la pénitence. Un philosophe naguère examinait sérieusement ce qu'il faut d'embonpoint pour constituer la vraie beauté : on pourrait avec plus de profit rechercher ce qu'il faut de vertus dans une société pour donner la force aux hommes et la beauté aux filles. La beauté que les chrétiens admirent et dont ils subissent l'attrait n'a
rien de semblable, en effet, à celle des arts de la Grèce; les plus parfaits exemplaires de cette antique beauté, s'ils vivaient devant nous et s'animaient, nous inspireraient peut-être du dégoût. La forme ne suffit pas, il faut l'expression ; et l'expression dans sa grâce et sa retenue ajoute un charme exquis à la forme, et même la supplée souvent.
Quoi qu'il en soit, et sans nous étendre au sujet de la beauté, l'influence de l'esprit religieux sur l'éclat et la puissance de la civilisation est incontestable. On ne voit qu'une face des choses et on s'attache à la moindre, on oublie la vraie source de la grandeur du dix-septième siècle, si on ne cherche pas à pénétrer les mystères de sa piété et de ses pénitences. M. l'abbé Faillon, de Saint-Su! pice, en a montré un admirable tableau dans la Vie de M. Olier : i) a donné là comme une histoire rapide de la dévotion au dix-septième siècle, et il a indiqué tout ce que cette matière offrait d'intérêt pour l'âme et de curiosité pour l'esprit. Depuis la publication de ce bel et savant ouvrage, plusieurs auteurs se sont attachés à quelques détails de cette vaste histoire, et la publication de divers documents a permis d'y pénétrer davantage. Dans quelque temps, il faut l'espérer, l'histoire du dix-septième siècle ne se dédoublera pas ; et à côté des renseignements sur la littérature, les arts, l'esprit, la conversation et les événements politiques, on aura soin de montrer la vie, les progrès et aussi la décadence peut-être de la sainteté. Ce cadre n'est pas rempli parce qu'on a nommé saint François de Sales et saint Vincent de Paul, M. Olier, le cardinal de Bérulle, le P. deCondren, M. Bourdoise et quelques autres, dont les noms se répètent sans qu'on précise toujours le caractère qu'il faut attacher à chacun d'eux. Derrière ces hommes, et avec le concours de leurs efforts, il y a un immense mouvement religieux: il n'y a pas de province qui n'ait à montrer quelque modèle
MARGUERITE DU SAINT-SACREMENT. 29 de aèle, de piété ou de pénitence. Nous ne nous arrêterons pas à chercher à en dresser ici une liste qui serait incomplète et inutile : pour que tous ces noms connus et aimés des anges reprennent auprès des hommes leur signification et acquièrent chacun une physionomie particulière, il ' " s biographies bien faites ; et bien inspirés seront les îns qui voudront tenter cette entreprise. Les femmes, qui, au dix-septième siècle, jouent un si grand rôle dans la vie politique et littéraire de la société, en ont aussi un immense dans sa vie religieuse. Les fondations abondent; trois congrégations surtout se développent d'une façon inouïe : les Sœurs de la Charité, la Visitation et le Carmel. 11 fallait une grande énergie de foi et de piété dans la France pour alimenter ces trois immenses sources de grâce et de rénovation. Sans parler des FiUes de la Charité, la Visitation et le Carmel ont sur la société et l'histoire de leur temps une influence directe, qui sera facilement saisie de tous ceux qui connaissent la force de la prière. Les parfums qui s'exhalent de ces saints et grands instituts enivrent et attirent les âmes ; elles se précipitent au cloître. Là, dans l'austérité d'une vie angélique, au milieu de cette société brillante et littéraire , si remplie d'ellemême et si occupée de tout le bruit qu'elle fait et de tout l'éclat qu'elle jette, se passent et se renouvellent les plus surprenantes merveilles de la providenceet de la bonté divines. Toutes les exubérances singulières de l'amour de Dieu pour les hommes, qui ont illustré les siècles les plus renommés pour la simplicité et la ferveur de leur foi, se manifestent dans l'histoire de ces âmes privilégiées. Toutes les prévenances et les violences, pour ainsi dire, de la grâce, ses plus doux attraits, ses plus suaves communications, les extases, les apparitions, les visions les plus surprenantes, les plus inutiles même aux yeux de la sagesse humaine, se multiplient avec une abon-
dance et une authenticité qui confondent l'esprit, réjouissent le cœur et ravivent l'âme. A l'aspect de ces merveilles, le cardinal de Richelieu disait que le siècle de saint Louis semblait renaître.
L'influence de ces héroïnes des cloîtres, dont la vie merveilleuse est inconnue à la plupart des historiens, a souvent été mêlée aux événements les plus importants du dix-septième siècle. Marguerite du Saint-Sacrement, née en 1619 à Beaune, morte en 1648, avant l'âge de trente ans et sans avoir jamais quitté cette petite ville de Bourgogne, avait été prévenue des grâces les plus rares. Dès ses premières années, la prière et la charité étaient ses délices : elle eût passé les nuits à prier Dieu et le jour à visiter ses pauvres ; elle pansait leurs plaies, et quand les plus purulentes excitaient en elle quelque soulèvement de la nature, elle y appliquait aussitôt ses lèvres. Une enfant si forte contre elle-même était bien préparée aux plus grandes faveurs. Le saint enfant Jésus lui apparut sous la forme d'un petit pauvre, et après avoir reçu d'elle en aumône tout ce qu'elle possédait, son goûter, disent les historiens, il lui donna en échange un chapelet et disparut en « lui laissant avec ce petit trésor les biens célestes a dont son amour sait récompenser la bonne volontéd'une âme « simple et entièrement soumise à la direction de la grâce ! »
Il ne faut pas s'étonner que Marguerite, en son petit âge, ait élé ainsi favorisée ; elle était choisie par le divin enfant pour honorer principalement la Saiute Enfance, pour établir et propager cette dévotion précieuse, et elle devait être l'objet des complaisances de l'enfant Jésus. Prise par lui pour son épouse, pour sa petite épouse, ainsi que le lui disait ce Dieu admirable dans ses communications fréquentes, elle garda toute sa vie par l'exiguïté de sa taille, la conformation de son visage, la faiblesse de sa voix, les apparences d'une enfant.
MARGUERITE DU SAINT-SACREMENT. 3i
Sooscette enveloppe enfantine, battait un cœur héroïque. Elle avait onze ans lorsqu'elle sollicita et obtint son admission au couvent du Carmel de Beaune. La prieure de ce petit monastère fondé en 1610, Tannée même de la naissance de Marguerite^ avec l'aide d'un desesparents, était une grande âme imprégnée des odeurs de sainteté. Son nom, célèbre dans le Carmel au dix-septième siècle, est encore aujourd'hui, en Anjou et en France, un symbole defoiet d'honneur. Elisabeth de Quatrebarbes, dite en religion la Mère Élisabelhde la Trinité, appelée par une double révélation à l'ordre du Carmel, après avoir prononcé ses vœux à Tours et avoir été envoyée à Agen, avait enfin été conduite à Beaune, où elle vécut plus de vingt ans, où son corps estgardé comme une précieuse relique et où son nom est toujours invoqué avec confiance. Ce fut elle qui reçut la Sœur Marguerite etqui cultiva ce miracle de la grâce. Dès les premières interrogations, la Mère Elisabeth avait été frappée de la sagesse de l'enfant extraordinaire qui demandait sa place dans le cloître. Cette grande prieure trouva en Marguerite tant de piété et de dons particuliers, que malgré le jeune âge de la postulante, elle eût craint de s'opposer à un désir que Dieu avait manifestement mis et nourri dans ce cœur. Le jour de l'entrée de Marguerite à la communauté des Carmélites de Beaune fut aussi celui de sa première communion. Par un admirable échange, elle se donna tout entière au Dieu qui se donnait à elle, et du moment où le divin Sauveur pénétra dans son cœur sous les voiles eucharistiques, elle dit adieu au monde, et s'enveloppa elle-même dans les voiles de l'abnégation et du sacrifice. A cette réponse énergique d'amour, la grâce ne pouvait rester en demeure, et les célestes faveurs abondèrent dans cette âme. Au moment de la communion, la figure de Marguerite rayonnait d'un éclat surprenant. Dans l'hostie consacrée elle aperçut le Sauveur s'incli-
nant vers elle, lui faisant comprendre qu'il la choisissait pour son épouse et sa fille, lui promettant sa grâce et lui demandant une fidélité inviolable.
La ferveur de la novice, son humilité, sa simplicité, sa fidélité à tous les exercices étonnèrent le monastère comme ils avaient édifié déjà le monde ; les privilèges admirables de cette aimable enfant n'empêchaient pas ses supérieures de la soumettre aux épreuves par où Ton forme et l'on fortifie les vocations. Ou mourir ou obéir, disait Marguerite, et elle quittait ses plus chères contemplations pour obéir aux ordres qui lui étaient donnés. Son ème soupirait après le bonheur de la communion; quelquefois, au moment où elle s'était préparée et où elle allait s'approcher du banquet des élus, la maîtresse des novices le lui interdisait. — Ma mère sait mieux que moi ce qui est nécessaire à mon salut, le saint enfant Jésus la conduit, disait Marguerite , et elle se consolait et se réjouissait dans son humilité en pensant que le divin Enfant ne serait pas ce jour-là humilié et déshonoré en elle, qui faisait, disaitelle, un si mauvais usage de la grâce.
Tout était grand dans ce Carmel de Beaune. Cette maltresse des novices, appliquée avec un soin particulier à faire avancer la Sœur Marguerite dans la voie de l'humiliation et de rabaissement, était elle-même une âme d'élection. La Mère Marie de la Trinité avait été conduite par une voie extraordinaire ; elle était souvent l'objet de la rage et le but de la fureur des démons, Dieu la récompensait de sa fidélité par des grâces extraordinaires et un don particulier de connaître dans l'oraison les légers manquements que les Sœurs confiées à sa conduite pouvaient faire à la règle. Aussi ces dernières faisaient-elles d'admirables progrès sous sa direction. La Mère Marie de la Trinité avait pour principe de proportionner sa sévérité à l'étendue des grâces que pouvait recevoir chaque
novice. Sa sévérité pour Marguerite eût passé volontiers pour excessive. Un jour elle lui ordonna devant toute la communauté de quitter l'habit de religion, qu'elle était indigne, disait-elle, de porter. Marguerite obéit sans rien perdre de sa sérénité ; le cœur rempli de douleur, elle ôta son scapulaire, le baisa et le plia : elle défit sa ceinture, et elle allait ainsi continuer à se dépouiller, lorsqu'elle fut ravie en Dieu, son corps devint immobile, ses yeux sans mouvement; elle vit les trois personnes de la sainte Trinité descendre vers elle, la revêtir d'ornements précieux et accorder à son âme une nouvelle grâce d'innocence et de simplicité.
Ces faveurs étaient mêlées à des épreuves autrement redoutables que celles que pouvait imaginer la Mère Marie. Avant son entrée au monastère, les démons avaient déjà cherché à épouvanter l'âme de l'enfant de bénédiction. Lorsqu'elle fut sous les grilles, ils redoublèrent leurs fureurs; les spectres hideux qu'ils suscitaient devant elle, les tortures dont ils l'enveloppaient, le dégoût de la solitude qu'ils cherchaient à lui inspirer, le désespoir où ils s'efforçaient de la pousser échouèrent toujours devant la constance et la fermeté de son âme. Ils se ruèrent alors sur son corps ; ils lui firent souffrir d'incroyables douleurs, ils la précipitèrent dans des maladies étranges ; plusieurs fois ils la réduisirent à un état de mort apparente. A toutes ces douleurs, Marguerite n'opposait rien que son humilité et sa confiance à l'Enfant Jésus. Le saint Enfant est ma force et mon secours, disait-elle. En effet, l'Enfant Jésus lui communiquait les grâces les plus abondantes d'innocence et de lumière. Les saints venaient à elle et prenaient soin de l'instruire et de la former aux vertus qu'ils avaient pratiquées : sainte Claire, sainte Catherine de Gênes, saint François d'Assise, saint Bruno, sainte Thècle, saint Etienne, sainte Thérèse, fortifiaient le cœur de cette humble
34 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
fille du Carmel. Elle s'entretenait familièrement avec eux et répondait de toute son âme aux invitations qu'ils lui faisaient d'adorer ensemble le Dieu bon et miséricordieux. Les anges enviaient, pour ainsi dire, aux saints l'instruction de ce cœur privilégié ; ils entouraient souvent celte petite Sœur et l'entretenaient de la sainte présence de Dieu. Un des anges, qui honorent particulièrement l'enfance du Sauveur des hommes, étail devenu son compagnon habituel. L'Enfant Jésus luimême, comme nous l'avons dit, ne manquait pas de se communiquer et de multiplier ses caresses : il lui faisait part du bonheur qu'elle devait éprouver au ciel, il lui assurait qu'elle serait son temple et que son esprit demeurerait en elle. La veille du jour où elle prononça ses vœux, la sœur Marguerite fut soulevée de (erre et attirée à la hauteur d'une statue de la sainte Vierge, et là, droite, immobile, le visage enflammé de l'amour le plus ardent, elle apprit de la Reine des Vierges les dispositions qu'elle devait apporter au sacrifice qu'elle allait faire le lendemain et au parfait abandon avec lequel elle devait se donner à Dieu .
Le jour où, sous le nom de Marguerite du Saint-Sacrement, elle s'engagea définitivement dans l'ordre du Carmel, comme elle s'avançait vers l'autel, elle vit une troupe nombreuse d'anges et d'esprits bienheureux se presser autour du. Sauveur, qui lui apparut sous les traits d'un enfant dont le visage était d'une douceur ravissante. 11 l'encourageait à prononcer ses vœux, il répandait sur elle une roséecéleste qui éteignit toute affection de la terre ; il purifia son âme et la revêtit comme d'une robe nuptiale d'innocence et de simplicité ; il lui donna devant toute cette cour céleste le titre de son épouse, et voulant la faire connaître à tous les esprits du ciel, il leur dit : Vous la reconnaîtrez à ce signe; et il grava sur son front : Ma petite épouse.
Depuis ce jour, Marguerite semblait ne plus appartenir à la terre : sa conversation était au ciel, et toutes les conversations du siècle ne pouvaient en détourner son esprit. Quelquefois, quand on la menait au parloir et qu'on commençait à lui parler des choses du dehors, ses frères les anges l'excitaient à glorifier le Seigneur avec eux ; les saints rélevaient et l'ap-* pliquaient avec eux à Dieu; elle entendait alors ce qu'elle appelait le son de Dieu; rien n'entrait plus dans son esprit de ce qu'on pouvait lui dire, et il n'y restait que ces paroles : Dieu seul est grand, saint et adorable ! Quand elle avait à parler d'elle-même, elle se nommait « celle qui appartient au saint Enfant Jésus.» Ce saint Enfant la faisait pénétrer chaque jour davantage dans une science ineffable, dans les mystères mêmes du ciel ; il lui communiquait les richesses de son cœur, il lui découvrait l'amour de ce coeur sacré pour les hommes et lui faisait connaître les merveilles qu'il devait, un peu plus tard, faire éclater aux yeux d'une autre de ses admirables épouses, au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial. Les manifestations se multipliaient : c'était toujours le saint Enfant qui se montrait à sa petite épouse; elle le voyait sans cesse, et rien ne pouvait la distraire de cette vue. Les grâces qu'elle recevait se communiquaient autour d'elle, surtout à ses compagnes du monastère qui semblaient redoubler de ferveur et de recueillement; de là elles se répandaient, comme un torrent de salut, sur la ville de Beaune et sur la France entière. Les saints semblaient empressés de voir enrichir la petite épouse du saint Enfant; ils venaient le supplier de l'amer et de l'embellir des grâces qu'ils avaient obtenues eux-mêmes plus particulièrement pendant leur vie. Les ravissements de Marguerite étaient continuels : elle était sans cesse transportée à Bethléem ou à Nazareth ; elle discernait les diverses hiérarchies des anges. Au milieu de 4ces merveilles, sa vie s'é-
36 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
coulait dans les plus horribles douleurs. Le saint Enfant, qui voulait lui faire honorer d'une façon particulière son enfance, lui communiquait aussi toutes les douleurs de sa Passion.
Rien de singulier et rien de beau comme le récit de ce qu'on pourrait appeler la compassion de la Sœur Marguerite. Son âme, unie à celle de son époux, entra dans ses angoisses et ses douleurs. Elle connut l'énormité du péché ; la multitude et le poids de ceux qui se commettent parmi les hommes F accablaient : elle en voyait le nombre toujours croissant monter comme un flot débordé capable de submerger le monde entier. Elle passait les jours et les nuits agenouillée devant son crucifix et priant pour les pécheurs. Quand quelques-uns lui étaient particulièrement recommandés, elle multipliait ses prières et ses pénitences, et elle persévérait à mesure que résistahTendurcissement de ces malheureux. Elle usait de la familiarité de son titre d'épouse : 0 mon Dieu, disait-elle, je ne vous quitterai pas jusqu'à ce que vous répandiez vos grâces sur ces âmes ! 0 saint Enfant Jésus, je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez accordé leur salut ! De même qu'elle voyait la laideur et le nombre des péchés de ceux qui lui étaient recommandés, elle démêlait aussi leurs plus légers mérites, elle s'en armait pour plaider en leur faveur : 0 saint Enfant Jésus, disait-elle, cette pauvre créature n'a-t-elle pas assisté les pauvres ? n'a-t-elle pas invoqué votre Mère ?
Cette prière ardente et confiante triomphait de tous les obstacles et renversait tous les artifices de Satan. Le saint Enfant Jésus avait promis à sa petite épouse de ne lui rien refuser : il lui tenait parole. La confiance qu'elle avait dans cette promesse ne l'empêchait pas d'aider par la pénitence à l'efficacité de ses prières; elle se croyait chargée de satisfaire à la justice divine, et elle ne s'épargnait pas. Malgré les douleurs inouïes que lui faisaient supporter les péchés des hommes,
malgré les souffrances dont les démons l'accablaient et les maladies extraordinaires et surnaturelles, dirait-on, dont elle était affligée, elle était tourmentée d'un ineffable désir d'expiation. 0 mon Dieu ! disait-elle, ne souffrirai-je pas davantage pour tous? Ces vœux devaient être exaucés comme tous les autres ; et Marguerite, dans des ravissements ineffables, fut associée, avons-nous dit, à toutes les douleurs de la Passion.
Ce fut vers le carême de 1634. Unie d'abord pendant une extase de quarante jours au jeûne de Notre-Seigneur, elle entra ensuite dans sa mystérieuse agonie. Aucune des souffrances de la Passion ne lui fut épargnée : son visage exprimait avec une force et une vérité effrayantes des sentiments surhumains d'abattement, de résignation et de douleur; en même temps, les traces des meurtrissures et des blessures qui firent le salut du monde, s'imprimaient sur son corps. Surtout l'âme de Y épouse était initiée aux angoisses et à tous les mystères de tristesse et d'amour opérés dans le cœur du Sauveur.
Les historiens ont rapporté jour par jour tout le détail de cette agonie de la Sœur Marguerite. Malgré tant de grâces singulières, malgré l'abondance des communications incessantes de son époux, malgré tant de privilèges douloureux et glorieux, elle restait humble, soumise, s'employant avec ardeur aux travaux les plus abjects, à balayer la maison, à laver la vaisselle. Elle était quelquefois entourée d'un éclat extraordinaire qui permettait à peine à ses compagnes de fixer les yeux sur elle. Une d'entre elles lui dit un jour naïvement : Ma sœur, je ne crois pas que ce soit vous. On la reconnaissait néanmoins toujours à son obéissance merveilleuse comme aux jours de son noviciat. Cependant son influence s'étendait au delà du couvent. Ceux qui l'approchaient, recevaient d'elle une vive impression de piété et de salut ; pour citer des juges compétents, il suffit de rappeler
les témoignages de M. de Renty, de M. Olier, de M- Amelotte, qui a été l'historien des grâces extraordinaires accordées à la petite épouse du saint Enfant Jésus. Les âmes initiées à la piété n'étaient pas seules à connaître et à sentir sa puissance. Des pécheurs ont été terrassés par une seule de ses paroles: elle était quelquefois ravie en leur présence et leur reprochait alors leurs désordres avec une grande véhémence. Uné personne scandaleuse dfe grande condition", qui avait demandé à la voir, fut tout éperdue de ses apostrophes et, s'humiliant devant la Majesté divine, qui éclatait dans les paroles et dans le maintien de cette humble religieuse, ne put que s'écrier : Demandez à Dieu qu'il ne me punisse pas dans sa colère, mais qu'il me fasse miséricorde ! Il n'était pas d'ailleurs nécessaire d'être en sa présence pour éprouver les salutaires effets de ses prières : au fond de son cloître, elle assistait les grands de la terre ; par ses supplications auprès de son divin Époux, et par ses souffrances, elle intervenait dans les événements politiques et suspendait les fléaux près d'éclater.
En 1 636, la peste ravageait notre pays ; six armées étaient en campagne, occupées à la défense du royaume attaqué de divers côtés, et toutes étaient loin d'être heureuses : Beaune semblait menacé. Notre-Seigneur dit à Marguerite : Hâte-toi de prier pour ce peuple coupable. Puise au plus tôt dans les trésors de mon enfance : c'est par ses mérites que tu obtiendras sa grâce. Notre-Seigneur enseigna ensuite la manière dont il voulait être honoré depuis le moment de son incarnation jusqu'à sa douzième année. Marguerite se hâta d'obéir ; la dévotion an saint Enfant, la méditation habituelle des mystères de cette enfance divine se propagèrent rapidement. On éleva à Beaune une chapelle consacrée au saint Enfant. Les promesses se réalisèrent : il y eut néanmoins quelques alternatives de crainte; les fidèles hési-
tèrent dans leurs dévotions; Marguerite n'hésita pas dans sa confiance : le saint Enfant d'ailleurs lui expliquait son action. J'humilie l'esprit de mon peuple et le fais revenir à moi, lui disait-il. Les choses arrivèrent enfin selon sa parole; l'armée allemande qui faisait trembler Beaune fut obligée de se retirer : les ennemis, qui avaient pris divers avantages dans les autres contrées du royaume, les perdirent. Un autre gage devait bientôt être donné à la paix et à la prospérité du royaume par la naissance de Louis XIV. La reine Anne d'Autriche reconnaissait qu'elle était redevable de cette grande faveur aux prières de la petite épouse de l'Enfant Jésus. Dix ans après la mort de Marguerite, la reine-mère vint avec le roi, âgé de vingt ans, acquitter dans la chapelle de Beaune la dette de sa reconnaissance.
Pendant que ces puissants effets des prières de Marguerite se répandaient au dehors, les merveilles se multipliaient dans l'intérieur du couvent de Beaune. Les caresses de l'Enfant Jésus, les plus insignes faveurs, les souffrances les plus vives ne cessaient pas.
Nous ne pouvons entreprendre ici l'analyse de ces merveilles, dont le détail d'ailleurs est si bon à connaître. Du moins pouvons-nous assurer qu'au point de vue de l'histoire rien ne nous paraît mieux établi que les faits surprenants de la vie de Marguerite du Saint-Sacrement. 11 est impossible de les reléguer dans les vagues imaginations de ce qu'on appelle communément la légende, sans prendre la peine de définir ce mot. Les événements sont d'hier, et nous avons de nombreux témoins devant nous. Les biographes contemporains, en effet, n'ont pas manqué à Marguerite du Saint-Sacrement, et ils sont dignes de créance. Le principal est M. Amelotte. On sait si ce disciple de M. de Condren est un juge compétent sur toutes les questions de spiritualité. Au dire de M. de
Condren, M. Amelotle, parmi les ém inentes qualités de son esprit et de sa sainteté, était surtout remarquable par un don particulier de sagesse, et M. Olier le tenait pour miraculeusement éclairé et doué d'une plénitude de sagesse admirable. Le témoignage de M. Amelotle sur les faits, dont il a été le témoin et qu'il a étudiés, est donc d'une grande valeur, et il serait difficile d'en imaginer un plus grave et plus autorisé. Il avait eu de longues et fréquentes communications avec Marguerite du Saint-Sacrement, et il parlait en pleine connaissance de cause. Son témoignage d'ailleurs n'est pas isolé, il a été publié sous la garantie de cinq évêques. En écrivant la vie de Marguerite du Saint-Sacrement, M. Amelotle cédait aux instances de M. Olier. Celui-ci avait été mis par M. de Renty en relation avec cette grande Carmélite. 11 professait la plus haute estime des grâces et des lumières dont elle était comblée. 11 avait approuvé la dévotion à la Sainte-Enfance, l'avait introduite à la communauté, au séminaire et à la paroisse de Saint-Sulpice. Afin de la propager, il avait chargé un de ses prêtres de faire un petit traité sur YEnfance chrétienne. On faisait l'office de la Sainte-Enfance le 25 de chaque mois : cet usage se perpétua, et pour rendre cet office plus solennel, Fénelon composa plus tard les litanies du Saint-Enfant Jésus que l'on chantait après vêpres. Cette dévotion n'est pas perdue aujourd'hui. Par un indultdu 4 décembre 1855, Notre Saint -Père le Pape Pie IX a érigé en archiconfrérie la petite association formée autrefois à Beau ne par Marguerite du Saint-Sacrement. Le corps de cette dernière préservé des fureurs révolutionnaires repose dans le nouveau monastère des Carmélites de Beaune. La piété des fidèles l'entoure de respect et de confiance. Il y a de beaux récits des grâces signalées que les dévots de la Sainte-Enfance ont obtenues par l'intercession de la petite épouse du divin Enfant.
On s'associe volontiers à leurs affections et à leur reconnaissance. On aime à partager leurs désirs et à souhaiter que l'Eglise, examinant les merveilles de la vie extraordinaire de Marguerite du Saint- Sacrement et toutes celles qui se continuent encore par son intercession, prononce souverainement sur les titres à la vénération publique que peut avoir l'humble tille du Carme! .
MICHEL LE 1>0BLETZ.
Michel Le Nobletz fut un des plus grands personnages du dix-septième siècle et sans contredit un des plus saints. Digne émule de saint Vincent de Paul, il passa sa vie à instruire les pauvres et à pratiquer une vie de mortification et de zèle dont les récits sont admirables. 11 était né en 1577. Son père, un des quatre notaires publics du pays de Léon en Bretagne, était un catholique d'une vertu peu commune, bien que, disent les historiens de son illustre fils, il fût un peu trop porté au gain. U avait onze enfants : Michel était le quatrième des garçons. Ce fut l'enfant de bénédiction qui travailla au salut et à la sanctification de toute la famille. H estimait comme de grandes grâces d'être né de parents catholiques, le jour de saint Michel, et d'avoir ce puissant archange pour patron. Il remerciait aussi la Providence de lui avoir donné pour nourrice une pauvre femme, qui l'avait offert tous les jours au bon Dieu et avait prié avec ferveur et persévérance pour que l'enfant, à qui elle donnait ses mamelles, fût un fidèle serviteur de Jésus-Christ. Le lait qui lui avait été prodigué par cette pieuse femme, paraissait à Michel Le Nobletz lui avoir été moins précieux et moins utile que les ardentes prières dont elle avait ainsi nourri l'âme de ce précieux nourrisson. De
MICHEL LE NOBLETZ. 43
bonne heure il donna de grandes marques de piété; son plaisir était de se mettre en prière dans les églises. 11 y en avait une auprès du château de son père, dont elle était séparée par un petit étang. Michel n'avait pas quatre ans qu'on le retrouvait sans cesse dans celte église. Le chemin pour y arriver côtoyait l'étang et était assez dangereux pour un si jeune enfant ; aussi lui faisait-on défense d'y passer; mais il disait qu'une belle dame venait le prendre par la main pour le conduire dans le sanctuaire, où elle lui apprenait à prier.
Sa jeunesse, prévenue de telles bénédictions, se passa dans une modestie et une piété admirables. Il avait environ quatorze ans lorsque Notre-Seigneur se montra à lui dans une beauté ravissante au-dessus de toute parole humaine. Cette vision anima le zèle du jeune Le Nobletz : il commença à professer pour le monde et pour tout ce qu'il estime un mépris extrême, à pratiquer les austérités les plus rudes et à se prémunir de toutes manières contre le démon de la volupté, qui en cette fleur de l'âge commence à tendre ses amorces autour des âmes. On raconte qu'il fit comme saint Bernard, et sentant la concupiscence approcher de son cœur, il se jeta dans un étang glacé où il resta plusieurs heures.
En ce temps, la coutume des Bretons était d'aller étudier à Bordeaux. Après la conversion du roi Henri et la pacification des guerres religieuses, Michel Le Nobletz fut envoyé avec ses frères dans cette grande ville. L'usage des étudiants qui fréquentaient alors les Universités était d'y vivre en torps de nation, d'être unis entre eux, d'épouser les querelles les uns des autres, et de s'élire un chef qu'ils appelaient Prieur. <3e chef devait les assembler et les conduire dans toutes les affaires où il y allait, disaient-ils, de l'honneur de leur pays. Le frère aîné de Michel Le Nobletz fut élu prieur des Bretons à Bordeaux. Dans le but de lui venir en
aide au besoin, Michel se mit à apprendre les armes. Son courage et son adresse à cet exercice le firent remarquer, et il fut bientôt appelé lui-même à la dignité que remettait son frère. Sa commission l'obligeant alors à voir tous les écoliers de son pays, il fréquenta des débauchés, il se mêla à leurs querelles, il les soutint même les armes à la main. La sainte Vierge ne l'abandonna pas. Un jour, dans une rixe où il était sur le point d'atteindre et de percer son adversaire, la Dame qui lui avait apparu dans son enfance se montra à lui et lui retint le bras. Un autre jour, il courait à un rendez- vous où devaient se trouver les Bretons, il entendit crier après lui : Arrête 1 arrête t ,11 se mit aussitôt sur la défensive et tira son épée, quand la vision, qu'il connaissait bien, se montra encore. La divine Mère, lui rappelant toutes les grâces dont Dieu l'avait prévenu, lui recommanda avec force le chemin de l'humilité, de la simplicité, de la pauvreté et du mépris du monde, où il faut suivre Jésus-Christ. Michel, tombant à genoux et déposant son épée aux pieds de la Vierge, lui promit de la prendre désormais pour sa perpétuelle et unique maîtresse, et de ne plus jamais combattre que sous la conduite et les étendards de son Fils.
En même temps, il sentit son âme remplie d'une ardeur et d'une lumière comme divines; il vit les dangers qu'il courait au milieu des engagements où il s'était laissé entraîner; la crainte des jugements de Dieu le saisit : il considéra qu'à l'Université de Bordeaux, où il étudiait les lettres humaines, il perdait son temps, puisqu'il était privé des instructions et de la direction nécessaires à la vie spirituelle; il pleura, il'gémit longtemps, implorant l'Esprit- Saint et suppliant la sainte Vierge de lui indiquer en particulier les voies où elle lui conseillait de marcher. Il était dans ces inquiétudes et il persévérait dans ses prières, lorsqu'il
MICHEL LE NOBLETZ. 45
apprit que les Pères Jésuites tenaient à Agen un collège où, suivant leur vocation, leur but était d'inspirer la vertu et la piété aux écoliers, autant que de les instruire dans les sciences. Il crut avoir trouvé le moyen de travailler efficacement à son salut et d'échapper aux entraînements qu'il avait subis à Bordeaux : il se rendit à Agen. Il avait vingt ans. 11 s'appliqua à l'élude des lettres et de la philosophie, mais surtout à la pratique de la vertu. Il sentait naître dans son cœur une tendresse particulière et un amour passionné pour les pauvres. Afin de remercier Dieu de cette grâce, il s'engagea envers lui, par une promesse formelle, au mépris du monde ; et mettant aussitôt cette promesse à exécution, il s'éloigna de la compagnie des jeunes gens et des gentilshommes, vivant dans une retraite absolue et uniquement occupé à ses études et à ses prières. Il ne voyait que par rencontre les personnes de sa connaissance, et tout en gardant les devoirs de la bienséance, il ne prononçait auprès d'elles que les paroles absolument nécessaires pour conserver l'union de paix et de charité.
Dans cette retraite, son zèle s'enflammait : la vie de saint Ignace faisait ses délices ; il y trouvait des exemples qu'il essayait démettre en pratique. 11 voulait travailler au salut des âmes. Ses prières et ses conseils ranimèrent la foi de plusieurs de ses condisciples, les tirèrent de leurs désordres et les remirent dans le chemin de la perfection. Un, entre autres, Breton comme lui, qui, après avoir embrassé et tenu quelque temps la profession des armes, était revenu aux lettres, vendit ses livres et tout son bien, en distribua le prix aux pauvres pendant une épidémie qui sévit dans la contrée, et n'eut plus de ressources pour s'entretenir dans ses études que ce qu'il pouvait gagner en enseignant les premiers éléments des lettres aux petits enfants. Michel Le Nobletz s'appliquait à un pareil détachement ; tout l'argent dont il pouvait disposer était dé-
i6 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
pensé en aumônes : il pratiquait la pauvreté la plus exacte, et il demandait à Dieu d'exercer sa vertu en le livrant aux opprobres. Ses vœux furent entendus ; il éprouva alors sa faiblesse; il reconnut que la calomnie et les injures troublaient la paix de son âme et éveillaient dans son cœur de pénibles ressentiments. Il eut recours à la prière et mit toute sa ferveur à demander la force de porter cette croix. La sainte Vierge lui apparut, l'encouragea à ne rien craindre, l'assurant qu'elle l'assisterait toujours et que le Seigneur le défendrait.
Durant ces années, d'ailleurs, les grâces et les communications divines n'étaient pour ainsi dire pas ménagées à Michel Le Nobletz : il se préparait avec courage à accomplir la volonté de Dieu, et il demandait sans cesse des lumières pour le choix d'un état. Ce fut après de longues prières et d'ardents exercices de mortifications qu'il se décida à embrasser l'état ecclésiastique ; mais, malgré ses désirs et l'attrait qu'il ressentait pour la vie religieuse, il ne voyait pas clairement encore la voie où il devait entrer. Après avoir terminé ses études littéraires à Agen, il revint à Bordeaux pour étudier la théologie. En même temps qu'il avançait dans cette science, il avançait aussi dand la vie spirituelle : la charité s'exaltait dans son âme; il donnait aux pauvres tout le temps qu'il ne consacrait pas aux études et aux prières. Il fréquentait les hôpitaux, visitait et soulageait les malades. A Agen, il s'était déjà appliqué à parcourir les campagnes pour faire le catéchisme au pauvre peuple tombé dans l'hérésie ou sollicité par elle. A Bordeaux, pour travailler à la même œuvre, il réunit et organisa en confrérie les étudiants de théologie. Ils allaient deux par deux dans les campagnes, ranimer et confirmer la foi des populations.
Après quatre ans d'études théologiques, Michel, à l'exemple de saint Ignace, se prépara par la pénitence, les mortifica-
MICHEL LE NOBLETZ. 47
lions les plus dures et une continuelle oraison, à recevoir les ordres sacrés. Les derniers six mois qu'il passa à Bordeaux furent consacrés à ces exercices : il couchait sur un peu de paille, il s'abstenait de porter du linge et passait les jours et une grande partie des nuits en prière et en méditation. De retour dans son pays, accueilli avec joie par ses parents, qui admiraient sa science et sa vertu, mais qui, dans des pensées humaines, voulaient tirer de tant de faveurs du ciel quelques avantages temporels pour l'honneur de la famille entière, Michel Le Nobletz eut bientôt à lutter contre les désirs et les sollicitations de son père. La coutume de Bretagne donnait à l'aîné de la famille les deux tiers de l'héritage paternel ; le dernier tiers, était partagé entre les filles et les cadets : il devait pourvoir à dix parts dans la famille de Michel Le Nobletz. Aussi le père, tout en admirant l'humilité et la vertu de son fils, ne doutait pas qu'il ne voulût saisir avec joie les occasions, que le rang et la considération de sa famille dans la province lui ménageraient, d'obtenir quelques bénéfices capables de lui assurer les moyens de vivre avec honneur et de rendre d'ailleurs à l'Église les services qu'elle était en droit d'attendre de sa science et de sa capacité. Une occasion se présenta bientôt, et le bon gentilhomme fut bien surpris d'apprendre que son fils était incapable d'accepter aucune dignité ecclésiastique, qu'il n'avait pas la force de porter la charge des âmes qu'entraînait le bénéfice qu'on proposait, et que tout son désir, après avoir reçu les saints ordres, était de faire des missions: aux peuples de la basse Bretagne, dont l'ignorance et la grosrièreté avaient grand besoin d'instruction. Un pareil dessein semblait insensé ; le père s'en indigna, et, ne pouvant vaincre la résistance qu'il rencontrait, il s'emporta à la fin et ordonna à ce fils, dont la vocation était de s'occuper des ignorants et des simples, de s'employer tout aussitôt à conduire paître un
troupeau. Michel obéit et garda les moutons aux champs , mais il persévéra dans sa résolution, et bientôt le père le chassa de la maison paternelle.
Le serviteur de Dieu se retira chez sa nourrice : il y vécut dans une grande pauvreté, qui, pour n'être plus tout à fait volontaire, n'en fut pas moins pratiquée avec amour. Sa famille, ses proches, tous ceux qui le connaissaient, déploraient son extravagance. On le regardait comme un fou ; ceux qui l'aimaient s'affligeaient de le voir enfouir les riches talents qu'il avait reçus de Dieu. Michel persistait dans son dessein, persévérait dans la prière et la pénitence, et n'avait que des actions de grâces à rendre d'être ainsi en butte à ce mépris du monde, que Dieu lui avait montré comme le premier fondement de la vie spirituelle. Après avoir passé six mois dans la confusion et les opprobres, il alla à Paris pour y chercher un directeur avec qui il pût conférer de la conduite de Dieu sur son âme. 11 s'adressa au P. Cotton, lui ouvrit son cœur, lui parla des dons et des grâces qu'il avait reçus, de son désir de travailler au salut du prochain et des sentiments de mépris qu'il voulait professer pour le monde. Le P. Cotton admira les trésors de la grâce, exhorta Michel à ne plus différera recevoir l'onction sacerdotale et l'engagea à vivre selon les lumières que Dieu lui communiquait.
Sitôt qu'il fut ordonné, Michel revint dans son pays ; mais avant de se mettre à l'œuvre, comme s'il n'était pas assez préparé, il se retira dans une solitude au bord de la mer, à Trémenach, dans une petite cellule, où il mit en pratique toutes les austérités des anciens ermites des déserts. Vêtu d'un cilice, couchant sur la dure, jeûnant et se macérant de toutes manières, il passa une année entière sans parler à aucun être humain et uniquement appliqué à converser avec Dieu. Dieu se communiquait avec abondance à son serviteur ; il lui ensei-
MICHEL LE NOBLETZ. 40
gna pendant cette retraite le sage discernement des différentes matières qu'un missionnaire doit traiter selon la diversité des personnes qu'il veut gagner à Jésus-Christ. Pendant cette exacte pénitence. Le Nobletz conçut aussi un plan de conduite et d enseignement qu'il devait garder toute sa vie pour travailler efficacement à l'instruction et au salut des peuples grossiers auxquels il voulait porter la lumière. Les grâces les plus précieuses et les plus grandes délices inondaient le cœur de l'humble pénitent, et son amour du mépris du monde s'exaltait encore dans ce commerce intime avec Dieu. En abandonnant sa solitude, il n'abandonna aucune de ses austérités. Se refusant absolument l'usage du vin, préparant luimême chaque jour son unique repas, composé du pain le plus grossier et du bouillon destiné aux derniers valets, il se mit enfin à son œuvre apostolique.
Les paroisses de Bretagne comprennent encore aujourd'hui de grandes étendues de terrains, où les maisons sont disséminées et à de grandes distances les unes des autres ; Michel Le Noblelz commença à exercer son zèle sur la paroisse où demeurait toute sa famille. Après avoir célébré la messe, il visitait les maisons, parcourait les champs, les bois et les pâtures, interrogeant tous ceux qu'il rencontrait sur leur créance, les reprenant de leurs péchés, leur apprenant l'Oraison dominicale et les autres prières essentielles, leur enseignant les préceptes de la foi. Le dimanche, il étendait ses courses au delà de la paroisse de Plouguerneau, préchant, confessant, catéchisant partout avec un grand zèle. Au milieu de cette merveilleuse sollicitude pour les âmes, il n'oubliait pas les corps et leurs infirmités ; il soulageait les malheureux de tout ce qu'il pouvait; et quand ses ressources étaient épuisées, et elles l'étaient presque toujours, il mendiait pour les pauvres. Cette vie admirable parut scandaleuse aux yeux des hommes. Les res-
sentiments de toute sa famille surtout s'irritaient de yoir un gentilhomme mener cette manière de vie vagabonde et abjecte, livré à tous les dérèglements d'une humeur insensée. Sa mère, qui avait jusque-là toujours cherché à apaiser l'orgueil paternel, en put elle-même supporter davantage les extravagances de ce fils, et prit parti contre lui. Ses prédications hardies et véhémentes excitaient les inimitiés des puissants et des débauchés de la paroisse ; plusieurs complotèrent et tentèrent à diverses reprises de le faire mourir.
Michel Le Nobletz eût pu quitter la contrée et porter son zèle ailleurs; mais il avait promis au Sauveur de ne refuser aucune occasion de prendre part aux ignominies de la Croix. Le mépris qu on lui manifestait de toutes parts était un gain pour lui. Le bon Dieu, cependant, ne semblait plus répondre au zèle de son serviteur ; au début de cette carrière extraordinaire, au milieu de ces soulèvements de la colère publique, Michel ne trouvait plus dans son âme la joie intérieure, les consolations et les lumières qui lui avaient été prodiguées durant sa retraite. 11 comprenait néanmoins que cette épreuve même était une nouvelle grâce, et il en remerciait Dieu. Il voyait ses prédications et ses efforts, qui déchaînaient tant de haines contre lui , réussir auprès des pauvres ; le missionnaire s'accommodait à la portée de l'intelligence de ces derniers ; il avait imaginé des paraboles qu'il développait avec une grande clarté, et qui rendaient sensibles à ses auditeurs les vérités qu'il voulait leur rappeler. Il resta ainsi à Plouguerneau, presque uniquement appliqué au soin des âmes des habitants de cette paroisse, jusque vers l'an 1607. A celte époque, plus heureux que saint Martin, il eut la joie de coopérer efficacement à la conversion de son père, qui lui rendit enfin ses bonnes grâces, et qui, sous la direction de ce fils jusque-là tant persécuté, entra dans les voies de la perfection.
MICHEL LE NOuLETZ. 51
La providence de Dieu tira ensuite Michel Le Noblefz de la paroisse de Plouguerneau. Il commença à exercer sa charité dans lediocèsedeTréguier; mais la tendresse qu'il avait pour le pays de Léon le ramena volontiers dans ce diocèse. 11 prêchait souvent dans les villes, quoique l'instruction des populations les plus dépourvues de secours spirituels fût toujours le principal objet de ses désirs. 11 évangélisa avec un succès admirable les diverses îles du diocèse; elles étaient pauvres, et plusieurs étaient entièrement dénuées de prêtres. L'attachement et la reconnaissance de ces populations ne purent fixer le missionnaire au milieu d'elles ; il pénétra dans le diocèse deCornouailles et finit par y résider vingtr-cinq ans sur la cèle de Douarnenez.
L'amour de Dieu l'embrasait. Aimons Dieu, aimons Dieu, mon cher frère, répétait-il au P. Quintin, son ancien compagnon d'études et son fidèle compagnon de travaux : en prononçant ces paroles, son visage paraissait lumineux et enflammé. Cette flamme de son cœur, qui apparaissait ainsi sur son visage, se communiquait à ceux qui l'entendaient. 11 exerçait d'abord ses disciples au mépris du monde. 11 avait embrasé de la folie de l'amour de Dieu une de ses sœurs, belle, jeune, d'un caractère actif et entreprenant, d'un esprit agréable et dont le cœur avait été fort engagé dans tous ces desseins de fortune, de vanité et de triomphes trop ordinaires aux jeunes personnes. Michel Le Nobletz l'excita d'abord à se dépouiller de ses bijoux, de ses parures, et à s'exercer à une vie sévère. Pour la faire avancer dans l'amour de la Croix, il la fit revêtir un jour d'une manière de sac de toile grise, il lui mit une besace sur le dos, et dans cet équipage, un jour de fête, la fit conduire dans les principales églises de la ville , demandant l'aumône et se laissant passer pour insensée. Marguerite Le Nobletz, à l'aide de telles
[il NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll< SIÈCLE.
épreuves, fit de grands progrès dans la vertu ; elle vint rejoindre son frère pendant qu'il était au Conquet, voulant, autant que possible, participer aux travaux des missions. Elle réunissait dans une chaumière les petites filles du Conquet, de Saint-Matthieu et des campagnes environnantes, leur faisait des instructions auxquelles venaient souvent assister les mères, touchées de la charité qu'exerçait envers leurs enfants une noble demoiselle.
Pendant les vingt-cinq années qu'il séjourna sur la côte de Douarnenez, le bon missionnaire avait imaginé d'ajouter aux paraboles qu'il avait toujours eu coutume d'expliquer au peuple, des peintures qui en représentaient les principales circonstances : il avait instruit une pauvre femme de campagne à expliquer ces tableaux : on entremêlait ces explications de cantiques, de lectures spirituelles et de leçons de catéchisme pour les enfants. Ces exercices portaient de grands fruits ; les peuples y prenaient le goût des choses spirituelles. Les cantiques pieux avaient remplacé sur les barques des pêcheurs et dans les travaux des champs tous les refrains qu'on avait accoutumé d'y entendre. Les enseignements de la foi pénétraient ainsi dans le cœur du pauvre, et reprenaient dans toutes les circonstances de la vie la part qui leur appartient. Dans toutes ses missions, Michel Le Nobletz faisait ce qu'il avait essayé d'abord à Plouguerneau, et en s'occupant des âmes, il n'oubliait pas les besoins du corps. Il exerçait de pieuses veuves à recueillir des aumônes et à visiter les pauvres; partout où il passait, il établissait avec un ordre admirable cet ensemble de prières, d'instructions et de charité, qui est essentiel à la bonne police des États, que les combinaisons des politiques ne peuvent créer et que l'Église, on le voit, réalise facilement à l'aide des instruments les pluschétifs, un prêtre et quelques pauvres femmes touchés de l'amour de Dieu.
MICHEL LE NOBLETZ. 53
Au milieu de ces travaux, le missionnaire n'avait rien changé à la vie austère, pauvre, mortifiée, dont nous avons parlé. Les injures et les obstacles qu'il avait rencontrés 4 aux premiers jours de son apostolat ne lui avaient non plus jamais manqué. Le monde, au lieu d'admirer cette vie et ses efforts, les prenait souvent en haine. La calomnie s'attachait au saint homme avec persistance. Après avoir passé vingt- cinq ans sur cette côte de Douarnenez , que la * sainte Vierge lui avait i ndiquée comme le lieu où il devait 1 exercer son zèle et où il avait en effet accompli des choses merveilleuses, il en fut chassé brusquement et honteusement. Il partit sans murmurer, aussitôt qu'il eut reçu l'ordre de quitter la contrée, et il se retira de nouveau dans le pays de Léon. Il y dépensa ses dernières forces dans les travaux où il avait usé toute sa vie ; avant de mourir, il fut assuré que son œuvre se perpétuerait. Il avait eu des compagnons et des disciples auprès de lui, mais il savait, par une lumière prophétique, que son véritable successeur appartenait à la Compagnie
de Jésus ; et il appelait de tous ses vœux le moment de voir ce
successeur commencer ses travaux. 11 eut ce bonheur ; il put
remettre au P. Maunoir les conseils et les règles qu'il avait
composés pour l'exercice des missions.
1 Après plus de quarante années de cette vie apostolique,
Michel Le Noble tz mourut au Conquetau mois de mai 1652,
après une longue maladie et de terribles agonies, où les dé-
mons déchaînés ne purent ni lasser sa patience, ni vaincre
son courage.
Ses travaux n'avaient pas été inutiles, il avait dans ses misxL sions instruit, assure-t-on, plus de quatre cent mille âmes
et on lui attribuait douze mille conversions extraordinaires.
Son renom de sainteté était grand ; les merveilles qui 1 s'opérèrent par l'intercession du serviteur de Dieu, après
sa mort, accrurent encore la confiance des peuples. Ce qui est plus admirable peut-être, c'est la persistance des édifices construits par cet homme dévoué. Non-seulement l'œuvre des missions de la basse Bretagne subsista, non-seulement ceux à qui le bon missionnaire avait enseigné la foi persévérèrent dans la voie qu'il leur avait ouverte, mais les pays même où il avait travaillé ont conservé jusqu'à nos jours la bonne odeur des enseignements divins. C'est à Michel Le Nobletz qu'on attribue l'esprit de piété et surtout l'intégrité de mœurs qui distinguent encore aujourd'hui les populations des anciens diocèses deTréguier, de Léon et de Cornouailles. On conçoit le souvenir que la Bretagne garde à cet apôtre, à ce véritable restaurateur de la patrie.
Pascal a deux faces. Sous un de ses aspects il excite la bile de Voltaire : Attends, Pascal, attends, écrivait l'irascible philosophe de Ferney, tu as un chapitre sur les prophéties qui n'a pas le sens commun. Et on sait comment Fauteur du Dictionnaire philosophique s'est appliqué à venger le sens commun. Vu d'un autre côté, le même Biaise Pascal réjouit, épanouit et délecte M. Cousin, qui n'est pas uniquement friand de ragoûts littéraires, et qui trouve aux Provinciales, des charmes incomparables. Elles sont à ses yeux le vrai et presque Tunique titre de gloire de Pascal, aussi ne leur ménaget-il pas Téloge. a C'est surtout aux Provinciales, dit-il, que « le nom de Pascal demeure attaché, c'est de là, c'est du cou- « rage avec lequel il prit en main une cause, bonne ou mau- « vaise en soi, mais injustement opprimée, c'est de la mâle « conviction qu'il opposa à ce scepticisme déguisé qui s'ap- « pelait le probabilisme, c'est précisément de ce dogma- <( tisme admirable du sens commun etde la vertu que Pascal <x tire sa popularité. » Nicole était de même sentiment. Madame de Lafayette ayant dit du livre des Pensées que c était méchant signe pour ceux qui ne le goûtaient pas, Nicole reconnutavoir quelque chose de ce méchantsigne; l&Pensées
56 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
étaient trop dogmatiques pour lui, elles incommodaient son amour-propre qui, disait-il, n'aimait pas à être régenté si fièrement. En faisant ainsi ses réserves sur les Pensées, Nicole, on le sait, se dévouait tout entier aux Provinciales, les annotait et les mettait en latin. Le génie de Pascal fait peut-être une singulière grimace dans le latin de Nicole; mais on prétendait que le chef-d'œuvre ne devait pas être uniquement réservé à la France : on essayait d'en donner la clé au monde entier; c'était une affaire de parti et non pas de littérature ; le goût n'avait rien à voir dans cette entreprise.
Le mérite des Provinciales ne réside pas tout à fait dans la justesse des assertions, la force de la doctrine ni la précision de la science théologique; les grâces littéraires ne se trouvent pas non plus dans la composition, et l'invention est leur moindre défaut. Ce qui les distingue véritablement, c'est la finesse et la netteté du langage, le charme malin du récit, l'esprit qui glisse et joue sur les mots et donne souvent à entendre plus qu'ils n'expriment, enfin, parfois aussi la véhémence de l'éloquence. Tout cela n'était pas facile à translater en latin ; le discret et diffus Nicole, qui n'aimait pas à être fièrement régenté et se complaisait à s'étendre fadement et indéfiniment, était surtout impropre à saisir et à rendre le génie de Pascal. Il l'avouait naïvement au fait des Pensées ; s'il se faisait illusion au sujet des Petites lettres, c'est qu'avant d'être une œuvre de génie elles étaient une œuvre de calomnie, et Nicole, le timide et réservé Nicole, s'entendait à la calomnie aussi bien que pas un des solitaires de Port-Royal. Il avait fourni des textes à Pascal et abusé de la candeur et de l'aveuglement de ce dernier. C'est l'excuse que donnent les admirateurs des Petites lettres et delà bonne foi de leur auteur. Il est peutêtre difficile de comprendre comment un esprit aussi logicien et aussi vigoureux que Pascal a pu résister à certaines évi-
dences. Nous reviendrons sur ce point; il est intéressant de reconnaître les extrémités où peut aller la passion déchaînée.
Les Provinciales étaient une batterie qu'un parti faisait jouer ; elles avaient beaucoup plus affaire du succès que de la vérité. On sait les circonstances où elles se sont produites. Tout le monde connaît les perplexités de la secte, rembarras d'Aroauld et la sollicitude du parti pour éviter ou du moins pour atténuer une censure devenue imminente: Vous laisserezvous condamner comme un enfant sans rien dire ? disaient les affidés à Arnauld. — Vous qui êtes jeune et curieux, reprit celui-ci, en s'adressantà Pascal, vous devriez faire quelque chose ! Ce fut le mot révélateur : est-il bien authentique ?
Pascal était si bien choisi pour soutenir la sorte de querelle où on le jeta, qu'on ne peut s'empêcher de douter delà chronique janséniste et de la soudaineté de l'inspiration d' Arnauld, adressant à ce malheureux génie l'apostrophe qui l'égara dans des questions où il ne connaissait rien et où sa passion devait l'emporter à toutes sortes d'excès. Arnauld n'était pas primesautier, il n'avait aucune sorte d'illumination. C'était, avant tout, un esprit entêté et retors, n'affectant pas les allures dominantes par lesquelles Saint-Cyran imposait à ses adeptes, mais connaissant au moins autant que lui le secret de saisir le faible de chacun, de provoquer l'étonnement et d'élever l'un par l'autre ces deux sentiments jusqu'à un paroxysme d'admiration qui confond et devient pour 'nous une sorte de mystère.
Il n'y avait, au dix-septième siècle, d'estime et d'admiration que pour ceux qui avaient la bienveillance du Roi, et la déférence au goût du monarque était la loi générale en toutes choses. Arnauld était de l'opposition, et les condamnations et l'exil ne l'empêchèrent pas de rester toujours le grand Arnauld, Les plus obséquieux des courtisans de Louis XIV ne
58 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
cherchèrent pas à affaiblir le prestige de ce renom. Il est vrai que la secte, dont Arnauld était chef, avait partout de grandes et hautes intelligences. Les jansénites avaient voulu former un parti dans l'Eglise pour arriver à créer une cabale à la Cour. Cette cabale était imposante, et on a peine à justifier et même à comprendre les égards de toutes sortes qu'on lui témoignait. On parle d'oppression et de persécution, je voudrais surtout qu'on rendit compte des ménagements et du respect dont les jansénistes ont été l'objet pendant tout le dixseptième siècle. La dispersion de Port-Royal fut un accident causé par un entêtement extraordinaire de filles tentées, selon la parole de l'une d'entre elles, de montrer des courages d'évêques, puisque les évêques montraient des cœurs de filles. Les excès des religieuses de Port-Royal n'étaient pas toujours du goût de leurs directeurs. Il n'est rien de plus violent ni de plus emporté que les esprits de femmes, et il est difficile de les réduire à une exacte discipline une fois qu'on les a émus et soulevés. Les chefs jansénistes, à qui celles-ci reprochaient de trahir la vérité en toute connaissance de cause, voulaient bien la défendre, mais ils voulaient surtout prendre avec elle des accommodements. Arnauld, au dix-septième siècle, parait avoir déjà trouvé la solution du problème, dont se jouaient naguère certains membres indépendants de nos Chambres constitutionnelles. Ils étaient de fermes et valeureux chevaliers de l'Opposition, et ils recevaient du Ministère toutes sortes de faveurs, sinon pour eux, du moins pour leurs amis et leurs familles. Sous les animosités qui retentissaient dans le public, il y avait ainsi certains accords qu'on tenait à ne pas rompre.
Pascal eût été incapable de se plier à une pareille politique. Impressionnable et nerveux à l'excès, il allait droit devant lui dans sa colère et sa passion, sans en voir ni en calculer les
conséquence*. Dans le but qu'on lui fixa, d'attaquer la Compagnie de Jésus, on ne craignait pas qu'il allât trop loin. La défense d'Arnauld n'était qu'un prétexte; Pascal s'en préoccupa peu ; dès la quatrième lettre, il tourna et s'attaqua aux Jésuites.
Là est la raison principale de son succès. Sans nier le mérite des Provinciales, on peut reconnaître qu'elles engendrent aisément quelque ennui. Mm* de Grignan n'était peutêtre pas seule à s'en apercevoir, si elle avait seule le courage d'être de son opinion. Je dis courage : c'en est un de rompre en visière à un engouement général. Toute la vivacité d'esprit et tout le feu de Pascal ne peuvent lutter contre l'uniformité de sa thèse et la monotonie de ses inventions. C'est une grande ressource de mettre en scène un jésuite crédule et ridicule ; mais quand cette ressource est unique pour défrayer d'agrément tout un volume, il faut avouer qu'il est bien nécessaire d'ajouter quelque chose; la calomnie devient alors un secours dont l'esprit a grand besoin. Pascal ne s'en fait pas faute. Mais la calomnie elle-même aurait-elle suffi, si les Jésuites n'avaient été en cause ? C'est en flattant les haines auxquelles cette Compagnie est en butte que Pascal trouva la popularité et assura la durée de son pamphlet. Si les Petites lettres avaient été écrites contre les Pères Capucins, disait Joseph de Maistre, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus.
La Compagnie de Jésus, destinée par son admirable et saint fondateur à combattre le protestantisme sous toutes ses formes, a toujours été fidèle à remplir le but de cette institution. Calvin avouait que sans les Jésuites la France eût rompu avec le Pape : aussi disait-il que de tels monstres devaient être étouffés, qu'il fallait s'en défaire à tout prix, et que s'il était difficile de les anéantir, il fallait du moins les accabler d'injures et de calomnies. Port-Royal s'est chargé de remplir
ôO NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE.
le vœu de Calvin. Celui-ci et sou maître Luther n'avaient pas seulement pour disciples et pour soutiens tous ceux qui s'étaient ouvertement séparés de l'Église catholique. La Réforme répondait à un esprit d'opposition contre le pouvoir
spirituel de l'Eglise qui existait depuis longtemps dans la chrétienté. Tout ce qui portait avec peine le joug que la loi divine impose, les voluptueux, les avares, ceux qui désiraient se livrer sans contrôle aux convoitises de leurs cœurs, et le nombre en a toujours été grand , avaient de vives sympathies pour la Réforme et travaillaient à son triomphe. Elle n'était pas prisée seulement des emportés et des libertins. De graves personnages trouvaient aux doctrines nouvelles la satisfaction de leur orgueil, comme les évaporés y cherchaient un prétexte à assouvir leurs sens. L'orgueil est une passion, le désir de dominer est naturel aux hommes; ils s'irritent devant les obstacles qu'il rencontre. Depuis longtemps la magistrature en France, appuyée et couverte de l'inviolabilité royale, se portait, pour ainsi dire, tout entière contre le pouvoir spirituel et se bandait surtout contre le Pape, qui en est la plus haute et la plus complète expression. La Compagnie de Jésus, instituée pour travailler à la défense de l'Eglise et prêcher la soumission au Souverain Pontife, souleva de ce côté de grandes inimitiés. Tout ce qui, de près ou de loin, partageait les préjugés et subissait l'influence de la magistrature s'éleva tout d'abord contre les Jésuites. Le bien qu'ils faisaient fut un des motifs de la haine qui se déchaîna contre eux ; l'enseignement qu'ils distribuaient gratuitement était un des griefs qu'on agitait le plus. Le Jansénisme, tout en accomplissant le désir de Calvin et en conservant de grandes affinités avec les doctrines de Genève, s'en distinguait par son opiniâtreté à vivre dans le sein de l'Eglise et à y propager son venin. Par là il répondait merveilleusement aux senti-
ments d'opposition de tous ceux qui n'osaient s'emporter jusqu'à briser avec la communion catholique. D'ordinaire les hérésies, une fois condamnées, ne demandent pas mieux que de rompre avec le Pape, et Pascal ne reculait pas devant cette extrémité. Il avait bien dit dans sa dix-septième provinciale : « Grâce à Dieu, je n'ai d'attache sur la terre qu'à la seule a Eglise catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je « veux vivre et dans la communion avec le Pape, son souve- « rain chef, hors de laquelle je suis très-persuadé qu'il n'y a « point de salut. Nous savons, disait-il encore, que toutes a les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes « œuvres sont inutiles hors de l'Eglise et de la communion « du chef «le l'Église, qui est le Pape. » Mais lorsque vint le moment critique, le sectaire se montra tout entier; la véhémence de l'humeur et de l'orgueil lui fit oublier tous les principes salutaires, qu'il avait reconnus, et tous les ménagements que commandait la politique. « Si mes lettres sont « condamnées à Rome, disait-il sans se soucier du Pape ni « de la communion avec le chef de l'Église, si mes lettres sont ce condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné « dans le ciel. Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appel lo. <t Après que Rome a parlé, disait-il encore, et qu'on « pense qu'elle a condamné la vérité, il faut crier d'autant « plus haut qu'on est censuré injustement et qu'on veut « étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il « vienne un Pape qui écoute les deux parties et qui consulte « l'antiquité pour faire justice. » C'est l'audace commune et le subterfuge ridicule de tout hérétique ; Pascal ne se distingue ni ne se particularise ; il est pour la révolte simplement et crûment. Dans l'affaire du formulaire, il repousse les subtilités et les directions d'intention où avait recours Port-Royal. Signer le formulaire, soutenait-il, c'est signer la condamna-
tion de Jansénius, de saint Augustin et de la grâce divine. Signer en n'exceptant pas formellement la doctrine de Jausénius des condamnations portées par les Papes Innocent X et Alexandre VII, c'était, à ses yeux, prendre une voie moyenne abominable devant Dieu et méprisable devant les hommes. Ses amis voulaient en vain l'apaiser et lui représentaient qu'il faisait injure au Pape et aux Évêques et surtout sans doute qu'il nuisait à la conduite du parti. Peu importe, disait-il, point d'équivoque dans la foi I
11 se faisait ainsi lui-même juge de la doctrine révélée, au nom d'une chimère, derrière laquelle il abritait son orgueil et son entêtement, et qu'il appelait l'ancienne Église.
Arnauld et Nicole n'avaient pas de semblables enivrements; tout en soutenant leurs théories, ils tenaient à faire vivre leur secte ; ils prétendaient à ne pas la briser ouverte-
ment contre le rocher de l'Eglise. Ils n'avaient pas la véhémence de Pascal ; ils savaient avoir des ménagements, et à tout prix ils voulaient subsister : aussi auraient-ils signé et fait signer toutes les formules imaginables.
Malgré ses frémissements , Pascal aurait dû les comprendre : il avait bien quelque chose de la duplicité, qui est après tout le caractère distinctif du Jansénisme. Le mandement des vicaires généraux de Paris, dans lequel ils cherchaient à établir que le silence respectueux était une obéissance suffisante aux condamnations portées par Innocent X, avait été dressé par Pascal. Sa sœur, Jacqueline Pascal, religieuse à Port-Royal et possédée de l'esprit d'impatience, de violence et d'orgueil qui était dans la famille, voulait tout souffrir pour la vérité et n'avoir recours à aucun subterfuge, et cependant elle protestait de son respect pour l'autorité de l'Eglise et des évêques. On n'était de Port-Royal qu'à ce prix. Le bannissement, la dispersion, la prison, la mort
n'épouvantaient pas cette Sœur Sainte-Euphémie. Ce qui l'épouvantait, c'était qu'on pùt faire acte de telle faiblesse que de manquer à soutenir la vérité en la connaissant. La vérité,
pour elle, était Jansénius : ceux qui avaient le bonheur de la connaître étaient les défenseurs de la grâce efficace, qui ne voulaient pas voir dans V Augustinus les cinq propositions condamnées. La Sœur Sainte-Euphémie leur recommandait la défense ouverte de la vérité; et la passion, chez elle, était montée à ce point qu'après avoir subi l'ascendant des chefs du parti, elle mourut de douleur trois mois après avoir, comme elle disait, trahi la vérité en signant le formulaire.
On admire beaucoup cette mort de Jacqueline Pascal : c'est quelque chose sans doute que le dévouement à une doctrine ; mais quand une doctrine est fausse et qu'elle n'a aucune des conditions qui marquent la vérité, le dévouement qu'elle excite dans les âmes n'est plus que du fanatisme. Le comble d'enivrement, de colère et de possession d'orgueil où ce fanatisme peut monter ne saurait commander l'admiration d'un homme raisonnable. Ces excès d'ailleurs sont devenus vulgaires de nos jours : on en connaît le danger ; que la vie soit sacrifiée à l'appétit des jouissances charnelles ou qu'elle se brise devant un mécompte et une humiliation, il n'y a dans l'un et l'autre cas qu'une faiblesse et un vice de la nature ; et il est difficile d'y voir rien de sublime.
Le triomphe d'Arnauld et de Nicole auprès des priucipaux de la secte, c'est-à-dire l'adoption du conseil d'un redoublement de prudence et d'hypocrisie au sujet du formulaire, ne fit pas mourir Pascal ; du moins il s'évanouit, et c'est quelque chose. Quand j'ai vu, dit-il, toutes ces personnes-là, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber.
C4 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
Il avait déjà donné, dans des circonstances où la vérité n'était pas en cause, des preuves de cette violence passionnée. Après la mort de leur père, quand Jacqueline voulut entrer au couvent, Pascal, qui autrefois avait fait des instances pour obtenir à Jacqueline la liberté de suivre sa vocation, Pascal mit obstacle au projet de sa sœur ; elle lui avait, il est vrai, déclaré qu'en se donnant à Dieu elle voulait aussi donner son bien à Port-Royal. 11 s'opposa surtout violemment à ce dernier dessein : il avait compté sur cette part de l'héritage paternel (c'est un fait), et il soutint ses prétentions par toutes sortes d'arguments et de sophismes assez extraordinaires, s'appuyant sur des raisons et des arrangements de famille. Il réussit à enlever à sa sœur la liberté de son bien ; Jacqueline fit profession à Port-Royal sans y apporter de dot. On ne trouve pas que Pascal ait songé plus tard, après sa conversion, à réparer le tort qu'il avait fait à Jacqueline. H ne se contentait pas d'abonder dans son sens, il s'y entêtait : ce sont là les caractères qu'il a apportés à sa discussion contre les Jésuites.
Un écrivain distingué, un critique littéraire, éminent et exercé, que recommandent d'excellents travaux sur Pascal, M. l abbéMaynard pense que depuis le milieu du dix-septième siècle, l'Eglise n'a plus trouvé dans les travaux dévoués, courageux et intelligents des Jésuites le secours et les avantages qu'elle en tirait auparavant. 11 attribue ce résultat aux Provinciales et à leur retentissement immense. Je ne discuterai pas cette opinion, mais il est certain que Pascal donna à toutes les haines qui jusqu'alors n'avaient eu pour s'assouvir que les plaidoyers d'Arnauld et de Pasquier, Y Histoire de De Thou, et les diatribes protestantes, un aliment accessible désormais à tout le monde. Il habilla d'apparences raisonnables et plaisantes toutes sortes de fantômes et en peupla les imaginations. Si les philosophes ont beaucoup surfait le
chef~dœoivre,8i les Petit** lettres sont uniformes et d'âne lecture assez insipide lorsqu'elles ne s'adressent pas à la passion et qu'on veut lire le volume tout d'une haleine, il n'en est pas moins vrai qu'il s'y troure ptns d'un trait devenu populaire ; l'impression qu'elles ont produite, d'ailleurs, est entretenue et réveillée avec soin par tous ceux qui ont intérêt à attaquer la puissance de 1 Eglise. Tous, en effet, ne font que répéter les Provinciales, lis déplorent toujours la corruption systématique de la morale et des dogmes du christianisme, sur les ruines duquel le Jésuitisme veut établir sa domination. À quoi bon s'arrêter sur le fond même de cette thèse ? Ceut qui y insistent le -plus vivement ne s'inquiètent pas beaucoup de sa vérité. De nos jours ils la dépouillent volontiers, et pour cause, des gTâces du langage, des finesses de l'esprit, de l'éloquence du discours : mais le concert de louanges dont ils environnent le pamphlet «le Pascal, la place éminente et assez exagérée qu'ils lui donnent dans notre littérature, aident à prolonger et à perpétuer son influence. La curiosité qu'on a soin cPéntretenir est assez vive d'ailleurs pour que chaeun prenne an moins une connaissance superficielle du prétendu chef-d'oeuvr*. Si on ne le lit pas en entier, on en lit asseE pour être pénétré du venin qu'il renferme. On a beau être prévenu, savoir que l'écrit est passionné et mensonger, on en garde quelque* chose... Basile a raison, sa maxime vaut une vérité.
Les réfutations ne manquent pas, il est vrai, mais toutes supposent la lecture préalable des Petites léttres; les matières que ces dernières traitent ne sont pas assez familières aux lecteurs pour qu'ils retournent à la réfutation , qui les avait envoyés au chef-d'œuvre. De nos jours, on a voulu éviter u» pareil inconvénient, el on a essayé de lier la réfutation au texte même des Provinciales. Je croîs que k critique catholique a Heu de s'applaudir d'avoir mené à bonne fin cette en-
66 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIECLE.
treprise et de n'y avoir négligé aucune des précautions qu'on doit toujours garder en abordant et surtout en reproduisant les sophismcs passionnés d'un écrivain de génie comme Pascal. Il s'agissait d'abord de donner une leçon correcte des Petites lettres. M. l'abbé Maynard a apporté à celte partie du travail le respect qu'on doit aux maîtres dans l'art d'écrire. Il s'est attaché à reproduire l'édition de 1659, la dernière à laquelle Pascal ait mis la main, et l'a accompagnée des variantes offertes parles éditions précédentes. Ce texte est précédé d'une introduction générale, où sont racontées avec clarté l'histoire des origines du Jansénisme et celle de tout le bruit que firent les Provinciales, Des introductions particulières à plusieurs des lettres instruisent le lecteur des faits et des matières dont parle Pascal. Quelques-unes de ces introductions sont historiques, comme celle sur le procès d'Arnauld et sur la conférence de Bourg-Fontaine. La plupart sont théologiques et exposent les diverses questions de morale et de dogme que Pascal a travesties ; elles traitent de la grâce, du probabilisme, de la morale relâchée, de la direction d'intention, des doctrines jansénistes sur les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie et enfin de la fameuse question défait, qui a été la citadelle de Port- Royal. Le travail est terminé par un appendice contenant l'histoire des dernières luttes de Pascal et un dictionnaire biographique des auteurs attaqués dans les Provinciales. Tous ces éclaircissements sont nécessaires pour conduire le lecteur au milieu des questions ardues dont se jouent les Petites lettres.
Mais après tant de précautions le Critique ne l'abandonne pas encore aux artifices de Pascal. Les introductions établissent la vérité sur les matières débattues; il restait à montrer comment les Petites lettres ont travesti cette vérité. M. l'abbé Maynard a rempli cette tâche en accompagnant le texte de notes nombreuses, où sont rétablies les citations sur lesquelles
Pascal appuie ses invectives. C'est la partie irréfragable de la réfutation. Il est impossible en la suivant de ne pas être confondu des falsifications et de l'effronterie de Pascal. A chaque instant il détourne les textes de leur sens véritable, il les travestit, il en retranche la partie essentielle, il fait les confusions les plus étranges et les moins involontaires, et n'a pas houte souvent d'attribuer aux auteurs qu'il bafoue les sentiments qu'ils condamnent expressément. 11 y a longtemps qu'on sait que l'exactitude n'est pas entrée dans les scrupules de l'auteur des Petites lettres; et les admirateurs se sont évertués à rejeter tout le tort sur Arnauld et Nicole, qui fournissaient, assure-t-on, les textes que Pascal mettait en œuvre. Ces fournisseurs de textes ne suaient pas à la peine : ils empruntaient leur science aux pamphlets protestants, à la Théologie morale des papistes de Calvin et surtout au Catalogue ou Dénombrement des traditions romaines que Dumoulin avait composé d'après cet ouvrage. Les Jansénistes se contentaient de choisir parmi ces citations faites par Calvin et Dumoulin celles qui étaient attribuées aux écrivains de la compagnie de Jésus. Que deviennent alors les assurances réitérées de Pascal, qu'il n'a rien cité sans vérifier lui-même le contexte î Que deviennent ses protestations devant Dieu qu'il n'y a rien, qu'il déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité, qu'il a toujours pris un soin très-particulier non-seulement de ne pas falsifier, ce qui serait horrible, dit-il, mais de ne point altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage ? Avec toutes ses protestations si précises et si redoublées, Pascal mentait. On le savait déjà. M. l'abbé Maynard marque la quantité et la qualité des mensonges. Cest quelque chose, et cela ne laisse pas que d'être utile.
Les diatribes de Pascal cependant, malgré toutes les réclamations qu'elles avaient déjà suscitées, ont gardé du crédit
sur beaucoup d'esprits plus ou moins passionnés; l'ignorance des choses et du gouvernement de l'Eglise est telle, que des lettrés se sont imaginé que ces pamphlets d' une si belle réputation littéraire avaient dû modifier quelque chose aux enseignements ecclésiastiques. Parce que Pascal mentait avec grâce , on se persuade que la doctrine du probabilisme a été abandonnée; un philosophe libéral, entre autres, a été étonné de découvrir que cette doctrine était toujours reçue et enseignée dans les séminaires de France ; il s'est scandalisé de voir que des docteurs probabilistes , comme le bienheureux Théophile de Corte et saint Alphonse de Liguori, avaient du crédit dans l'Eglise : et « comme, ajoute-t-il, M. le cardinal Gous- « set, dans un livre où se révèlent une érudition étendue, un « sens pratique très-exercé et un grand esprit de véritable to « lérance, s'attache évidemment à marcher sur les traces de « saint Alphonse de Liguori, » il conclut avec logique qu'une bonne édition des Provinciales ne serait pas hors de puopos. M. l'abbé Maynard la donne : M. Jules Simon se déclarera-t-il satisfait ?
Ç'est en effet à Pascal qu'ea appellent tous les ennemis nonseulement des Jésuites, mais de l'Eglise entière. Ils rendent justice à l'érudition, au sens pratique, à l'esprit de tolérance de la théologie catholique. Toutefois, si elle voulait se conformer aux Petites lettres* elle atteindrait une perfection, qni lui reste inconnue, et elle conquerrait des suffrages qu'elle n'a pas encore au se concilier. Si on avait besoin de montrer les liensqui unissent le Jansénisme à l'hérésie et à l'athéisme, dont Pascal avait cependant une si grande horreur, il ne faudrait pas d'autre témoignage que les applaudissements donnés à la théologie et à l'oeuvre capitale du Jansénisme.
Dès les premiers jours 1e caractère de ces applaudissements était marqué. Au milieu de l'éclat extérieur et grandiose du
règne de Louis XIV, il ne faut pas oublier, en effet, le désordre qui déjà en secret attaquait et consumait les forces vives de la société. Les plaies de l'Eglise n'avaient point été guéries en France. L'admirable floraison des saints des premières années du dix-septième siècle avait pu Taire espérer aux plus clairvoyants, qu'on allait voir renaître le règne de saint Louis ; mais tout avait tourné promptement au bel esprit et au beau goût littéraire. L'hérésie huguenote était vaincue , la matière propre à l'hérésie subsistait toujours. Le libertinage d'esprit était fréquent, et après que les simagrées calvinistes furent passées de mode, il inclina vers l'athéisme. La secte des athées était nombreuse sous Louis XIV ; elle préludait au Temple, sous les auspices des princes de Vendôme, anx orgies de la Régence ; avec Molière et La Fontaine elle avait jeté un assez vif éclat au milieudes splendeurs du grand Roi, et tous les joyeux amis de Ninon la propageaient ardemment. Elle existait, elle était même déjà puissante et redoutable sous le règne de Louis XIII. Le P. Mersenne, en 1623, comptait 60,000 athées en France, dont 50,000 à Paris, qui commençait ainsi son rôle d'initiateur des révolutions.
Pour n'avoir pas autant de génie ou de grâce que Molière et Saint-Evremond, ces athées n'en étaient pas moins actifs, redoutables, spirituels et habiles à séduire les esprits. Le P. Garasse répandait contre eux les ardeurs d'un zèlequi pouvait n'être pas d'une littérature exquise, que Pascal a tourné en ridicule, mais qui est resté légitime, bienfaisant et digne de respeet. Les hommes sérieux ne doivent pas juger de toutes choses selon la perfection de la rhétorique. C'est à ce ferment d'hérésies, de philosopli ie etde débauches que s'adressèrent les Provinciales. Pascal put-il s'y méprendre? on le dit. Comment le croire ? il fut seulen tout casàse faire illusion. En attaquantla Compagnie de Jésus, il attaquait l'Eglise : et par une singulière rencontre,
70 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
les faits qu'il reprochaitaux Jésuites étaient mis en pratique par ses propres amis : c'étaient les Jansénistes, en effet, qui corrompaient la morale et la vérité et qui cherchaient de la sorte à asseoir leur domination. Nous n'avons pas à relever tous les artifices de sévérité et de condescendance avec lesquels ils s'emparaient de l'esprit des femmes, ni les ménagements qu'ils gardaient pour les hommes en crédit et en position de donner quelque renom à la secte. Nous ne discuterons pas la réalité de la Conférence de Bourg-Fontaine et du projet de Saint-Cyran et d'Arnauld d'Andilly de ruiner tout à fait l'Église en France et de l'attaquer en éloignant les âmes de la pratique des sacrements. Il y avait là toulà la fois un aveu de la force mystérieuse qui se propage dans l'Eglise par ces canaux divins, et la tentative la plus diabolique qui ait jamais été entreprise contre la vertu de Jésus-Christ. Pascal s'est beaucoup scandalisé de la publicité donnée à cet infernal projet; il le désavoue et le nie : généralement, cependant, on trouve les preuves de la Conférence de Bourg-Fontaine sérieuses ; la plus forte est que tous les desseins qu'on accuse les affiliés d'y avoir agités ont reçu un commencement d'exécution. C'est un fait notoire que les directeurs jansénistes tendaient par toutes sortes de scrupules et de prétextes à détourner les âmes de l'habitude des sacrements. Le livre d'Arnauld : De la fréquente communion, pourrait être intitulé : Contre la fréquente communion ; et toutes les discusions sur la grâce allaient toujours à anéantir la liberté de l'homme et à le convaincre de l'inutilité de tous les efforts faits pour son salut. Les résultats furent immédiats : ils confirmèrent un grand nombre dans leurs désordres, ils donnèrent prétexte à tous les esprits emportés de se satisfaire désormais sans contrainte et sans se soucier des jugements de Dieu, qui, selon les nouveaux docteurs, étaient inévitables en dépit des luttes, des prières ou des
crimes des hommes. Nous avons à ce sujet entre les mains un document assez curieux : c'est une lettre de Madame de Chois y, écrite en décembre 1655, un mois à peine avant la première Provinciale. La lettre est inédile, elle mérite la publicité (I).
Madame de Choisy était une femme de mérite, dont on citait beaucoup la grâce du commerce épistolaire bien qu'elle ne sût pas l'orthographe. Elle était sur un pied de considération à la cour qui lui permettait de dire à Louis XIV encore jeune, que s'il voulait causer avec elle une heure par seinaine, elle lui apprendrait à devenir honnête homme : personne ne trouvait à redire à une pareille prétention. Sans nous étendre sur Madame de Choisy, nous pouvons dire qu'elle a toujours donné des marques d'un bon jugement et d'un esprit solide. En parlant de son fils, l'abbé de Choisy, M. Sainte- Beuve a critiqué cette sagesse de la mère et eu a cité plusieurs maximes et conseils de morale qui paraissent plaisants aux humeurs indépendantes d'aujourd'hui. Il reste toutefois à examiner si la soumission et le respect envers lesgrauds, que Madame de Choisy recommandait à son fils, ne sont pas plus conformes à la raison que l'indépendance farouche, saugrenue et orgueilleuse dont on se targue volontiers de nos jours.
Madame de Choisy était liée avec Madame de Sablé. Celleci, après beaucoup d'aventures, s'était jetée dans la dévotion de Port-Royal ; elle y mêlait de son chef toutes sortes d'excentricités de gourmandise, de paresse et de crainte de mourir les plus folles du monde et dont Tallemant des Réaux
(1) Nous parlions ainsi en 18&2. En 1854, M. Cousin {Madame de Sablé) a reproduit cette lettre de M™ de Choisy en l'abrégeant un peu } M. Amédée Roux l'a donnée en entier en 18*8 {Lettres du comte d'Avaux à Voiture); enfin, M- Crétineau-Joly {l'Église romaine devant la Révolution), a donné, en 18&9, une nouvelle édition très-fautive de laméme plèee qu'il dit adressée à Madame de Sablé.
fait de6 gorges chaudes. Elle passait soo temps à chercher et à essayer des recettes pour des bouillons, des eaux et des élixirs destinés surtout à prolonger sa vie. On a d'elle, à la Bibliothèque impériale, plusieurs portefeuilles remplis presque uniquement de ces belles fantaisies ; elle avait légué le tout à son médecin, qui, avec Port-Royal, partagea sur la fin de sa vie toutes ses affections. Elle les avait ardentes. Madame de Choisy, qui avait formé avec elle amitié aux Carmélites, où se rencontraient alors toutes les personnes de piété, Madame de Choisy ayant mal parlé d'Arnauld, la Marquise de Sablé s'emporta vivement ; Madame de Choisy, après avoir cherché à raccommoder les choses, fit ses plaintes à une amie commune, Madame de Maure, autre extravagante qui avait une grande réputation de bel esprit et avait brillé au milieu des cercles de la Fronde, dans la familiarité de Mademoiselle et dans celle de Madame de Longueville. Voici la lettre que Conrart nous a conservée :
rv.^J^ lettre de madame de cboisy a madame de maire.
« Décembre, I6S& (I).
« A l'exemple de l'amiral de Chastillon, je ne me décourage pas dans la mauvaise fortune. J'ay senty avec douleur la légèreté de Madame la Marquise (2), laquelle, persuadée par les Jansénistes, m'a osté l'amitié que les Carmélites m'avoyent procurée auprès d'elle. Je vous prie, Madame, de luy dire de ma part que je luy conseille en amie de ne s'engager pas à dire qu'elle ne m'ayme plus, parce que je suis assurée
(!) Ms. de Conrart, t. XI, in-f», p. 270. (2; De Sablé.
que dans dix jours, que je suis obligée d'aller logera Luxembourg, je la ferois tourner casaque en ma faveur. Entrons en matière.
« Elle trouve donc mauvaisque j'aye prononcé une sentence de rigueur contre M. Arnauld. Qu'elle quitte sa passion comme je fays la mienne, et voyons s'il est juste qu'un particulier sans ordre du Roy, sans bref du Pape, sans caractère d'évesque, ni de curé, se mesle d'escrire incessamment pour réformer la religion et exciter par ce procédé-là des embarras dans les esprits qui ne font autre effet que celuy de faire des libertins et des impies. J'en parle comme savante, voyant comment les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tons moments : Hé ! qu'importe- t-il comme Ton fait, puisque sinons avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l'avons point nous serons perdus. Et puis ils concluent par dire : Tout cela sont fariboles ; voyez comme ils s'étranglent trétous ; les uns soutiennent une chose, les autres une autre.
« Avant toutes ces questions-cy, quand Pasques arrivoyent, Us estoyent étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules. Présentement ils sont gaillards et ne songent plus à se confesser, disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que les Jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. Pour les véritables chrétiens, il n estoit pas besoin qu'ils écrivissent tant pour les instruire, chacun sachant fort bien ce qu'il faut faire pour vivre selon la loy. Que Messieurs les Jansénistes, au lieu de remuer des questions délicates et qu'il ne faut point communiquer au peuple, presehent par leur exemple , j'auray pour eux un respect tout extraordinaire, les considérant comme des gens de bien, dont la vie est admirable, qui ont de l'esprit comme les anges, et que j'honorerois parfaitemeut, s'ils n'a-
74 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
voient point la vanité de vouloir introduire des nouveauté/ dans l'Église.
a Je croy fermement que si M. d'Andilly savoit que j'eusse l'audace de n'approuver les Jansénistes, il me donneroit un bon soufflet, au lieu de tant d'embrassades amoureuses qu'il m'a données autrefois.
<c Je ne vous écris point de ma main, parce que je prends les eaux de Sainte-Reyne, qui me donnent un froid si épouvantable que je ne puis mettre le nez hors du lit. Mais, Madame, la colère de Madame la Marquise ira-t-elle à votre avis à me refuser la recepte de la salade (1) ? Si elle le fait, ce sera une grande inhumanité dont elle sera punie en ce monde et en l'autre. Je ne say si à la fin les eaux de Sainte- Reyne csteindront ce Mont-Gibel que j'ay dans les entrailles; jusques icy, elles ne m'ont pas encore fait grand effet.
<* J'espère que je pourray aller à Luxembourg devant Noël, et regardez quelle inclination j'ay pour vous, je sens visiblement que j'en seray bien ayse pour estre plus tost vostre voisine que je n'eusse esté. Les nouvelles de Pologne sont toujours mauvaises. Je vous envoyé la lettre que Desnoyers m'écrit. Je ne sais s'ils veulent que l'on sache le détail de leurs affaires. C'est pourquoy ne me nommez point. Renvoyez-moi la lettre et me croyez vostre très-humble et très-passionnée servante. »
Cette lettre n'est pas d'un docteur, mais elle marque naïvement l'effet produit par les doctrines jansénistes. Les Provinciales les firent connaître au grand nombre et les mirent à la portée de tous. Elles ajoutèrent au scandale, qu'on pouvait déjà tirer des discussions sur la grâce ; elles éveillèrent le mépris des décisions de l'Église, ridiculisant
(I) Il s'agit sans doute de quelque recette de friandise, de coquetterie ou de pharmacopée.
la science des casuistes indispensable à la conduite des âmes, attaquant des principes et des règles depuis longtemps acceptés et reconnus, falsifiant les choses les plus simples et produisant les plus vénérables devant un public excité à rire. Nous n'avons pas besoin ici d'accuser Pascal. Ses admirateurs eux-mêmes le proclament le précurseur de Voltaire. Le premier, il a mêlé la plaisanterie et la verve comique aux discussions sérieuses de la vérité: les hérétiques avaient attaqué l'Église ; il l'a tournée en farce et en parade. Son succès a été grand ; en pareil cas, le succès est la plus terri ble malédiction. Les grâces et les finesses du plus beau génie <lu monde ne peuvent qu'ajouter aux torts de l'enfantemporté qui tourne ces dons merveilleux contre Dieu, et emploie sa force à combattre et à ébranler, s'il lui était possible, la sainte église de Jésus-Christ.
SE
et tout en riant des farces de « ce grand réformateur des canons, » on peut appeler de sa sentence. Je crois même qu'aujourd'hui elle est à peu près cassée. J'ignore si quelque bel esprit s'occupe de mettre « en madrigaux l'histoire romaine, » mais plus d'un, sans aucun doute, partage l'opinion de Mascarille et tient que, « hors de Paris , il n'y a point de salut pour les honnêtes gens. » Castigat ridendo mores. L'utilité qu'on, peut tirer des comédies est inouïe. Longtemps encore les qualifications d'air précieux et de style précieux seront prises en mauvaise part, maison ne cesse d'en justifier la pire acception : jamais le langage précieux, alambiqué, entortillé et quintessencié n'a été autant en vogue que de nos jours ? Si l'on doit appeler du jugement de Molière, ce n'est pas parce qu'il manque tout à fait de justesse el de raison. Un Âna, auquel je ne crois guère, prétend que Ménage, assistant avec Mademoiselle de Rambouillet, la première Madame de Grignan, à la comédie des Précieuses ridicules, applaudissait de toutes ses forces et proclamait qu'il allait désormais brûler ce qu'il avait adoré. Quand les cabales des Précieuses auraient été en effet mises complètement en dé-
route par la plaisanterie de Molière, il n'en est pas moins vrai qu'elles avaient été utiles; et de leurs débris surgirent les plus beau* génies féminins qui aient brillé dans les lettres. Mesdames de Sévigné et de Main tenon avaient été précieuses ; deux ans après la représentation de la farce de Molière, Sopbronie et Stratonîce tenaient encore des ruelles. Elles ne sont pas seules parmi les femmes illustres et spirituelles de cette époque à s'enorgueillir du nom et à garder leur rôle de Précieuses. Je ne parle oas du Daiais de Roselinde (Ma- «iaine de Rambouillet), qui, malgré le mariage de Julie, son gouvernement en Sainlonge et sa charge à la cour, n'était pas fermé aux beauxresprits. Mais Féliciane (Madame de la Fayette) , Célie (Madame de Choisy), Félicie (Madame de Fiesque), Madonte (Madame de Maure), tout aussi bien que Calpurnie, Sophie et Sarraïde (Madame de la Calprenède, Mademoiselle et Madame de Scudéri), n'avaient renoncé à aucun da teurs privilèges» ni à aucune des marques de leur empire. Elles recevaient leurs alcôvistes ; elles s'occupaient de littérature et de bel-esprit, elles composaient encore des portraits, et « tes poctraits sont difficiles et demandent un esprit profond, » dit Mascarille. Le livre de Saumaise, le grand dit- . A < > *' tionnaire des BrécieuseSy donne le détail des principales ruelles brtUant encore à Paris en 1661 . La liste paraît exacte ; elle n'est pas enflée par l'imagination ni par le souvenir. Madame deSahlé (Stéphanie), malgré son grand renom, a'est pas nommée parmi celles qui tiennent ruelle: elle était depuis plusieurs années en effet dans la retraite, tout appliquée aux intérêts de Port-Royal, à la perfection de la cuisine, aux. délicatesses des confitures et à la fabrication desélixirs destinés à prolonger la vie humaine.
Le palais de Beselinde ne jetait plus alors l'éclat dont il s'était illustré au temps où Zyrpbée, reine d'Angennes,
brillait à la cour d'Artbénice. Toute chose a son déclin. Il y avait soixante ans environ que Madame de Rambouillet avait commencé d'apporter dans la société les réformes et les règles de la délicatesse. Tant qu'elle vécut, elle conserva son crédit et resta le modèle qu'on s'appliquait à imiter. Elle forma particulièrement Madame de Maintenon et Madame de la Fayette. On a voulu faire de cette dernière une manière de réformateur : la justesse et la fermeté de son esprit naturel et vrai avaient étécultivéesetéprouvécs par la Marquise de Rambouillet, la femme la plus simple et la plus sensée qui fut jamais. Tallemant ne lui fait qu'un reproche,c'est d'excéder en délicatesse : elle ne voulait pas qu'on se servit, dans une satire ou dans une épigramme, du mot de teigneux, qui lui représentait, disait-elle, une vilaine idée. Avait-elle tort vraiment, et faut-illai jeter la pierre? Il y avait un autre mot que nous ne transcrirons pas et qu'on n'osait prononcer devant elle. Tallemant l'écrit ; nous ne prendrons pas le même privilège; le scrupule de Ma dame de Rambouillet s'est propagé, et le mot ne se dit plus. La délicatesse de Madame de Rambouillet était le sentiment des convenances : elle voulait les établir, et elle y est parvenue. Elle a plus que personne travaillé à introduire la jkh litesse dans la société et le goût dans la littérature. C'est sa gloire : c'est aussi celle des Précieuses ; elles sont tombées dans plus d'un excès, mais n'en ont pas moins fait leur œuvre.
Un critique, qui a publié une édition du Dictionnaire, distingue une double génération de Précieuses : celles qui brillèrent pendant l'âge mûr de Madame de Rambouillet, et celles que décrivit Saumaise et qui se multiplièrent pendant la vieillesse de la Marquise. M. Livet voit entre elles de grandes différences ; il énumère autour des premières les beaux noms de la littérature française : il ne s'aperçoit pas que les plus illustres se rapportent surtout aux dernières an
nées de Madame de Rambouillet : La Rochefoucauld, par exemple, et par-dessus tous Fiéchier qui ne vint à Paris qu'en 1660, un an après la représentation de la farce de Molière, et qui garda toujours quelque chose du Précieux, et non pas du meilleur. Les amis de laMarquise,dans les premiers temps où elle ouvrit sa maison, avaient été Malherbe et Racan. Nous parlons de ceux qui ont marqué dans la littérature. On sait le crédit où fut Balzac. 11 est fâcheux que la puissante influence de ce grand esprit ait été bornée à peu près à la forme de l'éloquence; pour le fond des choses, les lettres secouèrent le joug qu'il eût voulu leur imposer, et s'énamourèrent desbadinages de Voiture et des autres poètes, sa menue monnaie. Les noms éclatants, cependant, ceux qui font la vraie gloire de notre littérature, sonl, avec celui de Corneille, ceux que M. Ch. Livet indique en dernier lieu : La Rochefoucauld, Bossuet, Madame de Sévigné ; c'est là la dernière génération des habitués de l'hôtel de Rambouillet, et elle est loin de dégénérer. Je nomme Bossuet pour faire chorus. Les Anas parlent, il est vrai, de sa présence à l'hôtel de Rambouillet, et d'un sermon prononcé un soir, dont Voiture aurait dit qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard. Toutefois, quand même Bossuet eût reçu directement de la Marquise des principes de politesse et de délicatesse, on doute qu'on puisse sérieusement le rattacher à un cercle de Précieuses. Celles-ci s'étaient multipliées néanmoins, en étendant et en élevant leur influence ; elles étaient devenues à la mode. On sait ce que vaut la mode en France. Elle était alors ce qu'elle est aujourd'hui. Tout le monde suit sa tyrannie et s'y prête de son mieux. Chacun voulut avoir l'air précieux, et tout le monde ne sut pas le prendre.
Le cercle de Madame de Rambouillet était composé d'esprits d'élite. Les plus délicats y donnèrent toujours le ton. Nous
avons nommé Balzac, nous avons nommé Voilure. Le mérite de ce dernier échappe un peu à la postérité. Ses vers et ses lettres ont de la grâce, et même de l'éloquence; le meilleur toutefois de son esprit était dans la conversation et est perdu pour nous. C'est la conversation de Voiture, c'est le feu et le brillant qu'il savait y mettre, l'imprévu qu'il y jetait et en même temps, dans les questions de goût littéraire, la justesse et la fermeté de son bon sens qui ont fait sa réputation, et lui ont donné une si grande influence. Tous les cercles qui se formèrent à l'imitation de celui de Madame de Rambouillet, n'eurent pas pour les modérer et les discipliner un esprit aussi fin et aussi juste; ces esprits-là sont rares. Ce n'est pas un petit mérite de savoir discerner la valeur des mots, juger l'élégance des expressions et la délicatesse des diverses manières de parler. Le commencement du dix-septième siècle a accompli un merveilleux travail sur notre langue. Malherbe avait commencé, et la sécheresse du poète et son peu d'inspiration ne l'empêchèrent pas de rendre de grands services à la poésie. Elle avait besoin de leçons autant que de bons exemples. Au temps de l'effervescence romantique , on assurait que les poêles étaient antérieurs aux grammairiens, et que l'exemple précédait les règles. La chronologie, en France au moins, s'oppose à cette filiation. Les préceptes ont précédé les œuvres. Les poètes et les écrivains ne sont venus que lorsque la langue a été préparée, nettoyée, accommodée et régularisée. Ce fut là le labeur des Précieuses. Elles y ont travaillé avec gràt, mais aussi par mode, par genre, par affectation. Combien décidèrent-elles de choses où elles entendaient peu I A côté du courant de la raison, du bon sens et de la vraie délicatesse, il y avait celui de l'affectation et de la quintessence : les Précieuses ridicules étaient à côté des Précieuses véritables. Les une? n'étaient pas tilles des autres. Elles étaient sœurs, vivaient
en bonne intelligence souvent, et la démarcation entre elles n'était pas toujours facile à saisir. On sait combien, dans ces matières de l'esprit, le discernement est parfois difficile du vrai et du faux, du simple et du commun. La mode, legoûtdu jour, les attraits de la nouveauté prêtent parfois comme un charme aux choses vulgaires; les plus fins connaisseurs s'y laissent tromper et peuvent prendre pour des beautés éternelles un éclat passager et fugitif. Le temps seul met les choses à leur place ; il établit des démarcations qui n'ont pas existé durant la vie des hommes. Un grand esprit, un bel esprit, un esprit faux peuvent vivre ensemble et se méprendre les uns les autres sur leurs mérites. Qui fait la vie littéraire ? quelle force mystérieuse donne ou refuse le charme véritable et exquis ? Les contemporains sont incompétents : Boileau lui-même est parfois en défaut.
Il est difficile d'appeler de ses condamnations, mais ses éloges n'ont pas toujours eu le même crédit. La postérité n'a pas ratifié l'estime où il tenait Benserade et d'Ablancourt. Si un juge aussi exercé peut se tromper, où ne tombe pas le vulgaire? 11 ne faut pas croire qu'il soit aujourd'hui plus habile ou plus savant qu'au dix-septième siècle. Le brouhaha fait encore illusion : avant de rire des auteurs immolés par Boileau, il est bon de regarder autour de nous les grands hommes qui lèvent la paille. Les succès de nos romanciers et de nos poètes font comprendre les applaudissements exagérés et déplacés des Précieuses.
Elles ne s'étaient pas seulement propagées à Paris. Outre les réduits que nous avons nommés, Saumaise en cite beaucoup d'autres ; le dénombrement de celles qui figuraient dans ces divers cercles compose toute la matière de son Dictiotmaire ; il comprend plus de six cents articles. Combien de noms
cependant ont été omis ! Mademoiselle de Vandy, dont le
renom était si bien établi dans les cercles de Mesdames de Maure, de Sablé, de Longuevilie et de Scudéri, qui a été célébrée par Mademoiselle sous le titre de princesse de Paphlagonie, et dont les lettres adressées à Mesdames de Rambouillet, de Maure, de Montausier, de Sablé, à toutes illustres enfin, sont parfois si charmantes, n'est pas même nommée dans le livre de Saumaise. Combien de noms plus obscurs ont dû être oubliés. Les Précieuses ne sont-elles pas un peuple innombrable ? Leur empire est borné a du côté d'Orient par l'imagination, du Couchant par le Tendre, du Nord par les côtes de la Lecture, et du Midi par la Coquetterie. * Aujourd'hui encore , quel peuple considérable pourrait-on comprendre dans ces limites ! Quelle multitude, tout ce qui lit, tout ce qui rêve, tout ce qui coquette, tout ce qui a le cceur faible ou l'esprit prétentieux ! Les Précieuses n'étaient pas seulement à Paris. «L'air précieux, dit Molière, n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu en province. > Saumaise nous donne les noms des Précieuses qui brillèrent a Tours, à Poitiers, à Bordeaux, à Toulouse, à Aix, à Arles et à Lyon. Qui l'eût cru ! cette dernière ville aujourd'hui si sérieuse et si grave, si peu accessible aux fadaises et aux frivolités, était, d'après Saumaise, une de celles « où il se passait le plus de galanteries, » et qui renfermait le plus grand nombre de Précieuses de marque. L'auteur du Dictionnaire a dû leur consacrer tout un supplément de son livre. Plusieurs des noms qui y sont portés sont encore aujourd'hui connus honorablement dans la ville et les environs. Fautr-il s'étonner que parmi cette multitude de Paris et des provinces , se piquant de bel esprit et de bel air, il y ait eu des renchéries, des façonnières, de sottes bêtes, pour trancher le mot avec Molière qui a le parler gras ? Leur influence n empêche pas l'œuvre commune. La langue française futremaniée et purifiée.
Molière ponrsuivait de la haine implacable d'un débauche % et d'un banni tout ce qui était honnête et droit. On sait comment Bossuet lui reproche de mettre dans ses comédies «c des prostitutions toutes crues» » Le goût de l'hôtel de Ram* foouilJet n'était pas à ces brutalités. Peut-être Molière haïs* saitril autant les délicatesses des véritables Précieuses que les grimaces et le jargon des Précieuses ridicules. 11 est certain qu'une de celles qu'il met en scène dit des choses fort sensées sur la moralité de la comédie ; le poète a beau recommander aux actrices les roulements d'yeux, les moues, les déhanchements ; il a beau entremêler les paroles de son héroïne d'expressions bizarres, prétentieuses et de mauvais goût, les critiques sont judicieuses, et ce n'est pas une pure fantaisie qui les a placées dans la bouche d'une Précieuse. J'estime que dans plus d'une ruelle, Y École des femmes a été condamnée au nom du bon goût, au nom de la morale, au nom surtout de l'honnêteté. Le succès de la comédie n'empêche pas la sentence d'être juste; c'est ce bien-jugé qui excite la vivacité du poëte. Il y avait donc une sorte de lutte entre Molière et les Précieuses. Si les unes prêtaient au ridicule, l'autre n'offrait aussi que trop de prise à la critique, « donnant toujours un tour gracienx au vice et une austérité ridicule et odieuse à la vertu, dit Fénelon, et se livrant sur les mœurs à un jeu que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auraient jamais admis.»
Je n'insiste pas : la poésie et la morale de Molière rappelaient peu la galanterie et s'éloignaient beaucoup de la simple honnêteté. Mais il faut ajouter que, tout en immolant ses adversaires aux brocards et à la risée, Molière protestait que les véritables Précieuses n'avaient pas à se plaindre de lui et qu'elles ne pouvaient être offensées lorsqu'il jouait a les ridicules qui les imitent mal. » Cette modestie lui convenait;
sou triomphe n'a pas été aussi grand qu'on est porté à croire. Bien des expressions qu'il a entendu railler ont pris droit de bourgeoisie dans la langue. Le mot ^obscénité, la sécheresse de conversation et V intelligence épaisse sont des termes acceptés par l'Académie; et on cherche l'affectation que Molière voulait y trouver. Saumaise a relevé un grand nombre d'expressions inventées par les Précieuses. Il avait d'abord composé la Clef du langage des ruelles, dont la seconde édition est de 1660. C'est simplement une nomenclature des diverses locutions précieuses. Il y a là de l'affectation, du mauvais langage, de l'enflure et du ridicule à foison, avec quelques expressions justes et heureuses. La question serait de savoir à qui revient la responsabilité des bonnes expressions et celle des mauvaises. La Clef du langage des ruelles ne note pas les auteurs ni les origines des diverses locutions; dans le second ouvrage de Saumaise, qui est de beaucoup le plus considérable, dans le Dictionnaire historique, poétique, géographique, cosmographique, chronologique, et armoirique, outre les notices consacrées à chacune des Précieuses, se trouventdc courtes nomenclatures des locutions en vogue; là les divers auteurs sont désignés. Saumaise, pour être l'historien, n'était pas l'ami des Précieuses. Si son livre n'est pas satirique, il est épigramtnalique; il chercheà égraligner quelque peu, et n'est pas fâché de propager les mauvais bruits ou de relever les ridicules. Il ne dit pas si les ruelles ou les auteurs qu'il cite ont du crédit. Si tout ce qui lit est de l'empire des Précieuses, à plus forte raison tout ce qui écrit doit-il en être. Il y avait lieu de faire un choix, mais rien n'indique dans le Dictionnaire les expressions avouées par les véritables Précieuses, les Précieuses de marque, celles dont Je nom est encore illustre. Faut-il dire que d'entre ces dernières, trèspeu ont fourni leur part de mauvais langage au recueil de
LES PRËClEUStS. 85
Saumaise? Jusqu'à quel point faul-il attribuer au cercle de l'hôtel de Rambouillet, par exemple, la responsabilité des phrases de M,Us Besnler de Tours? Dans une conversation rapportée par Saumaise, certaines façons de parler sont critiquées, et la Précieuse, pour les défendre, va chercher des arguments et des exemples dans Corneille. La tragédie A' Œdipe, qui était toute nouvelle encore (elle est de 1659), lui en fournit plusieurs. Saumaise, de son côté, extrait de cette tragédie quelques-unes des expressions bizarres et forcées, où commençait à s'égarer le génie du grand Corneille. Bien d'autres auteurs suivaient la même route du mauvais goût, du boursouflé et du prétentieux. J'estime que si les Précieuses, les véritables Précieuses, portaient jugement sur tout cela, elles aimaient souvent à faire justice. Elles avaient aussi à approuver parfois, même parmi les imaginations et les inventions des décriées et des ridicules qui les imitaient mal. Il y avait alors quelque chose dans l'air qui poussait à éplucher, à raisonner, à travailler la langue : c'était la mode, c'était le bel air.
La réforme orthographique que la langue a subie depuis le dix-septième siècle avait été tentée par les Précieuses. Ce ne sont pas les plus illustres qui se mirent à cette besogne. Mme Le Roy, Mlle de Saint-Maurice et Mu* de la Durandière n'ont pas fait une grande impression sur leurs contemporains ; et si ce ne sont pas trois grâces, ce ne sont pas non plus trois génies. Elles imaginèrent un jour qu'il fallait régler et reformer l'orthographe : assistées deLcclerc, l'ami de Coras, elles se mirent à l'œuvre. Saumaise donne un résumé de leurs travaux. Us sont raisonnables, judicieux, et l'usage les a presque tous confirmés. Leur méthode n'est pas capricieuse : dans les mots teste,prosne, hostel, respondre, esloigner, esclairer, elles remplacent Y s par l'accent; elles écrivent auteur, noces, avocat, faits, au lieu à'authettr, nopees, ùavocat, faicts ;
86 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
elles consultent l'oreille, et dans quelques exemples sont peutêtre un peu trop portées à faire disparaître les signes étymologiques grammaticaux ; mais leur guerre aux doubles lettres et aux lettres qui ne se prononcent pas, a devancé des réformes établies aujourd'hui par l'usage.
Toutefois pour reconnaître l'heureuse influence littéraire des Précieuses, évitons de nous inscrire contre les jugements de Boileau sur plusieurs des alcôvistes et des poètes célèbres des ruelles. On a voulu réclamer au nom de Scudéri, de Saint- A m and, de Cottin et de l'abbé de Pure. On assure que ces écrivains ne sont pas dépouillés de charme, et qu'aux curiosités qu ils renferment, utiles' à l'étude des mœurs et de la société de leur époque, ils joignent de véritables qualités littéraires. 11 est dangereux de contredire à certaines sentences. En matière d'érudition, on peut toujours apporter de nouveaux documents et espérer reprendre un thème déjà débattu ; en matière de goût littéraire, il n'en va pas tout à fait ainsi. Boileau est délicat; et ses rigueurs sont justifiées. Voltaire n'a pas réussi à relever Quinault. Les succès des victimes du satirique ont pu être véritables ; assurément il fallait à Kautain, comme Boileau l'appelait dans les premières éditions des Satires, il fallait à Kautain un certain mérite pour attirer la foule, et il l'attirait autour de sa chaire. Ses prédications à Paris étaient fréquentes. Son ministère eût été moins recherché si l'on eût tout d'abord été assis à Taise à ses sermons : la conclusion est certaine. Les vers de Cottin ne manquent pas non plus de facilité ni même de tournure; ceux de Scudéri peuvent avoir par hasard une allure héroïque, une fermeté et une ampleur que quelques avisés comparent à Corneille, l'abbé de Pure même n'est pas sans mérite à leurs yeux, et on se scandalise que Despréaux l'ait nommé pour le traîner dans la fange.
Jl n'est point de degrés du médiocre au pire; Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur.
Voilà le précepte : il est juste. Les écrivains médiocres ont beau ne pas manquer d'une certaine verve et d'un certain bonheur d'expression; ils peuvent avoir de l'aisance et même de Fesprit, du moment qu'ils sont médiocres, ils sont justement condamnés. J'ai peu fréquenté Cotlin ; les écrits de l'abbé de Pure, curieux pour l'histoire des Précieuses, ne se relèveront point de la condamnation portée contre eux. Ce qui fait l«i beauté littéraire, c'est un charme, un agrément souvent indépendant des qualités et des défauts d'une œuvre. Le Cid est défectueux, mais
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Scudéri et l'Académie ont beau (aire ; ils étalent en vain les défauts de la tragi-comédie, le public s'obstine à l'admirer. La. beauté qui relève un poëme est indépendante des défauts qu'on y peut remarquer. Ces défauts le déparent, sans doute ; et une belle œuvre gagnerait à en être exempte. A thaï w et Polyeucte sont des exemples de chefs-d'œuvre ; mais quand à travers les défauts brille une certaine beauté secrète, qui ne cessera jamais d'être belle, qui satisfait l'esprit, le séduit et le ravit, l'œuvre est d'un poète ou d'un écrivain ; elle vivra. Hors de cette beauté il n'y a rien : l'écrivain peut avoir de l'honneur, du sentiment, du bon sens, de l'éloquence, du savoir; selon Boileau, il est insupportable. Cela ne l'empêchera pas toujours d'être digne de l'Académie ; car cette qualité extraordinaire qui ne se définit pas et que les gens de goût sentent vivement, cette qualité qui bit les poètes et les écrivains est rare : elle peut être cultivée, elle ne s'aequiert pas. Appelea-la génie ou inspiration;
c'est un don. Si Despréaux écrivait de notre temps, il ferait une belle vie dans la république des lettres ; plus d'un qui croit briller ne va pas à la hauteur des victimes du satirique. M. Sandeau, qui frappe aux portes de l'Académie, M. A bout, qui fait les délices de la jeunesse des cafés, valent-ils Scudéri? tant de femmes de lettres qu'on célèbre s'élèvent-elles à la hauteur de sa sœur? Le doute est permis. Sapko était vraiment une fille d'esprit ; le jugement qui Ta condamnée ne sera cependant pas cassé. Les curieux trouveront de l'intérêt à ses romans; le grand nombre de portraits qui y sont insérés peut aider à faire connaître les personnages et les modes de la société. Sapho, pour lui garder ce nom dont Mme de Sévigné la désigna toujours, est un parfait intermédiaire entre les véritables Précieuses et les Précieuses ridicules. Elle tient des unes et des autres et ne manque pas d'agrément. Elle voit les Précieuses véritables. MmM de Rambouillet, de Montausier, de la Fayette, Scarron, de Sablé, de Maure l'aimaient et la considéraient à cause de son esprit : elle en avait, de l'aimable, de l'accueillant, du libre : elle n'était point pédante ; mais elle cultivait et admirait un peu trop les pédants. J'imagine que Kautain, de Pure, Scudéri même et beaucoup d'autres paraissaient peu dans les ruelles considérées et illustres. Nous ne voyons pas que Mme de Sévigné ait eu des rapports avec eux. Ménage seul a été reçu intimement dans le cercle des délicates. M,le de Scudéri recevait tout le monde, et son Samedi était une véritable académie de pédants. Elle porte dans ses écrits de leurs allures et de leurs illusions; elle a de l'agrément souvent; ceux qui la liront et qui voudront peindre la société au dix-septième siècle pourront tirer de ses pages des mots piquants, des pensées bien tournées, des phrases heureuses et ayant même un certain cachet. Mais que de fatras ! c'est le fumier d'Ennius. Si les perles
qu'on y trouve peuvent servir à relever une parure, elles ne sont pas néanmoins des plus fines ni des plus grosses (i).
La majeure partie des héroïnes que célèbre Saumaise est inconnue et mérite de Pêtre. Tout ce qu'il dit des femmes qui illustrèrent vraiment les cercles des Précieuses confirme ce que les Mémoires et les autres documents littéraires ont appris d'elles. Le Dictionnaire est un hommage rendu à leur mérite et un écho des petits ridicules qu'elles ont pu avoir. Il contient une assez jolie anecdote, que je n'ai point vue ailleurs, sur M™ de Choisy, qui avait des commerces réguliers avec plusieurs teles couronnées, et à qui on fit accroire que le grand sultan recevait de ses lettres et y répondait. Toutes ces lettres de Mme de Choisy, que les contemporains ont tant célébrées, sont perdues; on n'en connaît qu'une seule. Elle a été publiée à diverses reprises depuis que nous l'avons tirée des papiers deConrart(2).
Saumaise n'a pas sans doute prétendu faire une œuvre littéraire ; il ne nous a pas légué un document historique, mais simplement une pièce de curiosité que ceux qui gardent un commerce intime avec le dix-septième siècle ont toujours aimé à consulter. Si cette lecture leur était de quelque prix, la rareté du livre faisait peut-être uue partie de son charme ? Nouvellement imprimé, n'ayant plus l'atlrait de la rareté, aura-t-il autant d'agrément ? Ce qui est bon à consulter n'est pas toujours bon à publier. Mais les curieux de notre temps ont un besoin de communiquer leurs trésors qui prouve qu'ils en aiment surtout le bruit et le renom.
(I) La publication de M. Cousin sur le Grand Cyrus ne noua fait pas changer d'opinion; mais nous admirons les critiques littéraires qui croient que M. Cousin a découvert des portraits du dix-septième siècle sous les héros des romans de M«« de Scudéri. Hélas ! ne lit-on plus lîoileau ?
(V Voir Y Univers du 17 septembre 1852 et dans ce volume la Notice sur
90 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
Les nouveaux éditeurs du Dictionnaire des Précieuses ont cherché à en enrichir le texte de notes et de documents ; ils ont ajouté une clef aussi volumineuse que le Dictionnaire même. Leur malheur est de n'avoireu à consulter que des documents d'un certain ordre. Tallemant et les chansons,si nombreuses au dix-septième siècle, sontles principales sources de leur trayait. Tallemant, on le sait, est f riand de scandales : les vaudevilles ne s'en abstiennent pas. La clef du Dictionnaire des Précieuses abonde donc en renseignements peuédiflants. Sont-ils fondés? Je serais beaucoup porté à en rabattre. Tallemant disait, à propos d'une de ses héroïnes : « Un vaudeville a tranché k mot, mais tous les vaudevilles sont-ils bien informés ? » Tallemant était-il mieux informé que les vaudevilles ? Saumaise a plus de discrétion. Il parle souvent de galanterie : on sait ce qu'on entendait à cette époque par ce mot. Il raconte sur une des héroïnes les plus décriées des Historiettes une petite aventure d'un style tout différent. Il s'agit de la Marquise de Boudarnault. Un galant, le chevalier de Villegaignon profita des libertés de quelque cousinage pour découvrir le feu dont il brûlait. La cousine laissa dire, et tout en l'écoutant conduisit insensiblement le chevalier vers la porte. Arrivée là, elle prit la parole : Mon cousin, si vous n'avez que cela à me dire, je n'ai rien à vous répondre, sinon que vous êtes trop éloquent pour être amoureux. Là-dessus elle s'échappe et court se renfermer dans sa chambre. Le chevalier ne pot que pester contre les Précieuses, ajoute Saumaise, et les admirer tout ensemble. Je ne dis pas que le trait soit admirable, mais il est si contraire à tout ce que Tallemant et les vaudevilles racontent de la Marquise de Boudarnault, qu'il faut le citer pour faire admirer leur imagination.
Celle de notre siècle est trop portée à prendre pour des vérités historiques et à caresser tous les récits scandaleux des
historiettes et des chansons. On eût pu en bourrer la Clef du Dictionnaire des Précieuses beaucoup plus encore qu'on n'a fait. On en a trop mis, néanmoins, pour donner accroire que cette clef ouvre l'histoire véritable. Les infamies que Tallemant et les chansonniers racontent ne sont d'aucun temps, n'ont aucune réalité et sont simplement des fruits d'imaginations dévergondées qui ne peuvent donner aucune lumière sur la société et les mœurs du dix-septième siècle.
A côté de Madame de Longueville et de Madame de Sablé, M. Cousin a remarqué parmi les femmes du dix-septième siècle Madame de Maure. Celle-ci, dans le grand jour du grand siècle est sur un plan encore plus lointain et plus effacé que Madame de Sablé. Mademoiselle la cite dans la Princesse de Paphlagonie la célèbre un peu et la raille beaucoup. Bussy la nomme comme une femme clairvoyante, dont doivent se garder ceux qui ont ensemble quelque secret. Madame de Motteville fait mention d'elle plusieurs fois, et puis le silence s'étend sur son compte. Tallemant lui consacre un article ; mais on sait que les articles de Tallemant ne consacrent pas Timmortalité. Le nom de Madame de Maure est à peu près inconnu de nos jours. On le trouve dans les papiers de Conrart avec divers écrits de cette dame. Ces écrits eurent de la réputation dans leur temps, et Mademoiselle nomme Madame de Maure parmi celles qui ont inventé les lettres. Elle correspondait en effet avec Mesdames de Longueville, de Sablé, de Montausier et les autres Précieuses les plus illustres. Ses lettres ne sont pas dénuées d'esprit, et plusieurs, par leur tour et leur agrément, sont bien supérieures à tout ce que Madame de Sablé a laissé de chiffons et de billets. Elles ne se composent pas seu-
leoieot de quelques lignes correctes et d'un esprit galant : elles font preuve d'un certain art de mettre les personnes en scène et de conter de petits événements auxquels on attachait alors une grande importance ; elles témoignent aussi d'une finesse assez mordante, un peu recherchée peut-être, à saisir et à rendre le ridicule du prochain. Les plus remarquables de ces lettres ont été imprimées, il y a déjà longtemps, par M. de Saint- Aulaire, dans son Histoire de la Fronde, et jusqu'à présent on n'en avait point fait grand tapage. M. Cousin en a publié par extraits ou intégralement un assez grand nombre, qui n'ajouteront pas beaucoup au mérite littéraire de la Comtesse de Maure. Les manuscrits toutefois n'ont pas été épuisés, et si le philosophe eût été plus judicieux dans son choix, il eût pu recueillir assez de renseignements pour mettre ses lecteurs à même de connaître le caractère et l'esprit de Madame de Maure, et surtout de tirer quelque moralité de l'histoire de sa vie. La philosophie et la moralité, il est vrai, n'ont pas toujours de grandes affinités, et elles peuvent quelquefois passer Tune à côté de l'autre sans se toucher ni se reconnaître.
Madame de Maure était Doni. Son père, de famille florentine, avait été attiré en France par la fortune des Médicis. Il avait occupé des emplois de finance, était devenu seigneur d'Attichyetavaitépousé Valence deMarillac, sœur du maréchal et du garde des sceaux. Anne Doni d'Attichy, dont la beauté et le grand air étaient fort remarquables, entra au service de la reine Marie de Médicis ; mais malgré la fortune de ses oncles, l'éclat de sa beauté et toute la privauté que l'origine florentine pouvait lui donner près de la Reine, il semble qu'elle eut quelque peine à trouver un parti convenable. L'histoire ne dit pas si elle donna à Julie d'Angennes l'exemple de laisser son galant soupirer quatorze ou quinze ans avant d'en faire son mari ; mais elle rapporte que Mademoiselle d' Altichy se maria seule-
Digitiz
94 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
ment après la mort de son frère, quand elle fut devenue héritière. Elle était déjà parvenue aux environs, peut-être au delà de la quarantaine, et les supériorités de la femme de quarante ans n'étaient pas encore établies au dix-septième siècle (1).
Le comte de Maure, cadet de la maison de Mortemart, était un homme de grande vertu, disent les contemporains, et qui faisait profession de piété ; il avait aussi beaucoup de visions, et sa vertu fit au moment de la Fronde un naufrage dont elle se ressentit toujours. Les lettres de Madame de Maure, éparses dans les papiers deConrart ou dans les collections de la Bibliothèque impériale, révèlent une suite de fausses démarches peu propres à donner une grande opinion de la dignité et du jugement de M. et de Mme de Maure. Cette dernière était le personnageinfluentduménage.EUeétaitombrageuseà l'excès; et il semble que, malgré son renom d'esprit, ellcconserva toujours le tou aigre et le caractère difficile d'une vieille fille ; elle prétendait à beaucoup d égards ; surtout elle ne voulait jamais avoir tort, et la moindre circonstance où elle croyait entrevoir son désavantage donnait lieu de sa part à des explications interminables, à des flots de récriminations et de justifications où le style et la malice ne font pas toujours défaut, mais d'où, malgré l'avis de M. Cousin, la fermeté de cœur et celle d'esprit sont tout à fait absentes.
Madame de Maure affectait néanmoins d'être inébranlable dans ses résolutions et de se conduire en tout par des interprétations stoïques et romaines de l'honneur. Elle se vantait
(1) Madame de Maure avait trois frères: Charles, jésuite, mort en I64S, Louis, évéque de Riez en 1628 et d'Autun en 1653. Il commença des Informations pour Introduire la cause de Marguerite du Saint-Sacrement. Le troisième mourut durant la campagne de Flandre en 1637. Madame de Maure avait en outre une sœur mariée au duc d'Atri, dont était née Mademoiselle d'Atri dont il est question dans la correspondance.
d'être faite de telle sorte qu elle « n'était pas fort empressée du coté de la faveur » (1 ), et elle croyait avoir donné des gages de sa fermeté. Elle garda, il est vrai, de la mort du maréchal de Marillac un profond ressentiment contre Je cardinal de Richelieu, et répondit à la duchesse d'Aiguillon, qui la voulait visiter,de ne pas trouver mauvais qu'elle ne reçût point la nièce du meurtrier de son oncle. A celte douleur et à ce ressentiment légitimes se joignaient un brin de bel esprit et quelque sauvagerie romanesque, où il est difficile de trouver de la raison. La Marquise de Sablé, qui était déjà fort liée avec Mademoiselle d'Attichy, faisant à cette époque compliment à Madame de Rambouillet, lui écrivit que le bonheur de sa vie serait de la passer seule à seule avec Mademoiselle de Rambouillet. Mademoiselle d'Attichy connaît le propos, en prend aussitôt la mouche et refuse de voir désormais son amie. L'autre a beau s'excuser et assurer que de pareilles phrases ne sont que galimatias, la jalouse Attichy, faisant effort de logique, conclut que, pour mettre ainsi son bonheur à passer sa vie seule à seule avec la divine Julie, Madame de Sablé doit désirer d'être séparée de toute autre personne, et cette proposition lui paraît injurieuse à l'amitié, qu'elle appelle une passion sans pareille, qu'elle professait pour la Marquise. Dans ce désastre, la sentimentale fille déplore son malheur dans un style un peu trop aimable et peu trop coquet pour être compatible avec la grande douleur qu'elle affichait en ce moment (2).
M. Cousin, qui est tourné à l'enthousiasme, voit tout à la fois dans cette lettre et ce sentiment de Madame de Maure, la délicatesse raffinée de l'hôtel de Rambouillet et l'humeur tendre et farouche de l'Alceste de Molière. Nous ne dirons rien de
(1) Lettre à Madame de Brienne, 16)9. Cousin. Bibliut. de l'École des Chartes, 3a série, t V, p. 127.
W Bibliot. de VKcole des Chartes, ï&ttf., p. 114, et Madame de. Sablé.
l'Alceste, qui est un personnage de théâtre et dont les humeurs tendres et farouches n'ont jamais été aux prises avec les réalités de la vie ; mais il nous parait que M. Cousin fait trop bon marché de « la délicatesse raffinée » de Madame de Rambouillet, qui était tout à la fois le centre, le modèle et le régulateur de la société désignée sous le nom de l'hôtel de Rambouillet. L'incomparable et la grande Arthénice était avant tout une femme d'expérience et de bon sens : ses raffinements et sesdélicatesses, qui ont puissamment contribuéà l'éducation de la société polie et à l'épanouissement de la belle littérature du dix-septième siècle, étaient tous marqués à ce coin de la sagesse, du goût et de la mesure qu'on cherche vainement dans la boutade pointilleuse et plus fantasque que raisonnable de Mademoiselle d'Attichy.
Une certaine adresse à enfiler des mots peut constituer un mérite de style et d'esprit ; l'honneur et la considération s'acquièrent par d'autres qualités ; et l'amabilité, la simple amabilité n'accompagne pas toujours l'art d'écrire. Madame de Maure en est un exemple. M. Cousin a assez d'expérience de la vie pour sentir tout ce qui a manqué à cette spirituelle Comtesse pour être une personne aimable et raisonnable. Les grâces du jansénisme, auxquelles M. Cousin résiste peu, ne s étendent pas sur ce personnage.Malgré les séductions de ses amies, Madame de Maure n'entra pas du tout dans les intérêts, ni dans les pensées de la secte. Madame de Choisy la prenait, nous l'avons vu, pour confidente de ses griefs contre Arnauld, qui lui avait ôlé l'affection de Madame de Sablé. Mais il y a un autre point par lequel Madame de Maure ravit M. Cousin et chatouille les plus chères complaisances de son esprit. 11 a découvert qu'elle était un peu philosophe. « Dans ce siècle « où la galanterie et la dévotion se succédaient et même se « mêlaient fort souvent, elle était restée pure et irréprochable
<c sans avoir recours à la dévotion. . . Elle faisait grand cas des « vertus morales, comme on disait alors... Elle croyait à la « puissance de la raison et des sentiments naturels qui sont « dans l'âme humaine » (4). Cette absence de dévotion, cette confiance dans la raison et la nature engagent sans doute M. Cousin à voir dans Madame de Maure une femme d'esprit et de caractère. Si la philosophie se rencontre chez cette dame au degré que M. Cousin suppose, les documents doivent faire conclure que la philosophie est impuissante à donner à l'esprit le plus heureusement doué la consistance que ferait supposer ce terme de caractère,
M. et M™ de Maure réunissaient soixante mille livres de rente. Ils n'eurent jamais d'enfants, lis avaient largement de quoi suffire au train d'une maison du dix-septième siècle aussi honorable que la leur. Malheureusement ils avaient l'un et l'autre des habitudes de désordre extraordinaires. Ils ne se conduisaient ni par règle ni par raison, et uniquement par fantaisie. Ils voyageaient aux flambeaux, allaient à la campagne à la Saint-Martin et en revenaient au mois d'avril. Jamais les deux époux ne purent prendre ensemble leurs repas, et les autres personnes de leur compagnie et de leur maison agissaient de même. « Madame de Maure, disait M. de Sourdis, eût été une femme parfaite si elle avait pu s'astreindre à regarder une horloge. » Faute de cela, le dérèglement le plus incroyable régna dans sa maison et s'étendit à toutes ses affaires. Ce n'était pas seulement un travers, il semble qu'elle y mettait un peu d'affectation. Mademoiselle assure que « dans les États de la reine de Misnie les horloges étaient défendues, et qu'on eût réputé pour insensé un homme ou une femme qui se fussent asservis à un coup de cloche. On croyait dans ce
(I) Bibliot. de l'Bcoledes Chartes, t. V, p. 317.
pays-là que cela choquait tout à fait le bon sens (1). » La reine de Misnie, nous n'avons pas besoin de le dire, c'est Madame de Maure. Les témoignages contemporains sont unanimes. « Madonte (c'est encore Madame de Maure) mène une vie des plus extraordinaires, faisant du jour la nuit et de la nuit le jour, dînant à cinq heures du soir et soupant à deux heures après minuit (2). » — « Ils incommodent tout le monde qu'ils vont voir, dit Tallemant ; les uns vont se mettre à table, les autres y sont déjà, quelques-uns se couchent quand on leur vient dire que M. le comte ou Mme la comtesse de Maure les demandent. »
M. etM^de Maure menaient donc cette vie «des plus extraordinaires, » passant pour « les plus déréglées personnes du monde en fait de repas et de visites, » dissipant leurs biens dans toutes sortes de dépenses intempestives et mal conçues, de travaux dans leurs terres, etc., quand la Fronde éclata. Durant les premiers troubles, le comte de Maure ne prit point parti contre la cour; mais quand, au mois de janvier 1649, la Reine se rendit à Saint-Germain, le comte et la comtesse de Maure restèrent à Paris, auprès de Madame de Longuevilleetdu Prince de Conti. On sait la ridicule issue du mouvement qui porta une partie des princes à faire alors la guerre à la Régente. On avait annoncé le désir du bien public; il y avait six semaines que les hostilités étaient ouvertes, et déjà mille négociations étaient nouées à la cour, où chacun avait soin de faire valoir ses intérêts. M. de Maure demandait le cordon bleu et la révision du procès du maréchal de Marillac. Cette révision n'était pas seulement pour rendre honneur à la mémoire du défunt, elle devait se résumer en certains avantages pécuniaires que son héritier réclamait scrupuleu-
(1) La Princesse de Paphlagonie.
(2) SatiDMise. Dictionnaire des Précieuses.
sèment. 11 y mettait une certaine naïveté, d'ailleurs, et en manifestant ses prétentions, ne dissimulait pas ses griefs. Sa femme les exposait ainsi, et les trouvait si judicieux et si raisonnables qu'elle priait une de ses amies de les faire connaître à la Reine :
« Vous saurez donc premièrement, ma très-chère (l),que a depuis la régence, il (M. le comte de Maure) n'a pas eu un « seul bienfait de quelque nature qu'il puisse estre, si ce « n'est en papier. Véritablement, pour du papier, il a eu des a lettres de conseiller d'Estat ordinaire, dont la pension est « de six mil francs ; une ordonnance de dix mil escus pour la m récompense que les mareschaux de France dirent à la « Reyne qu'il estoit juste de luy donner pour la compagnie de « gens d'armes de la feue Reyne que M. le mareschal de Ma- « rillac avoit achetée ; et non-seulement il n'a jamais rien tou- « chéde tout cela après que luy et moy en avons parlé tant a de fois à M. le Cardinal, qu'enûn nous nous en sommes « lassés ; mais il n'a seu même estre payé d'une petite charge « qu'il avoit prise en payement de son oncle de la Vauguyon « pour une dette de vingt mille escus. Ce traitement, qui a luy deyoit estre assez sensible durant que la Reyne faisoit « des grâces si considérables à tant de gens qui n avoyent pas ce eu l'attachement que nous avions eu à son service , ne « l'empescha pas de se mettre en pièces dans la première « brouillerie du Parlement. Il creut qu'y allant du repos « de l' Estât, il devoit préférer les sentiments d'un bon France çois à ses ressentiments particuliers, et comme il m'ayme « assez pour entrer dans mes obligations, et que j'avois à « M. le Cardinal celle de m' avoir racommodée avec la Roync « il voulut aussi le servir, encore qu'il n'eust jamais fait les
(1) Lettre à Madame de Brierme. Bibliot. de l'Ecole de* Chartet.
Digitiz
100 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
« moindres choses pour luy. Les soins qu'il prit eurent assez « de succès, puisqu'ils empêchèrent, au mois de septembre, « l'arrest qui a esté donné au mois de janvier (1). Vous pou- « vez juger si Ton n'auroit pas veu dès lors ce que Ton a vea « depuis. Cependant, après que M. le Cardinal l'en eust re- « mercié, en présence de M. le Prince et de M. le maréchal « de Villeroy, comme d'un grand service qu'il avoit rendu à « l'Estat et dont il luy estoit obligé en son particulier, toute « la Cour a veu que la Reine ne lui a pas dit un mot, quoy « qu'il fust tous les jours devant elle; et M. le Cardinal a « témoigné d'estre embarrassé de luy lorsqu'il luy vouloit « parler sur cet accommodement jusques à donner sujet de « faire dire par tout Paris qu'il estoit si accablé de luy qu'il ne « savoitoù se mettre; enfin il en fit des railleries qui vinrent « jusques à M. le comte de Maure et qui l'obligèrent de s'en u déclarer à quelqu'un des gens de M. le Cardinal qui avoit « connaissance de l'affaire. Et voyant que M. le Cardinal ne « prenoit aucun soin de raccommoder cela, il déclara à cet « homme-là qu'il ne le verroit plus. Cela a duré trois mois, « sans que M. le comte de Maure ayt ouï parler de M. le « Cardinal, sinon par un compliment assez superficiel qu'il « me lit à mon retour de Sainte-Reine, où j'avois esté durant <c tout ce temps-là ; et quoique M. le comte de Maure ne fust « qu'à deux pas de luy et qu'il le vist très-bien, il ne luy dit « pas un mot... L'on voit à cette heure, sil'on s'estoit si fort a trompé de croire que cet accommodement estoit de son sera vice, puisque si l'on y estoit tenu, tout ce que l'on a veu « depuis trois mois ne seroit pas arrivé. M. le comte de « Maure estant donc piqué comme vous le pouvez juger, la
(1) L'arrêt du 8 janvier 1649, qui déclarait le cardinal Mazarin ennemi du Roi et de l'État, perturbateur du repos public, et lui enjoignait de se reUrer de la cour en ce jour, et dans la huitaine do royaume.
« Reyne sort de Paris, et comme il mettoit ordre à ses affaires « ponr que nous en sortions aussi, M. le Prince de Conti et « Madame de Longueville arrivèrent. Alors véritablement il « ne put résister à la tentation de montrer son ressentiment. « 11 n'eust pas voulu pour cela ayder à former un parti; mais « estant tout formé, l'estimant juste et voyant qu'on ne pou- « voit pas mesme soupçonner qu'on voulust détruire la « royauté, il crut qu'il feroit mieux de s'y mettre que de s'al- « 1er empresser à la Cour où il avoitesté si mal traitté, ou de « s'enfermer dans une de ses maisons durant cette guerre. »
On voit sur quel ton étaient donnés ces éclaircissements. Tout le monde cependant n'avait pas l'intrépidité de logique de la comtesse. La conduite de M. de Maure ne parut pas trèséclatante ; et quand on connut ses griefs et ses demandes, on lui donna encore moins raison.
Pourvu qu'il ait de bous brevets.
Le Maure consent à la paix Et la va signer tout à l'heure,
disait la chanson. La chanson disait encore bien d'autres choses sur le brave comte de Maure et son buffle à manches de velours noir ; elle n'épargna pas non plus les généraux ni les autres intéressés du parti. Leurs prétentions, mises au jour, firent tout tomber en discrédit. Pour restaurer leur considération et leur importance, les Frondeurs imaginèrent de déclarer qu'ils ne prétendaient de places et de grâces que pour leur sûreté pendant que leur ennemi demeurerait en France, mais que s'il plaisait au Roi et à la Reine de chasser du royaume te cardinal Mazarin, ils promettaient de ne rien demander et de se contenter de l'honneur d'avoir rendu ceser- Tice signalé à l'État. Le Comte de Maure, que le cardinal de Retz appelle à ce propos le replâtrera du parti, futcboisipour
Digitiz
porter cette déclaration à la cour. Il y fut reçu comme un homme qui vient jouer la farce, et toute la plaisanterie tomba sur lui, dit Madame de Motteville; mais il ne plaisantait pas et croyait par là pousser le ministre aux dernières extrémités. Il croyait surtout, c'est encore la remarque de Madame de Motteville, prouver qu'il était un homme à craindre ; et Ton voit comme sa femme avait soin d'insister sur ce point. Un homme à craindre est un homme à gagner. On sait bien tout ce qui se mêlait, au dix-septième siècle, à ces ambitions personnelles ; elles étaient rarement toutes crues ; on les assaisonnait de quelque chose de romain ; la bon ne Motteville entrevoit à peu près la véritéà travers son indulgence, quand elle remarque que cette protestation avait quelque chose en soi qui parut beau à son auteur; et elle insinue qu'il était de ceux qui préfèrent à leur fortune la liberté dédire leurs sentiments. M. et Mnc de Maure chérissaient assez cette liberté, en effet, mais cet amour naissait chez eux d'une impatience tout à fait intempestive de saisir une fortune placée au delà de leurs prétentions et de leurs efforts. Cette race d'ambitieux qui éclôt si facilement dans tous les moments de trouble, est aussi une race de mécontents : c'est toujours une petite race. Leurs plus grands coups sont compliqués de réticences et de sous-cntendus, qui ont besoin d'être sauvés par beaucoup d'adresse et qui donnent aisément prise aux brocards.
Madame de Maure, quand elle vit tout le mauvais résultat de la proposition du comte, aurait voulu, pour travailler plus efficacement à réparer leurs affaires, donner à entendre qu'elle n'avait pas approuvé la démarche de son mari. Madame de Motteville assure qu'il en fut de la sorte. Mais la Reine répondait à ce propos, qu'on savait bien que le comte de Maure ne faisait que ce que voulait sa femme. Madame de Maure, d'ailleurs, avait aussi des griefs : elle avait reçu
de la cour deux années d'une pension de mille écus, et cIKî trouvait que les déboires du comte de Maure auraient suffi à détruire dans une âme ordinaire le sentiment d'une obligation plus grande, surtout lorsque deux des compagnes de la comtesse au service de la Reine avaient été mieux traitées. « Mais, disait la comtesse, je suis faite de façon que quand on <r m'a une fois obligée, il est assez malaisé de m'en faire perdre « le sentiment. » Et non-seulement elle avait consenti, on Ta vu, à se raccommoder avec la Reine, mais il lui était toujours « resté dans le cœur quelque chose pour M. le Cardi-
« nal Je priai Madame de Montausier de le lui dire, écrit-
« elle, et croy que d'autres encore luy auront pu témoigner « que je n'ay point changé de langage en changeant de party, « et que je parle ici de luy de la même façon que lorsque il y « etoit. »
Ce langage peut paraître ne pas manquer d'une certaine hauteur, mais il semble qu'il est surtout mêlé d'une certaine duplicité, et dans les circonstances où l'on se trouvait, en regard de la conduite du comte de Maure, cette prétention de s'offrir pour traiter pour ainsi dire de puissance à puissance avec la Reine et le ministre pouvait passer pour de l'insolence. Aussi le prit-on de la sorte. IL est bien vrai que les circonstances se tournèrent contre la Comtesse. Elle avait choisi pour confidente Madame de Brienne , celle qu'on appelait la bonne* et l'avait chargée de porter parole au Cardinal et à la Reine. Madame de Brienne, au lieu de servir d'intermédiaire , fit parvenir la lettre au ministre. Celuici la reçut comme il entrait au conseil. — Voilà, dit-il, une lettre de la Comtesse de Maure où il doit y avoir bien des choses, car elle est bien grosse. Il commença à la lire à haule voix, et il avait peine à s'en tirer, l'écriture de la comtesse étant fort mauvaise. — Je la lirai bien, moi, dit le
Digitiz
Prince de Condé, et prenant l'épître, il se mit à la débiter avec ce ton de raillerie qu'il savait prendre quand il voulait, et qui était aussi redoutable que son épée elle-même. La comtesse eut ce jour-là un très-mauvais succès : les brocards ne l'épargnèrent pas; le Cardinal, avec son accent italien, répondait aux farces du prince de Coudé, plaisantant sur ce quelque chose jdemeuré dans le cœur de la frondeuse, et assurant que ce serait le dernier de ses malheurs s'il restait à la fière comtesse quelque amitié pour lui. — Ce serait alors qu'il faudrait quitter la France, disait-il.
La Comtesse fut outrée : elle comprit que cette mésaventure n'augmentait pas les chances du cordon bleu et des autres avantages moins purement honorifiques qu'elle poursuivait. Elle eût dû s'en prendre à elle-même ; mais s'aviset-on de cela? Elle avait d'ailleurs des mouvements impétueux, dit Madame de Motteville. Pour se venger, elle écrivit à Madame de Brienne une nouvelle lettre pleine d'insolence pour la Reine et le Ministre. Elle se drapait toujours dans son peu d'empressement pour la faveur. « Je priay « M. de Morlemart, écrit-elle à M™ de Montausier, de dire « au Cardinal que s'il ne sortoit du royaume que par mon « amitié, il était assuré d'y demeurer toute sa vie, qu'il étoit a même en sûreté de mes visites, parce que du jour que « M. le Comte de Maure s'étoit mis dans le parti, je m'étois « résolue à ne pas mettre le pied à la Cour. » La suite ne répondit pas tout à fait à ces beaux sentiments ; et il faut admirer les énergiques résolutions des esprits sans mesure qui abondent dans leur sens et sont excessifs dans leurs révoltes comme plus tard dans leurs sou missions. L'esprit de rébellion était encore fort animé dans Paris que Madame de Maure commençait déjà non pas à avouer ses torts, mais à sentir les inconvénients de ses emportements. « Je suis à Paris,
t les gardes de M. le Cardinal sont à Atttchy, » écrivait-elle tristement. La cour était à Compiègne. Madame de Maure i eût voulu éviter la charge que ce voisinage lui avait attirée : > elle fit écrire sa nièce, Mademoiselle d'Atri, qui avait part : à cette terre d'Attichy, et Mazarin, qui était bonhomme et î n'avait pas de rancune, donna Tordre de faire déloger les troupes. L'ordre ne fut pas exécuté. Nouvelle tempête : Madame de Maure, pour cette fois cependant, ne 6e lança pas tout à fait en aveugle; elle eut recours d'abord à quelques manèges. Elle manda à des amis d'insinuer au Cardinal, sans qu'elle parût y avoir part, qu'aprè? tout ce qui s'était passé entre eux, il devait avoir pour M. et Mn* de Maure les égards qu'il ne leur aurait pas refusés, s'ils eussent été en bons termes. Madame de Maure eût sans contredit trouvé une pareille conduite fort noble et toute propre à lui remettre dans le cœur quelque chose pour le Cardinal. Toutefois, iln'en alla pas ainsi ; et la fière comtesse, retrouvant son énergie, manda au ministre que s'il agissait par vengeance et pour la réduire à le prier, il n'y trouverait pas son compte : « Pour la vengeance, elle étoit médiocre, ajoutait-elle ; pour le prier, une plus grande affaire ne l'y feroit résoudre, parce qu'elle croyoit que ce serait une bassesse (1). » 11 y a comme un vertige qui force les esprits impétueux àcondamner à l'avance tout ce qu'ils doivent faire. Nous verrons que Madame de Maure ne se fit pas faute plus tard de condescendre à ce qu'elle proclamait alors une bassesse.
En même temps qu'elle poursuivait de ces colères impuissantes le ministre vainqueur pour la seconde fois de la Fronde, Madame de Maure s'en prenait directement à la Reine. Madame de Longueville, qui après tout l'éclat de
(I) Ut ire à Madame de Montautier. Bibliot. de l'École de» Charte*, t. V, p. 131.
l'Hôtel de Ville de Paris, devait avoir bientôt l'humiliation de se présenter à Saint-Germaim et, malgré tout son esprit, de ne rien trouver à dire à la Keine que le mot de : Madame, accompagné de beaucoup de révérences, Madame de Longueville excitait la verve de Madame de Maure. La Reine avait marqué de l'étonnement que le comte de Maure qui faisait profession de haute piété, se fût engagé dans un parti par ressentiment contre elle : mais je veux croire que c'est par tentation, comme dit sa femme, ajoutait la Reine, ainsi je l'excuse et lui pardonne. Madame de Maure ne se contentait pas d'un pardon assez méprisant et stérile d'ailleurs ; elle assura à Madame de Brienne que le comte de Maure n'avait rien fait sans consulter de bons casuistes, et elle demanda si la Reine n'avait pas cru être en sûreté de conscience toutes les fois qu'elle n'avait pas été du parti du feu roi;enûn, poussant jusqu'au bout l'impertinence, elle ajouta que si elle n'était pas bien avec la Reine, elle avait au moins cette consolation que d'autres personnes avaient été dans les faveurs de la régente avec lesquelles la comtesse n'eût pas voulu se changer (1). Toutefois, après avoir ainsi déchargé son cœur sur le papier, Madame de Maure, malgré les encouragements de Madame de Longueville, ne se trouva pas la hardiesse d'envoyer sa lettre : « Non que je me fusse trop « souciéeque la Reyne l'eust vue, dit-elle en cherchant à s ex- « cuser de cet acte de raison, mais de peur qu'on ne dîst que « j'étois bien incorrigible sur les lettres, après ce qui m'étoit arec rivé (2). » Pour prouver combien elle était corrigée, la Comtesse fit circuler son nouveau factum en conûdence. Madame de Sablé en eut communication, et aussi Madame de Mon tau sier. Par là, tout le public pouvait en être instruit aisément.
(1) Lettre à Madame de Brienne. Biblioth. de l'Êc. des Ch., p. 126.
(2) Lettre à Madame de Montausier, tind., p. 132.
1 Après la paix, bien que les chefs du parti aient porté leurs
1 hommages à la cour, les sentiments témoignés par la correspondance que nous analysons, prouvent que Madame de Motteville avait sujet de parler de l'animosité des ennemis de 1 la régente. Le comte et la comtesse de Maure se trouvaient tout préparés à embrasser le parti de la révolte lorsque éclata Ê la guerre des Princes. M. de Maure se rendit à Bordeaux et prit une part active aux intérêts de Condé. Une lettre de Madame de Longueville à Mademoiselle de Rambouillet, du mois de juillet 1652 (1), et un mot de Condé à Lenet (2) parlent d'une prison qu'il aurait subie. Madame de Maure ne 1 l'avait pas accompagné à Bordeaux ; elle ne l'y rejoignit pas, 1 malgré l&s instances de Madame de Longueville, qui l'assurait qu'elle devait sa présence à son mari, « à cause de tant de fatigues qu'il avoit par l'emploi général de toutes les affaires qui sont entre ses mains (3). » La duchesse ajoutait que sans le secours de M. de Maure, elle ne savait trop ce qu'elle t serait devenue. Toutefois, les choses prenaient dès lors une assez chétive tournure, et Madame de Longueville, tout en a pressant la comtesse, lui écrivait : « On est si mal en tous les • lieux du monde de la manière dont il est disposé présentement, qu'on ne vous convie qu'à changer d'ennui en vous i conjurant de venir (4). » Madame de Maure resta aux envii rons de la cour, toujours un peu trop portée à parler avec imf pertinence et à tramer de petites intrigues pour ménager ses { intérêts. Elle venait à Paris, et elle se vantait auprès de Mai dame de Longueville de l'industrie qui lui avait permis d'y I '
(1) Ms. deConrart. Voir plus loin \ea Lettres inédites de Madame de Maure.
(2) Mern. de Lenet. Lettre de Condé du 9 juin 1 652 : Écrivez à M. le comte de \ Maure et à M. ie comte de Chastelus de ma part sur le subject de leur prison.
(3) Biblioth. de rÉc. des Chartes, *• série, t. V, p. 148. Lettre du 31 octobre 1662.
(4) Id'y ibid.
108 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
séjourner quinze jours sans que la Reine Tait su ; elle ajoutait qu'elle espérait prolonger ce séjour encore deux fois autant (1). Une lettre, dont M. Cousin ne donne qu'un court extrait, indique quelle était l'industrie de Madame de Maure en cette circonstance. Elle écrit à Lelellier qu'elle est sensible aux bontés de la reine qui lui a accordé un peu de délai, et elle supplie le secrétaire d'Etat de vouloir bien rendre compte, à l'occasion , des raisons qui la retiennent à Paris (2). La cour était assez bénigne envers ces conspirateurs et ces ennemis ; on leur témoignait tant de civilités et de bons seutiments, on délivrait si facilement Attichy de la garnison qui y avait été envoyée, que Madame de Maure, dont le mari portait les armes contre le roi, se croyait en droit de trouver cruel et singulier l'ordre qu'elle avait reçu de quitter Paris. Elle avait ses raisons pour y rester : on était au moment où les moins clairvoyants jugeaient bien que le parti ne pouvait durer. Chacun négociait de nouveau ; et Madame de Maure aurait voulu, au nom de son mari, ouvrir des pourparlers avec la cour. Elle n'avait pas renoncé à la pensée de traiter comme puissance ; elle rappelait la légitimité des griefs qu'elle et son mari avaient pu avoir, toutes les grâces que la Reine avait dispensées pendant sa régence sans que M. le comte de Maure y eût la moindre part... C'était toujours la plainte et le refrain delà comtesse. « Je n'ay sceu m'empecber de faire cette petite « digression, ajoutait-elle encore en parlant à Lelellier, pour « vous faire voir que M. le comte de Maure pourroit être excu- « sable dans ce qu'il a fait ; et en vérité, Monsieur, j'ose vous « dire qu'ayant l'esprit que vous avez, je ne me saurois péris suader que si je vous pouvois entretenir du détail de nos rai- « sons, non-seulement pour ce qui regarde la Reyne, mais aussi
(1) Biblioth. de l'École des Chartes, 3e série, t. V, p. 149, novembre 16*2.
(2) M*. deConrart, ln-f«, t. XI, p. ?97;et ci-après Lettres inédites, fév. 16*3.
« M. le cardinal Mazarin, tous puissiez condamner tout à fait « M. le comte de Maure. Enfin, Monsieur, si on luy reproche a la rébellion, on ne luy sauroit reprocher l'ingratitude ; et « quant à la rébellion, si je pouvois vous faire Toir les lettres « qu'il m'écrit, tous verriez bien qu'il a les sentiments que « peut avoir un bon François. J'en ay montré quelques-unes à « M. de Mortemart, et il pourra vous en rendre témoignage. *> Du reste, la comtesse voulait être soumise : elle demandait à Letellier, s'il ne pouvait empêcher qu'elle ne fût menacée d'un nouvel ordre de sortir, d'avoir la bonté de l'avertir, a afin « que je le prévienne, disait-elle, ne voulant point passer pour « une personne qui ne veut pas obéir et qui ne se peut ré- « soudre à quitter Paris. »
Ces innocentes protestations d'obéissance adressées aux secrétaires d'État, et ces petites digressions sur les sentiments de son mari, dont elle ne se vantait pas auprès de Madame de Longueville, n'empêchaient pas Madame de Maure de passer à la ville pour fort attachée au parti des princes, et ne lui apprenaient pas non plus à retenir sa verve. Elle avait donné à Mademoiselle de Scudéri un portrait du prince de Condé. Une parente de Madame Cornuel, Mademoiselle Legendre, trouvait qu'elle aurait eu plus de droit de le recevoir. Madame de Maure répondit qu'elle était a admirable, faisant le métier qu'elle falsoit, de parler toujours à l'avantage de la cour, et étant toute pétrie de royauté, » d'avoir de pareilles prétentions. L'abbé de la Victoire, qui faisait profession, disait-il, de n'être d'aucun parti et de se moquer de tous les deux, s'en alla répétant ce propos et riant des grands mots de la comtesse. Celle-ci fut outrée. C'était son humeur de faire tempête ; mais l'humeur s'augmentait sans doute de la circonstance des protestations et des digressions ; aussi fit-elle toutes sortes de vacarmes : sans pouvoir être arrêtée par aucune considéra-
Digitiz
tkra, elle poussa Madame Pilou, âgée alors de plus de quatrevingts ans, jusqu'à la faire pleurer, elle offensa Madame Cornuel dans sa naissance ; elle criait contre le tour que lui avait joué l'abbé de la Victoire, qui ne comprenait pas qu'on fît tant de bruit pour une pareille bagatelle (1).
La paix se signa à Bordeaux. M. de Maure n'eut pas un traité personnel, mais il eut un article spécial dans le traité du prince de Conti. « M. le comte de Maure, général de M. le Prince (de Condé), aura la liberté de se retirer avec ses domestiques, trains et équipages, dans tel lieu qu'il lui plaira. » Les mémoires ne disent pas en quel lieu M. de Maure se retira. Ce fut en Poitou, autant qu'on peut le conjecturer par une lettre en date du mois de juin 1654 et adressée par Madame de Maure à l'évêque de Vence (2). Du reste, le séjour de Paris n'était pas interdit, et l'on y passait ou l'on comptait y passer l'hiver. En allant du Poitou à Paris, de Paris à Bourbon et de Bourbon à Sainte-Reine, on revoyait Madame de Longueville, qu'on ne trouvait point changée, « si ce n'est par l'esprit, qui me semble être encore augmenté. » Toutefois, on la trouvait non-seulement dévote, « mais détachée du monde plus qu'on ne l'avait cru : » et c'était là un assez grand changement.
En 1655, Madame de Longueville et Madame de Maure se renconlrèrent aux eaux de Bourbon : Mesdames de Bouillon s'y trouvaient aussi. Ces dernières eurent avec Madame de Maure un démêlé d'étiquette, que celle-ci a raconté dans deux lettres fort spirituelles et fort méchantes, qui eurent beaucoup de succès et qui en vérité méritent bien le bruit qu'elles firent en ce temps-là (3). Madame de Maure était d'ailleurs
(1) Ms. deConrart. Mélange de prose et de vers, et ci-après Lettres inédites.
(2) Ms. de Conrart, in-f<\t. VIU, et Lettres inédites.
(3) Lettres à Madame de Montausier, 9 juin I6SS, et à Madame de Langueville, septembre 16W. Ces deux lettres ont été publiées par M. de Saint-
« la plus merveilleuse femme du monde pour déterrer les choses, » disait Madame de Montausier (1), et je ne sais si les prétentions de Mesdames de Bouillon étaient aussi peu fondées que la susceptibilité de la comtesse était grande. Entre les deux lettres datées de Bourbon et le retour du prince de Coudé en France (1655 — 1659), M. Cousin ne trouve rien à citer de son héroïne : ses lettres ne manquent pas cependant. Conrart en a conservé un grand nombre. Toutes ont trait à des démêlés à peu près semblables à celui de Bourbon. Madame de Maure a toujours peur qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû. Elle va voir Madame de Guéméné et ne trouve que de petits sièges au lieu de chaises où elle prétend (2). C'était cependant un jour de médecine où Madame de Guéméné ne pouvait craindre les conséquences. Celle-ci a beau expliquer que les chaises prennent trop de place, qu'elle en a dans sa grande chambre et n'en met pas dans les petites : Madame de Maure reste effarouchée, assurant qu'il ne serait pas raisonnable que tout le monde fût assis d'une même façon ; seulement, comme elle fait profession d'honorer particulièrement Madame de Guéméné, elle déclare qu'elle ne fera aucun bruit et ne laissera pas de la servir dans tout ce qui lui sera possible, « hors de faire une chose où elle croiroit se préjudicier. » En conséquence, elle raconte son aventure à Madame de Sablé et à deux ou trois de ses amies qu'elle charge de négocier, avouant que tout ce qu'elle désire de cette négociation est « de se délivrer honnêtement d'aller voir Madame de Guéméné, si cette dernière ne se met à la raison. »
Aulaire, Histoire de la Fronde. M. Cousin les a reproduites. Bibliot. de rEc. des Chartes, &• série, t. V, p. 324.
(1) Ms. de Goorart, in-f», t XI, p. 1229. Lettre de Madame de Montausier, 2 octobre 1669. Cette lettre était inédite quand nous la signalions. M. Cousin l'a publiée en 1858 : La Société française au dix-septième siècle, t. Il, p. 878.
(2) Ms. de Conrart, in-f« t. XI, p. 273, et Lettres inédites, ci-aprés.
Digitiz
Un autre jour, Madame de Maure avait loué une maison et voulait en enlever un portrait. M. d'Albret, à qui on parlait de cette prétention, aurait dit : Je suis aussi d'avis qu'elle emporte le plafond 1 « Je vous avoue, écrit Madame de Maure, que rien ne m'a jamais frappé le cœur davantage que cette parole-là (1). » Là-dessus elle vide son écritoire. C'est une écriveuse, elle en convient: c'est une glorieuse, on le sait; c'est encore une raisonneuse, bien qu'elle ne l'avoue pas ; et l'abbé de la Victoire l'avertit avec finesse que les amis qui raisonnent ne sont pas du tout son fait. M. de Sourdis lui dit un jour que les gouverneurs de province sont les grands du royaume. — Jésus ! Monsieur, qu'est-ce que vous nous venez conter, s'écrie la comtesse ! L'autre s'échauffe, il était gouverneur de province : il a des textes, il cite des preuves : il veut en écrire au Cardinal. — Vraiment, réplique Madame de Maure, vous faites bien de l'honneur à M. le Cardinal de prétendre lui faire accroire une telle chose. La discussion s'anime, la comtesse assure que le Cardinal pourra être plus débonnaire, mais que pour elle on aura beau crier, on ne lui mettra pas cela dans la tête. Enfin, on convient de s'en rapporter au jugement de M. de Béthune, et sur-lechamp voilà M. de Béthune qui entre : « Vous pouvez juger la joie que ce fut pour moi, » écrit Madame de Maure (2). Elle n'oublie rien d'ailleurs de ce qui peut envenimer ces petites querelles : elle écrit en confidence qu'elle ne veut pas qu'on croie qu'elle joue ce pauvre homme (M. de Sourdis); toutefois, elle veut que tel ou tel de leurs amis connaissent toute l'affaire, et elle prie de leur communiquer les lettres. Pour être douce et civile, elle n'en est pas moins fière et ferme dans ses résolutions. Elle veut que ses
(1) Ma, de Conrart, in-f, t. XI, p. 37S, et ol-après Lettre* inédites. (t) M*, de Conrart, t. XI, p. I29U, et ci-aprèê Lettres inédites.
succès soient connus. Comme elle se pique de civilité, elle ne ▼eut pas qu'on en manque à son égard. M. de Morlemart marie son fils, M. de Vivonne, et ne fait pas a M. et à Mme de Maure des compliments suffisants au gré de cette dernière. Là-dessus longue lettre à leur oncle, M. de la Vauguyon (i), avec toutes sortes d'assurances qu'il sera « épouvanté quand il connaîtra à pur et à plein » le procédé des Morlemart : el elle ossu re à Madame de Sablé que Madame de Longueville en est dans le dernier épouvantement (2). 11 est vrai que le procédé des Mortemart se compliquait d'un mot dit au cardinal Mazarin, dont on craignait une impression fâcheuse. Car bien que la correspondance soit pleioe d'âcreté pour le Cardinal et la Reine-mère, on ne manquait pas cependant de chercher à se fes concilier et à en tirer certaines petites faveurs . Il y a des lettres à Villeroy, à Letellier, à de Lyonne, à Fouquet, pour obtenir certains petits avantages, auxquels on était fort sensible tout en restant parmi les mécontents (3).
Cette correspondance ne se compose pas seulement des lettres de Madame de Maure : il y en a de Mesdames de Rambouillet, de Montausier et de Mademoiselle de Vandy, adressées à Madame de Maure on écrites à son sujet (4). Partout on voit cette dernière poussant ardemment ses querelles avec Madame de Villars, avec Madame de Soussy, avec tout le inonde, faisant rire huit jours sur les ridicules de ses amis comme de ses ennemis, ne se souciant cependant jamais de faire connaître les aventures où elle s'embarque, pas plus
(1) Ms. de Conrart, in-fr, t. XI, p. 263, et ci-après Lettres inédites. (2} Ms.de Conrart, in-f», t. XI, p. 268, et ci-après Lettres inédites.
(3) Ms.de Conrart, in-fo,t. XI, p. 291, 1239, I375,et ci-après Lettres inédites.
(4) Ms. de Conrart. M. Cousin, dans la Société française, et M. Amëdée Roux dans les Lettres du comte oTAvaux à Voiture, ont publié plusieurs de ces petites pièces, encore inédites quand nous les signalions.
qu'elle ne se souciait de rester à Paris quand elle n'en sortait pas malgré les ordres de la Reine. Madame de Longueville elle-même n'était pas à couvert de cette humeur difficile ; il y a une lettre du temps de la Fronde où elle charge Mademoiselle de Rambouillet de savoir si Madame de Sablé Ta justifiée auprès de Madame de Maure (1).
Cependant la fortune de Mazarin s'accroissait chaque jour, et aux négociations du traité des Pyrénées elle jetait un incomparable éclat. On avait beau être dans les mécontents et courtiser Madame de Longueville» on ne laissait pas de chercher par toutes sortes d'intermédiaires à faire savoir au ministre qu'on avait a une âme fort capable de reconnaissance (2). » Pour je ne sais quel intérêt où se trouvaient mêlés l'Espagne et dom Louis de Haro, Madame de Maure s'adressa directement au Cardinal. Elle n'avait plus alors aucun des sentiments romains d'autrefois ; elle sollicitait assidûment le ministre tout-puissant, rappelait tant de lettres qu'elle lui avait écrites, tant de visites qu'elle avait eu l'honneur de lui faire, et se félicitait de la bonté de l'Eminence, qui « n'aura pas pour désagréable d'être importunée encore. » On avoue alors qu'on a eu le malheur de paraître dans des intérêts contraires à ceux du Cardinal ; et on conclut en lui faisant remarquer le bonheur qu'il a de rencontrer un moyen d'acquérir une grande obligation sur des personnes qui ont assurément « l'âme fidèle (3). » Evidemment on ne demandait pas mieux que d'être fidèle, et très-fidèle.
En même temps, on n'eût pas été fâché de joindre aux profits de cette fidélité nouvelle, à laquelle on s'offrait de si bonne
(1) Mb. de Conrart, in-f«, i. X. et p. 247, ci après Lettres inédites.
(2) Lettre à M. de Lyonne, novembre 1659. Ms. de Conrart, In-f6, t. XI, p* l2o9. M. Àmédée Houx, Lettres du comte d'Avaux à Voiture.
(3) M», de Conrart, t. XI, io-f°, p. 13<>3, et ci-après Lettres inédites.
grâce, le bénéfice des vieilles rébellions. M. le Prince rentrait en France. Son ancien général s'empressa de lui faire compliment. Le Prince répondit par quelques lignes que M. de Maure ne trouva pas assez expressives. Surtout la comtesse prit ombrage, parce que M. de Mortemart, qui n'avait rien fait pour les Princes, avait reçu de Condé une lettre, disait-elle, plus cordiale que celle adressée au comte de Maure. Voilà encore une fois le mari et la femme en campagne. On écrit à Madame de Longueville ; on lui adresse des mémoires, on rappelle les anciens services (1). Tout fut inutile : M. le Prince revenait en France décidé à ne plus rentrer désormais dans les intrigues où il avait compromis sa gloire. Il ne voulait voir personne avant d'avoir rendu ses devoirs au Roi, qui était alors dans le Midi. Madame la Princesse, restée auprès de Madame de Longueville, vécut pendant ce temps dans un isolement absolu. Condé ne voulait pas voir se renouer autour de lui et des siens les anciennes trames, dont il n'était sorti qu'à son dommage. M. et Mœc de Maure ne s'attendaient pas à cette sagesse. En tout cas, ils se croyaient assez dignes et assez importants pour mériter une exception. Ils étaient entrés dans le parti afin d'obtenir un cordon bleu pour M. de Maure. Ils auraient voulu, au moment de la pacification générale, obtenir par le crédit de M. le Prince le précieux brevet. Voyant leurs espérances ruinées sans ressources de ce côté, ils s'applaudirent de n'avoir pas attendu le retour de l'exilé pour reparaître à la cour, d'autant plus que a la manière dont « la Reine nous a traités, c'est Madame de Maure qui parle, « m'a redonné quelque amitié pour elle (î). » C'était Madame de Maure qui avait, la première, revu la Reine, il y avait un an
(1) M. Cousin a publié ces diverses pièces : Bibliot. de VÊc. des Chartes.
(2) Lettre à Madame de Longueville, décembre 1650, Biblioth. de l'Ec. des Chartes.
Digitiz
416 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIl« SIÈCLE.
environ ; et le bon traitement fait à la femme, disait-on, avait engagé le mari à se ranger aussi à ses devoirs. Forts de cette bienveillance, le mari et la femme s'embarquèrent Pun et l'autre à solliciter directement ce qu'ils n'avaient pu obtenir par l'intermédiaire de Condé. Ils s'adressèrent au cardinal Mazarin ; et ce fut dans un style soumis et humble qu'ils réclamèrent une faveur à cette fois, et non plus un droit, comme ils avaient affecté de faire jusqu'alors, en s' adressant uniquement à l'équité du ministre.
« OC COMTE DE MAURE A M. LE CARDINAL MAZARIlf.
« 11 novembre 1660.
« Monseigneur,
« La crainte d'importuner Votre Eminence durant que sa santé n'estoit pas aussi bonne que je le souhaitois, m'ayant empe3ché jusqu'à cette heure de demander à avoir l'honneur de la voir, je ne croy devoir pas différer plus longtemps à luy faire moy-mesrae la très-humble supplication que Madame la comtesse de Maure luy a déjà faite ; et j'espère de la bonté de Votre Eminence qu'elle ne trouvera pas mauvais que je prenne la liberté de luy dire par cette lettre, que ne pouvant, ce me semble, appréhender d'obstacle pourveu qu'il ne reste plus aucun doute dans l'esprit de Votre Eminence sur ce qui a pu luy déplaire dans ma conduite passée, j'aurois tenu à grâce particulière qu'elle m'eust fait l'honneur de me donner moyen de luy en rendre raison. J'aurois espéré, Monseigneur, de vous faire voir bien clair dans les choses que Madame la comtesse de Maure ne vous pust faire entendre que confusément lorsqu'elle eut l'honneur de vous parler à Luxembourg. Mais, en6n, Monseigneur, Votre Éminence
agréera» s'il luy plaist, que je luy dise que si mon malheur a pu me faire manquer à ce qui regardoit ma fortune, je n'a y jamais esté capable de manquer en ce qui a regardé mon honneur ; et qu'ainsi Votre Eminence se peut assurer de ma parfaite reconnoissance, si elle veut bien me témoigner, en cette occasion des chevaliers, qu'elle fait quelque cas de moy, et qu'elle n'a pas désagréable que je sois comme je luy ay déjà protesté de vouloir estre, Monseigneur , de Votre Éminence, le très-h., etc. (1). »
Cette épitre, si soumise, n'eut pas plus de succès que les menaçantes. Les fêtes de l'entrée de la Reine à Paris se passèrent comme celles du mariage du Roi. La cour prit son assiette et commença à jeter cet éclat éblouissant qui illustra le nom de Louis XIV ; de brevet pour le comte de Maure, pas un mot. Il fallut se résigner à vieillir dans ses anciennes rancunes, sans avoir, par tant de mouvement, de bruit et de paroles, ajouté le moindre lustre à son nom. Madame de Maure reprit alors de nouveau l'amitié qu'elle avait redonnée à la Reine, et M. Cousin remarque que le vieux levain de la Fronde fermenta toujours chez la comtesse. Pour l'honneur de la philosophie, puisque la comtesse était, assure-t-il, philosophe, il a bien fait de dissimuler de quelles aigreurs se composait ce levain, et combien il eût été facile de l'apaiser. M. Cousin admire les libertés de langage que la comtesse prenait en écrivant à ses amies, et il trouve que la hardiesse de ses jugements sur la cour et sur la reine-mère « contrastent fort avec l'admiration intéressée qu'on commençait à faire paraître pour tout ce qui venait du Roi et des Reines (2).» D'après les documents que nous a conservés Conrart et que nous venons d'analyser, on voit de quels éléments était for-
(1) Mil. de Conrart, in-fr, t. XI, p. 137".
(2) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, *• série, t. V, p. 494.
Digitiz
4 18 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
mée cette indépendance, et s'il est à propos de parler de désintéressement au sujet du comte et de la comtesse de Maure.
Le mauvais ménage de leurs affaires les engagea bientôt à solliciter une pension. Après avoir visé au splendide, ils durent se rabattre à l'utile. Tout en sollicitant, Madame de Maure ne pouvait se retenir de jaser et de critiquer : l'esprit abondait, mais le jugement, où était-il ? Elle assurait que ceux qui obtenaient des pensions avaient demandé l'aumône : « Toutes les pensions des Dames ont commencé par * La pauvre femme ! toutes les pensions des hommes par : Le pauvre homme ! » Pour elle, elle ne voulait pas « qu'on die : La pauvre femme. » C'était un droit qu'elle prétendait réclamer à cause de a ses anciens services, du mérite de ses proches et de son zèle d'autrefois (1). » Il paraît que les personnes qu'elle voulait charger de parler à la Reine ne furent pas bien persuadées des -titres de la dame, ni de la facilité à les faire valoir; du moins témoigna-t-on peu d'empressement; et Madame de Maure put à son aise être persuadée qu'il y avait moins que jamais de grandeur d'âme chez «la pauvre Reine, sur laquelle il n'y a nulle prise, disait-elle, que par la pitié et pas par la reconnaissance (2). »
Madame de Maure vécut jusqu'en 1663 fort occupée à tout le commerce littéraire, dont le salon de madame de Sablé était le foyer. La correspondance de cette dernière époque de sa vie se trouve dans les portefeuilles de Valant; M. Cousin en a donné de nombreux extraits. Ils témoignent de l'esprit et du style de la comtesse, et nous n'avons pas à nous y arrêter. Nous avons voulu seulement marquer combien était peu fondée l'estime que M. Cousin professe pour le caractère de la comtesse de Maure. En la tirant de l'obscurité des manus-
(1) Lettre à Madame de Sablé. Bibliot. de VEc. des Chartes, p. 4M.
(2) A la même. Ibid.
crils, où elle était restée jusqu'à ce jour sans grand dommage pour l'histoire littéraire du dix-septième siècle, il importe de la laisser dans son vrai jour. Elle est frondeuse, il est vrai, et comme le cardinal de Retz, comme Madame de Longueville, comme taut d'autres de cette époque, dans une opinion exagérée de son mérite, dans les intrigues, les impatiences et les illusions d'une ambition déraisonnable, elle compromit sa fortune, rendit toutes ses qualités du cœur et de l'esprit stériles pour le bonheur de ceux qui l'entouraient, et perdit enfin sa vie dans une prodigieuse inutilité même pour ce monde : n'estree pas le cas d'appliquer le mot de Duguet ? On demandera si elle sut profiter pour l'autre vie des déboires qu'elle rencontra ici-bas. M. Cousin assure qu'elle mourut avec « la piété douce et modérée dont elle faisait profession (1). » Voilà une modération bien mal placée ; on aimerait d'autres garants. Mademoiselle des Vertus assure à ce propos que « quand on passe sa vie à rien, il est bien ordinaire qu'on ne puisse faire quelque chose de solide à la mort (2). » Et Madame de Longueville, de son côté, écrit qu'elle « demande partout des particularités sur la fin de la comtesse de Maure, je veux dire celles qui regardent les dispositions envers Dieu (3). » Madame de Sablé eût pu
5 donner des renseignements , mais ses lettres , si elles ont existé, sont perdues. Toutefois, on sait qu'au dix-septième siècle, malgré tous les travers d'esprit, d'imagination, d'ambition et de rancune, la vie, dans le fond, restait chrétienne; et à la mort on retrouvait toute sa toi. Malgré les
? craintes exagérées de Mademoiselle des Vertus et de Madame
(1) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, p. 5i4.
(2) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, 3« série, t. III, p. 318. Lettres de Mademoiselle des Vertus.
(3) Bibliot. de l'Ec. des Chartes, 3« férié, t. V, p. 615.
de Longueville, fort jansénistes Tune et l'autre et très-avancées dans les doctrines extrêmes de la secte, Madame de Maure, ce nous semble, fit comme tout le monde; et je ne sais sur quoi M. Cousin se fonde pour parler de modération en cette circonstance. Tallemant, qui était protestant et qui n'y regardait pas de très -près, range expressément Madame de Maure parmi les dévotes. Le dernier billet qui reste d'elle est daté des dernières semaines de sa vie. Elle y dit : « Je pensois « me mettre en état de pouvoir aller à quelque église un des a jours de la semaine sainte ; Dieu a permis que cela ait tourné « à souffrir toute cette semaine-là. Sa sainte volonté soit toua jours faite (1) ! » Madame de Maure, nous l'avons dit, s'était gardée des excès de ses amies, elle était restée opposée à toutes les doctrines jansénistes. Mais, par une inconséquence que notre siècle partage volontiers, en blâmant la folie des jansénistes, elle suppose qu'ils seront saints. A propos des rigueurs que l'entêtement des religieuses de Port-Royal rendit nécessaires, Madame de Maure écrit à Madame de Sablé : « Vous savez comme est M. le comte de Maure pour la doca trine, mais pour les personnes, je vous dois dire dans la vérité a que, bien loin de luy avoir veu un moment de joie, il a eu « bien de la compassion, estimant beaucoup leur vertu. . . Cette « pauvre mère Marie-Angélique, ce sera un miracle si elle se « sauve avec tant d'âge et tout le reste ; mais enfin ce sera une « sainte, et voilà bien de quoi ajouter à sa couronne (2) . » Il y a là une folie qui va particulièrement à M. Cousin, et on comprend l'estime qu'il fait de Madame de Maure. Toutefois, par tout ce que nous avons cité et que le biographe avait négligé, on voit combien M. Sainte-Beuve a raison de remarquer les à peu près dont se contente M. Cousin, et combien certains
(I) Avril l«63. Bibliot. de ÏEc. des Chartes, ibid. (7) Bibliot de l'Bc. des Chartes, p. S06.
critiques littéraires, tout en se faisant honneur de leur foi catholique, sont bien inspirés de déclarer les travaux littéraires du philosophe éclectique « vivants et complets. »
Pour nous résumer, il nous semble que le jugement à porter sur Madame de Maure n'est pas difficile à tirer de ce que nous avons dit. C'est une femme d'esprit, d'un esprit fin, mordant, sec, pointu, sans spontanéité, sans grâce, sans abandon, sans rien d'aimable, enfin, ni d'attrayant. Elle mettait son mérite à être fière et difficile à contenter, et elle parle ellemême quelque part « d'un goût de chez la comtesse de Maure »(i), comme de quelque chose de rare et qu'on ne satisfait qu'à grands frais. Pour connaître cet esprit, il suffisait des deux lettres sur Mesdames de Bouillon, que nous n'avons pas citées et que le lecteur pourra trouver dans Y Histoire de la Fronde de M. de Saint-Âulaire et dans le travail de M. Cousin sur Madame de Maure inséré dans la Bibliothèque de l'Ecole de Chartres. L'esprit une fois connu dans son monument le plus parfait, le caractère de la dame n'a pas à gagner au dépouillement des manuscrits de Conrart, de Valant et de Lenet ; et d'après ce que nous avons cité, on s'explique très-bien pourquoi, avec tout son esprit, Madame de Maure n'a pas eu beaucoup de crédit dans le monde ; on n'a pas besoin de justifier la médiocre sympathie qu'Anne d'Autriche ressentait pour la spirituelle et peu agréable comtesse.
0) Portrait de Mademoiselle de Yandy. Voir plus loin le Mariage de Lc,uts XIV.