LETTRE DE MADEMOISELLE DE VANDY A MADAME LA COMTESSE
DE MAURE
« 4 juin 1660 (l).
« Enfin, Madame, le roy fut marié hier en Espagne. Mademoiselle voulut aller voir cette cérémonie-là. Elle partit d'icy à cinq heures du matin, ayant seulement avec elle madame de Navaille (2), madame de Pontac (3) et moy.
(1) M8.de Conrart, in-f», t. XI, p. 1279.
(2) Madame de Navaille fut dame d'honneur de la nouvelle reine.
(8) Madame de Pontac, femme du premier président de Bordeaux. Elle avait accompagné aux Pyrénées les deux jeunes sœurs de Mademoiselle, filles de Gaston d'Orléans et de Marguerite de Lorraine. C'est Madame de Pontac qui a fait imprimer les deux petites compositions de Mademoiselle :
S. À. R. estoit dans un carrosse (i) sans armes, n'ayant autour d'elle personne à cheval, ni pas un valet de pied ; elle estoit seulement suivie du carrosse de M. Guilloire(2), dans lequel il estoit et avec luy quelques-uns des domestiques de Mademoiselle. Avec ce grand équipage elle arriva à Andaye, où l'abbé Lesnet et Caillet l'attendoient. M. de Fréjus (3) et M. Lesnet (4), qui la devoyent conduire, s'y trouvèrent aussi. Après avoir attendu quelque temps sur le bord de la mer, il vint un fort joly vaisseau doublé de damas bleu, dans lequel toute la troupe entra, et M. de Fréjus alla devant. Nous fûmes en demy-heure à Fontarabie. Mademoiselle alla tout droit à la grande église, que Ton trouva ornée des plus belles tapisseries d'Espagne et remplie de quelques Espagnols et de la plus grande quantité du monde de François, hommes et femmes, Notre troupe se mesla parmy tout cela, assez près du grand autel et vis-à-vis d'une manière de chapelle de drap d'or que l'on avoit faite pour mettre le roy d'Espagne et l'Infante. Nous n'avions pas attendu un quart d'heure que nous les vismes venir tous deux, accompagnés de six femmes et de plusieurs grands d'Espagne. Les aumosniers commencèrent aussitost une petite messe, à la fin de laquelle le roy s'étant levé et l'Infante aussi, D. Luis de Haro ayant leu la procuration du roy qu'il avait pour espouser l'Infante, Tévesque de Pampelonne
17/e imaginaire et la Princesse de Paphlagonie. Mademoiselle de Vandy est l'héroïne de ce dernier récit ; elle devait cette principauté à Mademoiselle de Scudérl.
(i) « J'étois habillée de drap noir, avec un mouchoir uni, une coiffe claire et mes cheveux tout défrisés. Je trouvois même que je devois avoir l'air étranger avec des cheveux blonds tout plats, qui ne sont pas d'un grand ornement. » (Mémoires de Mademoiselle.)
(3) Écuyer de Mademoiselle.
(3) Joseph Ondodéi.
(4) 11 avait été chargé des intérêts de M. le Prince. Il a laissé des Mémoires.
la maria. Avant que de donner son consentement, elle lit la révérence au roy son père, et luy, en luy donnant la permission de dire ouy, fut si attendri que les larmes luy vinrent aux yeux. Pour l'Infante, bien qu'elle parust un peu attendrie, elle ne pleura point; et elle acheva la cérémonie comme elle a voit commencé, avec un air modeste, mais fort conteut. Aussitost qu'elle fut reyne, le roy son père luy donna la droite ; elle fit beaucoup de résistance avant que de la prendre, et quoy que nous ne fussions pas assez proches pour entendre ce qu'elle luy disoit, on voioit bien que c'estoit des paroles de respect et de tendresse; et tout le inonde fut persuadé dès lors, par la manière dont on Favoit veu agir et par l'air de son visage, qu'elle avoil beaucoup d'esprit. En effet, elle a la physionomie fort spirituelle. Pour la beauté elle ressemble tout à fait à la reyne, et elle a, aussi bien qu'elle, cet air de grande santé. Elle n'est pas si grande, mais en échange elle a un teint admirable. Mademoiselle, ne se contenta pas d'avoir veu ces majestés à l'église, elle voulut les voir disner. Le Roy disna dans une salle et la Reyne dans l'autre. S. A. R. fut d'abord dans celle du Roy, qu'elle trouva déjà à table, mais avec une telle gravité, qu'il est plus tost comme une statue que comme un homme. Tous ses grans sont autour de la salle, couvers et plaqués contre les murailles. Cette majesté est servie à genoux et avec le plus grand respect du monde, Mademoiselle après avoir veu tout cela, entra chez la reyne; elle se mit fort proche d'elle; et cette jeune majesté qui n'a pas la gravité morte du roy son père mais au contraire un air doux, civil et spirituel-, elle regarda fort cette belle inconnue , qu'elle avait déjà fort bien remarquée à l'église; car dès que Mademoiselle entra, on connut bien à sa mine qui elle estoit; et les Espagnols nous ayant demandé si en effet ce
n'estoit pas Mademoiselle, et nous n'ayant pas jugé nécessaire d'en faire une finesse , nous le leur avouâmes. Ils disoyenttous : Qu'elle est belle! qu'elle a bonne mine ! nous avons été bien proche de l'avoir pour notre reyne! et cela d'un air comme s'ils avoyent regret que cela n'eust pas été. Mais pour revenir à leur Infante elle acheva de disner mesme avec quelque sorte de précipitation dès qu'elle eut veu Mademoiselle ; et sortant de table , en passant auprès d'elle, elle dit d'un air le plus aimable du monde : J'ay bien euvie d'embrasser cette inconnue. Et en effet, elle l'embrassa. S. A. R. voulut luy baiser la main, ce qu'elle ne voulut jamais souffrir. Elle passa, et estant entrée dans sa chambre, elle envoya prier Mademoiselle d'y venir. Mademoiselle y fut ; elle'; la reçut fort civilement, luy parlant de la proximité quy est entre elles, ensuite de la reyne, de M. le Cardinal. S. A. R. luy répondit sur tout; puis, luy parlant du roy , elle baissa les yeux fort modestement et se remit à parler de la reyne, disant qu'elle avoit bien envie d'avoir l'honneur de la voir. Mademoiselle ayant encore recommencé à parler du roy , elle reût la même chose. Enfin S. A. R. prit congé. La reyne l'embrassa encore, et nous ayant fait approcher toutes trois, elle nous donna sa main à baiser, nous faisant des sourires les plus gracieux du monde. Après que nous fûmes sorties , elle manda à Madame de Navaille qu'elle n'avoit point seu qu'elle deust estre à elle, et qu'elle luy auroit fait plus d'amitié. Je ne doute point qu'elle ne soit sa dame d'honneur, et luy ay fait vos compliments. J'oubliois de vous dire que linfante ne parla point trançois, ni Mademoiselle espagnol, de sorte qu'il leur fallut un truchement; ce fut le baron de Vattevillc (1). Nous trouvasmes Marchin des plus avant
(I) Gouverneur de ia province de Guîpuscoa. Madame de Motteville, qui
dans cette cour-là. Au reste, je vous y souhaitay fort; mais quand je me souvins que nous nous estions levées avant cinq heures, je vis bien que quand mesme vous auriez esté icy, je ne devois pas présumer de vous mener là. M. Lesnet fit merveille en toute cette aventure, et en effet il brille fort en cette cour-là, aussi bien qu'en celle-cy.
« Cette lettre est pour M. le comte (t) aussi bien que pour vous, Madame, et pour achever de vous effrayer des fatigues du jour d'hier, vous saurez que le bal attendoit icy Mademoiselle. En effet, en arrivant, elle n'eut que le loisir de s'habiller pour y aller. Je ne vous diray point ce qui s'y passa ; car, ayant trouvé Madame de Pontac de bonne volonté pour suivre Son Altesse Royale, après qu'elle fut parée je lui donnay ma bénédiction ainsi qu'à Mesdemoiselles (2) et je me couchay. J'ai seu qu'elles avoient paru toutes trois avec avantage. Voilà Mademoiselle de Valois (3) qui m'attrape en médisant d'elle. Elle me le pardonne et me commande de vous faire bien des amitiés de sa part. Je ne puis me tenir de le dire devant elle : c'est un ange aussi bien en beauté qu'en bonté, et Madame de Saujon en dévotion. Je quitte cette plume pour la luy donner. Adieu, Madame. Je suis comme je dois, absolument à vous. Je n'ay encore pu parler à M. de Lyonne. La Reyne est allée au lieu de la conférence voir le Roy et l'Infante. Le Roy la doit voir sans se faire connoistre. »
Si Mademoiselle, dit Madame de Motteville, eût pu se souvenir des désirs ardents qu'elle avait eus pour la couronne
était allée à Fontarabie le même jour avec Mesdames de Colbert et de Lionne, assure que ce fut elle qui servit de truchement à Mademoiselle auprès de la Reine.
(1) De Maure.
(2) Mesdemoiselles d'Alençon et de Valois, sœurs de Mademoiselle.
(3) La plus jeune des filles de Gaston et de Marguerite de Lorraine.
de France, elle aurait dù sentir quelque amertume ; mais son espritn'étant pas habitué aux réflexions, etle temps, qui efface toutes choses, ayant eu le pouvoir de chauger ses sentiments, elle revint contente de Fontarabie. Le soir, au bal, elle s'entretint tout le temps en tiers avec la Reine-mère et le Roi, « qui me disoit qu'il étoit bien aise de tout ce que je leuravois a dit de la jeune Reyne (c'est Mademoiselle qui parle), que « tout ce qu'on leur avoit conté ne les en avoit pas tant perce suadés que ce que j'en disois ; qu'ils étoient ravis qu'elle « m'eust plu ; que j avois le goust bon ; que je me connoissois « en tout ; que c'étoitune marque qu'elle devoit avoir de l'es- « prit, de ra'avoir fait bien de l'honnesteté. Enfin il ne se peut « rien imaginer d'obligeant qu'ils ne me dirent (t). » On voit que le Roi partageait les impatiences de la cour à connaître la jeune Reine ; les grandeurs et l'éclat de la royauté n'empêchaient pas l'anxiété naïve d'un cœur de vingt-deux ans dans une si importante conjoncture.
Le lendemain du jour où Mademoiselle avait assisté à la cérémonie du mariage de la Reine, et pendant même que Mademoiselle de Vand y écrivaità Madame de Maure le récit qu'on vient de lire, M. de Créquy partait de Saint-Jean de Luz portant à la Reine le présent du Roi. «C'était, dit encore Madbmoi- « selle, un assez grand coffre de Calembourg, garni d'or, dans « lequel Ton mit tout ce qu'on peut s'imaginer de bijoux, d'or <t et de diamants : comme des montres, des heures, des gants « et des miroirs, boîtes à mouches, pastilles, petits flacons, de « toutes sortesd'étuis à ciseaux, couteaux, cure-dents; de petits « tableaux de miniature, des croix, des chapelets, des bagues, « des bracelets, des crochets de toutes 'sortes ; tout cela était « d'un grand prix et dans un petit coffre. L'on y mit aussi des
(1) Mémoires de Mademoiselle.
100 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
« perles, des pendants d'oreilles et des diamants en grand « nombre dans une petite boîte ; enfin tout ce 'que Ton avoit «de plus beau à la réserve des pierreries de la couronne, «parce quelles ne sortent jamais du royaume et que les « Reines ne peuvent les avoir en propre. L'on croira aisément « qu'il n'y eutjamaisunsi beau ni si magnifique présent, ni si « galant. » Le Roi et sa mère, son frère, le Cardinal et Mademoiselle avaient eux-mêmes accommodé toutes ces galanteries et ces magnificences dans la cassette de Calembourg. Ils avaient tous apporté à ce petit travail des préoccupations différentes : Monsieur et Mademoiselle, leur esprit peu capable de réflexions, plein de curiosité, et leur goût prononcé pour les pierreries et les bijoux. Le Cardinal, qui partageait ce dernier goût, y joignait en ce moment un sentiment de complaisance pour le pupille royal à qui il avait ménagé tant de triomphes et de gloire ; et la Reine se prêtait avec joie aux empressements et aux fantaisies de ce fils sage et discret , qui avait écouté les bons conseils et qui allait recevoir de sa docilité une récompense à laquelle aspirait son cœur fier et passionné.
M. de Créquy aimait la magnificence ; il était bien choisi pour remplir avec éclat la mission dont on le chargeait. Il partit avec une suite de soixante personnes de livrée ; un grand nombre de gentilshommes et beaucoup même de ses amis l'accompagnèrent pour lui faire honneur et relever l'éclat de l'ambassade du Roi. La Reine partit pour le lieu de la conférence. C'était une petite île sur laquelle on avait construit un bâtiment ayant double issue, l'une donnant vers l'Espagne et l'autre vers la France.
Ce lieu avait été fort paré de tapisseries et autres magnificences ; et les deux ponts qui menaient en France et en Espagne avaient été transformés en galeries, que chacune des deux nations avait ornées de tout le luxe possible. C'était dans
LE MARIAGE DE LOUIS XIV. f 91
ce lieu, où les ministres de France et d'Espagne avaient déjà discuté les intérêts des deux couronnes, que la reine Anne d'Autriche allait revoir son frère après plus de quarante ans de séparation. Elle accueillait sa nièce dans le royaume de France autrement qu'elle n'y avait été accueillie elle-même
h lorsqu'elle y était venue pour épouser le roi Louis XIII ; elle
avait parcouru les mêmes chemins et visité les mêmes lieux qu'elle revoyait de nouveau en amenant son fils au-devant de sa fiancée, mais elle ne les avait pas autrefois traversés avec la même splendeur ni la même sécurité.
i On craignait en 1616 que la fiancée du Roi ne fût enlevée
par les divers partis qui avaient allumé la guerre civile et
combattaient la Régente, Marie de Médicis. Lorsque les vaisseaux de France saluèrent dans le port de Bordeaux le mariage du Roi, un navire resta silencieux, protestant ainsi contre l'alliance d'Espagne : c'était un bâtiment de La Rochelle. Richelieu n'était pas ministre en ce temps-là. Anne d'Autriche n'avait pas vu venir son futur époux au-devant d'elle jusqu'à la frontière. Une fille de France, escortée non pas d'une cour en fête, mais d'une armée préparée aux fatigues et aux combats, était venue seule jusqu'à la Bidassoa, sur les
i eaux de laquelle eut lieu l'échange des deux princesses : la
Française allant épouser le frère de l'Espagnole, celle-ci allant épouser le frère de la Française.
i En France, Anne d'Autriche, alors dans sa quinzième an-
née, avant d'être réunie à son époux, eut à essuyer la mousqueterie de ses nouveaux sujets révoltés contre le Roi à l'occasion de ce mariage. Rien ne ressemblait moins à un triomphe que son arrivée en France. On était au mois de novembre : la saison, l'accompagnement et toutl'équipage,ne se rapportaient aucunement aux splendeurs et aux galanteries avec lesquelles était reçue l'Infante Marie-Thérèse. Anne d'Autriche pouvait
donc se savoir bon gré d'avoir maintenu l'œuvre de Richelieu et d'avoir contribué à donner à son fils et à la France la joie et la gloire de recevoir une fiancée et une reine à la façon dont les choses se passaient en 1660. Aussi ne pouvait-elle trop remercier Dieu ; et à chaque instant, dit Madame de Motteville, dans la belle lettre que nous allons reproduire, elle levait les yeux au ciel pour rendre grâce de son bonheur.
Au retour de l'île de la Conférence, la bonne Reine conta à ses femmes comment l'entrevue s'était passée; et le soir même de ce jour Madame de Motteville écrivait à Madame de Montausier pour l'informer de tout le détail. On connaît Madame de Motteville, et Madame de Montausier est assez célèbre pour que nous soyons brefs à son sujet. La célèbre Julie d'Angennes était alors en Saintonge, où son mari était gouverneur. De taille avantageuse, Madame de Montausier, sans être belle, était gracieuse, avenante et honorée de tous. 11 n'y avait pas toutefois dans le renom dont elle jouissait la consistance de celui de sa mère, Madame de Rambouillet, la grande Arthénice, comme disait Fléchier. Madame de Rambouillet était parfaitement bonne, accueillante et prévenante ; toutefois, dans sa bonté elle restait imposante, et elle n'était pas de celles qui supportent tout.
Madame de Montausier n'avait pas autant de fermeté ; elle faisait bon visage à tout le monde; on l'accusait de rechercher ce qu'on appelait alors la gloire et que nous appellerions aujourd'hui la popularité, d'être intrigante et de se mêler de tout, d'être âpre à la faveur et de vouloir contenter par sa civilité ceux même qui n'avaient pas part à son estime. Son renom cependant n'était pas contesté; sa vertu était sans atteinte, et la considération de sa mère la protégeait et en faisait, en 1660, un des personnages importants de la société française. Tous les contemporains s'étendent sur son éloge, « On ne l'a
LE MARIAGE DE LOUIS XIV. m
(tpas plus tôt nommée, disait Pi nchesne, que nostreâme se a remplit de l'image d'une personne accomplie (i). C'est une « nécessité, disait Somaize, à tous ceux qui veulent parler « d'elle, de faire son panégyrique. Le palais où elle loge « (Phôtel de Rambouillet) est l'endroit le plus connu de « tout L'empire des Précieuses (2). »
Un écrivain anonyme, dans un petit ouvrage inédit (3) intitulé : Description du pais des Braquesidraques, tout rempli d'allusions et de portraits selon une mode de ce temps-là, écrit : a Montausier est une grande ville qui n'est pas fort belle, <c mais qui est agréable. La Précieuse passe au milieu, qui « est une rivière de grande réputation ; l'eau en est claire et « nette. La police y est admirable, ou n'y médit jamais : si on « y censure quelque cbose, ce sont les ouvrages des beaux este prits qu'on met à l'examen. Enfin, s'il est un lieu du monde « où la vertu s'enseigne par les bons exemples, c'est à Mon- « tausier. »
Ces témoignages ne s'accordent pas avec les accusations que M. Cousin fait porter sur Madame de Montausier d'avoir favorisé le commerce du Roi et de Madame de Monlespan. Il est Lieu vrai que la dame d'honneur craignit d'avoir par son peu de clairvoyance donné de l'apparence à ce bruit, et elle en mourut de chagrin, assure-t-on. Mais commenl M. Cousin, qui se pique de connaître le dix-septième siècle, peut-il se scandaliser que Madame de Montausier ait répondu au choix du Roi et accepté la charge de dame d'honneur après la disgrâce de Madame de Navailles? L'exactitude n'est pas le principal but de l'historien ; et i) assure que la cause de cette disgrâce a été la surveillance exercée par Madame de Navailles,
(1) Préface des Œuvres de Voiture.
(2) Dictionnaire des Précieuses,
(3) Us. de Conrart.
sur la conduite de La Vallière. La Vallière était fille de Madame. La dame d'honneur de la Reine n'avait pas à se préoccuper de ce qui se passait de ce côté. Mais sa vigilance s'étendit à bon droit sur Mademoiselle de La Motte-Houdancourt ; et ce fut à cause de la poursuite dont cette fille de la Reine était l'objet que Madame de Navailles fit poser ces grilles dont les historiens galants ont tant parlé. Cette hardiesse d'ailleurs ne compromit pas la dame d'honneur; à quelques jours de là le Roi lui demandait la paix et lui tendait la main. Ce fut plus tard la comtesse de Soissons qui perdit Madame de Navailles dans l'esprit de Louis XIV.
Le Roi, en la disgraciant, n'a pas révélé le motif de son mécontentement ; les courtisans ont prétendu le deviner : en tout cas, on ne comprenait pas au dix-septième siècle qu'on pût refuser le Roi. Le plus grand grief à élever contre Madame de Montausier est de n'avoir pas su mériter l'affection de la Reine-Mère ; et Madame de Mottevillea prononcé le jugement le plus sévère qu'on puisse formuler sur Julie d'Angennes : « Le mérite qui étoit en elle étoit entièrement tourné à la « mode du monde ; son esprit étoit plus occupé du plaisir de « plaire et de jouir ici-bas de la faveur que des austères dou- <t ceurs qui, par les maximes chrétiennes, nous promettent « les félicités éternelles. » Mais il faut entendre cela avec les réserves d'honnêteté et de vertu qui permettaient à Madame de Motteville, tout en jugeant ainsi Madame de Montausier, de lui garder son estime et son amitié. C'est à elle qu'elle écrivait les détails de l'entrevue du roi d'Espagne et de la Reine, qui eut lieu le lendemain de la célébration du mariage, à laquelle Mademoiselle avait assisté à Fontarabie.
u DE MADAME DE HOTTEVILLB A MADAME LA MARQUISE DE
MONTAI SIEH (I).
DeSainUeen-de-Liu, le 4 juin 1060.
a Le Roy, ce matin, a envoyé M. de Créquy porter le présent du Roy à la Reyne, qui est fort beau, et si, ce ne sont point les pierreries de la couronne. Puis la Reyne est partie sur les XI heures pour aller à la conférence voir le Roy son frère et la Reyne sa nièce, accompagnée seulement de Madame la comtesse de Flex et de Madame de Noailles : cela ayant esté convenu entre les deux Roys, qu'il n'y auroit point d'autres personnes que celles-là, et de la part de la Reyne, nouvellement espousée d'hier, deux femmes aussi. Le Roy estoit seulement à cheval, aux environs du logement, comme un galant qui cherchoit à voir et à estre veu. Monsieur estoit avec la Reyne. M. le Cardinal y estoit aussi comme D. Louis estoit avec le Roy son maître. La Reyne est arrivée à la conférence deux heures avant le Roy son frère, dont il luy a fait de grandes excuses et avoit mesme dépesché un courrier pour la supplier de ne point se haster, le voyage de M. de Créquy et le présent ayant esté cause de ce retardement.
« Enfin estant arrivé, la Reyne nous a fait l'honneur de nous conter à ce soir qu'elle a esté pour l'embrasser ; mais que luy, en recevant son embrassade, a tenu sa teste si éloignée de la sienne que Monsieur dit qu'on y en auroit pu mettre quatre autres entre deux. Et la Reyne avoue avoir esté surprise delà gravité de ce frère, qu'elle a esté fort ayse de voir, et dont elle
est fort contente à la froideur près, laquelle froideur est plus
(t) Ma. de Conrart, t. XI, p. 1181.
extérieure que dans !<• cœur, car enfin elle dit que leur conversation a esté fort bonne et fort cordiale. La jeune Reyne, voyant la Reyne, l'eut jetée à genoux devant elle et est demeurée assez longtemps en celte posture, lui demanda sa mano para ôezarla, laquelle la Reyne lui a refusée en l'embrassant fort tendrement. Ensuite décela D. Louis a apporté une chaise au Roy son maître. Madame la comtesse de Flex en a donné une à la Reyne ; et ces deux personnes royales s'estant assises Tune vis-à-vis de l'autre, environ sur la ligne de la moitié de la salle qui sépare les deux royaumes, estant quasi assise chacune sur le sien, son camarera mayor a donné un carreau à la jeune Reyne, le Roy son père n'ayant pas voulu qu'on luy ayt donné une chaise ; mais la Reyne a voulu qu'on luy en ayt apporté deux [carreaux). Aussi elle s'est assise auprès du Roy son père, et Monsieur de mesme [sur un siège pliant) auprès de la Reyne sa mère, vis-à-vis de la Reyne sa sœur.
« La conversation a duré assez longtemps; cependant les deux ministres se sont entretenus ; puis M. le Cardinal s'estant approché du roy d'Espagne et de la Reyne, a dit qu'il savoit un certain galant, qui estoit à la porte; qu'on ne savoit qui il estoit, mais qu'en qualité de galant, il alloit luy entr'ouvrir la porte ; ce qu'il a fait ; et luy et D. Louis se sont tenus comme devant luy, pendant qu'il a paru derrière eux ou plus lost entre eux, demy caché, et pourtant fort découvert.
« Le roy d'Espagne, qui n'a point du tout mis son chapeau, l'a regardé sans se lever, faisant comme s'il ne l'eust point veu, mais le regardant pourtant avec un fort grand plaisir, et a dit à la Reyne qu'il le trouvoit fort bien fait. Pour la Reyne, elle avoue qu'elle a fort i ougy quand le Roy son fils a paru, et que la jeune Reyne en a fait autant. Le Roy a esté longtemps à considérer sa belle Reyne, qu'il dit n'avoir pas trouvée d'abord si belle qu'on luy avoit dit, mais qu'après l'avoir plus
regardée, il a découvert, malgré la laideur de l'habit et de la coiffure, ce qui est vray qui est en effet qu'elle est fort jolie et fort aymable. Il en a paru fort content, et à ce soir je l'ay trouvé bien gay et bien satisfait. Après avoir esté longtemps à cette porte, la Reyne a demandé au Roy son frère si elle ne pouroit pas demander à la Reyne sa nièce ce qui lui paroissoit du Roy ?a quoy il luy a répondu que no era tiempo dedecirlo ; et la Reyne luy ayant demandé quand il serait temps ? le Roy son frère lui a dit : Quando avra pasada aquella puerta, montrant celle où estoit le Roy. Et Monsieur, plus hardy, ayant pressé la jeune Reyne de luy dire à luy ce qui luy paroissoit de la porte et non de ceux qui y estoyent, elle luy a répondu fort librement : Me parece muy linda. La Reyne et le Roy son frère, après avoir bien parlé de la joye de se voir, ont souhaité que dans quatorze ou quinze ans ils pussent encore faire une nopce ; la Reyne luy a dit qu'elle le souhaitoit fort aussi, mais qu'elle luy demandoit permission de souhaiter un Dauphin primero que una novia por su $obrino el principe. Enfin tout s'est passé d'une manière qu'on peut dire que jamais entrevue de roys n'a esté de cette nature.
a Mais rien n'est à comparer à la foule que les grans d'Espagne ont faite au Roy. Ils le portoyent et l'ont plus pressé que les François n'ont accoutumé de faire, afin de le pouvoir voirrluy donnant tous mille bénédictions ; mesme les gardes du roy d'Espagne sont venus se mesler avec ceux du Roy et ont esté plus empressés qu'eux à luy faire honneur. Quand les deux roys se sont quittés, le roy d'Espagne n'a trouvé dans sou quartier et ses galeries que des François, et la Reyne et Monsieur, en sortant, n'ont trouvé que des Espagnols. Les grans d'Espagne ont trouvé nos filles belles et les ont saluées à la françoise. En un mot, ce ne sont que saluts et que ca-
Digitiz
resses de part et d'autre ; et il est encore à naistre que quelqu'un ayt fait une raillerie les uns contre les autres.
« Le Roy a conclu par une chose fort galante ; car ayant quitté la porte, il s'est allé poster au lieu d'où il pouroit voir sortir la (jeune) Reyne et entrer dans son bateau ; puis il l'a suivie, galopant sur le bord de la rivière, tant qu'il a pu. On croit mesme qu'il auroit esté jusqu'à Fontarabie, sans qu'il a trouvé des marets qui l'ont arresté. La Reyne est si contente à ce soir, qu'à tous momens elle lève les yeux au ciel pour remercier Dieu des grâces qu'il luy a faites, et elle a remarqué qu'il y a aujourd'huy un an que la paix fut signée.
« Dimanche, toutes les deux cours se verront en pompe ; puis nous irons prendre notre Reyne.
« Voilà, Madame, un grand effort que je fa y s pour vous, et voilà un bien grand billet que j'ajoute à la lettre de Madame de Navailles. J'avois écrit ce matin à Madame du Plessts un brouillon de ma journée d'hier, et luy mandois de vous en faire part ; mais il n'est pas si ample que celuy-cy.
« Je suis votre très-humble et très-obéissante servante. »
Deux jours après c'était Mademoiselle de Vandy qui reprenait la plume et la tenait pendant plusieurs jours sans trouver le temps, au milieu de la splendeur des fêtes et aussi des préparatifs du départ, de faire une relation ordonnée ni complète. Sa lettre, toutefois, ne laisse pas à notre sentiment, d'être fort agréable, et nos lecteurs la liront avec quelque plaisir.