MAURE
« 8 juln.1660, à Salnt-Jean-de-Lui.
« Vous estes bien malheureuse, et moy aussi, Madame, de ce que je n'écris pas si bien que Mademoiselle de Scudéry. Si cela estoit, j'aurois de quoy vous faire la plus belle relation qui se puisse voir, ayant veu, ce me semble, depuis que je n'ay eu rhonncur de vous écrire, la plus grande chose du monde, puisque je me suis trouvée quand les Roys ont juré la paix. Ce fut avant-hier, au lieu de la Conférence. M. Garniervous l'aura assez dépeint pour faire que vous m'entendiez bien quand je vous diray que lorsqu'on arriva en ce lieu-là, les deux Roys entrèrent chacun par leur costé dans cette grande salle, où se sont tenues toutes les conférences : Monsieur, M. le Cardinal et D. Louis de Haro y estoyent avec eux. Ils furent enfermés ensemble pour le moins une heure. Après, on vint quérir Mademoiselle, ses sœurs, M. le prince de Conty , Madame de Carignan , Madame la Palatine, Madame de Bade, et l'on les fit entrer. Nous autres, nous les suivismes, c'est-à-dire Madame d'Usés, Madame la maréchale de Gramont, Madame de Navailles, Madame de Saujon, les filles de la Reyne, une fille de Madame et moy. Nous vismes entrer alors, du costé d'Espagne, tous les gens nommez pour entrer, et du costé de France la mesme chose : c'estoyent les officiers de la Couronne et de la maison du Roy.
a En mesme temps l'abbé de Coalin apporta une croix et le livre des Évangiles. M. de Brienne leut le traité de paix
(1) Ms. de Conrart, in-fe, t. XI, p. 1243.
200 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
pour la France, nommant M. le Cardinal avant D. Louis de Haro. Aussitôt le secrétaire d'État d'Espagne leut la mesme chose de son costé, nommant aussi D. Louis de Haro ayant M. le Cardinal. Après les Roys s'embrassèrent et la Reynemère embrassa le Roy son frère, qui receut cela avec une gravité admirable et sans se baisser ; les Reynes s'embrassèrent aussi, et la Reyne-mère présenta Mademoiselle et loules les dames à la Reyne. M. le Cardinal présenta au Roy d'Espagne tous les Seigneurs françois et D. Louis tous les Seigneurs d'Espagne au Roy. Mojssieuh les présenta à la Reinemère, à qui ils baisèrent tous la main. Ensuite les Roys sortirent tous deux par leurs portes, se reculant sans se tourner le dos et ne faisant pas un pas l'un plus que l'autre. Us furent tous dans un cabinet signer la paix. Les Reynes ni les deux cours ne bougèrent de la salle. J'oubliois de vous dire que la cour de femmes de la nouvelle Reyne n'estoit pas si belle que la notre, n'estant composée que de six personnes, trois vieilles femmes habillées de blanc et de noir et trois jeunes filles habillées de couleur, mais les moins belles qui se puissent voir. Les Roys rentrèrent bientost dans le mesme ordre, et après que l'on eust tous esté ensemble un quart d'heure et que les Roys et les Reynes se furent fait bien des amitiés, la compagnie se sépara, le Roy d'Espagne remmenant encore la Reyne sa fille. Il ne la donna que le lendemain (1 ) que la Reyne la fut quérir. Mademoiselle n'y fut point. La Reyne-mère luy ordonna de demeurer icy pour recevoir la Reyne, ce qui fut fait.
« Mais pour revenir à ce que nous vismes à la conférence, je vous assure, Madame, que tant que tout cela dura, je ne fis que penser au malheur que nous avons eu de ne pouvoir
(1) 7 JulD.
rien faire de l'affaire de Mademoiselle d* A trie, et que cola fut cause que je ne fus pas gaye comme je l'aurois esté de voir jurer la paix, si vous y aviez trouvé la satisfaction que vous demandiez et que vous auriez eue, sans doute, si vous estiez aussi heureuse que vous Testes peu.
« Je n'ay peu vous envoyer cette lettre aussi tost qu'elle a esté escrite, de sorte que j'ai bien d'autres choses à vous dire à celte heure.
« Enfin la cérémonie du mariage du Roy fut faite hier (1). Ne vous attendez pas, Madame, que je vous die tout ce que j'y ay veu, car je ne saurois donner l'ordre qu'il faudroit pour écrire une si grande chose. Vous saurez seulement par moy que les Reynes, qui estoient chacune sur un haut dais, estoient les plus belles du monde. La mariée estoit à droite avec le Roy. Il estoit habillé à son ordinaire. Pour elle, elle avoit ce grand manteau royal, dont on entend parler toute sa vie et que l'on voit quelquefois dans des tableaux, avec la couronne sur la teste (2). Mesdemoiselles (3) et Madame la princesse de Carignan portaient sa queue. Monsifxr présenta un cierge au Roy pour aller à l'offrande, et Mademoiselle un de même sorte à la Reyne. La messe fut fort longue, et à la fin on mit le Roy et la Reyne sous une toilette. On me dit que cela se nommoit le poisle. Toute la cour estoit ce jour-là, comme vous pouvez penser, à l'église, et tout le monde habillé magnifiquement. Sans mentir, cela avoit bien une autre
(1) 9 juin.'
(2) « Elle s'habilla de son habit royal parsemé de petites fleurs de lys d'or; c'est un bel habit. Outre l'honneur qu'il y a de le porter, il sied assurément mieux que nul autre. C'étolt un corps de jupe et des manches avec une jupe de mesme semée de petites fleurs de lys d'or ; puis il y avoit le manteau royal que l'on attache au haut du corps de jupe comme une mante. Il traîne jusqu'à terre avec une queue fort longue dont le bout est taillé en rond. » (Madame de Hotteville.)
(3) D'Àlencon et de Valois.
pompe que ce que nous avions veu à Fontarabie. On sortit dans le mesme ordre où Ton estoit entré, le Roy et la Reyne mariée les premiers : la robe de la Reyne estant portée par les princesses que j'ay déjà nommées, Saint-Mesme portant Ja queue de Mademoiselle d'Alençon, le marquis du Chastelet celle de Mademoiselle de Valois, et la Feuillade celle de Madame de Carignan. La Reyne-mère marchoit après, Madame la comtesse de Flex portant sa queue. Mademoiselle la suivoit, et M. de Mancini portoit sa queue. Enûn ce n'a point esté M. de Roquelaure qui l'a portée : ces ducs à brevet ont fait difficulté de porter les queuës de Mesdemoiselles, et Mademoiselle n'a point voulu avoir ce que ses sœurs n'avoyent point, de sorte que M. le Cardinal luy a donné son neveu.
« Mais puisque j'en suis sur les queuës, il faut bien parler de celle de Madame la Palatine. On fut tout estonné bier au matin que Ton la vit arriver chez la Reyne-mère avec une grande queue. Madame d'Usés dit à la Reyne-mère que cela ne luy appartenoit point; elle répondit qu'aux noces de la Reyne d'Angleterre toutes les Princesses de Lorraine en avoyent. Madame d'Usés dit encore que cela ne leur appartenoit pas. Et la Reyne ayant obstiné que si, Madame d'Usés dit qu'elle ne se trouveroit point à la cérémonie et s'en alla à l'église sans attendre. Un peu après, Mademoiselle vint chez la Reyne. On lui dit ce qtiy venoit d'arriver. Son Altesse Royale trouva qu'il y alloit de son intérest que Madame la Palatine eust une queuë comme elle et comme Mesdemoiselles ses sœurs. M. le Prince de Contyet Madame de Carignan, qui se trouvèrent là, dirent aussi que cela intéressoit toute la maison royale, et que Mademoiselle, en estant Taisnée, en devoit maintenir tous les intérests. Mademoiselle parla donc à la Reyne, qui d'abord dit ce qu'elle avoit répondu à Madame d'Usés, que les Princesses de Lorraine avoyent des queuës
aux noces de la Reyne d'Angleterre. Madame de Carignan dil que c'est oit comme parentes, et Mademoiselle ajouta qu'il falloit savoir de M. de Rhodes (1) comme tout s'estoit passé. Il vint, et dit qu'en effet ces princesses avoyent eu des queues ; mais qu'on avoit trouvé, depuis, que cela leur appartenoit si peu, que Ton avoit défendu qu'il fust écrit sur le cérémonial. Là-dessus, le Roy et M. le Cardinal arrivèrent, et il fut conclu que Madame la Palatine n'auroit point de queue; de sorte qu'elle sortit de chez la Reyne-mère toute parée de diamants, et pleurant de ce qu elle n 'avoit pas eu ce qu'elle prétendoit. J'oubliois qu'on avoit dit aussi qu'elle ne pouvoit pas estre sur le banc des Princesses du sang, non plus qu'elle ne pouvoit avoir de queue.
« 11 faut que je vous reparle encore de la cérémonie pour vous dire que Mademoiselle y parustavec une mine et un air admirable, et qu'elle n'a jamais esté plus belle qu'elle n'estoit là. Mesdemoiselles ses sœurs estoyent aussi comme deux anges aux deux côtés de cette jeune Reyne. Enfin j'ay regret que vous n'ayez point veu cela, et d'autant plus que vous l'auriez pu voir en ne vous levant qu'à neuf heures.
a Tout cecy est pour M. le Comte et pour vous, Madame; je vous supplie aussi d'en mander ce que vous jugerez à propos à Madame la Marquise (2), car pour ma lettre, elle est trop mal faite et trop barbouillée pour aller jusqu'à elle. Mademoiselle vous fait cent mille amitiés. Elle dit qu'elle sera très-aise de vous revoir; il n'y a que moy qui en seray fâchée.
« Nos Princesses avoyent à la cérémonie des robes de fer-
(J) Grand-maître des cérémonies. Mademoiselle dit que ce fut le Roi qui voulutdemander l'avis de M. de Rhodes sur cette queue de la Palatine. «Quoiqu'il ne parle pas de ces sortes de délicatesses comme Monsieur, il ne laisse pas que d'y être sensible. 11 fut jaloux de ce que je lui avois dit que l'affaire le regardoit plus que moi. » [Mémoires de Mademoiselle.) a
(2) Madame de Sablé.
randines et des mantes de crespe volant, et toutes trois estoyent parées de perles. Mais il faut bien quitter tout cela pour vous parler de la dame d'atours de notre nouvelle Reyne. Plusieurs personnes croyent qu'elle n'entrera pas en charge, parce qu'elle mourra de joye quand elle saura qu'on Ta choisie pour cela. Vous ne vous estonnerez pas de ce que je vous dis, quand vous saurez que c'est Madame la comtesse de Bétbune. Après cet événement-là, vous et Madame de Montausier, vous ne devez jamais prétendre à rien. Je vous supplie de le luy dire de ma part. M. le Cardinal ne se contente pas de donner cette charge pour rien. On dit qu'il fait encore M. de Béthune ambassadeur à Rome. J'ay quasi envie de vous supplier de leur faire un compliment pour moy.
« M. le Cardinal et D. Louis achèvent le reste des affaires. M. le Cardinal fut encore hier à la Conférence. On dit que nous partirons lundy : de sorte que je vous dis adieu, Madame, et â M. le Comte aussi jusqu'à Bordeaux. Mesdemoiselles partent après-demain, laissant tout le monde content d'elles.
« Cette lettre, qui a été écrite à plusieurs reprises, a été achevée le 13. Je vous rends mille grâces très-humbles, Madame, de ce que vous avez fait pour nous vers M. le prince. »
11 ne fallait pas prendre à la lettre la conclusion que Mademoiselle de Vandy tirait de la nomination de Madame de Béth une. Madame de Montausier se croyait encore en droit de prétendre à quelque chose, et, effectivement, un an environ après ces événements, elle fut nommée gouvernante de l'enfant dont le Roi attendait la naissance. Bien que la Reinemère trouvât Madame de Montausier plus propre à bien ordonner une assemblée de plaisir qu'à l'exacte garde d'un berceau, elle ne désapprouva pas ce choix, et les amies de Madame de Montausier la félicitèrent à Tenvi. Au milieu de ces compliments nous pouvons distinguer celui de Madame de Maure
et donner ici place à une petite correspondance à ce sujet, que M. Cousin a oublié de recueillir (1).
« DE MADAME LA COMTESSE DE MAURE A MADAME DE MONTAl'SIER.
« Septembre 1661 {.).
a Vraiment, ma chère sœur, il faut bien que je sois des premières à vous écrire dans uue occasion où il seroitdifficilede pouvoir retenir sa joye. On estoit si peu accoutumé à voir les charges données selon les mérites, qu'encore que j'aye toujours fait de grandes exclamations qu'on pust penser à d'autres, ayant une Madame de Montausier devant les yeux, je ne laisse pas de regarder cecy comme un événement qui a quelque chose d'extraordinaire, et de la façon que j'ay toujours parlé là-dessus, je m'attends bien qu'on viendra se réjouir à l'hostel de Troyes (3) aussi bien qu'à l'hostel de Rambouillet. 11 faut au reste que je vous dise que Mademoiselle de Montausier a tant d'esprit que l'autre jour que je l'entendis parler entre Madame votre mère et moy, je songeay toujours que je n'avois rien veu de tel à son âge. Je ne vous dis rien de M. le comte de Maure, il veut vous faire ses compliments luymesme; mais vous voulez bien que je face icy les miens à Monsieur votre mary ; non seulement sur la joye qu'il a de yous voir traittée de la cour comme vous méritez de Testre, mais encore sur ce que son mal a si peu duré. Adieu, ma
(1) Depuis que nou? les avons signalées, M. Cousin a Imprimé les trois lettres suivantes dans le second volume de la Société française au dixseptième siècle. M. Amédée Roux leaa aussi publiées à la suite des Lettres du comte d' A vaux à Voiture.
(2) M?, de Conrart, ln-f°, t. XI, p. 1661.
(3) Où logeait Madame de Maure.
chère sœur, conservez-vous bien dans le retour de votre santé afin qu'elle revienne bientost aussi bonne que je vous la souhaite. Madame de Choisy a eu raison de vous dire que les pescheset les melons avec les verres d'eau ont rendu la mienne fort bonne, mais j'ay si peur que cela ne dure guères que je ne m'en ose encore vanter. »