‹ Notices littéraires sur le dixseptième siècleChapitre 34 sur 51 · TRADUCTEURS FRANÇAIS DE LA FLEUR DES SAINTS · texte numérisé non relu

TRADUCTEURS FRANÇAIS DE LA FLEUR DES SAINTS

L'Église a toujours regardé l'histoire de la vie des sainte comme un des meilleurs moyens d'éclairer et de sanctifier les âmes. « Lisez les vies des saints, » disait à un nouveau converti le pape Grégoire XVI de vénérable mémoire. Ce conseil ne doit pas seulement s'adresser à un homme, il s'adresse à tout le peuple. C'est en connaissant ses ancêtres qu'on apprend à marcher sur leurs traces. En

aimant les exemples, en admirant les courages, en vénérant les noms des saints, on participe de plus en plus à leur communion. Plus les âmes vivant dans le siècle entretiennent de relations avec les âmes triomphant dans le ciel, plus la foi est vive et ardente sur la terre. Ce commerce de prières et de faveurs qui relie les deux Églises, est d'autant plus fréquent et intime, que les hommes qui vivent dans le monde ont une plus grande affection pour les saints couronnés dans le paradis. Mais pour aimer il faut connaître : c'est pour cela que la piété se nourrit et se développe à mesure que se propage l'histoire des vies des saints. Aussi pour atteindre la foi dans

les âmes, pour l'affaiblir et la ruiner, on a commencé par jeter du doute dans les esprits sur la vie des saints : on a cher* ché à dégoûter les fidèles de leur histoire ; on en a ôté lemerveilleux, afin d'en ôter aussi l'agrément et de sevrer les imaginations de ce qui les charmait et les enflammait, de ce qui faisait pénétrer aisément dans les cœurs la piété et toute la richesse qu'elle amène.

La piété est le bien le plus précieux des âmes, elle comprend tout ce qui leur est nécessaire pour vivre et pour agir. Elle n'est pas seulement le goût, elle est aussi l'affection de la foi. Seigneur, dit la prière du matin, donnez à ceux qui vous le demandent l'affection de votre divin amour : Da petentibus divinissimi tut amoris affectum. Cette affection du divin amour, c'est la piété. Saint François de Sales la définit une grande vivacité et promptitude aux actions charitables. Il nous dit, dans son style aimable, que l'homme dévot court et saute dans la voie des commandements de Dieu, passe et court dans les sentiers des conseils et des inspirations célestes. Que peut-il y avoir de meilleur? et ne faut-il pas souhaiter cette agilité et cette allégresse non-seulement à quelques hommes, mais à tout le peuple chrétien? Qu'il bondisse et qu'il très* saille ! Tant qu'il restera dans ce pays de la piété et de la dévotion, tout sentier est salutaire, toute vallée et toute colline sont bénies, toute fleur et toute plante sont bienfaisantes. 11 est vrai, dit encore saint François de Sales, que chacun peint la piété selon sa passion et sa fantaisie, et le monde surtout la diffame en publiant qu'elle donne des humeurs mélancoliques et insupportables ; mais le Saint-Esprit nous assure par la bouche de tous les saints que la piété est douce, heureuse et aimable ; elle est la douceur des douceurs, la reine des vertus et la perfection de la charité. On n'en saurait abuser. Ce n'est pas un bien ; c'est le bien absolu. On peut

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y mêler du mal ; la fragilité humaine est accoutumée à cette vilaine besogne. Mais la piété, la yraie piété, la piété dont les chrétiens aiment à s'entretenir, qu'ils voudraient faire pénétrer dans toutes les âmes et qu'ils souhaitent surtout de conserver et d'entretenir dans leurs cœurs, ne peut produire que des fruits admirables de bénédiction et de salut ; les germes déposés par le baptême se nourriront et se développeront devant les merveilleux exemples des vies des saints.

Aucun hagiographe n'a encore atteint la popularité du P. de Ribadeneira de la compagnie de Jésus. Son livre, dont l'exécution est si heureuse et qui est resté un des chefs-d'œuvre de la littérature espagnole, a fait les délices de nos pères. Les hommes les plus pieux et les plus éclairés de la France, à l'aurore et à l'apogée du plus grand éclat littéraire de notre pays, crurent faire un présent admirable à leurs contemporains en translatant cet ouvrage de l'espagnol en français. Les personnages les plus recommandables et les plus éclairés, des magistrats et des docteurs de Sor bonne, donnèrent alors ces belles éditions que les bibliophiles sont si heureux de retrouver, et dont un grand nombre d'exemplaires sont restés le patrimoine de celles de nos familles, qui conservent des souvenirs.

La Fleur des Saints, Flos Sanctorum, contenant les vies des saints dont il est fait mention au bréviaire romain, et la vie du bienheureux Père et fondateur, saint Ignace, parut à Madrid en 1599(1) et 1601 (2). Ce livre trouva en Espagne même l'applaudissement qu'il devait rencontrer de ce côté-ci des Pyrénées et dans tout l'univers chrétien. Dès 1604, le père de Ribadeneira donnait une seconde édition, où était ajouté un

(!) Flos Sanctonim, o Libro de las vidas de los santos. Primera parte. Madrid. Sanchez, 1S99.

(!) Segunda parte del Flos Sanctorum, Madrid, Sanchez, icOt.

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; livre « des vies des saints qu'on nomme communément extrai vagantes, dit-il, c'est-à-dire de ceux dont la sainte Église ne fait pas d'office dans le Bréviaire romain. » Ces dernières occupaient 232 pages de l'impression. Quoique fort avancé en âge, le père de Ribadeneira ne se reposait pas. En 1610 il publia une troisième édition de la Fleur des Saints, a On ne» trouvera dans ce volume, disait-il, que les saints desquels on fait mention et commémoration au Bréviaire romain ; car des autres saints, j'en ai fait imprimer un autre tome. » En effet, Tannée précédente, 1609, le volume avait été publié à Madrid. Mais dès avant celte division et ce complément, l'œuvre de Ribadeneira avait passé les monts.

On sait combien les communications littéraires d'Espagne étaient alors recherchées en France. On a beaucoup parlé de Finfluence de la littérature de la Péninsule sur la littérature et l'esprit français. On s'est peu occupe des bienfaits que la piété espagnole a répandus sur notre patrie. On était à l'époque de la fondation du Carmel de France ; parmi les amis de Madame Acarie qui s'employèrent efficacement à la réussite du projet delà sainte, était M. Réné Gauthier, avocat-général au conseil du Roi. M. Gauthier n'aida pas seulement de sa bourse à la fondation du Carmel : il accompagna M. de Béni lie à Marmoutier, pour obtenir des moines de cette abbaye ia cession du prieuré de Notre-Dame des Champs, où l'on voulait établir les nouvelles religieuses. Il fit deux fois le voyage d'Espagne, en 1603 et en 1604, la seconde fois avec le titre de secrétaire du roi. Il prit ainsi une part active à toutes les démarches qu'exigèrent les] difficultés que Ton faisait au départ des religieuses d'Espagne. Durant son second séjour dans la Péninsule, qui fut de huit mois (parti de Paris au mois de février, il n'y fut de retour qu'au 15 octobre), M. Gauthier se trouva en relations personnelles avec le père

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de Ribadeneira, jésuite distingué par ses lumières et par sa piété, dit le nouvel éditeur de la vie de Madame Acarie (i). En amenant les Carmélites espagnoles à Paris, M. Gauthier y apporta la Flos sanctorum. D'après l'avis et les encouragements d'André du Val, son directeur, son ami et son coopérâtes dans la grande œuvre de rétablissement du Carmel en France, Réné Gauthier traduisit l'ouvrage du P. de Ribadeneira. Cette traduction a dû être faite sur la première publication espagnole. Nous ne connaissons aucun exemplaire, nous n'avons vu nulle part aucune mention bibliographique de cette première édition française. Nous ignorons à quelle date etdansquelle ville elle futpubliée; mais nous trouvons en 1609 la Fleur des Saints publiée à Paris a chez Jacques Chas- « tellain, à Veiiseigne de la Constance, près les Mathurins « et augmentée en ceste seconde édition de plusieurs austres « vies par le même autheur et des vies des Saints de France « par M. André du Val. » Le privilège du roi est de 4608.

André du Val était un des grands serviteurs de l'Église, et un des plus actifs ouvriers de cette sorte de renaissance religieuse qui signala les premières années du dix- septième siècle. Tout est saint en M. du Val, disait saint Vincent de Paul ; et on retrouve la main et le cœur de l'illustre docteur de Sorbonne dans toutes les grandes entreprises de foi et de charité de ce temps. Directeur de Madame Acarie et de Madame de Sainte-Beuve, il fut leur coopérateur dans l'établissement des Carmélites en France et dans la fondation des Ursulines. Confesseur de saint Vincent de Paul, il fut, au dire du saint, le premier instigateur de la pensée de la Mission. Au milieu de ces grandes et graves occupations, André du Val ne crut pas travailler à une œuvre moi us efficace en s'ap-

(1) Vie de sainte Marie de V 'Incarnation, 1864.

piiquant à compléter, à propager et à accommoder à la française l'ouvrage du P. Pedro de Ribadeneira.

L'édition de 1 609, la première où apparaisse le nom d'André du Val, contient une épître de ce docteur aux dévoies et vénérables religieuses du Mont-Carme l nouvellement érigées en France , datée de « nostre estude de Sorbonne, ce 18 décembre 1608. »

« Dans la première édition, écrivait André du Val, M. Gauthier que tous connaissés pour son mérite et pour les travaux qu'il a pris lorsqu'on jettoit les premiers fondements de vostre ordre, n'avoit traduit que les vies des saints insérées au calendrier romain; mais en celle-cy il a d'abondant adjouté un grand nombre d'autres vies des saints plus signalés et mémorables en Y Eglise, que le mesme auteur avoit éloquemment et fidèlement recueillies et rapportées en son histoire ; et de ma part, voyant le fruict qui en estoit réussi, j'ay désiré d'y contribuer quelque peu par un recueil de plusieurs vies des Saincts de nostre France, où encore que je n'aye pas approché de l'éloquence du R. P. de Ribadeneira, l'un des plus doctes et éloquents de nostre siècle, si me suis-je efforcé d'y apporter la mesme sincérité. »

Il n'est pas nécessaire de remarquer que dans cette épître, comme dans la traduction, il ne peut être question que du supplément de 232 pages, ajoutées à l'édition espagnole de 1604. Ce n'est qu'en 1609, avons-nous dit , que fut publié à Madrid le volume entièrement consacré aux saints qui ne sont pas au Bréviaire romain.

Aussitôt qu'elles furent révélées à la France, les Fleurs des Saints obtinrent un aussi grand succès qu'en Espagne. Dans une notice curieuse et savante sur Ribadeneira (1) M. Gui-

(1) Univers du 22 Janvier 1857.

gnard, ancien élève de l'École des chartes et bibliothécaire de la ville de Dijon, a signalé dix-neuf éditions françaises de la Fleur des Saints. Deux de ces éditions seulement datent du dix- huitième siècle. En combinant cette liste avec celle donnée par le R. P. de Bracker, en y ajoutant les renseignements que nous avons pu recueillir, nous arrivons à réunir les indications de trente-sept éditions françaises, publiées dans un espace de moins de quatre-vingts ans, car nos investigations se sont arrêtées à 1687, à la belle édition donnée à Paris, chez J.-B. Coignard et Christophe Journel, par le P. Antoine Girard, de la Compagnie de Jésus (1). Il est douteux qu'on puisse trouver dans les annales littéraires un autre exemple d'un pareil succès. Remarquons, en outre, que ces quatrevingts années répondent au plus bel éclat littéraire de la France. La liste serait longue de tous les noms qui brillèrent pendant ce temps dans les lettres et dans la critique. Un succès si soutenu et si triomphant, pour ainsi dire, à une telle époque de notre histoire, suffit pour réfuter les chimères de quelques esprits difficiles, qui dédaignent l'ouvrage du P. de

(1) M. Guignard signale les éditions publiées à Paris en 1616, 1641, 1644, 1653, 1659, 16G0, 16(i5, 1667, 1675, 1686, 1687, à Lyon en 1636, 16Î5, 1680, 1684, IG85, H30, à Rouen en 1668 et 1712. On peut ajouter, outre les éditions que nous avons déjà signalées celles de 1612, à Paris ; 1613, à Arras; 1613, à Valenciennes; 1614, à Paris; 1626, à Lyon probablement; 1630, à Douai; 1632, à Paris; 1635, 1639, 1640, 1641, à Lyon; 1615, 1646 In-f», 1616 ln-4o, a Rouen; 1657, à Paris; 1665, à Troyes; 16C8, à Lyon. L'accueil fait à l'œuvre du R. P. de Ribadeneira a été à peu près le même dans toute l'Europe. « Sans prétendre donner une liste complète, » M. Guignard cite des «éditions espagnoles de Madrid 1610, 1616, 1651, 1790, 1820 oo 1825; de Barcelone, 1623, 1643, 1705; les traductions italiennes, publiées en plusieurs villes, particulièrement à Milan en 1613, 1618 ; à Venise en 1626, 164S ; la traduction flamande parle P. Rosweyde, Anvers, 1619 ; la traduction latine à> P. J. Canisius, publiée à Cologne en 1630 et 1700; la traduction allemande, Homig, Augsbourg et Dillingen, 1700. » Il semble cependant que nulle part la Fleur des Saints n'a conquis l'immense popularité dont elle a joui en France.

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et y

siècle et une trop grande absence de critique ». Da moins ces traits et cette absence de critique n'éveillaient aucune répugnance au dix-septième siècle.

Est-il nécessaire d'entrer dans le détail des différences qui distinguent entre elles ces nombreuses éditions? Plusieurs d'entre elles ne nous sont connues que par de brèves mentions des dates et des lieux d'impression, et en outre un travail aussi long , si nous avions le po uvoir de l'entreprendre, courrait risque d'être fastidieux. La plupart de ces éditions reproduisent avec des corrections plus ou moins heureuses le texte de René Gauthier. Néanmoins cette traduction n'était pas unique. Dans une dédicace, sans date particulière, adressée à la Reine, mère du Roi, qui se trouve reproduite dans l'édition in-8, de Lyon (1635, imprimée chez S. Ricaud, et vendue chez J.-B. Deville, rue Mercière), René Gauthier disait : « Ayant recogneu que nostre version avoit esté par-dessus toutes bien reçeuê de l'autheur mesme, je me suis appliqué d'y apporter la dernière main. » Les rapports que le traducteur avait eus avec 1 Espagne le mettaient à même, en effet, d'être initié à la pensée du P. de Ribadeneira; mais ce père était mort en 1611. S'il a pu connaître et juger des diverses traductions françaises, il faut supposer, comme nous sommes fort porté à le croire, qu'avaut l'édition de 1612 (Paris) il y a eu d'autres éditions françaises, outre les deux dont nous avons parlé.

L'édition d'Arras (1613) se donnait toutefois pour la première qui reproduisît en entier le volume des vies des saints extravagantes y pour nous servir encore une fois du terme de l'auteur espagnol ; nous ignorons si cette édition produisait une traduction différente de celle de Réné Gauthier ; dans la mention qu'en fait le P. de Bracker on ne signale pas même

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André du Val. L'édition de Valenhiennes chez Jean Véruliet, à la Bible d Or, aussi de 1613? reproduit la traduction de René Gaultier , conseiller du Roy et advocat m son grand conseil, « augmentée en la deuxième édition des vies des Saints « de France par M. André du Val, etc... et en ceste dernière « d'un second volume par V aut heur et traduict par M. R. G. « A. G. » C'est le volume des extravagantes (1). L'édition de Paris(161 4), in-folio, chez Robert Fouet, rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Temps et de l'Occasion, ne fait aucune mention de Réné Gauthier. Elle paraît l'œuvre d'un aatre traducteur qui, par une singulière rencontre, porte le même nom de famille et signe Jacques Gaultier, P. : Ton voudrait interpréter prêtre ; cependant, dans la dédicace adressée à M. de Gondy, évêque de Paris, il se contente de se dire un des plus humbles et plus affectionnés diocésains du prélat; et le ton général de cette dédicace n'implique peut-être pas la subordination ecclésiastique. C'est le prénom qui fait surtout croire ici à un nouveau personnage; et au besoin l'édition de Valenciennes suffirait à montrer que le nom de Gauthier s'écrivait de plusieurs manières. Quoiqu'il en soit, ce qui distingue l'édition de Paris (161 4), que ne cite pas le P. de Bracker et qui est fort rare, comme toutes celles sur lesquelles nous avons insisté jusqu'à ce moment, ce n'est pas la qualité

(1) Cette édition de Valenciennes est précédée d'une dédicace signée Jean Vérullet à « Monseigneur le Révérend Père en Dieu D. Charles de Par, trèsdigne abbé de S. Amand et comte en Peve. » Elle est précédée de l'approbation des docteurs de la faculté de Paris, datée de Sorhonne 1C08, donnée à l'ouvrage c tourné d'espagnol en français par Réné Gaultier Angevin ; » de l'approbation de l'archidiacre d'Arras du 10 août 1610, qui désigne le traducteur Henatum Gaultier; enfin d'un permis d'imprimer du 30 août 16i0 par François Fléron, provincial de la compagnie de Jésus ès-Pays-Bas accordé à Guillaume de la Rivière imprimeur-juré. — Le second volume porte à la fin la note suivante : à A iras, de l'imprimerie de Guillaume de la Rivière à l'enseigne du Don-Pasteur M. D. CXI IL

du papier, ni la netteté du caractère ; notre attention n'a pas non plus été éveillée par les gravures sur bois qui ornent la plupart des Vies ; mais Jacques Gaultier a reproduit sans annexes et exactement, à quelques retranchements près, l'œuvre du P. de Ribadeneira. La publication est divisée en deux volumes ; le premier contient les saints dont on fait mention au Bréviaire romain : il renferme, outre les fêtes mobiles et les vies de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, deux cent quarante-trois biographies. Le second volume, avec les vies des cinq bienheureux membres de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, François Xavier, François de Borgia, Louis de Gonzague et Stanislas de Kostka, renferme cent cinquantehuit notices. Ce second volume, dans l'édition espagnole de 1609, en contenait cent soixante-huit.

Le traducteur a poussé le scrupule jusqu'à reproduire la plupart des diverses approbations et licences d'imprimer données au P. Pedro de Ribadeneira par les autorités ecclésiastiques d'Espagne. Si ceux qui ne croient pas à la science historique du saint Religieux, jetaient un regard sur ces pièces, ils seraient étonnés des éloges donnés non-seulement à la piété, mais aux lumières et à la critique de l'auteur. Ce n'est pas seulement une suavité d'esprit qui va jusqu'à l'âme du lecteur, c'est une grande érudition en la lecture des saints qu'on trouve dans cet ouvrage, dit l'approbation sur le second volume ; et l'approbation de 1 599 trouvait qu'un tel livre procurerait beaucoup de profit à la religion, parce qu'il « est écrit bien doctement et prudemment; et est fort bon, ajoute-t-elle, qu'une histoire tant importante comme celle de la vie des Saints soit escrite par personne de si grande connaissance, sainteté et érudition. »

Malgré ce nouveau traducteur, c'est, avons-nous dit, le nom de René Gaultaier qui reste en France attaché à la

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Fleur des Saints, Quand par hasard ce nom n'est pas rappelé au titre de l'ouvrage, on le retrouve au moins dans les privilèges, où on le désigne quelquefois sous la simple qualification de René Gauthier, Angevin. Avec le nom de René Gauthier, un autre nom inséparable de la Fleur des Saints est celui d'André du Val. Mais André du Val n'a pas été seul à unir son travail à celui du Jésuite espagnol. Ce qu'il a fait pour la France, d'autres Font fait pour les contrées étrangères ; M. Guignard, dans la notice que nous avons signalée, a nommé les PP. Rosweyde, Canisius et de Nieremberg : les deux premiers , en effet, ne se sont pas contentés de traduire en flamand et en latinja Fleur des Saints : ils peuvent, aussi bien que le P. de Nieremberg, être considérés comme des continuateurs de Ribadeneira. En France même, le travail de Du Val ne répondait pas encore à tous les désirs. Chaque province était envieuse de joindre à la Fleur des Saints les saints qu'elle honorait d'un culte particulier. Toutes ces additions, dont M. Guignard dresse une liste abrégée, éveillent en lui un scrupule littéraire et archaïque, légitime peut-être, mais un peu exagéré. On verrait sans doute avec peine déranger l'œuvre harmonieuse et exquise du P. de Ribadeneira ; mais on peut douter que sans les différentes annexes dont nous parlons, la Fleur des Saints eût obtenu dans notre pays l'immense succès qu'elle y a conquis. Si ce livre n'avait pas pris ce qu'on peut appeler une physionomie française, si les fidèles n'y avaient pas trouvé la vie des saints pour lesquels ils avaient le plus de dévotion, de leurs patrons, des patrons de leurs villes et de leurs provinces, il est douteux que le mérite du P. de Ribadeneira eût suffi à donner à son travail la popularité dont il a joui partout. Si défectueux d'ailleurs qu'on puisse croire ces divers compléments de la Fleur des Sàints9 il semble qu'ils entraient dans la pensée de l'auteur.

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« Pour ce que ce livre s'est escrit en l'archevêché de Tolède, dit-il dans sa préface, j'ay adjousté les feslcs des saints qui s'y célèbrent, encore qu'elles ne soient universelles ny de toutes les Églises d'Espagne.» Chacun fit de même. L'édition de Douai (1630) ajoutait les saints du Pays-Bas jouxte l'édition belgeoise (c'est l'édition flamande donnée en 161 9 par le P. Rosweyde) : les éditions de Lyon (4640) offraient les saints des provinces de Dauphiné, Provence, Bourgogne, Lyonnais, Auvergne, Vivarais, Savoie ; d'autres se contentaient, sans spécifier les provinces, de se dire augmentées et de plus de sixvingts vies nouvelles» (Paris, 4632). Les éditions subséquentes avaient la prétention de reproduire tout ce que les précédentes avaient déjà publié. Il y avait les saints nouvellement canonisés, les bienheureux non encore cauonisés auxquels on voulait faire place : les lecteurs demandaient à trouver au moins une vie de saint pour chaque jour de l'année, et le P.de Ribadeneira ne répondait pas à ce désir. Toutes ces causes contribuèrent à grossir la Fleur des Saints ; enfin, comme le remarque M. Guignard, une approbation des docteurs parlait d'une addition de plus de 400 vies nouvelles, que Thomas Friard avait ajoutées à cet ouvrage.

Sans doute, on pourrait croire qu'il y a beaucoup de fatras dans de telles additions. Les auteurs prenaient bien Ribadeneira pour modèle. Son travail était le type selon lequel ils désiraient accommoder leurs inspirations. Mais les plus habiles d'entre eux pouvaient à peine approcher de leur devancier. Sa narration simple, toujours claire et toujours édifiante, ne peut pas être dans le domaine de tous. On pouvait comme lui renoncer à disputer et examiner les raisons des faite qu'on avançait, de peur de « couper le fil de la narra- « tion, an-ester le lecteur dévot, troubler son plaisir et mesme « refroidir son ardeur et son désir d'imiter les saints. » Mais

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comment supposer que tant d'auteurs différents, portant la main aui Fleurs des Saints, aient tous eu , à un degré éminent, les qualités que le P. de Ribadeneira trouvait nécessaires à la composition de ces vies édifiantes ? l'art «d'es- « lire et d'exposer les choses les plus certaines et les plus vé- <c rifiées, » et de laisser les autres choses, « lesquelles bien « qu'elles soient fort bien reçues du commun populaire, dit-il « encore, il ne me semble pas qu'elles soient si bien fondées ni a avec tant d'autorité que je les ose assurer et affirmer. » La défiance que ce mélange de tant d'écrivains doit inspirer s'accroîtra encore, si on considère que dans la plupartdes éditions de nos Fleurs des Saints, rien, en dehors du titre, ne signale la différence des auteurs ; et quand parfois ces différences sont notées, à peine si les indications portent sur cinquante vies. Quelques éditions, comme celles de 1635 (in-8% Lyon, J.-B. Deville), ont la prétention de désigner ce qui n'appartient pas au P. de Ribadeinera ; mais il faut se garder de croire à leurs renseignements. Nous avons vérifié les trois premiers mois de Tannée dans cette édition de 1635 : dixhuit biographies y ont été mal à propos retirées à Ribadeneira (1).

Voilà donc, et je ne pense pas les avoir diminuées, les causes de défiance qu'un premier coup d œil fait concevoir contre les Fleurs des Saints, mais je crois que la plupart de ces causes s'évanouissent devant un examen attentif. La confusion, en effet, est plutôt apparente que réelle. Quand on cherche à pénétrer au milieu de ces bigarrures qui semblaient devoir être si choquantes, on est étonné de la facilité qu'on

(1) L'édition de Lyon, 1«40, est embellie, dit le titre, de la distinction des Vies appartenant à Ribadeneira. Nous n'avons pu la vérifier : nous ignorons si elle est plus exacte que celle de 1635, dont le titre n'annonce pas la distinction, qu'on a essayé d'apporter dans le texte.

a à se retrouver et du peu d'altération, en somme, apporté à l'œuvre du Jésuite espagnol.

En premier lieu, il faut se garder de croire à la véracité des titres et même à l'exactitude des renseignements énoncés dans les approbations données aux travaux des nouveaux éditeurs. Les «plus de quatre cents vies rédigées par Th. Friard » , d'après l'approbation des docteurs signalée par M. Guignard, se réduisent, sur le titre de l'édition de 1646 (Rouen, chez Jean de la Mare , in-49), à trois cent soixante-cinq; dans Y Avis au lecteur, signé de Thomas Friard, ces trois cent soixante-cinq ne sout plus que cent, « parmi lesquelles vingt « ont été données par le R. P. Bon, chanoine régulier de Saint- « Victor, et par le R. P. Arthus duMontier, religieux récollet.» Pour comprendre comment les docteurs ont pu attribuer plus de quatre cents vies nouvelles à cette édition, il faut expliquer que le titre, en en mentionnant trois cent soixante-cinq, ajoute qu'elles sont simplement abrégées, et Y Avis au lecteur remarque que ces vies abrégées sont distinctes dans l'impression par un moindre caractère : de sorte qu'il est ici question simplement des martyrologes imprimés en petit texte, que le P. de Ribadeneira n'avait pas ajoutés à son œuvre, et que les éditeurs français ont plus ou moins développés.

Après avoir réduit le travail de Thomas Friard, peut-être faudra-t-il rejeter tout à fait celui du sieur Rault, que M. Guignard a aussi nommé comme un des auteurs ayant ajouté aux Fleurs des Saints. Le P. de Bracker signale une édition de Troyes (in-4°, 1665), augmentée par le sieur Rault. Pour savoir si la manière, dont ce nom est mentionné, indique véritablement des additions à la Fleur des Saints, il faudrait avoir le titre complet sous les yeux. Ce qui contribue à fortifier notre scrupule sur ce point, c'est que nous avons entre les mains deux éditions où le même nom se retrouve

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(Rouen, 1668 et 1704) ; toutes deux contiennent un petit avis au lecteur où le sieur Rault expose ce qu'il a fait dans la Fleur des Saints. 11 explique que le travail de Ribadeneira a été complété par des personnages de lettres et de piété, et il nom me André du Val, le R. P. Bon et le religieux récollet Arthus du Montier. «Mais, ajoute-t-il, comme à présent notre « langue semble avoir atteint le point de sa pureté, j'ay creu « qu'en revoyant un ouvrage de si grande importance et qui « se retouche si souvent, je ne contribuerois pas peu au pu- « blic, si je le remettois dans la netteté que le françois de- « mande; c'est où je me suis efforcé dans cette impression... a Voilà ce qu'en ce rencontre a pu faire pour l'utilité publique « celuy qui de tout son cœur luy voue ses soins et son ser- « vice. — Rault. » Ce langage est précis.

La même remarque pourrait être faite au sujet de Beaudouin, historiographe de France. M. Guignard ne le nomme pas, mais il est désigné dans quelques mentions bibliographiques comme ayant travaillé à accroître le nombre des vies nouvelles ajoutées aux Fleurs des Saints ; cependant, dans toutes les éditions portant ce nom que nous avons eues entre les mains, le seul travail attribué à Beaudouin est un travail de mise en ordre et en plus pur langage. Quant au P. J.-B. Machault, nous n'avions tu nulle part qu'il fût mention de lui : la désignation de M. Guignard est Tunique renseignement que nous ayons rencontré jusqu'ici de la coopération de ce Père jésuile à la Fleur des Saints. Les traditions de la Compagnie même sont muettes à ce sujet. Il est vrai que ces traditions ne disent pas tout ; et, pour notre compte, nous n'avons pas tenu entre nos mains toutes les éditions françaises de Ribadeneira. En tous cas, on a vu que si l'on doit réduire un peu la liste des continuateurs de Ribadeneira, dressée par M. Guignard, on pourrait aussi f par contre, l'allonger

de quelques noms. Ainsi nier le travail de Rault, restreindre celui de Friart , contester celui de Machault , ne suffit pas à détruire le soupçon légitime en apparence que les Fleurs des Saints, recueillies par tant de mains, doivent contenir bien dessuperfétations. Eiles semblent impossibles à éviter, en effet, dans un recueil composé de la manière dont nous parlons; et après le travail de complément il a été nécessaire de faire le travail d'expurgation. Cette dernière tâche a été accomplie au dix-septième siècle, principalement par Beaudouin, que nous avons déjà nommé, et par le P. Ant. Girard, de la Compagnie de Jésus. L'un et l'autre ont donné plusieurs éditions des Fleurs des Saints, ont enrichi cet ouvrage de notes chronologiques et de synchronismes, l'ont expurgé des notices les moins intéressantes, de celles qui s'écartaient le plus du type donné par Ribadeneira, et qui pouvaient présenter des choses moins assurées ou moins édifiantes. Dans ce travail de révision ont été rejetées les vies écrites par les PP. Binet et H. Alby, de la Compagnie de Jésus, par exemple; elles contiennent en effet plus de rhétorique que d'édification. Quelques-unes de ces notices, rejetées par la critique des derniers éditeurs, ont été résumées en quelques lignes dans les martyrologes ajoutés pour chaque jour de l'année.

En somme, l'édition de 1687, revêtue du nom, quoique publiée après la mort du P. Antoine Girard, contient cinq cent trente et une notices. M. Guignard reconnaît que le P. deRibadeneira en a composé, sans y comprendre les fêtes, quatre cent trente-huit ; l'édition de 1609 et 1610 n'en contient cependant, sans les fêtes mobiles et les autres, que quatre cent vingt-trois. En tout cas, on voit par ces chiffres que le travail du P. de Ribadeneira n'a pas disparu sous les superfétations des traducteurs. Sur les cent vies environ ajoutées

- en France à la Fleur des Saints et qui composent le cinquième du recueil que le dix-septième siècle nous a légué, trente sont l'œuvre de Maistre André du Val, quatorze appartiennent au Récollet Arthus du Montier, six au chanoine de Saint- Victor, le R. P. Bon. Quand on aura des cinquante autres notices retranché ce qui revient aux PP. de Nieremberg, Rosweyde et Canisius, — et le P. Ribadeneira pouvaitrilse choisir des continuateurs plus éminents que ces trois Jésuites ? — sur quoi la critique trouvera-t-elle à s'exercer? Je veux bien que ces Pères Jésuites , ou les auteurs français que nous avons nommés, et ceux surtout dont nous ignorons les noms et qui ont pu joindre au travail de leurs prédécesseurs les vies des saints nouvellement canonisés, n'aient pas le talent littéraire tout à fait hors ligne du P. de Ribadeneira, cet art qui fait partout les grands écrivains, de mettre les choses en relief et de les démontrer sans de longs discours, d'animer et de faire vivre les physionomies qu'on veut décrire : dans cette nombreuse galerie de portraits que nos Pères ont intitulée la Fleur des Saints, les émaux auxquels a travaillé le P. de Ribadeneira, seront, si on le veut, d'une qualité supérieure ; la composition, le dessin, l'exécution en sont irréprochables : pourrat-on dire que ceux dus à Canisius, Rosweyde ou Nieremberg soient à dédaigner ?

Nous avons déjà parlé d'André du Val : ses lumières, ses vertus, sa piété, le rendent digne d'être nommé après ces trois illustres Jésuites. Il y a aussi, en dehors de la littérature, des raisons puissantes de laisser dans notre patrie le nom d'André du Val uni à celui du P. de Ribadeneira. Je neveux pas seulement insister sur les relations que, par l'intermédiaire de Réné Gauthier , on peut deviner entre l'excellent docteur de Sorbonnc et l'éminent Jésuite : celte alliance de

leurs cœurs et de leurs noms s'est formée et scellée dans la fondation du Carmel de France. Le P. de Ribadeneiraa aidé par ses conseils à l'œuvre qu'André du Val a poursuivie avec tant de zèle ; mais André du Val a rendu à la Fleur des Saints un service plus grand, à nos yeux, que tous les perfectionnements littéraires ; s'il a contribué au succès en ajoutant Jes vies des principaux saints, dont le culte est le plus populaire dans notre pays, il y a surtout travaillé efficacement en assurant à ce beau livre le concours des prières des Carmélites de France. Qui pourrait douter que les prières de ces filles héroïques n'aient part en effet au succès extraordinaire de la Fleur des Saints pendant le dix-septième siècle î N'étaitce pas une œuvre à proposer à ces âmes d'élite dont la prière est si puissante, de faire pénétrer dans le monde la connais* sance, le goût et l'admiration de toutes les merveilles, de toutes les austérités, de toutes les sublimités de la vie des saints? Quoi ! le siècledeMolière, de La Fontaine, de Sainl-Evremont, le siècle de Marion Delorme, le propre temps de Ninon de Lenclos, l'instant où la pompe royale s'étale avec un faste et une magnificence où le paganisme et le sensualisme se dissimulent à peine, l'époque des plus éclatantes couronnes et du plus insolent triomphe des maîtresses et de l'adultère, c'est ce moment-là précisément où la France est insatiable de la lecture des Fleurs des Saints et où les libraires ne peuvent suffire à l'impatience du public! Je sais tout ce que l'on peut dire de l'esprit de foi conservé dans les familles et dans les provinces ; mais je ne puis ignorer non plus les tableaux que les histoires des mères de la Visitation, par exemple, et celles de M. Olier ou de saint Vincent de Paul, font de l'état de la religion dans nos contrées ravagées par les doctrines et les violences de l'hérésie. Je crois qu'après avoir tout examiné, après avoir pesé les causes légitimes du succès

delà Fleur des Saints et tout en s'inclinant devant le mérite éminent de Ribadeneira, on pourra se demander si un succès aussi éclatant et aussi soutenu était vraiment en harmonie avec l'esprit du siècle, et si pour l'expliquer on n'a pas besoin de voir les Carmélites de France, dociles à la demande d'André du Val et ferventes à demander aux bons anges de notre pays la propagation de ce livre admirable et le renversement des obstacles, que devaient apporter à sa diffusion les préjugés et les ténèbres menaçant déjà d'envahir tous les esprits.

Je ne dirai rien du chanoine de Saint- Victor ni du P. Récollet. Leurs écrits, puisés à de bonnes sources et animés d'un sage esprit de piété, sont loin de me paraître méprisables. Si je m'aveuglais sur le mérite de ces deux auteurs, d'ailleurs, leur coopération à la Fleur des Saints est, on le sait, assez restreinte pour ne pas altérer l'estime qu'on doit porter à ce grand monument.

Il resterait à examiner si les divers traducteurs et coopéraleurs de la Fleur des Saints « bégayent, selon les expressions de M. Guignard, un français incertain. » La date où ils écrivaient suffit, ce me semble, à la réponse. Ces divers auteurs, qui vécurent tous entre saint François de Sales et Bossuet, n'ont sans doute pas su atteindre la grâce exquise du premier, ni l'éloquence majestueuse du second ; mais entre ces deux sommets, n'y a-t-il pas place pour une langue correcte, quoique non dépourvue d'archaïsme, un peu traînante, si on veut, et sans grande agilité, mais non pas insipide ni fastidieuse? Les derniers éditeurs ont corrigé ce que les premiers en date de ces écrivains pouvaient avoir de suranné en leurs formes gothiques, si on veut les qualifier de la sorte, et ce qu'ils ne rachetaient pas, sans doute, comme le saint é vêque de Genève, par une prestesse, une innocence et une élégance merveilleuses du tour.

uigiiizea

Ces derniers éditeurs de la Fleur des Saints ont fait pour les formes du langage ce qu'ils ont fait pour la critique historique. Ils ont effacé, redressé, accommodé, et sont parvenus de la sorte à créer une sorte d'ensemble. Sans doute, ces corrections , ces remaniements ne remplaceront jamais la libre allure d'un esprit élevé et créateur; mais on peut douter que de nos jours on fasse beaucoup mieux qu'au dix-septième siècle. Le système de traduction à la mode aujourd'hui est différent de celui de nos pères : est-il meilleur? Quelle traduction pourrait jamais donuer une idée de la noblesse, de la force, de la pureté du style du P. de Ribadeneira, une des gloires les plus vraies de la littérature castillane? Cette gloire, l'élève de saint Ignace, le compagnon de Laynez, l'ami de saint François de Borgia, l'a conquise sans l'envier; son ouvrage , qui est devenu entre ses mains un livre de grande et de belle littérature, était dans son cœur surtout un livre de piété et d'édification. Faudrait-il s'attacher à ce qui a été l'accident de son travail plutôt qu'à ce qui en a été l'âme ét la véritable inspiration? Une traduction exacte et rigoureuse, comme demande M. Guignard, uniquement du texte de Ribadeneira, quand elle rendrait toutes les élégances des écrivains, ne pourrait satisfaire aujourd'hui la piété des fidèles. Depuis deux siècles, l'Église de Jésus-Christ, toujours vivante et toujours fertile, a inscrit bien des noms sur ses sacrés diptyques. Conçoit-on une Vie des Saints, où il ne serait fait mention ni de sainte Thérèse, ni de saint François de Sales, ni de saint Vincent de Paul, ni de tous les autres Saints réservés par la divine Providence à l'âge moderne, afin que leurs exemples plus rapprochés da nous et leurs œuvres jeunes et vivantes devant nos yeux, servent à réveiller notre foi et à ranimer notre piété t

On comprend et on partage le désir d'un esprit curieux

de connaître le texte primitif de René Gauthier, par exemple, et le véritable langage dont se servait André du Val. Je suis assuré qu'ils ont l'un et l'autre un certain charme à s'exprimer dans cette fleur de notre langue, dont l'aimable saint François de Sales est la gloire toujours souriante et rajeunissante. Mais il n'est pas temps encore de faire pour la Fleur des Saints ce que M. de Sacy et le libraire Techner ont fait pour l'Imitation de Jésus-Christ, dont, à la grande joie des curieux, ils ont publié avec amour les plus anciennes traductions. Ce qu'il faut d'abord pour la Fleur des Saints, depuis si longtemps hors du commerce, c'est non pas de contenter la curiosité littéraire des précieux, mais de répondre au besoin sincère et profond du public, qui se retourne vers ce livre avec amour, et qui, comme le dit M. Guignard, ne peut se satisfaire avec les exemplaires des anciennes éditions ; il faut édiûer ce public et lui rendre l'aliment de la piété : il en a besoin. L'ancien langage ne serait pas accessible à tous. 11 faut s'en tenir aux dernières versions, y modifier même ce qui pourrait encore arrêter le lecteur vulgaire , y faire enfin ce que nos prédécesseurs ont fait, et ajouter les vies des Saints nouvellement canonisés : de cette façon on donnera un nouveau relief à ce beau monument, ou sont inscrits tous les noms illustres et populaires de l'Église et de la France ; on ranimera en même temps dans les cœurs tous les vieux souvenirs de la Foi. Ces souvenirs ne sont pas aussi éloignés qu'on semble le croire. Bien des noms qui peuvent paraître étrangers ou obscurs à de beaux esprits, éveillent des échos sonores dans nos provinces, nos villes ou nos hameaux. On s'est vainement efforcé de rompre les traditions; on a pu obscurcir l'histoire du héros, on n'a pu effacer sa mémoire : l'arbre, la fontaine, la statue, où son souvenir

LE P. DE RlBADEiNEIRA. 277

est attaché, sont encore révérés. Ce sera une grande joie d'apprendre l'histoire de ce personnage, dont on ne savait déjà plus que le nom. Nos pères la connaissaient autrefois en détail ; les fils seront heureux de la rapprendre aujourd'hui pour la raconter à leur tour à leurs enfants, et les faire proBter de tous les enseignements et de toutes les grâces qu'elle contient.

XH

La coutume des écrivains n'était pas, au dix-septième siècle, d'entretenir le public de leur personne, et les Bénédictins, dont les noms et les travaux remplissent nos bibliothèques, ajoutaient encore à cette réserve, qui était dans le goût général, la modestie et la retenue du cloître. Quand un d'entre eux venait à mourir, celui qui continuait les entreprises qu'il avait commencées, lui consacrait dans une préface une brève notice. Dom Tassin, dans sa Bibliothèque de la congrégation de Saint-Maur, y a joint plus tard les souvenirs de la communauté, et il a eu soin de donner une liste complète des travaux de chacun de ses savants frères décédés. L'homme cependant, si je puis rn exprimer ainsi, échappe encore, et c'est l'homme que notre siècle tient surtout à connaître. On est allé demander la révélation de son caractère et de ses mœurs à ses correspondances : on a réuni celles de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, et elles se composent de plus de quatre cents lettres datées de 1671 à 1731 (I). Mabillon et

(I) M. Alphonse Dantier a été, pendant ces dernières années, chargé parle ministère de Pinstruetlon publique de diverses missions en Allemagne et en- Italie pour y rechercher les lettres des Bénédictins. Ce savant a publié plu-

Montfaucon ne sont pas seuls à les signer. Outre Magliabechi, Bacchini, Quirini, Muratori et les autres Italiens avec qui l'intérêt de la science, les voyages et les recherches dans la Péninsule avaient mis en relation nos deux bénédictins, toute la pléiade savante de l'abbaye de Saiut-Germain des Prés se montre dans ces lettres. Claude Estiennot , Michel Germain, Placide Porcheron, Thierry Ruinard , J. Durand, y donnent tour à tour succinctement v rapidement, sèchement même quelquefois, comme il convient ou comme on le pardonne à des gens si utilement appliqués, les nouvelles littéraires et religieuses de Rome, de Florence et de Paris.

L'abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris, était le cheflieu de la congrégation de Saint-Maur. A l'époque où remontent les lettres que nous avons sous les yeux, en 1671, il y avait cinquante ans à peine que la congrégation de Saint- Maur était érigée ; les travaux considérables et les grandes qualités de ses membres lui avaient déjà attiré une estime singulière dans toute l'Europe.

La réforme des ordres religieux avait été, dans le commencement du dix-septième siècle, la pensée et le désir de tous les dévots et de tous les esprits sérieux. Aux États-généraux de 1614, le clergé, par l'organe de Richelieu âgé de vingtneuf ans et évêque de Luçon depuis plusieurs années, avait exprimé le vœu devoir introduire dans les monastères de France la réforme de saint Benoit, que le bienheureux

sieurs rapports dont les pièces justificatives sont des lettres inédites des membres de la congrégation de Saint-Maur. M. Dantier avait précédemment signalé à l'attention des érudits soixante-dix volumes in-f© de correspondance, provenant de Saint-Germain des Prés et conservés à la bibliothèque Impériale. Les divers documents publiés ou indiqués par M. A. Dantier confirment à notre avis les conclusions de la notice que nous reproduisons et qui a été composée d'après une publication antérieure sous le Utre de Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, 3 vol. in-8.

Didier de la Cour avait commencée dès 1600 en Lorraine, dans l'abbaye Saint- Vannes de Verdun. Mais avant que le clergé eût exprimé ainsi publiquement ses vœux, plusieurs membres de Tordre de Saint-Benoît avaient sérieusement médité sur les désordres et les relâchements de leurs monastères et sur les différences de la vie qu'on y menait et de celle ordonnée par le saint patriarche à ses disciples. On sait comment naissent et. se développent les pensées généreuses. C'est d'abord un désir vague tombé dans un cœur chrétien, où la raison et la péflexion l'enfoncent chaque jour davantage. Les difficultés matérielles, les impossibilités de l'entreprise le font bientôt tourner en gémissements, en résignation et en prière ; c'est là justement ce que Dieu convertit et façonne en un fondement solide. Il n'en alla pas autrement pour la congrégation de Saint-Maur. Un ancien élève du collège des Jésuites de Bourges, dom Laurent Benard, prêchait la parole de Dieu avec un grand renom de science, lorsqu'il fut nommé prieur du collège de Cluny, à Paris. 11 trouva cette maison dans l'état le plus déplorable, sans clôture, livrée aux séculiers, et composée seulement de quatre ou cinq religieux. Il y mit toute la réforme qu'il put : le désir et le goût de la science amenèrent autour de lui quelques jeunes membres de l'ordre de Cluny. Laurent Benard s'attacha particulièrement à ceux qui lui semblaient les mieux disposés et les plus capables; il les instruisait sur l'état du relâchement de la discipline en France, les formait à la piété, et espérait que Dieu tirerait peut-être bien un jour de ces efforts isolés quelque chose pour sa gloire et le rétablissement de la régularité dans les monastères. Il appela pour enseigner dans sa maison des religieux réformés de Saint- Vannes. Il eût voulu lui-même s'attacher à cette congrégation et entrer au noviciat. Mais les supérieurs pensèrent qu'il était plus utile a l'ordre de Saint-

LES BÉNÉDICTINS DE SAlflT-MÀUR. 281

Benoît en restant à Paris dan» son prieuré du collège. Ses travaux et ses désirs n'y furent pas stériles. Plusieurs monastères embrassèrent la réforme de Saint- Vannes. En 1618, le chapitre général décida qu'on formerait en France une con* grégation nouvelle, indépendante de celle de Lorraine. Cette nouvelle congrégation prit le nom de Saint-Maur; elle fut reconnue par lettres patentes du roi au mois d'août 1618 et érigée en 1621 par le pape Grégoire XV.

Pendant que ces choses se passaient et que les disciples de dom Benard , par leurs doctrines et leurs exemples, propageaient le goût des vertus et le désir des réformes monastiques, la Providence préparait au loin, dans le fond du Languedoc, l'homme qui devait donner à la nouvelle congrégation tout son lustre et asseoir sa gloire.

Pierre Tarisse était à peu près du même âge quedom Benard. Il avait étudié la pratique et le style du Palais, et avait passé par toutes sortes de conditions, tour à tour, clerc de procureur, soldat , intendant de grande maison, notaire royal et en dernier lieu greffier du lieutenant de Cessenon, où il vivait. Partout il avait gardé une grande rigidité de mœurs. A trente ans on lui persuada d'étudier et d'entrer dans les ordres. Il vint au collège de Rodez pour y commencer les éléments de la langue latine; il y poursuivit ses cours jusqu'en philosophie. Il avait reçu la tonsure, et il continuait avec ardeur ses études à Toulouse lorsque la cure de Cessenon vint à vaquer. Des amis lui conseillèrent de briguer ce bénéfice, dont la nomination était contestée et devait être déclarée par arrêt de justice. L'Église sortait à peine d'un état de honte et d'abaissement qui permettait encore à ses membres les plus recommandables d'en poursuivre les honneurs et les dignités. Tarisse se jeta dans cette complication de droits et de brigues avec toute l'active énergie de son ca-

ractère. il plaida à Toulouse, il plaida à Paris, dont il fit plusieurs fois le voyage à pied; il obtint arrêt, il lutta contre les oppositions, et enfin, à l'aide d'un accord, fut reconnu curé de Cessenon.

Entré par cette voie singulière dans le ministère ecclésiastique, il y trouva un double devoir. La cure de Cessenon était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Pons, de l'ordre de Saint Benoît. Tarisse prit l'habit religieux en même temps qu'il reçut Fonction sacerdotale. Il était alors âgé de quarante ans; on était en 1615. Il s'appliqua avec un soin jaloux et ardent à ranimer la piété dans sa paroisse et à y relever la pompe des offices ; il voulut satisfaire aussi à ses obligations monastiques, et il s'attacha à observer la règle de Saint-Benoît. Autant qu'il était en lui, il gardait les jeûnes, le silence et les autres austérités. À mesure qu'il pratiquait cette sainte règle il l'aimait davantage ; il la voyait avec désolation inconnue et oubliée de ceux qui en faisaient profession : le désir d'en rappeler et d'en propager l'observance brûlait déjà son cœur. Comme avait fait Laurent Benard à Paris, il se mit à l'œuvre laissant à Dieu le soin de bénir ses efforts et de leur donner . le succès. 11 ne pouvait avoir la même influence que le prieur du collège de Cluny, et il n'avait pas sous la main les mêmes moyens de satisfaire à son zèle. Mais il distribuait des exemplaires de la règle de Saint Benoît à tous les Bénédictins qu'il pouvait rencontrer; il les engageait à la méditer, il leur en lisait et leur en expliquait quelques passages. 11 eut la joie devoir sous ses efforts naître, se fortifier et s'étendre les bons désirs. 11 fit alors un voyage à Paris, et connut L. Benard et ses religieux. L'édification qu'il trouva aqprès d'eux et la possibilité d'atteindre un but qui lui paraissait naguère si éloigné, réchauffèrent encore son cœur et ranimèrent son zèle.

De retour en Languedoc, il n'eut plus de repos qu'il n'eût procuré dans ces contrées l'introduction de la réforme de Saint-Maur. 11 visita les monastères du Languedoc et de la Gascogne. 11 prêchait la réforme, il excitait l'ardeur, il suscitait des prosélytes. Enfin tout céda à ses sollicitations, et les Pères de la nouvelle congrégation allèrent s'établir à Toulouse. Tarisse aussitôt quitta sa paroisse, et vint, avec trois des frères qu'il avait gagnés à Dieu» se jeter aux pieds des nouveaux-venus, leur demandant avec larmes l'admission au noviciat. L'année suivante, en juin 1624, il prononça ses vœux. Six ans après il était élu supérieur général de la congrégation de Saint-Maur. 11 avait cinquante-cinq ans.

11 semble que Dieu prolonge les forces de ces hommes de retraite et de prières au delà des termes ordinaires. Tarisse exerça pendant dix-huit ans sa charge de supérieur, et s'en démit quelques mois seulement avant sa mort. Au milieu du rapide accroissement de la congrégation, il maintint la discipline, soigna le temporel et développa les études. Les guerres religieuses et les violences des protestants, que la pacification de l'édit de Nantes ne contenait pas toujours, avaient détruit un grand nombre de monastères. La négligence des abbés en avait aussi laissé tomber beaucoup en décadence. Tarisse, pendant le temps de son généralat, en reconstruisit entièrement plus de vingt et en répara environ cinquante. Mais c'était surtout à l'édifice spirituel de la congrégation qu'il donnait ses soins. Il dirigeait, conseillait, écrivait, visitait, donnait partout l'exemple, et déployait une activité incroyable. H savait avec une sagacité parfaite démêler à quoi chacun de ses religieux était propre, et il les appliquait pour la gloire de Dieu aux travaux qui convenaient le mieux à leurs goûts et à leurs aptitudes. Beaucoup étaient employés à annoncer la parole divine. Il recueillait et augmentait les

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bibliothèques -, il les faisait mettre en ordre et formait celle de Saint-Germain, à Paris, où il réunit la plus riche et la plus féconde collection de manuscrits qui fût en France. Outre les ouvrages de spiritualité, auxquels les premiers Pères de la congrégation semblaient s'appliquer afin de laisser à leurs successeurs des règles de conduite et l'héritage de leur esprit, dom Tarisse ordonna l'entreprise des premières éditions des Pères, commença le recueil des Actes des Saints de Tordre de Saint-Benoît, et enfin donna les prémices de tous les grands travaux, tout ensemble d'histoire et de piété, qui ont illustré sa congrégation.

Dans une de ses visites, il avait rencontré à Saint-Benoîtsur- Loire un jeune moine qui, après avoir prononcé ses vœux, était accablé depuis trois ans par toutes sortes de grosses et fâcheuses maladies. Il était à l'infirmerie, où Tarisse le vit sans forces, privé de l'usage de la plupart de ses membres, et trouvant cependant encore le moyen de se rendre utile à la communauté. Il disposait avec des fleurs et de la soie des bouquets et des couronnes pour décorer le Saint- Sacrement. Dom Tarisse fut touché et charmé de voir ce jeune religieux qui, nonobstant ses souffrances, savait éviter l'oisiveté dont saint Benoît recommande à ses disciples de se garder avec tant de soin. Le supérieur n'oublia pas ce courage et cette patience. Lorsque les forces du jeune moine furent un peu réparées, il l'appela à Paris et lui confia le soin de la bibliothèque de Saint-Germain. Malgré l'état d'une santé qui fut toujours précaire et chancelante, ce jeune homme ne laissa pas, grâce à l'énergie et à la simplicité de sa volonté, d'employer utilement son temps au milieu de cette belle et précieuse collection; son nom nous dispensera d'apporter des preuves. Dom Lucd'Achery, car c est lui dont il est question, mit en ordre la bibliothèque qui

lui était confiée, en publia plusieurs pièces importantes, et fonda, on peut le dire, l'école historique de la congrégation de Saint-Maur. Mabillon fut son disciple.

Celui-ci a été véritablement le grand homme de la nou- ?elle congrégation bénédictine. Né en J632, l'année même où dom Luc embrassait la réforme de Saint-Maur, dom Mabillon appartient bien par son âge au groupe le plus illustre des hommes du siècle de Louis XIV. Sa piété, sa discrétion, sa science, son assiduité au travail ont été célébrées partout. 11 n'avait d'autre délassement à ses études que la prière et l'office divin. Sa modestie égalait sa réputation et son mérite. Quand il assistait aux séances de l'Académie des Inscriptions, dit un historien de cette compagnie , chacun avait les yeux attachés sur cet homme simple, qui ne les levait jamais. Sa parole a toujours gardé cette chrétienne et humble réserve qui reluisait dans toute sa personne, et qui, dans ses écrits, prêle un si grand charme à sa science profonde et à sa pure diction. Les solides et heureuses qualités de dom Mabillon se retrouvaient aussi, à divers degrés sans aucun doute, chez la plupart de ses confrères. Leur Correspondance les fait voir remuant, compulsant et copiant les vieux manuscrits, non pas seulement avec cette patience et cette exactitude qui sont devenues proverbiales, mais avec une ardeur, une énergie, une pétulance, si on peut s'exprimer de la sorte, toute française et qu'on ne s'attendait pas à trouver en cette matière, ni, faut-il l'avouer ? sous leur froc. Dom Michel Germain, dont les lettres sont empreintes d'un esprit vif et gai, s'accuse d'avoir bu étrangement de poussière en remuant les trois cents manuscrits de la bibliothèque de Lucques, et il assure que les assistants ne les considéraient pas autrement que des soldats français qui montent à l'assaut. « En effet, ajoute-t-il, il y faisoit chaud, et l'on me

m NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII- SIÈCLE.

<t prenoit quasi pour un cordelier, tant nos habits étaient gris « de poussière. Nous y avons trouvé de quoi faire parler de « Lucques. » — <c Depuis jeudi matin, dit- il ailleurs, jusqu'à a mardi à huit heures du matin, on ne sauroit lire, écrire, « collationner les écritures, chanter, prier plus que nous « avons fait. Dom Jean (Mabillon) en est tout usé ; sans un «secours particulier, il auroit dû crever. Jétois aussi bien « bas : mais que faire au milieu de tant de si bonne besogne? » Ce sentiment d'enthousiasme , ce n'est pas trop dire, se retrouve partout : « Nous vîmes pendant cinq heures, au «couvent des Camaldules, près d'Arezzo, tous les anciens « titres. Dom Jean me dicta, presque pendant tout ce temps, « les principales choses avec toute la volubilité de son esprit « tout de feu et animé par des découvertes de son goût. Le « bon père majeur, le visiteur, le prieur et le secrétaire du a majeur avoient pitié de mes doigts, et ils avoient raison, car « je n'en pouvois plus. »

Au Mont-Cassin, à Naples, à Rome, il n'en va pas autrement. C'est toujours le même feu et en même temps une exactitude sévère à ne s'écarter en rien et pour rien du but spécial de la mission qui leur était confiée. Leur départ, leur séjour, leur itinéraire, tout est subordonné à l'avantage des recherches de livres rares, qui leur étaient commandés pour le Roi et pour leur Congrégation, ainsi qu'à la collation et à l'étude des manuscrits. Les distractions les plus simples, les plus conformes à leurs goûts, qui se rapprochent le plus de leurs études, ne leur sont de rien. Durant leur séjour à Rome, on faisait des fouilles près de Frascati : « M. l'ambassadeur, « M. le cardinal, madame de Bracciano et leurs suites y fuirent deux fois voir fouiller. On nous y avoit conviés; nous « fîmes sagement de ne pas troubler cette fête; la nôtre fut « de cracher, tousser et travailler, nonobstant le catharre. »

Toutes ces citations sont extraites des lettres de Michel Germain. Celles de Mubillon, avec moins d'agrément peutêtre» ont plus de réserve; mais le léger accent fanfaron et bravache de son compagnon, frisant même parfois un peu l'impertinence, ne déplaît point, et fait sourire en pareilles circonstances. Malgré l'habit qu'il porte et les vœux qu'il a faits, on ne peut en vouloir beaucoup à dom Michel Germain lorsqu'il se vante, avec un ton de matamore, de relever la moustache aux savants d'Italie. Sa pétulance ne se montre pas seulement quand il s'agit d'écritures gothiques ou de questions curieuses ; sa fougue s'échappe sitôt que sa personne et sa conduite sont mises en jeu. L'abbé de Rancé, un saint un peu terribili$y il est vrai, et assez facile à se cabrer, s'était plaint des Bénédictins et de Michel Germain en particulier, qu'il accusait de poursuivre à Rome la condamnation d'un de ses livres. Dom Germain s'emporte, et écrit ab irato :

« 11 me parott bien de la légèreté dans le procédé de « M. l'abbé de la Trappe, s'il est vrai qu'il tintamarre sur « un bruit aussi faux et aussi badin que celui-là, qui est sans « fondement tant soit peu apparent. Je suis mal édiûé de sa « conduite, et si la chose en valoit la peine, je lui écrirois en «droiture une bonne lettre, dans laquelle, en lui gardant « tout le respect dû à son caractère, je lui apprend rois, tout « grand saint et grand seigneur qu'il est, à être un peu moins a chaud et moins crédule à ce qu'on dit et qu'on fait contre « lui... Peut-être que cela le rendrait moins âpre à donner « des impressions à des puissances contre des religieux d'un <( corps envié, desquelles les grands ne reviennent pas aisé- « ment. »

Si les incartades de notre Bénédictin ne s'étaient jamais donné carrière qu'à propos de tels sujets et de tels personna-

288 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE, gcs, si respectables du reste qu'ils soient, on n'aurait pas à lui en faire de bien vifs reproches. La profession monastique règle l'homme, elle contient ses passions, elle ne les détruit pas. S'il faut admirer les moines véritablement mortifiés, toujours maîtres d'eux-mêmes parce qu'ils sont entièrement détachés du monde, et que leurs pensées et leurs cœurs habitent avec Dieu, il ne faut pas s'étonner ni être scandalisé quand on trouve chez plusieurs de leurs frères quelque chose des ressentiments humains, et quand les passions trouvent encore sous le froc jour à s'échapper et à se répandre, tant qu'elles se contiennent dans des limites innocentes. Mais l'esprit incisif de notre savant était ému par les préjugés de son siècle et de sa nation. Mabillon et son compagnon visitaient l'Italie en 1685 et 1686. L'animosité de la Cour et 'des évêques de France était alors portée à son comble contre la cour de Rome. Le Pape refusait d'instituer les évêques qui avaient souscrit la déclaration du clergé gallican. On était à la veille du fameux réquisitoire d'Orner Talon, pressant le Parlement de provoquer des mesures afin de dispenser l'Église de France de l'obligation de recourir à Rome pour l'institution canonique des évêques. Dans des circonstances aussi graves et aussi pénibles, les Bénédictins ne semblent songer qu'à plaisanter et à rire du Pape. Leur badinage est hardi et prend texte de tout. Les plus petits détails de police, s'ils peuvent tourner au détriment de la considération du souverain Pontife, sont enregistrés curieusement par ces moines, et soigneusement adressés en France. On était inattentif à tout le reste et hors de là uniquement occupé à ses études. Les bravades de la reine de Suède, grande protectrice à Rome des Jansénistes et des Gallicans, les refus injurieux de l'Espagne, tout, jusqu'aux folies d'une vieille femme, la comtesse Carpegna, qui résistait aux

injonctions du Pape, est raconté avec je ne sais quel charme à signaler l'humiliation du Saint-Père en toutes ces rencontres. Pas un mot de respect, pas un mot d'amour pour cette grande puissance outragée partout et poussant la longanimité jusqu'à se laisser braver dans les murs de Rome même par deux femmes furieuses et folles, Christine et la Car pegna. Ces faits cependant auraient pu faire voir à tous ceux qui parlaient et avaient F air de s'épouvanter de l'excès des entreprises et de l'ambition romaine quelle sorte de pouvoir réclamait le Pape, et quel joug paternel il imposait à ceux qui s'abritaient sous ses bénédictions. En une seule circonstance, un de ces religieux, c'est Jean Durand, rend justice au Pape, qui n'omet rien, dit-il, de ce que peut faire un saint Pontife pour réformer les mœurs des habitants de Rome et pour leur inspirer le respect et la vénéralion pour les églises. Partout ailleurs ces Bénédictins habitués à considérer le faste de Saint-Germain et de Versailles, n'ont que des sarcasmes contre ce pauvre Pape, qui, au milieu des misères de son peuple et de l'épuisement de ses finances, économise sur les coups de canon tirés en signe d'allégresse, et réduit sa dépense personnelle à cinquante-quatre sous de France par jour. Ces gallicans, habitués à subtiliser sur l'infaillibilité du Pape et i'indéfectibilité de son siège, en étaient venus à insulter la personne du souverain Pontife, et, tout en protestant de leur attachement à la chaire de Saint-Pierre, la personne d'Innocent XI et sa chétive santé sont l'occasion de mille quolibets qui égayent la Correspondance. 11 va sans dire que, par contre, tout ce que fait le Roi est exalté et applaudi. On raille agréablement sur les délais que le Pape est forcé d'apporter aux promotions des cardinaux; à cause des choix scandaleux et outrageux proposés par Louis XIV. Il semble même qu'on admire la puissance royale, qui retient

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ainsi la vertu de saint Pierre. Il n'est pas jusqu'à l'odieux outrage, jusqu'à l'indigne attentat du Roi envoyant son ambassadeur à main armée insulter le Pape dans Rome à l'occasion de l'absurde droit de franchise qu'Innocent XI voulait abolir, qui ne semble approuvé ; du moins l'écrit du cardinal Sfrondate, à l'occasion de cette ambassade du marquis de Lavardin, est-il qualifié de libelle. Tout ce qui attaque et dénigre le Saint-Siège, tout ce qui résiste à son autorité est exalté et applaudi. On n'a pas assez d'éloges pour le fameux Arnauld. Le P. Alexandre Noël, le P. Maimbourg, Gilles de Wittc même et tous les autres hypercriliques, historiens et théologiens, acharnés contre Rome et l'antiquité, sont cités avec une complaisance, une considération tout au moins qui contrastent avec le mépris qu'on professe pour les Italiens dont on se targue de relever la moustache. Des hommes aussi exercés que nos Bénédictins n'étaient cependant pas toujours très-édifiés de la science des divers écrits dirigés contre le Souverain Pontife. Ils se contentent alors de dire des auteurs que

1 ces bons Pères sont parfois « un peu aventuriers » , el de louer leur facilité, tout en ne leur trouvant pas assez « de jugement ni de modération » pour traiter ces sortes de matières. Les dévotions populaires étonnent aussi ces gallicans, et les manifestations d'une foi vive scandalisent ces docteurs gourmés, lis s'indignent de la procession et de la bénédiction des animaux au jour de Saint-Antoine, comme si la majesté du Seigneur en était outragée et comme s'il n'était pas convenable d'appeler sur ces humbles créatures la bénédiction du Dieu qui n'a pas dédaigné de les former.

Ce ton est celui de tous les correspondants. Mabillon lui-même, qui a toujours eu tant de réserve et qui n'avait point le temps de se répandre en de longues épîtres, laisse apercevoir, en

, maint endroit, ses sympathies pour les ennemis du Saint-Siège.

LES BENEDICTINS DE SAlNT-MaUR. 294

Chacun est de son siècle ; les meilleurs esprits ne peurent pas toujours se défendre de partager les opinions passionnées de leurs contemporains. Mabillon eût été digne cependant de s'élever tout à fait au-dessus de ces animosités. Il n'a pas essayé, en dépit du gallicanisme, de contester à Grégoire VU son titre de saint : on voit par ses lettres combien il avait à cœur de justiûer oeSouverain Pontife des reproches adressés à sa mémoire. Dom Jean, en effet, avait l'esprit trop grand et trop élevé pour n'être pas véridiuue. il possédait, en outre, l'humilité qui est Ja vraie gardienne des doctrines, et il en a donné deux exemples remarquables dont les écri— ^^^nn s j3 ^^i*(3c^ n 1 1 m Cy r* 1 • 11 1 1 m j-^^^sci ii nc3 J^^^ le Saint-Augustin, qu'il avait écrite, dit dom Tassin, a en bon disciple de ce saint docteur. » On sait ce que signifiaient ces paroles entre certaines gens. Au grand regret de dom Tassin, Mabillon se soumit aux critiques qui lui furent faites et mit son travail en l'état où il mérita les éloges de Bossuet et où on peut le voir au tome XI de l'édition Bénédictine. 11 avait aussi composé sur les Saints inconnus un petit écrit, uui fut mal reçu à l\otH6 et dtîfcrc 21 Ici commission de L index* Mois le Pspo refuss de le condamner, persuadé que le savant Père n'hésiterait pas à se corriger lui-même. Il faut avouer que Mabillon savait trèsbien à l'avance tout ce qu'il y avait de répréhensible dans cet écrit. La Correspondance /ait foi qu'il eût voulu empêcher ce traité de pénétrer en Italie, où « il pouvoit, disait-il, faire peine à plusieurs. » 11 eût désiré qu'il restât dans les contrées gallicanes, pour lesquelles il avait été composé. 11 n'hésita cependant point à corriger sa lettre sur les saints inconnus. J'ignore si ses confrères auraient donné de pareils exemples de soumission et si l'esprit badin et de dénigrement à l'égard delà cour de Rome ne les eût pas emportés davantage. Les lettres d'Estiennot, moins vives et plus contenues que celles

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de Michel Germain, sont aussi empreintes d'une animosité plus profonde et plus insidieuse. On ne peut s'empêcher de reconnaître que ce méchant esprit, qui restait encore dans l'ombre et ne trouvait ainsi à s'épancher que dans des commerces particuliers, est bieu celui qui, plus tard, conduisit la congrégation toute entière si loin dans de déplorables doctrines, et qui alaissé des traces fâcheuses sur plusieurs des meilleurs ouvrages des successeurs de Mabillon.

Les beaux et saints exemples des premiers Pères de la congrégation étaient cependant encore peu éloignés, et dans les premières aunées de leur Correspondance, les jeunes Bénédictins de \ 680 se souviennent encore du bonhomme dom Luc. La discipline et la régularité des monastères étaient excellentes. Une enquête faite en 1682 par le lieutenant de police la Reynie prouve que chacun des religieux de la congrégation de Saint-Maur ne dépensait pas plus de 437 livres par an. Fénelon, quelques années après la mort de Mabillon, ne réclamait pas pour eux une discipline plus exacte, mais il demandait qu'on leur imposât une règle de doctrine. C'est là une singularité ; d'habilude les mauvaises doctrines ne précèdent pas les mauvaises mœurs. Fénelon explique ce mystère lorsqu'il dit qu'en France, le Roi dans la pratique est plus chef de l'Église que le Pape. Les résistances d'Innocent XI aux entreprises insensées de Louis XIV avaient trop bien établi cette triste vérité. Aussitôt que le dissentiment eut éclaté, chacun se rangea derrière son véritable chef ; et tous les évêques de France se trouvèrent naturellement du côté du Roi contre le Pape. On ne se faisait pas illusion sor les conséquences possibles de ce débat. Bossuet a manifesté à plusieurs reprises l'inquiétude de son âme. Les Bénédictins prononcent le mot de schisme et rappellent l'exemple de Henri VIII. Mais, par une logique singulière, Bossuet prend

texte de ces circonstances pour blâmer le Pape ; et les Bénédictins aiguisent leurs persiflages et redoublent leurs mépris. « L effet, disent-ils, que ces badineries produisent à présent « dans les esprits, c'est de mettre au jour le génie du Pape et « de nuire infiniment à la réputation de Sa Sainteté et de l'É- « glise romaine, f en suis bien fâché, ajoute la bonne âme. » On ne s'explique point de pareils aveuglements. Fénelon en a donné cette explication honteuse : « V indépendance du spirituel serait plus grande si on n'avait pas le temporel à ménager. » 11 est inutile de rappeler par quels artifices et quelles entreprises la puissance temporelle avait consommé ses empiétements; c'était en restreignant toujours de plus en plus les communications avec Rome qu'elle était parvenue à réduire le clergé à une soumission aveugle : elle lui laissait certaines vertus basses et vulgaires, qui ne tardèrent pas à se corrompre; mais elle énervait chaque jour davantage les évêqnes qui sont la force de l'Église; elle leur ravissait l'indépendance, qui est la condition de sa vie ; elle les soumettait à un } joug humiliant, s* immisçant et prenant l'initiative dans toute question de doctrine et de discipline. Il serait superflu de rappeler les légitimes raisons, qu'avait le pape Innocent XI de s'indigner des sentiments de crainte, qui animaient alors tous les évêques, et de leur représenter leur honte en leur demandant qui d'entre eux avait daigné parler pour les intérêts et l'honneur de Jésus-Christ? qui d'entre eux avait seulement proféré une parole qui se ressentît de l'ancienne liberté?

La Correspondance des Bénédictins dévoile bien l'acrimonie de cette opposition au Pape et cet aveuglement de soumission furieuse envers le Roi, qui outrageait de toutes manières la personne du Souverain Pontife et qui allait jusqu'à pensionner les détracteurs les plus acharnés du Saint-Siège.

L'imagination vit beaucoup de souvenirs; elle se plaît à remonter dans le passé, à ranimer les siècles éteints, à faire revivre les hommes d'autrefois, et avec son aide nous formons des liaisons quelquefois bien vives avec les nommes des temps passés. Plus une époque a d'éclat, et plus nous y avons de commerce; plus elle compte d'illustrations, et plus nou3 y trouvons d'amis. Aussi nos pensées fréquentent volontiers le dix-septième siècle; et quand nous en avons fini avec les tracas et les soucis de la j ou ruée, quand le soir est venu et que notre porte est bien close, dans le silence et le recueillement, du sein de ces volumes, une des joies les plus vives et un des plaisirs les plus purs au monde, nous voyons s'animer les figu rcs graves, sereines et toujours aimables de ces hommes ad* mirables; nous lessuivons dans toutes les phases de leur vie* au milieu des devoirs du courtisan à Versailles, dans les loisirs de la liberté à Auteuil ou bien à Cambrai dans le calme et la

(i) Cette notice sur M«e de Sévfgné, est le premier travail que nous ayons présenté aux lecteurs de V Univers. Nous le reproduisons tel qu'il a été publié en septembre 1840. Us inexpériences de jugement, les faiblesses et le» foreurs que nous aurions pu relever, seront facilement corrigées si le lecteur veut bien se reporter aux notices qui précèdent et qui suivent sur Pascal, sur la mère Agnès Arnauld, sur la Rochefoucauld et sur M-« de Maintenon.

MADAME DE SE VIGNE, m

dignité de l'exil. Nous reformons et visitons tour à tour ces groupes bien connus qu'indiquent les mémoires contemporains : Corneille dans son humeur rude est un peu à l'écart; la Fontaine et sa rêverie habitent auprès de la douce et repentante la Sablière ; Boileau sert de lien entre Molière et Racine beaucoup plus jeune ; le duc de la Rochefoucauld est le centre de cette petite réunion exquise en sa délicatesse, son goût et son esprit dont Al"" de la Fayette et de Sévigné sont l'âme et l'expression. A Versailles, dans cette allée qui avait reçu le nom de V Allée des P/ûlosop/ies , Bossuet promène ses rares loisirs, entouré des courtisans de son génie. C'est un groupe nombreux où je démêle Fleury, La Bruyère et Fénelon. L'évêque de Meaux les domine tous par la triple dignité de l'âge, de la gloire et de 1 episcopat; là, dans des causeries pleines d'abandon, avec cette pureté de doctrine, cette solidité d'instruction, cette hauteur d'éloquence qui lui sont pro* près, il approfondit quelque point de dogme, éclaire quelque question de littérature et de philosophie, ou bien, en toute simplicité, soumetses ouvrages aux avis et aux critiques de ses disciples. Le plus souvent, cependant, on lisait les livres saints; chacun apportait ses réflexions, on les discutait, ou les résumait, et l'abbé Fleury était chargé de les transcrire, au retour de ces promenades; ainsi le dernier commentaire des Psaumes fut composé sous les ombrages des bosquets royaux par tout ce que le clergé et la philosophie avaient de plus instruit et de plus judicieux, présidé par le plus grand génie, sans contredit, de ce grand siècle. Athènes, avec son Portique et son jardin de l'Académie, n'a pas à offrir de spectacle plu6 beau, ni de souvenir plus poétique.

Tous ces groupes que nous isolons se touchent en bien des points, comme on peut croire, et se mêlent souvent. Nous rencontrons quelquefois Madame de Sévigné causant avec

29G NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

Corneille, souriant à la Fontaine , ou faisant de profondes révérences à M. de Meaux. Au milieu de tant de célébrités, c'est cette femme charmante que nous voulons étudier, et dont nous entreprenons de faire un portrait aussi fidèle que possible. Venu après tant de ses admirateurs, nous ne prétendons pas à quelques aperçus nouveaux, nous nous contenterons de réunir sur elle le plus de témoignages contemporains que nous pourrons, et tout notre travail consistera à les coordonner et à les entremêler aux fragments de ses lettres, de manière à faire apparaître dans tout son éclat et toute sa beauté cette gracieuse et souriante figure.

C'est environ deux ans après le mariage de sa fille, vers 1671, que les lettres commencent à aller régulièrement en Provence. Madame de Sévigné avait alors plus de quarante ans. Désormais, Ton saura tout ce qu'elle va faire, penser ou rêver; mais jusque-là on a sur elle peu de détails. Sa beauté est attestée par les hommages plus ou moins tendres de ses nombreux et illustres admirateurs, Bussy, Ménage, Chapelain, Fouquet, le chevalier de Méré, le comte du Lude, le prince de Conti. L'amitié sincère et fidèle que la plupart d'entre eux ont ensuite professée pour elle, témoigne de la solidité et des charmes de sa vertu ; il est rare de voir une douce et franche union succéder à une passion satisfaite, mais il est rare aussi de savoir, en refusant les vœux, adoucir les blessures de l'amour-propre et conserver pour ami l'amant rebuté. Jeune, libre, sans chagrin, elle était livrée à toute la gaieté naturelle de son humeur : « la joie était le véritable état de son âme. » Cependant elle était compatissante, sensible, et d'une vivacité d'émotion extrême. Sa conduite à l'occasion du procès du surintendant Fouquet, montre la bonté de son cœur. Belle et séduisante partout, c'est dans la liberté d une conversation sans contrainte, qu'il la fallait voir;

« alors l'éclat de son esprit parait et embellissait si fort sa personne, qu'il n'en était point sur terre d'aussi charmante. La légère irrégularité de ses traits, (ce petit nez carré sur lequel elle plaisante quelquefois), disparaissait et s'oubliait, et l'on lui cédait la beauté du monde la plus achevée. » Mais pour la connaître avec toutes ses grâces, il fallait aller jusque dans son intimité, il fallait la suivre dans sa douce et plaisante solitude de Livry : c'est où ses lettres introduisent. Pour toutes les qualités du corps ou de l'esprit, la réputation de Madame de Sévigné était faite, on citait sa beauté, on citait ses lettres, on répétait ses bons mots, fiussy, quelque peu tendre alors il est vrai, ne craint point de dire que l'antiquité lui aurait dressé des autels, et qu'elle eût assurément été déesse de quelque chose. Un autre contemporain moins enthousiaste, l'abbé Arnauld, se laisse cependant aller à la poésie de son souvenir lorsqu'il songe à la première fois où il la vit « arrivant daus le fond de son carrosse toutouvert, entre son fils et sa fille, tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et les enfants. »

A l'époque où commence sa véritable correspondance, ses lettres à Madame de Grignan, Madame do Sévigné est toujours belle et l'on serait « encore amoureux d'elle pour peu qu'elle en priât ; » mais le premier éclat est passé, elle parle de son âge et s'est retirée un peu de la cour. Les joyeuses et bruyantes réunions de Fresnes ne seraient peut-être plus tout à fait de son goût ; maintenant a un bal, à un dîner, entre ses amies, au sein de la gaieté la plus franche elle se prend à soupirer et volontiers elle pleurerait : c'est qu'elle songe à sa pauvre fille. Cette pensée habituelle ne nuit point à sa grâce et mêle à son enjouement naturel un peu de cette douce mé-

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lancolie, caractère précieux et particulier de noire littérature qu'exprime si bien ce sourire mêlé de larmes, dont avec la Fontaine Madame de Sévigné offre le plus parfait et le plus ravissant modèle. Chez Molière, où le sourire est devenu un rire éclatant, la mélancolie aussi s'est transformée en ironie et en amertume. Madame de Sévigné est « loin de ces extrémités ; » le milieu , dit-elle, en est toujours le meilleur ; elle répète souvent qu'il faut savoir « glisser sur ses pensées ; » cependant, il se rencontre des jours où le souvenir de sa fille absente devient plus pressant et plus douloureux et où elle trouve <l les rêveries si noires qu'elles font mourir. » Le fonds grave de ses pensées, qui aurait pu disparaître sous le luxe des délicates et brillantes broderies de son imagination, était aussi conservé par l'amour des lectures et des entreliens solides. Les conversations, tantôt frivoles et tantôt sérieuses mais toujours agréables, étaient, comme Ton sait, une des grandes affairesde cette société pleine de loisirs. C était une occupation, c'était un art, art charmant dont les secrets et les plaisirs sont tout à fait perdus pour nous. Il arrivait donc quelquefois, quand on se trouvait au milieu de gens réfléchis et sensés, qu'après avoir longtemps disserté et subtilisé, comme on en convenait soi-même en souriant, sur l'esprit et sur le goût et sur les différentes sortes d'esprit et de goût, on abordait à quelque pointde morale ; alors, et sans toutefois sortir des bornesd'une aimable causerie, on entrait et on s'enfonçait plus ou moins dans les claires régions d'une saine philosophie, d'autant meilleure et d'autant plus raisonnable qu'elle était pratique, et non pas, comme il arrive souvent, purement spéculative. Ne soyons pas ingrats. C'est à force de minuties et de subtilités sur les mots et leurs diverses acceptions que la langue s est fixée; ne dédaignons donc pas trop ces longues et calmes conversations, auxquelles on doit peut-être, en outre, cette

parfaite mesure, ce sens exquis, cette droite raison, qualités dislinetives entre toutes le3 littératures et toutes les époques de notre littérature au dix-septième siècle. On conçoit que lorsque les relations entre les hommes n'étaient pas rares et affairées comme de nos jours, lorsque le dialogue était autre chose entre eux qu'une aigre contestation de politique ou d'argent, lorsqu'il était entré dans les habitudes, se répandait abondant et facile sur toutes les matières, embrassant toutes choses dans ses vastes et paisibles replis, effleurant ou approfondissant les sujets selon l'inspiration présente et la pente des sentiments, on conçoit, dis- je, quelle influence les relations et les amitiés pouvaient avoir sur les hommes, sur leurs actions et sur leurs pensées, surtout lorsque, comme Madame de Sévigné, on s'abandonnait volontiers à l'impression du moment. Pour la bien connaître, il est donc utile de connaître ses amitiés. La plus ancienne, celle qu'elle a toujours conservée et dans laquelle elle se concentrait de plus en plus, est celle de iMadame de la Fayette. On sait quelle intimité unit celle-ci au duc de la Rochefoucauld. Madame de Sévigné vécut entre ces deux personnages, et jusqu'à leur mort il n'est peut-être pas une de ses lettres où elle ne parle de l'un et de l'autre.

Le duc était par excellence l'homme de la conversation. 11 r aimait sérieuse et morale. 11 était d une taille médiocre et bien prise. Les yeux, les sourcils et les cheveux noirs : les yeux petits, les sourcils épais, les cheveux abondants et irisés. S'ileût fai t son portrait à l'époqueoù Madame de Sévigné nous introduit près de lui, sans doute il eût été moins précis sur ces détails extérieurs de sa personne. Il avait près de soixante ans. On voudrait croire que par un rare bonheur, grâce aux soins et à l'amitié de Madame de la Fayette, à mesure que lui vinrent les infirmités de la vieillesse, son esprit reverdit et reprit les juvéniles facultés de la joie et de la contiance. Il

garda cependant toujours « un air de honte et de timidité ; » il se faisait assez illusion à cet endroit, et voyant l'espèce d'isolement dans lequel cela l'avait toujours placé, il prétendait avoir dans le visage « quelque chose de fier et de chagrin.» D aimait surtout la société des femmes : cette faiblesse de son esprit et de son cœur, il la tournait en principe de sa raison, il est peut-être juste et vrai quand ildit que les femmes mettent dans leurs discours plus de douceur et d'agréments que ne font les hommes; mais on ne peut nier l'influence qu'elles ont exercée toute sa vie sur ses actions et ses pensées. La duchesse de Chevreuse l'introduisit dans le parti de la reine, la duchesse de Longuevilledans le parti des princes, la marquise de Sablé eut une part plus ou moins directe à la composition des Maximes, et on suppose que Madame de la Fayette réforma son cœur. Avant cette dernière liaison, M. de la Rochefoucauld disait : «J'aurais une mélancolie assez supportable et assez douce si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination et m'occupe si fort l'esprit que la plupart du temps je rêve sans dire mot ou je n'ai presque point d'attache à ce que jedis.» Étai t-ce le souvenir de Madame de Longueville qui causait cette mélancolie ?Presqu au même moment où cette coupable passion lui fit défaut, un coup de feu rendit la Rochefoucauld aveugle pour quelque temps. Est-ce au milieu de l'ennui, des remords et des souffrances qu'il se prità réfléchir? 11 a formulé ses pensées en maximes, parce qu'il n'aurait pointsu les réunir et les dresser en un seul groupe. Sa vue manquait d'étendue ; il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée, dit le cardinal de Retz. Son livre est pénible à lire : c'est l'expression des angoisses d'une âme dégoûtée du monde, et enfoncée dans les restes d'une passion ruinée, sans savoir à

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quoi se reprendre. Il tournait sur lui-même son habitude de réflexions. Son bon sens, que le cardinal de Retz qualifie très-bon et que Segrais affirme merveilleux, lui servait uniquement à réformer ses manières et à devenir à la longue «l'homme le plus poli du monde et qui savait le mieux toutes les bienséances; » mais son cœur restait flétri, et Madame de la Fayette en se liant avec lui aurait entrepris de le guérir. En tout cas comme il arrive presque toujours, la Rochefoucauld a grossi et exagéré son dégoût et son dédain pour les hommes. Il ne gardait pas toujours dans leur commerce cette froideur dont il aime à s'affubler, et parfois on reconnaissait l'ancienne turbulence du camarade Lafranchise ; il la laissait voir par sa chaleur dans la discussion et son abondance de gestes. En 1654, au temps où il s'occupait des Maximes* sans s'apercevoir de la contradiction flagrante entre ces paroles et celles du même morceau que nous avons citées plus haut, il avoue que quelquefois, à force de se passionner pour la raison, il devient fort peu raisonnable. Mais la peur du ridicule, qu'il craignait plus que toutes les choses du monde, l'accoutuma à ne discuter et aussi à ne se louer jamais. L'amour-propre cependant ne lui manquait pas. 11 l'avait grand et tout occupé de vétilles comme s'il n'eût jamais moralisé. La blessure qu'il emporta de ses tristes liaisons avec Madame de Longueville était moins au cœur qu'à l'amour-propre. Et son livre, dans lequel il veut montrer l'égoïsme plus ou moins bien dissimulé comme motif de toutes les actions de l'homme, ne prouve rien clairement à mon sens comme l'excessive vanité de l'auteur. C'est cet orgueil mâchant à vide qu'il fallait consoler et détrnire. Heureusement, à travers les actions honteuses de l'homme de parti et les tristes pensées du moraliste, il avait conservé un cœur de patriarche, comme dit Madame de Sévigné. Elle trouvait qu'il sentait presque aussi bien qu'elle la

tendresse maternelle. 11 s'agissait donc de réchauffer ce cœur. Il fallait par des actions prouver à cet esprit butté que « l'amitié n'est pas toujours un trafic, » il fallait, par une compassion agissante, lui faire sentir « qu'au dedans d'une âme bien faite la pitié est bonne à quelque chose. » C'est ce que dans le calme de l'intimité firent l'amitié tondre et la divine raison de Madame de la Fayette.

Celle-ci offre avec Madame de Sévigné le trop rare spectacle d'une de ces liaisons commencées pour ainsi dire au berceau et poussées jusqu'à la tombe. Rapprochées par l'alliance de leurs familles, mariées toutes deux à des hommes qui ne les valaient pas, on les voit dans une union charmante traverser ce siècle illustre, toutes deux, à juste titre, environnées d'une gloire discrète. Celle de Madame de la Fayette paraissait mieux établie. C'était un mérite reconnu, solide et sérieux. Sa qualité essentielle dans le caractère et dans le talent est un jugement droit et sain, dont elle est fière et qu'elle aime à entendre vanter, même aux dépens de son esprit. Plus heureuse que la Rochefoucauld, elle connaissait l'antiquité etla langue latine. Elle se plaisait surtout à la poésie et « en entendait bien toutes les finesses, p Horace et Virgile surtout lui agréaient. Du reste, avec une retenue et un goût parfaits, ne se vantant jamais de son instruction et ne se piquant nullement d'un esprit transcendant et philosophe, Descartes, Mulebranche et les subtilités d'Arnauld étaient pour elles lettres closes ; elle avoue n'y rien comprendre» Sobre d'imagination, douée d'une sensibilité extrême^et d'une mélancolie tempérée seulement par une exquise raison, son âme resta toujours facile à * s'alarmer, » selon le mot charmant de son amie. Elle était vraie et se laissait volontiers aller à son inclination naturelle ; elle eut cependant toujours, dans le talent comme dans les manières, quelque chose de ré-

serve, de décent et de contenu ; elle fait an reproche à Madame de Sévigné de laisser voir dans son âme ce que la prudence obligerait de cacher* Elle n'eut jamais cette ouverture de cœur» cet abandon naturel et gracieux qui sont restés le charme particulier et irrésistible de son amie : aussi fut-elle accusée de sécheresse ; mais nous savons combien elle était aimable et combien doux était son commerce. C'est à son influence, c'est à ses longues et agréables conversations en tiers avec Madame de Sévigné qu'on peut attribuer, dans le livre de M. de la Rochefoucauld, beaucoup de ces réflexions sur la société et ses petits travers, pleines d'esprit dans la pensée et dans le tour, où l'on reconnaît les paradoxes aimables, moitié ironiques et moitié sérieux du parfait courtisan. Ce sont celles-là sans doute d'entre les Maximes que Madame de Sévigné trouve admirables; pour les autres, elle avoue ne les pas entendre.

Madame de la Fayette avait été fort de la cour pendant cette brillante et courte période que l'on peut appeler le règne de Madame. Elle avait connu cette princesseau couvent de Sainte-Marie de Chaillot, dont était supérieure la mère Angélique, célèbre par l'amour de Louis Xlll et belle-sœur de Madame de la Fayette. Celle-ci entra dans la familiarité d'Henriette d'Angleterre. Elle lui fut une amie sincère et fidèle. Elle l'assista durant son affreuse agonie, et cette mort terrible dont elle a été l'historien, lui imprima plus fortement le souvenir des beautés et des grâces de Madame, « C'est une de ces pertes, dit-elle, dont on ne se console jamais et qui laissent une amertume répandue sur tout le reste de la vie. » Bien que jeune encore à cette époque , Madame dé la Fayette, dont le mérite était considéré de tous et honorablement distingué par le maître, se retira un peu de la cour. Sa chétive santé contribua à l'en éloigner tout à fait. C'est, alors surtout

que sa liaison avec le duc de la Rochefoucauld devint de tous les instants. On a prétendu voir entre eux un commencement de galanterie ; rien ne l'indique, et il faut beaucoup de volonté pour le croire de ce pauvre goutteux et de cette misérable fiévreuse. Cette triste santé donna à Madame de la Fayette un grand amour de ses aises, et la porta à un luxe dans son intérieur et quelquefois à des singularités, que l'on relevait malignement dans une femme d'aussi bon goût et d'une élégance d'esprit si parfaite. Ainsi, pour mieux prendre l'air, dans ses promenades à Saint-Maur, elle abattait les vitres de devant à son carrosse, et allongeant les guides, faisait passer son cocher par derrière. Son lit, galonné d'or, était aussi un sujet de raillerie, et Madame de Maintenon ne le lui pardonne pas. La souffrance continuelle lui donnait une certaine nonchalance morale qui frisait de temps à autre le découragement, mais cependant ne s'exprimait jamais qu'avec réserveet grâce. « A-t-on gagné d'être parfaite, » disait-elle souvent, ou en entrant plus à fond et plus tristement dans sa pensée: «C'est assez que d'être. » Au jour donc où elle se trouvait plus languissante, au fond de son beau jardin tout fleuri et tout parfumé, il lui arrivait parfois de se laisser aller à la mélancolie; le duc de la Rochefoucauld appuyait de toutes ses forces, et Madame de Sévigné, loin de sa fille, et d'ailleurs, selon son mot, bête de compagnie, abondait de tout son cœur. Alors «ils faisaient' à eux trois des conversations qu'il semblait qu'il n'y eût plus qu'à les enterrer. » A la fin, cependant, pour en sortir, on était parfois heureux de voir arriver cette petite et brillante Coulanges.

Plus jeune que ses deux amies, celle-ci était dans tout le tourbillon de la cour. Sans distinction et sans charge, elle y faisait toutefois figure et était mêlée à tout ce qu'il y avait de plus envié. Dans la familiarité de Mesdames de Thianges,

deMontespan et de Fontanges, et surtout dans l'amitié trèsparticulière, qu'elle conserva longtemps, de Madame de Maintenon, son esprit lui tenait lieu de dignité. En 1680, elle fut présentée à la Dauphine comme femme d'esprit et soutint bien sa réputation. Personne, après Madame Cornuel, n'a dit plus de bons mots que Madame de Coulanges. Elle n'avait pas la causticité de cette vieille femme, mais une conversation pleine de traits naturels, vifs et brillants. Toute parole dans sa bouche prenait si volontiers un tour acéré, qu'un jour l'abbé Gobelin, ayant entendu sa confession, trouvait que chacun de ses péchés était une épigramme.

Madame de Maintenon aussi, surtout dans les premiers temps de la correspondance alors qu'elle n'est encore que Madame Scarron, se montre souvent dans ce petit groupe. Elle y apportait un tact et une finesse rares, une exquise amabilité, en même temps qu'un grand esprit de réserve et de prudence. La Rochefoucauld, avons-nous dit, aimait la société des femmes, il faut reconnaître qu'il les savait bien choisir.

Au milieu de cette société, quelle figure faisait Madame de Sévigné? Elle était goûtée, estimée et chérie. C'était une aimable, spirituelle et excellente amie, que l'on accueillait avec plaisir et reconnaissance, dont l'esprit plaisait, dont le badinage était agréable, dont l'intarissable bontéétait appréciée, mais on était peut-être loin de reconnaître son talent pour ce qu'il était. M. de la Rochefoucauld, malgré une insouciance affectée de grand seigneur, très-chatouilleux sur le point de son mérite littéraire, et dont les Mémoires étaient préférés par Bayle aux Commentaires de César, Madame de la Fayette, plus franchement indifférente, et néanmoins très-flattée d'être nommée par Boileau la femme de France qui avait le plus d'esprit et qui écrivait le mieux, M. de la Rochefoucauld et Madame de la Fayette, disons-nous, étaient loin de penser qu'il viendrait un

jour, où leurs livres étant connus seulement des lettrés, leurs

cette bonne femme qui devant eux, en toute simplicité, mandait leurs compliments à sa fille; et elle-même, lorsqu'elle satisfaisait ainsi son amour maternel, ne croyait point travailler pour nos plaisirs. On a voulu contester à Madame de Sévigné la naïveté de ses lettres ; on a prétendu qu'elle les écrivait en vue, sinon de la postérité, au moins du monde et de son petit renom. Pour croire à cela, il la faudrait bien peu connaître. Une des grâces de sa correspondance' est justement l'absence de toute préoccupation, et l'abandon dans lequel elle se montre et qui permet de voir son âme tout entière. Beaucoup affichent la prétention de se peindre, et par là même nous tiennent en défiance ; le soin qu'ils apportent à préparer leurs couleurs , à charger leur palette, à prendre devant eux-mêmes une pose convenable et avantageuse, déplaît et fatigue. Au milieu de son affectation de franchise et de cynisme, la coquetterie de Montaigne irrite, et souvent, en refermant le livre, on se surprend s'écriant avec Pascal : Le sot projet qu'a eu Montaigne de se peindre! Mais Madame de Sévigné, comme elle dit, ne lève point boutique de philosophie ; il n'y a chez elle ni coquetterie ni prétention ; elle écrit parce qu'elle est mère et que sa fille est loin d'elle.

Ce n'est pas à dire qu'elle n'ait aussi sa petite vanité, qu'elle ignore ses succès, et qu'elle ne les recherche jamais. Quand elle aie temps, qu'elle est de bonne humeur, qu'elle se sent en veine, elle polit ses lettres, les arrange et les soigne curieusement ; mais'ces lettres-là, assez rares, courtes, brillantes, étincelantes d'esprit et de grâce, n'étaientpas pour la plupart adressées à sa fille. Sa fille était en Provence, dans son beau château de Grignan, n'ayant autour d'elle que la famille de mari et quelques madames de Provence bien ridicules, de

l'avis desquelles on se souciait médiocrement à la cour. Or, ces sortes de lettres, dont nous parlons, n'étaient pas pour une seule personne ; on les écrivait surtout pour le monde et en vue du monde. On savait bien que celui à qm\ elles étaient adressées s'empresserait de les montrer, tout aussi fier de les avoir reçues que s'il les eût écrites. C'est son cousin de Coulanges que choisit habituellement Madame' de Sévigné; c'est pour lui la fameuse lettre du mariage de Mademoiselle, et celle moins célèbre et tout aussi remarquable à propos de Picard [qui n'a pas voulu faner. Ces billets-là se passaient de main en main. Madame de Thianges en entendait parler, les envoyait demander à Madame de Coulanges, qui était trop heureuse de les lui remettre, et par Madame de Montespan ils arrivaient ainsi jusqu'au Roi peut-être.

Cela suffisait à la réputation de Madame de Sévigné dans le monde. Cependant si elle n'eût jamais écrit autrement, son nom serait aujourd'hui celui d'une femme belle et spirituelle, et n'éveillerait rien de particulier; il resterait confondu avec ceux de Mesdames de Choisy , de Maure et de Sablé ; on la placerait à côté de Madame de Coulanges, un peu au-dessous de Mesdames de la Fayette et de Maintenon. Ce qui fait l'incontestable supériorité de Madame de Sévigné, ce qui la place si haut dans notre estime, dans notre admiration et, pourquoi ne pas le dire, dans notre affection, c'est cette volumineuse correspondance à sa fille; ce sont ces interminables lettres pleines de répétitions, écrites sans apprêt et au courant de la plume, où elle fait entrer toutes choses, l'histoire de son temps, la sienne et celle de ses amis, les dits et les bons mots de la cour, ses propres conversations, ses pensées, ses rêveries. Le tout forme un monument unique. Pour l'élever, il a fallu rencontrer une époque de goût, une langue pleine de grâces naturelles, une femme d'un cœur tendre, d'une instruc-

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tion solide, d'une imagination riante ; il a fallu en outre cet amour et cet éloignement poussés à l'extrême entre la mère et la fille; il a fallu enfin la réunion de ces mille petites circonstances extérieures qui influent sur le génie à ce point que parfois on croirait qu'elles lui donnent naissance.

Analyser une telle œuvre n'est pas chose facile : c'est partout une convenance parfaite, une délicatesse exquise dans les pensées, un agrément infini dans le tour, une harmonie séduisante en toutes choses, beaucoup de badineries, et au milieu de la gaieté la plus franche , une larme subite. Le plus grand charme sans doute est dans la solide vertu de Madame de Sévigné : c'est le calme de son âme qui rend son style aimable. De nos jours, où Ton voit tant de femmes d'un talent plus ou moins médiocre abandonner leurs places au foyer, courir par les rues les cheveux épars, les yeux animés et avec des airs de prophétesses rejeter toute bienséance et toute morale, pour prétendre à la gloire du poète, du philosophe et même du législateur, il y a plaisir à considérer Madame de Sévigné, alliant à un esprit supérieur assez de goût et assez de sagesse pour vouloir bien rester simple femme et en pratiquer tous les devoirs.

Veuve à vingt-quatre ans, elle abandonne la cour et ses plaisirs, et pendant plusieurs années va vivre en Bretagne, pour réparer dans une sage économie le désordre qu'avait laissé dans sa fortune le marquis de Sévigné. Plus d'une fois encore, pour sa solitude des Rochers elle quittera l'agréable société de ses amies ; elle saura résister à leurs instances. « J'ai préféré, écrit-elle, payer mes dettes, et crois que la conscience oblige à cette préférence. »

Bien qu'éloignéede sa fille etaveuglée par son amour, elle ne laisse pas de temps à autre, et toujours avec grâce et justesse, de la reprendre de ses défauts et de la conseiller sur sa con-

duite : a Point d'ennemis, ma chère enfant, lui écrivait-elle ; faites-vous une maxime de cette pensée qui est aussi chrétienne que politique. Je dis non-seulement point d'ennemis, mais beaucoup d'amis. » Madame de Chanta), sa grand'mère, écrivait aussi : « La plus solide richesse, c'est l'amitié de tout le inonde. » Lorsque le grand train et la représentation à quoi la charge de M. de Grignan obligeait, l'eurent fort endetté, il faut voir comme Madame de Sévigné blâme maternellement toute fantaisie de dépenses inutiles. Et, dans le premier temps de la correspondance, quelle douceur et quelle poésie ne met-elle pas dans les avis qu'elle donne à sa fille sur ses devoirs et ses obligations envers son mari ! a Conservez bien, dit-elle, la joie de son cœur par la tendresse du vôtre. »

Sans prétentions aucunes, elle remplissait avec exactitude toutes les petites obligations à quoi la société engage. Toutefois elle ne se faisait point esclave de la coutume. Elle aimait la liberté, la cérémonie la fatiguait. Elle la bannissait autant que possible de son commerce. « Il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et faire entrer les gens dans nos fantaisies et nos caprices, autrement il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine épée. » Toujours aimable pour ses amis, elle était pour eux dans l'occasion d'une bonté admirable. Il faut voir quels soins et quelles affections elle déploie pendant la maladie du cardinal de Retz. De quel secours n'était-elle pas à M. de la Rochefoucauld et à Madame de la Fayette ? Et dans son hôtel Carnavalet, quelle amitié autour du chevalier de Grignan, quelle patience à supporter les vapeurs de Mademoiselle de Méry ! Au moment où elle allait partir pour la Provence, où sont tous ses désirs, sa tante de la Trousse tomba malade, elle crut s'apercevoir que la pauvre femme serait heureuse de la voir rester, et elle retarda son voyage. 11 faut avoir lu les lettres de Madame de Sévigné ,

il faut savoir ce qu'étaient pour elle l'absence et la présence de cette fille si chère pour apprécier un tel sacrifice. Dans les derniers temps de sa vie, lorsque la santé de Madame de la Fayette était devenue si déplorable, qu'une personne bien portante lui semblait un prodige. Madame de Sévigné, alors à Grignan, s'offrait aussi pour venir auprès de son ancienne amie et se préparait à quitter sa fille.

Occupée à ces devoirs que l'amitié impose et que sa bonté pratiquait si généreusement, Madame de Sévigné, dans son heureuse vie de loisir, trouvait encore le temps de lire et de lire beaucoup. Elle était instruite. Si, pendant le règne de Louis XIV, on compte ainsi quelques hommes et quelques femmes éclairés, il est permis de croire toutefois que sous le vernis brillant et extérieur, communiqué par l'habitude des sociétés et des conversations, il y avait une certaine ignorance des belles-lettres, du moins il n'y avait pas longtemps que l'étnde et l'instruction étaient à la cour. Mademoiselle , dans la Princesse de Paphlagronie, faisant, selon la mode d'alors, les portraits de Mesdames de Maure et de Sablé, assure que « l'écriture fut mise en usage de leur temps ; jusque-là on n'écrivoit que les contrats de mariage ; des lettres, on n'en entendoit pas parler. » Madame de Choisy, qui pour son esprit était en grande faveurauprès d'Anne d'Autricheet avait un commerce réglé avec les reines de Pologne et de Suède, ne mettait point l'orthographe. Molière n'a point inventé les exclamations d'étonnement de M. Jourdain : c'est le comte de Soissons qui ne put retenir son admiration quand on lui découvrit un jour qu'il faisait de la prose. Mais Madame de Sévigné avait reçu une bonne et solide instruction que son goût pour les lectures développait chaque jour; aussi, dit Saint-Simon, savait-elle extrêmement de toutes sortes de choses.

Dans sa jeunesse elle avait lu, et avec admiration, ces longs

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et fameux romans qui étaient entre les mains de tout le inonde. Les réminiscences s'en montrent encore de temps à autre dans ses lettres, et, aux Rochers, tout en rejetant la faute sur son fils, elle avoue en riant qu'elle écoute encore avec plaisir la Calprenède. Mademoiselle de Scudéry est toujours désignée par elle de son surnom deSapho. Cependant à travers ces lectures, son goût se conserva délicat et sain. Malgré les interminables aventures de Cyrus et des autres, le petit Hvre de la princesse de Glèves lui semble « une des plus charmantes choses qu'elle ait jamais lues. » Elle ne se contentait pas de ces ouvrages dont le seul mérite est l'agrément. Son esprit est sérieux, et dans son cabinet, aux Rochers, avec une tablette de littérature et une d'histoire, elle en a aussi une toute de dévotion ; c'est Bossuet, les Variations, VExpositionde la foi ou la Vérité de la religion chrétienne de d'Abbadie, les Essais de Nicole ou même saint Augustin qu'elle lit « avec transport ». Elle n'est pas rassasiée de ces sortes de livres pour les avoir lus durant leur première fleur de nouveauté. Elle les reprend et les goûte encore longtemps après le premier enthousiasme. En 1690, elle se montre revenant encore une fois aux Oraisons funèbres ; « Nous repleurons M. le Prince, feu Madame, la reine d'Angleterre, nous admirons ce portrait de Cromwell, ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence. 11 ne faut point dire : Oh ! cela est vieux! non cela n'est pas vieux, cela est divin. » En lisant le Théodose, « elle se consolait dans le beau style de M. Fléchier de tous ses maux à terminer Parianisme du P. Maimbourg. » Elle disait de ce dernier qu'il avait ramassé tout le délicat des mauvaises ruelles. 11 est peu de ses jugements littéraires que la postérité n'ait ratifiés. La Fontaine, qu'elle était si bien faite pour comprendre, la ravit et l'enchante. Elle ne peut se taire sur les Fables. Elle les lit avec M. de la Rochefoucauld, elleles apprend par cœur,elleles cite à

chaque instant. Malgré sa facilité d'humeur elle ne partage pas toujours l'engouement de la cour et sait où il faut s'arrêter. Elle disait des rondeaux de Benserade, de Benserade que l'on plaçait alors à côté de la Fontaine. « Ils sont fort mêlés et avec un crible il en demeurerait peu. »

Je sais que l'on a fait une grande guerre à Madame de Sévigné à cause de quelques phfases d'une admiration pour Corneille qu'on trouve trop exclusive de Racine. Voltaire, à cette occasion, dit qu'elle manque absolument de goût, et on lui attribue sur Racine et sur le café une phrase fort sotte qu'elle n'a sans doute pas prononcée et qui assurément ne se trouve pas dans ses lettres. Pour ce qu'elle a écrit, je ne chercherai pas à marquer de combien elle a manqué à une juste mesure ; je ne prétendrai point la justifier par le mépris exagéré où quelques-uns des admirateurs de Bajazet rejetaient Corneille ; je ne l'excuserai même pas en rappelant à quelles bizarres erreurs sont presque toujours exposés les contemporains envers leurs grands hommes ; je ne citerai pas cette singularité de la Bruyère, une autorité assurément, nommant Rabutin comme modèle du beau style à une époque où l'on compte Bossuet, Fénelon, Boileau, la Fontaine, Pascal et tant d'autres : parmi tant de héros, n'était-ce pas choisir Childebrand? 11 n'y a qu'une remarque à faire. Madame de Sévigné n'écrit pas un livre, elle cause ; or si l'on peut quelquefois user d'indulgence pour le poète et l'écrivain, à plus forte raison encore pour le causeur dont la parole va aussi vite que la pensée. « Ma plume, mon encre, ma pensée, tout vole, » disait Madame de Sévigné ; et qu'y aurait-il d'étonnant si dans ces rapides conversations elle eût, plus souvent qu'elle ne Ta fait, franchi de justes limites? Un peu d'oubli et de préoccupation ne serait-il pas une excuse suffisante à plus d'une faute ? Racine lui-même, cet homme d'une convenance si parfaite et qui donnait à son

fils des avis si sages sur la conduite à tenir dans le monde, Racine ne s'est-il pas échappé, en tiers avec le roi et Madame de Ma intenon, jusqu'à parler de Scarron? On voit l'effet que dut produire ce nom entre les trois personnages. La tête ;de Méduse n'eût certes pas mieux fait. Il y avait là sans doute une énormité plus forte que la préférence, un peu vertement exprimée, que Madame de Sévigné donnait à Corneille sur Racine. Dira-t-on pour cela de Racine qu'il étaitjun brutal, ignorant la cour et les convenances ?

Mais Madame de Sévigné ne fait pas preuve de goût seulement dans les jugements sains et délicats qu'elle porte sur les ouvrages de l'esprit. Le goût n'est pas toujours passif et bon uniquement à guider l'opinion entre des œuvres achevées. C'est aussi une qualité active sans l'aide de laquelle aucun ouvrage ne saurait être parfait. C'est une délicatesse dans les détails, une juste entente de toutes les parties, un accord enfin de toutes choses qui fait le charme et la perfection. Madame de Sévigné en est un des plus heureux modèles. Ses lettres qui nous introduisent au milieu de la cour et du monde sont, il est vrai, les mémoires les plus curieux et les plus amusants que l'on ait de cette époque. L'intérêt, que l'on porte à presque tous les personnages qu'elle nomme, entre peut-être pour quelque chose dans le plaisir de cette lecture ; mais le style et la grâce de Madame de Sévigné sont certainement la cause principale. De toutes ces anecdotes qu'elle conte, beaucoup sembleraient bien fades si elles n'étaient relevées par le talent du conteur. Que chez Mademoiselle, Madame de Gesvres au moment de prendre et de donner la chemise ait été coupée par Madame d'Arpajon, c'est une affaire importante sans doute, mais qui nous intéresserait assez peu, si Madame de Sévigné n'avait su nous faire à cette occasion un délicieux petit tableau, et si, en rapportant l'aventure, elle ne

représentait avec finesse et bonheur chacun des personnages dans une pose et une physionomie particulières : Madame de Gesvres montée sur l'estrade, ayant déganté sa main sèche et toute honteuse; Madame d'Arpajon souriante et de bonne grâce, Madame de Puisieux s' épanouissant la rate, Mademoiselle n'osant lever les yeux, enfin Madame de Sévigné, l'âme de tout, fière de sa petite vengeance avec une mine gui ne valait rien.

Madame de Maintenon écrivait à son frère : « Mandez-moi des riens, mon amitié pour vous en fera des choses. » Le mot semble dit pour Madame de Sévigné ; elle enregistre des riens, et son talent en fait des choses et des choses d'un prix infini. Faut-il citer la colique de madame de Brissac qui était dans son lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde? Ou bien l'accident arrivé à ce bon d'Hacqueviile qui est tombé amoureux de la borgnesse, fille du maréchal de Grammont? L'aventure de l'archevêque deReims à Nanterrea été citée partout. Au milieu de ces anecdotes plaisantes et de ces récits brillants, Madame de Sévigné sème à pleines mains les pensées graves et les réflexions vraies.

« C'est dans les petites choses que Ton témoigne son amitié. L'amour-propre a trop de part à ce que l'on fait dans les grandes occasions. L'intérêt de l'amitié est noyé dans celui de l'orgueil.

« L'envie d'être singulière et d'étonner par des procédés non communs est la source de bien des vertus.

« Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent la joie.

« Quand on n'achète pas un visage neuf, les atours ne font pas un bon effet. »

C'est encore de Madame de Sévigné, ce mot profond sur la jeunesse, et que nous éprouvons tous si vrai : « Il y a des

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âges où l'on ne regarde que soi. » C'est la même pensée dont elle varie l'expression, lorsqu'elle dit à propos de son petitfils, le marquis de Grignan : a Sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. » Parfois elle revêt une pensée sérieuse ou triste de l'imagination la plus folle et la plus riante : « Mon Dieu qu'il y a de folies dans le monde ! il me semble quelquefois que je vois les loges et les barreaux devant ceux qui me parlent ; je ne doute pas aussi qu'ils ne voient les miens. »

Comme elle ressent toutes choses vivement, si quelque événement terrible la vient frapper, elle le déplore avec cette éloquence naturelle venue du cœur, qui réussit toujours. Rien de simple alors, rien de vrai, rien de sublime comme ses paroles, et Ton a pu dire avec raison de ses lettres sur la mort de Turenne que c'était « la plus attendrissante des oraisons funèbres de ce grand homme. » Il faut rappeler aussi sur la mort de Louvois quelques lignes pleines d'éclat et de grandeur qui ne dépareraient pas une des belles pages de Bossuet. D'habitude, il est vrai, ce n'est pas le ton de Madame de Sévigné. Elle n'a point toujours cette touche large et ferme. Dans les récits plaisants, elle excelle par une foule de traits fins et brillants : et quand elle est émue, elle rencontre des détails d'une vérité si parfaite qu'observer de la sorte, c'est bien réellement imaginer. Si l'on veut pleurer, il faut lire les belles et poignantes lettres sur le comte de Grammont et sur la duchesse de Longueville, lorsqu'on leur apprend la mort de leurs fils. Tout le monde sait le mot sur cette pauvre mère qui, craignant quelque chose de funeste, s'informe avec empressement de son frère, et « dont la pensée n'ose aller plus loin, d

La familiarité et la fréquence du commerce de Madame de Sévigné lui permettaient de revenir cent fois, et elle le fait toujours avec bonheur, sur lessujets qui la touchaient vivement.

La disgrâce de Pomponne, la retraite du cardinal de Retz, • sont dignement célébrées par elle. Dans ces circonstances critiques, elle suit ses amis jour par jour, et enregistre une aune toutes ses sensations et toutes ses pensées. Elle se montre amie tendre et dévouée, et on ne sait quoi plus admirer de son cœur ou de son talent. FauUil rappeler toutes les lettres après la mort de M. de la Rochefoucauld, où il est question de Madame de la Fayette? et toute cette compassion agissante et véritable qu'elle témoigne à cette pauvre femme, « qui ne se consolera jamais et qui ne peut serrer la fille de manière à remplir cette place? Il n'y a dans tout cela ni art, ni étude mais une sensibilité extrême et un naturel exquis.

Cependant, si son imagination est frappée sans que son cœur soit trop ému, ou bien si quelque circonstance lui rappelle le souvenir et les détails d'une catastrophe qu'elle a déjà bien pie urée, quand elle apprend par exemple le suicide de Vatel à Chantilly /ou qu'un mois après la mort de Turenne, elle s'en va en compagnie de Madame de la Fayette dfner avec Madame d'Elbeuf et le cardinal de Bouillon, pour parler du héros, elle ne laisse pas si librement trotter sa plume la bride sur le cou, elle la retient un peu, elle la mène avec mesure, droit à son but, sans se perdre dans les détails, et sans les négliger toutefois. Son style alors est calme, ferme, simple, soutenu, modéré. Ces relations de la mort de Vatel et de la mort de Turenne sont, certainement, entre les pages les mieux faites que nous ayons en notre langue. Mais, comme tout ce qui implique quelque recherche ou quelque gêne, ces sortes de récits sont rares chez Madame de Sévigné. Le plus souvent elle fait des relations éparses qu'elle quitte et reprend selon les départs des courriers. Elle recueille alors une multitude de petits détails, et elle excelle à les raconter vivement et sans façon : « Lie chevalier de Nantouillet était tombé de

cheval (au passage du Rhin) ; il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin, il trouve la queue d'un cheval, il s'y attache ; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard. »

On ne saurait trop le répéter, la grande séduction de toutes ces grâces de Madame de Sévigné, c'est l'ignorance où elle reste de leur véritable valeur.

Lorsqu'elle est aux Rochers, et qu'elle instruit sa tille si exactement^ nouvelles de la cour de Copenhague y ou que M. de Sévigné raconte toutes leurs malices contre l'insupportable Plessis dont le voisinage fait la plus grande beauté des Rochers : a Voilà bien des folies, reprend la mère, si la poste savait de quoi nos lettres sont remplies, le courrier les laisserait à moitié chemin. » Une autre fois elle mande en toute simplicité quun grand pendard d'homme voyant sa lettre lui a demandé si elle pensait qu'on pût lire tout cela. Elle déplore elle-même cette interminable longueur lorsque sa fille est souffrante ; elle craint de la fatiguer, a Je fais de la prose avec une facilité qui vous tue. » Elle menace si on répond à toutes ses sottises y de ne plus écrire; mais elle continue toujours ; tout en tremblant, elle raconte ses craintes, et ses lettres prennent la dimension d'un juste volume. Elle obéissait à l'irrésistible impulsion de son cœur, et ne pouvait l'emporter sur ce besoin et cette habitude d'épanchement. 11 y a plaisir à la voir ainsi, à son insu, prendre place parmi les plus grands écrivains.

Madame de la Fayette avait coutume de dire : « Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au-dessous de son esprit. » Si cela est vrai, il est peu d'hommes, et surtout peu d'écrivains qui ne soient au-dessous de leur esprit. Je ne sais si l'on pourrait en compter jusqu'à

trois ; mais, si restreint que ce nombre puisse être, Madame de Sévigné en fait partie. Elle aime à rire, il est vrai ; elle trouve un peu à gloser sur le prochain de Bretagne, qui est drôle, surtout quand il a dîné. Elle parle des airs mystérieux de Madame du Puy du Fou qui ne répond pas, va regarder aux portes si Ton ne l'écoute pas et quand elle voit qu'il n'y a personne n'en dit pas davantage. Elle se moque des distractions de Bran cas, et s'empresse de lui apprendre qu'il a versé et a failli être tué ; elle plaisante d'Hacqueville qui, « de sa main, » lui mande les nouvelles de Bennes pendant qu'elle est en Bretagne. Elle raille même sa petite amie de Coulanges sur sa servitude au vis-à-vis des dames de la Cour; malgré l'éloignement qu'elle témoigne de plus en plus pour ce bon pays-là, il semble que de jour à autre les succès de cette dernière l'empêchent de dormir, et lui ramènent avec quelque regret, en dépit de sa sagesse, le souvenir de ces jours où elle était parmi les plus jeunes, les plus belles, et les plus courtisées des Précieuses. Cela rend sa moquerie plus mordante que de coutume. Ces mouvements sont rares, il est vrai. Le plus marqué est ce mot, qui serait bien innocent s'il n'était dit à propos d'une bonne amie, dont elle eut toujours à se louer : « Madame de Coulanges a des soins de moi admirables, je regarde autour de moi : est-ce que je suis en fortune? » D'habitude sa plaisanterie est douce, sans arrièrepensée et toute naïve. Madame de la Fayette, dit-on, raillait de si bonne grâce qu'elle se faisait aimer de ceux qu'elle traitait le plus mal, ou du moins ne s'en faisait point haïr. Je ne sais si cela est vrai pour Madame de la Fayette ; mais cela s'applique merveilleusement à Madame de Sévigné. « Nul plus qu'elle n'a réuni à l'esprit qui saisit le ridicule la bonté qui l'excuse. » Elle se dit assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique le trouvant pêle-mêle

avec quelques désagréments. Et tout en prisant ce qu'elles Talent les manières et les plaisanteries de M. de Lavardin, elle est solidement attachée à ses bonnes qualités et souhaite à ses amis plus de charmes, se contentant qu'ils aient autant de vertu.

Cette facilité d'humeur et cette douce bonté à voir toujours des choses le côté aimable et avantageux, la faisaient chérir de tout le monde. H est peu de femmes qui aient été autant célébrées que Madame de Sévigné. Parmi tous les contemporains nous ne trouvons que Mademoiselle qui ait élevé quelque grief contre elle. C'est à l'occasion de la rupture de son mariage avec Lauzun. Elle se plaint d'un mot dit et répété par Mesdames de la Fayette et de Sévigné, et aussi par une autre personne qu'elle ne nomme pas et qui pourrait bien être Madame de Maintenon. Madame de Sévigné a fait allusion à ce mécontentement de Mademoiselle dans un petit billet à Madame de la Fayette, et elle l'avait sans doute encore en vue lorsqu'elle disait, peignant d'un mot l'humeur de la princesse : a J'aime bien à ne point me mêler dans ses impétuosités. » Hors de là, c'est un concert de louanges que l'injuste et amère satire de Bussy ne saurait arrêter, et qui se continue même longtemps après la mort de Madame de Sévigné. Saint-Simon, qui n'est pas louangeur, ne laisse échapper aucune occasion de la vanter, elle et ses délicieuses lettres. « Elle était, dit-il, aimable et d'excellente compagnie, extrêmement bonne, et par son aisance et ses grâces naturelles ; la douceur de son esprit en donnait par sa conversation à ceux qui n'en avaient pas. » *

Nous insistons sur les qualités du cœur de Madame de Sétfgné; là est tout le secret de son talent, et chacune des vertus de la femme est une des grâces de l'écrivain. Comme sa moquerie est douce, son admiration est simple

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et facilement émue. Elle ne sait point la taire, elle la mêle à son amitié pour Madame de la Fayette, pour M. de la Rochefoucauld, pour le cardinal de Retz surtout dont elle trouve la retraite sublime et qu'elle appelle le « héros du bréviaire, » pour le mettre en regard de Turenne « le héros de la guerre. » Elle n'a pas besoin du prestige des dignités, de la gloire et du talent. Des qualités dans le commerce habituel suffisent pour éveiller sa louange, et elle la répand avec profusion. Il faut lire la lettre sur la maladie extrême de Madame de Lavardin, la douairière, « mon intime et mon ancienne amie, cette femme d'un si bon, si solide esprit, cette illustre veuve, cette femme d'un si grand mérite. » Mais sa première et sa plus extrême admiration est pour Madame de Grignan. Le cœur, l'esprit, la beauté, l'éloignement de sa fille, voilà le sujet unique de toutes les lettres de Madame de Sévigné. Quelquefois malgré toute la délicatesse du talent, l'uniformité du thème fatigue, et l'on est prêt à dire qu'elle vante trop sa fille. Mais si l'on y regarde de plus près, on trouve à chaque mot une grâce particulière, et Ton ne saurait être assez rude pour vouloir en retrancher un seul, car on sent que dans chacune de ces paroles cette douce mère a mis son âme.

11 est arrivé qu'en raison même de son excès, l'on a voulu douter de la sincérité de cet amour. « Mais, dit Laharpe, on n'affecte pas de ce ton-là, » et si par hasard il pouvait paraître exagéré à des cœurs froids, il faut se souvenir que dans le pays de l'amour maternel quelques découvertes que l'on ait faites, il reste encore bien des terres inconnues. D'ailleurs si les lettres de Madame de Sévigné pouvaient laisser quelque doute, les témoignages à cet égard sont unanimes et concluants. M. de Pomponne disait qu'elle aimait passionnément sa tille. Saint-Simon dit qu'elle en avait fait son idole y et cela

est si exactement vrai qu'Àraauld l'appelait une jolie païenne. Le souvenir de Madame de Sévigné ne se présentait pas sans celui de Madame de Grignan. Cet amour bien connu rendait leurs noms inséparables. Personne n'ignorait la pensée d'habitude de cette bonne mère. Madame de Maintenon visitant pour la première fois sa terre écrivait à Madame de Coulanges : «C'est une assez bel le maison..., elle a de fort beaux dehors, des bois où Madame de Sévigné rêverait à Madame de Grignan tout à son aise. » Ses amis savaient que pour lui plaire il fallait vanter sa fille. Aussi lorsque Madame de Sévigné est en Provence, Madame de la Fayette ne manque pas à embrasser Madame de Grignan et toutes ses perfections. C'était une des faiblesses de l'incomparable amie; on s'y prêtait de bon cœur, quoique peut-être en souriant. Toute joie, toute tristesse et toute sensation lui vient par sa fille : elle ne vit pour ainsi dire que par elle et là où elle est. « C'est une étrange chose pour moi, dit-elle, que les mots de Provence et de Grignan.» Ou bien quand elle est aux Rochers et que ses amis la pressent de revenir à Paris : Paris est en Provence, répond-elle regardant au loin ! Quand elle dit : « Ma fille, j'ai mal à votre poitrine, » ce n'est pas seulement une chose délicate, ingénieuse et expressive, c'est une chose rigoureusement et profondément vraie.

On a prétendu que Madame de Grignan ne savait pas répondre à une telle affection ; on a affirmé que cet amour excessif exprimé si harmonieusement dans les lettres, se tournait en présence de l'objet chéri et par sa faute, en reproches, en aigreur, et en impossibilité de vivre ensemble. Mais on n a jamais appuyé cette opinion étrange que sur quelques fragments écrits après un des séjours de Madame de Grignan à Paris, à une époque où elle était souffrante; et ces fragments ne peuvent rien prouver sur les relations habituelles. Dans sa

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jeunesse, il est vrai, « à cet âge où l'on ne regarde que soi et où Ton n'estime dans les autres que ses propres qualités, » Madame de Grignan, tout à fait différente de Madame de Sévigné par l'esprit et par le caractère, a pu ne pas apprécier, comme elle le devait, la tendresse de ce cœur unique. Mais plus tard, et les lettres le témoignent, elle sut connaître et estimer dignement cet amour maternel.

Cependant la remarque de certains critiques subsiste, et au milieu de tous les éloges prodigués par sa mère, la figure silencieuse de Madame deGrignan prend à nos yeux quelque cbose de déplaisant. Malheureusement il y a peut-être à cela d'autres raisons que la raison de l'homme d'Athènes. Madame de Grignan sans doute a de rares qualités de l'esprit et du coeur; mais elle a aussi certains travers rendus plus saillants encore par le voisinage de Madame de Sévigné et auxquels en général on n'aime point à pardonner. Saint-Simon, dans son originalité de style, a très-bien représenté les deux personnages en parlant du « naturel charmant et abondant » de la mère et du « précieux guindé et pointu » de la fille.

Plongée dans la philosophie de Descartes, « discutant sur l'indéfectibilité de la matière et les négations non convertibles,» Madame de Grignan n'était pas toujours disposée à goûter ce qui était simple. Les beautés naturelles la touchaient difficilement. La Fontaine lui agréait peu. Elle n'aimait ni Horace ni Virgile. Il lui fallait « du clinquant ou des petits corps. » Elle était incessamment « occupée d'atomes et de raisonnements si subtils qu'on n'y pouvait atteindre. » Aussi Madame de la Fayette en la regardant sans doute se raillait «de l'air de Provence qui sublilise toutes choses. » N'était-elle pas un peu grimacière et prétentieuse, fière de sa beauté, fière de ses grandeurs,fière surtout de son esprit, qu'elle aimait à faire paraître? Or, si on a de l'esprit et si on veut briller, on est à deux doigts

de la sottise ; et il faut un goût bien rare et bien sûr pour se garder de l'impertinence. Madame de Grignan n'a su s'en préserver; ou lui attribue au sujet du mariage de son fils un mot qui serait le comble. Pour voir et aimer les qualités qui étaient derrière tant de travers, il fallait peut-être toute l'affection maternelle; et l'on a dit que Madame de Grignan était morte fort peu regrettée de son mari et de sa famille. Elle n'était pas sans mérite cependant : elle avait une fermeté d'esprit et de caractère qui a bien son charme et sa dignité. On n'a conservé d'elle que quelques lettres, et elles prouvent la justesse des éloges que sa mère faisait de son style et de ses grâces. Elle avait un certaiu courage à s'élever audessus des engouements de son siècle, et on sait son mot sur les Petites Lettres. Mais quels que soient les torts de son esprit et de son caractère, elle a pour nous un mérite qui doit les effacer à nos yeux, c'est d'avoir goûté, prisé et conservé les lettres de sa mère. Dans ce soin filial il y avait à la fois une preuve de goût et une preuve d'amour.

Comme Madame de la Fayette, comme Madame de Maintenon» comme toutes les femmes de cette époque illustrées par leur talent et leur beauté, Madame de Sévigné avait été au nombre des Précieuses : non pas de celles que fit voir Molière. Bien que célébrées sous les noms galants de Sophronie et de Féliciane, nos deux amies, comme on peut croire, n'avaient rien de commun avec Cathos et Madelon revêtues des noms d'Âminte et de Polixène. Cependant, si la plaisanterie de Molière, malgré ses protestations, frappa jusqu'aux véritables Précieuses, et contribua à disperse? leurs cabales, les débris s'en réunirent en petits groupes. V illustre corps des veuves rassemblé sous Vaile de Madame de Lavardin fut une de ces réunions étroites. Là on se souvenait fort bien de ce que l'on avait été. L'on souriait en se rappelant ces manières

et ce langage, que Ton avait acceptés comme modes du bel air, et dont Molière, avec tant de verve, ridiculisait l'exagération. Riais sans regret et peu à jfcu on quittait toute cette préciositéet l'on devenait matrone' « vue (F.œiL Néanmoins les premières impressions ne s'effacèrent jamais complètement. Madame de la Fayette, dont les écrits si courts et si sages sont dans une telle opposition avec les fastidieux et langoureux romans prisés alors de tout le monde. Madame de la Fayette elle-même obéit quelquefois à l'influence de ses souvenirs , et dans la Princesse de Clèves, son chef-d'œuvre sans contredit, on peut noter quelques passages où ils se révèlent. Il y a surtout une situation que dans le bon temps on eût dit du dernier tendre, c'est lorsque, après la mort de son mari, la princesse de Clèves allant se promener dans un jardin hors la ville, aperçoit, au sortir d'un petit bois, M. de Nemours au bout d'une allée, coucbé et gémissant sur un banc de gazon. Hâtonsnous dédire que ces réminiscences ont un charme et une fraîcheur que l'on chercherait en vain dans les modèles. Elles donnent aux personnages une certaine teinte romanesque et sentimentale qui sert à préciser la date de l'œuvre, et que du reste on ne hait point.

Sous la plume rapide de Madame de Sévigné ces souvenirs se rencontrent aussi assez souvent, et comme tout ce qu'elle touche, elle les revêt d'une grâce exquise. Elle est fort jolie, lorsque, pour raconler l'histoire de la fille de la princesse de Tarente, elle emprunte en se jouant le ton et le style de tous ces héros illustres. Sa mémoire lui fournissait d'habitude mille citations. Elle les plaçait et se les appropriait avec un rare bonheur. Tout le monde connaît son énergique allusion au mot de Pompée : a J'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et unie. » Chacune de ses lectures apparaît ainsi à son jour et à son heure ; mais celles de la jeunesse mar-

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quent leur influence sur toute la correspondance. Dans le commencement du recueil elle se montre conservant encore de ses habitudes de Précieuse le goût des devises. Elle les discute, elle les admire, elle les grave sur le tronc de ses orbres. Plus tard, lorsqu'elle est à Vichy, les souvenirs de l'Astrée lui reviennent en foule; «dans ces prés et ces jolis bocages,» elle retrouve «le reste des bergers et des bergères du Lignon. » Et tout en célébrant le pays charmant, la jolie rivière d'Allier, les petits bois, les ruisseaux, les prairies, elle est surtout ravie de voir « les paysannes danser la bourrée dans les champs. » Pour goûter (a nature, elle n'a cependant pas besoin de ces agréments. Livry «et son petit pays doux» suffisent à son cœur. Elle y profite de toutes les saisons, elle y va « dire adieu aux feuilles, » et achever les beaux jours, « ces beaux jours de cristal de l'automne qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids, » et « quand le rossignol, le coucou et la fauvette ont ouvert le printemps dans les forêts, » elle y retourne pour «célébrer tout le triomphe du mois du mai. » Elle n'attend même pas jusque-là; sitôt que le temps devient aimable, elle s'empresse d'aller jouir de cette « espérance du printemps qui vaut mieux que le printemps lui-même. »

Cette manière de sentir et de goûter la nature est une chose assez rare à cette époque ; parmi tous ces écrivains illustres qui sont restés les maîtres et les modèles de notre littérature, il en est peu qui songent à la contempler ou à la peindre. Fénelon, la Fontaine, Madame de Sévigné sont à peu près les seuls qui s'en soient inquiétés. Remarquons de suite que Fénelon a plutôt célébré une nature imaginaire que réelle ; il l'étudiait au fond de son cabinet dans les poètes grecs plutôt que dans le majestueux livre ouvert aux yeux de tous. Quant à la Fontaine, nul certainement mieux que lui n'a saisi la nature, nul ne l'a comprise et devinée comme lui dans

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tous ses détails et dans toutes ses finesses. Évidemment, au temps où les bêtes et les plantes parlaient, elles n'ont pu avoir un langage différent de celui que la Fontaine leur prête, et c'est une merveille à jamais inexplicable comment il a pu le retrouver. Ce qui serait non moins inexprimable, c'est que ce même la Fontaine, hors de ses fables, sympathisât avec la nature aussi peu qu'il semble faire. Ses lettres à sa femme, par exemple, où il raconte son voyage de Limoges, sont pleines de grâce, d'esprit, et ont un charme particulier. Cependant on eût aimé que la Fontaine quittât tout à fait le ton du Roman Comique; l'on recherche en vain dans ces pages la trace des rêveries que devait nécessairement, ce nous semble, éveiller en son âme la vue des pays radieux qu'arrose la Loire, dont il admire et décrit avec tant de complaisance la chaussée. Cela serait inexplicable, disons-nous, si toutefois on ne se souvenait que la Fontaine, avec toute sa simplicité et ses naïvetés, était cependant un poète, c'est-à-dire, conservait pour ses œuvres tout le dessus de ses paniers, se contentant de donner à sa famille et à ses meilleurs amis le rebut de ses plumes et de ses pensées.

Pour Madame de Sévigné il n'en est pas ainsi. Nulle raison à elle de cacher ou de retenir ses sensations, et elle nous les fait connaître sans contrainte. Elle montre toujours la même facilité d'impression, et tout dans la nature la touche, lui parle, lui sourit ou l'attriste. « Le soleil lui fait toujours une joie particulière. » Elle se plaît « à aller dans les bois faire honneur à la lune qu'elle aime. » Elle va aussi « rêver tout ce qui se peut rêver dans ses longues allées dont la tristesse augmente beaucoup la sienne. » Partout son imagination et sa grâce l'accompagnent ; elle s'écriait un jour : « Ah ! la jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et si par hasard, sous sa plume, se rencontre quelque mot fade emprunté de son ancien

langage de Précieuse , ou de celte triste et fausse mythologie si prisée alors, comme il arrive aussi pour la Fontaine, la sincérité du sentiment répand son charme et sa richesse jusque sur cette faiblesse de l'expression.

Mais si on lui demande à quoi elle songe dans sa solitude des Rochers, au milieu de cette douce nature dont toutes les voix i sont si bien entendues et résonnent avec une si délicate harmonie dans l'écho charmant de son cœur : « J'y pense à ma chère fille, je m'entretiens de la tendre amitié que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui nous séparent, de l'envie que j'ai de la voir, de l'embrasser. » C'est toujours là l'unique pensée, celle où tout ramène. «J'ai entendu raille rossignols, et j'ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon.» C'est à cause de cet entretien continuel dans le fond de son âme qu'elle trouve si aimables ce profond silence et cette liberté. Pendant ces trois heures qu'elle passe ainsi dans ses bois toute seule avec des livres, elle retourne sans cesse dans son cœur et de mille façons diverses cette unique pensée. Elle gagne alors dans le langage une netteté et une force tout à fait remarquables ; et en songeant aux temps où elle était avec sa fille et se représentant avec toute la vivacité de son affection chacuu des instants écoules dans cette compagnie si chère, elle s'écriait : « Rien ne m'échappe de ces heureux jours que les jours mêmes qui sont échappés ! »

Madame de Sévigné, sans doute, fait preuve de talent dans les mille petites histoires qu'elle raconte et les mille sujets qu'embrasse sa longue correspondance. Elle a partout son même éclat et sa même fraîcheur, et à chaque page sa plume a toutes sortes de bonheurs d'expressions dont elle seule a le * privilège. Mais nulle part cette plume ne déploie aulant de grâce et de délicatesse que dans l'expression de la tendresse

maternelle et dans les descriptions de la nature. Nous avons déjà parlé des mille phrases charmantes de son amour. Userait inutile d'en vouloir citer encore, il suffit pour tes connaître d'avoir ouvert ses volumes ; il n'est point de lettre où Ton n'en rencontre quelques-unes d'attrayantes et toutes d'un charme égal. C'est toujours un arrangement ingénieux et varié de sentiments vrais, et qui pour être Souvent les mêmes n'en sont pas moins bon* à rencontrer. Quant aux descriptions de la nature, elles sont douces, aimables et simples, ne visant jamais au pittoresque, et parfaites en trois ou quatre touches. Ce sont de délicieux petits tableaux un peu vagues et pleins de poésie, au milieu desquels la femme que nous aimons à connaître se révèle toujours par quelque mot spirituel ou quelque exclamation venue du cœur .

Ce genre familier des lettres est bien réellement le domaine de Madame de Sévigné : c'est son royaume, c'est sa conquête, elle y est reine, elle y trône en souveraine» Tous ceux que l'on a voulu mettre en regard d'elle ont singulièrement pâli à cette comparaison. Madame de Maintenon entre autres a été exaltée, et on a voulu l'asseoir en rivale. Si, quand il s'agit de décider entre les mérites de deux femmes, belles et illustres l'une et l'autre, on peut prendre l'avis d'un héros, nous reconnaissons que Napoléon préférait Madame de Maintenon : son style, sa grâce, la pureté de son langage le ravissaient, disait-il. Mais il n'exprime cette prédilection que comme un goût particulier, et en reconnaissant que Madame de Sévigné « restera toujours certainement le vrai type. » Dans le calme forcé de Sainte-Hélène, l'empereur mettait à ses lectures l'activité qu'il avait autrefois déployée dans ses travaux. 11 était avide de faits, d'idées, de choses y comme il dit, autant qu'autrefois il l'avait été d'actions. C'est là tout le secret de la préférence. Madame de Sévigné, on le sait, écrivait chaque jour, à pro-

pos de rien et simplement pour écrire. Si elle est aux Rochers et qu'elle n'ait rien & mander, ses lettres n'en sont pas moins longues. Madame de Main tenon au contraire n'écrivait jamais sans quelque motif; un conseil à donnera son frère, un avis à demander à l'abbé Gobelin ou bien des honnêtetés à quoi plie était obligée envers fiuolfiues darnes. Mais toutes rps lt»t-

très sont brèves et elle semble toujours avoir hâte d'en finir. Elle disait un jour • « J'ai la migraine, rien n'accourcit plus les billets. » Ce oui accourcissait les siens, c'était surtout la réserve exigée parles positions extraordinaires, où elle se trouva toute sa vie. Sans fortune, loute jeune et veuve d'un mari tel (j u c ^^c^i ri*o o j-^^ us ^^ii^^i ï*t^ lc3 1 o t3U t d s o u fein ci u 1*^)1 ^ plus tard encore reine mystérieuse et non avouée, la réserve ne lui futrelle pas toujours une obligation? Elle s'en était fait un principe, et rien à son avis ne porte plus malheur que l'indiscrétion* Bien différente de Madame de Sévigné, elle se conduisait toujours dans u des vues de prudence humaine, » comme elle dit. ne trouvait « rien de plus habile qu'une conduite irréprochable, » et a aimait la vertu surtout pour la réputation. » Ambitieuse > a pétrie de gloire et d'amourpropre, » elle était « capable de tout tenter et de tout souffrir pour acquérir le nom de femme forte. » a travers tout cela, fort agréable dans le commerce, d'une amabilité extrême, d'une Énesse et d'un esprit rares. En dépit de toute la tendresse de Madame de Lavallière et de tout l'esprit de Madame de Montespan, Madame de Sévigné disait à propos des longues conversations de Madame de Maintenon avec le Roi, « qu'elle lui faisait voir un pays inconnu. » Dans ses lettres, sa précision et son goût sont parfaits, mais toutes les grâces de l'esprit ne sauraient jamais remplacer les richesses d'un cœur qui s'épanche. Aussi, après avoir lu et prisé des lettres de Madame de Maintenon, il faut s'en revenir vers Madame

de Sévigné et lui dire avec un contemporain : « Il y a dans vos lettres des agréments qu'on ne voit point ailleurs (1 ). »

Comme celle femme aimable, que tout lecteur doit ranger sinon parmi les génies vigoureux et sublimes qui frappent d'élonnement et forcent à l'admiration, du moins parmi ses amis les plus agréables et les plus chers, s'est laissée voir de tous côtés, sans contrainte et sans songer à se farder, on est allé au travers des grâces et des charmes inûnis de ses lettres rechercher et relever toutes ses marques de faiblesse ; et, ne s7 arrêtant pas à considérer combien peu de gens, en ce monde, pourraient ainsi dévoiler leurs pensées les plus secrètes et ouvrir complètement leurs cœurs sans avoir à rougir et se cacher de honte, on lui a fait de graves reproches pour quelques légers travers.

Une des grandes accusations contre elle porte sur la vanité excessive qu'on lui attribue à l'endroit de sa naissance et de ses succès à la cour. Que Madame de Sé?igné ait été ravie et tière de descendre d'une noble race, rien que de simple et de vrai. Mais qu'elle ait a poussé ce sentiment jusqu'à la puérilité, » et qu'elle se soit « pâmée d'admiration sur la généalogie » de la maison de Rabutin, voilà où est l'exagération. Cette sorte de gloriole ne s'allierait nullement avec sa facilité d'humeur bien connue ; et l'on a tort de vouloir trouver l'expression de sa

(1) Quand nous parlions aimi de M»« de Maintenon, nous ne la connaissions que d'après la Beaumelte. M. Th. Lavallée a montré un autre personnage, nous nous en occupons plus loin. La réserve chci le nouveau personnage, que les OEuvres de Madame de Maintenon révèlent, est une marque de solidité et une grâce de plus. Car si l'imagination est un des grands charmes de Madame de Sévigné, le Jugement est une séduction ches Madame de Maintenon. Son cœur s'ouvre, s'épanouit et s'épanche avec les demoiselles et les dames de Saint-Cyr: c'est dans le commerce qu'elle entretient avec elles qu'on peut en juger. En tout cas, il y a de l'injustice à prendre à la lettre les aveux que l'esprit d'humilité et de pénitence dicte à une urne. Quel est l'homme qui ne soit pétri d'amour-propre? Quel est celui qui ne mêle des vues humaines à la pratique de la vertu?

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pensée dans une lettre de compliments adressée à Bussy, tandis que, sur ce sujet, l'on a des lettres à sa fille où elle parle tout autrement.

Quant à ses transports de joie, lorsqu'elle se voit, dans sa jeunesse, distinguée agréablement du roi, qui veut danser un menuet avec elle, ou qui, plus tard, à Saint-Cyr, lui demande son avis sur Esther, il ne faut point chercher à les nier; Madame de Sévigné ne serait pas de son siècle, si son cœur ne s'était épanoui de bonheur dans de pareilles circonstances. Pour les courtisans et pour les princes de sa famille même, les paroles, les sourires, les regards du roi étaient des faveurs. Nul ne sut échapper à ce prestige qui entourait Louis XIV. On en peut citer un exemple bien remarquable. Dans les derniers temps de ce long règne, il se trouvait à la cour de France un homme qui fut mêlé à tout ce qu'il y avait de plus élevé. Dans l'intimité du duc de Bourgogne, dans la familiarité du duc d'Orléans, et, après la mort de Louis XIV, membre du conseil de régence, ambassadeur en Espagne et gouverneur du jeune roi, s'il eût cédé au désir du régent, c'est Saint-Simon dont je veux parler. Il s'est assez approché des grandeurs pour n'être plus ébloui de leur éclat; en outre, il conserva toujours du ressentiment contre Louis XIV, à cause de l'oubli où ses talents avaient été laissés, de l'éloignement des affaires où l'on avait gardé le duc d'Orléans, enfin, et c'est là son motif le plus tendre, à cause de rabaissement de la noblesse. Aussi, ne laisse -t-il échapper aucune occasion de décrier ce roi, dont il n'avait guère vu d'ailleurs que la vieillesse et les désastres. Cependant, longtemps après la mort du régent, bien longtemps après celle de Louis XIV, lorsque Saint-Simon, vieux et retiré dans ses terres, écrit ses Mémoires, s'il en vient à parler des rares et brèves paroles que le Roi lui a adressées, on reconnaît dans son style une certaine

émotion extraordinaire, et Ton sent combien son cœur est loin de rester froid à ce souvenir de sa jeunesse. Peut-on, après cela, trouver étrange qu'une simple et naïve femme soit joyeuse de la distinction singulière, où le monarque, jeune et brillant encore, met son esprit et sa beauté? Je sais qu'il nous est assez difûci le aujourd'hui de nous imaginer le prestige et l'auréole qui entouraient le Roi. Louis XIV est assez dédaigné de nos générations, et on le méprise facilement. On le voit toujours plein de faiblesse, d'ignorance, d'égoïsme et d'orgueil, tel enfin que Saint-Simon a voulu le peindre. Celui-ci, dans son style incorrect, si l'on veut, a une telle vivacité et une telle énergie, ses portraits sont tracés d'une main si ferme et si audacieuse, son ton est empreint d'un tel cachet de conviction et de bonne foi, sa vertu et sa probité austères conservées à travers les débauches de la régence, donnent un tel poids à ses paroles que l'on est bien porté à s'en fier à son jugement. Cependant le dernier mot n'est peutêtre pas encore dit sur ce long régne; peut-être les flatteurs du Roi ont-ils, dans leurs fades exagérations, approché plus de la vérité que n'a fait Saint-Simon dans ses diatribes. Ce n'est point ici le lieu de discuter ce point : souvenons-nous seulement de ne pas juger les opinions et les pensées des hommes d'autrefois d'après les opinions d'aujourd'hui.

Mais nous nous croyons fondé à reprocher à Madame de Sévigné le plaisir qu'elle semble mettre à raconter certaines histoires scandaleuses. Que pour garder la confiance de son fils et pour avoir « le droit de combattre les pernicieux discours » de Ninon dont « le fonds est du poison chamarré de faux agrémenta, » elle ait écouté quelques vilaines confidences , ce n'est pas de cela dont on peut la blâmer, surtout si l'on considère combien elle sut tirer tout à fait ce fils des folies et des débauches d'une jeunesse étourdie. Mais ces confidences, à quoi bon

les rendre à sa fille ? A quoi bon cet empressement à lui vanter et lui envoyer les Contes de la Fontaine ? Et si à la rigueur on pouvait permettre d'estimer partout les mérites et les grâces du conteur , serait-ce donc pousser trop loin la pruderie de trouver étrange qu'une mère s'empresse de procurer une telle lecture à une jeune femme? Et à quoi bon aussi l'entretenir de toutes les aventures scandaleuses de la cour? Sans doute à tous ces récits, Madame de Sévigné déploie beaucoup de grâces, mais l'esprit n'ôte pas l'inconvenance. Il ne faut pas croire que ce soient là simplement propos de grands seigneurs dont <m a tort aujourd'hui de se scandaliser. Pour grande que fût alors la liberté du langage, on ne trouverait rien à relever chez M. de la Rochefoucauld» Mesdames de la Fayette et de Maintenon. Nous ne sommes pas d'ailleurs les premiers à remarquer ce travers chez Madame de Sévigné. Un contemporain disait d'elle en remarquant combien cela convenait peu à une femme de sa qualité : « La chaleur de la plaisanterie l'emporte, et, en cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu'on veut lui dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y répond même, et croit qu'il irait du sien si elle n'allait au delà de ce qu'on lui a dit. y> C'est Bussy qui parle ainsi dans ce portrait, cause de leur brouille, à propos duquel on a prétendu que, « voulant médire de Madame de Sévigné, il avait été contraint par la force de la vérité de loi peindre des défauts imaginaires, ne lui en ayant pas ' trouva de réels. » Nous ne vouions pas défendre l'injuste satire de Bussy, mais il est certain qu'au milieu de toutes ses faussetés il a touché ici à un point vrai.

En blâmant de la sorte Madame de Sévigné, nous ne pensons pas nous ranger parmi ces hommes chagrins qui la gourmandent de ce qu'elle prend volontiers toutes choses par le côté plaisant. Si son humeur et son expansive gaieté nel'eussent

portée d'habitude à un badinage aimable et charmant, il semble que la société lui en eût fait souvent un devoir. On se croyait alors obligé à se divertir mutuellement, et Ton donnait en tribut au monde tout ce que Ton avait de joie et d'esprit D ne venait à personne l'idée de faire le mélancolique et le ténébreux en présence de qui que ce fût. Mais ces grâces légères, nous l'avons dit, ne chassaient pas les pensées sérieuses. Les graves enseignements de la religion avaient pénétré profondément tous les cœurs, durant l'éducation chaste, sobre et austère des premières années; lorsque l'enivrement des rêves et des sens à leur éveil était tombé, on retrouvait et on embrassait avec joie cette foi pure, simple et naïve à qui on devait le calme et la tranquillité des jeunes années. Heureux le siècle où la religion se trouve ainsi dans la raison commune, et où le débauché, au miliea des tristesses et des dégoûts de ses plaisirs singuliers, resp<îcte au moins le remède, et de loin se rappelle et désire peut-être le chemin béni des sources salutaires 1 Le retour alors est facile; aussi combien, au dix-septième siècle, revinrent saintement et de cœur! Combien, arrêtés dans leur vie déréglée par quelques circonstances imprévues, jouirent d'une mort précieuse devant Dieu! S'il faut citer un éclatant exemple, on peut nommer Madame de Montespan qui, après avoir vécu si longtemps dans l'infamie du double adultère et s'éîre parée si fièrement d'une triple couronne de beauté, d'orgueil et de luxure, mourut dans la piété, tout occupée de bonnes œuvres.

Madame de Sévigné n'eut jamais, il est vrai, besoin d'un pareil retour; toute sa vie peut être considérée comme un modèle de sagesse simple, éclairée par une douce dévotion. Elle avait été orpheline de bonne heure, et il est permis de croire que sa grand'mère, Madame de Chantai, veilla sur son édu-

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cation. Cette sainte femme, au fond de son couvent, gardait à sa famille une tendresse maternelle, et, tout en embrassant la très saincte et très doulce volonté de Dieu, elle avoue que le cœur lui attendrit fort quand elle regarde sa petite fille dans ce dépouillement de père et de mère. Madame de Sévîgné conserva d'elle un pieux souvenir, et elle aimait à citer ses mots pleins d'onction. Elle aussi reconnaissait la divine Providence et s'inclinait devant ses volontés. Elle la voyait en toute chose, et ses rêveries solitaires l'y ramenaient sans cesse: « Qui m'ôierait la vue de la Providence, dit-elle, m'ôterait mon unique bien. Il me faut Fauteur de l'univers pour raison de tout ce qui arrive. » Elle disait à propos de la mort deTurenne, et au milieu de toutes les exclamations du monde sur ce malheureux coup de canon tiré à l'aventure : a Pour moi, qui vois en tout la Providence, je vois ce canon chargé depuis l'éternité. »

Toute frivole qu'elle soit en apparence, Madame de Sévjgné dès le commencement du recueil se montre sérieusement occupée de la (in certaine et inévitable de toutes choses. « La mort lui semble terrible, et elle hait la vie plus parce qu'elle y mène que par les épines dont elle est semée. » Elle eût aimé à mourir entre les bras de sa nourrice : « Cela > m'aurait ôté bien des ennuis, et m* aurait donné le ciel bien aisément et bien sûrement. » S'il s'agissait de comparer les pensées des différents siècles, nous ferions remarquer qu'un homme de nos jours simplement souhaiterait n'être pas né. Mais cette pensée si fréquente et si familière aujourd'hui, qui se retrouve à chaque instant et à propos de fout chez nos écrivains et nos poètes, ne se présentait pas aux hommes du dix-septième siècle. Au milieu des amertumes les plus grandes et des tristesses les plus profondes, on se souvenait des promesses divines. On gémissait sur les douleurs d'ici-

bas, mais on n'abandonnait pas l'espérance des joies du paradis. On regardait ce monde comme la seule route qui pût nous faire passer du néant à l'être, et instinctivement les yeux se fixaient sur le moment suprême qui doit nous jeter du temps dans l'éternité. Cette vue continuelle du but était salutaire. Elle mettait de la gravité dans les mœurs et dans les actions» On ne . faisait point alors le sceptique et le méprisant. La vie n'était pas une fantasmagorie plus ou moins brillante, toujours futile, et dont le terme était livré à un caprice absurde. En raison du but on en supportait toutes les misères avec respect. La crainte d'un jugement terrible pesait sur les imaginations. On peut dire aussi que la manière de vie, que Madame de Sé\ igné déplore comme dissipée et toute mondaine, passerait aux yeux de bien des gens pour austère et exagérée. Bien qu'observant rigidement toutes les pratiques de la religion, Madame de Sévigné fort occupée des mille petits devoirs de la société, ne ressentait pas cet ardent amour pour Dieu dont Madame de Chantai lui avait donné un si doux et si prochain exemple. Elle connaissait sa sécheresse et se la reprochait. Les alternatives , où elle reste entre le monde qu'elle aime et Dieu qu'elle veut aimer, la fatiguent. Cette mort» qui s'approche en dépit de tout, l'épouvante et la presse d'en finir. Sa terreur est puisée aux saines doctrines chrétiennes. Ce qui l'effraye, c'est le jugement* c'est l'éternité des peines. Cédant en cela à l'instinct de tout homme, elle se refuse à admettre ce qu'elle craint, et avoue qu'elle « a peine à faire entrer dans « sa tête une éternité de supplices. » C'est en effet ce dogme, dont les Pères prouvent l'incontestable vérité si logiquement et par la bonté même de Dieu, qui répugne le plus à l'étroite raison humaine. Cette répugnance vient surtout de rattachement aux vanités et aux plaisirs du monde. Car,

selon la fausseté ou la vérité de ce point, il est loisible d'abandonner sa vie aux folies d'ici-bas, ou nécessaire, a moins de déraison complète, de la régler selon les exigences de la pratique chrétienne. Aussi, si 1 on pouvait ôter ce point si gênant, on admettrait les autres volontiers; et lui ôtant ainsi toute sanction, on ferait de la loi de Dieu un simple système de morale dont, de tout cœur, on reconnaîtrait l'excellence et avouerait la sublimité. Mais Madame de Sévigné veut une religion, et elle appelle à son aide, ce qui n est guère non plus dans 1 usage de notre siècle, la soumission à la divine providence. Elle s'incline devant ses volontés et ses ventés révélées, et se résigne à croire sans comprendre. Par cette humilité d'esprit et sa pratique fidèle, « la vieillesse et la maladie lui donnant le temps de faire de grandes réflexions, » elle se détache peu à peu du monde, et tout en trouvant son cœur pas encore « touché comme elle désire, elle sent son esprit parfaitement convaincu de toutes les grandes vérités. » 11 y a une lettre adressée à Coulanges durant le séjour de ce dernier à Borne, où, avec cette douce et énergique éloquence de la conviction, elle parle de cette religion qui « subsistant par un miracle perpétuel et dans son établissement et dans sa durée, ne saurait

sent pas ainsi. »

Mais ce qui touchait Madame de Sévigné plus que les méditations sérieuses, les pieuses lectures et les sermons de Bourdaloue , c'étaient les exemples salutaires que le siècle lui oflTrait. L'exemple est la plus efficace des prédications. A cette époque, il n'était personne qui , entre la vie du monde et la mort, ne désirât mettre quelque intervalle. Tous cent à qui il était donné d'avancer en âge songeaient à quitter les errements de leur jeunesse et à

s'occuper sérieusement de la grande affaire de leur salut. On les voyait tous se retirer, la duchesse de Longueville au faubourg Saint-Jacques, le cardinal de Retz à Saint-Miche), pour régler leurs comptes avec Dieu et avec les hommes. Regardez, disait madame de Maintenon au Roi, regardez les Carmélites , et voyez comme on y fait pénitence 1 Ceux mêmes dont le monde vantait la sagesse et la régularité ne voyaient pas sans tremblement approcher la'dernière épreuve. Madame de la Fayette s'était mise sous la direction de Duguet, ce prêtre austère qui enseignait « à se mépriser soi- « même en tout sens, et non par une vanité plii3 sage et un « orgueil plus éclairé et de meilleur goût. » Il faut voir dans cette lettre qui nous est parvenue et que Ton peut justement qualifier d'admirable, comme l'homme de Dieu, dépouillant inexorablement la pénitente éplorée de toutes les qualités que les hommes lui cédaient, lui montre qu'elle n'a « jamais pris « de la vertu que l'ajustement et la parure, négligeant le a fonds, qui est de rapporter tout à Dieu, et a passé ainsi « dans une prodigieuse inutilité toute sa vie, les affaires a les plus importantes ayant dégénéré en amusement , « parce qu'elles n'ont point eu de fin éternelle qui soit sé- « rieuse. » C'était avec une grande abondance de larmes et des sentiments de piété très-vrais et très-profonds que cette pauvre femme recevait ces avis sévères. Elle s'y conformait de toutes ses forces, éloignait d'elle toutes les douces et vaines rêveries où elle s'était tant complue, et élevait peu à peu son cœur jusqu'à la force de la résignation. Elle supportait avec courage les vives souffrances ou son corps s'épuisait, et les désolations étranges auxquelles son âme était sujette dans les dernières années de sa vie. Sa santé déplorable la familiarisait depuis longtemps avec une vie prochaine de la mort. Elle l'envisageait avec fermeté. Un an

avant de mourir, elle écrivait à Madame de Sévigné : « Je « n'ai de repos ni jour ni nuit, ni dans le corps ni dans «l'esprit; il faut finir. Quand il plaira à Dieu, j'y suis « soumise. »

On comprend bien que les exemples et les conversations de cette amie première, dont l'esprit, le jugement et la raison étaient prisées si haut, devaient influer beaucoup sur les pensées de Madame de Sévigné et l'encourager dans la voie pieuse où elle inclinait. Aussi, à mesure que Ton avance dans le recueil, les pensées graves tiennent plus de place, il y a moins de folies et moins de légèretés. Les réflexions sévères et sérieuses abondent. Mais au milieu de ses sombres pensées, comme naguère pendant les jours douloureux de son rhumatisme, la grâce et l'enjouement sont toujours les mêmes, « Vos expressions, disait Bussy, ont des tours sin- « guliersqui réjouissent en parlant de vieillesse et de mort. » C'est à ces inaltérables qualités que Madame de Sévigné doit 1 étemelle jeunesse dont les imaginations l'ont toujours revêtue. Mais elle a beau conserver son titre de bellissima madré, et garder les charmes de son visage et la fraîcheur de son imagination, les années passent rapidement, et un jour, Madame de la Fayette lui écrivant avec sa franchise accoutumée, lui dit ingénument : « Vous êtes vieille. » Malgré toutes ses réflexions, et quoiqu'elle ne se laisse point oublier cette vérité, Madame de Sévigné est étonnée de ce mot : ce II me semble, dit-elle, que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse, je la vois, m'y voilà; et je voudrais bien au moins ménager de ne pas aller plus loin, de ne pas avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de niémoire, des défigurements qui sont près de in'outrager, et j'entends une voix qui me dit : 11 faut marcher malgré vous,

ou bien il faut mourir, ce qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Mais un retour à la volonté de Dieu remet la raison à sa place et fait prendre patience. * Et un autre jour elle disait avec soumission et reconnaissance : a Je m'occupe de l'obligation que j'ai à Dieu de me conduire si doucement à la mort, et je le remercie de l'envie qu'il me donne de m'y préparer tous les jours. »

Cependant, malgré l'enjouement de sa jeune imagination, malgré l'aimable gravité de sa raison mûrie et la sagesse de sa piété devenue plus austère, on ne peut se défendre, en arrivant aux dernières pages du recueil, de tristes et pénibles sentiments. De ces amis nombreux, an milieu desquels elle sourit au commencement, combien peu l'entourent encore à la fin ! Hélas ! c'est la vie I et il n'est pas besoin d'avoir marché longtemps pour savoir que de toutes les amitiés formées le long du chemin, bien peu doivent nous accompagner jusqu'au bout. Heureux, si Ton n'a à pleurer que les amis morts ! Au moins Madame de Sévigné eut-elle ce triste bonheur. Elle fut toujours fidèle, et ses amis lui restèrent solidement attachés. Elle, qui craignait tant la mort, était singulièrement touchée de son spectacle, et en retraçait volontiers le tableau. Aussi le long de sa correspondance, elle fait assister tour à tour aux derniers moments de tous ceux qui lui sont chers. Et au milieu du petit cortège de plus en plus restreint qui l'entoure toujours, quels changements, quelles tristesses et quels souffrances l'âge n'a-t-il pas apartés? Faut-il citer le chevalier de Grignan? Faut-il rappeler encore Madame de la Fayette? Faut-il parler de Madame de Coulanges, autrefois si vive et si brillante, aujourd'hui malade, chagrine, morose. Au milieu de toutes ces misères et malgré de légères atteintes de douleurs, Madame de Sévigné conservait son inaltérable santé et répandait autour d'elle la joie etl'a-

ans après Madame de la Fayette, Madame de Sévigné mourut à Grignan. Son amour maternel avait été la source de tous les plaisirs et de toutes les tristesses de sa vie, il fut la cause première de son talent et de sou illustration, il fut aussi la cause de sa morL Comme on l'a dit, elle trouva la tin de sa vie dans six mois d'inquiétudes pour celle de sa fille. Cette mort fut simple et chrétienne. Dès les premiers jours de sa maladie, elle n'en douta pas et l'envisagea avec une fermeté et une soumission étonnantes.

<c Celle personne si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, dit M. de Grignan, n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures pour lesquelles Madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su Caire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie» )) La nouvelle de ce triste événement parvenue à Paris mit tous ses amis en émoi ; personne peutêtre n'a été regretté comme Madame de Sévigné. Tant de qualités qui rendaient son commerce charmant, faisaient l'amertume de sa perte. « Nous nous rassemblons, disait M. de Coulanges, pour pleurer et pour regretter ce que nous avons perdu, » et ailleurs il la désigne la plus aimable amie qui fût jamais et la plus digne d'être aimée. Ces regrets ne furent point passagers ; tant que ses amis vécurent, ils se souvinrent tendrement de ses mérites, de sa grâce, de son intarissable bonté, u Ce pauvre mourant, mande Madame de Coulanges à propos de M. d'Harrouis, ce pauvre mourant noua parlait toujours de Madame de Sévigné, il disait : Si elle était au monde, elle serait de celles qui ne m'abandon-

lieraient pas. » Dans cette douleur générale, il faut distinguer Madame de Coulanges. Nulle ne supporta plus amèrement cette perte. Dans ses lettres qui ferment le recueil et le conduisent jusqu'en 1704, elle se montre toujours sincèrement affectée : « Je n'ai plus d'amie, répète-t-elle souvent, je me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé ma vie. »

Ces lettres de Madame de Coulanges sont semées de réflexions sensées : il est cependant peu de lecture aussi triste. Il y aurait quelque profit à rapprocher cette vieillesse de celle de Madame de Sévigné. Madame de Coulanges avait beaucoup aimé le monde, elle s'en disait tout à fait dégoûtée. C'était une femme d'un jugement droit, d'un esprit naturel, délicat et facile, mais frivole et sans profondeur. Elle n'avait point le goût des lectures et des méditations sérieuses, et ne savait point, dans sa solitude, se suffire à elle-même. Son mari, toujours amoureux de bonne chère, de plaisirs et de chansons, la quittait volontiers pour aller auprès du cardinal de Bouillon ou de Madame de Louvois mener joyeusement la vie dans les splendeurs de leurs châteaux. Tant qu'il est jeune, sa gaieté peut amuser. Mais toujours rire, toujours boire, toujours chanter, est-ce donc la la vie, toute la vie de l'homme? Et quand on voit Coulanges blanchir et les cordes graves ne point résonner en lui, quand on aperçoit un vieil enfant tout ravi d1 admiration devant ses poupées, on a bien de la peine, il faut avouer, à ne pas le mépriser. Sa femme est loin de se montrer d'une humeur pareille. Elle est triste, ennuyée, à charge à elle-même. Elle n'a pas au dedans d'elle, comme Madame de Sévigné, un fond de graves pensées qui la nourrisse et la soutienne ; et la religion n est pas chez elle éclairée comme chez son amie. Il ne semble pas qu'elle l'ait embrassée par une conviction

sérieuse et raison née. Elle n'en tire pas ces consolations de tous les instants et à toutes choses que Madame de Sévigné savait continuellement y puiser. Lorsqu'elle parle de la jeunesse, de la jeunesse que Madame de Sévigné trouve si aimable, et qu'elle ne nomme jamais sans un soupir gracieux plein de mélancolie et de douceur, Madame de Coulanges est véritablement triste et son souvenir est plein d'amertume. Aussi elle aurait eu beau vieillir et se retirer de la cour, pour ses amies, elle fût toujours restée la petite Coulantes; car elle manquait de cette haute et saine raison qui excellait chezMesdames de la Fayette et de Sévigné. C'est là la grande différence entre ces deux femmes illustres et leur petite amie. Madame de Coulanges avait quitté le monde, moins peut-être par dégoût de ses plaisirs que par impossibilité d'en jouir plus longtemps. Elle gémissait en comparant les jours brillants d'autrefois avec la vie décolorée et uniforme de son âge mûr, et en souriant complaisamment à toutes les imaginations de la jeunesse, elle assure en soupirant que « les pensées raisonnables sont assez tristes. » C'est une erreur commune à tous les^ gens frivoles de confondre ainsi avec la raison les fantaisies chagrines de leur humeur morose; mais nous savons que la raison est une fille céleste toute gracieuse; toujours aimable, et dont les moindres actes sont empreints d'un charme exquis.

Une dernière et triste réflexion. Aujourd'hui, Madame de Sévigné est devenue populaire; elle est une des gloires les plus parfaites de notre langue, un des modèles les plus cités, et l'Académie offre son nom aux louanges des jeunes écrivains. Ce n'est point cela que recherchait cette simple femme ; si on lui eût donné à choisir ce qu'elle désirait de ce monde après sa mort, sans doute elle eût demandé une place dans le cœur de ceux qui lui avaient été si chers. Or,

c'est peut-être ce qu'elle n'a pu- obtenir. Elle fut vivement regrettée, nous l'avons dit, de ses ami», mais ses ami tous vieux et ne tardèrent pas à mourir. Avec eux s'éi le souvenir présent de ses excellentes et rares qualités. Et tandis que la publication, de ses lettres révélait toutes les grâces de son amour maternel, sa petite-fille, Madame de Simiane, cette Pauline tant vantée, lui gardait, paraît-il, peu de souvenir, et dans sa correspondance à peine si ce nom de Sévigné est jeté une ou deux (ois avec indifférence. Faut-il la blâmer? Me savons-nous pas combien les fils sont oublieux, et combien facilement ils perdent la mémoire de

BENOITE RENCUREL.

L histoire des Saints ne se termine pas a leur mort. A ce moment, au contraire, s'ouvre le chapitre le plus éclatant et le plus merveilleux de leur vie. La communion des Saints est un fait: les relations des chrétiens sujets sur la terre à toutes sortes de faiblesses, avec les chrétiens portant dans le ciel une couronne immarcessible, sont un des points les plus connus et les mieux attestés de l'histoire. Oo a voulu nier en vain la réalité de ce fait historique» on lui a trouva un nom particulier, on Ta appelé la légende, et on s'est cru de la sorte dégagé à son endroit de tout examen critique. Malgré les preuves les plus solides et les documents les plus irréfutables, Wlégaide est restée de nos jours dans une sorte de clair-obscur, où on la laisse flotter sans pouvoir la nier, mais sans oser l'affirmer. Les historiens v touchent avec une discrétion extrême: les témoignages les plus graves, tant qu'il s'agit des faits naturels de nos annales, paraissent tout à coup frivoles et caducs quand il» atteignent quelques-uns des faits merveilleux de ce qu'on appelle la lè<jmde% et personne ne veut plus y ajouter une foi pleine et entière. Ce ne sont pas seulement les beaux esprits et les philosophes qui sont ainsi pris de scrupules ; les écrivains ecclésiastiques eux-mêmes se

sont laissé gagner. Le surnaturel leur a semblé sinon incroyable, du moins fort douteux, par cette unique raison qu'il est le surnaturel. On n'a pas pris la peine d'examiner et de peser les preuves. On les a rejetées, on les a passées sous silence. En agissant de la sorte on voulait complaire au lecteur sceptique du dix-neuvième siècle, on craignait de le rebuter, on désirait l'attirer. Soit. Mais nVt-on pas oublié que, de la sorte, on négligeait d'instruire le prochain, et on lui était, de propos délibéré, la connaissance du commerce extraordinaire que Dieu s'est complu, dans des desseins de miséricorde, à entretenir avec les hommes.

La piété pouvait-elle gagner à cette diminution de l'histoire des saints ? Nos pères, qui connaissaient en détail les privilèges de leurs amis du Paradis, les grâces dont chacun d'entre eux était plus particulièrement le dispensateur, nos pères avaient-ils moins de lumières que nous? Si je parlais à des économistes, à des philosophes et à des académiciens, je sais bien ce qu'ils répondraient. On connaît leurs sujets de satisfaction et d'orgueil. Je m'adresse aux chrétiens et je parle des lumières divines. Dans cet affaiblissement de l'esprit de famille, cette soif des jouissances matérielles, et cette diminution sensible de la foi où nous vivons, a-t-on vraiment sujet de s'applaudir de tant de réserves, et ne faut-il pas avouer avec de JVlaistre que s'il y avait, au sujet dont nous parlons, quelques superstitions, ces superstitions étaient au moins utiles à soutenir et à défendre des vérités essentielles ? Dès lors il faut conclure, au poiut dont nous parlons, que la superstition est un mot, car le mensonge ne saurait concourir à la vérité. Les croyances de nos pères et toutes leurs pensées sur les communications sensibles des habitants du ciel avec ceux de la terre, ont été rejétées sans examen. Un seul mot a suffi pour repousser les témoignages si nombreux

BENOITE RENCUREL. 347

etsi solennels des historiens, des Saints eux-mêmes, des Llvèques et des Papes: les ténèbres du moyen âge ont tout coutert. Ce que tenaient pour assuré saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure ou saint Anselme, a été réputé sottise et marque de petit entendement. Les miracles de saint Martin, attestés par un historien qui le plus souvent parle de visu, ont fait sourire. Néanmoins, quand les ténèbres du moyen âge ont été dissipées, quand le monde moderne s'est montré éclairé de la double lumière de la Renaissance et de la Réforme, nourri et fortifié de tout le suc de l'antiquité païenne, les miséricordes de Dieu ne se sont pas amoindries, les communications surnaturelles n'ont pas cessé, et le merveilleux de la légende ne s'est pas évanoui.

Dans cette séve puissante de christianisme qui bouillonne au commencement du dix-septième siècle, que de faits étranges, surhumains et miraculeux? Pour citer un seul exemple, quelle intervention persévérante de Dieu dans la création de l'institut de la Visitation? Comme les âmes sont choisies, disposées et amenées à saint François de Sales par des chemins merveilleux, et comme les choses sont agencées par la prévoyance divine de manière à pourvoir à toute infirmité des hommes et à tout oubli de leur part! Sainte Chantai était préparée à son labeur par toutes sortes de visions : dans les chemins de Bourbilly, un jour qu'elle allait par les champs à cheval, le saint Évêque, qui devait être son directeur, lui fut montré tel qu'elle le reconnut plus tard la première fois qu'elle le vit à Dijon ; la troupe innombrable de filles et de veuves qui devaient suivre la sainte fondatrice dans l'asile charmant de la Visitation lui avait aussi été révélée. Ses premières compagnes étaient préparées par des moyens analogues. Les unes, comme la mère Favre, avaient seulement entendu dans le fond de leur âme une parole intérieure qui

348 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlf SIÈCLE.

avait été Tunique appel du Seigneur Jésus; d'autres avaient eu des visions. La mère de Bréchard avait va sainte Chantai l'appeler avec un sourire engageant et faire résonner un cor d'une harmonie merveilleuse, qui attirait le* filles et les veuves et les enflammait d'un grand amour pour Jésus. Saint François avait aussi été montré à cette digne mère; il Y avait accueillie, revêtue el introduite au milieu d'un magnifique palais. Les visions n'étaient pas toujours aussi gracieuses. La mère Marguerite Michel, qui aimait le monde, vit l'Enfant Jésus sous une forme terrible el menaçante; il lui ravil sa beauté, il la rendit boiteuse pour la tirer des vanités où elle se complaisait. La grâce prenait tous les moyens pour amener au saint Évêque les filles qu'il devait diriger et qui devaient trouver dans leur virginité même une si grande fécondité. Une d'entre elles, comme les rois Mages, était attirée par des étoiles. Anne-Jacqueline Caste, cette humble servante d'auberge, dont le bon ange avait formé une amitié si étroite et si charmante avec l'ange du saint Évêque, Anne-Jacqueline Coste n'avait été prévenue par aucune vision ; mais elle trou» vait dans son coeur une ferme assurance que le saint Évêque établirait une œuvre où elle devait être employée, et elle demandait au prélat, qui ne lui avait aucune confidence, si Madame ne devait pas bientôt venir : elle parlait ainsi de sainte Chantai, dont elle ne connaissait pas même le nom.

Toutes ces prévenances de Dieu envers les âmes qui k servent, ces communications si simples et si étroites, ces commerces intimes et continuels sont des sujets d'édification pour les chrétiens. En admirant le bonheur des êtres privUegiés avec qui le Ciel entre ainsi ai rapport, ils apprennent à connaître et à goûter la bonté du Dieu qu'ils servent. Les témoignages qui racontent ces faits sont, il est vrai, des témoignages purement humains, et ils ne peuvent mériter qu'une créance

BENOITE RENCUREL. 349

humaine. Mais en dehors des dogmes révélés, toute créance ne repose que sur de pareils témoignages ; et si la foi peut se passer de leurs affirmations elles contribuent du moins à propager ses enseignements. Le pape Alexandre VII pensait de la sorte, sans doute, et c'est par son ordre que forent imprimés les récits de la mère de Chaugy, où sont consignées toutes ces histoires merveilleuses et charmantes des origines de la Visitation. Malheureusement les historiens et les littérateurs ne sont pas tousdu sentiment du pape Alexandre. La pin part d'entre eux se taisent sur ces matières, ou les effleurent à peine. Ils insistent bien sur les vertus de la Visitation ; ils craindraient de scandaliser leur lecteur en rapportant les merveilles dont le bon Dieu récompensait ces vertus, et en faisant connaître en délai! la voie extraordinaire par où ii les sollicitait et les conduisait.

Mais en commençant, nous avions moins en vue les merveilles qui accompagnent la vie terrestre des amis privilégiés du bon Dien que celles qui suivent leur mort. Plus le saint est élevé dans le paradis, plus aussi est éclatante la vertu qui rayonne de son tombeau, qui entoure son nom, qui manifeste sa personnalité et sa puissance dans le monde. Or, qu'y a-t-il à côté de Dieu de plus grand et de plus puissant dans le ciel que la vierge Marie? Aussi, quelle intervention sur la terre a jamais été aussi féconde ? Les évangélistes ont peu parlé de la sainte Vierge ; mais, depuis que l'Evangile est répandu sur la terre, tons les peuples ont vu se manifester au milieu d'eux la puissance et la vertu de la Mère de Jésus. Sa vie, si humble et si cachée à Nazareth, s'est transformée en une vie éblouissante, tout accompagnée de miracles, connue et bénie de toutesles générations. Beatam me dicent onvies generationes.W faut renoncer à raconter en détail les faits de cette vie de Marie au milieu des hommes, non pas parce qu'à l'exemple des évan-

gélistes on croit devoir garder le silence sur tant de merveilles, mais parce que les voix et les forces humaines sont insuffisantes à les proclamer et à les énumérer. 11 n'est pas une province, il n'est pas une ville peut-être dans le monde qui ne possède un sanctuaire, un autel, un Heu privilégié où Marie se complaît à manifester sa puissance et à répandre ses grâces et ses consolations sur les hommes. Depuis cet autel mystérieux de Chartres, élevé par les druides à Ja Vierge qui devait enfanter, jusqu'à ce nouveau et brillant autel de Notre-Dame des Victoires, on peut faire le tour du monde et le tour des âges» pour ainsi dire, et admirer en tout lieu et en tout siècle de nouvelles inventions de la Mère de la Miséricorde pour répandre ses bienfaits parmi les hommes. Nos pères se complaisaient à ces histoires : elles ont beau être interminables, elles ont un charme que rien ne peut r emplacer. On les a négligées, disions-nous tout à l'heure. Remercions Dieu de ce que les hommes semblent y reprendre goût : leur dévotion se ranime et leur curiosité s'éveille à ces récits. Du reste, les dédains que l'on professait pour ces faits n'arrêtaient pas la « Cause de notre joie, » et au milieu des lumières de la civilisation moderne, la vierge Marie continue à se manifester à ses enfants. Le dix-septième siècle n'a pas été privé de ses faveurs; deux des plus célèbres manifestations de Marie ont eu lieu en Dauphiné : celles de Notre-Dame de l'Osier vers 1643 et 1650, et celles de Notre-Dame du Lausqui commencèrent quelques années après. L'Osier et le Laus sont devenus des lieux de pèlerinage fréquentés et offrent l'un et l'autre un admirable chapitre de l'histoire de la sainle Vierge sur la terre. Le Laus est particulièrement remarquable et merveilleux ; il n'y est pas question d'apparitions passagères ; il s'agit d'un commerce quotidien entre la Mère de Dieu et jeune fille du vallon.

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Le Laus est une petite vallée des Alpes, située à deux lieues environ de Gap et dépendante autrefois de l'archevêché d'Embrun. Embrun possédait un pèlerinage illustre, dont la gloire remontait aux siècles les plus éloignés de nos annales et qui fut, dit-on, visité par Charlemagne. Mais la gloire d'Embrun parut s'obscurcir, lorsqu'au dix-septième siècle la dévotion des peuples fut appelée au Laus. Les événements les plus extraordinaires s y passaient. Une bergère, prévenue de la grâce dès ses plus jeunes années, était journellement visitée par la sainte Vierge. La Mère de Dieu s'entretenait familièrement avec cette simple enfant des montagnes, lui révélait les secrets divins et lui communiquait une singulière puissance sur les âmes. Benoîte Rencure), c'était le nom de la bergère, née en 1647, morte en 1718, ne quitta pour ainsi dire jamais les vallées de l'Avançon et du Laus. Elle vécut pendant plus de cinquante ans dans une sorte de commerce intime et familier avec la Mère de Dieu, et elle resta toujours dans l'humble condition que lui avaient faite sa naissance et sa pauvreté. L'éclat des merveilles du Laus s'était étendu au delà de la petite vallée que la sainte Vierge avait choisie pour sa demeure. On y accourait honorer la Mère de Dieu dans l'étroite et humble chapelle, où elle se montrait à Benoîte. En vain les oppositions les plus vives avaient-elles voulu arrêter l'élan des populations : les merveilles opérées , les grâces de conversion obtenues, la sagesse et la vertu de Benoîte, l'impression de piété et de confiance éprouvée d'abord dans toute la vallée et rapidement répandue au loin, répondaient des paroles de l'humble bergère et attestaient la vérité et la nature des visions dont elle était gratifiée.

Les hommes cependant n'étaient pas seuls à chercher à traverser l'œuvre de la bonne Mère : c'est ainsi que dans sa

simplicité Benoîte appelait la sainte Vierge, qui lui appa raissait le plus souvent portant entre ses feras le divin Enfant. L'ennemi du salut rugissait dans la vallée du Laus. Benoîte, comme tous les êtres privilégiés, avait des luttes épouvantables à soutenir. C'est ici surtout que les préjugés de notre siècle ont de vives et ardentes répugnances. On admet encore avec une certaine facilité relative rinlenreation des puissances surnaturelles et bienfaisantes ; mais comment croire à l'intervention directe en ce monde des puissances des ténèbres ? Comment aux lecteurs philosophes et sceptiques de nos jours, parler sérieusement de saint Antoine, par exemple, et de sainte Françoise Romaine, des terribles assauts que les esprits immondes leur ont livrés, et des coups et des violences de toutes sortes que les intelligences malignes, impuissantes à dominer ces grandes âmes, exerçaient du moins sur les corps des serviteurs de Dieu? L'histoire du Laus est ainsi faite. Pourquoi taire une partie de la vérité ? Pourquoi ne pas propager les enseignements du Laus tels qu'ils sont ? Pourquoi ne pas rappeler aux hommes, qu'outre leur faiblesse et leur imbécillité, ils ont encore à redouter les artifices d'un ennemi puissant et conjuré à leur ruine ? Et pourquoi ne pas leur faire voir les faiblesses, l'impuissance et la rage de ce terrible ennemi, en présence des vrais serviteurs de Dieu ? La bergère du Laus avait toutes les qualités que détestent particulièrement les puissances malveillantes. Toute sorte de bien sans doute leur est odieux ; mais il est certaines vertus qui exaspèrent l'enfer plus que toutes les autres : ce sont ces Tertus de simplicité, d'humilité et d'innocence qui reluisaient à un haut degré dans l'âme de Benoîte Rencurel. Le démon prévoyait sans doute les grandes grâces auxquelles la sainte Vierge voulait employer le ministère de cette eufant ; aussi, dès la nais-

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sance et durant les premières années de Benoîte, chercha-t-ii i à exercer autour d'elle de mauvais desseins le plus souvent i déjoués par une puissance non moins mystérieuse et toujours i bienfaisante. Mais lorsque la Sœur Benoîte a grandi, lorsque la sainte Vierge l'a élue pour sa confidente et son amie, lorsque la bergère du Laus, non contente de jouir en son cœur des faveurs divines, travaille activement par ses prières et ses pénitences au salut des âmes, l'enfer alors redouble de rage et dépense contre elle les fureurs inutiles qu'il déploie contre les plus grandes âmes. Les apparitions les plus affreuses s'efforcent d'épouvanter la Sœur Benoîte ; les menaces lui sont prodiguées, si elle continue à arracher tant d'âmes à l'enfer. Les démons ne se contentent pas de menaces ; Benoîte leur est livrée, elle est frappée, jetée par terre, déchirée à coups de griffes ; elle est transportée dans les airs, élevée sur les montagnes, précipitée dans les abîmes, roulée dans les glaces et les neiges. Les démons ne sont pas encore assouvis : il ne leur suffit pas de supplicier le corps, ils voudraient aussi torturer l'âme de l'humble vierge ; ils se penchent vers elle, et avec une joie qui fait frémir ils lui racontent les crimes où sont tombés les personnes pour qui elle a prié, les pèlerins du Lau3 et tous ceux dont elle a demandé ou espéré la conversion. Sans doute l'esprit de ténèbres est un menteur, Benoîte le sait; mais les tableaux hideux qui lui sont montrés et la joie infecte et abominable des démons composent un spectacle bien capable d'épouvanter un cœur chaste. La Sœur Benoîte, livrée ainsi aux puissances des ténèbres, ne savait que protester qu'elle était toute à Jésus et à Marie. Les anges, d'ailleurs, ne l'abandonnaient pas dan3 ses détresses ; ils réconfortaient ses forces épuisées, et quand les démons l'avaient conduite sur quelque cime élevée, au fond de quelque bois d'où elle ne pouvait plus démêler sa

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route, les anges venaient la lui indiquer ; ils lui tenaient compagnie le long du chemin, afin que la solitude et le souvenir des assauts qu'elle venait de soutenir ne la jetassent pas dans de nouvelles terreurs. Ils causaient familièrement avec elle, et le plus souvent l'invitaient à réciter avec eux le chapelet ou les litanies.

Le commerce avec les anges et le commerce avec la sainte Vierge, c'est là toute l'histoire du Laus. Cette histoire n'offre-telle pas un grand charme, n'est-elle pas une source délicieuse de piété? Rien de doux comme les enseignements de Marie, rien d'aimable comme les jeux des anges autour de Benoîte Rencurel. On comprend que la vallée du Laus soit encore embaumée de ces souvenirs, et la dévotion des peuples a bien ses raisons. Tout au Laus rappelle la Sœur Benoîte, mais les souvenirs de la Sœur Benoîte se confondent avec les manifestations de la sainte Vierge. La pensée ne peut s'arrêter sur l'humble servante sans s'élever aussitôt vers sa divine Maîtresse. La tombe de Benoîte est dans l'église du Laus, devant cet autel sur lequel la sainte Vierge apparaissait et souriait à l'enfant de son choix. Les lieux que Benoîte a parcourus sont ceux où la sainte Vierge s'est montrée. La bergère taisait paître son troupeau dans la vallée de TAvançon lorsque la sainte Vierge lui apparut la première lois. C'est la sainte Vierge qui a amené Benoîte dans la vallée du Laus ; c'est la sainte Vierge qui a fait élection d'une petite chapelle comprise aujourd'hui dansrenceinled'une belle el vaste église trop étroite pour les pèlerins qui se rendent au Laus de toutes parts, aux bonnes fêtes. On y a vu jusqu'à quarante processions paroissiales le même jour. Ces jours-là, les offices se font en plein air. C'est Marie qui attire tout ce peuple dans cette petite vallée, autrefois inconnue et solitaire, si brillante et si célèbre aujourd'hui. C'est Marie qui a dé-

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signé elle-même les prières dont retentissent les échos de son charmant et petit royaume. C'est elle qui a pris soin d'enseigner à Benoîte les Litanies, qui lui a recommandé de le? . apprendre aux filles des paroisses voisines, et de visiter avec elles en procession et au chant de ces belles prières tous les lieux où s'était montrée cette Mère

Tous ces faits sont d'hier, pour ainsi dire ; nos pères ont pu connaître les fils de ceux qui ont conversé avec Benoîte Rencurel. C'est au milieu des lumières de la plus brillante littérature du monde que la sainte Vierge a voulu, pendant cinquante, ans, Tenir ainsi sur la terre habiter de nouveau au milieu des hommes, les embaumer des senteurs dif paradis^ touche?, convertir et enseigner leurs cœurs* Pendant que les anges et la Reine des anges se complaisaient à habiter l'aimable vallon du Laus, k vingt lieues ou à trente lieues à peine de ce val, trônait dans son beau château, sur ses magnifiques terrasses, au milieu des parfums des orangers, Madame la Ueutenante-générale du Roi dans son gouvernement de Provence, où elle recevait régulièrement deux fois par semaine des lettres de sa mère, Madame de Sévigné. Hélas ! la pauvre Sévigné, si fière et à juste titre des moindres attentions du grand Roi, pendant qu'elle était à Marseille et qu'elle était reçue par M. de Vivonne, avec tant de pompe, sur les galères du Roi, au bruit des trompettes, à l'éclat d'un, admirable solftil et en présence de cette mer non moins lumineuse, la pauvre Sévigné, an milieu de ce triomphe de roman, comme elle l'appelle, ne se doutait pas qu'une pauvre fille des Alpes, pour qui on ne sonnait pas des trompettes et qui visitait Marseille quelques années après elle, recevait les faveurs les plus intimes de la Reine du ciel et de la terre î Que les hommes sont frivoles et aveugles, môme les plus

sérieux, même les meilleurs, et que les événements les plus grands tiennent souvent peu de place et ont peu de retentissement dans l'esprit des contemporains! C'est en 1695, alors que les armées ennemies avaient envahi le Dauphiné et pris Embrun, que Benoîte quitta quelque temps le Laus pour se réfugier à Marseille. Mais si les merveilles du Laus restaient inaperçues pour Madame de Grignan, pour sa mère et pour tant d'autres attachés comme elles aux pompes du monde, des âmes plus perspicaces et plus curieuses des choses divines dirigeaient leur attention de ce côté; la dévotion des contrées avoisinantes donnait déjà, avons-nous dit, les spectacles consolanurqui se renouvellent encore sans cesse au Laus aujourd'hui. Durant son court séjour à Marseille, Benoîte avait, par Tordre de la sainte Vierge, révélé à un des vicaires-généraux, depuis évêque d'Apt, des choses tellement secrètes, et lui avait en même temps apporté tant de lumières, qu'il voulut la faire entrer dans tous les monastères de religieuses de la ville, afin qu'elle portât partout une odeur de vertu et d'ineffables consolations.

Outre tous les témoignages rendus de son vivant par les autorités compétentes à la vertu et aux révélations de Benoîte, pour ne citer que des témoignages dont les documents subsistent encore, faut-il rappeler qu'un officiai d'Embrun, venu avec l'intention de faire cesser ce qu'il regardait comme une superstition, et de fermer l'oratoire où l'on disait que la Vierge apparaissait, interrogea scrupuleusement la bergère et ne trouva rien à reprendre à ses réponses ; toutefois ne pouvant se décider à renoncer à son préjugé, il dit à Benoîte que pour croire à ses révélations il voudrait au moins un miracle. Retenu ensuite contre son gre pendant trois jours au Laus, un matin au moment où ce dignitaire achevait de

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célébrer la messe, il entendit du bruit au dehors de la chapelle, et se sentit aussitôt remué jusqu'au fond de Famé : U eut comme un pressentiment de la présence d'une vertu miraculeuse ; ses larmes jaillirent en abondance, et à l'instant, en effet, une femme, jusque-là privée de l'usage de ses jambes, et qui à l'expiration d'une neuvaine venait d'être guérie, entrait rendre grâce à la sainte Vierge. Cette guérison de Catherine Vial, regardée comme un miracle de premier ordre, est constatée par un procès-verbal qui existe encore aujourd'hui, et qui est signé du grand vicaire d'Embrun.

Toute la suite des merveilles du Laus, d'ailleurs, a été écrite durant la vie de Benoîte par quatre témoins oculaires, dont les manuscrits sont déposés aux archives du pèlerinage. Deux de ces témoins étaient prêtres, et l'un d'entre eux était grand vicaire de Gap. Le troisième historien appartenait à la même ville et était magistrat. Le quatrième était un homme du village même de la bergère. On ignore sa famille; il avait embrassé la vie contemplative ; son ermitage était situé au haut de la montagne qui domine le Laus : on le connaissait sous le nom de frère Aubin. De ces quatre historiens, les plus abondants sont le magistrat et le grand vicaire de Gap. A l'aide des mémoires et des journaux qu'ils ont laissés, a été composée et publiée dernièrement par l'ordre de Mgr Depéry, évêque de Gap, une nouvelle Histoire des merveilles du Laus. Les documents sont authentiques, et la matière intéressante : la manière dont elle a été mise en œuvre par M. l'abbé Pron lui donne un attrait de plus. Écrit avec un grand sentiment de piété et de dévotion, avec une grande clarté et une critique sérieuse des documents historiques, ce travail n'est pas seulement un bon livre tout à fait digne du patronage de l'éminent prélat avide de

tout ce qui peut relever la gloire du Laus et la dévotion que les peuples n'ont cessé d'y porter. C'est encore tm litre agréable et bien fait, une histoire toute merveilleuse, il est vrai, mais parfaitement raisonnable et appuyée sur des preuves difficiles à réfuter.

îl K.

DUBOIS DE LESTOURMIÈRES.

La collection des Mémoires pour servir ci l Histoire cle France de M. Michaud conlient un journal très-détnillé des choses qui se passèrent pendant la dernière maladie de Louis XIII, depuis le 21 février 1643, jour où le roi prit le lit, jusqu'à sa mort arrivée le limai suivant. Cette relation parut pour la première fois dans le second volume des Curiosités historiques, sous le nom de Dubois, l'un des valets de chambre du roi. Nul autre renseignement sur l'auteur, non plus que sur la source d'où était extraite sa relation. Or il se trouve que ce récit de la mort de Louis XIII est un fragment de mémoires assez volumineux, écrits par le même Dubois pour l'instruclion de sa postérité. J'ai sous les yeux non pas les mémoires complets, mais une partie, qui s'étend de 1647 à 1674. Cela forme un grand registre in-folio de 194 pages (1). Il commence ainsi :

« In nomine PatrU f et Filii f et Spiritus sancti f. a Amen,

« Jbsus f Makia f Joseph f.

« Mon premier livre estant ramply, j'ay désiré, avec l'aide

(1) le dois la communication de ce curieux manuscrit à la b de M. Achille Dubois, de Rouen, qui le possède a litre héréditaire.

360 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE.

« de mon Dieu, continuer mes petites curiosités afûn de « rendre compte à ceux, qu'il plaira à Dieu de laisser après « moy, de ce que je fais et de ce que je voy, soit auprès de a Sa Majesté, ici, ou ailleurs qui mérite d'estre escrit. » Mais l'auteur ne s'est pas astreint à enregistrer jour par jour les faits dont il était témoin, et souvent la rédaction de ses mémoires n'a eu lieu que longtemps après les événements ; on en trouvera la preuve dans une allusion au mariage de Louis XIV, faite sous la date de 1648. Dubois ne se fait pas faute non plus de revenir à chaque instant sur le passé. Aussi, grâce à ces réminiscences, on peut avoir sur sa vie antérieure à 1647, une somme de notions suffisantes pour composer une notice biographique. Une analyse et des extraits de notre manuscrit apprendront à la fois ce qu'était Dubois et l'importance à attacher aux renseignements qu'il a recueillis. Nos citations porteront de préférence sur ce qui a trait à l'enfance de ixmis XIV et à celle du Dauphin, son fils (1).

Marie Dubois, écuyer, sieur de Lestourmières, gentilhomme servant et valet de chambre du Roi, commissaire ordinaire de l'artillerie, était né en 1599. Il avait d'abord

(l) Pour établir que c'est à notre auteur qu'on doit la relation de la mort de Louis XIII, publiée dans les Curiosités historiques, nous donnerons le passage du manuscrit où U est question de cette relation. C'est sous la date de 1663 :

« Le dimanche 10 juing, le Roy estant à son petit coucher, sur sa chèse

• percée, j'atols ung flambeau: je luy esclèrais. Ung de ses barbiers le pei-

• gnoit. Je tenay ung papier doré, bien escrit à la main, attaché avec des « rubans bleus, et dis au roy : Syre, m'estant trouvé de quartier à la mort du « feu Roy, je fis ung mémoire jour par jour de ses dernières action*, que j'ai « gardé bien chèrement pour le présenter à Votre Majesté avec autant de

• respect que d'humilité. Le Roy prend mon mémoire et lut toute la première € feuille et puis le baille à M. de Vielle, premier valet de chambre de quar-

• Uer quy tenoit le bougeoir, et luy dit : Vielle, serres-moy cela et me le

• donnes demain matin, je serey bien aise de le voir. M. de Vielle le prit et « le mit dans sa poche. Le lendemain 1 1 juing, jour de S. Barnabé apostre, « le Roy prit médecine. Après qu'il l'eut rendue, entendu la messe et dîné.

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