‹ Notices littéraires sur le dixseptième siècleChapitre 38 sur 51 · DUBOIS DE LESTOURM I K R ES · texte numérisé non relu

DUBOIS DE LESTOURM I K R ES

violons s'y trouvent, les filles de la Reyne et quelques autres. Cela fait, on joue aux petits jeux comme aux romans. L'on s'assied en rond. L'un commence un sujet de roman et suit jusqu'à ce qu'il soit dans quelque embarras. Cela estant, ecluy quy est proche prend la parole et suit de mesme, ainsy de l'ung à l'autre les avantures se trouvent, où il y en a quelquefois de bien plaisantes. Minuit estant proche, le Roy donne le bonsoir à la Reyne et entre dans sa chambre et prie Dieu et se déshabille devant tous ceux quy s'y trouvent et s'entretient avec eux de la jolie manière: après, donne le bonsoir et se retire dans sa chambre de l'alcosve où il couche. Il s'assied, en y entrant, sur sa chère percée où ses plus familiers l'entretiennent comme Messieurs les premiers gentilshommes et quelques autres quy ont le pouvoir d'y entrer. »

Nous pourrions étendre nos citations sur Louis XIV ou sur la manière de vie qu'on gardait dans le Maine, mais il faut savoir se borner et nous ne voulons plus nous arrêter que sur les relations de Dubois avec le Dauphin et sur le rôle de Bossuet auprès du royal enfant. '

Dans sa lettre à Innocent XI sur l'éducation du Dauphin, Bossuet a expliqué son système, ses vues, ses intentions ; mais il n'a point dévoilé les obstacles que les défauts de son élève mettaient à ses efforts ; il s'est tu sur les dégoûts et les peines qu'il trouvait à sa fastidieuse besogne ; il n'a pas dit un seul mot des tentatives qu'il a dû faire pour découvrir et faire jouer quelque ressort dans l'âme de son élève, pour vainerje la légèreté de son âge et de son caractère, pour prendre à l'avance des garanties contre l'apathie et la paresse qui devaient absorber toute la vie du Dauphin : il s'est contenté d'expliquer sa méthode d'enseignement et la marche qu'il avait suivie. Peut-être le Saint-Père ne lui demandait-il pas davantage?

Il est permis de croire toutefois que, si Fénelon avait eu à s'expliquer sur l'éducation du duc de Bourgogne, il ne se fût pas seulement attaché à raconter son mode d'instruction, et

qu'il eût eu quelque chose à dire de la lutte si vive et si pleine de péripéties qu'il entreprit contre le caractère de son élève, qu'il voulut surtout briser, dresser, diriger et dominer.

Sans doute Bossuct a dû se proposer le même but, mais sa raison si puissante, si élevée, paraît convenir aux débats chétifs qu'on peut avoir à démêler avec un enfant, beaucoup moins que ne faisait l'esprit flexible et subtil, pénétrant et ardent de Fénelon. On sait comment l'influence que ce dernier s'était acquise sur son élève, persista malgré tout, et combien l'éloignementet la disgrâce avaient peu entamé la vénération du duc de Bourgogne pour son maître. 11 n'en va pas ainsi entre Bossuet et le Dauphin. Une fois l'éducation terminée, les relations, qu'il leur était si facile de garder, sont à peine entretenues. Il semblerait même que Bossuet ne se soit plié au soin de celte éducation qu'avec une sorte de fatigue et de répugnance. A la fin d'une longue lettre au maréchal de Bellefonds, écrite de Versailles le 9 septembre 1672, il disait avec une simplicité et un abandon qui étonnent : « Je ne « finirais pas si je ne me retenois. Je ne parle point ici ; il faut « bien que j'écrive, et que j'écrive, et que j'écrive. Hé ! ne « voilà-t-il pas un beau style pour un si grand prédicateur ! « Riez de ma simplicité et de mon enfance qui cherche encore « des jeux. » Les jeux de Bossuet ! je crois qu'il ne lui est arrivé qu'une fois dans sa vie d'en réclamer : c'est lorsqu'il s'est trouvé mêlé à tout l'insipide ménage d'un enfant. Ce n'était pas la cour qui le gênait, il y était habitué et savait y parler ; mais il ne se trouvait point à l'aise au milieu du monde enfantin où il était relégué. Le Journal de Dubois peut donner à connaître les dégoûts que rencontrait Tévêque de Condom, et sans vouloir exagérer la valeur d'un pareil document, il semble que c'est au moins un spectacle curieux de voir Bossuet aux prises avec les caprices et les

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mutineries d'un enfant, corrigeant des thèmes, infligeant des férules et baisant des petits chiens. L'importance du but ne devait pas sauver tout à fait un tel évêque des désagréments d'une pareille compagnie.

Les magnifiques ouvrages dont elle a été l'occasion et le prétexte, suffisent bien sans doute à illustrer à jamais cette éducation du Dauphin. Cependant, si on admire le maître, on ignore comment il accommodait toutes ses sublimités à la faiblesse d'intelligence d'un enfant. On raisonne et on imagine, il est vrai, à cette occasion, mais les faits ne sont constatés nulle part. La lettre à Innocent XI dit seulement que d'habiles et fréquentes alternatives de jeux et de travaux avaient éloigné toute fatigue des études du prince, et qu'il revenait volontiers à ses livres, après s'être délassé quelques instants. Malheureusement les anecdotes que nous allons reproduire démentent tout à fait cette assertion, et Bossuet lui-même, dans sa correspondance avec le maréchal de Bellefonds, marque combien il avait à déplorer l'inapplication de l'esprit du Dauphin. Malgré toute l'affection et tout le respect qu'il portait à son élève et au fils du Roi, il ne pouvait s'empêcher de confier ses inquiétudes. « 11 faut que je vous ^ « dise un mot de Monseigneur le Dauphin, écrit-il en 1672. « Je vois, ce me semble, en lui des commencements de « grandes grâces, une simplicité, une droiture et un principe « de bonté ; parmi ses rapidités, une attention aux mystères, « je ne sais quoi qui se jette au milieu des distractions pour « le rappeler à Dieu. Vous seriez ravi si je vous disais les « questions qu'il me fait et le désir qu'il me fait paraître de « bien servir Dieu. Mais le monde, le monde, le monde, les « plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples. Sau- « vez-nous, Seigneur, sauvez-nous ; j'espère en votre bonté « et en votre grâce : vous avez bien préservé les enfants de

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« la fournaise, mais vous envoyâtes votre ange ; et moi, « hélas ! qui suis-je? Humilité, tremblement, enfoncement « dans son néant propre, confiance, persévérance, travail « assidu, patience. Abandonnons-nous à Dieu sans réserve « et tâchons de vivre selon l'Évangile. Écoutons sans cesse « cette parole : Porto unum est necessarium. »

On voit quel zèle il mettait à épier les bonnes dispositions de son élève, et quels secours il invoquait pour les développer. Quelle défiance en même temps de lui-même, el quel sentiment du besoin de l'application et de l'assiduité à son entreprise! Si ses efforts n'ont pas été couronués du même succès que ceux de Fénelon, il faut reconnaître que les soins d'un maître illustre, son dévouement et sa jalouse sollicitude ont été prodigués au Dauphin tout aussi bien qu'à son fils. Diverses circonstances, le monde dont il se défiait tellement, les exemples, la nature peut-être, ont mis des obstacles invincibles aux efforts de Bossuet. En 1673, il se berçait encore d'espérances : « Monseigneur le Dauphin, » écrivit-il à son confident, « Monseigneur le Dauphin se fait tous les « jours fort joli. J'espère que le Roi et la Reine le trouveront « fort avancé à leur retour. » Mais en 1677, à la veille de quitter son élève, et admirant le peu de résultats de toutes ses fatigues, il ne peut s'empêcher de confier au maréchal de Bellefonds Tanière humiliation qu'il en ressentait, a Me voilà « quasi à la fin de mon travail. Monseigneur le Dauphin est « si grand qu'il ne peut pas être longtemps sous notre con- « duite. 11 y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué ; « on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme « dit saint Paul, en espérance contre l'espérance même. Car « encore qu'il se commence d'assez bonnes choses, tout est « encore si peu affermi, que le moindre effort du monde peut « tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de

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« plus fondé ; mais Dieu le fera peut-être sans nous, priez « Dieu que, sur la fin de la course, je sois en effet aussi in- « différent que je m'imagine l'être. »

A ces renseignements si vagues et si peu abondants que fournit Bossuet lui-même, il faut joindre désormais les confidences de Dubois. Le style et la pensée ne sont plus les mêmes sans doute ; mais un témoin oculaire écrivant jour par jour, pendant trois mois consécutifs, tout ce qui se passe entre un teL maître et son élève, ne peut manquer d'offrir quelque intérêt. L'important, pour bien apprécier un témoignage de- cette nature, est de se rendre compte de la disposition d'esprit dans laquelle il a été rendu. La vénération que Dubois portait au Roi, rejaillissait sur toute la famille royale; et elle s'augmentait encore, pour le Dauphin, de toute l'affection attendrie et larmoyante d'un vieux serviteur. Dubois avait servi Louis XIH, il l'avait vu à sa dernière heure, il avait vu son fils s'élever et devenir le grand Roi ; il le voyait renaître maintenant dan3 ses fils, et ressentait pour le Dauphin surtout cette tendresse émue et facilement alarmée, touchant mélange de regrets et d'espérances, que la Providence met dans le cœur des vieillards pour les rapprocher si singulièrement des enfants. Dubois, pendant qu'il était de quartier, avait chanté et endormi lè Dauphin plusieurs fois, et il se glorifiait que Monseigneur ne fut pas le premier de sa maison à qui il en eût fait autant. Mais c'était le premier sans doute pour lequel le cœur du vieux valet de chambre ressentait à ce point cette tendresse aveugle et admirative qui semble le privilège des nourrices et des mies. Il ne peut se taire sur les merveilles de cet enfant. 11 se prête à tous ses caprices, et lorsque Madame la maréchale de la Motte veut y mettre des limites, Dubois est volontiers de complot avec l'enfant pour vaincre la résistance de la gouver-

nante. On conçoit alors que plus tard Dubois ne sera pas un témoin impartial de F éducation de son cher petit maître. Bossuet et M. de Montausier, qui voulaient imposer une discipline et qui infligeaient des corrections, sont à ses yeux deux barbares conjurés contre la joie et le repos de Monseigneur, et cette vision grotesque est un peu bien apparente peut-être dans les récits du Journal. Si exagérée, qu'elle soit, elle est cependant assez conforme à l'opinion générale des contemporains : « Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier, disait Madame de Caylus, l'esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle haute idée n'aura-t-on pas du Roi qui a fait élever si dignement son fils, et du Dauphin qu'on croira savant et habile parce qu'il le devait être ? On ignorera les détails qui nous ont fait connaître l'humeur de M. de Montausier et qui nous l'ont fait voir plus propre à rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devait avoir. La manière rude avec laquelle on le forçait d'étudier lui donna un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de n'en jamais ouvrir quand il serait son maître. 11 a tenu parole. »

Dubois rend Bossuet complice et complaisant des torts et des violences de M. de Montausier. Il ne faut pas oublier la position partiale qu'il avait prise, et à travers ses ressentiments outrés et un peu comiques on pourra distinguer l'exacte vérité ; et malgré les appitoiements et les condoléances du vieux valet de chambre on démêlera facilement la mutinerie, la paresse opiniâtre et rusée de l'enfant.

Avant qu'il ne soit remis entre les mains de Bossuet, les Journaux font surtout remarquer dans le jeune prince son respect pour le Roi, la grande idée qu'on lui en donne et la soumission que ce nom-là seul lui impose. Bossuet n'était pas

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homme à combattre ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ces sentiments. On sait que Fénelon l'entreprit auprès de son élève ; cependant, malgré tous ses défauts, un père comme Louis XIV devait naturellement être présenté comme modèle à ses enfants. Un jour (1665), la maréchale de la Motte tenait pntre ses bras le Dauphin, alors âgé de trois ans et demi. L'enfant promenait ses mains sur les collerettes de sa gouvernante, et disait à un des courtisans d'en faire autant : « Comment, Monseigneur, lui dit la maréchale, il n'y a que vous en France qui puissiez prendre cette liberté ; le Roi lui-même ne la prendrait pas. » — « Oh ! dit le Dauphin, le Roi est le maître. » Cette réponse était bonne à tout : mais elle devait rendre difGcile l'éducation de celui qui savait fort bien qu'il serait un jour le Roi.

M. de Montausier avait été nommé gouverneur du Dauphin en 1668 ; dès 1667, M. le président de Périgny était précepteur. Cette année, le 16 mai, Louis XIV était parti pour les Flandres, pour la guerre des Droits de la Reine, « plein de magniBcence, dit Dubois, où les trompettes et les timbales et tambours faisoient merveilles. » Le Roi s'en alla coucher d'abord à Champlastreux, et laissa à Saint-Germain le Dauphin, qui partit le lendemain, et suivit la même route pour se rendre à Compiègne, où il devait rester tout le temps de la campagne. Dubois accompagna le Dauphin :

« Comme nous habillions Monseigneur, il me commanda d'emplir de l'eau, qu'il buvoit ordinairement, son flacon d'argent doré, quy estoit ung peu plus gros qu'une noix, pour mettre dans sa poche pourboire par les chemins, s'il a voit soif. Voilà toute la provision qu'il fit pour son voyage. Bazin et Montigny, l'ungson raaistre pour luy apprendre à jouer au volant et à la paulrae, l'autre vallet de chambre du Roy mon petit-fils, entrèrent dans sa chambre, la botte levée et le fouet de postillon à la main. Voilà la première joie du voyage. Il voulut manier leurs fouets et savoir comme ils estoient

montés. La trousse du corps estant faite, je dis à Monseigneur le Dauphin que je vonlois le servir comme le fils du Roy mon maistre, et que j'allois partir devant afin qu'il trouvât son lit prêt lorsqu'il arriveroit à Champlastreui. Il trouva cette proposition rude; mais comme il estoit déjà fort raisonnable quoiqu'il n'eut que cinq ans et demi, il se contenta de mes raisons et nous laissa partir à condition que nous luy baiserions la main. Ce que nous fimes en prenant" congé de luy, quy monta en carrosse avec Madame sa sœur quy n'a voit que six mois (1 ), sur les onze heures.

« Nous arrivasmes à Andilly dans la vallée de Montmorency, une maison située en beau sol et dans un excellent fonds, aussy produitelle des fruits merveilleux et beaux et bons. Comme le carrosse venoit au petit pas, nous avions eu assez de temps, les charrettes avec les meubles estant encore derrière. Nous eusmes le temps de faire notre petit repas, quy fut de chaqun deux œufs durs : et de l'avoine à nos chevaux. Beaucoup d'autres, quy arrivèrent après, n'en eurent pas autant, n'estant qu'ung fort petit village. Nous nous trouvasmes à la descente du carrosse. Après que Madame eust été remuée, Monseigneur le Dauphin disna, ou j'eus l'honneur de le servir. Le disner fait, Monseigneur en se promenant dit sa leçon, quy estoit certains mots latins que M. le président de Périgny, son précepteur, lui apprenoit.

« Cela estant fait, nous partismes pour Champlastreux où le maistre de la maison, M. le président de Champlastreux estoit, quy avoit le jour précédent reçu et traité le Roy et la Reyne et en fit de mesme à Monseigneur et à tous ceux quy voulurent boire et manger. Une maison assez belle, de belles issues, force eaux, ung grand parc, de beaux appartements et bien meublés. Nous y arrivasmes d'assez bonne heure. Monseigneur conduisit Madame sa sœur dans son appartement, visita tous les autres, et entrant dans le sien, d'une œillade il voyoit tout, il mit le chapeau à la main fit une petite révérence et dit: « Voilà le Roy. » C'étoit ung fort grand tableau du Roy ayant son manteau royal et le sceptre en sa main quy estoit sur la cheminée. L'on lui apporta son souper. Après il se divertit quelque peu et l'on commença à le déshabiller.

« Le lendemain 18 mai, Monseigneur estant esreillé, comme il vouloit estre informé de tout à l'imitation du défunct roy son grand père il me demanda des nouvelles de Bazin et de Monligny quy estoient

(I) Marie-Thérèse de France. Elle n'avait pas encore cinq mois, étant net le 2 janvier 1667. Elle mourut le l« mars 1672.

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tous deux fort bien dans son esprit. Je luy dis que dans le logis que j'avois, il s'étoit trouvé deux petits lits; que j'en avois pris ung et que je leur avois donné l'autre, dans lequel ils avoient fait mettre des draps blancs, et qu'ils estaient venus se déshabiller dans ma chambre; que, dans cet instant, deux gardes du Roy s'y estaient couchés et qu'ils étaient venus coucher avec moy et qu'ils m'avoient tout meurtry de coups, et qu'à la dianne Bazin, croyant jouer au volant avec luy, m'a* voit donné ung coup de poing sur le nez, que j'en avois saigné un quart d'heure, et de plus qu'ils couroient leurs chevaux, qu'ils les tueroient et que je le priois de leur dérendre. Monseigneur prit la parole :

— Laissez les faire ; s'ils les tuent, je leur en donneray d'autres. Sur ces paroles, Montigny arriva quy fit à Monseigneur la description du logement, et du lit, et de Tesquipage de noslre marche. Monseigneur dit qu'il la vouloit voir et qu'il ne parliroit pas plutôt que luy.

Pendant ce petit entretien, Ton ût du feu et l'on apporta Monseigneur dans son fauteuil pour l'habiller. Il faisoit froid et il y avoit assez grand monde à son lever. Comme le feu estoit grand, je me tenois entre le feu et Monseigneur quy me surprit me disant : — Dubois, vous tournez le dos au Roy, parlant de ce tableau au-dessus de la cheminée. Je luy dis : — Monseigneur, ce n'est pas manque de respect, mais de crainte que le feu ne vous fasse mal. 11 me commanda de me mettre à costé. Estant habillé, il dit à M. le Président :

— Allons estudier; et après entendit la messe, mangea et partit, et fut disner à l'abbaye de la Victoire esvitant de passer à Senlis à cause de la rougeole quy y estoit en abondance.

Dubois continue le récit du voyage, et mentionne le plaisir que prit le prince à voir les sautriaux de Verberie. Arrivé à Compiègne, Monseigneur se mit dans un grand fauteuil, où il reçut toutes les harangues des corps de la ville avec une patience et une douceur admirables. Il entra ensuite sur cette belle et charmante terrasse sablée, d'où Ton jouit d'une vue admirable sur la forêt, et qui, placée sur une éminence, semble être dans un air admirable ; mais Dubois affirme que l'air de ces contrées est des plus pernicieux, et qu'à cause de ce mauvais air la plupart des habitants de Compiègne ont la gale.

Comme Monseigneur estoit, grâces à Dieu, en bonne santé, il fit sur la terrasse un tour ou deux à saults et à bonds. On luy apporta de

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grands gasteaux comme du pain bénit. Madamela maréchale (1) luy en donna ung morceau, et il luy demanda sy elle trouverait bon de les séparer à tous ceux quy avoient l'honneur d'eslre auprès de luy. Ce qu'il fit fort libéralement, me commandant de les couper par de gros morceaux qu'il distribuoit luy-mesme. U voulut aussy que les sentinelles françaises et suisses, quy estoient de l'autre costé de la portedu rempart, quy entre sur la terrasse, en eussent, et il me commanda de leur en jeter à chasqun un gros morceau par-dessus la porte et la muraille et il leur dit : — Sentinelles, remerciez moy.

Il y avoit une bande de gens de village, quy estoient venus pour avoir l'honneur de le voir à son entrée dans la ville : pour s'en retourner, ils passoient sur le rempart, n'y ayant que le fossé de la ville entre deux, Monseigneur s'arresta pour se faire voir à eux, et leur dit d'ung ton plain de douceur : — Adieu, mes pauvres gens.

Le vendredy 20, il fut fort visité. Le samedy 21, Madamela maréchale ne voulant plus qu'il priast Dieu dans son lict, me commanda de mettre ung carreau au pied du lict. S'estant mis àgenoulx il commença et dit : Nostre Pcrre, quy es ès ciêux, ton nom soit sanctifié, et dit : — Maman aurai-je du gasteau ? — Ouy, Monsieur, luy dit la maréchale. 11 continua: — Ta volonté soit faite à la terre et au ctW,et s'arresta encore et dit : — Maman, en aurai-je ung gros morceau? Je tenois le bougeouer, je suis un insupportable rieux, je me prans à rire sans me pouvoir arrester. Il prit son sérieux, et dit à Madamela maréchale que je me mocquois de luy et que je rioys toujours. Je luy dis que le Roy ne prioit point Dieu comme cela.

Le lundy 23, Monseigneur estant à table, il commanda à M. Duriebe quy enseignoit la filosophie françoise, de l'entretenir de quelque beau discours. Ce quy fut faict.

Le 24, le père directeur des jésuites assista à la leçon de Monseigneur et en fut très-satisfait. Ce fut M. de Fontaine, gouverneur des enfants d'honneur de Monseigneur, quy est homme fort sage, savant, quy a la parole fort douce, luy n'estant que douceur, quy âtla leçon; et ce fut à cause de l'absence de M. le président de Périgny, précepteur de Monseigneur, quy estoit allé à Paris pour peu de jours.

Je laisse Dubois raconter ensuite la maladie du Dauphin à Compiègne et tous ses détails, les artifices qu'on employait pour faire prendre au Dauphin les médicaments, lavements,

(l) Madame la maréchale de la Motte, gouvernante des entants de France

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etc. Ce sont ceux qui sont encore de mise aujourd'hui avec un enfant gâté et suffisamment volontaire : j'arrive enfin au quartier de 1671.

Le lecteur a hâte de voir Bossuet en fonctions. Le président de Périgny était mort ; Bossuet lui avait succédé dans la charge de précepteur. Le Dauphin était dans sa dixième année. Son éducation devait être sérieusement poursuivie dès lors.

Je partis à l'ordinaire, après m'estre confessé et communié, le jourde Saint- Jean, et fus coucher à Montoire et le lendemain àChasteaudun, pourpartir avec le carrosse et pour me trouver le dernier juingà coucher à Saint-Germain, où estaient demeurés Monseigneur le Dauphin, Monsieur d'Anjou et Madame. Le Koy et la Reine estant en Flandre. J'avois pour compétiteur du quartier de service auprès de Monseigneur le Dauphin l'ung de mes camarades, nommé Laplancbe, quy estoit de ces certains fils assez esgres sur toutes choses et contredisant sans cesse. 11 a voit déjà servi ung quartier Monseigneur le Dauphin, depuis qu'il estoit entre les mains des hommes : néanmoins comme il estoit de ceux quy prétendent tout et ne font rien, il disoit qu'il servoittous les ans, et que je ne servois que de deux ans l'ung, et que par conséquent il devoit servir deux quartiers contre moy ung. Nous dismes toutes nos raisons à M. le duc de Gesvres auquel je dis : Si je ne suis mort ou malade, je seray au premier juillet auprès de Monseigneur le Dauphin. Je suis l'ancien du corps des vallels de chambre. Ce droit m'appartient. Ainsy fut dit,ainsy fut fait. Sitôt que je fus arrivé, j'en donnay avis à M. le duc de Gesvres, quy estoit en année.

Le premier de juillet, je ra'establis avec les cérémonies ordinaires, estant au lever de M. le duc de Montausier et faisant toutes les choses quy se font en semblables rencontres. Je relevai Moreaudu quartier de janvier, quy avoit servi avril, et qui tesmoigna bien de la joie d'en sortir. Ce jour se passa à faire mon establishment, il fallut changer de logejnent et de façon de vivre, faisant ordinaire dans ma chambre, ayant ung escu du Roy par jour pour ma nourriture. Mon vallet me tenoit à onze heures mon disner prêt, à six heures mon souper. Je ne demanday jamais à MM. de la Chesnardicreet delà Faye, avec lesquels je servoys, que la messe du Roy qu'ils m'accordèrent ; aymant uniquement la musique du Roy, quy est belle et bonne à merveille. LaChesnardière estant vallet de chambre ordinaire 5 cause de ses haultes

sciences soit des langues latines, grecques, hebreuses, et laFaye servoit six mois à cause de ses langues latines. Le premier jour je ne me tins pas à i'estude, j'avois trop d'à (Ti ires pour m'establir, quoique Monseigneur le Dauphin m'eût fait voir par sa vue qu'il eût esté bien aise que je lui eusse vu faire son thesme.

2. — Je commençay ce jour à prendre mon poste derrière la chèse de Monseigneur le Dauphin et perdis très-peu ma place pendant les trois mois de quartier, au point que je surprenois les plus forts d'estrc environ trois heures le matin et autant le soir debout, à soixante et douze ans. Ce quy surprenoil beaucoup de gens. Je me ressouvenois du service que j'avois rendu au Roy, l'ayant servi à sesestudesqueluy faisoit feu Monseigneur de Paris, son précepteur. Ce roesmejour donc, quy estoit le 2, Messeigneurs les princes de Conty, âgés de dix à douze ans, vinrent à I'estude de Monseigneur, quy expliqua en latin et en françois la chute de David avec Bethsabée, la mort dUri, comme Absalon tua son frère et la raison du viol de sa sœurThamar, la révolte d*Absalon, sa mort, la vanité de David dans le dénombrement de ses troupes, sa pénitence. L'est u de ûnie, ils entendirent la messe et dinèrent avec Monseigneur. L'après-dîoée ils furent longtemps sur la terrasse teste nue. Monseigneur logeoit au vieu chasteau du costé du nord. Ils prirent congé de Monseigneur, quy rentra à sa seconde estude et, estant derrière sa chaise, il me commanda d'ouvrir le châssis. Le vent estoit du nord, grand et froid. Je luy dis que le vent luy feroit mal et qu'il avoit esté avec MM. les princes de Conti sur la terrasse et qu'il se souvint que l'air de la terrasse de Compiègne Lui avoit causé tant de mal, et de fait il se trouva mal sur le soir d'une esbullition, et prit ung lavement, et soupa dans sou lit, où Mesdemoiselles de Lange et de Lavalette, avec leurs luths et leurs voix, le vinrent divertir jusques à dix heures du soir qu'elles prirent congé.

Ce raesme jour, je luy appris à cognoistre les lièvres au giste et à discerner les masles d'avec les femelles, quy ont les oreilles avallées sur les deux espaules, et les masles les ont collées sur les reins : et d'autres avantures de chasse qu'il fut bien aise d'apprendre.

Le 3 il n'y eut point d'estude. Il y eut promenade. Le soir ung lavement. Le 4, il y eut de i'estude, et le 5, il prit médecine. Mademoiselle le vint voir, à laquelle il donna collation dans l'antichambre, mais Monseigneur n'y fut pas. Le 6, il commença ses bains délicieux pour l'abondance des fleurs d'oranger, d'œillets et autres, quy estaient quatre doigts d'épais sur l'eau, et force bou quets attachés dedans son pavillon. Dans le commencement il y avoit luths ou violons, mais

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ils (1) le faisoient estudior et chassèrent tous ces beaux divertissements. Le 7 et le 8, il continua et me commanda, estant dans le bain, d'aller voir Madame de sa part. L'après-disnëe, il estudia et eut bien de la peine à faire son thcsme, disant : — Vous me gardes ici un bon solescisme ou deux; et prit grand soin pour s'en esclaircir, disant à M. de Gondom, son précepteur : — Vous m'avez dit que tous me soulageriez en tout ce que vous pourries et vous ne le faites pas. Ce reproche fut très à propos, voyant qu'il avoit assez peu de tendresse pour mon petit maistre, quy recevoit souvent des férules que M. de Condom luy eût pu éviter.

Le 9, le bain continua et l'après-dinée, à la leçon, il eut quelques démêlés avec M. de Gondom, ce quy se passa, Monseigneur luy présentant la main luy disant: — Monsieur, raccommodons-nous.

Le vendredy 10 juillet, entrant dans le bain, Messieurs les barbiers etgarsons de la chambre avoient Tait une couronne quy pendoit sur la teste de Monseigueur, M. de Montausier dit : — Il faut attendre à cinquante ans d*icy. Monseigneur repartit :— Je ne la souhaite qu'à cent, priant Dieu qu'il conserve le Roy. Sortant du bain, il essaya un fort bel habit pour aller au-devant du Roy, quy devoit arriver le lendemain de son voyage de Flandre, il devoit aller au-devant jusqu'à la disnée. M. de Condom luy demanda comment il aborderoit le Roy et la Reyne. Luy ayant dit que ce seroit avec les caresses les plus passionnées qu'il se pourroit, M. de Condom luy dit : — Lorsque le Roy sera dans son carrosse et que vous y serez aussy, il vous fera des questions sur vos estudes : et lors il dit en latin qu'il prieroit le Roy de luy faire des propositions en latin qu'il luy répondroit. Ensuite il fit collation. Et avant que d'aller à la promenade, il alla dire adieu à M. d'Anjou, son frère, quy estoit malade depuis six mois. Après cette visite, Monseigneur s'en revint tout réjoui : — Bon, bon, mon frère se porte beaucoup mieux. Sur les six heures du soir cependant, à cause de l'arrivée de Leurs Majestés, nous avions commandement d'aller préparer le lit et l'appartement de Monseigneur le Dauphin au chasteau neuf. Faisant ce remue-ménage, on nous vint dire que M. d'Anjou se mouroit, comme, de fait mourut sur les sept heures du soir Philippe de Bourbon, duc d'Anjou, par ung temps d esclairs etde tonnerre : et l'on remarqua que dans le temps de sa naissance il plut à verse.

Machinet, garson de la garde-robe de Monseigneur le Dauphin, fut à toutes jambes porter ces nouvelles à M. le duc de Montausier, gouverneur de Monseigneur le Dauphin, auquel il les annonça en secret.

(1) M. de Condom et M. de Montausier.

M. de Montausier dit à M. Millet sousgouverneur d'amener Monseigneur doucement el qu'il alloit devant. Monseigneur le Dauphin estant de retour, auquel on avoit célé la mort de Monsieur, nous dit : — - Lorsque Machinet est venu à toutes jambes parler en particulier à M. de Montausier, j'ay eu envie de pleurer et je croy que Ton me cèle quelque chose. M. de Montausier, Madame la maréchale de la Motte, première dame d'honneur et gouvernante des Enfants de France, trouvèrent à propos que M. l'evesquede Condom, précepteur de Monseigneur le Dauphin, allât au-devant du Roy porter celle triste nouvelle. 11 marcha toute la nuit et arriva à Luzarches au lever du Roy, lequel le voyant luy dit : — 11 n'y a donc pa* eu moyen de sauver ce pauvre enfant. Après quelques raisons le Roy dit : — Pour moy, je veulx ce que Dieu veut, mais allons voir la Reine; quy leur dit qu'elle estoit résignée à la volonté de Dieu, mais qu'elle les prioit delà laisser pleurer tout son saoul. Cependant on ne dit cette triste nouvelle à Monseigneur que le samedy \ 1 après son réveil. Il pleura amèrement et nous reçut dans sa chaise, les mains croisées et les yeux baignés de larmes. U fut question de prendre ung habit de deuil et départir pour Franconville, où Leurs Majestés venoient disner, où Monseigneur les fut trouver, où les ungs et les autres respandirent force larmes. Ils vinrent coucher à Mesons, où nous eusmes Tordre d'aller pour y servir Monseigneur : ce quy fut fait ; nous y trouvasines Leurs Majestés bien affligées. Le lendemain 12, nous revînmes coucher à S. Germain et Leurs Majestés à Versailles, où ils menèrent Monseigneur jusque-là dedans leur carrosse, et il revint dans le sien coucher à S. Germain ; le mesme jour, à dix et onxe heures du soir, Ton fit le convoi et les funérailles de M. d'Anjou.

Le 13, M. de Joyeuse premier valet de chambre nestoyant les dents de Monseigneur, quy remuoit toujours, parlant aux ungs et aux autres je luy dis que, lorsque le Roy se faisoit nettoyer les dents, il se tenoit ferme comme ung rocher. Monseigneur repartit:— Le Roy n'estil pas ung rocher sur la terre î Ce mesme jour à son lever, Madame a maréchale de la Motte, première dame d'honneur et gouvernante des Enfants de France, vin», accompagnée de toutes les femmes et nourrisses de feu Monseigneur d'Anjou, voir M. le Dauphin et luy demandant sa protection, estant dans la dernière affliciion. Ses leçons à l'ordinaire, au soir la promenade ; et, après souper, la musique, où fut la Reine avec les dames.

Le 14, il continua ses bains, et à l'ordinaire on le pressa pour ses leçons au point qu'entrant dans son lit on le fit habiller, et en priant Dieu, il luy prit une foiblesse ; au lieu de le remettre dans son lit, on

DUBOIS DE LESTOURMIÈRES. 409

le pressa de s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée, où il luy prit une foiblesse. Il tomba entre mes bras. Nous luy Osmes prendre du vin. 11 revint. Le voyant dans cet estât, je dis à M. de Montausier et à ceux quy estoient là, que j'ai lois raccommoder son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se mocquèrent de moy et me dirent que je ne cognoissois pas M. le Dauphin, et que tout ce que je voyois n'es toit que p)ur éviter les estudes, et l'y poussèrent, et ne luy firent non plus de quartier que les autres jours. Néanmoins il se trouva mal tout le jour, et ne dormit pas bien la nuit ensuivante. Ce quy obligea M. Vallat et les autres médecins à luy faire prendre médecine le lendemain 15. Il faut dire une vérité : c'est que je n'ai jamais vu un enfant, ny personne quy les prenne avec plus de facilité que fait Monseigneur. Toute la cour le vint visiter, et comme il faisoit beau il ne laissa pas que de sortir le soir du inesme jour.

Le <6, il prit un lavement, et toujours ces estudes ordinaires, où fut le P. Février, confesseur du Roy. Il continua assex bien ses estudes et ses exercices jusqu'au 26, qu'il commença à faire ses thèmes tout seul.

Le 29, toute la cour partit pour Versailles, où j'arrivay fort à propos pour les estudes de Monseigneur le Dauphin. Comme M. de Montausier continuoit ses rigueurs sur la personne de Monseigneur le Dauphin, le 30, estant ailé manger, à mon retour, Monseigneur fut à la chaise percée et là me ût l'honneur de me dire : — Dubois, pendant vostre absence, M. de Mon tausier m'a donné ung si grand coup de férulle par le bras que je l'ai encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a plus moyen de durer.

Le samedy premier août, Monseigneur mouroit de soif dans sa seconde estude, l'on ne vouloit point luy donner à boire. J'en dis mes sentiments et j'en eus quelques paroles avec M. deCondom, pourtant on luy en donna. Le dimanche 2, l'estude se passa assez bien. Le lundi 3, nous partîmes de Versailles pour Fontainebleau tout en un jour. La place que j'eus dans un carrosse de louage me coûta 8 liv. Ce jour il n'y eut point d'estudes. Monseigneur fit le voyage, dans le carrosse, avec le Roy et la Reine, et, au soir, nous conta tout ce quy s'y estoit passé.

Le mardi 4, au matin, à l'estude, M. de Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férules cruelles au point qu'il estropioit ce cher enfant. L'après-dinée fut encore pire. Point de collation, point de promenade ; et le soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M. de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en frauçois,

il manqua ung mot, II. Montansier se jeta dessus luy à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il l'assorameroit. M. de Joyeuse dit seulement : — Eh ! Monsieur de Montansier ! Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant fit encore la mes me faute, quy n'estoit rien. M. de Montausier se leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traina dans le grand cabinet, où il faisoit ses estudes et là luy donna cinq féru Iles de toute sa force dans chacune de ses belles mains. C'estoient des cris espou van tables que faisoit ce cher enfant. M. de Montausier Ta voit tiré de force, au travers de la presse quy estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la Chesnardière me dit qu'eu passant, il l'avoit heurté et qu'il luy avoit fait grand mal. Le soir, donnant le bon soir à ce cher enfant, il lu y dit : Eh bien ! Monsieur, n'avez-vous pas esté bien tappé aujourd'hui ? Monseigneur luy dit : — Ouy, Monsieur. Pendant qu'il le mal 1res toit sy fort, je m'estois mis à genoux, au chevet du lit, afin de tenir les choses prestes pour le coucher et pour prier Dieu, où je pleuray tout mon saoul, voyant une semblable cruauté.

Cet appartement bas de la conciergerie de Fontainebleau est funeste à ce précieux enfant. Pendant qu'il estoit petit entre les mains des femmes, j'y ai vu Lacoste, sa première femme de chambre, le deshabillant pour le coucher, le battre comme plâtre.

Pour revenir à mon sujet, M. de Crtissol, gendre de M. de Montausier, quy avoit esté tesmoin de ce cruel emportement, et d'autres dirent leurs sentiments à M. de Montausier, quy ne dormit point, non plus que moy, et, le lendemain, ne vit personne, au matin ; ayant connu qu'il avait fait une très-grande faute, il employa tous ceux qui le pou voient servir, comme Messieurs de Condom, Millet, Huet, particulièrement M. de Joyeuse, quy persuadèrent sy bien ce précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire et d'en porter toute la faute sur soy : chose admirable ! J'approchai de ce cher maître quy me dit : — Dubois, j'ay demandé à Dieu de tout mon cœur pardon des faultes que je fis hier. Et il me montra ses mains toutes viollettes et quatre ou cinq meurtrissures au bras gauche des férulles et des coups de poing, qu'il avoit reçus et dont il a porté les marques au bras jusques a Versailles, ung mois après. Ce quy sauva la vie à ce cher enfant, ce fut ung corps piqué de balleines, pour luy tenir la taille ferme, quy para les coups de poing de la force et de la colère de M. de Moniatisier. Ces choses se passèrent le plus doucement et le plus secrètement qu'il se pou voit, et comme ce petit corps délicat ne pouvoit pas supporter cet excès de coups, sans que sa santé en fût endommagée, il fut tresté cinq ou six jours bien plus doucement que

DUBOIS DE LESTOURM1ÉRES. 41 i

de coutume pour deux raisons : Tune pour ménager sa santé, l'autre pour empescher que Leurs Majestés ne sussent le destail de ce cruel emportement, où le hazard étoit évident. Le 5 se passa dans toutes les douceurs qu'Us purent. Le secret eut esté de luy tirer ung peu de sang, mais il n'y avoit pas moyen : c'auroit esté esclatter et découvrir toute l'affaire. Le 6, Monseigneur le Dauphin, à la fin de la messe, se trouva tout en sueur et se plaignit d'un grand mat de reins et par bonheur il luy prist ung dévoiement. Nonobstant il fallut estudier, quoiqu'on vil qu'il se trouvoit mal. On le fit souper à 5 heures, où il se trouva peu de gens : point de gentilhomme servant. Le maitre d'hotel et le contrôleur se disputèrent du service. Il se retira de bonne heure.

Le 7, Monseigneur prit ung sirop et le soir ung lavement. II eut fort mal à l'œil gauche et ung peu au droit. Le soir, M. Félix, premier chirurgien, le fils, luy mit dans les deux yeux de l'eau de M. Vallot, et nonobstant tout cela, point de quartier pour les estudes. Sy on les eût cessées, c'auroit esté descouvrir tout le secret. Au soir, il fut à la promenade dans son carrosse vitré.

Le 8, Monseigneur continua son sirop, fit ses leçons, prit ung lavement et estant dans son lit, M. Félix lui continua de cette eau dans les yeux. Cemesme jour, le P. Février vint à la seconde estude. Le 9, Monseigneur se trouva un peu mieux après ses lrçons et fut à la promenade. Le 10 et le 11, les leçons se firent à l'ordinaire et le soir la promenade. Le 12, les leçons, la chasse du lièvre avec les chiens de M. de Cellincourt : le matin le sirop, le soir l'eau dans les yeux.

Le 13 aoust 1671, jour que Ton doibt marquer pour avoir osté à Monseigneur le Dauphin les bouillons qu'il prenoit tous les matins et quy esloient sy préjudiciables à sa santé, aussy les prenoit-il avec tant de répugnance que cela est incroyable. Ce jour, après la mort de M. Vallot, premier médecin du Roy, quy nele3luy avoit jamais voulu oster, il commença à déjeuner d'ung morceau de pain et d'ung peu de vin et d'eau, et nous avons remarqué que sa santé a toujours augmenté et il a commencé à croistre et à enforoir : ce quy nous donnoit tant de joye ! Le 14, il continua encore son sirop et desjeuna de son morceau de pain et de son doigt de vin. Ses leçons : et fut courre un lièvre le soir.

Le 15, le révérend père Février, confesseur du Roy, fut au lever de Monseigneur, et à cause de la bonne feste de l'Assomption il se confessa, fit ses leçons et fut à la promenade.

Le 16, on reçut des nouvelles de la mort de M. le cardinal Antoine Barberin, grand aumônier de France et archevêque de Rheims.

412 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIr* SIÈCLE.

M. l'abbé Letellier, son coadjuteur, lui succéda avec bien de la joie.

Le 23, il y eut différent entre Monseigneur et Monsieur de Condom quy me dit par deux fois d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu faire. Il rompit un feuillet du thème ; Monseigneur le pria de luy montrer, ce qu'il ne voulut pas faire : à peu de temps M. de Montausier arriva : M. de Condom luy ayant dit ce quy s'estoit passé: M. de Montausier luy dit : — Monsieur, vous pouvez tout; pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes œuvres. Ces paroles me percèrent le cœur et me firent ung si rude effet que je fus obligé dû quitter le derrière de la chaise de ce cher enfant pour ra'appuyer contre la tapisserie. Une sueur froide se répandit sur tout mon corps quy m'obligea presque de sortir, mais comme j'estois seul je n'osay, et fus fort longtemps sans pouvoir m'en remettre. Ayant vu ce quy s'estoit passé le 4, sy je n'avois entendu proférer ces paroles, elles me seroient incroyables.

Monsieur avoit eu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur. Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de lui faire, il ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férules, et encore une autre dans la leçon, et au soir deux. Et il estoit toujours gourmandé et traité de fripon et de gallopin.

Le 24, Monseigneur eut un hocquet tout le jour et je fis tout mon pouvoir pour luy faire donner à boire. On lui rompit encore son thème, et il fut battu, et il ne but qu'à la fin, a force que j'en eusse prié : on me disoit qu'il avoit accoustumé d'avoir cela. On luy avoit fait espérer qu'il iroit à la courre pour la chasse du loup, et il n'eut qu'une petite promenade.

Le 25, 26, 27 et 28 toutes journées fascheuses, à toutes des férules, et les autres ne furent pas plus heureuses.

Le 29, Monseigneur allant commencer l'eslude du malin, M. de Montausier luy présenta deux lignes escrites en latin, et aussitost, ce cher enfant n'ayant pas eu seulement le temps de les considérer, M. de Montausier luy dit : Vous ne les expliquez pas! et lui donna devant tout le monde deux rudes férules, et puis commanda que tout le monde sortît. Monseigneur, quy cognoist son monde, vit bien qu'il n'en seroit pas quitte pour cela, el disoit tout pleurant : — Eh! Monsieur je vous demande pardon. Tout cela ne fit rien, il luy donna encore deux épouvantables férules ; et défense de pleurer, et ordre d'estudier. Tout le reste de la leçon fut rude; et le soir encore guerre, mais plus douce. Au soir le Roy le mena à la chasse dans sa calèche, et ils prirent ung lièvre avec les chiens de Monseigneur.

Le 30, quy estoit le dimanche, nous partismes après le coucher du

DUBOIS DE LESTOURM1ÊRES. 413

Roy dans le carrosse de louage et n'arrivasmes le lendemain à Versailles qu'à six heures du soir.

Le premier jour de septembre, mardy, les leçons ne furent pas fort douces.

Le 2, 0 y eut désordre le matin à l'es tu de, où il n'y avoit que Monsieur de Gondom et M. Millet.

Le 3, Ton brouilla Monseigneur an point qu'il lit feinte de frapper Monsieur de Condom. Le soir alla mieux. Le 4, Monseigneur fit assez bien etnelessa pas que d'avoir trois férules. On luy fatsoit souvent des querelles d'allemand. Le 5, jour de la naissance du Roy t quy fit grande feste dans le parc. A médianoche, Monseigneur prit médecine.

Le 6, aux leçons, férules sempiternelles.

Le 7, les leçons à l'ordinaire, toujours battu.

Le 8 et le 9 tout de mesme. Ce dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher enfant, commençant sa dernière estude, tesmoigna quelque joie. Ils rappelèrent M. de Montausier, quy revint et lui donna trois férules, et puis partit. Tout cela me faisoil enrager.

Le 10, M. de Gentilly (1), père de Messieurs d'Arnault et de Porapone (2), piliés du Port Royal, grand janséniste, vint voir Monseigneur à l'estude. Tout alloit assez bien lorsqu'il y avoit quelqu'un de considération auquel on vouloit faire paroître les belles choses.

Le 11, les leçons furent à l'ordinaire trcs-rudes. Le soir trois férules. L'estude estant finie et voyant que les rigueurs ne cessoicnt point, mon camarade de la Faye et moy ne pusmes pas nous empescher de tesmoigner nos sentiments à Monsieur de Condom, luy disant que c'estoit une chose inouïe de voir ce cher enfant battu et maltraité incessamment au point qu'il y avoit toute apparence qu'on luy estropieroit les mains. Nous n'eusmes pas grande consolation et en sortismes assez mal satisfaits.

Le 12, le 13, le 14 mesme batterie.

Le 15, il y eut trois férules ; le soir point. 11 alla à la chasse avec le Roi, y tua deux faisans qu'il envoya à Madame de Montausier.

Le 16, point de férules. La Reine le vint prendre et le mena à la promenade.

Le 17, tout alla assez bien. Il y eut ung peu d'offense à la dernière leçon, et comme ils estoient de serment de ne luy rien pardonner, au

(1) D'Andilly.

(*) Qui venait d'être nommé ministre d'Etat et secrétaire ayant les affaires étrangères, en remplacement de M. de Lionne, décédé le septembre précédent.

soir M. de Monlausier, estant de retour de Parts, il luy donna dans

son lit deux férules.

Le 18, la première leçon alla bien : vers le soir il eut trois férules, et, voulant donner la quatrième, M. de Monlausier donna sur ung coin de la table et y rompit la férule, seulement ung peu esclatée. Le lendemain Reney la raccommoda par ordre de M. de Montausier.

Le 20, M. Ménage vint voir Monseigneur à l'estude : tout alla assez bien. Au soir deux férules.

Le 21, férules le matin et le soir. La nuit, il fit un vent sy espouvantable qu'il abattit les deux murailles des deux costés de l'aile gauche en entrant. Elle estoit de haulteur d'y poser la charpente. Nous passions tous par là et y venions de passer : cela se Gt entre le coucher de Monseigneur le Dauphin et celui du Roy. Grâces à Dieu, il n'y eut personne de pris là dessous.

Le 22, au matin, férules : l'après disnée point, mais nous eusmes grand peur.

Le 23, l'estude du matin se passa assez bien. J'avois mis Bergereine (i) dans le fauteuil de la ruelle, ce que je dis à Monseigneur et qu'il ne falloit pas la regarder de peur que cela ne le divertit de son estude et luy fit faire quelques fautes. Ce cher enfant, quy aimoit cette petite chienne au point qu'il vit qu'il ne pounoit pas se passer de la regarder, me commanda de la porter dans sa loge, quy estoit dans l'antichambre. Je cognus en cela une conduite très-grande pour son âge, quy n'estoit pas dix ans faicts. Il sortit de l'estude pour venir à sa chaise percée, où il me dit que le Roy luy avoit donné force avis: me regardant dans le visage., il me dit que tout viel que j'estois, ayant eu l'honneur de servir le défunt Roy, le Roy son père, et luy, que je verrois encore deux de ses enfants, que la Reine lui avoit dit que le Roy d'Espagne défunt et le défunt Roy aussy avoient esté mariés de bonne heure et qu'il le seroit aussy. La dernière estude fut sans faulte.

Le 24, le matin, Monseigneur fit son thème tout seul à merveille. Il quitta pour venir à sa chaise percée : j'estois ravy de ce qu'il avoit si bien fait, je luy dis : — Mouseigneur, sy vous faites si bien, on vous adorera. 11 me dit qu'on n'adoroit que Dieu et quelquefois le Roy, à cause qu'il estoit sa vivante image. Et sur ce que je luy avois donné ces louanges qu'il méritoit, mon camarade de la Faye fit ung espigramme sur moy en latin où Monseigneur y voulut aussi ajouter, me raillaut, disaut que je l'avois flatté. Je garde cet escrit bien chère-

i) Petite chienne donnée au Dauphin parla Reine.

DUBOIS DE LESTOURMIÈRES. 415

ment, que j'ai attaché icy (<) et prétends que mes enfants en fassent grand cas, estant sorti de l'esprit et de la main de ce grand prince. La dernière leçon fut belle comme la première. Le soir, Monseigneur fit une mascarade avec ses enfants d'honneur, ses pages et quelques autres et furent divertir le Roy et la Reine.

Le 25 au matin, M. «1e Montausier luy donna une très-rude férule au point que Monseigneur avoit la main enflée, douloureuse et tremblante, qu'il ne pou voit achever ny continuer son thème. Pour me donner encore une plus rude atteinte, M. de Montausier revint à peu de temps là et s' a dressant à moy, me demanda pourquoy il avoit donné ceste férule à mon cher maistre. Cette parole me pressa le cœur et je ne luy respoudis rien.

Le 26, férules an matin, le soir alla mieux : et le 27, M. de Montausier partit pour Rambouillet, les leçons furent assez bien ; le 28 assez bien; le 29, entrant à l'estude du matin, Monseigneur estant très-gai pour l'absence de M. de Montausier, tenoit sa petite chienne qu'il At baiser à Monsieur de Condom. Son chapeau tomba dans cette caresse innocente, ce que Monsieur de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait. L'estude commença passablement, la Reine vint le voir étudier. Tant qu'elle y fut, cela alla le mieux du monde. Mais estant sortie, tout alla très-mal. On luy fit une grande querelle d'allemand au point que Monsieur de Condom quitta l'estude et voulut sortir pour aller trouver le Roy,quyestoit auconseil.il n'y avoit que M. Millet et moi. Monseigneur pleuroil amèrement en me disant : — Dubois, je vous prie de ne pas le laisser sortir. Jequittay le derrière de sa chaise, et tins la porte, et dis à Monsieur de Condom : — Monsieur, vous ne sortirez pas, mais s'il vous plaît de vous raccommoder avec Monseigneur, c'est la grâce que je vous demande. En effet il ne sortit pas, et reprit sa place, et acheva sa leçon sans estre satisfait. Je m'en allay manger : estant de retour, je trouvay Monseigneur seul dans sa chambre avec M. Millet, son sous-gouverneur, qny me dit en entrant: — Monsieur Dubois, voilà un prisonnier. Je regarda y mon petit maistre et luy dis : — Voilà le plus beau prisonnier que j'aie jamais vu ! et m'ap-

(1) In gratiam Domini DUBOIS qui non jam amplius adula tur.

EPIGRAMMA.

filandus adulandi cewat modui, inclyta prineep»,

Au bas de ces vers est écrit par le prince, avec plusieurs ratures et sur charges, d'une grande écriture très-peu réglée: Domimu Dubois adulatur prinapi, si rtx id teint eum expelleret domo. Loaovictrs.

prochant de luy, je luy baisai la main, et me retournant vers M. Millet, je luy dis : — Monsieur, permettez-moy d'aller quérir la petite chienne? ce qu'il m'octroya. Monseigneur se divertit avec elle. A peu de temps de là, je dis à M. Millet que la Reine estoit chez Madame et que Monseigneur avoit de coutume de l'aller voir à pareille heure. M. Millet y alla se concerter avec la Reine. De sorte que Monseigneur le Dauphin alla à la porte de la chambre de Madame et se tint derrière une petite tapisserie, sans entrer dans la chambre, et entendoit ce que l'on disoit. Madame (1) se jeta à genoux devant la Reine et luy dit : — Belle maman, je vous demande pardon pour mon petit papa, il ne sera plus méchant; je vous prie de le voir. La Reine luy dit : — Ma fille, je ne saurois voir ce meschanl garson là, quy ne veut point apprendre ses leçons : ne m'en parlez plus. Madame ne se rebuta point et, pour une seconde fois, se mit à genoux devant la Reine et luy dit : — Belle maman, je vous demande encore pardon pour mon petit papa, quy ne sera plus meschant, et, en cas qu'il le soit, je m'offre d'estre fouettée pour luy. La Reine luy dit : —Ma fille, prenez garde à l'offre que vous me faites ; car vous paierez pour luy : eh bien je le veux bien voir i cette condition. Monseigneur le Dauphin parut et, baisant la Reine, il pleura. Sur ses larmes, ebascun fit sa cour. Le soir, à son estude, il fit bien. Madame la maréchale y fut présente; et, le soir, Monseigneur fut chez la Reine, assez mortifié. 11 y fut peu. Il alla prendre congé du Roy quy lui dit : — Tellement que je veux que vous soyez honneste homme et que vous ne le voulez pas. Nous verrons de nous deux celuy quy l'emportera. Oh bien ! sy vous faites bien ce soir à votre catéchisme (qui estoit la leçon du lit qu'il faisoit tous les soirs) et demain matin à votre leçon, je verrai si vous vous enviendrez demain dans mon carrosse avec la Reine, ou bien sy vous irez seul dans le vostre à Saint-Germain.

Après le coucher de Monseigneur, je montay chez la Reine quy jouoit. Le Roy y vint et dit à la Reine : — Eh bien, Madame, notre homme n'est-il pas bien mortifié? j'ay mis le voyage de demain en balance. La Reine dit : — Ouy, je l'ay trouvé tout retenu.

Le lendemain, quy estoit le dernier du quartier, l'estude du matin fut assez bonne : et Monseigneur s'en vint à Saint-Germain en carrosse avec Leurs Majestés.

(11 Elle avait quatre ans.

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Madame de Staal (Mademoiselle de Launay) naquit eu 1693, disent les Notices, et je crois les notices dans Terreur sur ce point» Sans chercher ici à fixer la date précise de cette naissance, toujours est-il qu'elle se rapporte aux dernières années du dix-septième siècle, et Mademoiselle de Launay était bien jeune à l'époque où mourait Madame deSévigné ; elleétait aussi d'une condition bien différente. La pauvre fille n'était rien moins que richeiû que marquise. Son père était un peintre, et sa mère, séparée de son mari dès avant la naissance de l'enfant» avait été trop heureuse de trouver, au couvent de Saint- Sauveur d'Evreux , un asile rendu nécessaire à la fausse position où la plaçaient cette séparation, sa jeunesse et sa modique fortune. Les grâces enfantines et la naïveté charmanie du petit âge attirèrent sur sa fille l'affection de quelques-unes des dames qui vivaient retirées à ce couvent de Saint- Sauveur, dont l'abbesse était une la Rochefoucauld, sœur de Fauteur des Maximes. Dans leur solitude, ces daines se firent un plaisir de s'occuper de l'enfant, et Madame de Grieu, entre autres, la trouva si fort à son gré que lorsqu'elle fut nommée supérieure du prieuré de Saint-Louis, à Rouen, elle

418 NOTICES LITTÉRALES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

demanda à la mère de la lui confier et de lui laisser le soin de son éducation.

C'est donc à ce couvent de Saint-Louis que Madame de Staal passa toute sa jeunesse. La vivacité de son esprit, les grâces et l'amabilité de son caractère lui avaient donné un tel empire sur Madame de Grieu, qu'elle était véritablement une reine dans l'étroite enceinte des murs de Saint-Louis. Favorite de la supérieure^ elle était aimée, choyée et obéie de tous. Ses moindres caprices étaientdes ordres à quoipersonne ne résistait, et il ne tenait qu'à elle de se croire un personnage. Malgré la justesse de son bon sens, elle ne sut pas tout à fait éviter une telle persuasion, et il eût fallu une meilleure tète que celle d'une jeune fille pour ne pas succomber à l'enivrement de cette habitude de souveraineté. Dans une visite qu'elle était allée faire aux environs de Rouen, chez une de ses amies, elle eut un jour de migraine. Il n'en fallait pas davantage au couvent pour occuper toute la maison, depuis la prieure jusqu'aux sœurs. On se contenta d'envoyer savoir si elle n'avait besoin de rien, et ce lui fut une grande surprise de voir traiter si légèrement, dit-elle, ce que jusqu'alors elle avait vu célébrer avec tant d'appareil. L'avenir lui amena bien d'autres mécomptes. Maintes circonstances la rappelèrent plus vivement à ce pénible sentiment du peu qu'elle était et renouvelèrent douloureusement, à chaque jour de sa vie, l'amertume de cette première expérience.

Malgré toute la reconnaissance dont elle était pénétrée pour sa bienfaitrice, Madame de Staal eut donc lieu souvent d'accuser cette aveugle tendresse d'avoir été la cause du malheur de toute sa vie : « Il m'est arrivé, écrit-elle, tout le contraire « de ce qu'on voit dans les romans où l'héroïne, élevée comme « une simple bergère, se trouve une illustre princesse. J'ai été « élevée, dans mon enfance, en personne de distinction, et

« par la suite je découvris que je n'étais rien et que rien dans « Je monde ne m'appartenait : c'est, là l'origine du malheur « de ma vie. » Nous pourrons peut-être voir aussi d'autres

Mademoiselle de Launay avait en elle tout ce qui pouvait excuser la faiblesse de ceux qui l'entouraient. Il semble qu'elle possédait un charme auquel peu d'entre les personnes qui l'ont connue ont su résister. Ce n'était pas sa beauté qui exerçait un tel empire : elle ne se donne pas pour jolie ; elle avoue qu'elle était fort maladroite; elle avait la vue très-basse, ce qui ajoutait encore à sa gaucherie naturelle. Mais à toutes les finesses d'un esprit aiguisé, elle joignait une facilité d'humeur, une simplicité de manières charmantes, et surtout une franchise et une innocence de cœur bien faites pour séduire. Cet heureux assemblage composait une fort agréable personne, dont on aime à trouver les traits représentés avec candeur, dans les jolis Mémoires qu'elle nous a laissés.

A de si aimables qualités se joignaient une docilité parfaite et une ardeur pour T étude qu'elle mêlait à de grandes ardeurs de piété. Au temps de sa jeunesse, il fallait employer l'autorité pour lui faire prendre quelque repos, la détourner de ses exercices de dévotion et la sevrer de ses livres. Comme c'était la mode en ces temps, elle s'appliqua à la philosophie; elle étudia Descartes, et se passionna ensuite pour la recherche de la vérité et le système de Malebranche. Elle était persuadée d'y entendre quelque chose, et elle prenait un si grand plaisir à cette prétendue découverte de la vérité, qu'elle ne pouvait rien souffrir de ce qui devait la détourner de celte étude. « Cependant, à force de penser, dit-elle, j eus des pen- « sées qui m'inquiétèrent. Je craignis que la philosophie n'ai- « lérâtlafoi, que ces idées métaphysiques ne fussent une nour- « riture trop forte pour un esprit peu capable encore de les

420 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

« bien digérer, et je pris, au fort de ma passion, le parti d'en « éloigner l'objet : ce sacrifice me coûta infiniment.... »

Auparavant, elle en avait accompli un autre du même genre et non moins pénible à un jeune esprit. Quelques pensionnaires du couvent lui avaient prêté des romans, et ces dangereuses lectures avaient fait sur elle toute l'impression qu'elles sont accoutumées de produire ; elle s'y livrait avec toute l'ardeur d'une jeune imagination, lorsque, sur un avis qui lui fut donné, elle y renonça si complètement, qu'elle resta tout au travers d'un incident qui lui causait une grande inquiétude, et n'en voulut point voir la fin. Elle ne manquait donc pas de force contre elle-même ; elle savait se faire violence et pouvait à l'occasion décider contre son goût et sa fantaisie.

La vie de Mademoiselle de Launay paraissait toute tracée. Elle devait rester dans l'enceinte de son couvent, y vivre dans l'obscurité et la prière, servant Dieu et le prochain. Elle n'eût point laissée alors de Mémoires, et nous n'aurions rien à dire d'elle aujourd'hui. Je doute qu'elle s'en fût trouvée plus mal; la Providence semblait avoir ménagé toutes choses pour lui faciliter une vie si précieuse et si relevée. Mais l'air du dix-huitième siècle n'était pas aux professions religieuses. Le petit couvent de Saint-Louis n'était pas tellement fermé au monde que les émanations n'en passassent par-dessus les murs. La position de Mademoiselle de Launay auprès de la supérieure la mettait quelquefois en relation avec les personnes du dehors. La demoiselle, d'ailleurs, allait de temps à autre passer quelques jours à la campagne, dans les maisons de ses amies, et là elle voyait du monde de toute sorte, et parfois de jeunes cavaliers. Il n'en fallait pas davantage pour faire évaporer une vocation qui prenait naissance dans des goûts de tranquillité et d'étude, et n'était que dans la fantaisie,

sans être encore entrée dans la volonté. A une autre époque, sans aucun doute, ces goûts auraient suffi pour que notre héroïne poussât jusqu'à la profession religieuse; elle y eût trouvé la force et la grâce nécessaires pour accomplir une si grande entreprise, embrassée avec simplicité et confiance. 11 était même si naturel que les choses se passassent de la sorte, que la pensée de quitter le couvent ne lui vint que par réflexion. Dans ses ardeurs pour l'étude, elle regrettait tout le temps qui n'y était pas consacré ; pour en avoir moins à donner à sa toilette, elle s'avisa un jour de couper ses cheveux, qu'elle avait fort longs et fort beaux. Un retour de vanité les lui fit regretter ensuite. Elle sut ainsi qu'on pouvait parfois se repentir de ce qu'on avait fait, même quand il était bon et qu'on avait agi sans contrainte. Sa pensée, prenant alors le même chemin que celle du chat de la Fontaine, elle arriva à songer à la profession religieuse et à craindre de s'y engager trop à la légère.

Ce qu'elle voyait autour d'elle n'était pas, du reste, fait pour encourager une vocation qui n'avait point de très-solides fondements, L'autorité de Louis XIV et ses entreprises continuelles sur les couvents avaient changé ces lieux de paix et de silence en Meux d'agitations et de tumultes. Des procès étaient débattus à toutes les juridictions. Le peu de confiance des professes en des supérieures qui leur étaient étrangères par leur nomination comme par leurs intérêts, donnait naissance à mille désordres. Mademoiselle ^e Launay était, mieux que personne à même de connaître les angoisses que ces luttes intestines apportent aux âmes cloîtrées, et cette connaissance était bien propre à éteindre son désir naissant. Plus tard, le souci de son avenir la fit un instant se retourner vers cette première inclination, mais elle avait trop d'honnêteté et trop de bon sens pour qu'un pareil motif eût de l'empire sur elle.

La mort de Madame de Grieu la laissa seule au monde, sans parents et sans amis. Sa mère était morte dès longtemps. Elle vint à Paris pour y chercher une condition. Elle devait avoir un peu plus de vingt ans. Son entrée dans le monde fut au moins bizarre. On avait parlé d'elle et de ses talents à la maréchale de la Ferté , qui manifesta de bonnes intentions à son égard. La pauvre Launay voulut la remercier, et comme elle n'avait point d'habit honnête pour se présenter chez elle, une pensionnaire du couvent où elle était logée à Paris lui en prêta un pour deux ou trois heures.

Madame de la Ferté était la femme du monde qui s'engouait le plus facilement. Elle trouva la jeune solliciteuse fort à son gré et, pour juger de son mérite, lui fit écrire deux lettres qui la transportèrent. Quoi qu'ait écrit Madame de Staai de tout le ridicule des scènes de cette présentation, quand on a lu les lettres et les divers écrits qu'elle a laissés, on ne trouve pas que la maréchale eût en somme un goût si bizarre : un esprit aussi fin et aussi juste dans une pauvre fille de province pouvait en effet causer quelque étonnement à une ■> personne de la cour. Madame de la Ferté y mêlait sans doute les extravagances de son humeur. Ce ne fut pas la moindre de croire à sa protégée toutes les sciences et de s'informer, entre autres choses, si elle ne pourrait pas tirer les cartes. La maréchale était à sa toilette et se préparait à se rendre à Versailles, quand Mademoiselle de Launay lui fut présentée ; trouvant la demoiselle si fort à sa fantaisie, au lieu de la

congédier, elle la fit monter dans son carrosse, toute stupéfaite et dans son habit d'emprunt, pour la conduire à Versailles. Elle la garda plusieurs jours, la conduisit partout, la vanta outre mesure, à la grande confusion et à la grande fatigue de la pauvre fille : « — Voilà, Madame, disait-elle en la présentant, cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si

grand esprit et qui sait tant de choses. Allons, Mademoiselle, parlez ; Madame, tous allez voir comme elle parle. » Et pour encourager sa protégée et la mettre en haleine, elle lui disait : a — Parlez un peu de religion, vous direz ensuite autre chose. »

L'esprit de Madame de Staal, si prompt à saisir le côté ridicule de toutes choses, ressentait cruellement ces humiliations. Je doute qu'elle ait jamais assez dompté son amourpropre pour pardonner à la bonne et extravagante maréchale toute sa bienveillance. Elle se voyait ainsi promenée comme un singe, écrit-elle amèrement, ou comme quelque autre animal qui fait des tours à la foire, et elle eût voulu que la terre l'engloutît plutôt que de continuer à jouer un tel personnage. La maréchale, cependant, dans son expansion et son bon cœur, continuait toujours, et ne visait à rien moins qu'à la faire nommer gouvernante d'une fille de la Dauphine [la duchesse de Bourgogne). Ellela fit assister au souper du Roi et la fit remarquer au duc de Bourgogne, à qui elle vanta ses mérites. Le dessein de Madame de la Ferté soutirait bien des difficultés. La principale était que la fille de la Dauphine n'était pas encore au monde ; mais on voulait attendre, et la maréchale trouvait qu'on ne pouvait faire assez de sacrifices pour assurera la princesse à naître les soins d'une personne aussi étonnante, et qu'elle avait découverte. Elle comptait la garder auprès d'elle en attendant cette naissance. Elle savourait à l'avance tout l'honneur qui lui reviendrait de posséder une pareille merveille. Elle se délectait de tous les agréments que ses talents lui devaient procurer. Mademoiselle de Launay eût préféré tout au monde plutôt que de rester dans la compagnie de cette folle. Au secours de sa délicatesse froissée et de son orgueil humilié, elle appelait sa raison, à l'aide de laquelle elle s'est toujours piquée de se décider et de secon-

duire, et dont elle disait si joliment que * sa folie a été de voûte loir être raisonnable ; et comme les femmes qui se sentent « serrées dans leur corset s'imaginent être de belle taille» sa « raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. » Cette raison donc, si incommode quelquefois, appuyait en cette circonstance du côté de tous les petits sentiments révoltés du cœur : elle représentait que Madame de la Ferlé, si prompte à s'éprendre, était aussi facile à se dégoûter, et qu'entrant Chez elle sur le pied d'être de la compagnie, on ne tarderait pas à être reléguée parmi les servantes. Comme il fut question en ce moment d'entrer chez la duchesse du Maine en qualité de gouvernante de sa fille, il semblait naturel qu'une raison si judicieuse acceptât cette proposition. Mais Madame de la Ferté jeta les hauts cris dès qu'on lui en ouvrit la bouche, et Mademoiselle de Launay trembla de froisser les effervescences de cet engouement au moment de sa nouveauté. Elle ne pouvait cependant se fier entièrement à la maréchale du soin de son avenir, et elle était bien résolue en outre de ne consentir jamais à vivre auprès d'elle. Elle n'eût pas le courage, toutefois, de manifester sa volonté, et n'osa même tenter de la faire agréer honnêtement : elle craignait d'encourir le reproche d'ingratitude, et elle pria Madame du Maine, de lui réserver ses bonnes grâces pour un temps plus propice. Elle espérait tout sauver en gagnant du temps ; mais chaque jour l'engageait davantage. La maréchale l'entretenait souvent des difficultés que rencontrait son projeté! dès moyens qu'elle prenait pour aplanir tout obstacle et arriver à la posséder chez elle. Elle s'y attachait de plus en plus et ne songeait déjà plus à la conserver pour la Dauphtùe ou pour toute autre, mais poursuivait uniquement le désir de tenir auprès d'elle une personne aussi accomplie. En attendant, elle la promenait partout, la menait dans ses terres, payait sa pen-

sion dans le couvait où elle avait son logement lorsque la maréchale revenait à Pari», Plus Mademoiselle de Launay prenait connaissance du caractère et de l'intérieur de sa protectrice et plus il lui paraissait nécessaire de ne pas accepter une telle condition. Elle se donnait bien de garde, dans les remercîtnents où elle se confondait, de rien dire qui pût rengager. La maréchale n'avait cure de pareilles délicatesses et ne s'en apercevait môme pas. 11 était sans doute assez difficile de faire entendre quelque chose à cet esprit féru et si amoureux de ses extravagances qu'elle disait un jour à sa triste favorite : — Tiens, mon enfant, je ne vois que moi qui aie toujours raison. « Cette parole, dit Madame de Staal, a servi plus qu'au- « cun précepte à m'apprendre la défiance de soi-même, et je « me la rappelle toutes les fois que je suis tentée de croire « avoir raison . »

Mademoiselle de Launay remerciait donc le ciel de tous les obstacles qui pouvaient surgir contre les projets de la maréchale. Elle n'osait les attaquer directement, et elle eût désiré que Madame de la Ferté y renonçât d'elle-même. Dans ce but, elle alla jusqu'à s'appliquer à se rendre désagréable* Huit mois se passèrent de la sorte dans cette lutte et ces hésitations. De nouvelles difficultés, il est vrai, surgissaient toujours ; Mademoiselle de Launay néanmoins se sentait chaque jour engagée davantage ; et comme il arrive nécessairement, pour n'avoir pas pris son parti tout d'abord et n'avoir pas réglé sa conduite d'après une résolution; pour n'avoir pas osé combattre les .petits obstacles, ni braver les chétifs inconvénients que tout projet rencontre en ce monde; pour n'avoir pas en, enfin, le courage de s'aider elle-même et s'en être fiée aveuglément au hasard, à 1' avenir, aux circonstances, elle entra dans de telles perplexités que, fatiguée, irritée, éperdue, elle voulut à toutes forces finir brusquement, quitter à

426 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE.

l'instant ses entraves et sortir d'embarras. Elle tomba dans un pire, et, qui plus est, mérita justement ce reproche d'ingratitude, dont le fantôme l'effrayait d'autant plus que les bontés de la maréchale pénétraient moins son cœur. Il est vrai que celle-ci les mettait à un prix que Mademoiselle de Launay ne pouvait aucunement accepter. S'appuyant donc sur un simple rapport, elle voulut croire que Madame de la Ferlé renonçait à ses desseins, et elle écrivit à Madame du Maine pour réclamer ses bonnes grâces, s'il en était encore temps, se disant tout à fait dégagée désormais vis-à-vis de la maréchale. Sa lettre fut montrée à cette dernière, qui, sans rechercher d'explications, fut outrée, et ne lui pardonna que bien longtemps après. Madame de Staal reconnaît elle-même ses torts et avoue que c'est là le vilain endroit de sa vie. Cependant le léger éclat qu'avait répandu surelle la présentation singulière que lui avait procurée la maréchale était tout à fait passé, et la duchesse du Maine crut faire assez pour celle qu'elle avait d'abord songé à mettre en qualité de gouvernante auprès de sa fille, d'offrir une place parmi ses femmes de chambre. Quand la pauvre Launay sut ce qu'on lui destinait, elle devina que tout espoir de fortune était passé, et que jamais elle ne pourrait se débarrasser de l'air de la valetaille qu'elle allait respirer. Elle crut cependant ne pouvoir pas reculer, et n'avoir point d'autre parti à prendre que de se soumettre à son sort.

Elle était, il est vrai, autant que personne, peu propre à un tel service, et ce n'est pas une des pages les moins plaisantes de ses Mémoires (fie celle où elle raconte toutes ses maladresses. Elle admirait la patience de la duchesse à supporter toutes ses inepties, et elle passait pour stupide parmi ses compagnes. Une circonstance imprévue lui rendit un peu de lustre. Elle eut occasion d'écrire à Fontenelle une lettre que

celui-ci trouTa piquante et bien tournée. Il la lut en public ; elle fut goûtée. Ce devint la nouvelle de la cour, chacun voulut en avoir une copie; elle passade main en main» et elle parvint jusqu'à la duchesse du Haine, à qui Ton apprit qu'une de ses femmes en était Fauteur; et on découvrit enfin que 4 était Mademoiselle de Launay qui l'avait écrite. Elle se vit des lors distinguée un peu de la troupe où elle était reléguée, et commença à retrouver quelque considération.

Madame du Maine tenait sa cour à Sceaux, et ses familiers s'appliquaient à inventer chaque jour de nouveaux divertissements pour satisfaire à son goût pour les plaisirs. Mademoiselle de Launay fut consultée souvent, et son esprit ingénieux ne resta pas en arrière sur ce qu'on demandait d'elle en ce point. Elle entra ainsi peu à peu dans les bonnes grâces de la duchesse, et quitta bientôt des services qui lui semblaient avilissants pour devenir sa lectrice habituelle.

Après la mort de Louis XIV, lorsque s'éleva le procès sur l'état des princes légitimes, la duchesse du Maine, que la vivacité de son esprit et l'intérêt de sa vanité avaient laite l'âme du parti, travailla avec ardeur au grand mémoire des princes. Elle voulut recueillir elle-même les exemples qui devaient venir à l'appui de leurs prétentions : elle passait la plupart des nuits à ce travail, écrasée sous le poids des immenses volumes qui couvraient son lit. La bonne Launay l'aidait dans ses recherches, feuilletait les vieilles chroniques, et ses connaissances et son jugement guidaient la princesse. Elle acquérait ainsi chaque jour des droits à sa confiance, et lorsque plus tard la duchesse, poussée par toute la fureur étroite d'un esprit féminin déchu de ses prétentions, s'engagea dans la conspiration de Cellamare, sa lectrice et son collaborateur reçut plusieurs confidences et rendit quel-

ques services. Ella donne sur ces événements des détails bien propres à faire connaître tout le ridicule de cette entreprise et à faire juger sévèrement la folie de là princesse et l'aveuglement de sa vanité, qui se promettaient quelque vengeance et quelque satisfaction par des moyens aussi dangereux et aussi peu fondés.

Lorsque la duebesse fut arrêtée, on s'assura aussi de Ja personne de sa lectrice, et pendant que Bénédicte de Gondé était conduite à Dijon, Mademoiselle de Launay fut enfermée à la Bastille. Elle y resta près de deux ans,1 et su* avec constance et esprit refuser de rien déclarer des secrets de sa maîtresse. Elle s'acquit ainsi beaucoup de relief, d'autant plus qu'on s'imaginait et que sa position auprès, de la princesse donnait à croire qu'elle allait dans ses confidences beaucoup plus loin qu'il n'était vrai. Elle fut une des dernières à recouvrer sa liberté parmi tous ces singuliers conspirateurs dont le Régent s'était assuré. Elle se refusa toujours à signer une déclaration par laquelle elle eût reconnu lesfails principaux de l'intrigue, et comme on lui disait à l'occasion de ces refus qu'elle resterait à la Bastille toute sa vie^ elle répondait : i-Eh bien ! c'est un établissement pour une fille comme moi, qui n'ai pas de bien. Du reste, elle assure qu'elle s'y trouvait b caucoup mieux que dans les entraves de son service habituel, près desa princesse, et qu'elle eût volontiers pour toujours sacrifié la liberté de sortir pour garder la liberté d'agir à sà fantaisie. Elle répondait aux magistrats qu'il était fort inutile de l'interroger, parce que, si elle ne savait rien, elle ne pouvait rien dire, et que si on lui avait confié quelque chose, elle le dirait encore moins. Enfin, sur un ordre exprès de la duchesse du Maine, elle fit une mauière de déclaration où elle se donna ci icore le malin plaisir de ne dire que les choses qu'on ne se soudait point de savoir. On se contenta de cette apparence de soumission, et

on fut fort aise de se débarrasser d'elle. Madame du Maine l'accueillit avec reconnaissance, et désormais la tira un peu de l'humiliation où elle avait été, lui donnant un appartement et la mettant autant que possible sur le pied de la compagnie : mais son orgueil subissait encore bien des dégoûts qu'elle ressentait amèrement.

La gloire qu'elle s'était acquise et le renom que sa conduite dans cette intrigue de Cellamare lui avait donné, attirèrent de nouveau sur elle les bonnes grâces de Madame de laFerté; entrant, pour cette fois, assez justement, ce semble, dans les douleurs de cet esprit froissé, la bonne maréchale essaya de lui assurer un peu de liberté, en la retirant de chez Madame du Maine et en la mariant. Madame Dacier Tenait de mourir : on pensa que Mademoiselle de Launay était assez savante pour la remplacer. M. Dacier accueillit vivement cette pensée et voulait assurer tout son bien à sa compagne. On en parla à Madame du Maine, mais elle s'opposa à ce projet : elle s'appliqua à faire voir à sa lectrice tous les inconvénients qui en pouvaient résulter, lui représenta les infirmités dn bonhomme, l'assura que c'était bien son intention de s'occuper de son avenir, mais qu'elle ne pouvait consentira une union qui la séparerait d'une compagnie aussi agréable et aussi nécessaire. Voilà donc encore la pauvre Launay dans de grandes perplexités, craignant de froisser la duchesse et hésitant à se résigner de devenir garde-malade d un vieillard. Pendant qu'elle hésitait, le bonhomme mourut, lui laissant le regret de n'avoir pas profité de « cette occasion de s'assurer quelque bien avec l'indépendance. » Je sais gré à Madame de Staal de n'avoir pas cherché à dissimuler ses sentiments à cet égard, et de n'avoir pas hésité à avouer de quelle nature furent ses regrets. Si le sacrement avait donné sa sanction à ce projet, elle avait le cœur assez bien fait pour éprouver, en

présence de cette mort, d'autres sentiments que ceux du dommage causé à sa fortune.

Nous ne suivrons pas F histoire de Madame de Staal dans toutes ses phases ; mais quelque chose manqueraità la connaissance de ce personnage si nous ne racontions pas les circonstances de son mariage. La duchesse du Maine s'en préoccupa donc comme elle avait promis. Mademoiselle de Launay commençait à être de cet âge où elle devait trouver moins agréable dïnvoquer si souvent la raison. Sans fortune et sans position, sans agréments autres que ceux de son esprit et de ses connaissances, il était assez difficile de la pourvoir honorablement, surtout avec les obstacles qu'apportait encore Madame du Maine, qui voulait la marier de façon à ce qu'elle ne s'éloignât pas de sa personne. On voulait cependant lui trouver un homme de qualité qui la mît tout à fait hors de son premier état et au niveau de toutes les dames de la petite cour de Sceaux. On découvrit parmi les gardes suisses, que commandait M. du Maine, un officier, homme de condition, et déjà veuf. Il vivait à la campagne, à deux lieues de Paris, avec ses deux filles, dans une petite terre remplie de troupeaux de vaches et de moutons.

aJe me représentai, dit Madame de Staal, un tableau de Ja vie champêtre dont le contraste avec la mienne relevait chaque objet et m'en faisait admirer les grâces douces et naïves. Je prenais alors du lait et rien ne me parut plus satisfaisant que d'avoir des vaches sous la main. L'orgueil des hommes prend soin de leur dérober les chétives circonstances qui ont aidé à les déterminer dansles questions les plus importantes, et ce n'est que par une recherche exacte et difficile qu'on les retrouve. Me voilà donc toute passionnée pour le nouveau genre de vie que je croyais mener. » Elle vit l'homme, les filles et la maison: la passion ne baissa pas :

« Le lieu, le repas, la compagnie, tout rappelait l'âge d'or. Je trouvai une maison gaie et propre par la blancheur des murailles. Il lui seyait de n'être point meublée La volatile de la basse-cour, la chair des troupeaux, les fruits du verger couvrirent la table. Nos jeunes hôtesses^ c »mme au temps où Ton révérait Jupiter hospitalier, préparèrent une partie des mets, nous régalèrent de gâteaux et fromages servis par leurs mains. Je considérai avec plaisir cette façon de vivre, si conforme à la nature, qui nous est devenue étrangère, et je crus qu'elle me conviendrait. Je fus aussi contente du maître de la maison, de son maintien, d'une certaine politesse non étudiée qui part du cœur et annonce un caractère doux et bienfaisant. En effet, c'est le sien... Quand je fus montée en carrosse, il mit à mes pieds un petit agneau, le plus gras de son troupeau, qu'il me pria d'emmener avec moi. Cette galanterie pastorale me sembla parfaitement assortie à tout le reste. »

C'était encore la mode des bergeries, un peu différentes de celles de VAstrée, mais tout aussi romanesques. Madame de Sévigné, qui ne se piquait point d'être raisonnable et qui se souvenait si agréablement des bergers du Lignon, ne les appelait pas à ses conseils. Mademoiselle de Launay cependant n'oublia point tout à fait, dans cette circonstance, son incommode raison. Il fut convenu que l'union projetée n'aurait lieu que lorsque M. de Staal aurait été nommé commandant de sa compagnie. M. le duc du Maine fit des difficultés à la proposition que lui en porta la .duchesse, et l'affaire tira en longueur. Pendant ce temps, Mademoiselle de Launay découvrit que le bien qu'on croyait à M. de Staal appartenait à ses filles, et qu'il ne lui pouvait procurer d'autre avantage que celui de lui faire épouser un homme de qualité, « chose à la vérité utile, dit-elle, par rapport à ma situation, mais qui m'était

d'ailleurs assez indifférente. » L'affaire lui parut dès lors médiocrement bonne , et comme les distractions en avaient écarté le souvenir, elle commença de souhaiter qu'on l'oubliât tout à fait ; « car, dit-elle, chemin faisant, je vieillissais « toujours, et le projet de me marier devenait de plus en « plus ridicule. » Elle avait en effet déjà largement dépassé la quarantaine. Lorsqu'au retour d'un voyage d'Ânet, le duc du Maine lui annonça qu'il venait de nommer H. de Staal commandant, cette nouvelle la confondit. Elle aperçut en un instant tous les inconvénients qui s'étaient dérobés à sa vue. Elle s'étonna de son aveuglement, elle sentit qu'il lui était impossible de reculer désormais. Elle mesura l'abîme où elle était tombée et entra dans une sorte de désespoir. L'agitation de son esprit la rendit malade. Elle espéra mourir; mais, ditelle amèrement quelque part, on ne meurt jamais à propos. Elle guérit, et il lui fallut subir le joug qu'elle s'était laissé imposer. Gomme si tout devait contribuer à rendre lugubre cette union, le jour même de son mariage elle reçut les derniers adieux d'une de ses amies mourante. Genevillers lui parut bien triste. Les belles filles, si hospitalières autrefois, se montrèrent aujourd'hui revéches et maussades. Le déconcertement, dit-elle, se répandit dans la maison, et la nouvelle épousée fut trouvée dans sa chambre toute en larmes. Sa désolation renfermait confnsément différents objets, etelle fut longtemps à se remettre de cette première impression. Son mari cependant était un honnête homme, et assez bon pour pouvoir être choisi par des motifs meilleurs que ceux qui avaient inspiré sa femme. Elle vante son calme inaltérable, la parfaite égalité de son humeur, la* justesse de ses idées, et toujours frappée de sa vision de raison, elle admire que ce fut un « homme que la nature avait placé où la raison ne saurait atteindre. » Mademoiselle de Launay, devenue Ma-

dame de Staal, pouvait désormais s'asseoir à la table de la princesse, prendre place dans son carrosse, enfin de droit, et non plus par simple tolérance, avoir part à tous les agréments des dames de la compagnie. Elle reconnut cependant bientôt qu elle n'avait pas si complètement dépouillé son ancien personnage qu'on ne l'aperçût encore de temps en temps sous les ajustements de la femme de qualité. Elle trouva ainsi de nouvelles occasions d'humiliation dont sa raison ne la consolait pas au tout; ce qui irrita surtout son humeur, c'est qu'elle découvrit que son nouveau rang ne l'affranchissait en rien de l'espèce de servitude où elle avait toujours vécu depuis qu'elle était chez Madame du Maine. L'amour de la liberté avait toujours été sa passion dominante ; elle avait espéré qu'une fois mariée, les devoirs de lui donneraient l'occasion de satisfaire à ses goûts et de fuir des obligations qui lui étaient pénibles à porter. Madame du Maine s'était en effet engagée maintes fois avant le mariage à lui laisser cette facilité qui semblait si naturelle, de passer une partie de son temps auprès de son mari. Mais, dès la première parole qui en fut prononcée, la petite princesse impérieuse et fantasque s'indigna qu'on eût osé seulement penser à une pareille proposition, se répandit en reproches contre l'ingratitude, ne voulut en aucune manière entendre parler des conventions faites auparavant, nia tout et refusa très-nettement. La pauvre Launay vit bien qu'elle n'avait fait que resserrer sa chaîne. Cette indépendance qui lui était si chère lui échappait encore. Elle ne sut jamais la conquérir. Elle en accuse les circonstances. Ne peut-on pas en accuser aussi la faiblesse de son caractère, qui ne sut point dominer les événements ?

Nous avons plusieurs fois nommé Madame de Sévigné. 11 est inutile dé la mettre en parallèle avec Madame de Staal.

434 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

On voit, par l'analyse que nous avons faite, la différence des événements qu'on peut trouver dans les écrits de Tune et de l'autre. Il ne faut pas rapprocher la cour du grand Roi de celle de son bâtard, ni opposer à la condition brillante et recherchée de la chère marquise la position humble et servile de la pauvre femme de chambre de Madame du Maine. U y a une autre différence plus frappante encore : Madame de Staal, avec tout son esprit, malgré tout son jugement et toute sa grâce, est une femme de lettres. C'est une espèce que le grand siècle n'a pas connue; car, on nous permettra de ne pas ranger Madame de La Fayette dans cette catégorie. Nous ne voulons pas non plus comparer Madame de Staal à ces nombreuses pécores qui, de nos jours, se dressent sur leurs plumes et se croient des héroïnes, parce qu'elles racontent des turpitudes ; mais il faut reconnaître qu'elle a tous ceux de leurs instincts qui peuvent se concilier avec l'honnêteté et le bon sens. Elle fait des vers et y prétend. Elle a quelque science, et Baron, piqué contre elle, lui annonce en raillant qu'il va jouer les Femmes savantes. Sa société est de beaux esprits. Chaulieu, Vertot, Fontenelle lut rendent leurs hommages. Elle compose des ballets et des comédies pour le théâtre de Sceaux. Dans sa jeunesse, elle écrivait de petits romans, des nouvelles où elle mettait en scène sa vie et ses sentiments. Enfin, ce qui est le caractère distinctif des femmes de lettres, elle a des amoureux et ne peut s'en taire. L asimilitude n'ira pas plus loin ; car il eût peut-être été fâcheux que Madame de Staal n'eût pas parlé. Son silence sur ce point aurait enlevé à ses Mémoiras bon nombre de pages des mieux pensées et des mieux écrites. H est inconcevable, en effet, combien cette femme douée, comme nous avons vu, d'assez peu de résolution et de jugement quand il s'agissait de sa conduite, avait de tact, de discerne-

ment et de convenance quand il fallait écrire. Elle sait ce qu'elle veut dire, et elle le dit prestement et comme il faut, d'une façon vive, sensée et pleine de charmes. Sans doute, elle portait les mêmes qualités dans sa conversation, et c'est cet agrément qui la faisait rechercher malgré son peu d'éclat. Ce qu'elle dit de ses amoureux n'outragera donc point la décence et ne laissera pas d'être aimable. On y trouve plus d'une bonne leçon, et cette agréable lecture a sa moralité.

Le bon sens de Madame de Staal l'empêcha toujours de considérer l'effervescence des passions comme le principal événement et le seul but de la vie. Elle en parle, au~contraire, comme de faiblesses assez ridicules pour la plupart; et dans la simplicité de son récit, elle expose avec vérité toute la folie de ces petites illusions, qui n'ont, en somme, de dangereux que le danger qu'on y veut bien mettre, et qu'un peu de réflexion suffit toujours à dissiper.

Elle raconte qu'étant allée passer quelque temps à la campagne, chez une de ses amies du couvent de Saint-Louis, il vint un jeune homme faire visite dans la maison. Il joua une partie d'hombre : « Lorsqu'il fut parti, disent les Mémoires, « je m'aperçus que je désirais qu'il revint, j'en cherchai la « raison : je me dis que c'était un homme d'esprit et de « bonne compagnie, qu'on devait souhaiter dans un lieu si « solitaire ; et puis, examinant sur quoi j'avais fondé l'opinion ude son esprit, et recherchant curieusement ce que je lui « avais ouï dire, je ne trouvai que gano, trois matadors et « sans prendre ; il ne lui resta qu'un son de voix agréable, « qu'effectivement il avait, et un peu plus l'air du monde « qu'aux gens que je voyais ordinairement. »

Elle ne se tira pas toujours aussi spirituellement et aussi sensément d'affaire. Mais il y a du profit à suivre toute l'histoire de ses illusions : elle y expose avec beaucoup de grâce toute la

honte et surtout tout le ridicule de ses petites aventures. Son voyageau milieu des boues du pays d'Auge, lorsqu'elle voulut faire quatre ou cinq lieues pour obéir à sa fantaisie, et dans l'espérance de rencontrer le chevalier de Silly, est un récit fort plaisant ; mais sa grande passion, celle qui fut connue dans le monde et qui est restée célèbre, est celle qu'elle éprouva pour le chevalier du Ménil. Les circonstances avaient beaucoup prêté à la faire naître et croître. Elle avait trouvé le chevalier à la Bastille : ils y étaient logés dans le même quartier. Sans s'être jamais vus, ils lièrent une correspondance fort active, qui était un délassement dans leur solitude et un jeu d'esprit. Il n'est pas de si dure prison qui, à la longue, ne s'adoucisse : les aimables complices de Cellamare. mis d'abord au secret, parvinrent bientôt à se voir et à se faire compagnie une partie delà journée. Mademoiselle de Launay et le chevalier du Ménil firent comme les autres, et continuèrent ainsi à visage découvert la connaissance qu'avait ébauchée leur commerce épistolaire. On échangea des paroles, peut-être même des serments, que l'air de la liberté rompit et fit évanouir, mais dont Mademoiselle de Launay garda de grands ressentiments. Cela n'empêcha pas, du reste, que, dans quelques autres circonstances, elle n'eût encore des combats à soutenir. J'en suis fâché, a Je sais qu'une héroïne ne doit <k avoir qu'un goût, qu'il doit être pour quelqu'un de parlait a et ne jamais finir; mais le vrai est comme il peut, et n'a de <c mérite que d'être ce qu'il est. »

Une remarque à faire, c'est elle avait de facilité à dompter ces petits mouvements du cœur, ces petites fantaisies de l'imagination qui, à diverses rencontres, lui faisaient ainsi trouver quelques attraits dans la compagnie de certains personnages. Quand elle avance en âge, quand sa raison doit être plus forte et qu'elle se targue

MADAME DE STAAL. 437 davantage de se conduire par ses lois, elle ne sait plus prendre son parti gaiement et gaillardement comme autrefois, à l 'occasion du charmant joueur d'hombre. Elle est livrée aux inquiétudes, aux larmes, aux angoisses. Sa faiblesse est augmentée. C'est que la raison, si subtile et si forte qu'elle soit, ne suffit pas à diriger notre conduite. Quand Mademoiselle de Launay déjouait si malignement les fantaisies de son imagination à l'occasion de ce pauvre joueur d'hombre, elle n'était pas loin „ du temps où elle quittait Malebranche et rejetait les romans. Savoir se vaincre dans les petites choses est une condition essentielle pour juger et agir sainement dans les occasions importantes; mais la raison humaine ne veut traiterque du grand . Elle ne peut s'abaisser à considérer ou régler toutes sortes de petits détails et de petits mouvements, qui lui paraissent indifférents ou ridicules» et qui sont néanmoins tout l'homme. C'est pour cela qu'elle est frivole et qu'on l'invoque vainement . Madame de Staal, malgré les excellentes et rares qualités de son esprit, ne peut donc pas plus qu'un autre tirer de cette raison un peu de force ou un peu de courage, une règle quelconque et un motif d'action. Elle avait oublié, en vieillissant, la ferveur de ses premières années. La vanité de l'esprit dont elle prétend n'avoir jamais été piquée, l'avait séduite, et surtout, on l'a vu, la vanité de la raison la possédait : malgré le peu de secours qu'elle y puisait, elle en resta toujours amoureuse et ne sut pas retrouver l'appui de sa première jeunesse, cette exacte pratique de la religion qui lui avait fait naguère passer des années si sages et si tranquilles. Comme on dit que l'éloquence du Gracque avait besoin pour se soutenir d'être conduite et modérée par un joueur de flûte, la raison humaine, pour rester toujours lucide et sensée, doit écouter attentivement cette loi supérieure, ce guide fidèle que Dieu a donné aux hommes.

C'est là, entre Madame de Staal et Madame de Sévigné, une différence plus essentielle que celle de la fortune et de la naissance. Madame de Sévigné, en effet, si légère quand elle tient la plume, et dont le ton badin court sur toutes choses, n'a point eu de ces faiblesses, et dans toute sa règle de conduite elle a montré une raison autrement forte et autrement sage, mais aussi plus fidèle et plus soumise. Ses épreuves, il est vrai, furent peut-être moins difficiles que celles de la bonne de Launay ; cependant, elle fut loin d'en être tout à fait exempte, et si sa correspondance fait connaître une vie calme et digne d'envie, c'est que Marie de Rabutîn avait su, comme tout autre, la conquérir à force de vertus et de sagesse.

Nous ne voulons pas dire que Madame de Staal fût devenue philosophe, et il nous semble qu'elle remplit toujours les devoirs essentiels de la religion, mais la piété n'était plus son souci, ni sa règle, ni son but. Le tourbillon des vanités l'avait enveloppée. Elle conserva cependant une droiture de cœur et une rectitude de jugement bien précieuses dont tous ses écrits ont gardé une vive empreinte. Fontenelle disait de ses Mémoires: « Cela est écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valait pas la peine d'être écrit. » Nous croyons que les ouvrages de sens et de goût ne sont pas si nombreux, même en France, pour qu'on puisse en sacrifier un aussi parfait avec tant de facilité. Nous n'hésitons pas à ranger les jolis Mémoires de Madame de Staal parmi ces livres rares d'une littérature saine et délicate, d'une moralité suffisante qui, sans aucun danger et souvent avec de grands avantages, peuvent être mis entre les mains de tout le monde. Nous les avons assez cités pour n'avoir rien à ajouter sur le gracieux talent de l'écrivain. On a pu apprécier le sens exquis qui le dislingue et sa manière juste, fine et simple

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à la fois de dire toutes choses. Son éducation retirée, qui n'a- Toit pu entretenir la vocation religieuse, semble au moins avoir conservé à son esprit cette solidité et cette grâce qui n'ont appartenu jusqu'à présent qu'au dix-septième siècle, dont, avec Saint-Simon, Madame de Staal continue, jusqu'au milieu du dix-huitième, les allures et les bonnes traditions. Ce n'est pas en vain qu'une la Rochefoucauld a veillé sur son berceau. Elle parait avoir hérité de toute la finesse du ton et de la vivacité du trait, qui ont distingué le petit cercle illustre et choisi entre tous les beaux esprits du règne de Louis XIV, dont le dernier et le plus aimable représentant mourait en Provence, quand la petite Launay, recueillie par charité, étudiait obscurément dans un couvent de Normandie. Seulement, la position inférieure, dépendante, humiliée, que son orgueil supportait si amèrement donne en plus d'une circonstance à la verve railleuse de Madame de Staal une excitation et un acharnement que Mesdames de Lafayette et de Sévigné n'ont point connus. Ce n'est plus leur plaisanterie innocente qui ne s'attaque qu'aux ridicules. Madame de Staal mord et pénètre : et par une sorte d'instinct féminin, elle s'attaque de préférence aux femmes [et elle déploie surtout contre elles la vigueur de sa verve.

Il n est pas besoin de dire qu'elle trouve souvent occasion de l'exercer. Ses Mémoires en pourraient donner plus d'un exemple, et ses lettres abondent en traits satiriques. Il en est plusieurs sur Voltaire et Madame du Châtelet, où ces deux héros sont traités avec peu de respect. Il s'agissait de la représentation d'une de ses comédies, que Voltaire et son amie étaient venus préparer et donner à Sceaux.

« Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient d'abord annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une

odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est, des lits, qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celuici, et déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gtte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait : il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut dans les matelas ; ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat. »

Elle dit quelques jours après : <c Nos revenants ne se montrent point de jour : ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui : l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer, ni se promener. Ce sont bien des nonvaleurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport, »

Elle revient quelques jours après sur le compte de Madame du Châtclet : « Madame du Châtelct est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi : il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit ; mais le jour, au fort de son travail, cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses Principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année ; sans quoi ils pourraient s'échapper et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul.

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i Je crois bien que sa tète est pour eux une maison de force et b non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller rigoui reusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occu- > pation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu?à la nuit close. Voltaire a lait des vers galants tjui réparent un \ peu k mauvais effet de leur conduite inusitée. » f Après leur départ elle revient encore sur eux : « On vous

garde un bon appartement : c'est celui dont Madame du Châtelet, après une revue exacte de toute la maison^ s'était j emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis, car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables : t il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler , ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux ; et cette belle ordonnance ne Ta pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe 11 quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépèches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'Etat, et ce qu'on lui a , barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difficile à mettre au

net Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre

pages, de plus un billet dans le même paquet qui m'annonce I un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de . retirer les rôles et perdu le prologue. 11 m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la , poste, parce qu'on le copierait, de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor. » , Cette simplicité et cette candeur apparente prêtent une

grande force à la raillerie, et elle emporte d'autant plus vigoureusement la pièce. Il est douteux que Voltaire et son

442 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlf SIÈCLE.

amie se fussent trouvés satisfaits d'être habillés de la sorte»

Madame de Staal mourut à Paris en 1750. Ses Mémoires ne vont pas au delà de son mariage, et ses lettres témoignent qu'ils étaient achevés en 1741. Ils n'ont été publiés que six ans après la mort de l'auteur. On a encore d'elle deux des comédies qu'elle avait composées pour le théâtre de Sceaux. Toutes ses œuvres ont été imprimées séparément, et quelquesunes à diverses reprises. L'éditeur Renouard les a réunies et publiées en deux volumes (1821).

Pendant plus de dix siècles, la langue latine a été en France une langue vivante. Ou signale cependant, des le temps des petits-fils de Charlemagne, les traces des idiomes vulgaires qui ont contribué à former le français, et dont l'usage populaire peut même être reporté plus haut. Mais ces idiomes, en se développant, en se poliçant, en prenant de siècle en siècle une place plus grande et plus importante, n'ôlaient pas à la langue latine la racine et la séve dont toute langue a besoin pour vivre. Pendant le moyen âge, on peut dire que le latin a été la langue européenne. Langue littéraire, langue officielle, langue surtout ecclésiastique, elle subissait les modifications de toute langue vivante. Le génie des peuples modernes, qui est le génie chrétien, avait transformé la langue antique : il avait accommodé à ses besoins, brisé, coupé, assoupli la période cicéronienne. Il lui avait donné une rapidité, une clarté, une légèreté que la langue antique n'a jamais connues. C'est la même langue ; un génie nouveau l'anime et la contraint de servir à des besoins nouveaux. Elle subit toutes sortes de phases. Tombée dans la barbarie aux origines de la monarchie française, elle se relève à mesure que, grâce à l'Église catholique, la civilisation

et la police s'étendent dans le royaume. Les lettrés, sans doute, cultivent l'antiquité, ils en connaissent les historiens, les orateurs, même les poètes ; mais s'ils leur empruntent les règles de la grammaire, ils ne s'inquiètent pas de copier servilement leurs formes de langage : ils suivent une inspiration personnelle, ils créent des tournures, et la grande raison de leur indépendance est qu'ils se servent d'une langue nécessaire. Les idiomes modernes, multipliés à l'infini, sans règle et sans fixité, ayant des racines communes, mais différents de désinences et de prononciation, ne pouvaient à cette époque suffire aux communications de l'esprit humain. Toute science avait besoin d'une autre langue. Tous les intérêts élevés étaient concentrés dans l'Église. Rien de ce qui atteint ses enfants n'est étranger à une mère ; elle fait son affaire de tout ce qui les touche, de tout ce qu'ils peuvent lui avouer. Les écrivains du moyen âge, en se servant de la langue latine selon les besoins de leurs contemporains, pour la gloire de Jésus-Christ et le triomphe de son Eglise, ne cherchaient pas à faire de la littérature. Ils disaient ce qu'ils avaient à dire pour établir et défendre la saine doctrine, pour confondre l'hérésie, pour édifier les fidèles; à cause de cela, la langue dont ils se servaient était animée, colorée, souple, avec une franchise et une indépendance d'allures qui lui étaient propres; c'était une langue vraiment vivante et féconde, qui a laissé des monuments nombreux et durables.

A mesure que le moyen âge s'écoule, les idiomes vulgaires de France se policent, ils se fixent, ils deviennent une langue ; cette langue a une littérature, elle ne se contente plus de ces chants et de ces récits qne chaque province et chaque trouvère modifiaient en son patois, elle a des monuments ordonnés dans un langage qui ne fléchit pas selon le caprice des

auditeurs et des copistes. Le champenois, le picard, le berrichon, le normand font place au français. Les rois rendent leurs ordonnances dans ce noble langage, désormais compris à peu près dans tout le royaume. Les esprits fins, curieux, distingués, s appliquent à le polir et à l'illustrer encore. Les théologiens mêmes peuvent l'employer ; et en cessant d'être une langue nécessaire, le latiu cesse aussitôt d'être une langue vivante. L'Église le conserve pour elle-même et aussi comme un moyen de communication entre tous ses enfants; mais elle ne peut, avec son aide, entrer en communication directe avec eux : c'est une langue savante, c'est-à-dire une langue morte.

Ce phénomène de la mort de la langue latine s'accomplit en France au seizième siècle, précisément au moment qu'on est convenu d'appeler la Renaissance. Excepté dans les actes de l'Église la culture de la langue latine n'est plus de ce moment, en France, qu'une préoccupation littéraire. Il ne faut pas nier l'importance de cette culture. Pour ma part, je la crois indispensable à la perpétuité des lettres, au développement même de l'intelligence humaine; mais les résultats immédiats n'en sont plus nécessaires ; les mouvements du corps, dans les exercices gymnastiques, servent au développement des forces» mais n'ont pas l'utilité directe du mouvement que se donne un homme qui marche pour se rendre d'un point à un autre. Plus on s'éloigne du moyen âge, plus on avance dans les temps modernes, et plus le latin perd de sa séve; les efforts des savants à le ranimer et à lui rendre du lustre épuisent au contraire et détruisent ses principes de vie. Le goût de l'antiquité qui éclate au seizième siècle bannit promptement toutes les formes modernes, qui s'étaient introduites dans la langue de Cicéron ; et le latin moderne se réduisit à être un pastiche plus ou moins réussi.

Au seizième 6iècle, parmi les hommes qui s'appliquent à ces exercices littéraires, on en trouve encore de haut placés, qui ont dans l'esprit autre chose que le souci de la belle latinité et qui veulent employer les pastiches qu'ils exécutent à émettre des pensées, à répandre des doctrines, à enregistrer des faits ou à défendre des intérêts; ils cherchent à employer utilement leur science et leur talent.

Au dix-septième siècle, il semble qu'il n'en est déjà plus ainsi. La mort gagne, la latinité n'est plus qu'un jeu. Elle jette encore un certain éclat, elle a de nombreux adhérents; je ne me chargerai pas de dresser la liste des poètes latins de cette époque. 11 y en a qui dépensent à cet exercice du talent une certaine verve, et leurs vers peuvent se lire avec agrément; mais évidemment les poètes eux-mêmes ne regardent leurs œuvres que comme des badinages. Sans doute chacun d'eux apportait à ces badinages son amour-propre et sa passion. L'homme mêle à tout ces deux sentiments, et ils ne sont pas médiocres chez les poètes. Néanmoins si ces poètes latins du dix-septième siècle avaient eu la conscience de faire autre chose que des jeux, ils ne se seraient pas permis d'exprimer tant de pensées et d'images contraires aux vrais sentiments que témoignent leurs pratiques et leurs mœurs. La plupart d'entre eux appartiennent aux ordres religieux. La Compagnie de Jésus en compte un grand nombre. Il ne faut pas s'étonner que plusieurs de ces religieux, chargés de l'éducation de la jeunesse, en commerce journalier avec l'antiquité, dont ils commentaient et expliquaient les chefs-d'œuvre à leurs élèves, obligés souvent par les exigences de celle éducation classique, si soignée et si complète alors, de recourir à ce qu'ils appelaient leur Muse, se soient arrêtés à ces exercices, y aient pris goût et y aient apporté même quelque feu. Le feu n'est-il pas nécessaire à la poésief

Le plus illustre des poêles latins du dix-septième siècle avait été élevé au collège des Jésuites, à Paris, et avait même débuté sous les auspices de ses maîtres, mais il n'appartenait pas à la Compagnie de Jésus. Nous voulons parler de Santeul. Son nom est connu; mais on se partage d'une façon bizarre la connaissance de la vie et des œuvres de ce poète. Ceux qui lisent en France les poésies de Santeul ne savent presque rien de sa vie. Ceux qui connaissent sa vie ne connaissent presque rien de ses travaux. La vie et les œuvres de Santeul ont été l'objet d'un travail curieux et approfondi dans les Annales de Philosophie chrétienne. Les recherches de M. Bonnetty jettent une grande lumière sur tout le groupe nombreux des poètes latins du dix-septième siècle. Sans souscrire à tous les jugements du savant directeur des Annales, nous profiterons de son travail pour tirer quelques conclusions à notre usage.

Pour apprécier le talent de Santeul, il faut, je crois, se rendre compte du caractère du poêle; son génie emprunte beaucoup à ses mœurs. Santeul était ce qu'on peut appeler un extravagant. Dès ses débuts on le voit sur ce pied dans la société du dix-septième siècle. Peu doué du côté extérieur de la nature, d'un visage au moins bizarre et d'une physionomie animée, expressive et même grimaçante, Santeul était en outre d'une impétuosité de mouvements et d'une brusquerie d'allures qui dégénéraient en contorsions. Au lieu de modérer ses défauts et de régler ses habitudes, comme il eût convenu à un homme de bonne naissance, il se plut à exagérer en lui tout ce qui touchait au ridicule. Il affectait des boutades, il aimait à faire rire, et ne se défendait pas de la farce. Bon homme au fond et attaché à ses devoirs, il n hésitait pas à dire des choses qui auraient pu donner de lui la plus triste opinion. Comme on lui parlait de la beauté de diverses villes de France,

448 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII» SIÈCLE, il répondait que la plus belle était celle qui était la plus éloignée du clocher de Saint-Victor, dont il était chanoine. Le tour de la conversation amenait ce trait d'une façon plaisante et inattendue, il n'avait pu résister à le produire. Cependant Santeul aimait sa collégiale et n'a jamais voulu la quitter, bien qu'on lui eût offert souvent des bénéfices avantageux. Levé tons les jours à quatre heures du matin, quoiqu'il ne se couchât jamais avant dix heures, passant sa matinée à travailler à ses hymnes et à ses poésies, Santeul, qui n'a jamais été promu au sacerdoce, assistait régulièrement aux offices canoniaux de Saint-Victor. Cette abbaye était assez relâchée ; l'abbé de la Trappe la trouvait fort loin de son ancienne discipline. Cependant elle obligeait ses membres à certains devoirs. Santeul s'y astreignait. Il profitait aussi des libertés tolérées par un long usage, et sans aucun doute étrangères à la règle primitive. Après la messe et les heures, il sortait le plus souvent et allait dîner en ville. Les Anas et ses poëmes sembleraient le poser, dans le monde d'alors, comme une manière d'ivrogne. Jl se pour> rail qu'il y eût beaucoup à rabattre de ce jugement, et toute cette célébration de Bacchus pourrait être une plaisanterie ou une poésie. Il y a une lettre adressée à Santeul, où Féoek>n entre dans cette imagination et en sourit; assurément il n'eût pas ou cette condescendance vis-à-vis d'un véritable ivrogne. « Il aimait le vin et la bonne chère, mais sans débauche, » dit Saint-Simon. La considération que Bossuet et Bourdaloue, par exemple, lui témoignèrent plusieurs fois, confirment ce jugement favorable. Je le crois également fondé à propos del'amourdu jeu et de l'amour de l'argent attribués au poète. Comment croire à des verslatins?Comment croireà des motsd'o/icrs, quand surtout ces mots sont attribués à un homme qui s'est posé dans le monde sur le pied de plaisant et que sa physionomie et son humeur amènent à être extravagant et grotesque ?

Il aimait à répéter et à faire croire qu'il composait ses vers de la manière la plus singulière et la moins conforme aux sujets qu'il traitait. Il assurait a avoir composé une de ses hymnes en revenant de Saint-Denis, juché sur une charrette entièrement chargée de foin. » Ce sont les historiens qui parlent ainsi. Arrivé à la porte Saint-Denis» on l'avertit de baisser la tête, mais absorbé dans sa méditation poétique, il n'entendit pas, se frappa la tête et se blessa ; il ajoutait que l'architecte était un ignorant d'avoir fait une porte si basse. La porte Saint-Denis subsiste ; il suffît d'aller la voir pour être convaincu qu'il y a la purement un conte, dont on ne sent même point le sel. L'histoire d'Arlequin dansant avec Santeul peut-elle être véritable? Il faut insister sur ces exagérations ; il serait impossible que l'Église gallicane, même dans ses plus mauvais jours, eût confié le soin de composer les hymnes de ses offices au personnage que dépeignent les historiens de Santeul. Il a bien assez de défauts, et le choix est en lui-même assez triste ,- qu'a-t-on besoin d'y mettre tant d'ornements?

La gravité manquait à notre poète. Tout servait de thème à ses bouffonneries, et le Roi fut obligé de le signaler à l'archevêque de Paris et de lui faire imposer silence à l'occasion d'une histoire de confessionnal qu'il se plaisait à raconter. Au fond de tout cela, il avait de la piété. C'est une chose singulière de voir le souci et le remords même que lui causaient ses éternels sacrifices poétiques aux muses et aux divinités de la Fable.

Né en 1630, Santeul, fort jeune, avait attiré l'attention du P. Cossart, jésuite. Ce Père se piquait de poésie, et il a laissé un grand nombre de pièces latines. Toutefois, il ne faisait pas de la poésie sa principale affaire. Outre les bonnes œuvres auxquelles il pouvait employer son zèle et le soin de sa classe

où il était appliqué, il travaillait avec le P. Labbe à la grande collection des Conciles. Santeul, au contraire, semble avoir fait de la versification son unique préoccupation. Entré à l'abbaye de Saint-Victor après un noviciat dont il racontait mille farces, tout son travail paraît se borner à faire des vers latins. 11 suivait dans ses vers la pente de son temps, et rien u Indiquait en lui un poète chrétien, il célèbre les morts et les mariages, invoque les muses, Phébus, les déesseset Jupiter, sans que les pensées et les images chrétiennes trouvent à se gtisserau milieu de cette foule. C'était, on le sait, une des modes de cette époque, et les hommes les plus graves en donnaient l'exemple. Les poètes latins, vivant pour la plupart dans des couvents, se livraient à des fougues d'imagination, à des transports pour les muses, à des descriptions d'hyménées bien capables de scandaliser, si la mode et une sorte de convention (je ne dis pas cela pour les excuser mais pour les expliquer) n'eussent retiré de leurs paroles le sens que l'antiquité y eût attaché et qu'elles présentent véritablement. Ce goût de la poésie latine pour les descriptions et les images mythologiques et antiques, et l'oubli où elle s'évertuait a laisser les pensées et les sentiments du christianisme, n'étaient pas approuvés de tout le monde. Plus d'un bon esprit s'en scandalisait, et il y avait toute une école qui pensait que les jeux de la poésie, sans perdre de leur prix, auraient pu garder plus de gravité. Une pièce de Santeul excita le débat. Le P. Cossart était mort, et Santeul lui fit ce qu'on appelait un Tumulus. Santeul, qui naturellement n'était pas modeste, était déjà en 1675, lors de la mort du P. Cossart, dans l'apogée de la gloire. Ses poésies étaient connues, goûtées parmi les savants et célèbres parmi le peuple. La ville de Paris l'avait choisi pour son poète et l'avait chargé de faire les inscriptions des fontaines et des divers monuments nouvellement érigés de toutes parts ; car

la ville subissait alors une transformation à peu près analogue à celle d'aujourd'hui. Il n'y avait pas que Paris d'ailleurs pour s'orner ainsi des vers du poète,

Scripto splendentia in auro.

Versailles, Chantilly et diverses villes réclamaient les inspirations de sa muse. Santeul ne s'était pas établi sans opposition dans cette dignité de poëte officiel des monuments. Beaucoup trouvaient plus naturel que les inscriptions faites pour le vulgaire fussent en langue vulgaire ; le plaisant est que, dans sa bonhomie, Santeul fut un instant de leur avis, et chanta en vers latins l'excellence de la langue française. Le latin se défendit et triompha. Santeul alors, d'un cœur attendri, célébra le règne de Louis XIV, qui ramenait les muses et renouvelait la gloire de la langue latine expirante :

Rediere camocnsc

Romano fas orc loqui, Unguaeque cadenU»

Surgit prlscus honos

En même temps qu'il luttait contre la langue française, Santeul, avons-nous dit, avait une autre lutte à soutenir, où son âme hésita souvent et parut parfois prendre parti contre lui-même. Il avait un frère aîné appartenant au séminaire Saint-Magloire. Claude Santeul conseillait à son cadet de renoncer aux nymphes et à toute la poésie païenne, au moins ridicule si elle n'est pas coupable ; il l'engageait à consacrer son talent à Dieu et à l'Église, comme sa profession de religieux devait l'y obliger. Le débat entre les deux frères suscita deux pièces de poésie ; car le démon des vers paraissait logé dans toute la famille. Claude, toutefois» n'en faisait point état. Il était cependant tellement assuré de la force de sa thèse, qu'il gagea avec son glorieux frère de faire contre la mythologie une

pièce plus belle que toutes celles que pourrait faire en sa faveur le poète de la Tille. L'Académie fut juge de la lice. La pièce du Victorin eut l'honneur d'être traduite par Corneille ; mais celle de Claude emporta les suffrages. Il entrait rudement dans le fond du sujet, refusant de « s'affoler » avec les poètes antiques et de réveiller «t les restes infâmes »des anciens. Il reprochait aux chrétiens qui s'arrêtaient à ces fantaisies de laisser tromper leurs cœurs amollis par des images badines, tandis que ce n'était pas tant l'ombre que la figure animée de ces nymphes qui les attirait ; il les accusait de répandre d'agréables poisons dans des vers gracieux. Cette pièce de Claude Santeul est vraiment belle ; la latinité en est pure, le vers net, frappé et coulant tout à la fois. Le chanoine de Saint-Victor sentit la force de ces arguments. Désormais il hésite dans son amour et son culte pour les divinités païennes ; à plusieurs reprises, il promet et jure de les quitter; mais le pli est si bien pris qu'il en atteste les muses elles-mêmes. Fénelon remarquait que le poète, en ses protestations naïves, consentait à être privé de Bacchus si jamais il parlait des divinités fabuleuses.

Au milieu de cet entraînement de son esprit et de son siècle, et malgré la sincérité des remords qui plus d'une fois agitèrent son âme, Santeul conservait néanmoins toute son outrecuidance. 11 avait fort bonne opinion de lui-même, et il s'appliquait à en exagérer l'expression. Il s'était posé dans le monde sur le pied d'un burlesque qui se permet tout. 11 avait mis bas toute vergogne, et sans fausse modestie il proclamait que ses vers étaient beaux et très-beaux. Après avoir fait imprimer son Cossartii Tumulus, il inscrivit en tête : Désespoir de la langue française. Nous n'avons pas idée de la haute place que les vers latins donnaient à Santeul dans l'opinion publique ; et M. Bonnetty en a recueilli des témoignages

qui sembleront bien surprenants. Toutefois, la langue fran- 1 çaise, en 1675, avait déjà d'assez grandes illustrations pour n'être pas désespérée. Elle trouva à l'Académie un défenseur, f ce fut Charpentier : avec beaucoup de méthode, de logique et de force Charpentier discuta le mérite et l'outrecuidance de Santeul. Il reprit les arguments de Claude Santeul contre les fables, et en fit l'application au Tumulus, montrant tout le ridicule de cette imagination, la folie de cette poésie qui faisait porter en terre le bon père Jésuite dans un appareil mythologique, décrivait des cérémonies qui eussent été sacrilèges, et voilait sous la pompe des mots, l'harmonie et sous la redondance des vers, une pauvreté insigne de toute raison et de * toute pensée. Les arguments de Charpentier étaient sérieui. Ils firent une impression vive sur le public et sur Santeul luimême. Les déesses cependant et les nymphes devaient l'emporter. VArt poétique de Boileau avait déjà signifié leur triomphe. Ce n'étaient pas seulement les poètes de métier, les princes et les gens du monde qui enchaînaient Santeul à ce vieux char des muses, à ces conques surannées des naïades. L'entraînement du siècle tout entier allait là. a Je ne suis pas opposé aux nymphes et aux déesses, » écrivait Fleury. Fénet Ion n'avait que des sourires pour cette poésie, et passait volontiers à notre poète ses naïades et ses sylviades. Enfin î Bossuet, qui avait blâmé un poème sur Pomone, félicita plus i tard Santeul, qulavait chanté les nymphes de Germiny, et lui t écrivant au sujet de cette Pomone, l'évêqne de Meaux lui i disait : « li est vrai, Monsieur, que je n'aime pas les fables, i « et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de l'Écriture t « sainte, qui est le trésor de la vérité, je trouve un grand t « creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces proi « ductions de sa vanité. Mais lorsqu'on est convenu de s'en t « servir comme d'un langage figuré pour exprimer d'une

« manière en quelque façon plus vive ce que Ton veut faire a entendre, surtout aux personnes accoutumées à ce langage, « on se sent forcé de faire grâce au poète chrétien qui n'en « use ainsi que par une sorte de nécessité. » Comment cette tolérance de Bossuet et ces louanges de Fénelon ne suffiraient-elles pas à défendre les muses? Hélas! les faits sont là.

On comprend que leurs adorateurs, quand ils parlent une langue accessible au vulgaire, gardent une certaine réserve ; mais

Le latin dans les mots brave l'honnêteté,

et quand il s'exalte au culte des muses, on ne sait pas jusqu'où il peut aller. « Vous n'êtes pas obligé, écrivait Fleury à Santeul entendant toujours dans sa conscience retentir les avertissements de son frère, vous n'êtes pas obligé à vous montrer plus grave et plus religieux que le P. Rapinm. » Ce Père, en effet, et ses confrères se permettaient en poésie des choses impossibles. Ce n'étaient pas seulement des peintures sensuelles qu'ils faisaient sous le nom des déesses et des nymphes. Leur poésie était un exercice et un jeu ; ils ne songeaient ni à l'image qu'ils éveillaient, ni même à la d< qu'ils publiaient. Avaient-ils bien choisi les tournures antiques ? Les vers et les images pouvaient-ils faire illusion ? Voilà Tunique souci et la raison de la gloire ! Un d'entre eux n'a-t-il pas fait l'éloge de Molière, loué le Tartufe et sa morale, vanté la difficulté où celte comédie place désormais les hypocrites ? Que dirait Bourdaloue de cette doctrine, et comment la concilier avec la vive et puissante critique qu'il fit tomber du haut de la chaire sur la comédie de Molière et sur les interprétations bienveillantes qu'il réclamait? Que dire en effet sinon avec Santeul, que dans la poésie il faut au sérieux substituer les ornements et les délicatesses et que de la poésie latine tout sérieux est banni ?

Ce qu'on sait de Santeul, de sa vie et de sa muse, ne fait guère comprendre pourquoi l'archevêque de Paris le choisit pour composer les hymnes du nouveau Bréviaire. Le choix du prélat ne fut sans doute pas déterminé par la manière odieuse dont le chanoine de Saint-Victor avait parlé du Souverain- Pontife dans ses vers. On sait la kyrielle d'épithètes effroyables que Fénelon, qui semble en cette circonstance avoir emprunté la plume brûlante de Saint-Simon, a attachée au nom de l'archevêque de Paris, Harlay deChampvallon. Celui-ci avait d'abord fait choix de Claude Santeul, qui céda le travail des hymnes à son frère dans l'espérance de le retirer de toutes les inepties païennes. Les Mémoires de Daniel de Cosnac constatent que le prélat stigmatisé par Fénelon avait un grand crédit sur le clergé de France, qui obéissait à son influence beaucoup mieux qu'à celle de Bossuet. La désignation du prélat ajouta donc à la réputation déjà si bien établie de Santeul. Ses hymnes furent reçues avec un assentiment incroyable. La critique de la Monnoye n'en arrêta pas le succès. Avant qu'elles ne fussent publiées , l'applaudissement était universel : on les faisait réciter au poëte enivré de louanges, on s'en communiquait des copies. Les églises, les paroisses sollicitaient à Fenvi Santeul et le priaient de célébrer leurs saints et leurs patrons. On ne s'explique pas cette sorte d'engouement ; l'amour de ce qu'on appelait la belle latinité emportait tout. Les hommes les plus graves, les plus pieux, qui paraissaient devoir être le plus versés dans les matières de prières et de dévotion, partageaient cet empressement, louaient et excitaient Santeul, el trouvaient insoutenables les hymnes du Bréviaire romain. M. Bonne tty a réuni sur cette folie de la France au dix-septième siècle des renseignements nombreux et affligeants. Ces entraînements de l'opinion, auxquels personne pour ainsi dire ne résiste, sont des mystères. Comment concevoir que des

prêtres, des religieux, des hommes éminents en science et en sainteté, s'empressassent de remplacer les prières des saints, les soupirs vers Dieu des âmes les plus pures et les plus sublimes, par les vers de cette sorte de bouffon piqué de la tarentule poétique, que nous ayons cherché à faire connaître?

Santeul, sans doute, ne menait pas une vie mauvaise ; il suivait l'interprétation de la règle de Saint- Victor telle qu'il se l'était proposée en devenant membre de ce chapitre. Mais où était la sainteté, où était même la piété dans cet extravagant, amoureux de toutes farces, vantard, bon homme au demeurant, mais enclin aux plaisirs grossiers, sans énergie, sans courage et sans lumière, on peut dire. Lors de ses débuts, il avait attaqué le Pape ; sur la fin de sa carrière, il s'avisa de faire l'éloge d'Àrnauld et de l'appeler défenseur de la vérité. Cette parole fut pour lui une cause de grandes peines; il n'osait pas la désavouer à cause du parti nombreux qui suivait le jansénisme; il n'osait la maintenir, crainte de faire supprimer ses pensions. Pour lui, on peut douter qu'il eût pris un parti quelconque dans les questions débattues :

Longe gcholarum Jurgioso pulvore Servas avilam corde aimplki fidem,

lui disait ironiquement le P. Commire. Santeul tenait surtout à se ménager, et la perplexité où le jeta cette épitapbe troubla toute sa joie tandis qu'U était au sommet du Parnasse.

Le succès de ses hymnes n'avait pas augmenté sa modestie : il étalait son triomphe dans ses vers et dans ses paroles; il se délectait à entendre chanter ses œuvres. Ha une candeur d'orgueil et une insolence à l'exprimer aux saints, qu'il suppose lut être redevables, qui côtoient l'impiété et semble-

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raient contemporaines ; son contentement déborde en invectives contre le Bréviaire romain. Cependant la foi vivait dans son cœur ; elle y avait d'heureux retours : sitôt qu'il était malade, il détestait ses vanteries et toutes les poésies qui avaient fait ses délices, <c Vous savez, écrivait-il alors à un «ami, qu'une petite femmelette sera sauvée n'ayant dit que « son chapelet, et que des poètes orgueilleux élevés sur leur « cothurne seront humiliés. » 11 comprenait combien il eût été avantageux pour lui de n'avoir pas « démenti les vertus qu'il « avait mises en beaux vers et non pas dansla mesure d'une vie a réglée et canonique. » Voyant son portrait en face de celui du P. Gourdain, qui avait mené à Saint- Victor une vie mortifiée et conforme à la règle primitive, il disait :

Versibus hic sanctos moribus ille refert.

Tous ces bons sentiments reparurent aux derniers instants de sa vie. On sait l'aventure de sa mort. Il semble que, dans les années de sa vieillesse, la faveur des grands, à laquelle il avait toujours été sensible, l'enchaînait davantage, et il devenait plus avide des plaisirs qu'il goûtait dans leur compagnie. Il n'eut pas la grâce de mourir auprès de l'église à laquelle il appartenait. La Bruyère a fait de lui sous le nom de Théodas un portrait, où on le retrouve tel que les documents le montrent ; mais toutes les extravagances qu'on est en droit de reprocher à Santeul ne peuvent faire oublier le jugement de Saint-Simon; et il fut aussi bon religieux qu'avec un tel esprit il pouvait l'être. Son personnage serait moins singulier s'il n'avait pas été chargé de mettre dans les livres de prières ses vers à la place des hymnes composées par les saints.

Les Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours (f Auvergne tenus à Clermont en 1665 et 1666, ont vivement piqué la curiosité. Les passions révolutionnaires (on ne saurait donner un autre nom à l'esprit d'animosité contre tout ce qui est vénérable et saint, qui tourmente la France depuis plus d'un demi-siècle) ont cherché à [exploiter les faits et le ton de ce document, et le profit qu'elles ont paru faire a scandalisé des esprits sérieux. On s'est mis en quête d'explications, on a essayé de nier l'authenticité de ce récit, on a refusé de croire que le futur évêque de Lavaur et de Nîmes, une des gloires del'épiscopat du dix-septième siècle, en ait été l'auteur; on a contesté la convenance et la moralité de cette publication. Il est certain que le ton de ces Mémoires est, dans quelques endroits , tout fait pour étonner : et la gloire de Fléchier n'eût rien perdu si cet ouvrage, qui n'était pas destiné à la publicité, fût resté dans l'ombre du manuscrit. Je sais bien qu'on a cru y trouver un document historique dont on se plaît à relever l'importance. « C'est, dit M. Sainte-Beuve, toute une province, et des plus rudes, saisie au vif el prise sur le fait dans ses éléments les plus saillants et les plus heurtés; dans sa noblesse, son clergé, son tiers état et ses

paysans. » Si on avait publié le journal des Grands Jours, rédigé par le greffier Dongois et conservé aux archives de l'empire, je doute qu'on y eût trouvé la même importance et le même intérêt. Sans doute, Dongois, qui se contente d'analyser dans leur ordre les diverses causes qui furent débattues et jugées, n'a pas visé, comme Fléchier, à y mêler la chronique galante de Clermont, le détail des antiquités et des curiosités de cette ville, des portraits sinon satiriques, la satire ne va pas à Fléchier, du moins ironiques des juges et une critique de leur justice qui, pour être réservée, ne laisse pas d'être sensible. Dongois ne pouvait se piquer d'atteindre au mérite littéraire et à l'agrément que Fléchier a su donner à sa narration; il ne pouvait non plus prendre le style badin, galant et libre qui surprend les lecteurs d'aujourd'hui chez l'auteur de l'Oraison funèbre de Turenne. Aussi, croyons-nous que ce n'est pas l'intérêt ni la vérité, c'est le ton du tableau qui a excité l'attention; c'est cette robe d'évéque, et d'un évêque considéré, qu'on aperçoit déjà dans le lointain, à travers tous ces détails d'aventures horribles ou frivoles contées sur une note légère.

11 est inutile d'insister sur l'authenticité des Mémoires sur les Grands Jours. C'est l'œuvre de Fléchier : elle est signée à chaque ligne. Ce n'est pas d'ailleurs une révélation subite qui la lui a attribuée. Les éditeurs des œuvres de l'évéque de Nîmes ont connu cette production de sa jeunesse et de son bel esprit ; des circonstances indépendantes de leur volonté les ont empêchés de la comprendre dans leur publication. L'hypothèse des interpolations invoquée en dernière analyse est toute gratuite : rien dans l'état matériel du volume de la bibliothèque de Clermont, non plus que dans la diction nette, étudiée et toujours élégante du récit, ne peut la justifier.

Du reste, ceux qui n'ont pas lu les Mémoires sur les Grands Jours ne doivent pas s'effaroucher beaucoup à l'avance, et s'imaginer trouver dans ce livre tout ce que la passion révolutionnaire a prétendu y voir. M. Sainte-Beuve assure que Fléchier « n'eut jamais honte de jeter un regard en arrière sur a le premier idéal poétique qu'il avait conçu et cultivé dans « sa jeunesse. » En preuve, le critique cite un fragment d'une lettre adressée à Madame Deshoulières par le prélat : « Quelle « joie pour moi, Madame, de trouver après le cours ennuyeux « d'uue visite de diocèse une lecture aussi délicieuse que celle « de vos poésies ! Je croyais n'avoir plus de goût que pour « les soins de l'épiscopat et pour les règles de la discipline « de l'Eglise; mais j'ai senti que j'aimais encore les sonnets, « les stances et les idylles, et qu'au milieu des occupations « les plussérieusesj'étaisencorecapable d'amusements.» Cest bien là la note des Mémoires sur les Grands Jours , et j'estime que dans cette lettre de l'Évéque quelques mots, le cours ennuyeux oT une visite de diocèse par exemple, sont dans l'esprit sans être bien avant dans le cœur de l'écrivain. C'est un genre, c'est une prélention à la grâce, et ce n'est pas tout à fait l'expression sincère d'un sentiment. Il est nécessaire de mettre cette sourdine à la lecture des Mémoires sur les Grands Jourst autrement on court risque de n'être pas dans le ton de l'écrivain. Il a voulu faire un badinage, un badinage qui n'était point destiné à la publicité. N'arrive-t-il pas de nos jours à ses Mémoires un peu ce qu'une des héroïnes de Mademoiselle de Scudéry redoutait pour un des enjouements de son esprit? Elle ne voulait point que « de sottes gens qui ne sauroient « pas le commencement de la chose et qui ne seroient pas « capables d'entendre celte galanterie allassent en parler selon « leur caprice et la grossièreté de leur esprit. » Les lecteurs du dix-neuvième siècle ont souvent de cette grossièreté d'es-

prit; cela peut les rendre non-seulement incapables d'entendre un joli ouvrage, mais aussi susceptibles de prendre de l'auteur, de sa jeunesse du moins, et de la société qu'il fait voir, une impression fâcheuse et parfaitement fausse.

Quand on parle de FJéchier, on peut sans scrupule citer Mademoiselle de Scudéry : elle resta toujours pour lui une autorité ; et la lettre qu'il lui écrit en réponse à l'envoi des Conversations dépasse en louanges et en politesse celle adressée à Madame Deshoulières. Le prélat ne se contentait pas de trouver une grande joie dans les œuvres de l'illustre Sapho ; il y trouvait un modèle, et il eût souhaité pouvoir mettre un exemplaire des Conversations dans tous les presbytères de son diocèse, afin de donner aux curés le goût de Pélégance et du bel art de bien dire. Ces allures du prélat s'expliquent tout naturellement, si on fait attention au milieu où s'est formé son esprit. Flécbier est arrivé à Paris en i 660, un an après que Molière eût fait jouer les Précieuses; nous avons déjà remarqué que leurs cabales, comme on disait alors, n'avaient pas péri sous le coup qui les frappait. La gloire des Précieuses ne fut pas atteinte sensiblement. Julie, il est vrai, n'était plus à l'hôtel Rambouillet: elle était en Saintonge, dont son mari était gouverneur, et elle allait même être nommée gouvernante du Dauphin. Elle était ainsi à la veille de quitter le culte du bel esprit pour devenir à la cour un peu intrigante, disent Saint-Simon et Tallemant des Réaux. Flécbier n'a donc guère vu la gloire de ces cabinets, dont il parle cependant avec tant de vénération <c où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice. *> Pour être des derniers venus, il n'est pas, néanmoins, on le voit, des moins enthousiastes. 11 ne sentait pas le ridicule des ruelles, et il en avait pris le ton et les allures. 11 n'est pas seulement respectueux, il est galant

462 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIr5 SIÈCLE, avec les dames; il cause disertement de ses relations avec elles ; il ne craint pas à ce propos de parler de son inclitmtion et de son attachement; s'il part avec quelques-unes d'elles, il n'hésite pas à dire qu'il a « la satisfaction de ne laisser rien après lui qu'il puisse regretter. » S'il rencontre aux eaux de Vichy des religieuses parmi lesquelles il en distingue deux ayant du mérite infiniment et pas moins d'esprit que de vertu, il ajouteque « ces beautés voilées ont je ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination; » et si des femmes ridicules de province viennent lui emprunter Y Art d'aimer, il souhaite de leur donner encore celui de se rendre aimables. Gardons-nous à toutes ces jolies choses d'un bel esprit du dix-septième siècle de mêler la grossièreté du dix-neuvième! Le commerce des dames abondait en termes passionnés et galants qui, même plus énergiques que ceux que nous venons de relever, et s'avançant dans les licences poétiques jusques a aux flammes discrètes, » , et jusqu'à <r cajoler les beautés » (1) , étaient exempts cependant de toute mauvaise interprétation, et tout à fait dégagés du sens qu'un lecteur d'aujourd'hui voudrait y attacher. N'oublions pas d'ailleurs que nous sommes avec lesGrands Jours, au moment où une fille sage, voulant faire connaître qu'elle n'a jamais eu d'amour, imagine la carte du Tendre. Ce pays du Tendre était, en ce temps-là, en effet, un simple royaume d'amitié. Il confine, il est vrai, à la mer dangereuse au delà de laquelle sont des terres inconnues; mais il n'y a que les aventureux pour se livrer à ses flots. Le fleuve à1 Inclination qui, lorsqu'on s'abandonne à son cours, conduit rapidement et d'un seul trait de Nouvelle-Amitié jusqu'à Tendre, n'est pas l'unique chemin pour arriver à cette ville. Toutefois

(I) Nouvelles de l'autre monde, stances de Fléchier.

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qu'on y parvienne par Estime, ou par Reconnaissance, en passant par les agréables hameaux de Jolis-Vers, Billets-Galants et Billets-Doux, Petits-Soins, Sensibilité, Obéissance, Respect, Constante' Amitié 7 et beaucoup d'autres aussi charmants que je ne puis énumérer, le maître (et en ces matières le maître esXSapho, Madeleine de Scudéry), le maître recommande de ne jamais dépasser cette ville de Tendre, parce que, dit-il, a il est toujours dangereux d'aller un peu au delà des bornes de l'Amitié*. Ainsi, tous les lieux que nous ayons nommés, et ceux encore d'Assiduité, d'Empressement, de Sensibilité et de Tendresse sont fréquentés uniquement par des amis. Ce sont les lieux communs du bel air et du bel esprit, où Ton peut parler de passion et de flamme sans tirer à conséquence et avec une innocence entière. Une fois averti, on ne se scandalisera pas de voir Fléchier, prêtre de mœurs régulières, considéré pour sa vertu et ses talents, prédicateur du Roi, pousser les beaux sentiments en toutes ces matières.

Il n'exprime pas seulement ses propres impressions : soit qu'il raconte la chronique des ruelles de Clermont, soit qu'il analyse les faits soumis au jugement des Grands Jours, il trouve à parler des passions humaines et des diverses agitations des cœurs. Il le fait en galant et en bel esprit ; quoique ce ton ne soit pas toujours déplacé, quelquefois quand on songe au futur évéque, on est porté à le trouver un peu bien léger. On a besoin alors de se rappeler que l'ouvrage est un badinage, et un badinage à huis-clos, destiné au plaisir de quelques amis, et non pas à la publicité de l'impression. Si l'auteur se laisse aller, c'est une gageure. Le problème à résoudre était de badiner aimablement tout en racontant des histoires tragiques et lamentables. Mais le badinage même doit avoir des limites,que Fléchier ne respecte peut-être passuffisam-

ment, par exemple, lorsqu'il louche auxmatières et aux ministres de la religion. H ne se montre guère respectueux pour les dévotions populaires, et il en relève les inconvénients avec une persistance un peu fatigante; les moines et les religieux sont volontiers les objets de sa raillerie ; cette raillerie est inoffensive, peut-être, et assez douce; H se moque de k barbe des capucins, de l'enthousiasme des jacobins pour les peintures et ornements de leurs couvents ; il n'épargne pas les jésuites. A cause de Madame de LoogueviUe et de Madame de Sablé, les cabales des Précieuses étaient presque toutes déclarées pour les jansénistes. Fléchier n'était peut-être pas de leur sentiment, mais avec son esprit doux et modéré allaitril se commettre et rompre des lances? 11 introduit dans son écrit un grand Janséniste, qui lui raconte l'établissement des Jésuites à Glermont. De la sorte, sans se prononcer lui-même, il énumère les griefs de la secte. Ces griefe en passant par la plume de Fléchier perdent un peu de leur fiel. Le réciten est-il tout à fait innocent? et cette faiblesse de l'esprit humain qui avec une sorte de jalousie persiste à voir dans le plus sublime sacrifice quelques-unes des traces de l'infirmité humaine, a-t-elle besoin d'être encouragée et imitée? Sans doute badinage n'est pas toujours péché. Mais si Fléchier, évèque, et ayant expérimenté les protestants dans deux diocèses, avait été à même de revoir ce travail de sa jeunesse, sans renier l'idéal poétique qu'il avait poursuivi autrefois, il eût peut-être cherché à adoucir quelques traits et quelques pointes de son esprit. Surtout il eût retranché sans hésiter toutes les élégances, les finesses, les jolies antithèses de l'auteur des Mémoires sur les crimes des prêtres, dont les Grands Jours eurent à connaître et dont le résultat était la plus abominable profanation des sacrements. On s'étonne qu'un esprit modéré, sage et doux comme celui de Fléchier ait été assez aveuglé

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par le goût du jour, le désir d'être aimable et l'envie de répondre galamment au vœu de ses amis, pour imposer silence à sa piété et à sa foi dans quelques-unes de ces lamentables circonstances où le prêtre se voile, où le simple fidèle s'afflige,

ou l'Eglise tout entière est douloureusement atteinte. On sait bien que tout est de convention dans le discours où il s'amuse et que les paroles ne viennent point du cœur : le fin causeur et son auditoire s'entendent parfaitement, ils iront ensemble tout à l'heure faire amende honorable à l'Église de ces scandales ; pour l'instant il s'agit d'avoir de l'esprit, de briller et de gagner les suffrages. C'est une pratique détournée de la sentence de Balzac ; on fait son devoir à Tautel et on suit sa fantaisie dans le cabinet. Ici on est dans le cabinet. Hélas! ces libertés qu'on croyait pouvoir se permettre et qui ne semblaient pas tirer à conséquence parce que chacun savait qu'elles n'étaient que badinage, ces libertés prises en secret ne propageaient pas moins un esprit d'irrévérence et d'hostilité qui se fomentait secrètement tout au travers de ces belles manières et de ces préciosités. Nos expériences des derniers temps nous éclairent sur leur portée. Fléchier n'aurait pas eu besoin de les attendre, et il a sans hésitation condamné son ouvrage à ne jamais voirie jour.

Il resterait à examiner l'importance historique que peut avoir ce document. M. Sainte-Beuve, on l'a vu, ne marchande pas à en relever le prix : mais je doute que son sentiment soit fondé. Comment voirie tableau de toute une province dans une chronique de Cour d'assises. Les Grands Jours soot, en effet, de solennelles assises. Notre société du dix-neuvième siècle est bien misérable ; elle n'est pas cependant uniquement composée d'assassins, d'empoisonneurs et de voleurs ; et il faut l'étudier ailleurs qu'à la barre de la justice criminelle. Les Grands Jours ne peuvent nous montrer que les

excès commis dans une province ; cette peinture , il fau t l'avouer, à la distance où nous sommes des événements, ne saurait être indifférente. Toutefois il faut qu'elle soit exacte ; et ce que nous avons dit de Fauteur des Mémoires sur les Grands Jours peut faire craindre qu'il ne se soit pas mis en scrupule de parfaite exactitude : que veut-il ? plaire et faire un récit agréable. 11 le compose avec soin et avec art ; il mêle les intermèdes, il a le bonheur de pouvoir clore sa narration par un mariage, ce qui est une fin conforme aux règles de la tragi-comédie. Mais si dans le cours de l'histoire la vérité est un peu altérée, que lui importe ? Il n'y a qu'un ordre de personnages qu'il tient à faire ressemblants : ce sont les juges : ils sont connus à Paris et dans les ruelles ; on pourra s'amuser de leurs portraits ; aussi sont-ils touchés avec finesse, et les ridicules en sont accusés avec malice.

Voilà ce qu'on est en droit de conclure a priori. Mais un juge compétent et éclairé en ces matières, M. Taillandier, qui a pris la peine de compulser le journal de Dongois avec le récit de Fléchier, assure que cette confrontation établit l'exactitude historique du récit de Fléchier. Je n'ai pas compulsé le journal de Dongois : toutefois il me semble qu'avec les seuls documents imprimés on arrive à une conclusion diamétralement opposée, et les altérations que les Mémoires sur ïes Grands Jours font subir à la vérité sont flagrantes. Fléchier la respecte en ce sens qu'il raconte à leur date les diverses affaires soumises aux juges et qu'il résume le fond des causes : mais dans ce cadre, où il s'établit, son esprit prend une libre carrière et s'accommode comme bon lui semble. Il ajoute, il retranche, il crée même à sa fantaisie.

Veut-on un exemple?

Les Mémoires contiennent l'histoire d'un curé qui avait tué un chien, et que pour ce fait ses paroissiens jugeaient in-

digne de remplir aucune fonction ecclésiastique. On lui contestait son bénéfice, et il vint aux Grands Jours demander des lettres de rémission du meurtre qu'il avait commis. Voilà ce que dit Fléchier. Les lettres de rémission mentionnent bien la mort du chien, elles ajoutent aussi que cette mort occasionna une querelle à laquelle le curé prit une part assez vive, Réchauffant et s'animant contre sa coutume, tout en voulant apaiser les contendants. Fléchier oublie ce détail, et veut faire d'une affaire de mince importance une affaire burlesque. 11 en accommode les circonstances à sa fantaisie, et se jette sur la simplicité du curé et des paroissiens qui voient un grand crime dans le meurtre d'un chien.

Ce qu'il fait pour le burlesque, il le fait pour le tragique. Une des affaires célèbres des Grands Jours de Clermont est celle du marquis d'Espinchal. Fléchier n'a pas manqué d'en soigner le récit. Si on le compare aux lettres de rémission accordées en 1 678 au marquis devenu général des troupes de l'électeur de Bavière, on verra avec quel art ont été choisies ou oubliées les circonstances ; comment quelques traits de pinceau, ajoutés de ci de là, complètent la physionomie d'un héros de roman, ordonnent les scènes et font du marquis d'Espinchal un être à part, couvert de crimes, et rempli de séductions, cruel et délicieux, terrible et charmant, beau comme un ange et méchant comme un diable.

En comparant chacune des affaires des Mémoires aux do* cuments officiels, la conclusion deviendrait évidente, et on ne pourra se refuser à reconnaître que Fléchier a écrit non pas l'histoire, mais le roman des Grands Jours. C'est précisément d'ailleurs ce qu'il voulait faire, et il n'est pas responsable de la fantaisie qu'on a eue de trouver dans son récit un document historique. Ce n'est qu'un jeu d'imagination sur un fonds de faits vrais, arrangés et altérés comme les faite de la vie de

Henriette d'Angleterre sous la plume de Madame de la Fayette.

Il serait superflu d'entrer à propos des Mémoires de Fléchier dans une discussion historique sur les Grands Jours. On sait que ces solennités judiciaires sont des actes d'autorité du Roi intervenant au milieu des justices seigneuriales. Nous n'examinerons pas l'origine de ces interventions de la souveraineté, leur fondement en droit et leur importance politique. Nous sommes avec Fléchier au milieu du dix «septième siècle. L'organisation de la France est encore féodale, mais le pouvoir n appartient déjà plus à la féodalité. Les seigneurs ont cependant encore de beaux droits, ce qu'on appelait alors de beaux privilèges : ils participent à l'administration et à la justice. Certainement dans beaucoup de provinces leur intervention est salutaire et paternelle : elle prête cependant à des abus. Le sentiment de foi qui avait animé et soutenu le régime féodal et l'avait rendu si doux et si puissant, si favorable à tous les besoins essentiels de l'homme et de la force d'un État, le sentiment de foi s'était beaucoup affaibli. Les obligations qu'entraîne l'exercice de l'autorité étaient souvent oubliées, et la vie de la mère Charlotte de Bréchard (I) fait bien voir à quel état de désolation étaient, dès le seizième siècle, tombées certaines provinces. Le protestantisme vint renchérir sur le tout; brouillant de plus en plus la notion du pouvoir dans les esprits, il enseigna que les privilèges des grands consistaient à être au-dessus du devoir et de la loi. L'autorité, au lieu d'être dévouée aux intérêts de tous, fut exploitée au profit de celui qui la possédait; les désordres se propagèrent sans contrainte aussitôt qu'ils y virent jour ; et pendant les guerres civiles de la Fronde, tandis que l'autorité

(I) Vies des premières mères de la Visitation, par la mère de Chaogy, publiées par M. L. Veuillot.

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souveraine était contestée aux mains du minisire et que les princes du sang couvraient du prestige de leurs noms et du fantôme de l'intérêt public toutes les convoitises et toutes les insurrections contre la puissance souveraine, bien des exactions eurent lieu, et les passions purent se donner libre carrière. Le jeune Louis XIV avait sujet de dire qu'il voulait bannir l'oppression et la violence des provinces, et il avait raison d'essayer et de pousser cette entreprise. Mais le malheur qui avait frappé l'influence féodale atteignait les agents du pouvoir souverain : eux aussi, comme les seigneurs dont ils venaient réprimer les excès et les violences, songeaient à exploiter autant qu'à exercer le pouvoir remis entre leurs mains. Fléchier souligne, avec beaucoup de malice, leurs entreprises et leurs excès.

Deux sentiments, dans le récit de Fléchier, animent et partagent les magistrats des Grands Jours : le désir de plaire au Roi et la jouissance de leur importance personnelle. Le désir de plaire au Roi les pousse à chercher les coups d'éclat ; ils veulent rendre une justice non pas tant exacte qu'exemplaire. L'exemple qu'ils veulent faire n'est pas tout à fait dans le sens que désire le Roi ; s'ils s'inquiètent bien de laisser dans la province, après leur départ, une impression salutaire de respect pour l'autorité et une conviction de sa vigilance et de son pouvoir à réprimer les désordres, ils paraissent surtout inquiets de donner au Roi lui-même et à son ministre des preuves de leur énergie et de l'emploi considérable, qu'ils savent faire de la puissance qui leur a été déléguée. Les crimes qu'ils ont à réprimer peuvent être ramenés à deux chefs : les abus des pouvoirs féodaux, devenus, entre les mains de ceux qui les possèdent, des moyens d'exactions, et les entreprises contre les personnes. Ces entreprises ne sont pas des duels, ni même des rencontres, ce sont parfois de véritables assassinats.

470 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE.

Le point d'honneur en est absent, et l'esprit de vengeance seul y apparaît sous le nom d'honneur. Surtout l'orgueil des gentilshommes se révolte contre les gens de justice ; les sergents sont battus quand ils ne sont pas assommés. Le point difficile est toujours de se soumettre à une loi supérieure : ceux qui ont été blessés dans leurs intérêts ou dans leur vanité ont peine à ne pas croire que la vie de leurs adversaires leur appartient s'ils peuvent la prendre. La violence de ces mœurs n'est pas d'ailleurs un privilège des nobles : s'ils ont des démêlés entre eux, ils subissent aussi des provocations de la part de leurs inférieurs ; plusieurs des crimes qu'on reproche aux accusés titrés des Grands Jours sont des représailles qui paraissent difficiles à ramener sous le coup d'aucune loi.

Comprend-on que des juges aient pu faire un crime à un homme d'avoir vengé l'honneur de sa femme et rois à mort celui qui Pavait outragée ? ce sont là les faits de la cause d'un gentilhomme nommé Des Héreaux. Ce singulier coupable sauva sa tête à une seule voix. Mais Fléchier ajoute qu'il avait été d'un mauvais parti et qu'il avait pendant la Fronde suivi M. le Prince. Il avait eu tort assurément ; toutefois ce refrain, qui revient à chacun des criminels dont on instruit les affaires et que Ton condamne, s'il ne suffit pas pour faire croire à l'iniquité des juges, permet au moins de supposer qu'ils n'étaient pas fâchés de faire leur cour au Maître. Ils aimaient à montrer leur zèle au détriment de ceux qui avaient été couverts par l'amnistie, et contre qui pouvaient encore exister quelques ressentiments. On doit penser que l'amnistie avait été sincère, et le Roi ne s'abaissait pas à poursuivre judiciairement les anciens rebelles. Ce sont les magistrats qui font triste figure à caresser les mauvais instincts du cœur et à chercher à le gagner en le servant bassement.

Il faut ajouter, pour que le fait ne paraisse cependant pas

FLÉCHIER ET LES GRANDS JOURS. M i

trop extraordinaire, que Des Héreaux n'avait pas frappé dans un moment de fureur celui qui l'avait outragé : il avait agi avec calme : s'étant saisi du coupable et l'ayant emmené dans sa maison, il avait affecté des formes de justice, avait rassemblé ses amis, et de leur assentiment avait condamné lemalheureux à la mort et l'avait fait pendre à un arbre, après lui avoir donné un confesseur. Ces sortes d'exécutions devaient paraître moins étranges dans un siècle où la justice n'était pas, comme de nos jours, toute rassemblée dans une main souveraine, mais divisée entre les divers propriétaires du sol. L'offense d'ailleurs dontil est question, est à la fois si cruelle et si barbare qu'iln'y a pas de représailles qui puissent étonner. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'offensé en cette circonstance usurpa, pour se venger, le glaive de la justice. Faut-il ajouter qu'au dix-septième siècle on pouvait trouver quelquefois ce glaive insuffisant ; il n'avait pas l'agilité qu'on lui connaît aujourd'hui et laissait échapper facilement les coupables. Le marquis d'Espinchal, poursuivi pendant quatre mois par tous les limiers et les agents des Grands Jours, leur échappe sans sortir de l'Auvergne, et ne peut être condamné que par contumace. Ce fut le cas ordinaire ; on fut obligé d'effigier le plus grand nombre des criminels. La configuration de l'Auvergne se prétait à leur fuite : mais en lisant Fléchier, on devine qu'il y avait aussi une sympathie générale pour ceux que les Grands Jours voulaient atteindre, et qu'ils étaient assurés de trouver partout aide et concours pour se cacher.

Si les juges des Grands Jours ont un autre souci que celui de la justice, ils manifestent aussi une inhabileté singulière à remplir leur mission. Ils manquent surtout de dignité : ils veulent ouvrir leur session par un coup d'éclat et rendent une sentence qui paraît un scandale, contre un homme qui ne semblait pas très-criminel, dit encore Fléchier ; il s'agissait,

en effet, d'une de ces vengeances coupables et déplorables sans doute, mais qui, dans les idées de ce temps, n'impliquaient pas l'immoralité du cœur. L'accusé, il est vrai, avait suivi un mauvais parti, il portait un nom décrié à la cour et il fut exécuté. Le président des Grands Jours ne manqua pas d'en écrire au ministre pour lui faire admirer l'énergie et le zèle déployés dans cet arrêt. On trouvait bien que cette sentence rigoureuse rendue dès l'ouverture des Grands Jours alarmait tous les esprits et donnait occasion à des criminels plus avérés de fuir et de se dérober à la main de la justice. Mais il semble que cet effroi, qu'ils éveillaient, flattait les juges et relevait à leurs yeux leur importance. Us étaient venus en grand fracas et avaient commencé par révoquer toutes les lettres de rémission obtenues depuis vingt ans. Toute celle jactance avait eu le double effet d'alarmer la noblesse et de susciter les passions populaires. Fléchier remarque que l'émotion était grande parmi le peuple : les paysans refusaient de travailler ; ils étaient persuadés que les Grands Jours étaient tenus pour dépouiller les riches au profit des pauvres : ils ne s'attendaient pas au partage des biens, ce progrès était réservé

a notre temos. mais ils comptaient rentrer dans la uroDriété de tous les héritages vendus depuis trois générations. D'aucuns ne se bornaient pas à attendre patiemment ces avantages : ils voulaient faire couper la tête aux gentilshommes de leur voisinage, et après avoir tiré au sort celui qu'on compromettrait devant la justice, ils allaient chez lui le provoquer par mille insolences, espérant l'amener à quelques voies de fait et porter plainte aux Grands Jours, où ils ne doutaient pas que la cause ne fût certaine. On ne peut faire les Grands Jours tout à fait responsables de ces mauvais sentiments ; mais la complaisance qu'ils mettaient à humilier la noblesse les rend en quelque sorte complices.

Leur désir bien légitime d'atteindre les criminels, l'envie de faire des coups d'éclat et l'imperfection des moyens de police dont ils disposaient les entraînaient à des démarches d'une moralité douteuse. Deux frères du nom de Combalibœuf avaient trempé dans ce qu'on appelait alors une rencontre, c'est-à-dire qu'ils s'étaient armés au profit d'un de leurs amis qui avait une querelle ; ayant avec lui accosté son adversaire, escorté d'une troupe plus nombreuse, ils l'avaient attaqué, frappé à mort. Quand les Grands Jours arrivèrent, ces deux frères et le gentilhomme dont ils avaient épousé les intérêts, qu'on nommait Lavena, se retirèrent dans les bois et dans les montagnes, errant dans les lieux escarpés, changeant de gîte ët bravant tous les moyens employés pour les saisir. Il paraît que ces bannis correspondaient entre eux, avaient des lieux de retraite communs et une sorte d'entente. Les deux frères Combalibœuf avaient leur père, fort inquiet du sort de ses fils et fort inquiété aussi à leur occasion. On ouvrit des négociations avec lui. On lui promit l'impunité de ses enfants s'il livrait à la justice Lavena et le marquis d'Ëspinchal. Le président des Grands Jours, Potier de Novion, lui en fit une promesse par écrit. Le père, à ce que dit Flécbier, ne confia rien à ses fils, pensant bien qu'ils ne tremperaient pas dans un pareil projet. Seulement, à l'aide des avis qu'il recevait, il mit le prévôt sur leurs traces, croyant faire saisir leurs amis en même temps qu'eux. Ses combinaisons ratèrent : d'Ëspinchal et Lavena purent s'échapper; les deux Combalibœuf seuls furent pris. On les exécuta. Après rengagement pris avec le père, une pareille exécution paraîtra cruelle. Si l'engagement était une première faute, s'U répugne à nos idées de justice, le mépris de cet engagement n'est-il pas une seconde immoralité? et comment comprendre la subtilité des hommes de lois arguant

de la caducité de leurs engagements, parce que la promesse en était subordonnée à l'arrestation de d'Espinchal ou de Lavena ?

Mais la délicatesse morale, selon le récit de Fléchier, ne se montre guère chez les magistrats des Grands Jours; ils sont esclaves de la lettre; non-seulement ils voulaient prendre la tête de Des Iléreaux, vengeant l'honneur de sa femme, mais l'inintelligence de leur justice frappa et condamna à l'amende une femme qui avait défendu son honneur avec une énergie qui coûta la vie à son agresseur. C'est ainsi que Fléchier, qu'on nous assure très-véridique, présente le fait. Il disserte à cette occasion sur le prétendu crime de cette femme; il rappelle Lucrèce; il cite saint Augustin contredisant la vertu de cette Romaine, et joue sur le sentiment de ce saint Père avec subtilité, élégance et peu de raison peut-être. Tout cela, je le comprends, est de l'esprit de Fléchier; mais les faits qu'il cite sont si extraordinaires qu'on a peine à le croire aussi véridique que l'assure M. Taillandier ; et une nouvelle confrontation avec le journal de Dongois paraîtrait nécessaire.

En tous cas, on ne voit pas pourquoi cette justice intéressée et si peu éclairée que nous montre Fléchier, arrache des cris d'admiration à certains esprits. Les humiliations qu'elle inflige à la féodalité ne suffisent pas à expliquer la vivacité des passions qui exploitent le récit de Fléchier. 11 y a un autre motif; on le trouvera peut-être dans les rapports des Grands Jours, avec le Qergé. Toutes les critiques qu'on peut faire des Grands Jours n'empêchent pas de reconnaître que l'intervention de la justice souveraine ne fût utile et comme nécessaire. Bien que quelques-unes des causes dont on avait fatigué le Roi et fait le plus grand bruit à l'avance, qui avaient le plus contribué à décider de la tenue des Grands Jours, se

soient, en définitive, trouvées assez légères et de mince conséquence, il y avait de graves désordres. Beaucoup de bénéfices étaient entre les mains des laïques ; des protestants même en possédaient, et faisant acquitter les charges pour une somme assez modique, touchaient les gros revenus qui y étaient affectés, tout en soupirant et gémissant sur les richesses de Babylone. L'ordre, la régularité dans les relations, la sûreté des petits, la discipline et le frein de tous les instincts pervers sont des biens que tout le monde envie et que chacun, en ce qui le concerne, doit s'efforcer de procurer et d'assurer à son pays. Le clergé d'Auvergne ne manqua pas à ce devoir d'honnête homme. Sitôt que les Grands Jours avaient été annoncés, l'évèque de Clermont avait fait publier des monitoires enjoignant de venir à déclaration de tous les faits criminels qu'on pouvait connaître. Lorsque les Grands Jours furent établis, et pour tout le temps de leur tenue, l'Ëvêque, aidant de toute sa puissance aux investigations des magistrats, nomma son officiai un des conseillers-clercs de la cour. Ayant ainsi abaissé autant que possible les privilèges du clergé, il se trouva que dans cette province où les désordres du clergé étaient si considérables, disent aujourd'hui plusieurs des admirateurs des Mémoires sur les Grands Jours, trois curés seulement ont été traduits devant la justice. L'un est ce curé dont nous avons déjà parlé, qui, à l'occasion de la mort d'un chien, s'était emporté, contre sa coutume, et avait menacé du bâton, et même de l'épée ceux qui lui contestaient: il eut des lettres de rémission. Le second était un admirateur peu intelligent de la littérature païenne et classique; il avait lu dans ses vieux livres de si belles choses sur la république romaine, qu'il ne pouvait s'empêcher d'en parler un peu à ses paroissiens dans ses prônes, et de leur dire « plusieurs choses de fort grande

édification, » dit Fléchier : entre autres que le royaume de France était mal gouverné et fort tyrannique; que le peuple n'avait jamais été aussi tourmenté ; qu'il serait fort à propos de vivre sans dépendance et sans aucune imposition de taille, etc. Ce curé fut condamné à un an de bannissement. L'autre condamnation, qui frappa le troisième membre du clergé séculier amené devant les Grands Jours, fut capitale: c'est l'horrible affaire du curé de Saint-Babel. On s'est révolté contre cette histoire. On a cherché à l'infirmer ; on a consulté les traditions locales et la mémoire des anciens de la commune de Saint-Babel. On ne peut révoquer en doute que les Grands Jours n'aient connu l'affaire du curé de cette paroisse et ne l'aient condamné à mort. Les circonstances de l'homicide dont ce malheureux était accusé sont plus difficiles à démêler. Le récit de Fléchier contient quelques invraisemblances, et le motif qu'il donne du ressentiment du curé contre celui dont la mort lui fut imputée ne se rapporte pas exactement à la version de Dongois. Celle-ci est fort brève. Une première sentence avait absous le curé; mais le procureur-général aux Grands Jours fit revivre la cause ; et les juges qui avaient absous furent menés au Chàtelet de Paris pour répondre aux conclusions prises contre eux. On ne dit pas ce qui leur advint. L'Officialité de Clermont avait condamné le curé de Saint-Babel à toutes les pénitences que F Eglise ordonne pour les grands crimes, et elle suppliait la Cour de vouloir se contenter de ce châtiment ; « ce qui est une clause, dit Fléchier,qu'on ajoute quand on reconnaît le criminel digne de mort. «Toutefois, il semble qu'il y avaitdes nuagessur cette affaire, « Les juges, dit encore Fléchier, ne laissent pas d'avoir a la conscience en repos sur leur arrêt, et les preuves étaient si « évidentes qu'on n'a point pu éviter de le condamner à mort. »

potence même, de son entière innocence du crime qu'on lui imputait. Quand ce dernier cri de l'accusé, au moment de paraître devant Dieu, serait un mensonge ; quand il faudrait croire à cette horrible histoire que les juges ont regardée comme une vérité, on peut remarquer qu'il n'y a eu qu'un crime imputé à un prêtre pendant la tenue des Grands Jours. Les juges pourtant n'étaient pas portés à ménager le clergé. On connaît l'esprit delà magistrature française, et cette sorte d'orgueil et de morgue qui a été si longtemps comme héréditaire chez elle et qui la portait à entreprendre contre le pouvoir et contre l'influence ecclésiastiques. Le concours que le clergé prêtait à la justice des Grands Jours, et le soin de l'évêque à éviter tout conflit de juridiction n'arrêtèrent pas l'esprit d'audace et de violence des Robins. Ils ne se contentaient pas de l'innocente passion de Dandin, qui voulait juger. Us voulaient condamner : et Fléchier ne manque pas de malice quand il montre le procureur-général Talon, à son arrivée, visitant les prisons a pour voir si elles étaient ça- « pables de contenir autant de criminels qu'il espérait en « faire arrêter, et, suivant les chambres et les cachots, il « minutait déjà les conclusions qu'il devait donner. » C'est « cet homme redoutable à tous les états, » qui fait aux Grands Jours a des coups hardis contre les ecclésiastiques « et les communautés religieuses. On savait bien, dit l'histoa rien, que les Grands Jours étaient venus pour arrêter les « oppressions et pour punir les violences ; on fut étonné d'ap- « prendre qu'ils venaient aussi pour réformer le clergé ! » Les historiens d'aujourd'hui ne partagent pas cet étonnement de Fléchier. Le dernier éditeur des Mémoires sur les Grands Jours y M. Chéruel, commence ainsi la notice dont il fait précéder le texte de Fléchier en guise de préface : «Les Grands- « Jours étaient des assises extraordinaires, ayant le droit de

478 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

«juger sans appel, de faire des règlements pour le prix des et denrées, le poids et les mesures, la discipline ecclésiastique, « en un mot pour toutes les parties de l'administration. » Gela s'appelle trancher d'un apophthegme les questions les plus délicates et donner au lecteur des idées assez fausses et fort confuses. C'est, il est vrai, une absence de critique assez fréquente de nos jours, de donner pour vérité tous les renseignements que les éditeurs ont sous les yeux. Il est certain que les Grands Jours de Clermont se sont occupés des matières que M. Chéruel énumère et qu'il résume sous le nom de toutes les parties de r administration ; mais doit-on toujours conclure du fait au droit? Nous aurons à dire un mot des règlements sur le prix des denrées et sur les poids. Mais comment croire au droit des Grands Jours sur la discipline de l'Eglise quand on a sous les yeux les paroles de Fléchier, quand surtout on y ajoute en note le texte des protestations de l'assemblée du clergé, dont le résultat, dit-on môme, fut l'annulation des règlements des Grands Jours sur les affaires ecclésiastiques? Il suffit de lire d'ailleurs l'analyse que Fléchier donne de ces règlements pour comprendre qu'ils excèdent ; et les sourires de l'historien ne font pas défaut à toute cette besogne. Il montre Denis Talon trouvant ou rendant toute la magistrature des Grands Jours si révoltée contre le clergé, qu'on « excède le « pouvoir de la commission {royale) et qu'on dépasse même « les attributions des conciles provinciaux quand ils avaient « pouvoir de s'assembler. » La suppression de tous les privilèges accordés par les souverains pontifes fut déclarée ; on voulut contester les biens des communautés ; on réclama la production de leurs titres; on prétendit régler les chanoines et les religieux, etc., etc.. La raillerie de Fléchier est fine et contenue ; mais elle s'aiguise et s'anime en présence du procureur-général des Grands Jours.

Ce magistrat avait été accompagné à Clermont par sa mère, encore <c plus entreprenante, plus jalouse de Tordre et de la « discipline, plus agissante que lui. Le Roi aurait dû lui expé- « dier une commission pour les Grands Jours. » A peine arrivée à Clermont, elle entreprend de {aire la police de la ville et de fixer les taxes de toutes choses. C'est elle qui prend le droit de régler le prix des denrées, les poids et mesures et en quelque sorte même la discipline ecclésiastique, dont M. Chéruel gratifie les Grands Jours. Ses ordonnances sur le prix des denrées furent bien signées des magistrats et mises à exécution; mais quoi qu'en pense M. Chéruel, elle ne put régler les poids à sa fantaisie. La livre de Clermont n'avait que quatorze onces, elle en avait seize à Paris. Madame Talon fit grand bruit de cette différence qu'elle appelait un abus, et elle entreprit de le réformer; elle en entretenait tous ceux qui venaient la voir; elle le trouvait d'autant plus « considérable qu'il était de conséquence tous les jours. » Elle eut beau faire, il eût fallu renverser toutes les coutumes de commerce et toutes les lois du trafic; elle échoua dans son entreprise, mais ne se regarda pas pour battue. Le prix des denrées avait été fixé sur la force des poids de Clermont : et la mère du procureur-général, « ne voulant point donner mauvais exemple « ni passer pour mauvaise ménagère, dit Fléchier, se faisait « apporter chez elle tout ce qu'elle achetait et le pesait à sa « manière, quelque remontrance que lui pussent faire les <c marchands, qui, par la crainte de l'autorité du fils et de la « colère de sa mère, subissaient les lois qu'on leur impo- « sait. » J'ignore si les autres magistrats imitèrent cet exemple, mais Fléchier en signale un, celui justement qui était de concert avec Madame Talon pour le règlement de la police, qui, durant toute la tenue des Grands Jours, eut l'industrie de manger beaucoup de perdrix à très-bon marché.

Ce n'est pas seulement dans les affaires de ménage que Madame Talon montrait son esprit d'entreprise. Cette dame porte, dit Fléchier, dont la plume était sans doute en ce moment interprète de quelque remarque féminine, « cette dame « porte un bonnet qui s'étend et se relève, et qui a quelque « forme de mitre, qui est la livrée de sa mission et le caractère a de son autorité ; » elle voulut soutenir l'honneur de sa coiffure, et commença par former, discipliner et régler les entreprises de charité : elle assembla les dames de la ville, leur fit un discours de sa façon, qu'elle « finit par une figure « de rhétorique qui émut toute cette pieuse troupe. » Je ne sais si le portrait que trace Fléchier est bien véridique, en tout cas il est réjouissant ; et il y a dans les Mémoires sur les Grands Jours, à propos des œuvres de Madame Talon, présidant les réunions de charité, interrompant le curé, admonestant et gourmandant les dames, quatre ou cinq pages de la plus vive et de la meilleure comédie. Après les laïques, Madame Talon s'en prit aux religieuses : elle visitait les communautés et voulait les réformer. Les Ursulines, qui se levaient à cinq heures du matin en hiver et à quatre heures et demie en été, dormaient trop à son gré pour des religieuses, et devaient hiver comme été, se lever à quatre heures; elle voulait les contraindre à dire le grand office les fêtes et à assister à une messe haute avec diacre et sous-diacre; elle voulait encore les obliger à quitter leur ceinture de laine pour en prendre une de cuir. Outre les Ursulines, elle s'occupa des religieuses de l'Hôtel-Dieu. Ses prétentions, ses remarques, ses exigences, excitèrent contre ces dernières la rigueur des Grands Jours, qui voulurent s'immiscer dans leurs affaires et les réglementer à leur guise. « Ce qui faillit à détruire l'hôpi- « tal au lieu de le régler, dit Fléchier. Quoi qu'il en soit, « remarque encore le malicieux écrivain, les Grauds Jours

a font de grands fruits en ce pays, et pour Tordre de la police, « et pour le soulagement des opprimés, et pour le rétablisse- « ment de la discipline ecclésiastique ; et si les Messieurs a donnent des arrêts pour y régler les affaires, il se trouve « une dame qui prend le soin d'y régler les mœurs et d'in- « troduire la sainteté dans les monastères. » Fléchier ne veut pas dire, sans doute, que le soulagement des opprimés et Tordre de la police allèrent aussi bien que le rétablissement de la discipline ecclésiastique, mais n'est-il pas curieux que les entreprises et les bizarreries de Madame Talon soient aujourd'hui une des causes de la sympathie de divers critiques pour les Grands Jours, et passent, aux yeux d'un historien sérieux, pour les attributions véritables des Grands Jours ?

Faut-il insister sur les magistrats des Grands Jours ? Fléchier, en plusieurs circonstances, souligne doucement leur iniquité ; et les ridicules, on le voit, abondent sous sa plume fine et élégante. L'un montre qu'il ne porte pas pour rien le nom de Boy vin, l'autre, qui apprend et danse la bourrée avec la même fureur qu'il donne la question ou instruit une affaire, poursuit les accusés de ses menaces et de ses violences jusque sur la sellette. Nous en avons dit assez.

Les conclusions qu'on peut tirer des Mémoires sur les Grands Jours ne nous semblent pas de nature à justifier les enthousiasmes complaisants qui se sont manifestés. Je ne voudrais pas, pour mon compte, juger l'institution des Grands Jours, ni la vertu de ceux qui y siégèrent, sur le seul récit de Fléchier ; mais ce qu'il raconte des magistrats qui figurèrent à Clermont, était bien suffisant pour éveiller la susceptibilité de leur corps. On comprend que les Parlements aient empêché cette publication ; et on comprend aussi que les oppositions élevées de nos jours contre la sincérité et la moralité de ce léger et spirituel roman soient surtout partis de la Cour d'appel

de Riom. Si fondées qu'elles soient, ces oppositions d'ailleurs n'empêchent pas les Mémoires sur les Grands Jours d'être un agréable morceau de littérature, heureusement choisi pour faire connaître le point où elle en était au moment où Boileau allait se produire, et les grâces que pouvait revêtir le bel esprit, encore habitué à sacrifier au mauvais goût, qui allait disparaître. Car la narration de Fléchier, un peu traînante et un peu molle dans son élégance, embarrassée dans de fades sentiments de passion et d'amour, composée uniquement, dirait-on, pour exercer une plume déjà habile, est, malgré tous ses agréments, chargée d'ornements faux, concertés, recherchés, dont le brillant n'a pas survécu à la mode du jour.

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Notre temps n'est pas favorable aux vertus religieuses. Ses préjugés, sa législation, sa philosophie ne comprennent pas le sacrifice : la lutte contre les appétits de la nature est inexplicable à ses yeux, plus ridicule et plus odieuse encore que surnaturelle. Tout au plus y admet-il quelque sincérité, grâce à un jeu maladif de l'imagination. Port-Royal seul est assez heureux pour faire exception ; il est grand, glorieux, héroïque. Le grain d'hérésie qu'on y trouve suffit à humaniser toutes ses vertus. La plupart des écrivains de notre temps, philosophes, poètes, historiens , romanciers, critiques, vont faire un pèlerinage et rendre leurs dévotions à Port-Royal. Le concours est innombrable et ne diminue point. Chaque dévot, il est vrai, est mù par son sentiment personnel et accomplit les actes de son culte à sa mode : aussi, à les entendre on serait porté à croire le rigide monastère janséniste transformé en cette joyeuse abbaye de Thélème, dont la devise était : sainte liberté, ou fais ce que tu voudras.

M. Faugère, connu déjà par quelques publications intéressantes sur Pascal et sa sœur, en réunissant et mettant au jour, pour la première fois, les lettres de la mère Agnès Arnauld, a pris soin dans l'introduction de marquer le peu de loisir que

484 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

a des travaux qui touchent aux intérêts les plus vifs de la politique active » lui laissent pour étudier et produire désormais les monuments des temps passés. H s'est donc borné à surveiller la publication des Lettres de la Mère Agnès, et il se contente de se porter devant le public « garant de leur authenticité. »

La personne , je tiens à conserver cette dénomination féminine dont use M. Faugère, la personne à qui revient le mérite et qui a porté le travail de cette publication, « est pleine de zèle pour tout ce qui se rattache à la mémoire de Port- Royal. » Cette personne « a employé plusieurs années à rechercher et à transcrire les lettres de la mère Agnès de Saint- Paul. » Ces lettres, extraites de nos bibliothèques publiques et de collections particulières, sont-elles parfois dans les manuscrits (que le titre de la publication qualifie $ authentiques), accompagnées de notes que la copiste a reproduites et qui ont passé dans l'impression? Cette copiste pleine de zèle pour la mémoire de Port-Royal a-t-elle ajouté elle-même quelques annotations? ou a-t-elle négligé de signaler toutes celles qu'elle a copiées ? En tout cas, on peut dire que les notes assez rares et dont la responsabilité semble revenir à l'éditeur, qui illustrent les Lettres de la Mère Agnès, respirent le fanatisme le plus curieux. Si elles sont toutes extraites des manuscrits, il est tout simple qu'elles soient de ce style. Ceux qui portaient à la mémoire de Port-Royal assez de zèle pour faire transcrire les moindres documents relatifs aux héros dé cette maison, ne pouvaient que les admirer : d'ailleurs, dans l'ombre de leurs manuscrits, ils pariaient à leurs confidents et à leurs amis; mais leurs explications passionnées des moindres circonstances de l'histoire de Port-Royal, leurs éloges ardents, sous forme de notes biographiques, des « défenseurs de la vérité et de la justice, » sont d'un ton enthousiaste trop en harmonie avec celui des lettres de la Mère Agnès pour ne pas paraître devant

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le public comme une singulière curiosité. M. P. Faugère, malgré ses travaux intéressant la politique active , est-il trop habitué au ton des documents jansénistes pour avoir remarqué la bizarrerie de ces notes ? En tout cas, comme la plupart des littérateurs de ce temps, il est assez peu au courant des principes qui régissent l'Église pour donner, dans une tolérance affectueuse et désintéressée aussi bien que dans une phrase un peu longuette une décision que nous voulons reproduire. « Si l'autorité religieuse et l'autorité politique, dit-il, voyant « avant tout dans Port-Royal une grande école de morale, « de science et de piété, avaient combattu par les seules « armes de la discussion, au lieu de les persécuter, des « opinions dont les partisans ne cessèrent jamais de professer « l'union à l'Église et au Saint-Siège, et qui étaient d'ailleurs « trop subtiles pour que leur discussion pût jamais devenir « une cause de trouble au sein des masses, nous sommes porté « à croire que les esprits, au lieu de s'agiter de plus en plus a sous l'aiguillon d'une incessante persécution, se seraient « calmés; les doctrines de Port-Royal se seraient finalement « développées dans les justes et véritables proportions de « l'esprit chrétien, et l'histoire n'aurait pas eu à enregistrer « dans ces actes une violence qui , après s'être attaquée aux « esprits sans avoir pu les dompter, s'en prit à la matière « elle-même et détruisit d'une main sauvage la demeure des « pieux solitaires sans épargner leurs tombeaux. Le cri qui « sort de ces ruines est un reproche accusateur pour le gou- « vernement de Louis XIV ; il doit être pour tout le monde « une leçon de liberté religieuse, de tolérance et de charité. »

Cette théorie est vulgaire, elle est loin d'être juste et intelligente. La tolérance, la charité, et la subtilité qui ne permet pas aux doctrines de pénétrer dans les masses, viennent bien au propos de la secte quia enfanté les Provinciales,

pamphlets pleins de tolérance et de charité sans doute, et destinés surtout à préserver les masses de la subtilité des doctrines qu'on y professait. La vérité touche les masses par ses clartés mêmes ; elle a au sein de toutes les âmes régénérées par les sacrements, des intelligences mystérieuses et puissantes qui agissent en sa faveur ; la subtilité, au contraire, est un des moyens dont le démon se sert le plus efûcacement pour glisser ses venins : c'est parce qu'une erreur est subtile qu'elle pénètre dans les esprits ; elle peut alors profiter de toutes les brèches que le péché a faites dans nos âmes et que les sacrements n'ont pas si bien réparées et reconstruites qu'il n'y soit resté quelques fentes, par où la malice s'insinue. Nous ne voulons pas discuter les propositions de M. Faugère : nous ne remarquerons pas l'artifice involontaire peut-être de ce langage, qui, tout en n'osant nier que l'école de Port-Royal, « cette école de science, de morale et de piété » , n'ait excédé en quelque chose de la vraie doctriue de l'Église catholique, trouve cependant moyen d'accuser et de blâmer cette divine Lglise, et assure que sans ses persécutions incessantes, les doctrines de Port-Royal se seraient a finalement développées dans les justes et véritables proportions de l'esprit chrétien » . Où sontelles, ces véritables et justes proportions de l'esprit chrétien? Si elles ne sont pas à Port-Royal, elles sont certainement loin de l'Eglise catholique. L'action de celle-ci tourne aisément à une « persécution incessante, » dont le résultat est de rejeter les âmes hors de ces a justes et véritables proportions de l'esprit chrétien ».

Il ne faut pas insister : il y a longtemps qu'on doit être accoutumé à ces ignorances des lettrés et des savants, qui prétendent juger l'Eglise et lui indiquer les voies où elle aurait dû marcher. Ce peut être une chose utile de savoir déchiffrer les manuscrits de Pascal, et glorieuse d'en avoir procuré la clef

à M. Cousin, qui n'a pas su la faire jouer heureusement, et qui, insinue-t-on, a bien su se dispenser de toute reconnaissance. Tout cela cependant n'est pas suffisant pour connaître de la vérité catholique et du gouvernement de l'Église. Si les Papes Innocent X et Alexandre VU avaient pu consulter M. P. Faugère, serons-nous téméraires de penser qu'ils auraient encore agi comme ils ont fait vis-à-vis des Jansénistes ?

La Mère Agnès Arnauld est une des gloires delà secte. Elle était sœur de la grande Angélique, comme disent encore les initiés, et une des vingt enfants de l'avocat Arnauld, connu par ses haines contre les Jésuites et son antipathie pour la Ligue. Cette famille, cette tribu des Arnauld, jeta au dix-septième siècle un éclat incomparable. Conserve-t-elle aujourd'hui devant la postérité beaucoup de ce lustre ? Quelle œuvre, quel fait, quel souvenir la recommandent ? Quand on voit Boileau mettre le docteur Arnauld au-dessus de Bourdaloue et de tout autre en France, n'esUon pas étonné ? N'est-on pas surpris des égards que Bossuet a pour ce même docteur? A-t-on conscience des raisons qui le firent appeler le grand Arnauld ? Et, au milieu de la splendeur du règne de Louis XIV, voit-on clairement aujourd'hui tous les fils qui reliaient les intrigues jansénistes, qui remuaient la cour et la ville et rendaient les Arnauld vraiment formidables ? On ne nie pas qu'il n'y eût parmi eux des dons éminents :ils émurent fortement leur siècle, mais leur mérite seul n'en fut pas cause. Les circonstances extérieures, l'art de la mise en scène, les passions et la mode vinrent en aide. Rien de vraiment vivant n'est sorti de ces plumes patientes, laborieuses et prisées presque toutes de leur temps, rien de ce qui met un écrivain en communication avec les siècles. Le docteur Arnauld, Arnauld d'Andilly, leur neveu de Sacy ont beaucoup écrit. On consulte leurs livres : les lnVon encore? peut-être les femmes ont-elles été les grands hommes

de la famille? On sait le mot de Jacqueline Pascal sur la lâcheté des docteurs, et le courage des ûlles de la secte. La grande Angélique, sa sœur Agnès et leur nièce Angélique de Saint-Jean ont, en tout cas, tenu une importante place dans la société du dix-septième siècle ; ellesont passé pourdes héroïnes et ont été proclamées des saintes. Pour nous en tenir à la Mère Agnès, c'est évidemment une Glle de mérite et des plus heureusement douées. Jusqu'à son extrême vieillesse, elle conserve le secret d'une éloquence forte et grave, d'une grâce sérieuse, d'une élégance et d'une noblesse naturelles, qui la distinguent même dans ce temps où toutes les femmes écrivent bien. Les deux volumes de lettres qu'on vient de publier se recommandent donc au point de vue littéraire. Comme Port- Royal et ses principales dignitaires étaient en commerce régulier avec toute la société du temps, les lettres de la Mère Agnès abondent en renseignements historiques. M. P. Faugère a raison de les signaler à M. Cousin, qui y trouvera, dans Jes billets qui leur sont adressés, des renseignements intéressants sur Mm" de Longueville et de Sablé, sur Pascal et sur sa sœur. Ainsi nous ne contestons pas la valeur historique et littéraire des monuments produits au jour. Leur grande importance est pour l'histoire de la secte ; et l'on s'étonne qu'en les ayant sous les yeux, M. Faugère se soit laissé aller sur Port-Royal et le Jansénisme aux illusions que nous avons signalées.

L'hérésie se montre en effet toute nue dans ces lettres; ce sont ses détours, ses sinuosités, ses réticences, ses hardiesses, ses violences, ses rêves, ses négations, qui se découvrent à chaque page et à plein : la vue de ces monstruosités, nous parlons d'après notre sentiment, cause d'autant plus d'horreur et d'effroi qu'elles se produisent au milieu des austérités, des mortifications, des pratiques les plus dures de la vie religieuse. Pauvre misérable nature humaine, qui sait abuser

de tout et qui est si facilement le jouet des illusions de l'enfer! Nous n'entreprenons pas d'écrire ici l'histoire du Jansénisme. Naquit-il d'une sorte de conspiration formelle contre la vérité? Prit-il naissance insensiblement dans les séductions d'un cerveau égaré? 11 grandit au milieu des troubles de l'État et de l'Église. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, favorisait la secte, et durant sa prison et son exil, ses grands vicaires contre carraient l'autorité du Roi, qui eût voulu en finir. Le Roi lui-même avait dans son orgueil des contestations avec Rome ; le résultat de toutes ces difficultés était l'impuissance apparente des condamnations, des bulles et' des sentences. Port-Royal souriait au milieu de ces démêlés : a Je vous conseille, » écrivait la Mère Agnès, à propos de la bulle d'Innocent X qui condamnait les cinq propositions, «je vous conseille de ne vous mettre en aucune peine « de la bulle non plus que nous, qui n'en sommes point du « tout inquiétées; nous condamnons ce qu'elle condamne sans « savoir ce que c'est; mais c'est assez de savoir que c'est le « Pape qui l'a envoyée, et qu'en qualité de filles de l'Église « nous sommes obligées de révérer tous les décrets du Saintce Siège (I). » Les admirateurs de Port-Royal signalent ce passage comme une preuve de la docilité des religieuses. Il n'est pas difficile cependant de reconnaître le venin caché sous ces protestations et ces affectations d'indifférence, d'ignorance, de révérence, et non pas d'obéissance. Remarquons d'ailleurs que la Mère Agnès n'écrit pas ici à une adepte. Elle écrit à une fille de mérite attirée à Port-Royal par le grand renom de vertu de ce monastère, où elle fit profession un peu plus tard, tenant avant tout à l'Église catholique, qui ne trempa dans aucun des projets de la secte, n'em-

0) Août 16&3.

brassa aucune de ses erreurs et fut nommée abbesse de Port Royal de Paris, lorsque les maisons furent séparées et que les religieuses, entêtées à refuser de signer le formulaire, furent reléguées à Port-Royal-des-Champs. C'est la sœur Marie de Sainte-Dorothée Perdreau, native d'Amboise ; les livres jansénistes et les notes de notre correspondance la signalent comme la première abbesse intruse de Port-Royal. Avec d'autres la Mère Agnès s'ouvrira davantage. Il n est cependant pas nécessaire d'insister beaucoup pour montrer combien dans ce langage même elle est déjà éloignée des sentiments d'amour et de fidélité dont doit brûler une âme vraiment religieuse. Le mépris de la parole du Souverain Pontife, dont la Mère Agnès assure qu'il ne faut pas se mettre en peine, à laquelle elle acquiesce en affectant de ne pas vouloir savoir ce qu'elle dit, le mépris n'est-il pas flagrant? et la révérence qu'elle dit devoir, en qualité de fille de l'Église, aux décrets du Saint-Siège, ne comprend-elle ni l'obéissance , ni l'amour ?

Du reste, si nous paraissons ici interpréter à mal ces paroles, le recueil en contient en abondance et qui montrent à clair et à nu toute l'horreur de celte résistance et tout l'abus que cette pauvre âme abandonnée à un démon pervers faisait des paroles et des pratiques saintes. Tant que le cardinal de Retz garda le litre d'archevêque de Paris, Port-Royal parut triompher sans peine et sans frayeur. L'orage grondait dans le lointain, et, comme le disait la Mère Agnès, il ne s'agissait que de prier « comme l'on fait quand il fait un grand tonnerre (1). » On voulait bien déjà opprimer la vérité, « mais on ne pouvait encore que l'égratigner (2). » Déjà cependant les doctrines d'indépendance spirituelle étaient

(1) 16 février 1656.

(2) Il avril Ifiie.

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proclamées, et, sans vouloir reconnaître d'autorité, la Mère Agnès prétendait a s'attacher à la pratique de la vérité, que « les hommes ne nous sauraient ravir, parce qu'elle dépend « de l'esprit de Dieu (1). » Mais il était inutile de se presser, et on pouvait, sans rien craindre, s'abandonner à son sentiment. Pendant que la Sorbonne, malgré les Lettres provinciales, condamnait M. Arnauld, M. Singlin, un des plus dangereux adeptes des nouvelles doctrines, était nommé supérieur des maisons de Port-Royal. On souriait alors en se parant du titre à' excommuniées (2). Et lorsque les rigueurs séculières commencent, l'air de triomphe ne cesse point, et on « monte d'un degré dans l'état de personnes suspectes et a calomniées en ce que Ton en vient maintenant aux effets (3) .»

Ces effets étaient le renvoi des pensionnaires et des postulantes, ainsi que la défense de recevoir des novices. L'autorité aurait voulu aller plus avant ; mais la situation du diocèse de Paris, le malheureux état général des affaires religieuses de France, les fâcheux démêlés avec le Saint-Siège laissaient à Port-Royal des ressources dont il continuait d'abuser; car il ne faut pas oublier que Port-Royal était une école, « C'était une école de piété, » dit M. Faugère. Madame de Choisy, dans une lettre que nous avons citée (4), n'en dit pas autant, et elle remarque la déplorable influence de cette école sur les mœurs. Bien que la Mère Agnès prétendit, comme nous avons vu, qu'elle ne savait ce que le Saint-Siège condamnait et qu'elle le condamnait avec lui, elle oubliait parfois son ignorance, et écrivant à une supérieure de monastère, tout en l'assurant qu'elle ne voulait gêner en rien les consciences, elle

(1) Il avril 1656.

(2) 10 octobre 1660.

(3) Avril 1661.

(4) a-de»08, p. 71.

lui expliquait les choses à sa manière : « L'Église, disait-elle, « est attaquée dans la vérité et la charité, qui sont les deux « colonnes qui la soutiennent. C'est ce que l'on tâche de ren- « verser par cette malheureuse signature {la signature du « formulaire) par laquelle on rend un témoignage contre la « vérité, et l'on détruit la charité qu'on doit avoir pour les « morts aussi bien que pour les vivants en souscrivant la « condamnation d'un saint Evêque qui n'a jamais enseigne « les doctrines qu'on lui impute (1).» On voit comment Port- Royal entendait la révérence pour le Saint-Siège et comment il opposait ses propres lumières aux jugements du Souverain Pontife. En même temps il multipliait à tout venant les protestations de zèle pour a la défense de la justice et de la vérité (2), » attaquées sans doute et ruinées par l'autorité spirituelle elle-même. Quand les Évoques de France se rassemblent pour traiter de ces affaires du Formulaire» ils ne paraissent pas favorables à la secte, et « c'est la naceile de l'Église qui se remplit d'eau (3) . » Il serait trop long de relever les abus des saintes paroles qui se trouvent à chaque page dans ces lettres.

Lorsque le diocèse de Paris rentre en tin dans un état normal, quand la paix avec le Pape est assurée et que les bulles qui instituent Hardouin de PéréQxe à l'archevêché de Paris sont attendues « devant Pâques, » il n'y aura plus de retardement à l'affaire des Jansénistes (4). Aux approches des catastrophes, l'entêtement et l'orgueil ne songent pas, on le sait) à céder: « Nous n'adorerons point l'idole du Formulaire, » s'écrie la Mère Agnès (5) ; et rien n'est triste comme ces pa-

(1) Décembre 1CC2.

(2) Août 166Î, avril IC63, etc.

(3) Novembre 1663.

(4) Mare 1664.

(5) Juillet 166t.

rôles furibondes sous la plume d'une religieuse âgée alors de plus de soixante-dix ans et que ses grands talents semblaient rendre plus qu'une autre capable de comprendre l'indignité de cette révolte ouverte. Elle ne se contentait pas d'ailleurs de s'abandonner à ces paroxysmes de colère; elle dissertait sur l'obéissance, les qualités qu'elle devait avoir et les raisons qu'on avait à Port-Royal de s'en affranchir. Elle ajoutait que l'obéissance que les Évêques et le Pape exigeaient était contraire à la loi de Dieu. H n'était plus question de cette révérence aveugle dont elle s'était targuée tant qu'on ne lui avait pas demandé de la prouver par des actes. En même temps, sans gêner les consciences, comme elle dit, c'est à l'oreille d'une supérieure d'un monastère de filles qu'elle murmure toutes ces spécieuses dissertations sur la désobéissance due à certains actes du Souverain Pontife (1). Si, au milieu des désordres de cette résistance coupable, on pouvait s'arrêter aux choses extérieures et frivoles, on pourrait remarquer que dans l'agitation de ces événements, au milieu du trouble et de l'entêtement, les talents de la Mère Agnès n'avaient pas diminué: elle est toujours éloquente ; ses lettres à la reine de Pologne ont un accent élevé qui touche et qui plait. Dans cette tourmente où la religieuse s'agite, elle garde le don d'émouvoir les esprits et de les charmer, l'art d'évoquer les images et d'enchaîner les paroles. Elle s'entretient toujours volontiers de choses sérieuses. Le mot d'éternité revient comme naturellement sous sa plume, et cet entretien où sa vocation l'appelle et dont elle ne se départ point rend plus odieux encore l'étrange abus qu'elle fait des choses saintes, des dons et des lumières qu'elle possède.

Malgré la dignité extérieure qu'on assure que la Mère Agnès

(l) 20 Juillet 1664.

et les principales de Port-Royal surent garder dans ces circonstances, il ne faut pas croire que tout se soit passé dans l'intérieur du monastère, ainsi qu'il en devait aller dans une maison régulière. La Mère Agnès rend justice à la douceur que l'Archevêque de Paris, au milieu des rigueurs qu'il était obligé d'exercer, garda pour les religieuses obstinées. La première visite du prélat à Port-Royal avait témoigné « beaucoup de civilité et de bonté ; » il se contenta, en réponse aux résistances qu'on lui manifesta, de faire entendre qu'il serait obligé, avec douleur, de traiter comme personnes téméraires et présomptueuses, celles qui résisteraient à l'autorité de l'Église (1). Il mit de longs délais, il fît de nouvelles démarches, il employa tous les moyens pour adoucir ces esprits abusés et les ramener à la vertu de leur état. Lorsque enfin, au mois d'août 1665, il vint à Port-Royal pour en faire éloigner les plus entêtées et confier la direction de cette maison à une des religieuses de la Visitation, les plus éclairées et les plus saintes, à une véritable fille et une grande (il le de Saint- François de Sales, à la Mère Louise-Eugénie de Fontaines, le prélat parla aux religieuses de Port-Royal de telle sorte, qu'A semblait, dit la Mère Eugénie, que saint François de Sales n'aurait pu dire autrement dans un sujet pareil. Ces filles, cependant, au nombre alors de quatre-vingts ou de cent, étaient « si prévenues, que rien n'est plus terrible que ce que « Ton vit, et rien ne prouve tant que l'esprit de Dieu ne les « conduisait pas. On faisait des protestations, on appelait « comme d'abus, on se récriait, et on ne voulait point rece- « voir la Mère Eugénie. Vous eussiez dit qu'elles étaient de « ces gens dont parle David, qui disent: Qui est mon « maître (2) ? » Ce ne furent pas les seules scènes tumul-

(1) 24 mal 166t.

(2) Vit de la Mère Louise-Eugénie de Fontaines.

tueuses qui eurent lieu à Port-Royal. La reine Anne d'Autriche élait allée voir la Mère Eugénie, qu'elle connaissait depuis longtemps et qu'elle avait elle-même désignée au Roi et à l'Archevêque pour remplir la mission délicate qui lui fut confiée ; la reine reçut les religieuses qui s'étaient rangées à leur devoir ; mais elle ne voulait pas voir les désobéissantes. « Il ne fut pas possible de les empêcher de se présenter de- « vant elle, dit l'historien que nous venons de citer ; elles se « mirent dans un endroit où elle devait passer, criant si tu- « multuensement que la Reine ne put se retenir de leur té- « moigner son sentiment. — Cela fait horreur, s'écria-t-elle, « de voir des religieuses désobéir à leur Evêque et même au « Pape (1)! »

Ces manières violentes et tumultueuses semblaient passées en usage à Port-Royal : il y a une lettre de la Mère Agnès, où elle parle d'une circonstance où les Sœurs eurent l'opinion qu'un bruit fait par accident était « une formalité qu'il fallait a garder, et causèrent un désordre qui nous a d'autant plus « humiliées et mortifiées que ceux qui ont pu s'en scandaliser « ne voudront peut-être pas se laisser persuader de l'inno- « cence avec laquelle cela arriva (2). » 11 s'agissait d'une défense qu'un chapelain envoyé à Port-Royal était chargé de faire aux religieuses réunies alors au monastère des Champs et qu'elles ne voulaient pas entendre. J'ignore si le fait dont il s'agit dans cette lettre était arrivé en effet avec innocence; mais tout le monde s'étonnera de cette singulière coutume de la communauté de « garder la formalité » de faire du bruit. La Mère Agnès revient en une autre circonstance sur cette coutume (3). L'obéissance qu'on refusait au Souverain Pontife

(t ) Vie de la Mère Louise- Eugénie de Fontaines.

(2) 9 septembre IC06.

(3) 80 Juin 1663.

était rendue aveuglément à certaios supérieurs dont on suivait la direction. Il y avait tout un parti qui soutenait Port- Royal, en effet» et qui entretenait la résistance des religieuses. Les historiens nous trompent et font de la littérature quand ils parlent de l'isolement de ces filles. L'historien de la Mère Eugénie de Fontaines, que nous avons déjà cité, raconte que pendant que cette sainte et digne religieuse était chargée du gouvernement de la maison de Port-Royal de Paris, « il ne « manquait pas de personnes du dehors et du dedans qui lui « disaient: «Ma Mère, croyez-moi, le parti des Jansénistes « est grand ; ne les aigrissez pas contre vous ; ils sont puis- « sanlsà la cour et à la ville : un peu de condescendance vous « établirait une grande réputation et toutes choses en iraient « mieux (1).» Jusqu'à quel point les religieuses, les personnes du dedans, s'abandonnaient-elles elles-mêmes à ces pensées, et jusqu'à quel point ces pensées étaient-elles des illusions? Tous ceux qui, dans ce siècle, ont eu des condescendances pour le Jansénisme ne se sont-ils pas en effet établi de belles réputations ?

On a fait tant de tableaux lamentables des persécutions de Port-Royal qu'il serait peut-être utile de rétablir la vérité des faits. En somme, toute cette première persécution se borna à éloigner ces égarées des directeurs qui les perdaient, à séparer les plus ardentes et à les confier à d'autres religieuses mieux instruites de leurs devoirs, à des filles de Sainte-Marie pour la plupart» dont la Mère Agnès loue la charité et le bon gouvernement, à remettre enfin pendant dix-huit mois environ le gouvernement de la maison de Paris à la Mère Eugénie de Fontaines. Dix mois après cette séparation, qui fut douloureuse, sans doute, mais dont les souffrances n'abattirent

(I) Vie de la Mère Louise- Eugénie de Fontaines.

pas leur orgueil, les religieuses obstinées purent se réunir toutes à Port-Royal : elles y vécurent en communauté, s'entretenant dans leur esprit de'révolte et mettant toujours leurs sentiments personnels au-dessus de toute autorité. « Les âmes « sont à Dieu ; c'est à lui de leur donner les sentiments qu'elles « doivent avoir (1), » disait la Mère Agnès, outrant encore les doctrines effrayantes de ses directeurs. Elle subtilisait toujours d'ailleurs sur l'obéissance, qui « a toujours été le « fort des âmes religieuses et qui leur a fait emporter le plus « de victoires sur le démon ; c'est de quoi il veut se venger « maintenant en leur proposant une obéissance trompeuse « pour les faire tomber ou pour les faire passer pour crimi- <c nelles si elles ne s'y rendent. » En même temps, elle demandait « des directeurs qui mènent à Dieu sans aucun « mélange de traditions humaines (2). »

Puisque nous ne racontons pas l'histoire du Jansénisme, ni même celle de la Mère Agnès, nous ne parlerons pas de la signature de la Sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Arnauld, dont la Mère Agnès se trouvait coupable, ni de la rétractation de cette sœur. Nous ne nous arrêterons pas sur le terme d'indifférence au regard de la signature, dont la Mère Agnès s'était servie dans une déclaration à l'Archevêque de Paris, qu'elle expliqua et qu'elle retira ensuite ; nous ne dirons rien de la privation des sacrements que souffrirent les religieuses, privation inévitable, puisqu'elles s'étaient mises elles-mêmes hors de l'Église par leurs résistances aux autorités et leur opiniâtreté dans leurs sentiments personnels ; sans revenir non plus sur la singulière couleur janséniste de cette publication, moins historique et moins littéraire en résumé que pieuse et zélée pour la mémoire de Port-Royal, ni sur

(!) 8 novembre 1664. (2) 22 mai 1668.

l'intérêt et la valeur que ces documents peuvent présenter à divers titres, nous terminerons en remarquant que si ces lettres peuvent coutribuer à mieux faire apprécier les grands dons de littérature et d'éloquence que possédait celte Mère Agnès (dont trente lettres au plus avaient été imprimées jusqu'ici et non pas des plus belles ni des plus anciennes, tandis que le nouveau recueil en contient près de huit cents), les relations plus intimes avec cette héroïne ne contribueront pas à faire admirer la justesse d'une parole de Royer-Collard, citée avec complaisance par M. Faugère, que « pour connaître toute la grandeur de l'humanité, il fautconnaitre Port-Royal. » C'est l'infirmité bien plutôt qui éclate dans toute cette correspondance : infirmité d'autant plus apparente et révoltante que les dons de la Mère Agnès sont plus excellents, que ses lumières sont plus précieuses, qu'elle a pénétré davantage dans les connaissances de l'homme intérieur, qu'elle a joui plus intimement de cerlaines faveurs divines, et qu'elle est plus véritablement privilégiée pour la conduite des âmes. On voit alors dans cette âme comme les caractères d'une profanation et du plus épouvantable scandale. L'orgueil souille tout, il est abominable partout ; mais l'orgueil à côté d'une vocation religieuse véritable et précieuse, un orgueil si extravagant et si insensé redouble d'horreur et d'infamie. Le seul sentiment que la charité puisse permettre est celui de la Mère Eugéniede Fontaines, dont nous avons déjà parlé ; elle n'avait pas eu de rapports personnels avec la Mère Agnès, mais elle avait pu apprécier ses filles, et elle les appelait des colombes séduites qui lui faisaient une grande compassion : a Ce sont, ajoutait-elle, des filles austères qui chantent bien l'office, et j'aurais grand plaisir de les servir ; mais quel malheur de se laisser aller dans un parti dangereux, quand après tout cela on se met en péril de se perdre 1 N'en est-il pas de la foi comme de la

charité? Faire tout sans elle ne proGte de rien pour le salut (1). » Cela peut, il est vrai, profiter quelquefois pour la gloire ; la publication des lettres de la Mère Agnès Arnauld en serait peut-être une preuve. Hélas ! la vocation religieuse regarde-t-elle la gloire humaine ou l'éternel salut de ceux qui y sont appelés ?

(1) La Vie de la mère Louise- Eugénie de Fontaines.

Les ouvrages de littérature ne disent pas toujours facilement leur dernier mot. Plusieurs demandent à être pénétrés, et on ne les goûte pas sans un peu de travail. Ce travail des délicats assure seul le rang de quelques écrivains dont le mérite n'est pas'conteslé, mais qui sont un peu solitaires à la place d'élite où les tiennent les bons juges. La Rochefoucauld ne serait-il pas du nombre de ces esprits dont la foule n'apprécie pas volontiers la valeur ! Les Maximes sont dans toute bonne bibliothèque. Les y visite-t-on souvent?

On a beaucoup, dans ces derniers temps, parlé de François de la Rochefoucauld ; les Maximes ont eu moins de part à ce renom que l'aventure extravagante suscitée à leur auteur par la rivalité d'un philosophe pétulant, champion à grand fracas de la belle Madame de Longueville. Nous ne parlerons pas de ce duel bizarre. La Rochefoucauld d'ailleurs y a tenu le bon côté; et lui qui a craint d'être ridicule plus que toutes les choses du monde, » dit Madame de Sévigné, lui qui prétend dans ses Maximes, avec un peu d'exagération et de recherche, que a le ridicule déshonore plus que le déshonneur, » a laissé son singulier et ardent rival se jeter à corps perdu dans le ridicule, s'en abreuver et s'en enivrer. L'esprit n'em-

pêche pas de faire des folies, et a il sert quelquefois hardiment à faire des sottises. » (Maximes.) Je ne sais si la Rochefoucauld songeait à son antagoniste en parlant de la sorte ; mais assurément il lui répond. Quand on voit toute la chevalerie de M. Cousin, ses mines, ses admirations, ses prosternemenls, sa gesticulation ardente, on ne peut s'empêcher de reconnaître que a la vivacité, qui augmente en vieillissant, ne va pas loin de la folie. » (Maximes.) C'est la Rochefoucauld qui parle ainsi ; nous ne voudrions pas de nous-même intervenir dans un pareil débat.

Dans la dernière phase de sa vie, lorsqu'il tenait la conversation chez Madame de la Fayette, à côté de Madame deSévigné et de Madame Scarron, ilaimait peu le bruit, la singularité et tout ce qui pouvait choquer tant soit peu les bienséances et attirer violemment l'attention publique ; il n'ira assurément pas se commettre ou plutôt se colleter avec une sorte de matamore qui tire de belles phrases en guise de grande épée et, aux hourras de la galerie, agenouille ses soixante ans devant le désintéressement et rem portement des passions... adultères (1). On sait ce que la Rochefoucauld pensait de ces sortes de passions, où « les femmes n'aiment pas tant l'amant que l'amour» (Maximes); la conduite de Madame de Longue ville pendant le voyage de Guyenne ne justifie que trop cette triste maxime. Les larmes de M. Cousin n'y peuvent rien.

Nous voulons laisser Madame de Longueville et toutes les histoires de la jeunesse de la Rochefoucauld. Ce sont des matières tellement rebattues depuis quelques années, qu'il est inutile d'y aborder. Ce sont les Maximes que nous voulons étudier et dont nous voulons pénétrer la philosophie et la

(I) Voir la Jeunesse de Madame de Longueville.

502 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

morale, tout en leur demandant de nous rendre la physionomie de la Rochefoucauld, non plus homme de parti et amoureux, mais écrivain et moraliste.

L'auteur des Maximes est un précieux : il appartient au premier épanouissement du dix-septième siècle ; je ne sais s'il prit grande part aux conversations et aux plaisirs de l'hôtel de Rambouillet; mais il était l'ami particulier et très-déférent de Mesdames de Rambouillet et de Montausier, et il a toujours gardé quelque chose des goûts de leur beau temps. En 1671 , il prend avec Madame de Sévigné grand plaisir à relire les romans de la Calprenède. Pour ceux de Mademoiselle de Scudéry, il les prise au moins autant que fait aujourd'hui M. Cousin. Sapho ne laisse pas d'apparaître au faubourg Saint-Germain de temps en temps, à côté de Mesdames de la Fayette et de Sévigné. Néanmoins les Maximes, dans leur concision, sont fort éloignées du style plus abondant que châtié de Mademoiselle de Scudéry, et rien n'est plus opposé aux grâces précieuses que la manière froide et tranchante de la Rochefoucauld et sa constante préoccupation de tremper, de raffiner, d'aiguiser l'acier de son langage.

Madame Necker disait de Madame de Sévigné qu'elle employait des termes généraux un peu vagues, qu'elle faisait ressemblera une robe flottante dont une main habile change la forme à son gré. M. Sainte-Beuve remarque que cette ampleur et cette aisance du langage, où excelle Madame de Sévigné, était une manière commune de l'époque. La Rochefoucauld parait chercher avec persévérance à la quitter. Il vise surtout à la propriétédes termes. Retiré du monde et des affaires après la Fronde, malade et quelque peu aigri, il composa ses Maximes, dont la première édition est de 1665. 11 les publia sans nom d'auteur ; mais Segrais, qui était de son intimité, mit en tête du volume un discours où il désigna

la Rochefoucauld très-clairement. Il donnait à entendre que la publication de cet ouvrage se faisait contre le gré de l'auteur, qui aurait autant de chagrin à le voir imprimé qu'il en avait eu lors de la publication de ses Mémoires. Ces Mémoires de la Rochefoucauld sont une de ses mauvaises actions. Ils n'ont pas été publiés à l'insu de Fauteur, qui en a surveillé l'impression et le débit. Ils sont intéressants, d'ailleurs, au double point de vue littéraire et historique. Bayle, toutefois, les a un peu surfaits en les mettant immédiatement à côté des Commentaires de César. Au-dessous du triomphateur des Gaules il y a encore de- belles places dans les lettres. Les Mémoires, imprimés en 1662, étaient une insulte à Madame de Longueville et révélaient des scandales dont le public était déjà informé sans doute, mais que le témoignage de la Rochefoucauld devait être le dernier à affirmer. Aussi ne peut-on croire au raisonnement de Suard, qui, signalant la sévérité du livre des Maximes, où il voit une négation à peu près absolue de la vertu, conclut qu'il « n'appartenait qu'à « un homme d'une réputation bien pure et bien reconnue « d'oser flétrir ainsi le principe de toutes les actions huer maines ; » et qui ajoute : « Il donnait l'exemple de toutes a les vertus dont il paraissait contester l'existence. »

La vertu de la Rochefoucauld vis-à-vis de Madame de Longueville est triste. Ce n'est pas une faiblesse, ce n'est pas un entraînement passionné, c'est un calcul et un désir d'ambition qui noue la liaison adultère. La rupture est suivie d'une vengeance basse et odieuse, que rien ne peut justifier. Je suis loin de vouloir aller sur les brisées de M. Cousin et d'embrasser la cause de son héroïne. Cest la honte et le châtiment de ces sortes de liaisons que tout y répugne ; et la cause de la belle Geneviève de Bourbon est aussi déplorable assurément que celle de son chevalier. Celui-ci, du reste, est jugé sur

scs propres paroles. C'est lui qui dit les sentiments qui le portèrent vers la duchesse; et s'il se tait sur ceux qui l'engagèrent à se venger, du moins les trouva-t-il assez vils et assez dangereux pour les désavouer. 11 se plaint à Madame de Sablé, alors amie intime de madame de Longueville, « de la friponnerie de ceux qui vendent toutes sortes de manuscrits sous quelque nom que ce puisse être ; » et il assure que ce qu'il avait « écrit pour lui seul est entièrement différent de ce qui a été imprimé. » 11 en fait dire autant à M. le Prince, prenant ainsi partout ses précautions.

Du reste, quand on a étudié la Rochefoucauld, on peut bien croire qu'en imprimant ses Mémoires, il n'a pas uniquement cédé à son ressentiment. H avait des prétentions à la littérature, et les avait d'autant plus vives qu'il n'osait les avouer. Dans son portrait fait par lui-même en 1658, il disait avec celte recherche et ce travail du bon style dont il ne s'affranchit jamais : « J'écris bien en prose et je fais bien en vers; « et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense a qu'avec un peu de travail je pourrais m'acquérir assez de « réputation. » Dans la préface de la première édition des Mémoires (\ ) , parlant au nom du libraire, il s'excuse de <* la ponctuation mal mise, » et de quelques mots « qui ne sont pas écrits dans toutel'exaclitude possible de l'orthographe. a Il insiste sur ces fautes avec une douleur de véritable homme de lettres. 11 a fait faire une table des fautes les plus considérables, a que je vous prie, dit-il, de corriger avant de lire cet ouvrage, » trouvant sans doute, comme la Fontaine, que c'était là un faible remède à un mal considérable. La meilleure preuve du souci que la Rochefoucauld prenait de sa gloire littéraire, est le soin qu'il a de s'en défendre constamment. Les Maximes furent pu-

(i) 1€«2, Cologne, chei Pierre van Dyck.à /a Sphère.

bliées sans nom d'auteur. En tète de la première édition était, avons-nous dit, un discours attribué généralement à Segrais, mais où la Rochefoucauld a jeté les yeux et promené la plume assurément, s'il ne Ta pas écrit en entier. 11 débute ainsi : « Je « ne saurais vous dire au vrai si les Ré flexions morales sont de « M***, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble « approcher de la sienne. » 11 ne se contentait pas d'avouer aux cercles de Paris qu'ils désignaient le véritable auteur, il voulait le signaler à tout le public, tout en protestant du dédain qu'il avait pour le métier d'écrire. « Il est aise de voir « d'abord que cet ouvrage n'était pas destiné pour paraître « au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une per- « sonne qui, à mon avis, n'aspire pas à la gloire d'être au* « leur ; et si par hasard c était M***, je puis vous dire que « sa réputation est établie dans le monde par tant de meil- « leurs titres (ce n'est pas Segrais qui parle de la sorte), qu'il « n'aurait pas moins de chagrin de savoir que ses Réflexions « sont devenues publiques, qu'il en eut alors que les Me- « moires qu'on lui attribue furent imprimés. » On voit quelle sorte d'embarras et de gloriole l'écrivain éprouvait à se produire en public. Retz lui trouvait un air de honte et de timidité , que la Rochefoucauld traduisait en « un certain air sombre dans le visage, qui contribuait, dit-il, à le faire paraître encore plus réservé qu'il n'était. » Cet air sombre, réservé ou honteux, cette irrésolution habituelle que lui attribue encore le cardinal de Retz, ne s'accusent-ils pas dans tous ces manèges de l'écrivain en face du public? Evidemment la Rochefoucauld voulait et n'osait pas se faire imprimer : la honte, la timidité le retenaient. Son œil ne saisissait pas l'ensemble de ses désirs et de ses craintes; il ne savait ni résister, ni obéir. 11 rêvait dans son irrésolution, et revenait à chaque instant sur les pas qu'il avait faits.

50C NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIf SIÈCLE.

Avant de se livrer, sans oser l'affronter, au jugement du public, la Rochefoucauld avait cherché à le pressentir. Peutêtre même, en composant ses écrits, ne s'était-il pas avoué qu'ils iraient à l'impression, et pensait-il à peine à communiquer ses Mémoires dans les cercles, se tenant franchement dans rillusion que c'était pour lui seul qu'il les écrivait? De la sorte, il se laissa aller à dire des choses qu'il aurait du retenir. « L'impatience que tout le monde a témoignée d'avoir <c ces Mémoires, dit le libraire, m'obligea d'en précipiter Vim- « pression; » et en se faisant un devoir de « satisfaire à la « juste curiosité de tous les honnêtes gens de l'Europe, » la Rochefoucauld oublia ce qu'il devait à Madame de Longueville. Sa vue n'avait pas d'étendue, on le sait, et il ne saisissait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée. J'ignore si une pareille explication serait plausible. Il est certain que le procédé de la Rochefoucauld est si odieux qu'on ne peut l'excuser ; mais quand on considère le personnage, on n'ose admettre qu'il y ait apporlé un propos délibéré.

Outre son irrésolution, sa timidité, sa honte et sa maladresse naturelles, on peut supposer encore qu'il excusait ses mauvais sentiments avec quelque maxime de fanfaron comme celle qu'il exprimait en iC58 : « Les misérables sont si « sots que la compassion leur fait le plus grand bien du « monde, mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en « témoigner et se garder soigneusement d'en avoir ; c'est a une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme et bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur et qu'on doit « laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, « a besoin de passions pour se porter à faire les choses. » Afin d'effacer la mauvaise impressiou qu'un pareil sentiment donnerait de l'auteur, il faut rappeler tout de suite les paroles de Madame de Sévigné, qui le voyait pleurer sa mère avec une

tendresse, dit-elle, qui me le ferait adorer, et elle parle de son cœitr incomparable: « J'ai vu son cœur à découvert dans « cette cruelle aventure, écrit-elle encore, il est au-dessus de « tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de ten- « dresse et de raison. »

C'est en i 672 que Madame de Sévigné parlait de la sorte ; et dans la richesse de son cœur elle pouvait bien prêter un peu à ses amis. Toutefois, il est impossible qu'elle se soit méprise tout à fait. A propos de ses principes sur la pitié et de quelques autres sentiments analogues, on peut appliquer à la Rochefoucauld sa propre maxime : « Il s'en faut que nous « connaissions tout ce que nos passions nous font faire et dire.» L'aigreur, que son cœur ulcéré ressentait contre les hommes et la société, était un peu de ces passions qui aveuglent et dominent. Faut-il ajouter qu'elles sont surtout maîtresses chez les hommes semblables à celui que Gond y et la Rochefoucauld lui-même montrent dans l'auteur des Maximes: renfermé, réservé, timide, sans expansion sinon dans le cercle le plus étroit. Cette physionomie de la Rochefoucauld, tel que nous le voyons au temps où il publie les Maximes, est à peine semblable à celle que les Mémoires de la Fronde donnent au Camarade la Franchise. J'ignore si ce sobriquet était une antiphrase. Tout ce qui reste en 1658 au duc de la Rochefoucauld des turbulences du prince de Marsillac, c'est trop de chaleur à soutenir son opinion. Cette chaleur diminuera même avec l'âge, et la Rochefoucauld deviendra « le courtisan le plus poli et le plus honnête homme à l'égard de la vie commune qui ait paru dans son siècle. » On sait ce que le dix-septième siècle entendait par ce mot.

L'honnête homme restait cependant de son temps et il gardait toujours de beaux restes de préciosité. Tout le siècle en est imprégné ; c'est une folie de croire que la comédie des

508 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIP SIÈCLE. Précieuses a sufû pour dégoûter ces gens de loisir et de conversation de l'habitude de subtiliser et de raffiner que leur avait dounée l'hôtel de Rambouillet. J'ai toujours regardé comme! un conte l'aventure de Ménage au sortir de la comédie de Molière, prenant le bras de Chapelain, et lui disant les paroles de saint Remy : Il faut adorer ce que nous avons brûlé. Les esprits ne se convertissent pas de la sorte; et les mouvements subits de la grâce ne peuvent être transportés dans les matières de littérature. C'est assez que Molière ait montré le ridicule de quelques excès; la pente du siècle resta à la recherche du tour heureux du langage, à la délicatesse du style et aux raf Gnements de toutes sortes. Les Maximes ne sont pas seulement précieuses par le style, elles le sont encore par le fond; toute cette application de l'auteur à alambiquer les sentiments de l'âme était bien dans l'esprit de chacun. Aussi le succès des Maximes fut-il très-grand, et on se passionna à leur propos. En les lisant aujourd'hui, on se demande : A quel propos tant de passion? Cette suite de pensées isolées, heureuses pour la plupart dans leur expression concise, mais que l'auteur n'avait pas su nouer ni agencer en un seul faisceau, provoquait les esprits par leur tournure souvent paradoxale. Une de ces Maximes assure que le grand art de la conversation ne consiste pas tant à savoir parler qu'à savoir écouter. Les Maximes, ce me semble, tenaient un peu de ce grand art de la conversation. Elles provoquent la pensée, elles l'excitent plutôt qu'elles ne visent à la convaincre. L'éloquence « est dans le ton de la « voix, dans les yeux et dans l'air de la personne autant que a dans le choix des paroles » (Maximes) ; elle est aussi dans l'agencement du discours. Le discours est ce qu'il y a de plus odieux dans la conversation ; et les Maximes n'y prétendent pas. A l'ouverture seulement et à la fin du volume de 1665,

l'auteur prenait un peu d'espace et se donnait un peu plus de carrière pour disserter sur l'amour-propre et sur la mort. Encore n'a-t-il conservé qu'un seul de ces deux morceaux dans les éditions suivantes.

Tout le volume accuse un travail persévérant. On sent à la première lecture qu'on n'a pas affaire à un esprit prime-sautier, ni fécond, ni abondant. Cette certaine grâce d'clocution facile qu'il avait dans la première rédaction de ses Mémoires, et qui fit place dans le texte publié à une manière sobre, précise et ferme, n'existe pour ainsi dire plus dans les Maximes, L'isolement de chacune de ces pensées exige une précision qui ne peut être ajustée qu'à l'aide du travail. Les Maximes avaient longtemps couru manuscrites ; on les avait discutées en compagnie. La Rochefoucauld ne craignait pas de consulter ses amis et surtout ses amies. Les amis de la Rochefoucauld, dans ses dernières années, avaient autre chose à faire qu'à subtiliser sur toutes ces matières, à moins qu'ils ne fussent tout à fait inférieurs au Duc en qualité et en intelligence, comme Segrais, Esprit ou quelques autres. Bussy, à le juger sur sa correspondance, se fût bien prêté à de pareils discours. L'exil qu'il subissait et l'inactivité où il passait sa vie, en rongeant amèrement son frein, auraient été pour quelque chose dans l'importance qu'il eût donnée à ces exercices. Tout le monde s'en était mêlé naguère, on s'en arrangeait volontiers encore à de certains moments ; mais les hommes vraiment sérieux et graves ne s'arrêtaient plus dans ces commerces. Le cardinal de Retz, quoiqu'il aimât bien les sentences et se complût à toutes les recherches de vanité, n'aurait pas voulu persévérer dans ces finesses. Le goût persistant de la Rochefoucauld est une marque de cette incapacité d'aucunes affaires que lui reprochait Gondy. Les lettres sont excellentes : leur culture est utile et délicieuse ;

510 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

elles servent à former et développer l'esprit: ce sont les esprits frivoles, néanmoins, qui en font leur unique nourriture et leur unique fin. Dans les lettres même, cet art de la conversation, qui est un art délicat £t charmant, et par conséquent un grand art, n'en est pas moins placé en quelque sorte à un degré inférieur. C'est là cependant que la Rochefoucauld renfermait toutes ses joies. On ne s'étonnera pas qu'il aimât surtout l'intimité des femmes. 11 est bon juge quand il leur trouve dans la conversation plus de douceur qu'aux hommes, et quand il assure qu'elles savent donner un tour plus délicat aux choses qu'elles disent. Mais dans cette complaisance, je ne sais si l'amour-propre ne cherchait pas ses délices et ses aises autant que l'esprit lui-même. La Rochefoucauld a beaucoup parlé de l' amour-propre. Nul homme n'en a été plus pétri. En bornant ses prétentions à briller dans un cercle de femmes, il suivait un peu le conseil de César et refusait la seconde place dans Rome. Ces natures timides et vaniteuses n'aiment pas à rencontrer les rudesses masculines. Cette douceur que la Rochefoucauld trouvait dans le commerce des dames était-elle autre chose que la supériorité que l'homme prend si naturellement vis-à-vis d'elles? Entre Madame de la Fayette et Madame de Sévigné, par exemple, la Rochefoucauld domine, quoique ce ne soit certainement ni par le cœur ni même par l'esprit peut-être, la correspondance de l'excellente marquise en fait foi : mais c'est entre elles deux un concert de louanges abondant et continuel, une estime pour le Duc, et une déférence dont rien n'approche , et où le Duc trouvait sans doute des tours fort agréables. Dans le commerce des hommes , il n'aurait pas rencontré les mêmes douceurs; il pouvait y avoir contestation, égalité de prérogatives ou même partage de la royauté. C'est à quoi l'amour-propre ne saurait enten-

dre. J'ignore si, au milieu des amies qui avaient précédé les deux femmes éminentes qui entourèrent sa vieillesse, la Rochefoucauld avait toujours gardé celte sorte de domination ; je le suppose; et pour ne pas s'en tenir aux simples amies, n'est-ce pas la Rochefoucauld qui nous apprend que madame de Longueville, loin de « donner la loi à ceux qui avaient une « particulière adoration pour elle, se transformait si fort dans « leurs [sentiments qu'on ne reconnaissait plus les siens « propres. » Marsillac la dominait.

Ce sont donc les femmes qui furent surtout consultées sur les Maximes; les avis allèrent si loin qu'on supposa quelque collaboration, et Ton a nommé Madame de Sablé. Malheureusement, on a imprimé les Maximes de la marquise de Sablé, cette sorte de visionnaire épicurienne qui ne manquait ni d'esprit ni de goût, et dont M. Cousin voudrait faire une héroïne à cause qu'elle devint janséniste. Il suffit de lire les Maximes de Madame de Sablé pour comprendre qu'elle n'e6t pas d'une trempe d'esprit à réclamer la moindre part à celles de la Rochefoucauld. C'est elle, assure-t-on cependant, qui les provoqua. Elle avait mis dans son cercle. La Rochefoucauld se conforma à ce goût du jour, comme il s'était conformé déjà à la mode des portraits, qui avaient fait fureur chez Mademoiselle. Ce portrait de la Rochefoucauld est composé avec art, avec science, écrit d'un style élégant et fin, qui sent le travail. Ce n'a pas été pour l'auteur un simple badinage. 11 y a mis tous ses efforts, la politesse en est correcte et châtiée. Il s'appliqua de même aux maximes; il y prit goût et voulut les mener à leur perfection. En les imprimant, il ne croit pas encore avoir dit son dernier mot. Il revient à son œuvre : il lime, polit, corrige, supprime, adoucit et refait sans cesse. C'est pour lui que semble écrit l'axiome de Boileau. Ce n'est que par ce

labeur qu'il arrive à la concision el à la netteté où il tend. Pour goûter tout le prix du style des Maximes, il faut chercher à entrer dans le détail du travail de Fauteur. Chacune des éditions qu'il a données en porte les traces : et la comparaison met bien dans la confidence des procédés de l'écrivain . On voit sa pensée s'élever par degrés à sa forme définitive, exquise et parfaite souvent dans le tour et dans l'expression. En étudiant tout ce travail, on comprend ce que voulait dire Madame de la Fayette en prétendant qu'un mot retranché d'un ouvrage valait vingt sous, et une phrase un louis. C'est aux Maximes surtout que s'applique cet axiome. Madame de la Fayette les voyait par ces retranchements successifs acquérir chaque jour plus de poli et plus de relief.

Cette recherche du style sobre et contenu a fait supposer que la Rochefoucauld avait pris parti pour la littérature de la seconde moitié du dix-septième siècle. Je n'en crois rien : il reste de son temps, fidèle à Corneille ; et Madame de Sévigné nous le montre aussi transporté qu'elle-même pour leur « vieil ami. » Il ne méconnaît pas pour cela le mérite de Racine, mais il ne lui trouve que «d'une sorte d'esprit»* (Maximes). Madame de la Fayette elle-même, beaucoup plus jeune que la Rochefoucauld, se rattache à la première génération des esprits de ce temps. On a voulu donner à une de ses lettres la valeur d'un manifeste littéraire : c'est tout au plus une raillerie des manières de parler de certains courtisans de 1 670 : M. de Guiche, par exemple , Madame de Brissac, dont Madame de Sévigné se rit si souvent, ou quelque autre de la cour de Madame. Peut-être trouverait- on le modèle du langage dont se raille Madame de la Fayette dans les papiers de Madame de Brégis. Mais toute précieuse du bon temps aurait repoussé cette mode. On était d'ailleurs déjà bien loin de Cathos et de Madelon. La lettre de Madame

de la Fayette est postérieure à Britannicus et précède Bajazet de quelques mois. Cette date suffit à marquer qu'il ne s'agit pas d'une école littéraire, et la lecture de ce petit document railleur le démontre bien. Le voici tel aue Madame de Montmorency le transcrivait pour Bussy au mois de mars 1670 :

« Ce sont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas « en mille ans, que le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez « sous les armes belle comme un petit ange. Vous sçavez que je «suis alerte sur le compère Dangeau, je vous l'avois dit de a bonne foy, et cependant vous me quittâtes franc et net pour « le galoper. Cela s'appelle rompre de couronne à couronne ; « c'est n'avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes « d'égards. Vous pouvez croire que cette manière de peindre « m'a tiré de grands rideaux. Il est vrai que vous avez peut- « être oublié qu'il y a des choses dont je ne tate jamais, et que « je suis une espèce d'homme que l'on ne tourne pas aisément a sur un certain pied. Sûrement ce n'est pas mon caractère « que d'être dupe et de donner tête baissée dans le panneau. « Je me le tiens pour dit, j'entends le françois, à la vérité je ne « ferai point de fracas, j'en userai honnêtement, je n'afficherai « point, je ne donnerai rien au public, je retirerai mes trou- « pes ; mais comptez que vous n'avez pas obligé un ingrat. »

Bussy trouvait là une a très-plaisante satire propre à être admirée de mille gens. »

La Rochefoucauld eût été de son avis. Mais cela ne l'obligeait pas à rompre avec ses anciens goûts. La postérité est un peu trop portée à croire que ceux qui ne brillent pas devant elle ont été ridicules ou méprisés de leur vivant, Faut-il assurer qu'il n'en est rien? Il y a dans la société, entre ceux que la postérité adoptera et ceux qu'elle doit rejeter, un mélange où les contemporains ne savent pas toujours bien discerner. Les qualités des œuvres durables ne se montrent

514 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlr3 SIÈCLE.

pas à nous comme à ceux qui les ont lues pour la première fois. On suppose bien volontiers et avec raison que les romans de Madame de la Fayette dînèrent beaucoup de ceux de Mademoiselle Scudéry; on ne sait pas en quoi ils se ressemblent. On ne comprend même pas qu'on ait pu les comparer; et on 3'étonne qu'un contemporain, bien informé d'ailleurs, ait pu se donner la peine de remarquer que Madame de Scudéry a beaucoup d'esprit , mais que Madame de la Fayette a plus de jugement. Scudéry ! Ce nom dit tout. Il est inutile d'ajouter que Madame de Scudéry, célébrée dans le monde des Précieuses sous le nom de Sarraïde, a travaillé aux romans de son mari, le bienheureux Scudéry, dont les écrits de Madame de la Fayette devaient plus que les traits du satirique détourner les lecteurs.

Aujourd'hui Madame de la Fayette et Madame de Scudéry se détachent l'une de l'autre et tiennent dans la littérature les deux bouts opposés du bon sens et de la préciosité. Les Maxime* avaient de l'un et de l'autre.

« 11 arrive souvent que des choses se présentent plus uche- « vées à notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup « d'art, » disaient-elles, et ce sauvent Ak était à peu près inconnu de la Rochefoucauld. La composition des Maximes a été laborieuse : c'était le labeur d'un esprit oisif et bien doué d'ailleurs, qui ne craignait pas de passer des journées entières à ressasser, à aligner ou à changer de front une demi-douzaine de mots. La sentence que nous venons de citer était, dans les premières éditions, ornée de grâces précieuses : « 11 y a de « jolies choses que l'esprit ne cherche pas et qu'il trouve tout « achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient cachées « comme l'or et les diamants dans le sein de la terre. » Le diamant se trouve dans la terre; mais il serait faux de ûirc qu'on ne l'y cherche pas. Les trésors renfermés dans

l'esprit de la Rochefoucauld ont aussi été cherchés avec persistance. On est en droit de croire qu'ils étaient profondément cachés. Les remaniements des Maximes dans les diverses éditions données par Fauteur indiquent suffisamment les fatigues de la première composition. Il semble que les idées de l'écrivain étaient souvent assez confuses au début: comme le miueur, il ne savait pas ce qu'il trouverait en se mettant au travail, et il ne soupçonnait pas toujours ce que sa plume et sa pensée auraient à formuler. La Maxime s'accuse et se débrouille lentement. C'est avec des efforts prolongés qu'on l'amène à la netteté et à la lumière.

On a voulu voir dans le pression d'un système. Je crois qu'on en pourrait trouver plusieurs. Celui qu'on lui attribue le plus volontiers, et auquel on pourrait rattacher en effet le plus grand nombre de pensées, se trouve formulé dans l'épigraphe : « Nos vertus ne « sont le plus souvent que des vices déguisés. » Un pareil thème, expliqué d'une certaine manière et exécuté avec quelques sourdines, peut sans doute donner des motifs piquants et jolis. La preuve est facile à faire quand ou a le livre des Maximes à la main. Mais l'auteur a-t-il prétendu exprimer une vérité absolue? Il ne faut pas avec lui négliger les nuances, ni même les demi-nuances. Il est loin de parler philosophiquement. Il ne s'occupe pas de tous les hommes; il est homme du monde, il parle des gens du monde et de ce qui se passe le plus souvent au milieu d eux. Le monde dont il parle est celui qu'il connaît: la cour et le prochain qu'on y rencontre sont toute la matière de son discours* « Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un u fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom « honnête pour faire impunément ce qu'on veut, » disait-il d'abord; et c'est de cette pensée, assez empâtée dans son

516 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII* SIÈCLE, expression, qu'est sortie l'heureuse épigraphe du volume. La pensée n'est pas seulement lourde et gauche dans sa forme première, on peut la trouver fâcheuse et excessive dans le sens. Néanmoins, elle ne s'applique qu'à ce qui se passe <f ordinaire dans le monde. Mais je doute que même en parlant uniquement de la cour, la Rochefoucauld ait jamais songé à établir et à exprimer ce qu'on est convenu de nommer un système. Y a-t-il en lui autre chose que des impressions? Ses impressions mêmes sont-élles sincères? Je prends ce mot dans l'acception que la Rochefoucauld en donne lorsqu'il définit si heureusement la sincérité une ouverture de cœur [Maximes) ; les impressions de la Rochefoucauld sont-elles sincères? viennent-elles du cœur? ou sont-elles un simple jeu d'esprit?

Avant tout, il faudrait s'expliquer sur le mot de système. L'entend-on comme un ensemble de vérités ou de doctrines, déduit et conçu avec plus ou moius de bonheur, d'art, de force et de logique, et formant un seul tout? Rien n'en apparaît dans les Maximes. Ce que nous avons dit de leur composition suffit à le faire deviner. Si Ton a parlé de collaboration, si l'on a donné quelque part dans la paternité du livre de la Rochefoucauld à plusieurs beaux-esprits : c'est qu'effectivement plusieurs y ont travaillé. Ce qui appartient en propre à la Rochefoucauld , c'est l'expression heureuse, 6hoisie et parfaite, c'est là la marque de l'ouvrier. Le fond appartenait un peu à tous ceux qui formaient sa société : les Maximes tour à tour proposaient et résumaient les thèmes des conversations. Madame de Haute fort, à qui Madame de Sablé avait communiqué avant leur impression les Maximes, disait à propos de celle qui est devenue la cent-deuxième dans l'édition de 1678 : V esprit est toujours la dupe du cœur. « Je « ne scays si vous l'entendez comme moy, mais je l'entends,

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«cerne semble, bien joliment. Et voici comment : c'est que « l'esprit croit toujours par son habileté et par ses raisonne - « ments faire faire au cœur ce qu'il veut. 11 se trompe ; il en « est la dupe. C'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit. « L'on suit tous ses mouvements, malgré que Ton en ait et « l'on les suit même sans croire les suivre. » Madame de Sablé répond : « L'explication que vous donnez est plus que « joliment entendue, et ce joliment est fort joli ment dit: vous « avez admirablement achevé la maxime. » Si joliment et si admirablement, en effet, que la Rochefoucauld s'empare du commentaire de Madame de Hautefort : « L'homme croit « souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que « par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne inscrit siblement à un autre. » (Maximes.)

J'aimais mieux le ioliment de Madame de Hautefort. mais il est facile à reconnaître dans ce second texte. Ce que la Rochefoucald a fait pour Madame de Hautefort, jU l'a fait pour d'autres. Toute pensée heureusement exprimée, éveillant dans son esprit une heureuse expression, ou même le sentiment d'une expression heureuse, était accueillie par lui et placée dans sou recueil. 11 ne faut pas s'étonner que dans un livre fait de la sorte, il y ait des contradictions. Dans la maxime qu'il emprunte à Madame de Hautefort, il ne s'inquiète pas de contredire ou de diminuer celle que cette dame achevait si admirablement. Dans l'une, il prétend que l'esprit est toujours la dupe : dans l'autre, il dit que l'homme croit souvent se conduire. 11 arrive même à la Rochefoucauld, malgré tout son esprit et son travail, de gâter un peu ce qu'il emprunte. Le prélude au'il ajoute au thème de Madame de Hautefort est vraiment fâcheux ; il place le cœur en dehors de l'homme, ce qui est bien un autre changement que celui de Sganarelle. Les deux termes de la Maxime pourraient être soutenus

isolément et contiennent l'un et l'autre au moins des vérités relatives ; leur rapprochement a des conséquences bizarres que Madame de Hautefort n'indique pas du tout. Chacun reconnaît en soi la diversité qu'elle montre et que ta Rochefoucauld avait signalée : ce combat où le coeur remporte, sinon toujours, du moins souvent sur l'esprit. Mais, conduit par son cœur ou par son esprit, l'homme se dirige toujours lui-même, autant ou aussi peu qu'on voudra l'entendre. L'esprit est borné comme le cœur ; la même infirmité est dans les deux. Le péché originel a atteint leur force à l'un et à l'autre. Madame de Liancourt trouvait qu'en changeant quelques expressions des Maximes, on pourrait raccommoder ce qu'il y avait de mal dans plusieurs articles. Un léger changement dans celle qui nous occupe, suffirait, en effet, à la remettre dans la note juste et heureuse où se tenait Madame de Hautefort : si dans la première phrase on remplaçait Yhomme par la raison, on aurait ce que Madame de Hautefort avait donné, une remarque ingénieuse et un joli développement de la cent-deuxième maxime. Mais il y aurait eu à peu près répétition. La Rochefoucauld a voulu l'éviter : pour varier ses thèmes, il s'est permis un petit galimatias vainement raffiné et quintessencié.

Les contradictions où tombe la Rochefoucauld (et si la liste en pouvait être agréable aux lecteurs, on pourrait la dresser), la manière dont il compose son livre en recueillant de toutes mains, empêchent de croire qu'il ait un système. Le peu d'étendue de son esprit s'y opposait encore : il ne voyait rien d'ensemble ; ce ne sont pas seulement les contemporains qui le disent ; il l'avoue et veut gratifier tous les hommes de cette vue bornée. « Pour bien savoir les choses, « il faut en savoir le détail, et comme il est presque infini, « nos connaissances sont toujours superficielles et impar-

« faites. » (Maximes.) La maxime peut être incontestable en un certain sens. Comment ne pas y voir l'aveu d'une infirmité personnelle ? Cette impuissance de lier dans un seul corps de doctrine ou de raisonnement les divers détails qu'il savait, n'empêchait pas la Rochefoucauld de chercher à ex* pliquer ou à commenter, à l'aide de sentences préconçues, les documents et les opinions qu'il maximait, comme* dit Madame de Sévigné. L'épigraphe a résumé, en effet, un de ces systèmes, si on veut les appeler ainsi : c'est celui qui a éveillé le plus d'opposition. Beaucoup des amis de la Rochefoucauld se déclarèrent contre lui et pour la vérilé des vertus. « Il fait à l'homme une âme trop laide » , disait Madame de Maure. « Toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale», ajoutait Madame de la Fayette. 11 scandalisait Madame de Liancourt en débutant*' cruellement contre les vertus. « S'il eût toujours rencontré « des femmes, dont le tempérament eût été soumis à la vertu « et les sens moins forts que la raison, il penserait mieux, » assurait l'abbesse de Malnoue. Madame de Guéménée, s'en prenant durement au caractère personnel de l'écrivain, disait que son système était plus fondé sur lui que sur la vérité ; « il « ne croit pas de libéralité sans intérêt, ni de pilté, c'est qu'il «juge tout le monde par lui-même. » On voit que ceux qui s'élèvent contre les exagérations de la Rochefoucauld ont eu des prédécesseurs ; et les belles mains ne faisaient pas mainmorte à se venger des outrages que contiennent les Maximes. Cependant à toutes ces sévérités on peut opposer le témoignage de Madame de Sévigné, celui de Madame de Main tenon, celui enfin de Madame de la Fayette, qui, selon l'abbesse de Malnoue encore, était de celles que la Rochefoucauld n'avait pas rencontrées dans la première partie de sa vie. On sait tous les regrets de Madame de la Fayette à la mort de la Roche-

fou eau W ; Madame de Sévigné les raconte, et elle célèbre à cette occasion les tendresses de cœur, la confiance, les charmes de l'amitié, toutes les vertus dont Fauteur des Maximes a médit, qu'il avait et dont il faisait preuve dans le commerce de ses amis.

Il y a donc là un petit problème que je voudrais bien entendre aussi joliment que Madame de Hautefort. On ne l'a pas résolu avec un mot que le Ménagiana attribue à Madame de la Fayette: elle aurait dit, assure-t-on: M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. Madame de la Fayette n'avait pas besoin qu'on lui donnât de l'esprit. Mais la reforme du cœur semblerait plausible si on rapproche de l'admiration de Madame de Sévigné le jugement de Madame de Sablé qui trouvait le cœur de la Rochefoucauld inofficieux. Toutefois, si quelque réforme a eu lieu de ce côté, rien n'en paraît dans les Maximes. Les dernières éditions, au point de vue moral, ne sont pas meilleures ni plus consolantes que les premières. Les retranchements, additions et remaniements ne sauraient être pris pour des rétractations. Quelques mots où les commentateurs supposent des ressentiments personnels sont peut-être adoucis et généralisés. Mais les sentiments, qui scandalisaient en 1661 les amies de Madame de Sablé, persistent; les contradictions aussi se faisaient voir dès les premiers jours.

Nous avons parlé des allusions personnelles : si on les devinait toutes, peut-être les exagérations désolantes de la Rochefoucauld seraient-elles un peu diminuées? Il disait en 1665.

« L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que «nous employons pour soumettre effectivement tout le «monde; c'est un mouvement de l'orgueil par lequel il « s'abaisse devant les hom mes pour s'élever sur eux ; c'est un

« déguisement à son premier stratagème. Mais quoique les « changements soient presque infinis et qu'il soit admirable « sous toutes sortes de figures, il faut avouer néanmoins c qu il n'est jamais si rare ni si extraordinaire que lorsqu'il « se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité ; car « alors on le voit les yeux baissés dans une contenance mo- « desle et reposée ; toutes ses paroles sont douces et respecte tueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour « lui-même. Si on l'en veut croire, il est indigne de tous les « honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les « charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des « hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil <* qui joue tous les personnages et que l'on prend pour l'hu- « milité. »

La Rochefoucauld a considérablement diminué ce morceau dans les éditions suivantes. Pour le ramener à l'unité du ton des Maximes, il en a retranché tout ce qui faisait portrait : il est difficile de croire que l'original n'ait pas posé devant lui : est-ce Port-Royal et ses solitaires qu'il décrit? ou exerce-t-il encore ses ressentiments contre Madame de Longueville et les voies de pénitence où la conduisait M. Singlin? En $tant le portrait, l'auteur a conservé la maxime : ce qui ne l'a pas empêché d'ajouter chrétiennement et raisonnablement :

« L'humilité est la preuve des vertus chrétiennes ; sans elle « nous conservons tous nos défauts, et ils sont seulement cou- « verts par l'orgueil qui les cache aux autres et souvent à « nous-mêmes. »

Ainsi il croyait à la vérité de cette vertu à certains jours, tout en ayant l'air de la nier à d'autres.

On en pourrait dire autant de l'amitié : il dit qu'elle n'est qu'un trafic; mais il affirme qu'il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé. Il ne croit donc pas à sa

522 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

maxime : c'est parce qu'il se confie à la sincérité de l'amitié qu'il trouve quelque chose de honteux dans la défiance, de si honteux qu'elle suffit à motiver et à justifier la tromperie. Ce qu'il dit de la rareté de la sincérité ne l'empêche pas de déclarer qu'elle existe ; et cet aveu modère et fait descendre » d'un ton entier au moins toute la gamme désolée de ses remarques sur l'amitié.

Il a des observations charmantes sur la finesse ; les applications contemporaines ne manqueraient pas. « L'usage ordi- « naire de la finesse est la marque d'un petit esprit, » dit-il, et d'un mauvais cœur, remarque un annotateur souvent intelligent et aimable, que nous ne contredirons point. « Les fi- « nesses et les trahisons ne viennent que du manque d'ha- « bileté, » dit encore la Rochefoucauld, et il ajoute que « les « plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses « pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelce que grand intérêt. » De sorte que les habiles vivent dans l'usage ordinaire de la finesse, qui est la marque d'un petit esprit, qui vient du manque d'habileté.

Si le monde est flottant et divers, le livre des Maximes Vest donc aussi. Est-ce par perfection de l'art et par désir d'atteindre à une plus grande vérité? Toutefois, au milieu des contradictions, des relations, des rapports, comment s'étonner si le lecteur a peine à se reconnaître dans ce petit monde des Maximes? Il y en a de jolies, disait Madame de Sévigné, mais, à ma honte, il y en a que je n'entends pas. Je ne sais si la honte était bien grande; la Rochefoucauld, lui-même, prévient que son livre est pour les délicats et les habiles. Madame de Hautefort n'avait pas été avertie, et elle dit avec simplicité des Maximes, qu'elle les entend toutes comme si elle les avait faites. Se flattait-elle? Nous ne prétendons pas à tant de délicatesse et de pénétration : nous nous contentons dHndi-

quer les obstacles qui empêchent d'entendre aujourd'hui les Maximes comme l'auteur les entendait.

L'habileté que la Rochefoucauld demande serait bien superflue s'il s'agissait uniquement avec lui de pénétrer le cœur humain. C'est le jeu où il s'amuse qui embrouille le lecteur. C'est un jeu de mots qui donne le piquant à la première maxime sur l'humilité que nous avons citée. Le livre tout entier est un jeu d'esprit continuel : si l'on voulait le prendre à la rigueur de la lettre, il faudrait ranger l'auteur parmi ceux qui non-seulement nient les verlus de 1 homme, mais éloignent toute action de la Providence et nient la révélation. «C'est la nature qui nous a donné l'orgueil, » dit-il en oubliant le péché originel. Il méconnaît le dévouement des saints, et il assure que « nous ne faisons que suivre notre goût et notre « plaisir quand nous préférons les autres à nous-mêmes. » Il nie le pardon des injures : « la réconciliation avec nos « ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meil- « leure, et une crainte de quelque mauvais événement. » 11 condamne l'étude de soi-même que recommande la religion, et prétend « qu'on a autant sujet de se plaindre de ceux qui <( nous apprennent à nous connaître nous-mêmes qu'en eut « ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avait guéri « de l'opinion d'être riche. » 11 insulte à la vieillesse: « Les « vieillards donnent de bons préceptes pour se consoler de a n'être plus en état de donner de mauvais exemples. » Il calomnie la vertu du mariage et la modestie des vierges : « L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de « leur repos, leur sévérité un ajustement et un fard qu'elles «ajoutent à leur beauté. » Il nie la charité, et s'exprimant avec un précieux du dernier fin, il prétend que « nous don- « nons des secours aux malheureux pour les engager à nous «en donner en de semblables occasions; et les services que

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524 NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVlr3 SIECLE.

« nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que « nous nous faisons à nous-mêmes par avance. »

On pourrait multiplier les citations. J'ignore si je me fais illusion : il me semble que ce serait se tromper grossièrement de prendre tout cela au pied de la lettre. La Rochefoucauld se garderait d'ailleurs de se justifier ; il sourirait malicieusement comme il faisait aux dames de son temps, qu'il scandalisait si fort, tout en refusant de leur donner le mot qui les aurait apaisées et qui les eût mis d'accord. Un peu de contradiction et de paradoxe relève et vivifie la conversation, mais n'imnliuue oas 1 intention de toucher aux \érites révélées. Les suppositions sur l'impiété de la Rochefoucauld sont gratuites : celte impiété d'ailleurs eût-elle été dans son cœur, il eût hésité à l'exprimer. Son goût, sa politesse et aussi son ambition se seraient révoltés à la pensée de soutenir en 1665 une thèse publique d'incrédulité. Beaucoup de ses maximes d'ailleurs, qui paraissent si odieuses, dissimulent les excès dont on pourrait les accuser, à l'aide de réticences, d'ironies, de déguisements de toutes sortes ; elles n'ont garde de vouloir pénétrer dans le domaine des doctrines : elles procèdent par une sorte de méthode d'expérimentation : elles sont d'un moraliste empirique, si Ton peut parler de la sorte. 11 définit les cas particuliers qu'il voit, et s'il a tort de généraliser, du motos n'est-ce encore que sous certaines réserves : d'ordinaire, souvent, dit-il presque à chaque ligne. J'ignore s'il entrevoyait les périls de la thèse qu'il soutenait, et s'il veut en détourner l'esprit du lecteur, lorsque, dans l'avertissement de la première édition, il invoque les maximes et les exemples des Pères, qu'il connaissait peu d'ailleurs, car il avait peu de connaissances ; mais tout cela me paraît surtout le jeu d'un esprit qui se complaît à garder un rôle paradoxal et qui a moins de sérieux

qu'il n'en affecte. La Rochefoucauld s'était mis dans le monde sur le pied de soutenir des vérités désagréables à l'humanité ; il continue dans son livre : « Nous sommes si accoutumés « à nous déguiser aux autres, qu'enfin nous nous déguisons « à nous-mêmes. » Ce rôle n'a rien d'heureux ni de joli, sans doute ; et avec la finesse et la pénétration de la Rochefoucauld, on peut regretter qu'il se soit moins inquiété de la vérité que du masque qû'il avait pris. Ces sortes de gageures sont cependant assez fréquentes au dix-septième siècle. Plus d'un personnage est empressé à se calomnier par amour de la gloire. Les Mémoires du cardinal de Retz, si peu favorables à ce héros et d'une si agréable lecture, sont presque uniquement un tissu de calomnies contre lui-même. Le personnage qui aurait vécu sous le jour où Retz se montre et qui aurait si bien mis en pratique la maxime de la Rochefoucauld sur la charité, jamais n'aurait pu, aux yeux de Bossuet, paraître revêtu de grandeur.

Tout en gardant le masque qu'il avait pris, et en peignant les courtisans plutôt que les hommes, la Rochefoucauld fait encore aDstraction ne la vente reveiee , dont 1 innuence se faisait sentir même à la Cour. En cela, il n'est pas un peintre fidèle; mais il y avait au dix-septième siècle une sorte de divorce entre les lettres et la religion. Balzac est le dernier littérateur qui ait voulu rester chrétien dans ses œuvres. Cette volonté a été sans doute cause du peu de popularité qui entoure le nom de l'auteur de tant de beaux écrits. La Bruyère, dans le dessein général de son livre, manifeste la volonté de servir la religion et de conduire à sa lumière : tant de recoins, cependant, sont restés obscurs, tant de mauvaises et funestes intelligences s'y sont établies, qu'on lui a pardonné même son chapitre des Esprits forts. N'est-ce pas une chose singulière que Racine, renonçant à la scène avant quarante ans, n'ait pas

526 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIf SIÈCLE, songé à employer au service de la vérité le beau génie et Tari merveilleux d écrire qu'il avait jusque-là consacré au théâtre? Je n'insiste pas sur cette indépendance que les lettres et le monde lui-même affectaient vis-à-vis de la religion. On se créait une sorte de morale, où la vérité révélée n'était pas appelée. On n'affichait pas de prétentions à l'indépendance ; mais si l'on veut lire les Maximes de la Rochefoucauld avec ce souci, on sera frappé de la quantité de ténèbres qu'il masse sur certains points de la moralité humaine où l'enseignement divin porte une lumière éclatante. N'est-ce pas une naïveté de se scandaliser du mélange des sentiments pervers et vertueux dans un même cœur? de nier les bons sentiments parce que la malice dit démon y mêle ses infections ? et de voir une dissimulation secrète et qui s'ignore dans les lumières surnaturelles que les sacrements apportent à l'âme humaine? Les vertus ne sont pas fausses parce qu'elles sont imparfaite. C'est au Romain tel que l'entendait et le rêvait Madame de Rambouillet, que la Rochefoucauld compare l'homme. Lui qui prétendait qu'on ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner, s'étonnait-il vraiment que l'homme ne ressemblât pas à ce type?

Si l'écrivain est défectueux et paradoxal lorsqu'il touche aux questions profondes de la moralité humaine, il est parfait, charmant, exquis, lorsqu'il s'en tient à ce qu'on pourrait appeler les épidermes de la société et aux petites misères qui y fleurissent. C est vraiment le parfait courtisan de la cour la plus polie du monde ; et sur toutes ces matières, il est le mets des délicats.

MADAME DE MAI iNTE INON.

M. Th. Lavallée publie uq recueil des écrits de Madame de Maintenon, qui en est au sixième volume. La presse ne paraît pas s'être beaucoup préoccupée de cette publication. Des découpures du Grand Cyrus mises en ragoût par un philosophe qui n'est pas Platon, peuvent avoir une certaine importance littéraire et historique. La publication des œuvres de Madame de Maintenon reste, au témoignage de M. Guizot, « la plus importante à faire sur le dixseptième siècle. » On sait tout sur cette époque, et Ton est familier avec les divers personnages qui y brillèrent. Un seul demeure non pas dans l'ombre, mais dans une sorte de mystère qui ne se comprend pas au milieu de l'éclat qui l'environne. Cest la compagne même de Louis XIV. Son caractère est un problème aux yeux de l'historien, sa vie est un roman, et la singularité des événements compose dans l'esprit du vulgaire un préjugé contre l'héroïne. On prétend expliquer ce succès étrange; on y cherche des dessous de cartes, comme dit Madame de Sévigné, et on veut trouver la bassesse du caractère pour fondement de cette fortune extravagante. De pareilles explications irritent la curiosité plutôt que de la sa-

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528 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIf SIECLE.

tisfaire. On s'y tient cependant. L'élévation de la veuve Scarron, qui semblait à Saint-Simon un monstre contre lequel il n'avait pas assez d'invectives, de haine, ni de rage; cette élévation reste un scandale aux yeux des philosophes égalitaircs de notre temps. Us admettent que les Français sont aptes à toutes les dignités, mais ils ne peuvent comprendre que la Sagesse et la Raison aient épousé le Roi ; il leur semble que le lien n'aurait pu être solide si l'artifice, l'hypocrisie, régoïsme,tous les vices enfin et le travail des fées n'en avaient attaché les nœuds. Les calomnies contre Madame de Maintenon sont facilement accueillies ; il faut avouer que sous la plume de Saint-Simon elles sont éloquentes; elles complaisent d'ailleurs à la philosophie, au protestantisme, au libéralisme, à plusieurs puissances de même sorte, heureuses de ravaler Louis XIV et de lui faire une honte et un joug odieux de son second mariage. On sait si toutes ces puissances malfaisantes, sans avoir l'éloquence de Saint- Simon, savent manier la parole. Madame de Maintenon a toujours méprisé les outrages ; elle ne voulait pas qu'on en poursuivît les auteurs, et peut-être cette condescendance, qui était si bien dans son humeur, était-elle encore une nécessité de la position singulière, éclatante et demi-voilée où elle passa quarante années de sa vie. Jusqu'à ce jour, elle est restée devant la postérité aussi silencieuse que devant ses contemporains. Les calomniateurs ont eu beau jeu avec elle.

Les esprits élevés, clairvoyants et attentifs, ont peine à démêler la vérité snr l'importance et la dignité de son rôle historique, la droiture de son caractère, la grâce de son esprit. Aucun nom dans l'histoire n'a besoin d'une réhabilitation plus sérieuse, et l'injustice de l'opinion publique n'a peut-être jamais été aussi complète et aussi criante qu'à l'égard de Françoise d' Aubigné .

Les rares ouvrages publiés à son honneur ont eu jusqu'à présent peu de retentissement. Le livre fin, ingénieux, non dépourvu de grâce, de Madame Suard, Madame de Maintenon peinte par elle-même, est un travail intelligent qu'on ne lit pas sans profit, qui a eu assez de succès pour obtenir rapidement trois éditions, mais qui paraît aujourd'hui tout à fait oublié. La nouvelle tentative, entreprise il y a une dizaine d'années par M. le duc de Noailles, qui a publié les premiers volumes d'une Histoire de Madame de Maintenon, aura-t-elle une influence plus durable? Et si ce livre réunit assez de preuves pour modifier l'opinion fâcheuse qu'on a trop volontiers de Madame de Maintenon, oflfrira-t-il assez de piquant, d'intérêt et de puissance littéraire pour devenir un ouvrage vraiment populaire et contraindre l'esprit public à casser un jugement que, si on peut parler de la sorte, il est déterminé à maintenir ? Nous n'entrerons pas dans l'examen des raisons qui nous font dire qu'il y a dans l'esprit public comme un parti pris contre Madame de Maintenon ; et il est inutiled'insister sur la forcedes préjugés injurieux à son égard. Mais il nous paraît que M. Lavallée a été bien inspiré et que le bon parti pour les confondre est de faire parler l' héroïne elle-même et de mettre le public en possession de ses lettres et de ses divers écrits. L'excellence de ce parti a été reconnue depuis longtemps. M. le duc de Noailles, d'après la préface de son Histoire de Madame de Maintenon, y avait songé, et ' les Dames de Saint-Louis, avant lui, avaient caressé cette s pensée. Elles la caressèrent si bien, qu'afin de la mettre à exécution, elles communiquèrent à la Beaumelle les documents quelles possédaient.

5 Quoiqu'il ait publié les Lettres et les Mémoires de Madame i de Maintenon, nous ne rangerons pas celui-ci parmi les écrv. vains qui essayèrent de contredire les calomnies amassées

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530 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

contre la fondatrice de la maison de Saint-Cyr. La Beaumelle était protestant, de vie aventureuse et nullement propre à comprendre la grandeur et la beauté du rôle de Madame de Maintenon. Il était écrivain d'esprit, d'ailleurs, et de peu de goût. On ignore les circonstances qui amenèrent les Dames de Saint-Louis à lui remettre la cause de celle dont elles avaient la mémoire en vénération ; mais il est certain qu'elles la lui confièrent, et M. Lavallée en administre la preuve. Tout ce que la Beaumelle a raconté de la manière subreptice dont il avait obtenu communication des lettres de Madame de Maintenon était commandé peut-être par quelque circonstance extérieure dont nous n'avons pas conscience, mais est purement imaginaire. Les manuscrits de Saint-Cyr ont été mis à sa disposition. C'était là le trésor, selon l'expression de Voltaire, où il puisait. Ce trésor était très-considérable et ne se composait pas de moins de quarante volumes de divers formats aujourd'hui dispersés, dont une partie est à la bibliothèque du séminaire de Versailles, une partie dans les collections particulières, une partie, enfin, malheureusement perdue ou inconnue.

Si riche qu'il fût, ce trésor ne servit pas beaucoup à la Beaumelle pour composer hsMémoires de Madame de Maintenon, livre où il court après le piquant beaucoup plus qu'après la vérité, et où il accommode les documents historiques de manière à les faire entrer dans des romans plus scandaleux qu'ingénieux. C'est en 1751 que la Beaumelle fit imprimer le premier volume de ces Mémoires. On a peine à le croire quand il assure que « la maison de Saint-Cyr. les parents de Madame de Maintenon, ses héritiers même, sans désapprouver son projet, refusèrent de le seconder.» Les papiers de la Beaumelle, aujourd'hui en possession de M. de Monmerqué, établissent que les Dames de Saint-Cyr ont se-

coudé son projet; mais quand elles le virent accompli, comment douter qu'elles ne l'aient désapprouvé? Attendirentelles même la publication des Mémoires pour être édifiées sur le mauvais service que la Beaumelle leur rendait? et le travail qu'il fit sur les lettres s'accordaiUil avec le respect que Saint* Cyr conserva toujours à sa fondatrice ?

Les quarante volumes manuscrits qu'on possédait dans cette maison contenaient bien des redites et avaient été formés de diverses manières. Il y avait d'abord les textes des lettres de Madame de Maintenon aux dames qui l'avaient aidée dans l'œuvre de Saint-Louis. Les religieuses les avaient réunies en divers recueils intitulés : Lettres agréables, Lettres utiles, Lettres pieuses et édifiantes, Lettres aux supérieures, Lettres aux demoiselles, etc. On s'était en outre procuré les lettres que Madame de Maintenon avait écrites à diverses personnes du monde, car le recueil que l'archevêque de Sens, Langue! de Gergy, avait composé sous le titre de : Lettres édifiantes, remontait « jusqu'au temps de son veuvage, » c'est-à-dire à Tannée 1060. Françoise d'Àubigné avait alors vingt-quatre ans. Ce recueil de Languet de Gergy avait été préparé pour l'impression» «quand la Providence, disait l'archevêque de « Sens, permettra que les vertus de cette dame illustre pair raissentau grand jour et soient tirées de l'obscurité où sa « modestie et ensuite la discrétion des Dames de Saint-Louis « les ont retenues cachées. » L'archevêque de Sens parlait ensuite de la haute et sublime piété, de l'humilité et des autres vertus de Madame de Maintenon. C'était, si l'on en croit M. Lavallée, en 1740 qu'il s'exprimait ainsi et attendait l'époque où il pourrait faire connaître au public les documents dont il appuyait son jugement. Deux ans aprè3,en 1742, la Beaumelle commença sa publication. Il sera toujours difficile d'expliquer et de comprendre comment l'œuvre com-

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532 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIECLE.

mencée par un prélat a passé entre les mains d1 un protestant comme la Beau melle, de mœurs et de doctrines aventureuses. M. Lavallée estime que du vivant même de Madame de Maintenon, les Dames de Saint-Louis avaient songé à la possibilité de faire imprimer quelques-unes de ses lettres : il en donne pour preuve une note d'un de leurs manuscrits. « On a tiré de ce volume tout ce qui convient à l'impression quand on la voudra faire, i Sans doute c'est le caractère de l'écriture qui lui fait tirer cette conclusion; il nous eût fait plaisir d'indiquer les signes distinctifs qu'il y a reconnus.

Le respect des Dnmes de Saint-Louis était grand pour Madame de Maintenon : elle était à Saint-Cyr non-seulement une fondatrice, aux desseins de laquelle leur vocation les appelait à concourir, mais une fondatrice d'une grande vertu, d'une raison élevée et toujours sûre, d'un langage exquis, simple, charmant, d'une grâce, d'une élégance et d'une netteté particulières, avec une force et une éloquence incomparables. L'éclat de sa position à Versailles augmentait encore son crédit dans le couvent : à tant de titres faut-il ajouter que Madame de Maintenon joignait un dévouement infatigable et une application soutenue à l'Œuvre des Dames deSaint-Loul? ? Sa présence à Saint-Cyr était une fête. Toujours elle avait su donner à ses moindres paroles un agrément si relevé et si singulier, que dans ce siècle et à cette Cour, dont la conversation était une gloire, Madame de Sévigné disait qu'elle faisait voir au Roi un pays inconnu. En avançant en âge, Madame de Maintenon n'avait rien perdu de la finesse et de l'agrément de son esprit; elle y ajoutait les leçons de son expérience et toute l'autorité de sa situation extraordinaire. On était heureuse de l'entendre, et quand quelques-unes des dames de la communauté n'avaient pas assisté à son entretien, elles s'enquéraient des choses qui avaient été dites. L'aviditc

qu elles mettaient à entendre répéter les moindres discours de Madame de Maintenon engagea une d'entre elles, Madame de Berval, à les mettre par écrit. « Le plaisir que j'ai de « voir ce que les Filles de la Visitation ont recueilli des entre- « tiens qu'elles avaient avec saint François de Sales, leur saint « fondateur, m'a fait penser à mettre ici, pour la satisfaction « des Sœurs qui viendront après nous, et pour la mienne « propre, les choses que Madame de Maintenon nous a dites.» Madame de Berval écrirait chaque jour : c'était vers 1700. Une fois elle se trouva embarrassée pour une chose de conséquence et se crut forcée de découvrir son secret à Madame de Maintenon , afin de savoir d'elle-même si sa pensée était saisie et rendue exactement.

Les entretiens de Madame de Maintenon avec les Dames de Saint-Louis roulaient presque toujours sur le but de l'institution de ces dernières, sur l'éducation des filles ou sur l'exécution des vœux des Dames. Madame de Maintenon ne pouvait avoir aucun scru pule de laisser recueill ir des parolesqui avaient pour but de pénétrer les Dames de Saint-Louis de l'excellence de leur vocation et de la manière de la remplir. Mais elle voulut qu'on lui montrât ce qu'on écrirait désormais, afin qu'après l'avoir revu eife put faire examiner si elle n'avait rien dit de mauvais ou de dangereux : « car, disait-elle, je ne suis pas sa- « vante et avec les meilleures intentions du monde je pourrais « me tromper, et je dois prendre d'autant plus de précautions « que l'amitiéque vous avez pour moi vous rend plus attachées « à ce qui en vient et qu'on vous a dit de m'écouter ; quand « vos supérieurs l'auront approuvé, nous serons tous en re- « pos. » L'on conservait à Saint-Cyr un volume de la main de Madame de Berval corrigé par Madame de Maintenon, qui en avait apostillé les divers cahiers. Nous n'insisterons pas en ce moment sur l'intérêt de ces Entretiens. Les

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Dames de Saint-Louis en étaient charmées; aucun lecteur u'y sera indifférent : ils témoignent de la puissance et des qualités de l'esprit et du cœur de Madame de Maintenon. Elle était, lorsqu'elle les tenait, à l'âge où l'on aime à faire quelquefois retour sur les premières années de sa vie, et ils ne manquent pas de renseignements sur le temps de son enfance et de sa jeunesse, sur sa pauvreté et toute sa conduite.

Dans l'attention qu'on avait pour toutes ses paroles on ne se contentait pas de recueillir les entretiens que Madame de Maintenon tenait avec les Dames de Saint-Louis en travaillant avec elles ; elle visitait souvent et elle faisait parfois elle-même les classes à Sainl-Cyr; elle donnait ses avis aux demoiselles, et ne leur épargnait pas ses instructions ; Ton en faisait des recueils. Elle avait parfois avec quelques-unes des Dames de Saint-Louis, avec Madame de Glapion entre autres, des entretiens d'une confiance plus intime encore, et on n'oubliait pas d'en prendre note. Outre ces confidences, ces avis et ces lettres, Madame de Maintenon se fit auteur dans l'intérêt de Saint-Cyr; elle imagina des scènes dramatiques que les demoiselles représentaient à la récréation ; elle composa des conversations morales qu elles apprenaient et répétaient quelquefois devant le Roi, qui y trouvait un grand agrément. Je ne sais si quelque chose de ces compositions avait été communiqué à la Beaumelle. On n'en trouve rien dans ses recueils. En 1757, sous le titre de Loisirs de Madame de Maintenons on publia une édition incomplète et assez défectueusede ces Conversations. Bien que ces petites compositions aient un grand intérêt littéraire, que les allusions aux circonstances de la vie de Madame de Maintenon y abondent, ainsi que les renseignements sur son caractère, les Conversations^ suffisantes pour faire apprécier la délicatesse de l'esprit de l'auteur et la perfection du don d'écrire qu'il possédait, ne pou-

vaient servir, non plus que les Proverbes publiés en 1829 par M. de Monmerqué, à protéger sa mémoire contre les calomnies auxquelles elle était en butte. Le recueil des Lettres avait été préparé dans cette intention ; on Fa vu parles paroles de l'archevêque de Sens. Les Dames de Saint-Louis, en prisant les moindres paroles de leur fondatrice, pou vaientcraindre que le public n'y prît pas le même goût ni le même intérêt. Il leur sembla nécessaire de procéder à un choix, mais ce ne fut pas un choix que fit la Beaumelle, ce fut plutôt une refonte générale. Son recueil est une altération continuelle, gratuite, insensée des textes; à peine si, selon l'expression de M. Walkenaer, on y retrouve une ombre des lettres de Madame de Maintenon, «lia transformé, tronqué, falsifié, inventé souvent avec « esprit, souvent avec ignorance, dit M. Lavallée ; tout son a soin consiste à extraire les passages qui ont un intérêt his- « torique ou enferment quelque trait saillant, et il les unit

« par des phrases de son invention 11 compose des lettres

a de mots, de phrases, de lignes pris à toutes les lettres, sans « souci des sujets, des dates et des personnes..., et tout cela à «< la hâte, étourdiment, sans ordre, sans travail. »

11 ne faut pas croire le nouvel éditeur trop sévère pour celui qui Ta précédé : quand on examine la publication de la Beaumelle, on est, comme M. Lavallée,embarrassé pour donoer une idée exacte de ses procédés d'altération et de fabrication. 11 est bien vrai qu'on se perd dans le texte de la Beaumelle ; il est impossible, d'après son édition des Lettres, de dresser une simple chronologie de la vie de Madame de Maintenon. L'absurde s'y montre à chaque instant.

Un pareil éditeur, qui prèle souvent à Madame de Maintenon l'esprit et la raillerie du dix-huitième siècle, ne pouvait attacher un grand intérêt aux lettres adressées aux Dames de Saint-Unis. Les directions spirituelles auxquelles s'applique

Madame de Maintenon, les conseils qu'elle donne sur la piété, ses instructions sur les diverses obligations de Tétai religieux durent paraître méprisables à un protestant. Les six cents lettres aux Daines de Saint- Louis, qui forment dans ia collection de M. Lavallée deux précieux volumes, ont été tout à fait négligées par la Beaumelle. 11 en a donné environ cent fragments, « dont dix-huit ou vingt sont à peu près exacts, » dit M Lavallée. Nous avons vériôé cette assertion. Les preuves seraient nombreuses à citer. Parmi les lettres aux Dames qui ont pris part à l'œuvre de Saint-Louis, la Beaumelle a fait, selon un manuscrit deSaint-Cyr, une série particulière de celles adressées à Madame de Brinon : il en donne quarante. La collection de M. Lavallée en contient soixante-cinq. Sur les quarante de la Beaumelle, vingt sont, sinon tout à fait intégrales, du moins composées de fragments tirés d'une seule lettre : les autres sont composées d'extraits pris de toutes parts. La première lettre du recueil de la Beaumelle porte la date de 1679 : elle est composée de fragments pris dans cinq lettres ^îoctobre 1682, du 1er janvier 1681, de février 1683, de 1681 et du 17 septembre 1682. La seconde de la Beaumelle contient des phrases de quatre lettres : 17 septembre 1682, 19 octobre 1682, 19 novembre 1682, et août 1683. La troisième n'est composée que d'extraits de deux lettres, -toutes deux de 1 683. La quatrième est empruntée aux lettres -du 18 août 1683, du 19 novembre 1682, d'avril 1683. On pourrait continuer. II y a des lettres composées de fragments de six dates différentes. Faut-il ajouter que ces lettres, fabriquées de la sorte, sont courtes et ne dépassent pas la longueur d'une demi-page d'impression? Ces fragments réunis ainsi subissent eucore toutes sortes d'altérations dans le style, dans le sens, dans les mots. Madame de Bonnevaut devient Madame de Brunswick; Mademoiselle deMontpensier et Ma-

; dame la duchesse d'Orléans sont prises l'une pour l'autre.

[ Venez gaiement, écrivait Madame de Maintenon à Madame

de Brinon, qui transportait rétablissement des petites filles de Rueil à Noisy; Vivez gaieyuent , dit la Beaumelle. a C'est votre tendresse, disait- encore Madame de Maintenon, « qui vous fait regarder un château dans le parc de Versailles •1 comme les déserts de la Tbébaïde. » La Beaumelle transforme cette tendresse en piété et ne s'embarrasse pas de proposer une énigme au lecteur. « Monsieur le Prince a écrit en « mourant une lettre (au Roi) qui vous ferait pleurer,» écrit Madame de Maintenon,.. qui vous chai*merait , imprime la Beaumelle. On pourrait en citer bien d'autres. Ce sont là des négligences. Les altérations volontaires ne sont pas plus heureuses. La Beaumelle n'aurait garde de montrer la future épouse du Roi au moment le plus éclatant de sa faveur, tuant les poux, f graissant la gale et lavant les pieds des pauvres.petitcs filles

quelle avait recueillies et qu'elle élevait. Il a honte aussi de , sa dévotion et ne peut s'accommoder de sa manière de parler

de Dieu, a Un jour bien passé par rapport à Dieu, » selon Madame de Maintenon, devient pour la Beaumelle un jour I passé dans de bonnes œuvres. La traduction peut être exacte,

I mais le nom de Dieu est effacé. Madame de Maintenon, parlant

I des pauvres enfants dont elle s'occupait, écrit : « Les objets

, « de nos peines sont bas, mais peut-être que Dieu y sera plus

« glorifié que dans des sujets plus éclatants, » la Beaumelle ■ évite Dieu de la façon suivante : Ces objets de nos soins (car

j il ne peut laisser croire que Madame de Maintenon ait pris

des peines) sont bas, mais peut-être seront-Us plus utiles que des objets plus éclatants. Utile est économique, objets est f philosophique, et c'eût été une grande folie à un homme

comme la Beaumelle de voir la glorification de Dieu dans . des peines pour des sujets si bas. Il n'est pas le seul, d'ail-

leurs, de ceux qui ont prétendu soutenir la gloire de Madame de Maintenon, qui ait eu peur de sa piété ; Madame Suard, dans la préface du livre dont nous avons parlé, l'excuse et demande grâce. La Beaumelle, pour ne pas lui faire encourir le reproche de bigotisme, la mène dans l'excès contraire. Madame de Maintenon trouvait que la Cour ne contente pas plus pleinement que la philosophie. La BeaumeiJe aurait honte de voir ravaler ainsi la philosophie, et il assure que la Cour ne vaut pas la philosophie. 11 est prude parfois, et quand Madame de Maintenon remercie une dame «d'une lettre galante et spirituelle , » la Beaumelle rougit du mot galante, et la lettre de madame Savary devient pour son lecteur tout aimable. Ce scrupule ne l'empêche pas de prêler à son héroïnedes délicatesses qu'elle n'a jamais eues ; aux visites, aux soins, aux préparatifs de voyage dont elle se dit accablée, la Beaumelle ajoute des vapeurs. C'est un air langoureux que Madame de Maintenon n'a jamais connu ; elle était dure à ellemême, on le sait. En même temps, pour lui donner un trait de ressemblance avec les créatures langoureuses, la Beaumelle la montre jetant l'argent à pleines mains avec une facilité in* sensée : Demandez-moi de l'argent et autant que vous en voudrez, lui fait-il dire, au lieu de : « Ne soyez pas embarrassée « de m'avoir demandé de l'argent ; mais songez que vous « avez une grande communauté sur les bras. » Outre cette réserve et cet ordre en matière d'argent dont Madame de Maintenon se piqua toujours, on sait combien, durant sa longue carrière, elle mit de discrétion à rester dans une position obscure et à conserver toutes les déférences vis-à-vis des personnes que leur naissance avait mises au-dessus d'elle. Madame de Brunswick, fille d'un comte palatin, belle-fille d'un duc souverain, lui avait demandé un rendez-vous à Rueil ; c'était avant la mort de la Reine, madame de Maintenon était dame d'à-

tours de la Dauphine. Elle exprime tous ses regrets que Madame de Brinon se soit chargée de lui transmettre une demande peu agréable, et que la condition de celle qui )a fait rend gênante et empêche de refuser: «Je ne suis pas maîtresse de moi, ajoute-t-elle, et je trouverais ridicule de man- « quer à un rendez-vous que je lui aurais donné. Je crois aller « vous voir demain, mais ce ne sera que pour un moment, et « par complaisance pour vous. Je retournerai samedi à Rueil, «où vous la ferez venir. Ménagez seulement cela de sorte que « le respect qui lui est dû soit gardé. » La Beaumelle arrange cela d'une façon inintelligible et impertinente : Je ne suis pas maîtresse de moi, et si je manquais au rendez-vous, j'irais demain à Rueil par complaisance pour vous : qu'elle s'y rende; ménagez tout de manière que je puisse manquer à ma parole sans manquer au respect qui lui

pçf flii

Presque toutes ces remarques portent sur les deux premières de la série des Lettres à Madame de Brinon, publiées par la Beaumelle ; il est inutile de parler des dates. On comprend qu'elles soient supprimées ou fautives.

Mais on n'a pas tout dit quand on a parlé des altérations et des découpures des textes, il faut encore songer aux additions qui ont servi à réunir tous ces fragments. Elles sont de deux sortes, empruntées à des écrivains étrangers ou fournies par l'imagination de l'éditeur. Une des Dames de Saint-Louis, Madame de la Maisonfort, a joué un certain rôle dans l'affaire du quiétisrae. L'abbé Phélippeaux, dans sa Relation, a inséré plusieurs fragments des lettres de Madame de Maintenon à celte dame. La Beaumelle a reproduit ces fragments : c'était son droit; maison sait qu'il n'était pas disposé à s'y contenir. Les fragments cités par l'abbé Phélippeaux sont courts: pour les allonger, la Beaumelle s'est emparé du texte dont l'abbé

540 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

Phélippeaux les a accompagnés et où sont expliquées les circonstances qui leur ont donné naissance. M. Lavallue a eu soin d'imprimer les fragments de Madame de Maintenon et les textes de l'abbé Phélippeaux en regard des compositions de la Beaumelle ; il est impossible de donner autrement une idée; même approximative, de ce travail bizarre.

La faveur de son héroïne éveillait dans l'esprit de la Beau* melle toutes sortes d'imaginations sur les commerces des souverains et des belles dames. Il fait faire par Madame de Maintenon les honneurs dn Roi d'une façon peu glorieuse. Elle terminait une lettre simplement par ces paroles : a Bonsoir, madame, on me fait finir plus tôt que je ne voudrais, n La Beaumelle ajoute des grâces à cette • simplicité i ... plus tôt que je ne voudrais, et c'est ce Roi que vous aimez tant ; il vous fait souvent de ces malices-là. Gomme cette effronterie et cet orgueil de la faveur sont bien dans l'humeur de Madame de Maintenon! A chaque page il y a de ces inconvenances ; on se fatiguerait à les relever. Des citations isolées, d'ailleurs, ne suffisent pas à faire connaître les procédés de la Beaumelle et sa manie d'altérer les textes. Madame de Maintenon écrivait à son confesseur, l'abbé Gobehn :

Fontainebleau, 1687.

« J'ai bien de la joie de ce que vous vous portez mieux et de l'espérance où vous êtes de pouvoir bientôt retourner à Saint-Cyr; ces dames m'ont écrit combien elles sont affligées de votre absence. Dieu permet tout l'abandon où elles sont pour leur bien.

« J'ai reçu l'explication de l'Évangile que tous m'avez envoyée, que je trouve parfaitement bien: on pourrait étendre un peu plus la morale, et avec un peu plus de détails

propres aux auditoires. Je crois que si tous en faisiez autant sur tous les épSires et évangiles de Tannée, ce serait une chose très-utile pour la maison, nous le ferions transcrire en belle écriture.

<t L'état où nous avons vu Madame de Brinon m'a fait penser à tout, et comme la maison n'est fondée ni pour elle ni pour inoi, il faut faire notre possible pour la mettre en état de se passer de nous. Je suis bien contente des principales de nos Dames: leur gouvernement ne cessera pas de sitôt, et je crois que Madame de Brinon sera longue à se remettre. (Elle était aux eaux de Bourbon.)

« Dieu soit loué de tout, il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. ' v -

«Tout est ici en parfaite santé: j'y ai plus de repos qu'à Versailles, à cause que je n'ai pas Saint-Cyr ; je voudrais de tout mon cœur le secourir de plus près, et je ne saurais me lasser des peines qu'il me donne. Dieu veuille me faire faire une provision de force pour me moins dissiper dans l'action et dans l'embarras de la vie que je fais à Versailles ; demandez-le pour moi et me continuez vos bontés, je vous prie. »

Sur ce texte donné par deux manuscrits, la Beau m elle a exercé son art de la manière suivante : il a d'abord fixé la date du jour, que les manuscrits ne marquent pas : 20 octobre' 1687. Il commence : Saint-Cyr est bien éprouvé dam la personne de ses supérieurs. Cette phrase , dit M. Lavallée, appartient à une lettre du 26 octobre. La Beaumelle continue, volant de ses propres ailes : Le Roi a contre lui toute P Europe; je suis dans l'affliction; Madame de Brinon est dans le trouble et' vous êtes malade. En 168*7, la ligue d'Augsbourg n'était pas déclarée ; nul ne pouvait dire que le Roi avait toute l'Europe contre lui, remarque M. Lavallée, et il insiste sur l'étrangeté de ce mélange des noms du Roi, de

Mesdames de Maintenon et de Brinon et sur cette qualité de supérieur de Saiot-Cyr donnée à Louis XIV. Ce ne sont pas seulement là des inventions, ce sont des inventions impertinentes pour leur faire place : la Beaumelle a supprimé le premier paragraphe de la lettre véritable que nous avons reproduit. Le second alinéa est pour témoigner de l'impossibilité de l'éditeur à respecter les textes qu'il a sous les yeux. Quel intérêt ou quelle gracieuseté pouvait-il trouver à (aire dire à Madame de Maintenon qu'elle avait reçu l'explication de Tépître et de l'évangile, lorsqu'elle ne parle que de l'évangile? Voici ce paragraphe altéré, abrégé et d'une rédaction qui sent peu le dix-septième siècle :

fat lu r explication de Cépître et de V évangile. Vous pouviez vous étendre un peu plus sur la morale et vous mettre plus à la portée de votre auditoire féminin. Ce travail fait sur toute r Écriture sainte nous serait bien utile.

Ne dirait-on pas que la Beaumelle soutient une gageure et ne veut pas laisser subsister un seul mot de la lettre de Madame de Maintenon ? Il en reproduit cependant le troisième alinéa, pour le sens du moins, car il ne peut s'empêcher de modifier l'expression : il supprime les deux derniers paragraphes, et les remplace par des fragments empruntés à une autre lettre, postérieure de deux ans. Confondant ainsi les époques, il fait allusion, sous celte date d'octobre 1687, à la disgrâce de Madame de Brinon, qui eut lieu en 4689. Il termine par une demande brusque, des façons de parler inusitées au dix-septième siècle, mêlées de ces grâces indiscrètes et de faux aloi qu'il paraît affecter : Voulez-vous une cure? le Roi m* a chargée de vous le demander. Mgr r Archevêque vous propose souvent et n'en fait pas plus mai sa cour. Il faudrait que vous vous éloignassiez de Saint-Cyr et de moi, et Saint-Cyr et moi ne pouvons nous passer de vous.

Madame de Ma in tenon disait dans un autre langage, sous la date du 25 novembre 1 689 : « Le Roi m'a chargée de savoir « de vous s'il vous conviendrait d'avoir une cure ; M. l'Ar- « chevèque vous présente souvent ; niais si j'ose vous en dire « mon avis, il me semble que cela n'est pas compatible avec « votre mauvaise santé et le soin de Saiot-Cyr, dont je ne « consentirais pas que vous vous éloignassiez pour d'autres « emplois. »

Nous avons insisté sur la Beaumelle. 11 importait de démontrer à quel point il a falsifié et altéré les lettres de Madame de Maintenon. C'est désormais dans la collection, que publie en ce moment M. Lavallée, qu'il faudra étudier l'esprit, le caractère, les qualités et l'influence de la noble et digne compagne de Louis XIV. Toutefois, sans douter de la sincérité du nouvel éditeur, et en reconnaissant son application à ne donner que des textes corrects, ne pourrait- on pas hésiter encore sur l'authenticité d'un certain nombre des lettres de la nouvelle collection ? Quel travail en effet les Darnes de Saint- Louis ont-elles fait subir aux lettres de Madame de Maintenon pour les faire entrer dans leur recueil ? M. Laval lée n'en parle pas. Les manuscrits de Saint-Cyr ne renferment-ils donc que des lettres complètes ? n'y a-t-il pas des fragments, des analyses même que la nouvelle édition confond avec les textes de Madame de Maintenon? Nous ne saurions donner de preuves ; il faudrait examiner les manuscrits; mais voici un indice.

La lettre seizième des Lettres historiques et édifiantes, adressée à Madame de Brinon, est tirée d'un manuscrit de Mademoiselle d'Aumale ; elle est datée du 27 février 1686. Elle s'ouvre par quelques détails sur la maladie du Roi, souffrant depuis le 5 février d'une tumeur à la cuisse, ouverte le 23 février par Félix, qui constata une maladie fistulaire.

SU NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlf SIÈCLE. Madame de Maiateoon faisait part de ses inquiétudes : « ... On « dit toujours que le mal du Roi va bien, et cependant on nous « fait craindre encore un coup de ciseau ; je le reçois toutes les « fois que j'y pense... » Un second alinéa parle de la santé de Madame de Maintenon : « Je ne m'en embarrasserais pas, si <t l'esprit était tranquille. » Le troisième paragraphe est pour s'informer de l'état des santés à Noisy, qui allait être transporté à Saint-Cyr, dont les plans étaient alors soumis au Roi. Le quatrième paragraphe est ainsi conçu :

«Le Roi est très-occupé de Saint-Cyr; il en a corrigé le « chœur et plusieurs autres endroits. Nos filles y seront dis- « posées sur quatre bancs comme à Noisy; ainsi il faudra ena core changer les couleurs. Il entretint hier le contrôleur a général sur la fondation, et tout se résoudra bientôt. Les « médecins sortent de ma chambre et m'assurent que ce « matin le mal du Roi va à souhait. »

La lettre, commencée de bonne heure, est close tau retour de la messe » par un pàst-scriptum de quatre phrases.

Dans les Lettres sur l'Éducation, la quinxième est aussi adressée à Madame de Brinon ; elle est extraite du recueil deLanguet de Gergy, année 1686, sans indication du jour. Il y est question du mal du Roi, qui est venu « ce matin » faire visite à madame de Maintenon. « Il n'en est pas mieux « pour cela ; cependant on a été ravi de le voir hors de sa << chambre. Il a corrigé le chœur de Saint-Cyr et plusieurs

« autres endroits, etc » Le texte même que nous avons

cité jusqu'à tout se résoudra bientôt, sans oublier il entretint hier le contrôleur général.

Comment croire qu'il y ait là deux lettres, et qu'après avoir écrit le matinet au retour de la messe, Madame de Maintenon ait pris une troisième fois la plume pour faire part à Madame de Brinon de la visite que le Roi lui aurait faite, et répéter les

nouvelles quelle lui avait données sur Saint-Cyr? La visite du Roi dans la chambre de Madame de Mainlenon a lieu cependant le lendemain de l'entretien avec le contrôleur, et ce même lendemain, le mal du roi, « qui allait à souhait » avant la messe, « n'en était pas mieux» lors de la seconde lettre. Si la visite du Roi et le rapport des médecins dans la chambre de Madame de Maintenon n ont pas eu lieu le même jour, et si le Roi a eu plus d'un entretien avec le contrôleur général sur la fondation de Saint-Cyr, quelle singulière rencontre, que le lendemain même du second entretien, Madame de Maintenon ait redit à Madame de Brinon, dans des termes identiques, ce qu'elle lui avait déjà dit de la correction du chœur, de la disposition des bancs, du changement de couleur, etc ! N'est-il pas plus raisonnable de soupçonner les

manuscrits d'altération? Mais tous en seraient-ils plus ou moins entachés ? Ou faut-il uniquement se défier du recueil de Languet de Gergy, qui, préparé pour l'impression, aurait subi un traitement, non pas identique, mais analogue à celui de la Beaumelle? On peut soumettre ces scrupules à M. Lavallée. Mieux que personne il est à même d'y répondre.

En les proposant, notre intention n'est pas de diminuer l'importance du service que le patient et érudit éditeur rend aux lettres, à l'histoire, à la morale et à la religion. Tous ces grands intérêts sont en effet mêlés à l'exactitude de la physionomie de Madame de Maintenon.

Jour de Dieu, l'heureuse femme l disait Madame de Chaulnés en regardant Madame de Maintenon. Cette exclamation rend le sentiment général des contemporains devant cette for-

tune commencée dans les prisons de Niort pour aboutir au trône de France, dans une puissance et une gloire qui faisaient dire à Madame de Maintenon elle-même que la Providence avait voulu la rassasier et la combler de biens et de dignités. Considérant les vicissitudes de cette vie, la pauvreté et toutes les misères qui en avaient marqué la jeunesse, ce gouvernement de la basse-cour et les dindons dans une maison de Poitou, par où avait commencé « mon règne», disait encore Madame de Maintenon, on se demandait par quels soins, quelle conduite, quelle audace de pensées et de desseins elle était parvenue à cette puissance. Orçà, parlons de cette fortune-là, disait le maréchal de Créquy , il faut que celte femme ait bien de l'esprit pour avoir imaginé un projet si brillant et si bien conduit !

Nous n'entrerons pas dans l'étude de ces étonnements et de ces explications ; aussi bien les six volumes publiés par M. Laval léc que nous voulons prendre à peu près uniquement pour guide ne contiennent que des documents de l'époque du triomphe de Madame de Maintenon ; ils ne remontent pas au delà de rétablissement de Saint-Cyr. Madame de Maintenon comparait toute l'histoire de sa vie à celle de cette fondation. Bien loin de se proposer le bul* où elle était parvenue, si, avant de s'engager, elle eût entrevu ce qu'elle était appelée à exécuter, elle eût reculé devant les obstacles et eût renoncé à l'entreprise. Mais, les premiers pas l'engagèrent, et elle fut obligée de pousser de plus en plus chaque jour son dessein. Sa carrière aussi s'engagea dans une voie dont elle ne voyait pas le terme. Ses goûts, son esprit, ses désirs ne la portaient pas à une grande ambition. Elle n'en avait pas d'autre que de se tirer à sa gloire de tout ce qu'elle faisait, et, dans les circonstances difficiles, de se tenir toujours dans les limites les plus exactes du devoir et de la raison.

MADAME DE M AINTENON. 547

Elle parut à la Cour sans l'avoir désiré, et à une époque où sa pauvreté ne lui permettait pas d'y faire un grand personnage. Pour le soutenir elle n'avait que sa naissance, sa beauté, son esprit et son mérite. C'étaient des titres sérieux, il est vrai, à cette Cour du jeune roi Louis XIV ; et Madame Scarron, vêtue pauvrement, vivant en partie des bienfaits du Roi et en partie du travail de ses mains, comptait parmi les dames les plus prisées et les plus distinguées : sa sagesse lui tenait lieu d'établissement. Aux fêtes de 1668, après la conquête de la Franche-Comté, quand le Roi, jeune, galant et victorieux, recevait, au milieu des bosquets nouveaux de Versailles, retentissant de la musique de Lulli et de la poésie de Molière, une foule immense enivrée de la gloire du maître et du prestige qui l'entourait, Madame Scarron était parmi les trois cents dames particulièrement distinguées du Roi, et qui, durant toute cette fête, formèrent comme sa compagnie privée. Ces trois cents privilégiées ne furent pas seulement promenées et récréées, elles furent encore traitées par le Roi et dînèrent à ses tables. Quatre-vingts d'entre elles mangèrent avec lui ; parmi ce premier choix on trouve Madame et Mademoiselle de Sévigné, Madame de Coulanges et Madame de la Fayette. Madame Scarron n'allait pas tout à fait de pair alors avec ces illustres amies. Mais le Roi avait neuf autres tables, dont la première était présidée par la Reine : les autres étaient tenues par les princesses du sang ou quelque dame de marque : Madame de Montausier tenait la quatrième, où figurait Madame Scarron. Deux ans après cette fête, celleci commença à entrer en relations avec le Roi, on sait dans quelles circonstances. Les distinctions qu'elle reçut n'enivrèrent pas et ne tournèrent pas cette bonne tête. Les rebuts et les soucis de sa position lui faisaient aspirer parfois au moment de quitter la Cour, la modération de ses désirs aussi

rengageait à aspirer après sa retraite. Quaod elle acheta Maintenon, elle se vit au comble de ses vœux : elle y rêvait une vie paisible, assurée dans sa médiocrité et uniquement appliquée au bien; son imagination ne pouvait pas aller au delà de ce rôle de -châtelaine bienfaisante répandant autour d'elle des bienfaits intelligents. Cependant quelque chose la retenait malgré elle à la Cour, l'obligeait à braver les ennuis de sa position et à ajourner le plus vrai désir de son âme. Quoi donc pouvait ainsi la retenir?... La volonté de son confesseur. Madame de Maintenon le dit dans un de ses Entretiens, et rien n est plus conforme, en effet, au caractère, à la droiture et au génie de la dame. Les romanciers en prendront leur parti comme ils pourront. Si Madame de Maintenon n'avait pas été aussi renfermée dans le respect, dans le devoir et dans l'honneur, elle aurait eu scrupule de rester un seul jour dans la compagnie du roi. Le pays inconnu, qu'elle lui faisait connaître, était celui de la grâce et de la décence, d'une raison solide, d'une amabilité d'esprit dont rien n'approchait. Le Roi goûtait tous ces agréments sans sortir du respect dît à une femme de qualité et de vertu. Personne ne pouvait prévoir, du vivant de la Reine, le résultai de cette intimité chaque jour plus grande. Mais le confesseur de Madame de Maintenon, l'abbé Gobelin, qui ne nous est connu que par ses lettres, ne voulait pas qu'elle renonçât à l'heureuse influence que cette privaulé de plus en plus marquée donnait à Madame de Maintenon sur l'esprit du monarque. 11 voyait là une conduite de la Providence, et trouvait que sa pénitente avait à remplir à la Cour une mission dont elle ne pouvait s'affranchir et dont l'abandon eût intéressé la conscience. Nous n'examinerons pas la conduite de Madame de Maintenon dans cette situation délicate, et nous n'allons pas écrire ici son histoire.

Nous nous reportons à l'époque du mariage du dauphin, à l'instant où la première partie de la mission de Madame de Maintenon semble terminée. C'est le moment du plus doux et du plus bel éclat de sa carrière. Le règne des maîtresses est flni, les trônes de l'adultère sont renversés, la paix et l'union sont dans la famille royale : c'est l'œuvre de Madame de Maintenon. La Reine le sait et s applique à le reconnaître. La dame d'atours de la Dauphine exerce une puissance d'autant plus grande qu'elle n'a pas travaillé pour elle-même. Tout ce qu'elle a fait pour retirer le Roi du désordre paraît évidemment désintéressé : elle n'a pas reçu alors et on ne peut imaginer encore le prix extraordinaire que la Providence destine à ses efforts et qui devint ensuite le poids et la charge de la dernière partie de sa vie. Madame de Maintenon est dans tout le triomphe de sa sagesse et de sa gloire. Elle n'avait pas encore été obligée de rompre ses relations avec celles de ses amies qui ce mettaient leur amitié à un trop haut prix » . Elle restait au milieu de la Cour aussi polie, aussi accueillante et obligeante qu'à la rue des Tournelles, dit Madame de Sévigné. Elle avait toujours aimé à être utile aux autres et n'épargnait pas ses peines pour rendre service. Sa compassion pour les pauvres avait toujours été active, et dans le temps de sa détresse ils avaient part à la petite pension qu'elle reçut d'abord de la Reinemère, et ensuite du Roi. Les souvenirs de son enfance lui attendrissaient surtout le cœur sur le sort des demoiselles de la pauvre noblesse de France : elle embrassait volontiers tous les pauvres dans son zèle, mais ce zèle avait toujours aimé à s'exercer auprès de l'enfance et de la jeunesse. Là était son attrait, sa vocation pour ainsi dire. C'était par la que la Providence l'avait conduite au rôle singulier qu'elle devait remplir dans le monde. C'était en effet pour l'avoir

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tu autour de la petite d'Heudicourt que Madame de Montespan la désigna au Roi et la crut capable de prendre soin du duc du Maine. A peine déchargée de ces soins auprès des enfants de Louis XIV, Madame de Maintenon s'empresse d'adopter ceux des pauvres. Sans desseins, sans autres intentions que le désir d'être agréable à Dieu, de remplir un devoir et d'aider le prochain, elle confia l'éducation de quelques pauvres petites filles abandonnées et sans ressources à des religieuses Ursulines. Autant qu'elle le pouvait, elle se mêlait de leurs travaux et leur donnait ses conseils. Ce fut là le berceau de la maison de Saint-Cyr. Les économies de Madame de Maintenon pourvoyaient aux besoins des premières pensionnaires. Celles-ci, après avoir été d'abord réunies au château de Montchevreuil, furent logées dans une maison de Rueil, puis établies à Noisy par le Roi, qui en définitive (1686) éleva les bàliments de Saint Cyr. Les premiers commen» céments avaient été petits et pénibles. Les enfants étaient souvent de la plus basse condition : on les gardait peu de temps. L'instruction se bornait à l'instruction religieuse et à quelques éléments des lettres ; le travail était surtout manuel : «c 11 faut ne les laisser pas respirer sur le rouet ; ces «c gens-là ne sont capables du bien que par habitude. » On les plaçait aussitôt qu'elles étaient capables de se suffire. « Le temps d'obliger (placer) Fanchon est venu ; après cela il « faudra obliger Jacquette ; je vous prie, dans cette vue-là, « de la presser sur récriture. » Quelques enfants de noblesse cependant se confondaient avec les autres. Mademoiselle de Mursay, parente de Madame de Maintenon, s'y mêlait parfois et faisait des séjours au milieu d'elles, mais n'était pas pensionnaire. A Rueil et ensuite à Noisy, l'établissement prit un peu plus de lustre. Madame de Maintenon s'y appliqua plus assidûment encore ; elle était inconsolable quand quelque

chose l'empêchait de visiter ses petites ûlles. Elle entrait dans les moindres détails de ce qui les concernait, et toute la direction de rétablissement venait d'elle. Dans les premiers temps elle parut faire fausse route ; le bel esprit et le quiétisme furent les deux écueils où SaintCyr fut sur le point d'échouer; et il fallut tout l'esprit de sagesse de Madame de Maintenon pour sortir des difficultés où l'on s'était embarqué.

On sait que Louis XIV, dans les premiers temps qu'il la connut, la regardait comme un bel esprit, difficile en tout et ne s' accommodant que de choses sublimes. Le Roi avait tort assurément, et l'agrément, le conseil et la vertu qu'il trouva et reconnut plus tard dans Madame de Maintenon, lui prou* vèrent bien qu'elle ne visait pas aux sublimités et qu'elle s'accommodait de tout. Néanmoins, ne tenait-elle pas quel* que chose du bel esprit? Elle s'en défendait dans sa vieillesse, et combattait cette pente de son goût; mais pour être touchée de la raison, pour la goûter, l'aimer et la rechercher, ne la prisait-elle pas d'autant plus qu'elle était aidée de quelque pointe de bel esprit ? Je prends le mot dans sa meilleure acceplion, telle que la maintenait encore l'Académie en 1740 pour signifier « ceux qui se distinguent du commun par la politesse de leurs écrits et de leurs discours. » Madame de Maintenon avait été précieuse ; il ne faut pas l'oublier : sa raison, son expérience, sa grande position et sa vertu ne la tirèrent pas des goûts et des plaisirs de sa première jeunesse. Ne retrouve-t-on pas dans les Conversations pour les demoiselles de Saint-Cyr des réminiscences des anciennes dissertations de l'hôtel de Rambouillet et même du Samedi de Mademoiselle de Scudéry? Tout le dix-septième siècle, on le sait, aimait les jeux d'esprit. Madame de Maintenon les goûta toujours. Elle les voulait raisonnables, il est vrai: sa préciosité était tournée de la sorte : elle voulait la raison en tout; elle la poursuivait

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552 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlh SIÈCLE.

partout et la recommandait à tous: « Ma folie, disait-elle, est « de rendre tout Le monde raisonnable. » La raison qu elle poursuit est la raison éclairée par la lumière divine, la raison dont parle saint François de Sales, quand il dit « que ceux « qui cherchent tout ce qui est conforme à leurs inclinations « et qui fuient tout ce qui leur est contraire se privent par là « de l'usage de leur raison, qui fait la différence de l'homme et « de la bête, puisqu'au lieu d'agir par le principe de fa raison « que Dieu nous a donnée, ils le font par l'instinct naturel. » Mais, en fuyant l'instinct naturel, et tout en ne voulant obéir qu'au principe de la raison rectifiée, Madame de Main tenon oublia quelque peu les droits du principe surnaturel : sa raison méconnut quelque chose de la sagesse divine et voulut essayer à faire le bien en dehors des usages pratiqués par l'Eglise. Elle rêvait pour les demoiselles qu'elle avait adoptées, une éducation libérale, dirait-on aujourd'hui, où devaient se trouver toutes les grâces de la bonne compagnie et tous les agréments des commerces de choix ; elle voulait pour maîtresses des dames d'esprit, vivant dans une union de politesse, de dignité et de grande aisance les unes vis-à-vis des autres, tendant avec liberté vers le même but, liées entre elles par des vœux simples, et gardant dans le sein de la communauté l'urbanité, et les charmes des salons les plus exquis. Laissons-la parler elle-même aux Dames de Saint-Louis : « Nous voulions une « piété solide, éloignée de toutes les petitesses des couvents ; «t nous voulions de l'esprit, de l'élévation, un grand choix « dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instruc- « lions, une liberté entière dans nos conversations, un tour <x de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans « notre piété, un grand mépris pour les pratiques des autres « maisons; vous savez où nous avons été et d où il nous faut « revenir ; vous l'avez vu ; revenons donc de bonne foi et

« avec une grande humilité : prenons tout ce que Ton nous «propose pour nous y tenir inviolablement, pour l'observer a et pour le faire observer tant que nous vivrons, sans nous « relâcher sous quelque prétexte que ce soit. » Pour elle, elle revenait de bonne foi et avec humilité. Elle entrait dans le détail de ce qu'elle se proposait désormais et de ce qu'il fallait tenir inviolablement, malgré les attaques des personnes de la plus haute piété peut-être, « lesquelles, avec les meil- « leures intentions, tâcheront de vous rappeîer à votre prête mier état de liberté et d'éloignement pour tout ce qu'on « appelle pratiques du couvent. On vous dira qu'on peut « bien être vertueux sans tant de cérémonies : à quoi sert, <c par exemple, de se mettre à genoux pour écouter une «t réprimande de la supérieure ? ne peut-on pas la recevoir « aussi bien debout ? Pourquoi ce3 égards si respectueux « pour elle? une honnête familiarité ne serait-elle pas aussi « bonne? Pourquoi ce silence et cet air religieux que l'on a a dans les assemblées capitulaires ? Pourquoi se mettre à a genoux pour dire son sentiment ? quel inconvénient y « aurait-il d'être là toutes assemblées sans observer d'ordre, « et de dire bonnement et franchement ce que l'on pense? « Et c'est cependant cette liberté de parler sans règle et de «c dire tumultueusement son avis, qui fait que ces assem- « blées dégénèrent souvent en disputes, causent des divisions « et deviennent des assemblées toutes séculières, où Ton « ne voit plus aucun esprit religieux. Combien croyez-vous « que cette manière humble et respectueuse de s'approcher « de la supérieure, cette pratique de ne se point excuser « et de se mettre à genoux lorsqu'elle reprend, modère de « mouvements imparfaits ? Une supérieure qui voit une fille « humiliée à ses pieds ne peut guère lui parler avec émo- «tion Ces pratiques vous étaient nécessaires; vous les

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« avez établies chez vous malgré l'opposition que nous y et avions vous et moi, et vous voyez le grand fruit qu'elles ont a produit; nous n'eussions jamais pu, sans cela, établir notre « institut ; nous avions de très-bonnes intentions, mais le dé- <l faut d'expérience nous empêchait de savoir comment nous « devions nous y prendre. » La rétractation est éloquente et complète. Madame de Maintenon désormais chassa et poursuivit le bel esprit de l'institut de Saint- Louis. En adoptant et en voulant faire élever des enfants pauvres, elle ne songeait pas à se faire fondatrice d'un institut: « Nous n'avions pas <t dessein de faire ici des religieuses, disait-elle encore, nous « nous contentions que vous fussiez de vertueuses séculières. <r Dieu a lui-même conduit son ouvrage au point où il est, et « votre institut n'est pas le seul que les fondateurs aient fait « autrement qu'ils n'avaient projeté. » Entrant dans ce nouveau projet où la main de la Providence s'était manifestée en effet, Madame de Maintenon mit un zèle infatigable, comme disait l'évêque de Chartres, pour en faire goûter aux religieuses l'esprit et les obligations. Les premiers travaux avaient été sans résultats. Le bel esprit qu'elle avait cru pouvoir cultiver sans danger s'était épris des doctrines quiétistes : on eut beaucoup de peine à purger Saint-Cyr. Les pratiques religieuses, les pénitences, les humiliations parvinrent à assainir, à relever et à assouplir les intelligences et les cœurs. Madame de Maintenon fut pour beaucoup dans cette œuvre de réparation. Elle était appliquée en quelque sorte à la direction spirituelle des religieuses; elle y montre une intelligence de cœur, une sagesse et comme une familiarité avec la vérité qui prêtent de nouvelles grâces à son langage; elle connaît l'excellence des vertus et de la vie intérieure, elle en parle en maître consommé : l'obéissance, le détachement des créatures, l'esprit d'humilité sont célébrés avec une élo-

quence et un charme extraordinaires dans ses lettres jusqu'à ce jour inédites. Sa réserve et sa prudence sont admirables. Elle n'a pas de condescendance pour la nature, et elle reste pleine de charité. Sans cesse elle ramène les Dames de Saint-Louis aux devoirs de leur état. Leur vocation lui paraissait la plus sublime. Elle y voyait non-seulement l'intérêt de la France, « pour laquelle elle recommandait de prier Dieu « instamment pour qu'il n'ôte point la foi en punition descri- « mes qui s'y commettent, ce qui serait le plus grand mal- « heur qui nous puisse jamais arriver. » L'Œuvre de Saint- Louis lui paraissait capable de détourner ce malheur et assez puissante pour renouveler le royaume. Dans ce renouvellement si nécessaire dès lors, elle voyait et elle aimait l'intérêt de Dieu et le salut des âmes. Pour travaillera une œuvre si importante et si grande, elle voulait de dignes et sages instruments. J)e là son soin et son application à former les religieuses, à les pénétrer de l'esprit surnaturel de leur état, à proscrire toutes les recherches d'esprit, de lettres, d'art et de musique, dont elle s'accusait de s'être montrée trop curieuse. Son travail est de tous les jours. Les religieuses la consultent; elle leur répond et souvent elle les prévient ; elle ranime leur ferveur, elle dissipe leurs scrupules, elle écarte d'elles la tiédeur et le relâchement, qui cherchent toujours à pénétrer dans les congrégations. Ce n'est pas la compagne du Roi, la reine mystérieuse de Versailles, confidente de la famille royale, dépositaire des secrets et des espérances des courtisans, c'est la supérieure d'une importante communauté, et, quelle que soit au premier abord l'étrangeté de ce rôle tenu par une femme mariée et chargée de tant de devoirs, il n'a rien d'irrégulier. C'est avec l'autorisation de l'évêque diocésain que les Dames de Saint-Louis s'adressent à Madame de Maintenon et reçoivent d'elle des conseils. Nous avons vu son

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scrupule à ne pas s'avancer dans certaines matières sans Y appui de l'autorité spirituelle. Elle ne se contente pas d'une approbation générale ; lorsqu'elle en vient à toucher quelque sujet délicat, elle soumet ses avis au prélat; c'est lui, par exemple, qui remet aux Dames de Sainl-Louis l'admirable instruction, célèbre dans la communauté, sous le titre des Trois Écueih, où madame de Maintenon révèle une éloquence, une élévation et une force de pensée, une puissance de doctrine et de sentiments que pourrait reconnaître Bossuet.

Ce qui est remarquable, ce n'est pas qu'une femme de ce génie, qu'on doit placer sur ce a premier rang », dont (I) parlait Madame de Sévigné, qu'une pareille femme, dis-je, parvienne à écrire quelques avis aussi remarquables par la solidité de la doctrine que par la netteté du discours: ce qui étonne surtout, c'est que Madame de Maintenon, avec les préoccupations et les soucis de Versailles, son assiduité à visiter et à consoler les pauvres, ait suffi à tout ce détail et à toute cette abondance d'avis et de direction où s'écoule la vie d'une supérieure de religieuses. Dansle tourbillon où se passe sa vie, son âme restait occupée de choses spirituelles et sa bouche parle de l'abondance du cœur. Elle ne se contente pas d'une direction générale : elle pénètre dans le détail et la pratique de toutes choses; elle s'occupait des classes des demoiselles et les faisait parfois ; elle cultive l'intérieur de chacune des religieuses, reçoit leurs confidences et y répond. Elle entre aussi dans tout le particulier et l'intime de la pratique spirituelle. Il ne faut pas s'étonner que les hommes de lettres et les historiens méconnaissent un peu son travail et ne se rendent pas compte de de son esprit véritable. Madame de Maintenon reproche aux religieuses de Saint-Louis la tendance de leur cœur : a C'est

(f) A propos d'elle précisément et de Bossuet.

MADAME DE M AINTENON. 557

« une inclination bien douce et cependant bien dangereuse, « dit-elle ; ce penchant vous a été donné pour le tourner « tout entier du côté de l'amour de Dieu, et non pas de celui « des créatures : il ne faut s'attacher qu'à lui, ma chère

« enfant, et non pas à moi ni à aucun autre ! ne faites

« jamais rien pour tous faire aimer. » Elle insiste : « II « faut renoncer à la tendresse de votre cœur et à la délica- « tesse de votre esprit. » Elle entre dans les peines, les ennuis, les fatigues de toutes sortes, et tous les ralentissements enfin que lu nature s'efforce d'apporter à la sublimité de la course de ceux qui marchent dans la voie des conseils. « Allez avec courage dans ce chemin un peu a rude, disait-elle. » C'est le dépouillement des créatures qui est la loi de cette vie, et Madame de Maintenon y revient sans cesse : « Les créatures sont-elles dans leur rang ? » dans ce rang inférieur et subordonné à l'amour de Dieu qui doit être leur seul partage dans un cœur chrétien, et surtout dans un cœur lié par des vœux. Tout doit être rapporté à Dieu uniquement. « Pourquoi Dieu vous a-t-il « donné tant d'esprit et de raison ? Croyez- vous que ce soit « pour discourir, pour lire des livres agréables, pour juger « des ouvrages de prose et de vers, pour comparer les gens « de mérite et les auteurs les uns avec les autres? Ces des- « seins ne peuvent être de lui. — Les chrétiens ne doivent « rien aimer avec passion, encore moins les religieuses qui « ont fait vœu de chasteté, lequel exclut toute recherche des « plaisirs. N'aimez donc point la musique avec passion. — « Vous ne vous sauverez pas sans vous faire violence. Ce « n'est pas assez d'avoir un bon cœur, de l'esprit, de la poli- « tesse et toutes les qualités aimables, il faut être humble « et obéissante, il faut être religieuse. » En excitant ainsi au zèle, elle a aussi souvent besoin de rappeler à la modération.

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558 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

L'amour de Dieu, qui élève au-dessus des sentiments de la nature, doit en régler les expressions et les mouvements. « Pleurez les personnes que tous aimez et que tous deTez « aimer ; mais ne les pleurez pas jusqu'à manquer à ce que « tous devez à Dieu... — Vous avalez à longs traits les « objets mélancoliques, sortez d'auprès de ces mourantes « quand vous n'y êtes plus nécessaires. » Il faut que Vamour de Dieu, en effet, modère même la charité et règ\e la douleur qu'on doit éprouver de la mort ou du danger de ses compagnes. « Votre afûiction n'est pas raisonnable, je ne puis « vous dire la peine que j'en ai : il est impossible que Dieu « soit content de vous : il est jaloux et ne veut pas dans ses « épouses de tels attachements pour quelque créature que ce « puisse être. . . »-— « Vous n'aimez pas Dieu de tout votre cœur « et de tout votre esprit : voilà votre mal et voilà sa source. »

Tout en dressant ainsi ses efforts contre les faiblesses humaines, il faut cependant savoir les supporter : « Accoua tumez-vous à vous voir imparfaite, » disait-elle avec un tour et une grâce qui rappellent saint François de Sales. La claire connaissance de ses infirmités et la pratique constante du sacrifice de soi-même ne doivent pas non plus empêcher « la joie, qui n'est pas un obstacle à la sainteté». 11 faudrait reproduire à peu près toutes les lettres aux Dames de Saint- Louis, si l'on voulait citer tout ce qu'elles contiennent de pensées justes et de sages conseils exprimés avec un tour heureux. Madame de Maintenon mêle à ses avis des retours sur elle-même ; elle livre toutes sortes d'ouvertures sur son propre cœur, sur sa position, sur l'inanité des plaisirs, du inonde, de la gloire» et de toutes les promesses dont ils abusent les jeunes esprits. 11 y a là non-seulement des cris d'éloquence, mais de grondes leçons que l'histoire de celle qui les donne involontairement rend encore plus saisissantes.

Mais quelle que soit la vérité de ses conseils et l'élévation de ses discours, on comprend, avons-nous dit, qu'ils étonnent les hommes de lettres et les historiens. Ces sacriOces que Madame de Main tenon demande au nom de Dieu, ces réveils de la nature qu'on immole derrière les murs du couvent effraient et scandalisent les hc tmmes d'aujourd'hui. M. Lavallée s'applique dans diverses notes à excuser son héroïne; il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle a peut-être bien quelques torts. 11 se félicite de ce qu'elle n'a pas trop contraint les vocations. Toutefois, il se croit obligé de laisser entendre qu'elle les a un peu trop aidées ; il donne les meilleures raisons du inonde pour justifier cette conduite, mais il gémit de voir ainsi étouffer la nature et il s'apitoie devant les longs regards que les religieuses jetaient sur le monde. Il eût aussi bien fait de laisser cette cornemuse sentimentale à la Beaumelle ; mais comment s'élonner qu'il y ait un peu soufflé? M. Lavallée revient de loin. La manière dont il a parlé de Madame de Maintenon dans son Histoire des Français^ n'était pas pour faire prévoir l'admiration sincère et le zèle patient pour sa gloire dont témoigne l'édition de ses œuvres qu'il publie. Laissons faire le temps. A force de se familiariser avec la raison élevée et charmante de cette femme illustre, peut-être M. Lavallée parviendra-t-il à comprendre les motifs de sa conduite et la valeur de ses paroles dans toutes ces questions spirituelles. H est inutile de les discuter ici. Nos lecteurs comprennent combien il serait peu judicieux de supposer que la femme pieuse et pénétrée de la grandeur de la vocation des Dames de Saint-Louis, dont nous avons parlé, ait pu songer à contraindre les vocations. La lettre qu'elle écrivit à Madame de Glapion, lorsque celle-ci lui annonça son désir d'entrer en noviciat, suffit d'ailleurs à toute réponse. Cette lettre est très-belle : elle dévoile devant les

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yeux de la prétendante toute la rigueur des sacrifices qu'elle aura à faire : aucun côté n'en est dissimulé. M. Lavallée a remarqué avec bonheur que Madame de Main tenon n'a rien caché à la prétendante des devoirs et des obligation sde l'état où elle aspirait. Or, Madame de Glapion est surtout la dame sur le sort de laquelle on est disposé à s'apitoyer, et qui, faite pour briller dans le monde, aurait été conduite et serait restée dans le cloître un peu malgré elle, et grâce aux habiletés de Madame de Maintenon. L'excuse de cette dernière est dans sa bonne foi, selon M. Lavallée, et dans l'affection qu'elle portait à son éteve chérie : elle croyait travailler à son bonheur. Nous ne voulons pas insister. Ce n'est pas l'étude des documents historiques ni les connaissances littéraires qui feront jamais comprendre le sacrifice d'une religieuse à Dieu. Les dégoûts et les répugnances de la nature peuvent y subsister ; l'âme peut en paraître obsédée, et même avoir besoin d'aide, d'encouragement et de la plus tendre charité ; elle peut souffrir et quelquefois même se plaindre; mais si les murs de son monastère s'ouvraient tout à coup, on verrait bien qu'elle reste fermement attachée à sa proposition, et que toutes les agitations de la partie inférieure sont impuissantes à la détourner de son dessein.

Je ne sais si je suis parvenu à faire voir dans Madame de Maintenon ce que la publication de M. Th. Lavallée montre surabondamment: une âme occupée à la direction spirituelle de celles sur qui elle peut exercer son influence, et, au milieu du tourbillon de grandeur et de gloire dont elle est enveloppée, assidûment appliquée elle-même aux pratiques delà vie intérieure. Jxs relations de Madame de Maintenon avec

MADAME DE MAINTENON. 5«t

les Dames de Saint-Louis sont édifiantes ; on comprend l'énergie des expressions de l'archevêque de Sens, quand il en eut recueilli les monuments. On y reconnaît une femme douée aussi heureusement par le cœur que par l'esprit. La tendresse, la bienveillance, le dévouement y éclatent aussi bien que la sagesse et la profonde connaissance des misères humaines. C'est partout une charitable et inépuisable condescendance exprimée dans un langage élevé, simple, juste, naturel, exquis. La cause, l'origine, la source première de ce commerce charmant, familier et soutenu avec les religieuses de Saint-Louis, était, avons-nous dit, l'éducation des demoiselles de SaintrCyr. C'est pour avoir des filles bien élevées que Madame de Maintenon tenait à avoir des religieuses parfaites et uniquement animées d'un esprit surnaturel. Si la vocation des Dames de Saint-Louis était si grande aux yeux de leur fondatrice, et la plus sublime à son sentiment qu'on pût trouver, c'est qu'elle avait pour but l'éducation des filles. C'est à l'aide de filles sages, chrétiennes et raisonnables, nue Madame de Maintenon voulait renouveler le royaume, arrêter les crimes qui s'y commettaient, et obtenir de Dieu la conservation de la foi qu'elle voyait diminuer et qu'elle redoutait qui ne vînt à périr. Nous ne dirons rien de ces fins éloignées. Il faut seulement remarquer qu'elle ne les aperçut pas tout d'abord. Ce fut lorsque l'Œuvre de Saint-Cyr fut constituée ou déjà avancée, que la fondatrice porta si loin ses regards. Quand elle l'entreprit, elle n'était pas à un poste assez élevé pour «pue sa sollicitude dût embrasser tout le royaume. Son devoir était moins étendu : c'est le commun devoir des chrétiens de travailler au soulagement du prochain. Au milieu des misères humaines, chacun choisit celle qui l'apitoie davantage ; on ne doit en repousser aucune, mais on peut avoir certaines prédilections. Celle de Madame de Main-

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tenon était pour la jeunesse. Les peines etles périlsoù ses jeunes ans avaient été exposés, les cruautés et les injustices qu'elle avait souffertes entraient peut-être pour quelque chose dans cette sympathie : elle ne se manifestait pas seulement par cet aitendrissement de cœur que Madame de Chantai éprouvait, disait-elle, quand elle voyait un enfant dans le dépouillement de père et de mère. Madame de Maintenon avait toutes sortes de lumières, de dons particuliers et de ressources au* près des enfants. Elle gagnait promptement le cœur de ceux qui rapprochaient et prenait sur eux une sorte d'empire. Les qualités éminentes de son esprit et de son caractère les frappaient et les attiraient. Le duc du Maine n'avait pas sept ans quand il disait, dans un jugement que l'historien est obligé de ratifier, que sa gouvernante était la sagesse et la raison mêmes : la sagesse parée de tous les agréments de la beauté et delà grâce; la raison douée d'une autorité extraordinaire et d'un enjouement toujours égal. À ces traits précieux, il faut bien reconnaître que Madame de Maintenon avait une véritable vocation pour élever la jeunesse. C'est l'institutrice par excellence, dit M. Lavallée ; hâtons-nous d'ajouter qu'on n'en vit jamais sur ce moule.

Il ne faut pas que ce nom d'institutrice effraie ou scandalise ; quoi que les historiens aient pu écrire, on ne peut, à propos de Madame de Maintenon, rien imaginer qui avoisinela pédanterie du ton ou la sécheresse du cœur. En toutes choses, elle avait la grâce. Sa beauté, que modestement elle dit n'avoir pas été grande, et que Mademoiselle de Scudéry décrit si complète et si resplendissante, brillait moins encore par son exquise perfection que par cette sorte de charme m toure les créatures d'élite. Au fond de ses yeux noirs, on voyait reluire une âme droite et honnête. Son esprit est fait exprès pour sa beauté, dit Mademoiselle de Scudéry, c'est-à-dire qu'il

est grand, agréable et bien fait ; elle a l'air noble, doux, enjoué et modeste. Somaize, un peu avant la Cléliey vers 1660, avait déjà relevé cette douceur, cette modestie et cet enjouement. Il faudrait insister, car s'il n'y a là aucun trait considérable de caractère, il y au moins toute l'expression d'une physionomie. Madame deMaintenon garda jusque dans ses dernières années, jusque dans les étreintes^de la mort, on peut dire, cet enjouement qui avait été la grâce de sa jeunesse. 11 donnait dans ses premières années un prix singulier à sa modestie et à sa douceur ; il tempérait plus tard les amertumes de son expérience et les tristesses de sa dignité. Si elle ne se portait plus aux plaisirs du bel esprit, et si elle s'attachait à des enseignements plus sérieux ; si aux entretiens des cercles de Madame de Coulanges, de Madame de la Fayette ou de M. de la Rochefoucauld, elle préférait ceux des pauvres d'Avon ; si elle avait remplacé par des leçons de catéchisme toutes les discussions des Précieuses et les subtilités sur Descaries, où elle encourageait autrefois et suivait discrètement Madame de Grignan, Madame de Maintenon portait néanmoins aux sages et bonles plaisirs de sa vieillesse le même esprit libre, doux, enjoué, modeste et aimable qu'elle avait apporté aux amusements de son jeune âge. Tout ce qu'elle dit de son commerce avec les paysans d'Avon est charmant, d'un sentiment vrai et d'une joie naïve. Elle trouvait un plaisir extrême dans ses conversations avec ces bonnes gens sur leur instruction, leurs affaires, leurs affections et leurs intérêts. Quand elle revient avec la cour à Fontainebleau : « Je vais les voir aujourd'hui a pour la première fois, dit-elle, et ce sera une grande joie « de part et d'autre. » A son retour du village, elle énumère ses plaisirs et annonce les nouvelles : « Je viens de la grand' - « messe d'Avon, moins solennelle et pas si bien chantée « que celle de Saint-Louis, mais elle avait ses avantages, et

a l'accueil de Suzanne et de la Brnnelet avait ses charmes ; « l'air fin de Brindy n'était pas désagréable. Françoise Payeo, « qui m'avait paru déférer à mes avis en épousant Fiacre ne « le veut plus : sou cœur est pris depuis longtemps, et cette « sagesse qui paraît dans toute sa personne est une passion « sérieuse qui l'occupe : ce sont là présentement mes peines.» Ce ne sont pas seulement se? peines, ce sont aussi ses délices. « Depuis que je suis à la Cour, je n'ai pas vu d'aussi délite cieuse compagnie » Un jour elle attendait le Roi ; elle était fort occupée et avait très-peu de temps à elle ; une troupe d'élite venue d'Avon à Fontainebleau se présente pour la voir. Pour adoucir un refus nécessaire, Madame de M&intenon envoie une de ses, confidentes, Mademoiselle d'Aumale. Celle-ci trouve la mère Geoffroy, Margot- Vilain* la grande et la petite Brunelet, Suzanne et son mari, Jeanneton Diacre et beaucoup d'autres visages de considération et de connaissance, et en va tout de suite faire son rapport. Quand Madame de Main tenon connut l'excellence de cette compagnie, « elle ne « peut résister, dit Mademoiselle d'Aumale, et il faut ouvrir « son cabinet à cette troupe ; elle envoie chercher Madame « de Caylus pour être témoin de ses plaisirs, qui sont de leur « faire le catéchisme et de leur donner à déjeuner. Il y a de ces « enfants-là qui pleuraient de tendresse en voyant Madame. » Mademoiselle d'Aumale ne nous dit i>as si lu Roi attendit la fin du catéchisme et du déjeuner. Mais il est certain que Madame de Main tenon s'oubliait facilement dans cette société; elle lui destinait une heure et lui en donnait trois. Elle était alors dans son paradis terrestre, selon une expression de Mademoiselle d'Aumale : quand elle parlait de Dieu à ces paysannes, on voyait une grande joie sur son visage et «ne grande envie de le faire connaître. Il faut lire dans les lettres de Mademoiselle d'Aumale, que M. Th. Lavallée a réunies à celles de

Madame de Maintenon, tout le détail de ces journées et de ces courses à Avon, aux Basses-Loges, à Saint-Aubin, au

l Valoin et aux autres bourgs qui avoisinent Fontainebleau. Dans le temps des grandes douleurs de la France et du Roi, quand elle est éloignée de Saint-Cyr, « il n'y a rien qu'Avon, dit Mademoiselle d'Aumale, qui puisse la distraire de sa tristesse » ; pas tellement, néanmoins, qu'elle ne prenne sur ses visites une heure pour prier à la paroisse du village, et présenter à Dieu, dans cet humble sanctuaire, ses ferventes prières pour les besoins de la France et de Louis XIV.

Dans ces expansions de sa charité, on reconnaît la vertu : c'est pour Dieu que Madame de Maintenon court les villages de la forêt de Fontainebleau, et tout en s'assnrant de l'instruction des âmes, s'enquiert de la santé des vaches et y prend intérêt. « Onlit sur sa figuré ',dit encore Mademoiselle d'Aumale, c'est pour vous que je le fais. » Dans cette offrande à Dieu, elle puisait la patience à supporter l'ineptie des réponses et le courage de ne pas se rebuter de l'apparente inutilité de ses fatigues. Mais à toute cette activité charitable, à cette bonne grâce, à cet épanchement, à cette sérénité, à tout cet entrain dans un âge aussi avancé, car nous parlons des années 1708 à 1711, et Madame de Maintenon avait de soixante-treize à soixante-seize ans, ne retrouve-t-on pas l'attendrissement facile du cœur et tout l'enjouement que les historiens ont signalé dans sa jeunesse?

i Cet enjouement avait changé d'objet, mais il avait toujours

besoin d'aliments. Dans l'intérieur chagrin et retiré où Ton représente trop volontiers la vieille compagne du grand Roi,

i enveloppée dans ses coiffes, usant jusqu'au bout sa robe feuillemorte et sa mante noire, filant et brodant auprès de Louis XIV,

i dont la grandeur n'est plus qu'un souvenir et qu'un regret, il y a plus de convention que de vérité. Je n'insisterai pas sur

36(i NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII* SIÈCLE.

la grandeur de Louis XIV dans ses dernières années; elle est aussi frappante et plus Traie qu'au milieu de ses plus splendides triomphes. Les lettres de Madame de Maintenon la racontent. Celle-ci, dans cet intérieur royal purifié et appliqué aux pratiques chrétiennes, répandait la sérénité de son âme et l'enjouement de son humeur. Sa charge était lourde et sa contrainte habituelle excessive, on ne peut le nier. Elle la porte avec peine souvent, et quelquefois s'en ouvre arec Madame de Glapion ou avec quelque autre des Dames de Saint-Cyr. La Beaumelle a cité plusieurs de ces Entretiens à la suite de ses Mémoires. La nouvelle édition les donne dans leur vérité entière. 11 y a beaucoup de renseignements à y recueillir pour l'histoire intime de Louis XIV, et beaucoup de lumières sur la misérable condition des grands. « Mon pau- « vre esprit est tiré à quatre chevaux, dit souvent Madame de Maintenon. » Mais au milieu des embarras et des affaires où elle était impliquée, si Avon et Saint-Cyr étaient ses récréations extérieures, elle en trouvait encore et elle savait s'en créer sans quitter l'intimité du Roi. Sa chambre, toujours remplie de princes et de grands, était aussi toujours ouverte à quelques jeunes filles quelle élevait auprès d'elle, qui étaient son délassement et sa compagnie, et qu'elle faisait entrer dans l'intimité du souverain. On riait, on causait, on jouait, et toutes les grâces de la jeunesse éclataient à leur tour dans ce petit appartement de Versailles où Madame de Maintenon remuait si souvent en silence ses pelotons de laine, ou faisait ses correspondances à côté du Roi entretenant ses ministres et appliqué à ses affaires. Les jeunes filles admises ainsi dans l'intimité de Madame de Maintenon, durant ces dernières années de sa vie, étaient gaies et rieuses pour la plupart. Mademoiselle d'Aumale se montre dans ses lettres d'une amabilité et d'une vivacité extrêmes. Jeannette de Pincréne paraît pas

une figure bien renfrognée. C'était une orpheline que Madame de Maintenon avait recueillie, qui fut élevée chez elle, que le Roi affectionnait, et qui jouait et badinait souvent avec lui. Gracieuse enfant, espiègle, pétulante, toujours éveillée, que dans l'intimité on appelait la Chèvre, et qui signait de ce surnom des lettres charmantes qui ont pris rang à juste titre dans le recueil de M. Lavallée. Nous ne passerons pas en revue les diverses personnes que Madame de Maintenon recueillit chez elle et nourrit, pour ainsi dire, dans l'intimité et aux côtés du Roi. La nomenclature serait longue, car Madame de Maintenon les aimait pour elles-mêmes et ne cherchait pas à profiter en égoïste de leur jeunesse. Elle s'inquiétait de les établir, non pas splendidement, mais convenablement et d'une façon conforme à leur fortune. Les places auprès d'elle ne chômaient pas d'ailleurs, et elle ne parut jamais pouvoir se passer de ce cortège et de cette couronne d'enfants. A Saint-Cyr, après la mort du Roi, sa chambre était toujours remplie de cette jeunesse; elle les entretenait, leur faisait la classe et s'appliquait à leur instruction et à leur amusement.

Obliger les autres aurait toujours été à ses yeux le plus grand des plaisirs; mais obliger la jeunesse, lui être utile, la former aux devoirs et aux épreuves qui l'attendent, était le plaisir incomparable. Saint-Cyr fut l'œuvre par excellence de sa vie ; c'était le lieu de son repos, c'était sa joie et le centre où son âme se trouvait à l'aise. Rien ne put la dégoûter, pas même l'insuccès, l'inutilité de ses travaux et la ruine de ses espérances. Nous avons parlé de ses peines dans la formation de l'institut de SaintrLouis. Le résultat de l'éducation des demoiselles de Saint-Cyr fut dans les premiers temps encore plus pénible pour son cœur : on eut à déplorer le mauvais espritde celles qui étaient déjà sorties et qu'elles avaient puisé dans la fausse éducation de celte maison. Nous avons entendu

Madame de Maintenon au sujet des religieuses ; il faut l'écouter à propos des demoiselles. Si elle avoue ses erreurs et ses torts, d'ailleurs ce n'est pas pour se décourager : c'est pour profiter de sou expérience et s'y prendre mieux à l'avenir :

« La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut ré- « parer que par le temps et par un changement entier de Té- « ducation que nous leur avons donnée jusqu'à celte heure « (1691). Il est bien juste que j'en souffre puisque j'y ai con- « tribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu <c ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est refit pandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il « l'emporte même par dessus mes bonnes intentions. Dieu sait a que j'ai voulu établir la yertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti a sur le sable, n'ayant point ce qui seul peut faire un fonde- « ment solide. J'ai voulu que les filks eussent de l'esprit, « qu'on élevât leur coeur, qu'on formât leur raison ; j'ai réussi « à ce dessein : elles ont de l'esprit et s'en servent contre « nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et p/ushaa- « laines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes « princesses, à parler selon le monde; nous avons formé « leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, ente rieuses, hardies. C'est ainsi qu'on réussit quand le désir «d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chre- « tienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de « bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait « de beaux esprits, que nous-mêmes, qui les avons formés, ne « pouvons souffrir. Voilà notre mal, et auquel j'ai plus de part « que personne. Venons au remède... Comme plusieurs petites « choses fomentent l'orgueil, plusieurs petites choses ledétrui- « ront. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop « ménagées; ilfautles oublier dans leurs classes..- Vous voyez « que le mal est passé en nature et qu'elles ne s'en aperçoivent

MADAME DE ÎIA1NTEN0N. 569

« pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cceurs « etqu'il nous donne à tontes l'humilité. ... Nous avons voulu « éviler les petitesses de certains couvents, et Dieu nous punit « de cette hauteur ; il n'y a pas de maison au monde qui ait « plus besoin d'humilité intérieure et extérieure que la nôtre : <i sa situation près de k Cour, sa grandeur, sa noblesse, l'air € de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les « soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de « toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré « elle par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux a nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires c à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous « avoir ouvert les yeux. Ne soyons pas honteuses de nousré- <( tracter, changeons nos manières d'agir et de parler, et de- « mandons instamment à Notre-Seignear qu'il change le « fond de nos cœurs» qu'il ôte de notre maison cet esprit d'é- « lévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de « juger, de dire son avis surtout, qu'il ôte cette délicatesse, <c cette impatience des moindres incommodités; le silence et « l'humilité en seront les meilleurs moyens. »

Elle disait encore: «c L'orgueil est le plus grand péché « de l'homme et celui qui lui attire tous ses maux ; les « femmes en sont encore pins susceptibles, parce qu'elles <* sont plus faibles: les jeunes personnes, par cette raison, sont « la vanité même, et les demoiselles de Saint-Cyr, entre « toutes les jeunes personnes, ont été distinguées sur toutes « les autres. Vous avez réussi à tout ce qu'on a voulu, » continuait-elle en s'adressant directement à une de ses élèves, « vous avez été accoutumée aux acclamations, vous avez plu « au monde; vous avez toujours aimé qu'il fût question de « vous ; voyez, ma chère fille, d'où vous avez à revenir et le « chemin que vous avez à faire. * Sous la direction de Ma-

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570 NOTICES LITTERAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

dame de Maintenon, Saint-Cyr revint et parcourut tout le chemin qu'il avait à faire. Nous ne voulons pas entrer dans le détail de l'instruction qu'on y donnait, et il ne s'agit pour nous que de rapporter quelques traits propres à faire connaître Madame de Maintenon. Malgré cette culture du bel esprit dont elle s'accuse si éloquemment et si courageusement, cette élévation du cœur, cet orgueil de la raison dont elle se plaignait à Saint-Cyr, elle ne paraît pas y avoir jamais fait sacrifier aux lectures. Dès les premiers temps, elle recommandait de n'abandonner aux demoiselles aucun livre entier, sinon Y Imitation et leurs Heures; elle voulait qu'on leur apprit à se borner à un très-petit nombre de livres, à ne pas êlre curieuses et à avoir un grand amour pour le catéchisme. Il semble que le principal de V instruction consistait à leur apprendre à parler français, mais simplement, et à écrire de môme, a Apprenez à nos demoiselles, disait-elle « aux Dames de Saint-Louis, à être extrêmement sobres sur a la lecture, à lui préférer toujours l'ouvrage des mains, ies « soins du ménage, les devoirs de leur état; si elles veulent « lire, que ce ne soit que des livres bien choisis, propres à « nourrir leur piété, à former leur jugement et régler leurs « mœurs. » Quant aux livres profanes, elle les trouvait toujours dangereux aux personnes de notre sexe, disait-elle, qui sont naturellement curieuses. Elle n'appelait pas seulement livres profanes les romans et les livres mauvais par eux-mêmes, elle trouvait que l'histoire romaine et celle des temps fabuleux pouvaient dégoûter les jeunes ûlles des livres de piété; elle accusait d'avoir contribué au mauvais esprit qui avait régné à Saint-Cyr le soin qu'on avait eu dans les premiers temps de mêler dans les instructions des maximes ou des exemples des sages ou des héros de l'antiquité : a Ces « grands traits d'héroïsme ou de générosité élèvent les esprits

« et les rendent Tains et précieux, dégoûtent de l'aimable a simplicité du saint Evangile et de tout ce qui tend àl'hu- ■ « milité, à la petitesse, au mépris de soi-même et aux vert « tus vraiment chrétiennes. Vos demoiselles ont infiniment « plus de besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement i « dans le monde et à bien gouverner leur famille avec sagesse,

« qu'à faire les savantes et les héroïnes.... Un bon esprit, » ajoutait-elle, « fait toujours un bon usage de ce qu'il lit et le « tourne à son profit de façon ou d'autre, mais un mauvais « esprit en abuse ou pour s'enorgueillir, ou pour d'autres « travers dont vous devez vous efforcer de garantir votre jeu - « nesse.»

C'est à former ce bon esprit qu'on s'appliquait à Saint-Cyr. L'instruction était l'affaire secondaire, et l'éducation la principale : on revenait en partie au premier but qu'on s'était proposé, mais on y revenait par un autre chemin, et c'était dans l'humilité et le travail qu'on voulait former la raison, élever le cœur et aiguiser l'esprit. Les classes étaient moins ce qu'on appellerait des cours aujourd'hui, que des conversations où toutes choses étaient ramenées au point de vue du devoir et des obligations d'état. On ne voulait laisser enfouir aucun talent, mais on ne voulait les développer que pour Dieu. « Je ne puis croire, disait Madame de Main tenon,

j « qu'une fille à qui Dieu a donné de l'agrément, de l'esprit,

« ou même sans beaucoup d'esprit un certain art de plaire « et de se faire aimer, qui fait le plaisir des autres dans la

j « conversation, je ne puis croire que cette personne ait

« reçu rien de tout cela simplement pour être aimée. Dieu

; a veut que par son esprit, ses manières engageantes et ses

J « complaisances, elle contribue à inspirer la vertu h ceux -qui

« la goûtent, et à les détourner du mal. » On peut dire qu'elle parlait ainsi d'après sa propre expérience. Elle pouvait mieux

que toute autre mesurer l'importance de l'influence d'une femme , et était plus que personne eu droit de penser qu'il y avait à Saint-Cyr de quoi renouveler tout le royaume. Cette pensée lui faisait dire qu'elle eût donné de son sang pour multiplier l'éducation de Saint-Cyr. Elle faisait plus peut-être que donner de son sang, elle donnait son travail de tous les jours avec une ponctualité, une assiduité, une bouté et une charité qui ne se rebutaient de rien. Elle se levait avant le jour, elle quittait Versailles pour être à Saint-Cyr, malgré le mauvais temps et les brouillards, avant le lever des enfants : elle assistait à leur toilette, rendait aux petites les plus humbles services, les lavait, les peignait et s'adonnait ensuite aux divers exercices des élèves. Elle faisait les classes et y mettait assez d'application et de zèle pour être contristée, assure- tr-elle, dans le temps où elle s'occupait de la classe des rouges, -dès qu'on dit que les rouges font des fautes. Elle suivit en effet, pendant quelque temps, chacune des classes, afin de se rendre compte de tout, et ne cessa jamais de les embrasser toutes dans une même affection. Elle leur faisait tour à tour des instructions sur la religion, la piété, le soin de leur réputation, les devoirs de toutes sortes et les peines qui les attendaient dans le monde. Elle savait tout ramener aux fins morales : elle entrait en matière par toutes sortes de questions, sur divers sujets, sur le bon esprit, sur la droiture, la bonne gloire, sur la politesse chrétienne. Elle se chargeait de leur montrer elle-même comment on devait écrire des lettres et de leur apprendre comment lé style simple, naturel et sans tours est le meilleur et celui dont tontes les personnes d'esprit se servent. Si elle ne répugnait pas aux soins matériels, elle entrait aussi dans les détails des précautions maternelles qu'on devait prendre pour la taille des jeunes personnes. Un jour qu'elle était dans la classe bleue, la

maîtresse générale la vint chercher, et comme les demoiselles se levèrent précipitamment pour la laisser passer, elles firent lever un gros nuage de poussière dont la maltresse marqua quelque peine à Madame de Maintenon : «Ces pauvres « enfants, dit celle-ci, j'aime jusqu'à leur poussière ! » Nous fûmes toutes pénétrées, dit la demoiselle de Saint-Cyr à qui nous empruntons ce petit récit, nous fûmes toutes pénétrées de la manière tendre dont elle dit ces paroles, et nous en pensâmes pleurer.

Madame de Maintenon terminait un jour une instruction à la classe bleue par ces paroles : « Mes chères enfants, recevez « les avis de votre mère d'aussi bon cœur qu'elle vous les « donne. » Lorsque l'éducation de Saint-Cyr était terminée, lorsque les demoiselles en sortaient à vingt ans, formées à la piété et à la politesse, encouragées à supporter la pauvreté, le travail et les autres peines de leur condition, préparées aux devoirs de leur état, la sollicitude maternelle ne les abandonnait pas. On sait que le Roi accordait aux filles élevées à Saint-Cyr, et qui tontes appartenaient à la pauvre noblesse, une petite dot de 3,000 francs. Ce n'était pas le chiffre de cette dot qui pouvait faciliter leur établissement à chacune. Mais les difficultés ne rebutaient pas Madame de Maintenon, et elle ne négligeait aucun des besoins de sa nombreuse famille . Elle les couvrait dans le monde, sinon de la protection royale, dont elle se croyait obligée à être ménagère, du moins de la protection maternelle : eUe entrait dans leurs détresses, dans leurs sollicitudes, elle triomphait de leur bonne conduite, s'en applaudissait devant Dieu et venait s'en réjouir à Saint-Cyr en en rapportant les bons exemples aux demoiselles qu'on y élevait. C'étaient des exemples faits pour encourager au devoir, et non pas pour enflammer les imaginations. La meilleurefortune qu'on pouvait désirer était celle de madame de MérinviUe,

574 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVll« SIÈCLE.

par exemple, « qui avait paru quelque temps à Paris avec un « habit à fleurs d'or ; mais comme c'est une femme sage, elle « a bientôt pris son parti ailleurs, comprenant avec beaucoup « d'autres que peu de gens peuvent soutenir la dépense qu'on « est obligé d'y faire ; elle s'est retirée à la campagne pour « ménager et épargner ; là, elle se fait un plaisir d'être assidue « à son ménage et de prendre tous les soins qui y son! atta- « chés. » Si la bonne fortune était faite de la sorte, la gloire était celle de madame Lalande, qui, ayant épousé un mari d'humeur bizarre qui tomba bientôt malade, passa les années de sa jeunesse sans repos, sans relâche, et sans jamais se plaindre, à soigner des plaies infectes et à supporter un caractère que la souffrance avait encore aigri, « On saitla vie qu'elle « a menée du vivant de son mari, disait Madame deMaintenon « aux demoiselles, on l'estime, on la choyé, et il n'en faut pas « davantage pour la faire admirer : le Roi lui-même en fait <* un très-grand éloge. » Mais la gloire et la bonne fortune ne sont pas pour toutes. « Le peu de bien delà plupart d'entre « vous les mettra en état de paraître comme les autres ; il y « en aura, comme il y en a déjà, qui seront réduites à passer ce tout le jour à travailler pour avoir de quoi subsister, » leur dit Madame de Main tenon. Elle veut qu'elles se préparent à supporter ce peu de fortune et à souffrir constamment les humiliations qui en sont inséparables : « Les mieux accommo- « dées d'entre vous n'en seront pas exemptes : d'un grand « nombre de demoiselles qui sont sorties d'ici, mademoiselle « de***, par exemple, est une des mieux; elle est pourtant « obligée de servir son père et sa mère, d'aller au marché, et « enfin de faire des choses encore plus basses; mais ils l'aiment <c tendrement, et elle est de même pour eux et a assez de rai- « son pour dire que si elle était assurée qu'ils vivraient, elle « serait très-contente de son état. Elle ne connaît pas le

« monde, elle passe sa vie dans une chambre à travailler» et « son plus grand plaisir est de venir ici une fois en trois mois. « Mademoiselle de***, qui est une autre de vos compagnes, « nourrit sa mère sur ses cinquante écus et s'entretient par « son travail continuel. » Voilà la réalité qu'elle ne se lasse pas de mettre devant les yeux de ses filles, et dont elle ne veut pas laisser s'éloigner leurs imaginations. La protection du Roi, la familiarité de la duchesse de Bourgogne, le renom de la maison de Saint-Cyr n'empêcheront pas le cours des choses. « Vous a-t-on conté ce qui arriva à mademoiselle de « Loras au sortir d'ici ? Sa mère voulut la mener à la co- « médie, et l'y conduisit à Versailles, parce qu'on ne paye « rien à la Cour : elle avait encore son habit de Saint-Cyr ; « elle fut bien reconnue, mais elle n'eut pas meilleure place « pour cela. Madame la duchesse de Bourgogne, qui, comme « vous savez, l'aimait forl ici, dit à ses dames en la voyant : « Voilà Loras ; c'est tout ce qui lui en revint, car en sortant « elle ne lui dit pas un mot, et ne fit pas même semblant de « la voir. Voilà ce que c'est que le monde : on y éprouve tous « les jours mille déboires, et surtout les personnes qui n'ont « pas de quoi y faire aussi grande figure que les autres : rien « n'y est présentement plus méprisé que la pauvre noblesse ! »

L'affection de Madame de Main tenon, qui ne leur épargnait aucun détail humiliant, ne pouvait retirer ses filles de cette triste condition, mais elle pouvait les aider à en supporter les devoirs et les peines, et elle ne manquait pas à cette partie de sa mission. Ses lettres suivaient dans tous les coins de la France les demoiselles sorties de Saint-Cyr. Les recueils des Daines de Saint-Louis ne contiennent qu'un petit nombre de ces documents : ils restèrent entre les mains de celles à qui ils étaient adressés; ils devraient être aujourd'hui encore assez nombreux dans les collections particulières ou dans les

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576 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.

archives de celles des familles de Francê, assez heureuses pour eu conserver. Celles de ces lettres qui ont été publiées doivent compter parmi les plus belles que Madame de Maintenon ait écrites: c'est la raison revêtue de l'éloquence, s'insinuant dans les cœurs par la bonne grâce, ne dissimulant rien de la gravité des enseignements qu'elle doit donner, mais en tempérant la rigueur par un langage doux, poli, affectueux, tout rempli de sourires et de bienveillance, ce langage juste et simple qui est le privilège de Madame de Maintenon. Elle insistait auprès de ces jeunes femmes répandues dans les provinces, sur l'honneur qu'elles devaient faire à la maison de Saint-Cyr. « Il faut que vous soyez l'exemple des « femmes de votre province en remplissant tous vos devoirs a de femme, de mère, de maîtresse de maison, et par là ceux

a plus question de plaire ; il faut épargner pour votre mari et « pour vos enfants, s'il plaît à Dieu de vous en donner. Mandez- * moi quelle est votre situation, le plan de votre vie, com- « ment vous êtes pour le spirituel et pour vos occupations. « Je m'y intéresserai tant que vous ferez bien. » A une autre elle disait : « Vous voilà, ma chère enfant, dans votre mé- « nage. Je prie le Ciel de le bénir; je l'espère fermement. « Vivez dans le fond de votre maison, fuyez le monde. Lisez, « travaillez, instruisez votre petit domestique, gagnez leurs « âmes à la vertu. Attachez-vous à plaire à votre mari, et « tâchez de ne plaire qu'à lui seul... Aimez vos devoirs si « vous voulez les remplir. Soyez laborieuse ; nous sommes « tous nés pour le travail, et aucun des moments de notre vie « n'est à nous. » Elle entre dans les soins de la santé, dans les besoins de l'âme, dans les douleurs. Elle veille sur ses filles pendant leurs grossesses; elle s'informe si elles ont dans leur ville un bon confesseur ; elle pleure avec elles sur la

a Écrivez-moi, souvent, et bien « des détails sur tout ce qui vous regarde, » recommandet-elle. C'est toujours le besoin, l'ardeur de la propagande du bien qui revient : a Éditiez ce qui peut vous approcher, atti- « rez à la piété tout ce qui vous environne, employez tous « vos talents pour Dieu, faites-les valoir au soixantième et au « centième. » C'est son refrain. Elle insiste auprès de celles des demoiselles qui ont une plus grande position dans le monde et qui lui paraissent pouvoir faire plus de bien.

« Vous allez être gouvernante, c'est-à-dire la première « personne de la ville : faites-y tout le bien que Dieu deman- « derade vous; donnez-y bon exemple... Aimez à être seule, « à rentrer en vous-même et à faire souvent des réflexions sur « votre conduite. Ne soyez point haute; soyez polie. Faites- « vous aimer de votre domestique. Soyez-y ferme et bonne. « Ne donnez jamais dans l'excès des modes: suivez-les de « loin et autant que la bienséance le requiert sans les outrer : « ne tâtez jamais de la louange qu'on dise de vous que vous

vos habits ; je serais bien fichée d'en- «c tendre dire cela de vous... Soyez une bonne dame de cam- « pagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne a mère, bonne maîtresse ; en un mot, remplissez vos devoirs ; « vous ne serez heureuse que par là. »

Nous citons au hasard, il faut tout lire. 11 y a là des trésors, et on peut croire qu'un grand nombre repose encore entre les mains des familles de celles qui les ont reçus autrefois.

Aucune des demoiselles, pour ainsi dire, ne quittait Saint- Gyr en effet sans emporter les conseils de madame de Maintenon. Dans ces instructions se trouvent exposées et résumées foutes les pensées de madame de Maintenon sur le but de l'éducation des filles et sur la conduite des femmes dans le monde.

578 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVlf SIÈCLE.

Le fondement de tout est la confiance en Dieu et la défiance de soi-même. Le soin avec lequel on veillait, à Saint-Cyr, sur les enfants qui y étaient élevées devait augmenter en elles quand elles étaient dans le monde ce double sentiment, « à cause de l'ignorance où elles sont du mal et du risque qu'elles pourraient courir d'y tomber sans l'apercevoir. » Dieu les gardera, pourvu qu'elles soient assidues à fréquenter les sacrements et fidèles à observer leurs exercices de piété. Il faut obtenir cette grâce par la ferveur des prières, et Madame de Mai n tenon engage ses tilles à ne pas sortir de la maison sans promettre à Dieu , dans une dernière communion faite à cette intention, la fermeté à observer les exercices que leur confesseur leur aura marqués, a Cette fermeté ira au-devant « de plusieurs inconvénients considérables : car un jour vous « n'aurez plus de dévotion ; un autre, il vous prendra envie « de changer vos lectures, et dès qu'on s'est fait une plance che, on y passe aisément... Comptez, ma chère fille, que ce le démon emploiera toutes sortes de moyens pour vous « détourner de cette fidélité : il vous mettra dans V esprit un « dégoût et un éloignement de la prière ; il vous suggérera « qu'après tout vous n'êtes pas religieuse... Vous entendrez « des discours et des railleries propres à vous faire tout quitter : « on dira que vous ne voulez pas manquer à votre routine, « que vous avez pris une dévotion de petit peuple ; mais, si « vous demeurez ferme sur les principes qu'on vous a donce nés, vous vous attirerez des grâces victorieuses pour triom- « pher de votre faiblesse. N'oubliez jamais, ma chère fille, ce qu'un chrétien sans prières est un soldat sans armes le jour ce du combat. »

La sage directrice des âmes entre ensuite dans quelques détails particuliers à la société et au temps où elle vivait, et sur lesquels nous aurons occasion de revenir. Elle insiste sur

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i les devoirs d'état : c'est toujours la douceur, la complaisance, l'égalité de caractère, l'attention pour les autres, l'oubli de I soi-même, qu'elle recommande. Une fille doit tout soumettre à sa mère, même en quelque sorte ses dévotions ; elle peut les raccourcir, s'il le faut. Mais que rien ne vous empêche de « penser à Dieu, de lui offrir vos actions, d'agir pour l'amour « de lui et de l'aimer de tout voire coeur. Il ne faut pour cela « ni chapelles, ni oratoires, ni chambres particulières : en « jouant, en conversant et en faisant ses autres affaires, on a peut aisément avoir un commerce intérieur avec lui. » Elle met ses filles en garde contre ce goût de lecture et d'esprit qu'elle avait poursuivi chez leurs institutrices : « Ne lisez « que pour vous édifier et non pour satisfaire la curiosité et <c la démangeaison naturelles aux filles. Prenez garde au « goût de l'esprit, d'autant plus dangereux qu'il est moins « criminel : c'est par cet endroit que tout le monde tient au « jansénisme (4705). » Sa sagesse veut armer ses filles contre le monde, qui cherche à intimider quand il ne peut séduire. La facilité et la complaisance qu'elle recommande ne sont pas de celles qui rougissent du divin Maître; il est des temps et des circonstances où il faut résister; et les demoiselles de Saint-Cyr devaient lutter contre la contagion du monde. Elle s'insinue de toutes manières :

« Prenez garde à une maxime que je crois fort dangereuse, « que le bonheur de la vie consiste dans la douceur de « F amitié. Cela peut être vrai jusqu'à un certain point; mais « cette inclination et ce goût pourraient aussi être cause de « votre perte; car quand on désire d'être si fort aimée, on « ne regarde guère de qui... Je comprends que c'est une « grande douceur d'être aimée de personnes avec qui on est | « obligé de passer sa vie, et qu'il faut même tâcher de s'attire rercet avantage par toutes les voies raisonnables et surtout

« par une honnête complaisance; mais il ne faut pas trop se « fonder sur cette amitié... Contribuez à l'entretenir de tout « votre pouvoir ; ne marquez jamais que vous croyez voir <c qu'on en manque pour vous, et le jour qu'en effet vous « vous apercevez de quelque chose, ne croyez pas tout perdu : « ce n'est rien de pis que ce qu'on éprouve presque générale- « ment partout, et il est plus vrai qu'on ne sauraitdire qu'il « n'y a guère que Dieu qui nous aime pour notre propre « avantage et sans aucun intérêt. Tournez de ce côté le fond <x de votre tendresse : aimez, chérissez cet ami bienfaisant, « constant et généreux, qui ne vous manquera jamais quand a tous les autres vous abandonneront, et avec qui vous ne « devez craindre aucun mécompte ; voilà la véritable dona ceux de la vie; vous n'en trouverez point d'ailleurs de so- « lide. . . » La médisance, « un des plus grands écueils que vous « ayez à craindre,» lui fournit un thème d'observations fines, sensées, précises, toutes marquées au bon coin. Elle s'étend sur l'esprit de paix : « Ne comptez pour ennemis que ceux « de Jésus-Christ et de votre salut. » Le travail, que Madame de Maintenon recommande avec tant d'insistance aux femmes, nest pas oublié :

« C'est un amusement et un plaisir pour les personnes « qui en ont le goût ; c'est un grand secours à la légèreté des « filles, qui, sans cela, se trouveraient exposées à bien des « dangers ; vous pouvez voir dans saint Paul les mauvais « effets de l'oisiveté quand il parle à Timothée de 1 égarement a des jeunes veuves : elles sont, dit-il, fainéantes, curieuses, « courant de maisons en maisons et parlant de choses dont « elles ne devraient point parler, p II était bien naturel que la modestie de rajustement entrât dans les recommandations de Madame de Maintenon. Elle appuie sur le choii d'un confesseur, sur la soumission qu'il faut lui garder et le soin

qu'on doit avoir de le consulter sur les bonnes œuvres que Dieu peut demander dans chaque état Elle en arrive à l'aumône : <* Je ne puis rien vous prescrire sur l'aumône. Ayez « le cœur tendre pour les pauvres, et premièrement pour ceux « de vos terres, qu'il faut assister devant tous les autres et « à qui vous êtes obligée de procurer des secours spirituels : « c'est un devoir fort négligé aujourd'hui ; cependant les « seigneurs répondront à Dieu du salut de leurs vassaux. » Elle veut que ses élèves donnent aux pauvres et s'attachent à bien appliquer ce qu'elles donnent. « Ce qu'on donne aux « passants est d'ordinaire assez mal donné : les pauvres « honteux ou malades doivent avoir la préférence, toujours « pourtant selon la discrétion et la circonstance qu'on ne « peut prévoir. » Elle s'arrête aux afflictions qui nous attendent tous dans la vie : « Tout bon chrétien les doit prendre « de la main de Dieu, sans se laisser accabler par la tristesse ni <* emporter à la violence de ses mouvements. Rien n'arrive « que par l'ordre ou la permission du meilleur et du plus « tendre de tous les pères ; nous devons toujours baiser la « main qui ne nous frappe que pour nous sauver... Gardez- « vous donc, ma chère, de murmurer ni de vous plaindre «t dans les afflictions* » Elle insiste sur les pratiques de piété, sur les dévotions à la sainte Vierge : « C'est notre mère, et « une mère remplie de bonté et de tendresse ; il est bien « juste que nous l'aimions et que nous tâchions de lui rendre a tout l'honneur dont nous sommes capables. » Enfin, après avoir rappelé que la vie chrétienne est une vie sérieuse, pénible, et par conséquent formellement opposée à la mollesse qui règne à présent, elle termine en rappelant ce que tout chrétien doit à son Roi et énumère certaines obligations importantes à ce sujet, mais bien peu connues dans le monde : « Le respect dû à l'autorité, l'obéissance aux lois, la bonne

« volonté à supporter sa part des charges publiques, etc. »

Nous avons analysé cette instruction, que les Dames de Saint-Louis signalent comme une des plus complètes que madame de Maintenon ait données. Elle a été adressée à une des demoiselles de Saint-Cyr dont le nom ne nous a pas été conservé. Elle fait bien connaître le génie de la fondatrice, le but de ses efforts, la préoccupation de toute sa vie et l'onction de sa parole. C'est le cœur qu'on entend dans ces pages oquentes, et c'est le devoir aussi. Femme de Louis XIV, reine sans couronne, madame de Maintenon ne se considérait pas comme déchargée des obligations qu'elle impose. Elle en avait la notion chrétienne, complète et élevée. (Test le devoir qui l'appelait à Saint-Cyr, qui l'y retenait des journées entières et qui l'empêchait de se rebuter de rien. Elle accomplissait de cette sorte l'obligation qu'elle rappelait aux seigneurs de travailler, en tout ce qui dépendait d'eux, au salut des âmes de leurs vassaux. Pour Louis XIV, le pouvoir royal était la plénitude de l'autorité. Madame de Maintenon acceptait peui-étre cette définition ; elle en tirait du moins les obligations les plus étroites, les devoirs les plus rigoureux, et s'appliquait pour sa part à les mettre en pratique.

Nous ne parlerons pas de son influence sur le Roi. Tenonsnous à Saint-Cyr. C'est un lieu charmant, surtout les jours où Madame de Maintenon y apparaît. Ce n'est pas l'autorité qui entre avec elle, ni la grandeur, c'est l'enjouement, la grâce et la raison. Nous avons déjà dit que l'instruction n'était pas le point essentiel à Saint-Cyr, et les conseils que nous avons analysés montrent en même temps le but qu'on se proposait et la manière dont on cherchait à l'atteindre. Le travail des mains était recommandé, et les demoiselles des deux grandes classes étaient occupées souvent aux soins des plus petites et aux diverses charges de la maison. U y avait

même tout un essaim des plus sages et des meilleures qui portaient une marque distincthre, qu'on appelait les noires et qui étaient à peu près sans cesse employées à partager les travaux des Dames. Madame de Maintenon voulait initier toutes ces filles, qui ne quittaient Saint-Cyr qu'à vingt ans, à toutes les besognes du ménage. Elle recommandait aux Dames de Saint-Louis une surveillance exacte, minutieuse, toujours en haleine ; mais elle ne voulait pas trop de prévenance, ni aucun de ces soins qui affaiblissent l'esprit en amollissant le coms. La mollesse des ieunes femmes de son temDS était sa Mie, comme eût dit Madame de Sévigné ; elle y revient souvent, et montre comment cette mollesse engendre la gourmandise, la vanité, tous les désordres qui, au sein de la société de Louis XIV, pouvaient faire prévoir les excès de la Régence. Madame de Maintenon s'opposait de tout son courage au courant qui se formait déjà. Elle était dure à ellemême et ne voulait à Saint-Cyr aucune délicatesse. 11 y a un de ses entretiens où elle reprend les Dames de Saint-Louis parce qu'elles se placent derrière les demoiselles, assises comme des princesses, pendant que les Dames les peignent et leur font la toilette. Madame de Maintenon trouvait là un excès ; cela lui paraissait pouvoir habituer les demoiselles à être servies autrement qu'elles ne le seraient dans leurs maisons. Rappelons-nous, disait-elle, comment faisaient nos mères : ne s'asseyaient-elles pas et ne nous plaçaient-elles pas la tête sur leurs genoux et quelquefois sur un tablier sale ? Elle ne voulait pas laisser oublier que les demoiselles de de Saint-Cyr étaient pauvres ; il fallait le plus possible les élever conformément à leur état. Ces demoiselles pauvres, on le sait par toutes les citations que nous avons déjà faites, ne pouvaient pas s'attendre à beaucoup de plaisirs, d'égards, ni d'éclat dans le monde. Madame de Maintenon ne voulait pas

que Saint-Cyr les dégoûtât de ce qu'elles devaient rencontrer plus tard. Jamais les Dames de Saint-Louis ne pouvaient avoir une surveillance trop exacte et trop attentive, à son gré, mais il fallait interdire absolument tout ce qui eût pu faire croire aux demoiselles qu'elles étaient des personnages ; il faut les oublier dans leurs classes, avait-elle dit lors de la réforme de la maison; dans leurs classes même il ne fallait pas leur donner prétexte de s'imaginer être le but des prévenances de leurs maîtresses, et leur donner lieu de croire tenir les Dames de Saint-Louis dans une sorte de dépendance. Madame de Maintenon, au contraire, recommandait de plier les filles aux exigences de la santé et quelquefois de l'humeur des maîtresses. Celles-ci devaient prendre beçucoupsur elles, sans doute, comme toutes les institutrices, mais se garder jamais de le faire paraître; elles devaient, au contraire, de temps en temps et ouvertement, prendre sur les demoiselles, imposer silence à toute une classe au temps de la récréation, par exemple, si la maîtresse a la migraine : Les eafants s ennuieront, objectait-on ! Le beau malheurqy elfes s'ennufcni 1 répondait madame de Maintenon ; ne sont-elles pas destinées à s'ennuyer plus d'une fois dans leur vie, et ne faut-il pas les y accoutumer? • ■ -'i n

Tout en ne reculant pas devant cette dernière extrémité et en ne voulant pas éloignes des enfants lesoonditions dÉ la vie, le travail, l'ennui, te dégoûtât la peine, Madame de Maintenon avait égard à leur âge et n'épargnait rien pour leur rendre agréables les enseignements qu'elle se proposait de leur donner. Nous n'avons plus à revenir sur leur fin : ils tendaient tous à former des femmes raisonnables, sensées et pieuses. La science, et môme le goût, étaient an second rang : le premier était donné au jugement. Pour former le sens et la raison des demoiselles, Madame de Maintenon employait la conversation.

La conversation, au dix-septième siècle, était plus qu'un art, c'était comme le lien de la société et en partie la cause et le but du commerce que les hommes avaient entre eux. Madame de Maintenon plus que personne savait combien il importait à une femme de savoir causer. C'était cet art de la conversation, où elle excellait, qui avait établi et assuré sa fortune. La conversation qu'elle voulait était solide et enjouée : c'était l'expression d'une raison délicate, réglée par la piété et appliquée au plaisir d'autrui. La conversation n'avait pas toujours été ainsi comprise, même par Madame de Maintenon, ou plutôt, en la comprenant toujours de la sorte et en la pratiquant ainsi pour elle-même, eUe en avait placé l'idéal et le modèle un peu trop près des dissertations des précieuses ; Mademoiselle de Scudéry lui semblait le parangon de la politesse. Fléchier était du même avis, et il eût voulu pouvoir donner à tous les curés de son diocèse un exemplaire des Conversations, pour les former au beau goût et aux bonnes manières de dire. Madame de Maintenon ne se contenta pas de souhaiter. Mademoiselle de Scudéry fit deux volumes de conversations pour SaimVGyr». C'étaient des conversations morales1, ingénieuses comme iout ce qu'a fait Mademoiselle de Scudéry , trop ingénieuses, peuUétre, et fort empreintes des recherches du bel esprit. C'était le temps où Saint-Cyr sacrifiait aux lettres- Madame de Maintenon laissa tomber les conversations de Mademoiselle de Scudéry, comme tant d'autres choses; toutefois, elle ne vonlut pas se priver des moyens d'instruction que lui offraient ces-dialogues. On les faisait réciter par plusieurs demoiselles ; cela formait un de ces divertissements dramatiques qui plaisent toujours à la jeunesse et la frappent vhrémtmt Madame de Maintenon d'ailleurs, qui prenait la peine, avons-nous dit, de corriger les lettres des demoiselles de Saint-Cyr et de leur apprendre à employer un

style juste, naturel et simple dont se servent tous les gens d'esprit, ne pouvait renoncer à lear donner des exemples de conversations. Ne trouvant pas celles de Mademoiselle de Scudéry assez raisonnables, craignant qu'elles ne fussent plus propres à caresser les chimères de l'imagination qu'à former le jugement, elle se mit elle-même à en composer. Louis XIV prenait un grand plaisir à entendre réciter par les demoiselles de Saint-Cyr les Conversations de Madame de Maintenoo. Je ne sais si l'affection de l'époux y mettait quelque complaisance, mais le goût littéraire le plus difficile ratifie ce plaisir du grand Roi. Les Conversations sont des compositions exquises. La grâce, la finesse du langage, la liberté et la simplicité du style, la solidité et le sérieux de la raison en font un des plus précieux monuments littéraires du dix-septième siècle. Les définitions justes, précises, y abondent; c'est toujours la raison qu'on célèbre, mais la raison avec tous ses accompagnements, qui en donnent la plus agréable idée; la complaisance, la joie, le badinage, le silence, la condescendance, l'attention aux autres. Ce n'est pas une raison toujours hérissée, sévère, critique ; elle met tout à sa place, elle veut que les enfants jouent, que la jeunesse se divertisse innocemment; c'est une raison enfin qui nous rend aimables pour les autres.

Mais Madame de Ma in tenon, dans son désir de voir se divertir la jeunesse, de rendre la raison aimable et de l'unir à la joie et au badinage, ne se contenta pas des Conversations. Elle alla plus avant, et, voulant procurer aux demoiselles de Saint-Cyr un plaisir plus vif, elle se fit pour elles auteur comique. Elle composa, sous le nom de Proverbes, quarante petites comédies vives, pétillantes d*esprit et de grâce, solides d'enseignement, faciles et élégantes. Un personnage des Conversations se vante d'avoir toujours raillé sans avoir jamais

fâché personne. Madame de Maintenon pouvait à bon droit s'attribuer ce privilège dans le commerce de la vie, et ce tour de raillerie discrète et contenue qu'elle donnait volontiers à ses discours n'avait rien de blessant ni d'éclatant en effet. Pourrait-on en dire autant des Proverbes ? S'ils fussent sortis du couvent, les originaux qui avaient posé devant l'auteur, sans trouver à se plaindre justement, n'auront-ils pas donné à rire? La raillerie n'y a rien d'amer, mais elle est pénétrante et vraie. Les gentilshommes qui méprisent le travail ou l'économie, les femmes qui ne recherchent que leur plaisir, qui redoutent d'être enfermées avec leurs maris et leurs enfants, qui veulent s'occuper de la guerre et des affaires d'État, les demoiselles qui négligent les devoirs et les joies de leur âge pour prendre précieusement leurs plaisirs les unes à rêver seules, les autres à converser ou à lire, bien d'autres encore forment une galerie animée et vivante où plus d'un travers du temps est consigné, où les mouvements du cœur humain sont accusés avec une simplicité et une vérité de pinceau toujours charmantes. Les caractères sont dessinés axec ce certain art heureux dans sa naïveté qui s'ignore soi-même, et dont on trouve rarement des modèles. Le dialogue est aisé, facile, heureusement coupé : c'est une élégance soutenue et naturelle. Parmi les divers caractères qui se présentent devant elle, Madame de Maintenon insiste sur celui de l'honnête femme telle qu'elle le comprend. Elle n'en place pas le type dans des hauteurs inaccessibles : c'est cette bonne grâce, et cette raison, et cette mesure en toutes choses que chacun peut atteindre en modérant ses désirs et en s* appliquant à être agréable à autrui. Cette femme raisonnable, c'est Madame de Coucy, par exemple, du proverbe : En forgeant on devient forgeron. Elle était signalée pour ses imbécillités, embarrassée et ennuyée de tout. Son mari disait qu'il avait cru

épouser une femme de vingt ans et qu'il se trouvait avec un enfant à qui il fallait apprendre les choses communes. Il y avait dix ans qu'elle avait quitté le pays depuis son mariage : elle y revient et elle étonne ceux qui la voient par sa bonne tenue, la sagesse de ses discours, la modération de ses sentiments; elle a une modestie charmante, une politesse délicate; le devoir la conduit en tout ; elle peut rendre raison de toute sa conduite : ce qu'elle dit et ce qu'elle fait est toujours marqué au bon coin de la justesse et de la discrétion ; elle ne s'enivre pas de ses succès, elle est uniquement occupée de son mari et de ses enfants ; tout son désir est de rendre sa fille parfaite chrétienne ; elle s'applique à ses affaires, s y entend et y réussit; enfin elle est la plus habile femme du monde et la plus raisonnable. Le proverbe qui sert de titre à cette petite comédie explique comment cette transformation s'est faite : « J'implorai le secours de Dieu, je travaillai, j'essuyai quel- « ques confusions sur mon extrême ignorance, mais je ne me « rebutai pas ; je renonçai aux plaisirs, je me donnai tout ente tière à mes devoirs : je m'en trouve bien récompensée. » Une scène très-courte montre cette femme raisonnable dans une autre position : c'est Madame du Castel. (// vaut mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez,) Elle a une fille assez légère, amoureuse du plaisir, fréquentant une maison de mauvaise renommée, qui ne veut rien entendre, et qui, parce qu'elle ne fait point le mal, croit qu'elle peut se divertir avec celles qui le font. La pauvre mère gémit de cet aveuglement, en redoute les conséquences et a fait vainement toutes les observations possibles. Ses amies viennent la réclamer, la gourmand eut de sa longanimité à * laisser en « repos une fille qui déshonore sa famille et vous accable de « douleur. » A cette compassion et à ces reproches la mère répond sensément : — a Mon dessein n'est pas de la laisser en

« repos ; mais je ne vois point de remède qui ne soit en quelque « façon plus grand que le mal, — Y a-t-il un plus grand mal « que de la laisser faire? et pourquoi n'en pas avertir son « mari? — C'est un si grand mal d'avertir un mari sur ce qui « regarde sa femme, et les suites en peuvent être si funestes, « que je ne crois pas le devoir faire. — Elle ne mérite pas « tant de ménagements, et quand il devrait lui en coûter la « vie, je la pousserais à l'extrémité plutôt que de souffrir ce « qu'elle fait. — Vous n'êtes pas mère, Madame, répond Ma- « dame du Castel, et ne sentez pas une certaine tendresse que « rien ne peut effacer tout à fait. »

Les proverbes de Madame de Maintenon ne sont pas seulement précieux comme compositions littéraires, ils servent à compléter, à rectifier, à préciser la pensée de Madame de Maintenon. M. Lavallée la trouve volontiers dure sur les devoirs des femmes, et méprisante pour elles ; elle est peu susceptible en effet de rien comprendre aux imaginations de la femme libre. Dans un de ses proverbes :(Qui se /ait brebis, le loup la mange) y elle montre une femme soumise à son mari et dont la soumission même entraîne le mari à des excès. M. Lavallée cherche un mystère dans ce proverbe; il croit voir dans les exigences de M. Gautier des épi grammes contre Louis XIV, et Madame de Maintenon serait Madame Gautier, que sa soumission rend tous les jours plus esclave. Ne peut-on pas aussi bien supposer que Madame de Maintenon, qui veut des femmes raisonnables, les veut raisonnables même dans leur soumission a leurs maris; ei que tout en leur demandant de sacrifier leurs goûts, leurs plaisirs et leur volonté, elle veut que ce sacrifice soit judicieux? Le jugement et la tempérance ne font-ils pas défaut à Madame Gautier, et sa douceur n'estelle pas excessive, puisqu'elle fait obstacle au bon gouvernement de la maison et à la surveillance du domestique?

Ne peut-il pas y avoir de ce côté un excès assez rare, si Ton veut, mais contre lequel Madame de Maintenon pouvait prémunir ses élèves?

Un autre proverbe qui froisse la morgue démocratique du dix-neuvième siècle, scandalise un peu M. La vallée : il loi semble que « des traits d'esprit contre de ridicules paire- « nus pouvaient plutôt augmenter que diminuer les préjugés a de naissance des demoiselles de Saint-Cyr. » Madame de Main tenon ne s'occupait peut-être pas beaucoup de diminuer ce qu'on appelle aujourd'hui les préjugés de naissance; qui pourrait dire même si elle n'en tenait pas quelque chose ? En tout cas, elle en tirait des obligations, et une des plus essentielles était la politesse, car l'impertinence répugne aux gens bien nés; l'orgueil est le propre des gueux. Cette pensée se concilie très-bien avec d'autres exposées avec art dans les Prove?-bes sur le travail, qui ne déroge point, et sur la pauvreté de la vie et de l'habillement, qui ne déshonore point. Dans le proverbe dont M. Lavallée s'étonne : Il n'est rien de si orgueilleux quun gueux revêtu, à côté de Madame Martin, «la petite Margot, fille de la grosse Margot, qui était « la plus habile harengère de tout Paris, mariée à un laquais « qui a fait fortune chez un traitant, » et en regard de toutes les extravagances et les impertinences de ces deux personnes « difficiles à servir, » Madame de Maintenon a indiqué la digne, sensée et noble manière de vivre des gentilshommes; et quoi qu'en dise M. Lavallée, le sens de cette comédie trèsvive et très-amusante, pleine de traits du meilleur comique et du plus vrai, le sens était facile à saisir, et les demoiselles de Saint-Cyr y voyaient la manière douce, polie et déférente dont les gens de naissance doivent traiter ceux que la fortune oblige de se mettre à leur service.

A bon droit, cependant, ce nous semble, un lecteur de no-

tre temps pourrait être surpris de voir les Proverbes destinés à l'amusement des demoiselles de Saint-Cyr, mettre assez souvent en scène des filles dont on redoute ou dont on effectue l'enlèvement. Dans ses entretiens, Madame de Maintenon touche aussi d'une façon, parfois un peu crue pour la pruderiedu dix-neuvième siècle, divers sujets concernant le mariage, par exemple, et la réserve qu'il faut garder envers les hommes. Elle voulait que les demoiselles reçussent à Saint-Cvr tous les enseignements dont elles auraient besoin dans le inonde. Elle trouvait ridicule qu'on n'osât prononcer le nom de mariage devant des filles, dont la plupart devaient être appelées à en pratiquer les obligations : elle ne craignait pas de les prémunir toutes contre les artifices des hommes, et dans un siècle où une femme, comme Madame de Miramion, put, avec l'assentiment du grand Condé, être exposée à l'aventure d'un enlèvement, sans doute Madame de Maintenon, dont le génie était la modération et le justesse, n arien dit de trop. Elle parlait en présence de filles appelées à vivre dans le fond des provinces, et elle voulait leur enseigner à se garder elles-mêmes et à garder leurs enfants. Nous n'entrerons pas incidemment d'ailleurs, à la fin de ce long travail, dans l'examen des mœurs du dix-septième siècle et de son histoire. Sur ce point, contentons-nous de remarquer que le recueil des Proverbes n'accuse pas seulement tout un côté assez imprévu pour beaucoup de lecteurs peut-être, du génie et du caractère de Madame de Maintenon : il contient aussi des renseignements précieux sur les mœurs et la situation de la pauvre noblesse. Elle formait tout l'auditoire et elle fournissait la plupart des personnages de la comédie ; et les petites compositions de Madame de Maintenon sont un des plus curieux monuments qu'on puisse proposer aux études de l'historien qui veut connaître l'état de la société et les diverses

592 NOTICES LITTÊRAHlES SUR LE XVII- SIÈCLE.

conditions de la vie de province au dix -septième siècle.

Après cette longue excursion autour de Saint-Cyr, que Ton pourrait prolonger encore à la suite de Madame de Maintenon, et à l'aide des documents coordonnés et publiés par M. Th. Lavallée, il serait peut-être peu séant de revenir sur ce qui manque à l'intelligent^ au patient, ajoutons, malgré quelques réserves qui ne paraissent pas toujours heureusement placées, à l'enthousiaste éditeur de Madame de Maintenon. Une connaissance plus sérieuse de la religion aurait épargné à M. Th. Lavallée, dont les intentions sont excellentes, nous nous plaisons à le reconnaître, certaines notes dont la naïveté choquera le lecteur plus instruit de ces matières, à qui s'adresse habituellement Madame de Maintenon. Ainsi Rodrigue! est désigné comme un Jésuite espagnol « dont les ouvrages étaient célèbres au dix-septième siècle. » Si un auteur ascétique signalait Racine, dont le nom vient naturellement à la pensée quand on parle de Saint-Cyr, comme un poëte français dont les ouvrages étaient célèbres au dix-septième siècle, M. Th. Lavallée trouverait-il cette rédaction exacte ? Rodriguez, dans la république des lettres, a cependant aussi bon droit de cité que Racine ; et parce que les ouvrages de ce dernier sont uniquement pour le plaisir de l'esprit, tandis que les travaux du premier y ajoutent l'intérêt du salut des âmes et l'avancement de la perfection chrétienne, ce n'est pas une raison pour ceux qui se piquent de connaître les chefs-d'œuvre de l'esprit humain de négliger Rodriguez. Si M. Th. Lavallée l'eût un peu plus* connu, peut-être aurait-il eu assez de lumières pour voir plus justement certains cotés du personnage de Madame de Maintenon, • »

Nous ne voulons pas insister ici ; nous voudrions au contraire appnyer snr l'étendue et l'importance du service que M. Lavallée rend aux lettres, à l'histoire et à la religion, en

replaçant dans son jour véritable une des plus heureuses et des plus nobles physionomies de notre histoire. Le but est I assez considérable pour qu'on n'épargne rien afin de rendre I cette publication parfaite et complète. Aussi nous permettronsnous une dernière observation. M. Th. Lavallée, dans la préface des Lettres historiques, assure que les manuscrits des Dames de Saint-Louis comprennent plus de deux mille cinq cents lettres, avis ou instructions. Il ne compte, dit-il, publier que la moitié de ces documents , l'autre moitié lui paraissant «ne contenir que des redites, des inutilités, des choses vul* « gaires de ménage ou d'intérieur. » Nous n'avons pas examiné les manuscrits des Dames de Saint-Louis, nous ne contredironspas les assertions de M. Th. Lavallée, elles sont évidentes à l'endroit des redites ; mais qu' appelle-t-il des choses vulgaires de ménage et d'intérieur? 11 y a dans les Lettres historiques quelques détails sur les casseroles de Saint- Cyr qu'il eût été bien fâcheux de supprimer. Tout dépend d'ailleurs du point de vue où l'on se place. L'empereur Napoléon trouvait un prix infini à une lettre de Madame de Maintenon à son frère, pleine des plus vulgaires détails de mé- 1 nage et d'intérieur sur le prix de la viande et la dépense en chandelle d'une maison décente. 11 ne faut pas oublier non 1 plus que Madame de Maintenon est un personnage méconnu et calomnié, contre lequel il y a des préjugés passionnés et énergiques ; il importe donc de réunir sur son compte toutes les lumières. On ne doit pas viser, ce nous semble, à faire de la collection de ses Œuvres une publication littéraire ; c'est une publication historique dont on a besoin d'abord, il la faut aussi complète que possible ; les choix littéraires se feront plus tard à loisir. Nous devons à l'obligeance de M. l'abbé I Pelletier, chanoine d'Orléans, la communication d'un billet \ de Madame de Maintenon que nous publions en respectant

l'orthographe : c'est une petite pièce de curiosité dont n ous croyons que le lecteur nous saura gré.

a A MADAME, MADAME DES BfARETZ,

« Samedi.

« J'ay encore de largent pour la pauure noblesse Madame « car ien vois plus autour de S. Cir que ie ne fois icy garce dés donc celuy que vous me destinés et croyés Madame que « sans lestât dagitation ou nous sommes ie n'aurais rieo ou- « blié pour me mettre en comerce avec vous et vous persua- « der quon ne peut estre avec plus destime que ie le sois « Madame vostre très humble et très obéissante servante »

Madame des Maretz est sans doute la femme, du contrôleur g énéral, et ce billet confirme ce que nous avons dit del'esprit de ménagement de Madame de Maintenon au fait de l'argent et du continuel souci où elle était de la pauvre noblesse.

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