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dit : Monsieur, votre esprit est bien avec Dieu, je le sais bien. Dieu me visite. Je vois rouller les deux et la terre, je suis bien souvent entouré de belles lumières, je fais comparaison de mes souffrances avec celles du grand patriarche Job. Je ne me lasse pas de souffrir. Je continueroys encore si Dieu le voulloit, mais dans peu j'en verroys la fin. » Ce pauvre mourant dit encore force belles choses à son charitable visiteur « cÔmme estant animé de l'esprit de Dieu. »
k Le lendemain matin, jour de la Purification de la sainte Vierge, sa femme vint heurter à ma porte et me dit la mort de son mary, qui au point du jour, tourné sur le costé droibt, vers i'esglize, après luy avoir dit qu'il voyoit des anges, fit un grand soupir et rendit son esprit à Dieu. Je lui donnay une chemise et ung drap pour l'ensevellir, et de la lumière et luy promis d'avoir soin de son enterrement. Je la lis manger, comme par force; celte pauvre vieille femme estoit outrée de douleur. Après la grande messe, j'envoyay mes deux vallets faire la fosse dans le devant de l'esglize, du costé de Sainte- Croix, auprès de mes deux autres pauvres, et j'envoyay Marie Bénastre, ma servante, l'ensevellir ; ce qu'elle fit.
«Son enterrement fut magnifique : aussi n'y voulus-je rien oublier, il y avoit quatre preslres, avecque des surplis: H. le Curé avoit presté force luminaires du reste des autres. Marie Legay, marquise de Chasteau-Regnault et dame de la Poissonnière, estant icy, sur l'avis que je luy en donnay, voulait y assister: elle vint jusque* au logis luy donner de l'eau béniste, elle l'accompagna à l'esglize, et après à sa sépullure : c'esloit à l'issue des vespres, où tout le monde se trouva: il faisoit beau: c'estoit à un jour sollenel: toutes ces marques donnent des indices de sa béatitude: j'en avois déjà veu quelques autres icy finir aussy heureusement, et je croy qu'ils ont la charité de prier Dieu pour moy, comme ils me Font promis. Je prie Dieu qu'il les exauce et qu'il me fasse miséricorde ! »
De telles relations avec les pauvres sont précieuses : mais l'esprit de foi qui brille dans ces malheureux, et nous pourrions d'après les Journaux en citer d'autres exemples, facilitait ce commerce. Dubois y apportait une grande simplicité comme dans toutes les actions de sa vie; il ne se piquait
pas de vertu extraordinaire, et tous ses voisins faisaient comme lui ; la communauté de foi formait entre les riches et les pauvres une égalité plus assurée et plus efficace que toutes les combinaisons politiques. La • maison des honnêtes gens était toujours ouverte à ceux qui n'avaient pas d'asile. Chez Dubois, la boulangerie et la grange étaient sans cesse occupées, et l'attente de la mort de ceux qui y avaient trouvé un refuge, n'alarmait pas la charité de leur hôte : il les assistait à leurs derniers instants et les accompagnait ensuite à leur dernière demeure ayant soin, nous avons vu, d'inviter à leur enterrement tous ceux dont la présence le pouvait honorer. En regard de ces louchantes obsèques des pauvres, nous pourrions placer le récit lamentable de l'enterrement d'un voisin de campagne calviniste, Georges de Bidault seigneur de Censey et de la Devinière. Il faisait assez beau le matin (2 avril 1668), mais sur les dix heures, au moment où le corps du défunt était tiré de sa chambre pour être placé dans un carrosse qui attendait dans la cour, le ciel se couvrit, dit Dubois, et il s'éleva une tempête si noire et si furieuse de pluie, de grêle et de vent, que ceux qui portaient n'y voyaient goutte; le cercueil leur échappa des mains et tomba dans la boue. On le mil dans le carrosse du seigneur de Pins, cousin du défunt et hérétique comme lui. Le temps était désespéré, continue Dubois, arrachant les grands arbres et hachant les branches sur le passage du cortège. Il se composait outre un second carrosse, appartenant au marquis de Cognée, calviniste aussi et parent du défunt, de quatre cavaliers huguenots, dont l'un était le ministre, nommé Herpinière. Au cimetière de Mon toi re, au milieu de la tempête qui ne cessait de se déchaîner, le cercueil échappa encore une fois des mains des porteurs, et lout fut si bouleversé que le cadavre sortait quasi de la bière; les enfants de Montoire s'étaient assemblés en grand nombre, et leurs cris et leur
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tumulte ajoutaient au désordre. En présence du marquis de Cognée et de la petite assistance huguenote qui l'escortait, ces enfants jetèrent de la boue et des ordures sur le cercueil et sur la fosse. Ces manifestations du sentiment populaire ne sont pas sans importance. Dubois remarque que les derniers huguenots décédés dans la contrée, MM. d'Aillière, de Cognée et Mandatée dernier seigneur de Pins,avaient été enterrés, sinon au milieu des mêmes démonstrations d'antipathie, au moins par un temps aussi désespéré. 11 en conclut que Dieu fait bien voir par ces marques que les hérétiques sont ses vrais ennemis et que ces malheureux hommes sont morts dans sa disgrâce. Ce qui redouble son horreur au sujet de M. de Censey, c'est qu'avant de mourir, il avait fait venir tous ses enfants, «qui estaient, je croy, au nombre de huict » pour leur dire: « Mes enfants, je vous donne ma bénédiction à condition que vous vivrez et mourrez dans ma relligion, et si vous la changez je veux aussi que ma bénédiction se change sur vous en malédiction. » Pensée qui ne peut venir que d'enfer ! ajoute avec raison Dubois. Il avait cependant espéré quelque chose de ce misérable huguenot, il avait essayé de l'attirer à la vérité : « L'envie que j'avois de le voir dans le bon chemin m'obligea, dit-il, de me faire instruire par le R. P. supérieur des Camaldules de la Flotte, à qui je rendois compte de mes petites conférences. » Lorsque M. de Censey tomba malade, Dubois levitetle trouva fort mal : a Si vous me vouliez croire, lui dit-il, vous enverriez quérir un médecin ; mais bien plus, je vous assure que Dieu vous donnera autant de lumières que vous en avez besoing pour votre salut ; ne les refusez pas, servez-vous de la grâce, je vous en prie. — Ainsy ferey-je , répondit le malade, qui commença alors comme un acte de contrition. » Mais il était observé ; sa femme et une femme de chambre qu'elle avait, étaient dans une opiniâtreté horrible de l'hérésie.
Dubois aurait voulu pousser à la roue, comme il dit, et un autre de ses voisins entrait dans ses charitables projets ; mais on ne le laissa plus pénétrer jusqu'au malade. Madame de Censey ne lui dissimula pas d'ailleurs qu'elle n'approuvait point ses visites ; elle appela en grande haie le ministre Herpinière, et le malheureux de Censey, à la grande douleur de Dubois, mourut comme nous avous vu.
La présence des huguenots ne laissait pas de contrarier le bon ordre dans la paroisse de Couture. Dubois remarque que ce M. de Censey» non-seulement se refusait à servir l'église mais travaillait encore à sa destruction et faisait le contraire de tout ce qui était de l'intérêt général. Dubois n'en négligeait aucun; il réparait les chemins avec sollicitude; mais les travaux des églises surtout l'intéressaient.
Les rives du Loir avaient été assez saccagées au temps des guerres de religion. L'église de Saint-Austrille avait été dévaslée, et on l'avait même enterrée presque entièrement pour faciliter la défense de la ville. Dubois la fit déblayer, réparer et orner. Un sculpteur de Tours, Claude Vignet, fil les figures. L'église de Couture avait été brûlée : Dubois la fit réparer et agrandir; il parlait de tous ses plans à Louis XIV, lui faisait voir les devis, lui expliquait les projets, lui portait même des échantillons des pierres dont on usait. Ce goût des bâtiments ne le servait pas moins que le goût de la musique, auprès du monarque, qui faisait quelques dons volontiers pour l'érection des chapelles et l'ornementation des églises. Dubois bâtissait aussi pour son propre compte ; et je n'ai pas besoin de dire que le détail de ses bâtiments est raconté tout au long dans le Journal. Les événements de la famille y tiennent aussi une grande place. Les naissances et les décès sont racontés en détail. Dubois, que nous avons vu si charitable envers les pauvres et le prochain, ne manquait pas de remplir auprès des
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siens, toutes les tristes et douloureuses obligations que la religion impose.
Esprit honnête, actif, pratique, jaloux ou plutôt heureux de ne manquer à rien envers les hommes, il n'oubliait pas non plus, on le sait déjà, ses obligations envers Dieu. Ce cœur simple était ouvert à toutes les joies de la religion et n'en négligeait aucun devoir. Les Journaux témoignent de sa piété pour les morts et ne manquent pas de donner le détail des cierges et des services qu'il faisait brûler et célébrer. Sa piété ne se eontentait pas de ces démonstrations. 11 avait k coutume d'assister à la sainte messe tous les jours. C'était au dix-septième siècle l'usage à peu près général de tous les hommes. Dubois se faisait un devoir de réciter les heures canoniques,, primes, tiercés, etc. S'il s'intéressait aux constructions et aux réparations des églises, il n'était pas indifférent à l'avancement spirituel de la paroisse. Le progrès et la ferveur des différentes confréries de pieté le touchent, les sermons que les capucins ou d'autres religieux viennent prêcher à Couture sont pour lui des événements importants. Surtout les bettes et modestes pompes du culte catholique le transportent. C'était pour faciliter le passage des processions et pour les rendre plus belles et plus majestueuses, qu'il faisait travailler aux chemins de Montoire. Il ne se mettait jamais en voyage sans avoir communié. Il s'arrêtait volontiers, en passant, à Chartres pour s'y recommander à la sainte Vierge et y faire ses dévotions. Se trouvant à Arnica* (1647), comme il sortait de son logis un dimanche matin, il entra dans une église, et n'avait d'autre dessein» dit-il, que d'entendre la messe. Il ht tout au travers du ré4aWe de l'autel en grosses lettres d'or : Venite, comeditey bibite et inebriamini in Domino. Ruminant en son esprit ces paroles de l'Écriture, il se mit à pourpeuser qu'il
était « convié d'ung banquet avantageux et trop délicieux pour être refusé. » Songeant aussi qu'il ne faut jamais rejeter la grâce, mais au contraire aller au-devant d'elle, il résolut de se servir de l'occasion, et, après avoir fait quelque préparation en sa conscience, il s'alla présenter à un confesseur, et ne se retira qu'après avoir fait ses dévotions, fort satisfait de ce qui lui était arrivé. Les pratiques de dévotion les plus simples et les plus humbles entraient ainsi dans les habitudes de sa vie. Allant de Ruel à Saint-Cloud et passant par le mont Valérien, il s'arrêtait pour admirer le Calvaire que les religieux venaient d'y élever, et aussi pour descendre de cheval, s'agenouiller et faire sa prière.
Quand il eut achevé de construire sa maison du Poirier, à Couture, il fit bénir les bâtiments avant de s'y installer, et le premier repas qu'on y prépara, y fut servi par sa femme aux pauvres de la paroisse.
De pareilles mœurs sont respectables ; elles conservaient chez les hommes de cet âge ce fonds d'honnêteté et de probité que nous retrouvons avec toutes ses richesses chez notre ami Dubois. 11 était naïf et s'accommodait volontiers et sans réflexion aux abus de son temps. 11 recevait et attirait avec soin sur lui et sur les siens les faveurs et les dons du roi. Toutefois, il savait faire le discernement et engageait ses enfants à ne jamais se mêler de certains avantages que les courtisans pouvaient obtenir et qui étaient à la foulle des peuples. Ainsi, à la naissance d'un dauphin, a il y a a le joyeux événement à la couronne, dit-il, quy est ung «don que le Roy fait qui vaut toujours beaucoup. Mais « comme c'est une chose quy se lève sur le peuple, et quy est « comme une taille quy surcharge les pauvres, je ne donne- « rois pas avis aux miens de se mettre là dedans, quand « même ils seroient assez puissants pour le pouvoir obtenir
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« pour, puis après, s'en accommoder avec un tresiantquy exige « cela sur le peuple : je puis mesme leur dire que je cog- « nois très-bien ceux quy l'ont eu et que j'ay très-bien remar- « qué que cet argent ne leur a pas proGlé. »
Sa franchise lui fait enregistrer ses déplaisirs aussi bien que ses avantages. Si le Roi, encore enfant, dit en regardant tous ceux qui L'entourent, qu'il souhaiterait être un jour de la taille de Dubois ; si, quand il annonce à la reine qu'il a deux garçons aussi grands que lui (1), la reine l'interrompt en disant : « Alors ils ne sont pas de taille mauvaise ! » sans doute Dubois ne manquera pas de noter ces dires importants : mais si le duc de Vendôme, impatienté des difficultés que trouvait notre héros et des observations qu'il faisait à un ordre donné par le duc de s'emparer de certains postes sur le Loir, lui dit en le raillant avec colère : « Si vous aviez Milan à prendre, vous y feriez bien des difficultés ! » Dubois couche le mot par écrit et l'enregistre scrupuleusement.
Montoire était une des villes désignées aux huguenots : ils y avaient un prêche et un cimetière. Mais Dubois qui, par son testament, recommande et défend sur toutes choses à sa postérité d'avoir aucune relation et de contracter aucune amitié avec les hérétiques, paraît avoir lui-même pratiqué assez exactement ce conseil ; outre ce que nous avons cité de l'enterrement de M. de Censey, il ne parle guère des calvinistes que pour annoncer la fermeture de leur prêche à Montoire, qui eut lieu dès 1663 (2). Seulement, en 1649, il se livre à toute l'expansion de sa joie, lorsqu'il apprend la conversion de M. Martin, ministre à Montoire, * ung homme de beaucoup de bonnes qualités au-dessus du commung. » Et avec cette
(1) 11 parlait des deux 61s de sa femme.
(2) La fermeture du prêche n'empêcha pas les calvinistes, on l a vu par l'enterrement de M. de Censey, de conserver leur cimetière de Montoire.
384 NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVIIe SIÈCLE.
ardeur qu'il mettait toujours à rendre service, Dubois, sans que personne le lui eût demandé, s'employa pour obtenir de la reine une pension à ce nouveau converti, qui resta à Montoire et y exerça la médecine.
Dubois partageait pour la personne royale l'admiration, la vénération, l'adoration, dirait-on presque, qui étaient dans les mœurs du siècle et que Louis XIV sut porter jusqu'à son comble. En 1667, quand le Roy partait pour la guerre de Flandre, « au moment où il sortoit de la chapelle pour mon- « ter en carrosse avec la Reine et plusieurs princesses et da- « mes, je me jetay à genoulx, dit Dubois, et luy embrassa y la « cuisse. Le Roy me regarda et monta en carrosse : je racre- « tiray pour pleurera mon particulier, voyant que mon âge « ny mes forces ne me perraettoient pas de suyvre mon bon « maistre à l'armée. » Ces manifestations, on le sait, ne déplaisaient pas à Louis XIV, qui aimait à voir les effets de sa grandeur. Il savait cependant se soumettre à la majesté divine : le Journal en donne quelques exemples. Un jour, revenant de la chasse (1663), « le Roy rencontra le viqoaire de Saint « Merry qui portoit le bon Dieu à ung malade. Le Roy s'ara resta, ût mettre ses gardes, ses gendarmes, cbevau -légers, « mousqueterres et tous les gens de sa suite en haye : luy se « mit à genoulx sur ung justc-au-corps d'ung de ses valets de « pied, dans la boue, et n'en bougea, tint qu'il vît le Saint « Sacrement. Quelqu'un de la cour luy dit : — Syre, je m'es- « tonne que le viquaire de Saint-Merry, quant il a passé de- « vant Votre Majesté, ne luy ait pas fait la révérance. Le « Roy dit : — Il a fait son devoir ; il avait devant lay nn objet « bien plus précieux quemoy. »
De l'humeur dont nous avons montré Dubois, on pense que toutes les paroles et les actions de piété du Roi sont scrupuleusement rapportées dans le Journal. Quand Louis XIV était au
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Louvre, s'il en tendait passer sur le quai le Saint Sacrement, il se tenait à genoux, la tête nue, tant qu'il entendait la clochette qui précédait le prêtre. Enfant, il gounnandait ceux qui assistaient à son coucher sans se mettre à genoux pendant qu'il faisait sa prière. 11 donnait ses ordres pour faire instruire un petit postillon qu'il avait, et qu'il avait interrogé lui-même sur sa connaissance de la religion. Il ne commençait jamais son travail sans se découvrir d'abord et faire le signe de croix. Étant à Amiens en 1647, le jour des processions de la Fête-Dieu, il se fit apporter des fleurs et prépara un bouquet. Quand la procession fut venue et que le Saint Sacrement se fût arrêté au re- \ posoir préparé dans la cour du logis du Roi, « le Roy dit au « curey, quy estoit un bonhomme tout blanc comme un saint « Siméon : — Tenez, M. le curey, ostez le bouquet quy est sur « le Saint Sacrement et me le donnez et y portez celui- là, luy a mettant celui qu'il avoit faict dans la main. Tout le monde a observoit et admiroit cette action du Roy. Et quand Leurs « Majestés furent revenues de l'église, où elles avoient con- « duit le Saint Sacrement à pied , le Roy voulut voir ce bouquet « qui estoit une couronne formée d'assez belles fleurs. » Dubois l'attacha au chevet du lit, au milieu, justement au-dessus de la tête du roi, en lui disant : — « Syre, cette couronnelà portera bonheur à celle de Votre Majesté. a
La position de Dubois à la cour, les fonctions qu'il y tenait, la considération que le Roi portait à ceux de ses officiers qui avaient vieilli à son service, le mettaient à même de connaître bien des détails et de citer bien des anecdotes que nous ne voulons pas trop multiplier. 11 y en a quelques-unes, sans doute, dont on se soucie médiocrement. Voici une date, par exemple, que personne n'avait donnée : « Le 5 mars 1648, « Monseigneur d'Anjou a commencé à porter des chausses. » II était né au mois de septembre 1640. Aujourd'hui les enfants
du peuple quittent les j upes beaucoup plus tôt que ne faisaient au dix-huitième siècle les fils des reines. Ne serait-ce pas là une des plus belles conquêtes de 1789?
On nous saura gré, peut-être, de rapporter ici la plus ancienne, sans aucun doute, qu'on puisse citer, des lettres de Louis XIV (1). 11 n'avait pas encore neuf ans, lorsqu'il l'écrivit à son frère auquel Dubois fut chargé de la porter. Le duc d'Anjou, après l'àvoir lue, la donna à ce fidèle messager, qui l'avait égayé de quelque conte, en lui disant: « Je les garde « toutes, mais je veux bien vous donner • celle-ci; quoique je « a'en aye encore donné à personne. Je la reçus avec joie, <c ajoute Dubois, et suis bien aise d'en insérer ici la copie. »
a COPIE D'UNB LETTRE DE LA MAIN DU ROY A MONSEIGNEUR LE DCC a IÀNJOU SON UNIQUE FRÈRE. LE DESSUS :
■ A mon frère.
a Mon frère, je vous escrivis hier et vous manday la bonne « santé de maman et la mienne. Je vous en assureray encore « par celle-cy. Mandez-moi Testât de la vostre et me croyez
« toujours vostre affectionné frère et bon petit papa.
... . . «t Louis.
« A Amiens, ce IM juillet 1647.»
Nous laisserons Dubois raconter quelques anecdotes relatives à l'époque de la régence d'Anne d'Autriche :
(1) La lettre de Louis XIV à Pierre Corneille (14 octobre 1645) est évidemment «ne pièce de chancellerie: mais «lie peut servir à prouver combien ceux qui entourèrent la jeunesse de Louis XIV s'appliquaient à lui apprendre cette politesse et cette honnêteté de manières qui plus tard donnèrent tant de prix aux moindres faveurs du grand Roi.
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1647. Le mercredi 15 mai, Leurs Majestés partirent de Compiègne pour aller coucher à Montdidier. Et le lendemain matin au lever du Roy, Sa Majesté regarde M. le marquis de Montglat maître de la gardérobe et luy dit : — Que Ton ne me demande point quel habit je veulx, je ne veulx que eeluy-cy. M. le marquis luy dit : — Syre, pour faire voslre entrée dans Amiens, il vous en fault un autre où il y ait de l'or. Celuy-là est trop simple. — Pourquoy, dit le Roy ; je suis aussy hardy dans celui-cy que dans le plus beau que j'aie.
Le samedi 1er juing (à Amiens), M. de Jarzé allant courre le cerf
avec M avoit un pourpoinct de toile blanche tout simple,
sans doublure, avec de la dentelle de fil blanc. Le Roy en prit envie et en fit faire un avec un empressement très grand : — J'en veulx ung tout à cette heure, dit-il; cent pistolles de plus, je ne m'en soucie gueres pourvu que je l'aye dans deux heures! Aussy fust-ilfaict assez tost. , ...
Le 3 juing, La Reine quy n'est jamais oisive travailloit toutes les après-dinés à des noms de Jésus et de Marie en tapisserie pour des parements d'autel, et comme les princesses et dames venoient passer l'après-diné avec elle, Madame la Princesse y estoit, le Roy quy est tout galant voulut s'asseoir auprès de Madame la Princesse luy dit : — Ma tante, je vous veulx garder vos ciseaux, vos soyes, et vous faire vosesguilles.
Le 20, le jour de la feste du très-adorable Sacrement, le Roy fut à la messe aux Capucins et la Reine aux Célestins. A leur retour le Roy à sou ordinaire s'est mis à la fenestre du petit cabinet de la Reine pour voir promener les chevaux de la petite escurie. Le Roy se jouant avec sa nourrice quy est femme de chambre de la Reine, une petite crois de reliques, que le Roy porte toujours en escbarpe, pendue d'un ruban sur sa chemise, se desfit et tomba. La Reine me commanda de faire venir du ruban de la garde-robe du Roy. Ce que je fis. Sitost que le ruban fut venu, le Roy osta son pourpoint et la Reine ses gants pour rependre la crois. Comme la Reine mesuroit ce ruban de bonne longueur pour que le Roy la mît et l'ostdt sans peine, le Roy lui dit : — Maman, il le fault plus court. La Reine ne le vouloit pas; de sorte qu'il y eut conteste jusqu'au point que le Roy tranchât le mot et dit : -— Je le veulx comme cela, moy. Ce qui fâcha la Reine jusqu'au point qu'elle en rougit et lui dit : — Je vous feray bien voir que vous n'avez point de pouvoir et que j'en ai ung. Il y a trop longtemps que vous n'avez été fouetté, je veuls vous faire voir que l'on fesse (1) à Amiens comme à Paris. Et s'adressant à nous autres:
(1) Nous verrons, à l'éducation du dauphin, qu'on ne fessait plus que fort
—Je neveuls pas que tous fassiez ce que le Roy vous commande. Allez vous en trouver M. le maréchal (1 ), lorsque le Roy vous dira quelque chose, s'il le trouve à propos, faites-le : sinon, n'en faites rien. C'estoit toucher le Roy au vif puisqu'il sait très-bien qu'il est né pour commander. Les larmes donnèrent des marques de son ressentiment. Cela dura quelque peu de temps. Cela me touchoit vivement de voir pleurer mon maistre si amèrement comme il faisoit. Et tout d'un coup, sans que personne lui dise rien, il part et s'en va se jeter aux genoux de la Reine, quy estoit toute rêveuse dans sa chaire et lui dit : — Maman, je vous demande pardon ; je vous promets de n'avoir jamais d'autre volonté que la vostre. La Reine le baisa tendrement et demeurèrent fort bons amis, Dieu mercy.
La Reine s'en alla disner : le Roy ne bougea cependant de la fenestre, d'où il regardoit un soldat quy jouoit de l'espée à deux mains. Le Roy dit à M. le Maréchal: — Monsieur, voyez-vous ce soldat-là? Il ne fait pas cela pour rien. — Non , Syre, dit M. le maréchal, il faut luy donner quelque chose. Disant cela il se retourne vers nous et dit : — Quy a une demi-pistole ? qu'il la preste au Roy, je la lui ferai rendre. Le Roy dit : —Oh '. ce n'est pas assez, Monsieur, il luy fault donner davantage. M. le maréchal repartit : — Syre, Vostre Majesté luy donne souvent, il n'aura que cela pour cette fois. Le Roy, quy est charmant et agréable et auquel on ne peut rien refuser, luy dit avec une grâce toute particulière : — Voulez-vous que je vous die, pour ce soldat c'est véritablement assez qu'uue demi-pistole et pour vous, si c'estoit vous quy la donnassiez, mais pour moy ce n'est pas assez, il faut qu'il aye la pislole tout entière. M. le maréchal dit : — Syre, je me rends à la force de vos raisonnements, il fault que le soldat aye la pistole toute entière. Àinsy fut faict : pour moy, j'estois si aise de voir ce cher maistre raisonner de la sorte que j'en pleurois.
De là à un peu de temps, la Reine estant de retour de son dîner, le Roy estoit toujours à cette feneslre regardant des chevaux ramenés par les palefreniers. Le Roy se ressouvint que, le jour précédent, il leur avoit promis quelque chose, il leur dit devant tout la Reine : — A propos, vous autres, n'auriez vous pas besoing d'argent? Je jouay hier au soir à la petite prime, je gagnay huict pistolesque voilà. Parpeu à Saint-Germain, mais en revanche on y usait abondamment de la férule. Sans discuter de l'excellence et de la prééminence d'un de ces deux respectables moyens de correction, nous pouvons dire qu'à en juger par les résultats que les Journaux signalent, la férule paraîtrait un progrès mé dlocre.
(1) DcVHleroy, gouverneur de Louis XIV.
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tagez-les entre vous autres. Ce disant, il leur jeta. La Reine trouva cela fort bon que le Roy demandât à ses palefreniers s'ils n'avoient point besoing d'argent et estoit très-aise que le Roy fit des libéralités.
Le dimanche 30 juing, Leurs Majestés revenant de voir passer des troupes de l'Irlande, quy estoient débarquées depuis peu et quy passoient pour aller joindre l'armée, le Roy estoit à cheval sur son Admirai, un bidet blanc, fort aisé, mais la bouche trop délicate ; comme le Roy marchoit à la portière du carrosse de la Reine, ce petit cheval se cabra par trois fois, mais la dernière se cabra et se tint droit. La Reine, Mademoiselle (1) et les autres dames, quy estoient dans le carrosse, quy voyoient ce cher trésor en danger, jettoient des cris d'effroy. Le Roy sans s'estonner se tenoit ferme, la bride toute avallée et avoit osté sans émotion les pieds hors des estriers. Cependant M. le comte de Charrost, capitaine des gardes, quy estoit derrière le Roy, à cheval, eut le temps de descendre et de prendre le Roy entre ses bras et le porta à la Reine et luy dit :
— Tenez, Madame, voilà le Roy sans mal, Dieu merci. Le Roy embrassa la Reine quy estoit quasi pasmée d'appréhension et luy dict :
— Maman vous avez eu peuret moy point du tout. La Reine luy dict :
— Vous ne monterez plus ce cheval là, mon fils. Le Roy lui dit :
— Maman ce n'est pas sa faute. Ce sont mes valets de pied quy luy ont gourmandé la bouche ; je le remonteray quand il vous plaira.
Dubois était à Paris lors de la journée des Barricades (1 648), et il a fait un long récit de ces événements, dont je ne veux rien extraire qu'un petit passage concernant le Roi. On sait qu'après que la reine eut rendu la liberté à Broussel et que tout eut été calmé, l'alarme reprit tout à coup le 28 août, au soir, sous le prétexte de deux charrettes de munitions qui voulurent sortir par la porte Saint- Antoine : en un instant tout Paris se retrouva en armes. On ordonna d'allumer des chandelles à toutes les fenêtres. «t Il ne s'étoit jamais vu de nuict, dit Dubois, une alarme si allumée.» Le Palais-Royal, qui connaissait le danger un peu mieux qu'il n'avait fait la veille fut dans un grand émoi. « Le petit Monsieur d'Anjou estant
(1) De Montpenaier, Aile de Gaston d'Orléans.
« auprès du Roy fut saisi de peur. Le Roy le rassuroit de son a mieulx ; enfin il ne trouva point de lieu de sûreté que « d'obliger le Roy à prendre son espée. Ce que le Roy fit « d'une grâce admirable, flattant cet enfant, le tenant auprès « de luy et luy disant les plus jolies cboses du monde, mais « d'ung air qu'un général peut parler dans de vives alarmes, « sans s'esmouvoir, et d'un discours quy donnoît coeur et « rassuroit ceux quy Tentendoient. Le Roy eut la bonté de
Ml
« tirer, aussy estoit-il heure pour cela. » «
Comme c'est plus dans le récit des affaires de la chambre que dans celui des révolutions politiques que réside l'importance des Journaux de Dubois, nous extrairons de cette même année 1648 une manière de jugement solennel, qui fut rendu par les premiers gentilshommes de la chambre, portant règlement sur un différend survenu entre les premiers valets de chambre et les valets de chambre du Roi.
Le soir, Monseigneur le duc de Créquy premier gentilhomme de la chambre estant en année, se mit dans lebalustre du lit du Roy et demanda à mes compagnons (les valets de chambre) où estoit M. de la Porte (1) premier valet de chambre. Mes compagnons lui ayant répondu qu'il n'y estoit pas et qu'il estoit allé souper, il leur dit : — « Messieurs, touchant le différend survenu entre vous et Jaquinot va- « letde chambre, couchant à la chambre et ayant les clefs des coffres (voilà les termes de Messeigneurs les premiers gentilshommes de la chambre, lorsqu'ils parlent de MM. les premiers vallets de chambre) « nous avons arrêté, messieurs mes compagnons et moi, que quand « les vallets de chambre couchant à la chambre voudraient présenter « quelque chose, comme la serviette, vous la leur devez préparer au « buffet et la leur laisser prendre, et ils la doivent aussy reporter au « buffet : s'ils veulent aussy présenter le pot de chambre, vous ne
(I) Celai qui fut emprisonné au temps du ministère de Richelieu, pour les affaires de la reine Anne d'Autriche. 11 a laissé des Mémoires qui sont fort Injurieux au cardinal Mazarin, et dont l'esprit et l'inspiration contredisent sur la jeunesse de Louis XIV assez directement le sens de ceux de Dubois.
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« devez pas courre sur eux, non plus que d'autre chose ; mais vous « le tenant, vous ne devez pas le leur donner pour présenter au Roy, o et eux ne le doivent pas prétendre. Pour la robe de chambre, vous « la devez donner ensemble, eux d'un côté et vous de l'autre, comme « vous avez toujours fait. » Et après que M. de la Porte fut revenu quy servoit à la place de M. Jacquinot, il luy dit après estre rentré dans le balustre, qui est le lieu où se doivent prononcer telles sentences et après l'avoir appelé par son nom : «-—Nous vous défendons « de rien oster aux valets de chambre, vos compagnons, pour présenter « au Roy, ny de leur rendre après l'avoir présenté à Sa Majesté ; o mais reportez-le au buffet ou ailleurs où sera sa place. Nous leur « défendons de courir sur vous lorsque le Roy demandera quelque « chose, au contraire nous leur commandons, sy vous voulez préa senter la serviette au Roy, de vous la tenir preste pour que vous « l'alliez quérir au buffet : mais tout ce que le Roy demandera, et « quy est hesoing pour son service, nous voulons qu'en nos absences « ils le présentent au Roy et non pas à vous, qui les devez trester « comme vos compagnons et non autrement. » Il fault remarquer que le ton que prit Monseigneur de Créquy parlant à M. de la Porte fut un peu esgre. La raison est que Messeigneurs les premiers gentilshommes de la chambre se sentent choqués de l'autorité, que veulent prendre dans la chambre MM. les premiers valets de chambre : et de fait ce sont leurs charges, après le grand chambellan, dont ils ont entre eux quelque jalousie: mais ce n'est pas à nous de regarder à ces choses-là, mais bien de faire bien exactement nostre devoir.
Voici d'antres détails sur l'adolescence de Louis XIV :
165t. Le Roy se divertissoit souvent à son petit fort, à l'attaquer ou à le défendre ou à faire faire l'exercice à sa compagnie de mousqueterres, quy estoit composée de tous les jeunes princes et seigneurs de la cour. Il avoit aussy un ballet qu'il accordoit et estudioit souvent afin de le danser, où estoient la plupart des jeunes gens de condition.
Le 30 avril, le Roy se divertissoit à mener son petit carrosse dans le jardin (au Palais Royal) et tomba entre les deux chevaux et s'attacha fermement au col du plus vicieux. Les chevaux s'arrestèrent tout court et ne branlèrent pas, ce quy est fort à remarquer, les chevaux estant vicieux.
Le 2 may. Le Roy dansa son ballet, quy estoit fort beau, aussy y avoit-il grande foule. Le Roi se divertissoit donc à danser et à voir
39îi NOTICES LITTÉRAIRES SUR LE XVII* SIÈCLE
danser des ballets, mangeoit souvent hors de chez luy comme chez la Reyne, chez Monsieur le maréchal de Villeroy son gouverneur, au pallèsBrion (f)où il fesoit toujours porter là une partie de sa viande. Il faisoit ses estudes le matin: après avoir prié Dieu, il dansoit, faisoit des armes, rompoit la lance dans la visière du faquin ; après, il desjeunoit, où estoit toujours sa bande de petits violons, au nombre de dix, quy jouoient assez joli ment, ce quy faisoit que plusieurs gens le venoient voir desjeuner. Après lequel desjeuner il alloit souvent à l'estude jusqu'à ce que la Reine fut esveillée. Son estude estoit les Commentères de César en latin qu'il traduisoit en françois. Il écrivoit, il lisoitdans l'histoire de France, il estudioitla langue italienne et les cartes et les mathématiques.
Les divertissements du Roy estaient les promenades qu'il faisoit aux maisons autour de Paris, ses petites chasses, son fort dans le jardin du Palais-Royal, où il faisoit faire à sa compagnie de tous les jeunes princes et seigneurs des attaques, des défenses, des sorties et l'exercice.
Le 19juing, Madame deLansac, première gouvernante du Roy et quy avoil toujours grand amour pour Sa Majesté et beaucoup d'envie de le voir savant et avancé dans son éducation, luy flt présent, entrant à l'estude, de trois lettres que Caterinne de Médicis escrivoit à Henry III, son fils, aussy pour son éducation. Monsieur de Rhodes (2) les leut toutes troys, quoyque longues, mais belles et très-nécessaires pour le Roy quy les entendit avecq beaucoup d'attention; et après quelques discours sur ce sujet, il montra à sa bonne amye, Madame de Lansac ung paquet tout entier des Commentères de César, qu'il avoit traduits du latin en françois, tant Sa Majesté estoit avancée, n'ayant pas encore treize ans : ce que le Roy avoit traduit en l'absence de monsieur de Rhodes son précepteur.
Le 23, M. lechancelier Seguier vint voir estudier le Roy, dont il hit très-flatisfait et exhorta Sa Majestéde continuer, luy faisant voir l'advantage que c'est à ung roy de joindre les lettres avecques les armes.
Le <« juillet le Roy estant à l'estude, Monsieur de Rhodès luy faisant voir que les siens ne le servoient pas par intérest et que c'estoitpar amour et pure affection et qu'ils a voient beaucoup d'espé-
(1) Le palais Brion est un petit bâtiment que le due de Damville, autrefois appelé Brion, avait fait bâtir dans le jardin do Palais-Royal quand il y avait logé, et qui avait servi au Roi, quand il logeait dans cette maison, à faire des collations familières. — M«« de Mottivillk.
(2) Hardouin de Péréftxe, précepteur du Roi, évéque de Rhodei plus tard archevêque de Paris.
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rances en sa personne, le Roy dit: — Ils verront dans deux mois (1) et quelques jours, de quelle façon je m'y prendrai.
1655. Comme le Roy Louis XIV, mon cher maistre, passoit les heures du jour. En cette présente année Pasques fut le 22 mars, et je partis le lendemain pour mon Cartier : le Roy estoit à Paris et pour n'avoir que dix et sept ans et quelques mois, je le trouvay sy accoroply que j'en fus comblé de joye. J'observay tout le changement dès mon premier jour de garde et je veulx mettre icy comme il employoit la journée.
Sytost qu'il s'esveilloit, il récitoit l'oftlce du Saint-Esprit et son chapelet : cela fait, son précepteur entroit et le faisoit estudier, c'est à dire dans la Sainte Escriture ou dans l'histoire de France. Cela fait, H sortoit du lict : alors nous entrions, les deux de jour seulement et l'huissier d'ordinaire : sortant du lict., il se mettoit sur sa chère percée, dans sa mesme chambre de l'alcosve, où il couchoit; il y dénie uroit une demi heure plus ou moings. Après, il entroit dans sa grande chambre où. d'ordinaire il y avoit des princes et de grands seigneurs, quy l'altendoient, pour estre à son lever. 11 estoit en robe de chambre et alloit droit à eux, leur parloit sy familièrement, les ungs après les autres, qu'il les ravissoit. Après, il se mettoit dans sa chère et se lavoit les mains, la bouche et le visage. Après s'estre essuyé, il destachoit son bonnet quy estoit lié autour de sa tête à cause de ses cheveux, quy estoyent dessous. Il prioit Dieu dans sa ruelle de lict avecque ses aumôniers, tout le monde à genoux et nul sy osé d'estre debout, ny de causer, ny de Taire aucung bruit. L'huissier de la chambre les eut mis dehors. La prière du Roy finie, il se mettoit dans sa chère, où se peignoit et luy donnoit-on un petit habit, les chausses de petite sergette et la camisollede Hollande, et passoit dans ung grand cabinet, quy est derrière son antichambre, où il faisoit ses exercices: il voltigeoit mais d'une légèreté admirable, il faisoit mettre son cheval au plushault point et alloit là dessus comme ung oiseau, ne faisoit pas plus de bruit en tombant sur la selle que sy l'on y eut posé ung oreiller. Après, il faisoit des armes et de la pique et repassoit dans sa chambre de l'alcosve, où il dansoit, et rentroit dans sa grande chambre, où il changeoit d'habit et desjeusnoit. Après, il sortoit de sa chambre, faisant toujours chaque matin le sygne de la crois, montoit chez M. le cardinal de Mazarin, quy estoit son premier ministre d'estat et quy logeoit au dessus de sa chambre et se mettoit en particulier, où il faisoit chaque jour entrer ung se-
(1) La majorité du roi fut déclarée le 7 septembre 1651.
crestaire d'estat, quy faisoii ses rapports sur lesquels et sur d'autres affaires plus secrètes le Roy s'instruisoit de ses affaires le temps d'une heure ou une heure et demie.
Cela fait le Roy descendoit et alloit donner le bonjour à la Reine, et delà s'en alloit en Bourbon monter à cheval jusques à ce que la Reyne sa mère y vint à la messe, où il assistoit. La messe dite, il la reconduisoit chez elle avec beaucoup de déférence et de respect. Le Roy remontoit dans sa chambre et changeoit d'habits, ou pour aller à la chasse ou pour demeurer sur les lieux. S'il alloit à la chasse c'estoit un habit assez ordinaire, mais s'il demeuroit c'estoitung habit modeste et estoil ung peu mieux, avecque peu de cérémonie et nulle afféterie. 11 estoit fort aisé à parer et il se paroit deluy mesme. Sa personne estant sy merveilleusement bien faite qu'il ne se peut dire de mieux. Estoit-il habillé, il alloit disner, souvent avec la Reyne: si raprèsdisnée ilyavoit quelqu'audience d'ambassadeurs, il leur donnoit si attentivement qu'il ne se pouvoit pas davantage et, leurs discours finis, il les entretenoit, ung petit quart d'heure, fort familièrement, des choses quy regardoiont l'affection de leurs mestres on de leurs pays, des alliances et des amitiés qu'il y avoit eues dès longtemps, des maisons et des royaumes. Enfin j'en ai vu donner à plusieurs et mesme, dans ce présent cartier dont je parle, à l'ambassadeur de Savoye nommé l'abbé Dallier, mon ancien amy, que je fus voir après, quy me fit voir que le Roy l'avoit ravy, m'obligea de me dire la plus grande partie des jolies choses que le Roy luy avoit dites et s'en retourna en Piedmont raconter les merveilles qu'il avoit remarquées dans la personne sacrée du Roy. En effet c'est ung charme que d'avoir l'honneur d'estre auprès de sa personne pour voir et entendre les choses admirables quy sont en lui, et mérite qu'une reine de Saba vienne pour voir et pour entendre ce que Dieu a mis dans ce vaisseau d'élection.
Les après dinées se passent soit à cela ou aux autres divertissements honnestes. J'ay remarqué une sy haulte vertu au Roy que nul de ceux quy ont l'honneur d'approcher de sa personne n'oseroit avoir juré ny proféré une parole déshonneste: enfin c'est ung saint Louis en piété et ung César en bonté. Sur la fin de l'après dlnée le Roy va au cours, où il se fait voir et parle en passant aux honnestes gens de condition, soit aux hommes soit aux femmes. Le cours fini, il entre au conseil, s'il est jour pour cela: souvent il y a comédie de pièce sérieuse; la comédie finie, où tout ce qu'il y a de beau paroit et quy reçoivent toutes quelques civilités de luy, Leurs Majestés s'en vont souper, à l'issue duquel le Roy danse, les petits