SECRÉTAIRE D'ÉTAT
Du 4 février 1663 (4).
Monsieur,
Comme vous ré pondis tes si favorablement àM.deMortemart (5) quand il vous parla de moy sur le délay que la Reyne eut la bonté de luy accorder et que vous m'avez
(1) Anne Baudesson, veuve d'un procureur, célèbre par ses bons mots et son grand sens, jouissant d'une grande considération : elle tomba malade en 1658, toute la couiTalla voir. La Reine y envoya. Le Roi en passant arrêtait et faisait prendre de ses nouvelles par un de ses écuyers.
(2) Son père avait été intendant de la maison de Guise.
(3) Michel Letellier, mort en 1685, chancelier en 1677, père du marquis de Louvois.
(4) Al s. de Conrart, t. Xi, in-f°, p. 297.
(5) Gabriel de Rochecliouarl, marquis et duc, depuis 1650, de Mortemart, prince de Tonnay-Charente, ftïs de Gaspard de Rocbechouart, marquis de Mortemart, mort en 164». Il était le frère aîné du comte de Maure.
témoigné depuis tant de civilités et de bons senti mens sur la garnison d'Attichy, j'ay creu que je devois vous rendre compte de ce qui me retient encore icy, et que vous ne vous tiendriez pas importuné que je vous suppliasse de me faire quelqu'oftice sur cela auprès de la Reyne, s'il en est besoin. C'est, Monsieur» qu'un bomme qui faisoit quelques affaires en Bretagne pour me faire avoir de l'argent, ayant esté arreslé par une cheule, ces affaires-là ont esté retardées ; vous comprendrez bien que quand on sort par un ordre comme celuy que j'ay eû et dans une conjoncture qui ne donne pas lieu d'espérer de revenir si tost, on ne se peust pas résoudre aysément de s'en aller sans payer de certaines sortes de debtes, et il est assez croyable que des gens qui n'ont jamais receu aucuns bienfaicU de la cour de quelque nature qu'ils puissent estre, et qui ont plustost voulu vivre selon leur condition que selon l'état de leurs affaires, n'ont pas de l'argent toutes les fois qu'ils en ont besoin et surtout en ce temps-cy. Véritablement, Monsieur, la Reyne a faict du bien à des gens qui n'avoyent pas eu l'attachement à elle que nous y avions eu de tout temps, et que je puis dire qui ne méritoient pas mieux qu'elle leur en fit que M. le comte de Maure ; et bien loin qu'il ayt eu la moindre part dans tant de grâces qu'elle a départies dans sept années de la régence qu'il est demeuré à la cour, nous n'avons sceu mesme conserver les marques de considération qu'elle nous donnoit auparavant, encore que nous n'ayons pas esté seulement soupçonnés d'avoir rien fait qui nous les deust faire perdre.
Je n'ay sceu m'empescher de faire cette petite digression, pour vous faire voir que M. le comte de Maure pourroit estre excusable dans ce qu'il a fait; et en vérité, Monsieur, j'ose vous dire, qu'ayant l'esprit que vous avez, je ne me saurois persuader que si je vous pouvoi» entretenir du détail de nos
raisons, non-seulement pour ce qui regarde la Reyne, mais aussi M. le cardinal Mazarin, vous pussiez condamner tout à fait M. le comte de Maure. Enûn, Monsieur, si on luy reproche la rébellion, on ne luy sauroit reprocher l'ingratitude; et quant à la rébellion, si je pouvois vous faire voir les lettres qu'il m'écrit, vous verriez bien qu'il a les sentiments que peut avoir un bon François. J'en ay monstré quelques-unes à M. deMorlemart, et il pourra vous en rendre témoignage. Ne songez point, s'il vous plaist, à vous donner la peine de me faire réponse. Je vous supplie seulement si vous apprenez que la Reine entende parler que je sois encore icy, de me vouloir faire la grâce de luy dire ce qui m'y retient et que j'espère d'en partir bien tost. Et si vous ne pouviez empescher que je ne fusse m cnacée d'un second ordre, d'avoir la bonté de m'en avertir, afin que je le prévienne, s'il m'est possible, ne voulant point passer pour une personne qui ne veut pas obéir et qui ne se peut résoudre à sortir de Paris, où je ne suis pas, Dieu mercy, fort attachée ; et croyez, s'il vous plaist, qu'en quelque lieu que je sois, je conserveray toujours un fort grand désir de pouvoir reconnoislre les civilitez que vous m'avez faites, etles témoignages que j'ay receus de votre bonne volonté. Et en vérité, Monsieur, il ne me pourroit gueres arriver de plus grande joye que de rencontrer quelque occasion de vous faire ptiroistre combien je suis votre servante.
Anne Do\l
Digitiz