Notices sur l'amélioration des plantes par le semis et considérations sur l'hérédité dans les végétaux
Au moment de commencer sur la question de l'hérédité un travail plus complet et, je l’espère, plus rigoureux que ce que j’ai pu faire jusqu’à ce jour sur cette question, j’ai voulu réunir et relire les différentes notes que j’avais déjà publiées sur ce sujet ou sur les points qui s’y rattachent le plus directement; et comme elles ont été imprimées dans des recueils divers, et que les tirages que j’avais fait faire de quelques-unes d'entre elles sont épuisés, je me suis décidé à en faire ici une réimpression collective.
Pour donner plus d’intérêt à ce recueil, j’ai obtenu de mon père l’autorisation de le faire précéder de son mémoire sur V cmélioration de la Carotle sauvage^ inséré dans les Transactions de la Société horticulturale de Londres, en 1840 (1), mais qui n’avait point encore été imprimé en langue française. Ce mémoire, qui a été le point de départ de toutes les études que j’ai pu faire dans ce genre, contient, non seirlement le germe, .mais même l’énoncé très explicite de la plupart des idées, que j’ai eu plus tard l'occasion de développer davantage, sur la théorie de l’amélioration des plantes par le semis.
Les méthodes que nous avons suivies ont toujours été basées sur le même principe, qui consistait à mettre en évidence, par un artifice quelconque, les qualités sur lesquelles le choix devait être fondé. Ainsi, dans l’expérience de mon père sur la Carotte, il était important de choisir les plantes les plus tardives, à quelque faible degré que ce fût. De si petites différences eussent été perdues, insaisissables dans des semis de printemps; elles se fussent traduites par un ou deux jours de différence dans l’époque de montaison, ce phénomène ayant lieu au milieu de l’été. Mais en amenant, par des semis de plus en
(1) 2' série, t. II, p. 348.
plus tardifs, les plantes à butter en quelque sorte contre la saison d’automne, en portant ainsi le moment où se décide la question de savoir si la plante montera en tige ou restera en rosette, à une époque où la végétation fait moins de progrès dans une semaine qu’elle n’en fait dans une journée d’été, de petites différences de tardiveté, insaisissables dans une autre saison, deviennent assez marquantes pour que certaines plantes puissent franchir cette époque critique et donner naissance à une tige, tandis que d’autres, restant à l’état de rosette, prendront, par la force des choses, le mode de végétation des plantes bisannuelles, et accumuleront comme elles, dans la racine, les sucs destinés à nourrir la tige qui s’élancera au printemps suivant.
La basse température de l’automne aura été, dans ce cas, l'instrument, ou, si l’on veut, le réactif qui aura mis en évidence la légère tendance à la tardiveté qu’il eût été impossible de reconnaître sans cet artifice. D’un autre côté, son rôle aura été en même temps actif, en ce que, ralentissant la végétation, elle aura permis l’accumulation des sucs et placé les jilantes qui y étaient disposées par leur tempérament propre, dans des conditions où elles pouvaient acquérir le développement que nous cherchions à leur faire prendre.
Dans les autres expériences du même genre que j’ai tentées depuis, la séparation des deux moyens rend la chose plus simple; les procédés plus ou moins compliqués que je suis obligé d'employer pour arriver à la constatation de la qualité que je recherche n'ont rien de commun avec ceux qui servent à la culture ou à la multiplication de la plante. Je n’agis sur elle par aucune influence autre que celles que lui impriment les individus choisis pour reproducteurs. J’ai même évité avec soin toutes les influences extérieures qui pourraient avoir quelque efficacité, attendu qu’elles n’auraient pu que gêner l’appréciation des résultats qui pouvaient être attribués à l’hérédité.
11 y a une question qui me préoccupe, et que je n’ai point encore abordée, faute de données suffisantes, mais que je poserai ici toutefois, parce que je la considère comme très importante pour le point qui nous occupe et que je ne désespère pas qu’on ne puisse l’attaquer plus tard, quand les matériaux qui s’y rattachent seront plus nombreux : cette question est celle de savoir si les qualités ou les caractères produits
dans un inclividu par des circonstances extérieures et accidentelles qui lui sont propres et qui n’ont pas affecté ses ancêtres, sont, dans une proportion quelconque, transmissibles par génération. Je sais que les éleveurs qui se sont occupés de croisements d’animaux seront disposés à y répondre affirmativement, tandis que, de mon côté, Vinsiinct me porterait à répondre négativement. Mais si je cberclie sérieusement à me rendre compte de mon opinion sur ce point, je dirai que c’est un problème indéterminé ; c’est-à-dire une question sur laquelle les données principales nous manquent absolument.
On trouvera dans ce recueil, de même que dans les études que je me propose de continuer dans cette direction, deux points de vue connexes, mais cependant distincts: l’iiii, l’étude de l’hérédité, que je cherche à dégager le plus possible des circonstances qui peuvent masquer son action; l’autre, em])rassant d’une manière plus générale la théorie de l’amélioration des plantes par le semis, et dans lequel alors j’étudie rinllnence des circonstances extérieures, tant sur l’individu que sur la racé. A ce second point de vue, la question se trouve compliquée des variations naturelles des plantes à l’étude. Car ce n’est qu’après avoir déterminé l’amplitude normale de ces variations que l’on peut juger s’il s’en présente de plus considérables et que l’on puisse attribuer avec certitude à l’action des causes de perturbation que l’on étudie.
Ceci m’amène à parler d’une des plus grandes difficultés que j’aie rencontrées dans les études de cette nature, difficulté qui a retardé jusqu’à présent la publication du travail que j’ai entrepris s;ir l’amélioration de la Betterave à sucre. Cette difficulté est celle d’arriver à des moyennes concordantes. J’avais, en commençant ces études, adopté le nombre 10, ou la moyenne de dix observations, m’imaginant qu’en diminuant d’une décimale le chiffre de l’erreur probable, j’arriverais à une exactitude très suffisante. Malheureusement il n’en est pas ainsi; et bien que mon esprit ne saisisse pas nettement ce qui peut en être cause, il est rare que je puisse arriver à des totaux ne différant que par un ou deux centièmes, à moins d’aligner parallèlement 2o ou 30 observations. Ceci rend très longues et très minutieuses les recherches de ce genre; car si je n’avais pas été amené à faire ainsi la preuve des méthodes que j’allais employer, j’aurais été naturellement porté à considérer comme valables ces moyennes de 10 observations faites avec soin, et
je me serais laissé aller à tirer des conclusions des cliiffres qu’elles me fournissaient. Mis en garde par cette difficulté inattendue, je n’en suis pas précisément découragé; mais je suis obligé de demander beaucoup d’indulgence pour le temps qu’il me faudra encore avant d’apporter les résultats que, l'année dernière, je croyais toucher du doigt. J’ai la certitude que le sens de ces résultats ne changera pas, mais je ne les veux produire que quand ils seront suffisamment corrects et appuyés sur un assez grand nombre de chiffres pour que je puisse les considérer comme n’étant plus sujets à varier.
Ce serait, du reste, un bien joli sujet d’études, et c’est un sujet que j’ai été souvent tenté d’entreprendre, que celui du degré d’approximation qu’il est possible d’atteindre dans des expériences agricoles ou horticoles. Le nombre des actions qui sont en jeu est si considérable, la manière dont elles peuvent se combiner est si variée, que cela m’explique en partie combien il est difficile d’obtenir des résultats complètement concordants, et combien, dans une expérience où toutes les influences, sauf celle que l’on étudie, doivent rester invariables, ce cœteris jyaribus correct est une condition difficile à remplir.
l'aris, le 12 décembre 18o8.