PAR
M. P.-P.-A. LÉVÊQUE de VILMORIN (')
Lue à la Société liorticulturale de Londres, le 3 mars 1840.
La plupart de nos plantes potagères, et principalement les plus perfectionnées et les plus utiles d’entre elles, sont évidemment des déviations d’espèces primitives modifiées par l’intelligence et le travail de l’homme. On en peut voir la preuve en comparant à elles-mêmes, dans les deux états différents, celles dont les types sauvagesnous sont connus ; le Chou, la Carotte, le Navet, etc.
Ce fait, considéré soit dans son ensemble, soit dans ses détails, présente plusieurs sujets d’études d’un grand intérêt. D’un côté, il se rattache à l’un des problèmes les plus importants de la philosophie naturelle, celui des lois qui régissent l’espèce et ses variations; de l’autre, il intéresse et la botanique proprement dite et la physiologie ; la première, quant à la détermination des espèces auxquelles appartiennent les nombreuses variétés cultivées ; la seconde, sous le rapport des changements opérés dans les proportions et le développement des organes ou des parties de la plante. Mais le point de vue le plus intéressant, peut-être en même temps que le plus utile, sous lequel on puisse considérer ces modifications est celui des moyens par lesquels elles ont été effectuées.
C’est une question à peu près neuve pour nous. L’ha-
(1) Transactions of the Horticultural Society, 2e série, t. IL p. 348.
bitucîe de voir nos plantes alimentaires sous leurs formes actuelles ; leur utilité même, leur usage vulgaire et journalier, les font,, en général, considérer comme des productions toutes naturelles et dont rorigine n’aurait rien de particulier; aussi n’a-t-elle pas excité la curiosité des cultivateurs ; les botanistes, de leur côté, ont longtemps dédaigné [de s’occujier des variétés jardinières : elles ont donc été fort délaissées sous ce rapport (i).
Si l’attention, cependant, s’arrête sur ce sujet, si l’on se demande comment les pivots faibles, filamenteux, à peine charnus de quelques plantes sauvages ont été transformés un nos volumineuses racines potagères ; comment surtout a été créée la pomme du chou, par quels procédés les feuilles étagées sur la tige du chou sauvage ont été agglomérées et resserrées en cette masse compacte et charnue, l’esprit restera étonné devant cette question. L’horticulture moderne, si avancée qu’elle soit à bien des égards^ n’olFre l’exemple de rien de semblable. Quelques légumes nouveaux ont été introduits dans les jardins, de nos jours ou dans le cours du siècle dernier ; ils sont restés tels, ou à peu de chose près, qu’ils étaient originairement. Un peut surtout citer parmi eux le Sea-kale; sa culture depuis quarante à cinquante ans s’est généralisée en Angleterre, elle y est l’objet de beaucoup de soins; cependant la plante n’a subi, jusqu’ici, de changements sensibles dans ses formes ni dans ses dimensions (2). Il en est de même du Tetragonia exil) M. Decandolle est, je crois, le premier, parmi les grands botanistes, qui ail l'ait sentir la nécessité de l’étude de ces plantes; il y a insisté dans plusieurs de ses ouvrages et, voulant joiudre l’action au précepte, il a publié un mémoire important sur les especes et variétés de Choux et de Raiforts cultivés en Europe. Un savant très recommandable, Duchesne, avait, dans des vues analogues, étudié et donné de bonnes monographies des Fraisiers et des Courges.
(2) Des amateurs qui habitent le , voisinage des côtes où croît le Sea-kale m’ont assuré qu’il n’était pas rare d’en trouver des individus, à l’état naturel, aussi beaux et aussi développés que ceux que l’on voit dans les jardins.
pansa, qui est aujourcriiui ce qu’il était à son début, et des autres plantes potag’ère& d’une introduction plus récente.
Quant à nos légumes anciens, ils nous ont été transmis tmit façonnés par les générations qui nous ont précédés. L’origine de la plupart d’entre eux remonte à des temps inconnus ; il en est même dont les types sauvages n’existent plus^ ou, du moins, n’ont pas été retrouvés jusqu’ici par les botanistes et que nous ne possédons qu’à l’état domestique ou cultivé. Il est bien vrai que ces mêmes plantes se perfectionnent encore entre nos mains, que nous en obtenons journellement des variétés nouvelles; mais, entre ces variations d’espèces déjà modifiées et l’amélioration première d’une plante sauvage, il existe une différence fondamentale dont il importe de se rendre compte.
Lorsque, par des moyens quelconques, on a fait dévier une espèce de son état primitif, la race ou les races en quelque sorte artificielles qui en sont résultées sont essentiellement variables. C’est ce que nous voyons dans nos espèces jardinières, qui tendent sans cesse à joner, ordinairement pour dégénérer (à notre sens), c’est-à-dire retourner à leur souche première, souvent aussi, par des influences contraires et diverses (car ce phénomène est fort complexe dans ses causes comme dans ses effets), pour s’en écarter davantage ou pour subir des changements nouveaux. L’espèce naturelle, au contraire, est essentiellement fixe et stable ; elle ne varie, sauf de rares exceptions, que dans les limites assignées aux difierences individuelles; différences qui s’éteignent et se renouvellent avec les individus sans laisser de traces durables et donner naissance à des races nouvelles.
Ceci explique comment nous obtenons si facilement des variétés de nos plantes potagères déjà déviées et améliorées, tandis que si nous introduisons dans la cul-
ture une espèce encore à l’état naturel, nous ne la voyons pas se modifier sensiblement. Ces modifications, cependant, sont possibles ; elles ont été opérées par les hommes d’autrefois sur un bon noml)re d’espèces; mais la tradition des moyens, non plus que la pratique ellemême, ne s’est perpétuée jusqu’à nous.
On pourrait croire, et cette opinion m’a été quelquefois manifestée par des hommes éclairés, que^, pour la création des variétés alimentaires perfectionnées, il a dû suffire d’une nourriture abondante et des soins de la culture jardinière ; mais un examen attentif ne permet d’adopter cette opinion que dans un sens très restreint. Certainement ces soins sont au nombre des moyens indispensables; mais il est indubitable aussi que, seuls, ils ne suffiraient pas. Donnez au chou sauvage une nourriture très abondante, traitez-le jardinièrement, vous lui procurerez un développement plus vigoureux, des dimensions plus fortes, ses feuilles deviendront plus amples, ses tiges plus hautes, vous en ferez le chou cavalier ou le chou vert branchu ; mais jamais, par ces moyens seuls, vous n’en ferez un chou pommé (1). 11 a fallu certainement autre chose. Quelle autre chose, ou plutôt quelles autres choses? C’est là le problème sur lequel j’appelle l’attention, non pas pour le chou seulement, mais pour maintes autres plantes.
Souvent occupé de cette question, j’ai cherché à m’éclairer sur elle par des expériences, j’en ai suivi sur diverses plantes dans la vue de les améliorer; sur la laitue vivace [Lactuca perennis), sur le Tétragoniaj le Solarium stoloniferum, le Brassica orientcdis ; plusieurs années d’épreuves ne m’ont jusqu’ici fait obtenir, de ces espèces, aucune modification sensible. Mais la Carotte
(1) J’en ai en ce moment l’exemple sous les yeux. Depuis deux ans, j’essaye le Brassica sylveslris, dont j’ai dû les graines à l’obligeance de M. Loudon et du révérend Thomas Bree; les individus les plus vigoureux sont ceux qui s’éloignent le plus de la disposition à pommer.
sauvage, que j’avais comprise dans les mêmes essais, s’est améliorée, au contraire, de la manière la plus prononcée ; dans l’espace de trois générations, j’en ai obtenu des racines aussi charnues et aussi grosses que celles des carottes de jardins. J’ai riionneur d’en adressera la Société horticulturale quelques échantillons, et j’y joins, comme point de comparaison et pour faire juger de la distance parcourue, quelques racines sauvages provenant des champs mêmes où ont été prises les graines de mes premiers essais.
Voici l’historique de cette expérience ;
En mars 1832, je fis à Verrières, près Paris, dans une terre douce et profonde, un premier semis de Carotte sauvage. Tout monta ; je n’obtins aucune racine meilleure que celles des champs.
En 1833, le 26 avril, j’essayai ici, aux Barres (Loiret) où la terre est plus forte, un nouveau semis. Il leva fort clair, les plantes devinrent très fortes, mais toutes montèrent encore. Les racines étaient plus grosses que celles des champs; mais, je dirai, plus mauvaises par leur consistance et leurs fortes ramifications. Deux autres semis faits à Verrières, les lo mai et 22 juin suivants, montèrent aussi en très grande partie, mais non pas totalement. Ils avaient levé clair, comme le précédent, mais surtout très inégalement et successivement; il germa des graines pendant tout l’été. Parmi ces plantes tardives, plusieurs ne montèrent pas , et cinq à six donnèrent des racines passablement charnues, d’environ un demi-pouce de diamètre et ressemblant à de fort médiocres carottes de jardins.
Ces racines, replantées le printemps suivant, produisirent des graines qui furent ressemées en 1835. Une partie considérable de ces semis monta encore, mais la proportion en fut beaucoup moindre que précédemment. La plante avait déjà subi un changement notable ; lors
de rarracliage, ce lot présenta un cinquième environ d’assez bonnes carottes, petites et moyennes, peu chevelues, quelques-unes même tout à fait nettes et bonnes. Cette seconde génération offrit un bon choix de portegraines qui furent replantés et graillèrent en 1836.
En 1837, j’obtins de ces graines une troisième génération de racines très sensiblement améliorées ; un bon nombre étaient fort grosses et charnues, quelques-unes dépassèrent le poids d’un kilogramme. Les plus volumineuses étaient, en général, grossières et défectueuses de forme ; mais il s’en trouva d’autres parfaitement bonnes à tous égards et qui égalaient les meilleures carottes de jardin. Le rebut, dans ces semis, fut d’environ un tiers de racines fourchues, ramifiées, etc. ; mais la plupart de celles-là étaient charnues et mangeables. Peu de plantes avaient monté, un dixième au plus. En 1838, je fis avec la même graine un semis assez considérable dans les champs, qui m’a donné également de très bons produits en majorité.
En 1839, j’ai élevé la quatrième génération. Les racines ont été, en général, moins grosses que celles de 1837, parce qu’elles ont eu beaucoup à souffrir de la sécheresse; mais la qualité de l’ensemble a été meilleure, la proportion des mauvaises beaucoup moindre, celle des plantes montées presque nulle.
Pour rendre plus sensible la marche progressive des principales modifications, j’en présenterai ici le résumé sous une autre forme, en y ajoutant quelques détails essentiels que j'ai omis à dessein, dans ce qui précède^ pour éviter de trop nombreuses redites.