SE REPRODUISANT DE GRAINES
Lue à la Société Industrielle d’Angers, séance du 7 juillet ISdl.
L’étude des modifications que l’industrie humaine peut faire subir aux plantes est certainement un des sujets les plus dignes de fixer l’attention des personnes qui se sont occupées des applications de la science à l’art agricole et horticole.
La plupart des plantes que nous cultivons sont plus ou moins déviées de leur type primitif, et pour quelquesunes d’entre elles, la déviation est telle, que le type ne peut être reconnu. Cependant, au moins en ce qui touche les plantes agricoles et potagères, aucune de ces modifications si importantes ne s’est opérée sous nos yeux, nous les avons reçues des générations qui nous ont précédés, à peu près dans fétat où nous les possédons, et nos soins se sont bornés à en fixer et à en épurer les diverses variétés.
Il y a une dixaine d’années, mon père a démontré par l’expérience directe que ces modifications, en apparence si profondes, pouvaient, dans certains cas, être obtenues dans un espace de temps très court, et la Carotte sauvage de nos champs crayeux, à racine filiforme, épaisse à peine de quelques millimètres, a acquis, par ses soins, en trois générations, c’est-à-dire dans f espace de cinq années, le volume et les qualités de la Carotte de nos jardins.
(1) Bulletin de la Société Industrielle d’Angers, 1851, p. 253.
Aujourd’hui je viens proposer à la Société Industrielle de s’associer à la solution d’un problème pris dans le même ordre d’idées. Il s’agit de modifier une plante dont les qualités précieuses sont connues, et qui, dans son étal actuel, rend déjà d’immenses services à l’agriculture, ou. pour parler plus exactement, il s’agit de fixer, d’une manière durable , une modification qui ne s’est présentée jusqu’à présent que comme une monstruosité passagère.
C’est M. Troclm, qui. le premier, je crois, a signalé l’existence d’une variété sans épines de I’Ajonc com.mux {Vlex Europæus). Voici ce qu’il m’écrivait le 6 janvier 1847 :
« J’ai quelque espérance de vous offrir cette année une nouvelle variété d’Ajonc qui, si elle se reproduit de graines présenterait, dans l’iiiver, à nos bestiaux un fourrage plus précieux peut-être que ne l’est le Trèfle dans le printemps et l’été. J’ai trouvé cet Ajonc sur des berges de fossés semées chez moi en Ajonc ordinaire {Ulex Europæus). La nouvelle plante, dont j’ai trouvé cinq ou six pieds parmi plusieurs milliers de l’espèce commune, a le même développement, mais les rameaux en sont moins ligneux, ils sont plus herbacés, plus succulents, et n’ont pas ou presque pas d’épines, et les animaux peuvent les manger sans aucune préparation. Ce serait enfin un riche et productif fourrage d’hiver. Vous savez combien notre agriculture est pauvre de cette espèce de nourriture dans cette saison. »
Cette année (18ol), j’ai reçu de M. Trochu une nouvelle lettre relative à cette expérience. Les produits du semis n’avaient rendu que des plantes épineuses; les boutures n’avaient produit que des sujets peu vigoureux.
Voici, du reste, les paroles mêmes de M. Trochu :
« Je vous ai entretenu dans le temps d’une découverte d’une variété d’Ajonc [Ulex Europæus) qui n’avait pas d’épines et dont les rameaux étaient complètement lier-
bacés, succulents, et présentant enfin des conditions telles (jue cette variété me paraissait devoir donner, dans riiiver, un fourrage aussi précieux que le Trèfle vert.
« Mais tous mes effoids pour obtenir sa reproduction de graines ont échoué : la plaide s’est constamment reproduite comme l’est l’Ajonc ordinaire. J’ai cependant isolé les porte-graines pour éviter l’hybridalion, employé des semences de 2®, 3® et 4® générations, mais sans nul succès. Ibest évident que c’étaifune monstruosité de quelques plaids qui leur était particulière, spéciale, et qui ne se reproduit pas. J’ai été vivement contrarié de cette déception; j’avaisfondéde grandes espérances surcettedécouverte, si les sujets avaient pu se reproduire parla graine. J’en ai fait quelques boutures qui restent excessivement basses et misérables; je n’ai pu en obtenir des semis. )>
Au point où en est actuellement la question, deux moyens bien distincts se présentent pour résoudre le problème. Le premier consiste à trouver un procédé simple, d’une réussite assurée et économique, pour multiplier, par division, les individus que l’on possède actuellement d’ Ajonc inerme, de mmnière à mettre dès à présent ces plantes et leurs produits au service de l’agriculture. Ce moyen, bien qu’il n’atteigne qu’imparfaitement le but, à cause de l’infériorité qu’auront toujours, comme pratique'agricole, le bouturage et le marcottage, comparés aux semis, présente cependant l’avantage d’être un acheminement vers l’autre solution de la question.
Celle-ci consisterait à obtenir, au moyen de semis réitérés, une race d’Ajonc inerme se reproduisant de semence. Ce résultat, si difficile et si éloigné qu’il puisse paraître d’abord, non seulement n’est pas impossible à atteindre, mais j’ai la conviction que la persévérance seule suffirait pour y arriver.
Ce que l’on connaît de la puissance de la nature dans la loi des variations individuelles doit faire regarder
comme très probable qu’il existe sur l’étendue de la Bretagne un nombre quelconque d’individus d’ Ajonc sans épines au milieu d’un nombre immense d’individus épineux. Or, il suffirait que l’im de ces individus imprimât à sa descendance directe par graine un cachet im peu plus prononcé, et qu’une fraction quelconque de ses produits fût inerme comme lui, pour qu’il fût ensuite possible d’arriver promptement, par une sélection bien entendue, à affranchir complètement la nouvelle race. Mais si l’on réfléchit que les individus plus ou moins dépourvus d'épines que Ton a rencontrés jusqu’à présent étaient issus de parents épineux, on concevra que la chance d’obtenir de parents inermes des produits qui le soient pareillement est nécessairement un peu plus grande, et que cettechance augmentera àmesure que le nombre de générations successives s’accroîtra pour la plante modifiée.
Si nous considérons une graine, au moment où, mise en terre, elle va donner naissance à un nouvel individu, nous pouvons la regarder comme sollicitée, quant aux caractères que devra présenter la plante qui doit en naître, par deux forces (1) distinctes et opposées.
Ces deux forces, qui agissent en sens contraire, et de l’équilibre desquelles résulte la fixité de l’espèce, peuvent être considérées ainsi qu’il suit.
La première, ou force centripède, est le résultat de la loi de ressemblance des enfants aux pères, ou atavisme ; son action a pour résultat de maintenir dans les limites de variation assignées à l’espèce les écarts produits par la force opposée.
Celle-ci, ou force centrifuge, résultant de la loi des différences individuelles, ou cV Idiosyncrasie, fait que chacun des individus composant une espèce, bien qu'on
(Il Le mol force est employé ici seulement comme comparaison et pour rendre bien palpables les effets que nous avons à décrire. On conçoit bien que la cause, probablement fort comple.xe, qui les produit ne peut être assimilée à une force susceptible de direction et de mesure, telles que les géomètres la conçoivent.
puisse la considérer comme formée de la descendance d’un individu (ou d’un couple) uni({ue^ présente des dillérences qui constituent sa physionomie |)i'opre et produisent cette variété inlinic dans Vunitéqui caractérise les œuvres du Créateur.
Nous venons d’abord, pour plus de simplicité^, de considérer l’atavisme comme constituant une force unique ; mais, si l’on y réllécliit, on verra qu’il présente plutôt un faisceau de forces agissant à peu près dans le même sens, et qui se compose de l’appel ou de l’attraction individuelle de tous les ancêtres. Or, pour faciliter l’intelligence de l’action de cette force, il nous faudra considérer d’abord et d’une manière abstraite la force de ressemblance à la masse des ancêtres, ({ui pourra être considérée comme l’attraction du type de l’espèce, et à laquelle nous réserverons le nom d’atavisme; jjuis séparément, et d'une manière plus spéciale, l’attraction ou la force de ressemblance au père direct, ou hérédité, qui, moins puissante, mais plus prochaine, tendra à perpétuer dans l’enfant les caractères propres du parent immédiat.
Tant que le père ne s’est pas éloigné d’une manière sensible du type de l’espèce, ces deux forces agissent parallèlement et se confondent, et les variations qui peuvent survenir, dans ce cas, par l’eltet de la loi ci’idiosyncrasie, peuvent se présenter indifféremment dans toutes les directions sans en alfecter plus particulièrement aucune.
Il n’en est plus de même quand le père direct s’est éloigné notablement du type ; la force de ressemblance au père direct se combinant alors avec celle de variations individuelles, il en résulte un excès de déviation dans le sens de la résultante de ces deux forces, ou, si on l’aime mieux, les variations nouvelles rayonnent alors, non plus autour du type comme centre^, mais autour d’un point placé sur la ligne qui sépare le type de la première déviation obtenue.
Abandonnées à la nature, les variations individuelles périssent presque toujours dans la masse surabondante d’individus qu’elle sacrifie sans cesse. De là, la fixité des espèces naturelles. Alais, recueillies par l’homme, ces variations sont protégées; leur descendance se multijilie ; obéissant alors aux lois plus complexes qui les régissent, elles produisent ces modifications nombreuses qu’il a su lixer pour son usage. C’est alors aussi que fintluencede l’homme, en choisissant exclusivement, pour en multiplier la descendance, les individus modifiés, vient contrebalancer, par des effets constants, la force constante aussi de l’atavisme, et arrive à affranchir on fixer les races modifiées.
D’après les considérations (jiii précèdent, on voit qu’un des points qu’on doit considérer comme des plus essentiels consiste à lutter le plus efficacement possible contre la force que je viens de désigner par le nom dC atavisme . Or, cette force, moins directe en quelque sorte que celle de la ressemblance au parent immédiat, agit peut-être avec plus de persistance. Si une nouvelle comparaison empruntée aux lois de la mécanique m’était ici permise, je dirais qu’elle doit à son origine éloignée de ne décroître que d’une manière presque insensible pendant le petit nombre de générations sur lesquelles l’homme peut exercer son influence, tandis que la décroissance de l’autre force (celle de la ressemblance :iu père direct) marche en progi’ession géométrique. J'ai donc été amené à me faire, au sujet de la marche à suivre dans le cas où l’on veut obtenir des variétés d’une plante non encore modifiée, une théorie que je ne présente toutefois ici qu’avec une extrême réserve.
Pour obtenir, d’une plante non encore modifiée, des variétés d’un ordre déterminé à l’avance, je m’attacherais d’abord à la- faire varier dans une direction quelconque^ en choisissant pour reproducteur, non |)as celle
des variétés accidentelles qui se rapprocliei'ait le plus de la forme que je me suis proposé d’obtenir, mais simplement celle qui différerait du type. A la seconde génération, le même soin me ferait choisir une déviation, la plus grande possible d’abord, la plus dilférente ensuite de celle que j’aurai choisie en premier lieu. En suivant cette marche pendant quelques générations, il doit en résulter nécessairement, dans les produits ainsi obtenus, une tendance extrême à varier ; il en résulte encore, et c’est là le point principal, selon moi, que la force de l’atavisme, s’exerçant au travers d’influences très divergentes, aura perdu une grande partie de sa puissance, ou, si j’ose encore employer cette comparaison, qu’au lieu d’agir sur une ligne droite et continue, elle le fera sur une ligne brisée.
C’est après avoir atteint ce résultat que j’appellerai, si l’on me permet ce mot, ajfoler la plante, que l’on devra commencer à rechercher les variations qui se rapprocheront de la forme que l’on s’est proposé d’obtenir, recherche qui sera facilitée par l’accroissement énorme de l’amplitude de variation que la marche précédente aura produite. On devra alors éviter, avec le même soin qu’on les a recherchés d’abord, les écarts qui pourraient se présenter, afin de donner à la race que nous nous appliquons à former une constance d'habitude qui sera d’autant plus facile à obtenir que l’atavisme, cette cause incessante de destruction des races de création humaine, aura été atiàibli par les chaînons intermédiaires au travers desquels on l’aura forcé d’exercer son influence.
On voit donc qu’il y a pour nous, dans la recherche des variétés, deux phases bien distinctes, et pendant lesquelles la marche à suivre est directement opposée. Jusqu’à présent la première a été complètement abandonnée à ce que l’on appelait les jeux de la nature, et le soin des horticulteurs s’est borné à propager et à fixer les va-
ria lions accidentelles. Peut-etre paraîtra-l-il prématuré d’avancer ici que cette première phase peut, tout aussi bien que l’autre, être soumise à l’influence de l’homme (1) . Cependant les faits qui m’ont conduit à cette opinion sont maintenant assez nombreux pour que j’aie l’espérance fondée de pouvoir, assez prochainement, montrer des exemples de l’application de cette méthode.
Après cette longue digression, nous reviendrons au projet d’expérience dont j’ai parlé d’abord, et qui, si l’on se le rappelle, avait pour but de fixer une race d’Ajonc sans épines.
M. André Leroy, à Angers, a bien voulu recevoir chez lui les éléments de l’expérience commencée, et dont je vais exposer en quelques mots le plan actuel, sauf les modifications qui pourraient être fournies par les lumières de ceux des membres de la Société qui voudront bien prendre intérêt à cette œuvre.
Un appel fait au nom de la Société centrale d’agriculture de Paris a été adressé à un crand nombre de propriétaires et de Sociétés du pays à'Ajonc^ dans la
(1) Depuis quelque temps on a semblé marcher dans cette nouvelle voie, en recommandant l’emploi des fécondations artificielles pour imprimer à un type jusque-là invariable une première modification qui peut mener à un grand nombre d’autres; mais cet emploi s’est appliqué plus généralement jusqu’ici à des variétés qu’à des espèces. 11 me paraît nécessaire d’entrer ici dans quelques détails spéciaux pour faire bien comprendre comment je conçois le rôle que l’hybridité peut jouer dans la création des variétés.
Le nombre des plantes réellement hybrides ou résultant de la fécondation croisée de deux espèces distinctes, est excessivement restreint, et leur existence même est niée par quelques physiologistes, qui refusent à ces mulets la faculté de se reproduire par la semence. Toutefois, quelques séries de variétés, actuellement cultivées, me paraissent avoir une origine hybride évidente. On conçoit que l’hybridation, dans ce cas, n’a d’effet que dans le sens de Yaffolement, et que les variétés auxquelles elle peut donner naissance ne constitueront des races constantes qu’après un certain nombre de générations.
Quant à fusage des fécondations croisées entre variétés, elles rentrent dans le même mode d’action, en augmentant considérablement l’amplitude de variation dans des variétés déjà fort peu fixes par elles-mêmes. C’est à cet ordre de faits qu’appartient la quantité énorme des hijbrides dont les fleuristes remplissent leurs catalogues. Multipliées par division, ces variétés sont pour eux la source d’opérations intéressantes, et leur excessive variabilité devient alors un avantage, puisque chaque semis de leurs graines produit sans cesse de nouvelles formes propres à satisfaire le besoin continuel de nouveautés de ce genre qu’éprouvent les amateurs.
vue (Je solliciter la recherche des individus dépourvus d’épines qui pourraient se montrer. Des boutures de chacun des pieds individuellement qui seraient trouvés, par suite de ces recherches, devraient être envoyées à M. André Deroy, qui se charge de lés cultiver et de les multiplier séparément, afin de former, de chacune, un petit lot destiné à fournir des graines qui devront servir à continuer l’expérience. — En môme temps, la position des pieds originaux serait remarquée d’une manière précise, afin de s’assurer si, de leur côté, ils produisent des graines (qui devraient être recueillies), et aussi si leurs caractères se conservent sans variation dans l’état de nature. On conçoit qu’en agissant ainsi, et en semant avec soin et séparément les graines provenant de chacune de ces souches descendant d’un pied unique^ on a beaucoup plus de chances d’arriver à une seconde génération sans épines qu’en s’abandonnantau hasard, comme on l’a fait jusqu’à présent. Un soin qu’il faudrait recommander aux amateurs, lorsque nous serons à faire des distributions de graines récoltées chez M. André Leroy, sera de les employer de préférence pour des semis de haies en lignes, de manière qu’il soit facile de passer une revue attentive et complète de leurs produits; car les jeunes plantes inermes, sans défenses comme leurs voisines, seraient bientôt détruites par les bestiaux ou le gibier, si l’on ne prenait soin de les protéger aussitôt qu’elles auront pu être remarquées. Mais ce n’est pas ici le moment d’entrer dans ces détails ; j’aurai plus tard, et à mesure de ses progrès, l’occasion d’entretenir la Société Industrielle des diverses circonstances de cette expérience pour laquelle je viens aujourd’hui sollicite]- sa coopération.