NOTICE
SUR
LUE LE a JUILLET 1860 X LA SEANCE ciNERALE DE LA SOCIETE ASIATIQUE*
Il n est pas maintenant de lecteur qui ne soit dans le cas de consulter un dictionnaire géographique. Gomment s adonner à la moindre étude , si l'on n'a pas sous la main des livres si utiles, et qui semblent être nés avec l'art de l'écriture elle-même? Néanmoins l'idée de ce genre de recueil n'est venue que tard, même chez nous.
Le plus ancien dictionnaire géographique grec remonte au vi* siècle de notre ère , et il ne nous est point parvenu tout entier. Nous n'avons que l'abrégé fait par Etienne de Byzance. On peut se demander comment les Grecs purent se passer si longtemps d'un livre si commode. Chose plus singulière ! les
J. As. Extrait n* 9. (1860.) 1
Romains, ces maîtres de la plus grande partie du monde , qui avaient tant besoin de connaître les pays qu'ils avaient subjugués, ainsi que les contrées qui résistaient à leurs efforts, n eurent jamais de dictionnaire géographique proprement dit.
Si nous descendons chez nos pères, au moyen âge, nous ne trouvons pas de dictionnaire géographique. Ici cette lacune est moins surprenante. L'Europe était alors morcelée en une foule d'États, la guerre était presque érigée à l'état permanent, la misère était générale et les lumières éteintes. Mais à la renaissance des lettres, lorsque Vasco de Gama eut tourné le cap de Bonne-Espérance , et que Christophe Colomb eut découvert l'Amérique, c'était, ce semble, le cas de composer un véritable dictionnaire géographique. Déjà, deux siècles auparavant, les explorations de Marco Polo avaient révélé à TEiœope les régions orientales de l'Asie* Maintenant un nouveau monde était offert à la curiosité humaine , et il était libre à chacun de parcourir la circonférence entière du globe. Il n'y avait pas de recoin qu'on ne pût examiner successivement.
A cette époque il existait une langue commune à tous les peuples de l'occident de l'Europe, ou du moins cette langue était pi^tiquée par toutes les per-. sonnes instruites : c'était le latin. Il y avait encore une religion commune : c'était le catholicisme. Quels puissants moyens de communication! A la vérité, la langue latine n'est pas propre à rendre toutes les inflexions de la voix usitées sur le globe ; de plus ,
par ses désinences de convention , elle défigure quelquefois les noms. Cependant un dictionnaire gëogra^phique latin eût été possible et de la plus grande utilité; mais pendant longtemps on n'y pensa pas«
Le plus ancien dictionnaire de géographie qui ait été fait dans TEurope moderne fut publié dans la dernière moitié du xvf siècle, par un Belge, appelé OrteUas. Il fut imprimé à Anvers, en 1578, sous le titre de Synonymia geographica. Ce dictionnaire était rédigé en latin : c'était un effet des conditions littéraires de répoque ; mais au lieu d'être fait au point de vue où les esprits étaient alors placés, par suite des découvertes qui s'étaient faites par mer et par terre , il fut rédigé au point de vue de Térudition classique. Sa nomenclature se compose des noms qui sont mentionnés chez les écrivains grecs et latins, des noms de la Bible et du petit nombre de dénominations créées au moyen âge , en partie d*après les Arabes* L auteur se contente de marquer les changements subis par certains lie^x, et d'indiquer les écrivains 4qpii en ont parlé. Quant aux dénominations presque innombrables que les découvertes des derniers sièdes avaient mises en lumière, et aux localités d'Europe d'une création moderne, elles font l'objet d'une liste placée à la fin , et oh le nom de lieu est simplement accompagné de celui de la contrée à laquelle il appartient*
Orteiius publia en 1596 une édition, revue, cor* rigée et augmentée de son dictionnaire , sous le titre de Thésaurus geographicu$;m9i$ le pian resta le même.
On en peut dire autant du Lexicon geographicum du religieux italien Philippe Ferrari, qui parut à Milan en 1 627. Le seul avantage du livre de Ferrari, c'est que le nombre des dénominations modernes est plus considérable , à raison des explorations multipliées qui avaient eu lieu dans l'intervalle.
Le livre de Ferrari resta en possession de la faveur du public, et il en fut fait une réimpression à Paris, en 1 670. A la vérité , en 1 68 1 , l'abbé Baudrand , qui toute sa vie s'était occupé de géographie, et qui avait visité plusieurs contrées de l'Europe, entreprit un nouveau dictionnaire géographique; mais ce dictionnaire était aussi en latin.
Enfin le besoin d'un dictionnaire géographique dans les conditions nouvelles devint si sensible , qu'on songea à satisfaire le public. L'auteur de cette grande révolution, qui nous paraît aujourd'hui la chose la plus simple, fîit l'abbé Baudrand lui-même. Dans sa nouvelle publication , le corps de l'ouvrage fut consacré à la géographie actuelle , et les choses anciennes n'y figurèrent plus qu'à l'état de renseignements historiques. Seulement, pour la conunodité des élèves des écoles et des personnes lettrées, on accompagna le corps de l'ouvrage d'une liste des dénominations anciennes, avec les équivalents modernes. C'était, comme on voit, la contre-partie du système suivi précédemment. Le nouveau dictionnaire parut en 1705, deux volumes in-folio. Gomme il forme le point de départ des dictionnaires géographiques modernes, et que cependant le public ne se souvient
guère de lui, je vais en reproduire le titre presque entier : Dictionnaire géographique et historique, contenant une description exacte de tous les États, royaumes, provinces, villes, hourgs, montagnes, îles, lacs, mers, fleuves et rivières de l'univers, la situation, f étendue, la qualité de chaque pays, le nombre, les mœurs et le commerce de ses habitants , avec une table latine et française des noms anciens et 'modernes de chaque lieu, pour la faciUté de ceux qui Usent les auteurs latins.
Sous ce rapport, comme sous quelques autres, nos pères furent devancés par les Arabes. Les chrétiens ont été les héritiers des Grecs et des Romains, et pendant longtemps ils ne firent que se traîner péniblement sur leurs traces. Les Arabes n*ont éié les héritiers de personne. Avant Mahomet , les Arabes étaient confinés dans leurs déserts, et ne possé< daient pas même Tart de récriture. Quand ils apparurent sur la scène, et qu'ils se trouvèrent les maîtres d'une des plus belles portions de la terre , ils eurent tout à créer. Leur langue n'avait pas la moindre analogie avec le grec et le latin; leur religion , qui s'était formée sous l'inspiration du judaïsme et du christianisme , ne tarda pas à entrer en antagonisme avec l'un et l'autre. Il fallut donc, sous bien des rapports, se créer un nouveau point de vue; il s'ouvrit de nouveaux horizons , et il se développa une science nouvelle.
En ce qui concerne la géographie , à mesure que les Arabes faisaient la conquête d'un pays, les généraux, par ordre du khalife, faisaient dresser un état
géographi€[ue et statistique de la contrée ^ Â chaque conquête , des terres étaient distribuées aux vainqueurs, notamment aux anciens compagnons de Mahomet; de plus, la nouvelle religion acquérait sur place des adeptes plus ou moins nombreux. Or on sait qu'il est de précepte dans la rdUgion musulmane de faire au moins une fois dans sa vie le pèlerinage de la Mekke. Quand le Coran et la langue arabe, qui raccompagnait partout, dominèrent depuis la vallée de llndus jusqu'à l'océan Atlantique, depuis les régions glacées du Caucase et du Yaxarte jusqu'aux sables brûlants de l'intérieur de l'Afrique, quel auxiliaire pour la science géc^raphique !
Le goût des voyages était un élément de plus pour les progrès de la géographie. Ce goût devint surtout sensible au x^ siècle de notre ^e. Jusque-là l'enthousiasme religieux et l'esprit de conquête avaient dominé les âmes. Au x"" siècle, l'esprit de curiosité, excité au contact des écrits des Grecs , dont plusieurs avaient été traduits en arabe, s'ouvrit à de nouvelles inspirations. Â ce motif se joignait l'éclat que jetait alors l'islamisme. Quand vit-on des conquêtes plus rapides et plus absolues {^Quelques musulmans, voulant repaître leurs yeux du spectacle de succès si prodigieux, prenaient à tache de se rendre d'une frontière de 1 empire à l'autre, et de montrer leur turban victorieux aux nations subjuguées. Ce fui alors que lea Massoudy, les Âl^Estakhry et les Ibn-
* Voyez mes Invasions des Sarrasins en France, et de France en Sa- •Me> m PièMnt et dans h Suisse, p. i5 et 16.
Haucal , se livrèrent à leurs longues excursions. A la vérité les voyages étaient alors plus faciles chez les musulmans que chez les chrétiens; les haines reli> gieuses étaient plus vives chez les musulmans que dans ce qu on appelait en Europe la république chrétienne; mais les États étaient moins morcelés, et la féodalité ny avait pas élevé ses innombrables barrières.
Les ouvrages scientifiques rédigés à cette époque chez les musulmans sont tous écrits en langue arabe. L*arabe était alors chez eux ce que le latin a été longtemps parmi nous. G^était à la fois la langue sacrée et la langue des livres; par conséquent elle était comprise de toutes les personnes instruites. Ce ne fut que plus tard qu on vit apparaître parmi les musulmans des livres rédigés en persan et en turk.
Les dictionnaires dont il va être question, au nombre de cinq, sont tous écrits en arabe. Les deux premiers, qui datent des xi"" et xii"* siècles de notre ère, ont un objet spécial et traitent presque uniquement de l'Arabie, la terre sacrée et classique des musulmans ; mais les trois autres embrassent toutes les contrées connues des nations musulmanes, principalement celles qui étaient soumises aux lois du Coran. Deux de ces dictionnaires appartiennent au xui* siècle; le dernier na été composé que plus tard.
Ces dictionnaires ont deux défauts tenant, f un à récriture usitée chez les Arabes , Tautre à Tesprit étroit de la religion musulmane. L'écriture arabe n'admet que les consonnes, et les voyelles, qui se placent au-
dessus ou au-dessous des lettres , sont ordinak*eii]ent omises. Ajoutez à cela Tabsence de lettres majuscides et de ponctuation. L'omission des voyelles, qui n'est pas d'un grand inconvénient dans un récit suivi , où chaque mot a un sens courant , devient une source d'embarras dans un dictionnaire, où les articles se détachent les uns des autres, et où les noms ne se reconnaissent pas d'eux-mêmes. Souvent, pour sup* pléer à cette lacune, les auteurs épèlent, pour ainsi dire, les noms de lieux, et indiquent successivement les voyelles qui doivent accompagner chaque lettre^ Un autre inconvénient de l'écriture arabe , qui n'est pas moindre , c'est que plusieurs lettres de l'alphabet n'ont qu'une setde et même forme, et qu'on ne les distingue qu'à l'aide de points placés au-dessus ou au-dessous. Si les points manquent, s'il y en a un de trop ou de moins , ou si les points sont déplacés , voUà le mot défiguré.
Le défaut, qui tient à l'esprit étroit de l'islamisme , vient de ce que les musulmans ont de tout temps répugné à voyager dans les pays qui ne professent pas leur religion. On connaît la mollesse des musulmans et les pratiques minutieuses de leur culte. Nos climats froids et humides , et la grande inégalité des jours et des nuits, sont pour eux un obstacle presque invincible. Depuis le progrès des idées nouvelles, on voit des ambassadeurs de race turque et persane à Paris, à Londres, à Berlin et à Saint-Pétersboui^ ; mais autrefois, vu l'esprit d'hostilité presque permanent, les relations internationales étaient rares,
et en général les agents diplomatiques des souverains musulmans étaient des juifs ou des chrétiens. On trouve un exemple frappant de la répugnance des musulmans à sortir des limites de leur territoire , dans ce qui se passa à la cour du khalife de Gordoue, vers le milieu du x* siècle de notre ère^
De ce double défaut, il est résulté d'abord que les géographes musulmans n'ont jamais eu qu'une connaissance imparfaite des contrées occupées par les chrétiens et les autres nations étrangères à l'islamisme , et que sous ce rapport leurs descriptions laissent beaucoup à désirer; ensuite que, pour la transcription des noms étrangers et leur classement d'après l'ordre des lettres de l'alphabet, il s'est glissé dans les manuscrits des erreurs provenant , les unes des copistes, les autres des auteurs eux-mêmes.
A cela près , les dictionnaires dont il va être parlé ont rempli , à l'époque où ils ont été composés, l'objet auquel on les destinait. Maintenant ils sont arriérés, et les Arabes , les Persans et les Turks qui veulent se mettre au courant, sont obligés de recourir aux traités européens. C'est pour cela que quelques-uns de nos livres ont été traduits et imprimés en Egypte, en Perse , dans llnde et à Gonstantinople. Mais pour l'époque où les dictionnaires arabes ont été rédigés, rien qui puisse leur être comparé n'existait chez les chrétiens , et aujourd'hui , sous le rapport historique , ces dictionnaires conservent qne valeur inestimable.
Le plus ancien des dictionnaires géographiques
' Invasions des Sarrasins en France , p. 191.
arabes qui nous sont parvenus remonte à la dernière moitié du xi* siècle , et a pour auteur un écrivain espagnol nommé Abou-Obeyd Abd-Allah et surnommé Al-Bekry, parce que sa famille était issue de la tribu arabe de Bekr, qui a donné son nom au Dyar-Bekr, ou demeures de Bekr, dans la Mésopotamie. Cette famille, à la suite des troubles quiaccompagnèrenjL la chute du kbalifat de Gordoue , dans les premières années du xi* siècle, s'était créé une principauté à lembouchure du Guadiana. Renversée vers Tan io5i de J. G. par les princes de Séville, de la famille des Âbbadites, elle se retira dans la ville de Gordoue , qui était restée le centre des études et des dépôts scientifiques. Bekry avait montré de bonne heure le goût le plus vif pour l'instruction, et il arrivait alors à 1 adolescence. Ge nouveau séjour lui procura toutes les facilités qu'il pouvait désirer. Il accrut ses connaissances par les séjours qu'il fit successivement à Âlmeria , où il remplit des fonctions importantes, et à Séville. Il mourut l'an A 8 7 de l'hégire (1094 de J. G.).
Bekry est l'auteur de plusieurs ouvrages , de deux , entre autres, qui traitent de la géographie, et qui ont fait de lui le plus grand géographe arabe de l'Espagne. Le premier, qui probablement n'est qu'un fragment d'un ouvrage plus étendu, est une description du nord de l'Afrique , depuis la vallée du Nil jusqu'à Tocéan Atlantique , depuis la mer Méditerranée jusqu'au Soudan. La géographie, l'ethnographie et l'histoire en général ont eu beaucoup à profiter
de cette relation , et encore aujourd'hui rien ne pour* rait la remplacer entièrement. En i83i M. Quatremère en publia une analyse étendue dans le douzième volume du Recueil des Notices et Extraits des manuscrits de la Biblioihèqae impériale y et il a paru récemment ime édition de la relation entière , texte et traduction française, par M. de Slane.
Le second ouvrage de Bekry est un dictionnaire des noms de lieux dont il est fait mention dans les anciennes poésies arabes, et en général ces lieux appartiennent à la presqu île de l'Arabie. Le titre est : Livre renfermant dans an ordre alphabétitiue les noms qui ne sont pas inteUigibles par eux-mêmes ^, c està-dire qui, placés danà une phrase ou dans un vers, n'ont pas un sens courant. Pour se rendre compte de ce titre, il faut se rappeler que dans l'écriture arabe on ne marque pas les voyelles et qu il n'y a pas de lettres majuscules; par conséquent un nom propre ne se distingue -pas des mots courants, et si ce nom est un mot susceptible d'un sens par luimême, il n'en est que plus embarrassant; car le lecteur, qui ne reconnaît pas le nom , est tenté de mêler le sens du niot à celui des autres mots de la phrase , et il ne sait plus où il en est. Toutes les personnes qui ont lu les poésies arabes, lecture déjà difficile en elle-même , savent à quel point les noms propres , soit d'hommes , soit de lieux, sont un obstacle. Voilà la difficulté à laquelle Bekry a voulu parer. Il entre ainsi en matière : « Ce livre renferme , dans l'ordre
des lettres de l'alphabet, la masse des lieux nommés dans les hadyts (traditions de la vie deMahomet), dans les souvenirs des anciens Arabes , les chroniques et les pièces de vers, en fait de campements, demeures, bourgs, villes, montagnes, monuments, dépôts d*eau, puits, etc. Gomme j'ai vu que ces noms embarras* saient assez souvent les personnes instruites, lorsqu'ils se présentent dans leurs lectures , j'ai voulu les leur faire connaître. J'ai accompagné chaque nom de sa prononciation , et , afin de faciliter les recherches, j'ai disposé le tout dans un ordre alphabétique. »
D'après la nature de ce plan, l'ouvrage traite principalement de l'Arabie , et il n'est parlé des autres contrées musulmanes que par occasion ; si l'auteur a fait une mention particulière des dépôts d'eau et des puits, c'est à cause de la situation singidière où se trouve l'Arabie. Dans un pays où l'on marche quelquefois plusieurs jours de suite sans rencontrer une goutte d'eau , une source, un puits, sont une ressource indispensable et par conséquent un lieu important. L'auteur indique les traités qu'il a consultés; il rapporte même les vers où le lieu est mentionné , quand le nom de ce lieu n'est connu que par cette mention. Gomme l'ouvrage ne renferme qu'im petit nombre de localités espagnoles , on peut en induire un fait que l'on connaissait d'ailleurs; c'est que, dans l'origine, les conquérants de l'Espagne écrivirent peu, et que la verve des poëtes eux-mêmes s'était refroidie au milieu des soins d'une première occupation
et du souci des guerres civiles qui raccompagnèrent. La sobriété de Tauteur sur son propre pays est d*autant plus à regretter, qu il devait le connaître mieux que personne , et qu*une foule de points curieux sont restés ignorés pour nous. A la fin de l'ouvrage est une note de quelques pages sur le genre des noms de lieu chez les Arabes , question plus compliquée qu'on ne le croirait au premier abord.
Le plan du livre de Bekry peut paraître singulier. Pour se l'expliquer, il faut savoir que les Arabes de l'Espagne , comme ceux des autres parties du monde , étaient très-fiers de leur origine, et que leur esprit était continuellement tourné vers leur ancienne, patrie. Non-seulement les émigrés parlaient et écrivaient dans la langue nationale , mais ils émettaient les mêmes idées que les Arabes de l'Arabie, et ils calquaient leur style sur celui de leurs ancêtres. De là viennent, chez les écrivains arabes d'Espagne, ces fi*équente$ allusions aux événements et aux traditions de l'antique Arabie. Il est résulté de là un grand inconvénient; c'est qu'en général les poésies des Arabes espagnols sont peu instructives; ce qu'elles disent sur leur ancienne patrie , ce sont des idées d'emprunt. En même temps elles ne s'appliquent presque pas au pays ni au temps de leur composition.
Il impoiterait de savoir si Bekry, dans ses écrits relatif à la géographie, parle quelquefois d'après lui-même, ou s'il est seulement un savant compilateur et un metteur en œuvre habile. M. JuynboU,
professeur de langues orientales à Leyde , a cru remarquer dans le dictionnaire quelques passages relatifs à l'Arabie, où l'auteur parle en témoin octdaire, ce qui prouverait que Bekry s'acquitta du pèleri-^ nage de la Mekke, et que, par conséquent, soit en allant, soit en venant, il eut occasion de traverser les provinces septentrionales de l'Afrique. Mais rien, dans la relation de l'Afrique , n'indique que Bekry eût visité cette contrée , qui pourtant est bien voisine de l'EIspagne; de plus, le nom de Bekry ne se trouve pas dans la liste que Makkary a donnée des musulmans illustres de l'Espagne qui firent le pèlerinage de la Mekke ; enfin les passages cités par M. JuynboU ne m'ont point paru concluants ^
On possède en Europe plusieurs exemplaires du dictionnaire de Bekry, et il serait à désirer que quel*qu un en fit jouir le monde savant.
Quelques années après la mort de Bekry, il fut fait dans le Kharizm, à l'autre extrémité du monde musulman , un dictionnaire analogue au sien , mais sur des bases moins larges. Dans le premier^ il ne Vagissait que de mettre les Arabes d'Espagne en état de reconnaître les noms de lieux cités dans les anciens monuments de la littérature nationale. Le second s'adresse aux Arabes répandus en Perse, dans la Transoxane et l'Inde, ainsi qu'aux Orientaux qui, sans être d'une origine arabe, voulaient s'initier aux idées des vainqueurs. Voici le titre de ce Dictionnaire :
' Voyez le premier volume des notes de M. Juynboli sur le Merasid aUJttkilâ, p. xvi , 34 1 , 4o8 et 545.
Livre des montagnes , des lieux et des eaux ^ . Les noms qui y sont indiqués sont quelquefois accompagnés des vers où il y est fait allusion. Gomme dans le dictionnaire de Bekry, beaucoup de ces noms ne présentent aucune importance en eux-mêmes. Sans la mention qui en a été faite dans quelque ancienne poésie, ils seraient restés inconnus dans FÂrabie même.
L'auteur est Timam Âboul-Cassem Mahmoud, plus connu sous le nom de Al-Zamakhschary, du nom du lieu de sa naissance , Zamakhschar, dans le Kbarism. Zamakhscbary , célèbre surtout cbez les musulmans par son commentaire du Coran, fit ses études à Bokhara , où les sciences étaient alors florissantes; ensuite il s'acquitta du pèlerinage de la Mekke , visitant les savants qu*il rencontrait sur sa route, et prenant connaissance des ouvrages qui s'offraient à son attention. Grammaire , littérature , tbéologie, philosophie , toutes les sciences qui étaient cultivées de son temps furent l'objet de son examen , et il écrivit sur chacune d'elles. Mais il avait toujours eu une espèce de prédilection pour l'interpré^ tation du Goran , source des croyances et des prescriptions musulmanes. Voulant consacrer toutes les forces de son esprit à un sujet qui intéressait tous ses coreligionnaires , il résolut d'aller visiter les divers lieux signalés par la présence du Prophète. Dans ce second voyage en Arabie, il examina sur
1 bU[, iuCJ(l^ JUI c^
place les passages du Coran qui ont trait à quelque incident de la vie de Mahomet; de plus» il consulta sur les passages douteux les docteurs qui , de toutes les parties du monde musulman , venaient dans Tantique sanctuaire des Arabes rendre hommage à TEternel. Le long séjour qu'il fit en cette occasion auprès de la kaaba , et Tétat de méditation pieuse dans lequel il se maintint pendant tout ce temps , lui valurent le titre de djàr-allah, ou voisin de Dieu. Quand ses matériaux furent prêts , il reprit le chemin du Kharizm , et ne mourut qu après avoir mis la dernière main à son commentaire. Sa mort eut ]i,eu fan 538 (i ilik de J. G.).
Ce fut pendant ce voyage que Zamakhschary conçut ridée de son dictionnaire géographique. Il fut encouragé dans ce projet par le prince qui régnait alors à la Mekke, le scherif Âboul-Hassan Olay y ^. Ce scherif était fort instruit , et comme il avait lui-même parcouru avec soin une partie de la presqu^ile, il fournit à Zamakhschary des renseignements utiles, notamment dans ce qui concerne les vallées , les montagnes et les eaux du Hadjaz. Malheureusement Zamakhschary, à son retour dans sa patrie , fîit absorbé par la rédaction de son commentaire , et il mourut avant d avoir pu s occuper tout à fait de son dictionnaire.
^ Zamakhschary parle de ce personnage dans la préface de son Commentaire sur le Coran. (Voyez VAnthoîogie grammcuicale arabe de Silvestre de Sacy, p. 286 de la traduction, et p. 122 da texte.) Au lieu de Olayjr, M. de Sacy a lu, par erreur, AU,
Le dictionnaire de Zamakhschary est moins développé que celui de son devancier. Quoique l'auteur eût eu connaissance du livre de Bekry, il omet bien des détails qui se trouvent dans celui-ci. Cependant il fournit quelquefois des leçons meilleures; quelquefois il fait connaître des noms de lieu qui ont échappé à lattention du premier. On trouve même dans son livre des remarques qu*on chercherait vainement dans les traités postérieurs. Cest de là principalement que Tauteur du Camous a tiré les noms de lieux qui sont mentionnés dans ce dictionnaire. Si donc il ne dispense pas du dictionnaire de Bekry, il offre son utilité propre, et il la conservera même après la publication de lautre.
On ne connaît jusqu'ici qu'un exemplaire du dictionnaire de Zamakhschary, et cet exemplaire se trouve dans la riche bibliothèque de Leyde. M. JuynboU, voulant doter le monde savant de l'ouvrage, profita d'un usage qui existe à l'université de Leyde , et engagea un de ses élèves , M. Matthias Salverda de Grave , à le choisir pour son essai dans la carrière des études orientales. M. de Grave fit la copie du manuscrit et la table des matières, ensuite M. Juynboll revit le tout , rapprocha certains passages des passages analogues qui se trouvent ailleurs, et composa les notes et l'introduction. L'édition a paru à Leyde en i856, sous le titre de Spécimen e liieris orientalibas exhibens Az-Zamaksarii lexicon geographicam , un petit volume in-8^. Les index sont au nombre de cinq : les noms des lieux, les noms des tribus, les
Journ. Â8. Ëxtr. n^ 9. (1860.) 2
nom« des personnes, etc. L'index des noms de lieu ëtait d*autant plus nécessaire que , dans le corps de l'ouvrage, l'ordre alphabétique n*a pas été toujours observé parfaitement.
Je le répète, les deux dictionnaires dont il vient d*être parlé se bornent presque exclusivement à l'Arabie. Pour trouver chez les Arabes des dictionnaires géographiques pour tous les pays alors connus, il faut remonter k la première moitié du xiif siècle. La gloire de cette grande initiative appartient à Yacout, fds d'Abd- Allah et surnommé Sehehab-eddincnin le tison delà religion. » Yacout était Grec de naissance; fait captif dans son enfance ^ il fut acheté par un négociant établi à Bagdad , mais qui était originaire de Hamat , en Syrie. Yacout n est pas son véritable nom ; c'est un mot qui signifie rabis. On a coutume, en Orient, de désigner les esclaves par les mots yacout ou «rubis,» haloa ou «perle,» kafoar ou «camphre , » etc. Le père de Yacout ne s'appelait pas non plus Ahd'Allah; ce nom appartient à la langue arabe et signifie serviteur de Dieu, Or le père de Yacout était Grec et professait la religion chrétienne. Les musulmans, quand un étranger embrasse lem* religion, lui ôtent son nom et celui de son père, afin de rompre tous les liens qui l'attachaient à son ancienne patrie; et ils donnent à son père le nom générique d'Ahd-Allah, qui n'a rien de compromettant Plus tard Yacout, ayant recouvré sa tiberté, voulut faire disparaître toute trace du malheureux état où il s'était trouvé, et changea son nom ein celui de
Yax:oub ou Jacques ^ ; mais , grâce à ses voyages et à la répiutation qu il s était acquise , son premier nom était répandu partout, et il se maintint malgré lui Du reste, Yacout fut surnommé Al-Roumy ou le Romain , du nom que prenaient encore à cette époque les successeurs dégénérés des César, des Trajan et des Constantin; AUBagdady ou «le Bagdadien, » du nom de la YiUe qu'il avait longtemps habitée avec son maître, et Al-Bamavy ou a Thomme de Hamat, )> du nom<lela ville où son maître était né. Enfin le titre de Schehab-eddin, dont^acout était tr^fier, annonçait que, bien qu esclave, il avait fait des études arabes complètes, telles quon les faisait alors, et quon lui avait décerné tous ses grades. Dans ces temps d*enlliousiasme religieux , à une époque où le christianisme et rislamisme étaient en présence, et où presque chaque jour il se livrait des combats, d'une part sur les bords du Jourdain , de f Oronte , du Nil et de f Euphrate ; de l'autre , sur les bord du Guadal* ^livîr, de i*Ebre et du Tage , les élèves des univer*^ sites, au moment où ils finissaient leurs études, recevaient un titre qui témoignait de leur zèle pour rislamisme.
Grâce à la bienveillance de son maître, et par suite des heureuses dispositions qu'il avait reçues en naissant, Yacout apprit la langue du Coran par principes, et acquit une connaissance approfondie de la littérature arabe. Ensuite son maître l'initia â ses affaires , et lui fit faire plusieurs voyages dans l'intérêt
, au Heu d« oJ^Li
de son commerce. A cette époque le centre des relations entre l'Orient et TOccident était dans Tîle de Kysch, au milieu du golfe Persique; c'est là que les épiceries de Tlnde et de la Malaisie s'échangeaient contre les produits de l'Egypte, de la Syrie et de l'Occident le plus reculé^.Yacout se rendit plusieurs fois à Kysch , en descendant le Tigre. Bien des fois, en parlant dans son grand dictionnaire géographique de l'état des villes situées dans la partie inférieure de la vallée du Tigre et de l'Ëuphrate^ il a soin de dire qu'il ne parle que de ce qu'il avait vu ^.
Yacout ayant obtenu son affranchissement , se livra au négoce pour son propre compte. Il faisait le commerce des livres , qu'il entendait parfaitement et qui fournissait des matériaux incessants à ses études. Il visita successivement, et quelquefois à plusieurs reprises , l'Arabie , l'Egypte , la Syrie , la Mésopotamie , le Khorasan et les bords de l'Oxus. Il vit même Gonstantinople; c'est du moins ce qu'un autre voyageur infatigable de l'époque afiirme lui avoir entendu dire^. Malheureusement, bien que né hors du sein de l'islamisme, il s était inspiré de l'esprit de controverse qui dominait généralement, et plus d*une fois il fut exposé au ressentiment des sectes ennemies. Il se trouvait dans le Rharizm , lorsque le fa-
^ On peut consulter à ce sujet, outre mon Introduction à la Géographie d'Ahoulféda^ une note de M. Defrémery, dans sa traduction du Gulistan, de Sadi, p. 177 et 178.
' G*est ce que je fais remarquer dans un mémoire , non encore imprimé, sur Tancien royaume de la Mésène et de la Gharacène.
^ Voyez mon Introduction à la Géogrc^hie d'Ahoulféda, p. cxxxi.
rouche Gengis-khan s avança du fond de la Tartarie avec ses hordes innombrables. On était alors en i a a o de notre ère. Il eut à peine le temps de s enfuir en Syrie, où il mourut l'an 627 (1229 de J. C).
Yacout est Tauteur d'un grand nombre d'ouvrages» et dans tous il déploie une vaste érudition. Jamais homme ne fut placé dans de meilleures condition» pour s'instruire. Il vivait à une époque où les Tartares n'avaient pas encore dévasté l'Asie , et où par conséquent les dépôts scientifiques étaient intacts. Il visitait successivement et par état les centres politiques et littéraires les plus importants. Enfin , à l'aide de son geqre de commerce, il faisait connaissance avec les amateurs et les collections de tout genre.
Trois des écrits de Yacout traitent de géographie , et tous les trois sont en forme de dictionnaire. Le premier, pour la date et pour la masse , porte le titre de Moadjem al-boldan} ouu dictionnaire des lieux. » On le trouve dans les principales bibliothèques de l'Europe. L'exemplaire de là Bibliothèque impériale, lequel se compose de six volumes , dont les trois premiers ont été transcrits à Gonstantinople, d'après un exemplaire autographe de la bibliothèque Kupruli, est un don fait paï* M. Charles Schefer, premier secrétaire interprète du Gouvernement pour les langues orientales. C'est un des ouvrages les plus importants que nous offre la littérature arabe. L'au-teur, dans une longue introduction , discute les différents points de la géographie mathématique , phy-
» ofoJUt
sique et politique. Il parle delà grandeur delà terre, de la distribution des mers et de renchainement des montagnes. Dans la répartition des différents pays de la terre, il adopte la division des sept climats» qni avait été mise en usage par les Grecs des bas temps. Il n^oublie pas de déterminer la valeur de certains termes qui reviennent habituellement dans le cours de Touvrage, tels que parasange, mille, longitude, latitade, degré, minute, etc.
Dans le cours du livre, les noms sont disposés dans l'ordre des lettres de falpbabet. L'auteur commence par fixer Torthographe du nom; ensuite il discuté la valeurpbilologique du nom, quand celui-ci a une valeur courante. A cette occasion, comme ii aimait à faire parade de son savoir, il entre quelquefois dans des détails fort étendus , les uns se rapportant au sujet, les autres s en écartant. Ordinairement la description des grandes villes est accompagnée de leur position astronomique ; il n'oublie pas leur horoscope, car Tastrologie des Grecs et des Romains, à partir des premiers siècles de Thégire, avait pénétré chez les Arabes, et Yacout partageait le préjugé généraP. Quelquefois à cette description se joignent des notions sur les produits du sol, sur Tindustrie des habitants et sur la langue qu'ils parlent. On y trouve le tableau de la ville ou du pays, nonseulement pour le temps où fauteur écrivait, mais encore pour les temps qui avaient précédé , surtout
' Voyez mes Monuments arabes, persans et turks du cabinet de M* le du€ de Blaca^, t. II , p. 364 et sniv.
à partir de 1 époque où les Arabes en furent les maîtres. Suivant l'usage des écrivains qui se piquent de littérature, il a soin de mêler à ses descriptions des morceaux de poésies où le nom de lieu a été mentionné* Ordinairement il termine Tartidie par une notice des savants et des autres personnes rem^oiquables qui étaient nés dans le pays, ou qui y avaient séjourné. C'est ainsi que certaines villes , telles que Bagdad, la Mekke et Damas occupesnt dans le livre une place considérable. -
Ainsi qu'il fallait s'y attendre , les pays musulmans sont en général mieux traités que les autres. Yacout avait été enlevé à son pays natal étant encore enfant, et il ne se trouvait pas à même de connaître les livres puMiés en Occident. Cependant quand il lui est ajïivé, dans le coùns de ses voyages, de rencontrer quelque relation arabe relative aux peuples les {dus étrangers à Tislamisme, il ne manque pas d'en faire profiter son lecteur, et il la reproduit en tout ou en partie. Voilà oomment nous lui sommes redevaUes d'extraits de livres aujourd'hui perdus; voilà par quelle voie l'illustre M. Fraehn a pu faire jouir le monde savant de la relation du voyage d'Ahmed ibn Fozlàn chez les Bulgares des bords du Volga , dans la première moitié du x* siècle de notre ère , et d'autres morceaux sur les Baschkirs et les Khozars , documents qui ont jeté un jour tout nouveau sur l'état de certaines provinces de la Russie au moyen âge^
' Les extraits de M. Fraebn ont paru , en partie , sous le titre de Ihn-
M. Fraehn n*est pas le seul savant qui ait mis à contribution le grand dictionnaire de Yacout. M. Dom en a profité pour son recueil d*extrdits d*auteurs orientaux sur les provinces actuelles de la Russie \ et M.Michel Amari, pour sa Bibtioteca arabo-sicula^. En ce moment, M. Barbier de Meynard fait imprimer un Dictionnaire géographique , historique et littéraire de la Perse, où les renseignements tirés de divers ouvrages persans inédits ne figurent que comme complément des témoignages empruntés au Moadjem.
Yacout dit dans sa préface que ce fut dans l'année 6i5 (i3 ]8 de J. G.) que, se trouvant dans le Khorasan, dans la ville de Merou al-Schahidjan , il se décida à entreprendre son grand ouvrage. Il parle à cette occasion des recherches auxquelles il setait livré et des peines qu'il avait prises. Il lacheva à Âlep Tan 621 (1 a a & de J. G. ), et peu de temps après il en fit une révision. Du moins c'est ce qui parait résulter de quelques différences qui existent entre Texemplaire de la Bibliothèque de Gopenhague et celui de la Bibliothèque de Paris , exemplaire qui semble être d'une rédaction postérieure. Presque immédiatement après, il s'occupa de mettre à part les noms de lieux qui s'appliquent à plusieurs endroits à la fois ; il ac-
Foszlans und anderer araher Berichte , Saint-Pétersbourg, iSiZ^in-à", et en partie dans ie recueil des Mémoires de V Académie impériale de Saint'Péîersbourg. ( Voyez aussi mon Introduction à la Géographie d'AbovdJéda, p. lxxix et suiv.)
^ Voyez le volume intitulé Auszuge aus mnkammjedanischen sckrijts- (ellem, Saint-Pétersbourg, 1 858, au commencement.
' Pag. io5 et suiv.
compagna les descriptions d'un certain nombre d'indications biographiques et littéraires , et , disposant le tout dans l'ordre alphabétique, il le publia sous le titre Moschtarek ou « Livre des noms qui s'écrivent de la même manière et qui désignent des lieux différents^. » Ainsi qu'il le dit lui-même dans la préface , ce dictionnaire n'était qu'un extrait du premier ; cependant comme ses voyages et ses lectures lui fournissaient sans cesse des faits nouveaux» il enrichit le Moschtarek d'observations qui ne se trouvaient pas dans le MoaJjem, Il y a plus > il existe en Europe deux exemplaires du Moschtarek, l'un à Leyde, et l'autre à la bibliothèque impériale de Vienne, et le second nous offre une rédaction revue, corrigée et augmentée. La première remonte, pour la composition , à l'année 623(1226 de J. G.), et la seconde à l'année 626 (1229 deJ. G.), c'est-à-dire à l'année qui précéda immédiatement celle de la mort de l'auteur. M.Wustenfeld a publié en 18&6, àGôttingue, une édition du Moschtarek , pour laquelle il a fait marcher les deux rédactions ensemble.
De cette circonstance que le texte du Moadjenij tel qu'il nous est parvenu, est privé d'un certain nombre d'observations qui se trouvent, soit dans l'une, soit dans l'autre rédaction du Moschtarek , on peut induire qu'il est arrivé pour le Moadjem ce qui , avant la découverte de l'imprimerie , est arrivé pour bien d'autres ouvrages. L auteur ne cessa pas jusqu'à sa mort de retoucher son œuvre ; mais déjà
la première rédaction avait obtenu une grande circulation , et c est elle seule qui est parvenue à la postérité.
Le Moschtareky par son caractère spécial, ne pouvait tenir lieu du grand dictionnaire. D un autre coté , l^elui-ci, par le nombre de ses volumes et par la nature des détails quil renferme , était hors delà portée du commun des lecteurs. L'idée vint donc tout natureUement d'en faire un abrégé.
Il existe dans les bibliothèques d'Europe un abrégé dû Moadjem, un abrégé dont Tauteur suit pas^à pas Fouvrage qui lui servait de point de départ , mais où , tout en resserrant considérablement la matière , il ne laisse pas de faire des corrections et même des additions. Cet abrégé porte le titre de Merasid al- Itthilâ ou « Champs d'observations pour apprendre i connaître les noms des lieux et des territoires ^ ; » il en a été publié une édition à Leyde , par M. JuynboU , années i85o-i856, trois volumes in-8^^. De plus, M. JuynboU vient de publier le premier volume d un recueil de notes et d'éclaircissements de tout genre, et ce volume sera suivi de plusieurs autres.
Le Merasid ne peut tenir lieu du grand dictionnaire lui-même; mais probablement le grand dictionnaire ne paraîtra pas de longtemps; d ailleurs le Merasid présente quelques avantages qui ne se trouvent pas ailleurs. Dans tous les cas, il s'agit ici d'une
' Dans cette publication , M. JuyDboll a d'abord été aidé par un de ses élèves, M. Gaa).
publication très^mportante. Que le lecteur ne soit donc pal étonné des détails dans lesquels je vais entrer.
Il a été fait trois abrégés du grand dictionnaire de Yacout ; il en a même été fait d'autres ; mais il n*en sera pas question ici. Chose singulière! les trois abrégés dont je vais m'occuper ont tous porté , à ce qu il semble , le titre de Merasid al-Itthilâ.
Le premier de ces abrégés , qui du reste ne nous est point parvenu, a été fait par Yacout lui-même. Il est vrai que , dans la préface du grand dictionnaire , Yacout, qui lisait dans Tayenir, s'élève avec la plus grande force contre les abréviateurs , et il traite toute entreprise de ce genre de véritable mutilation. Mais il vécut environ sept ans après Tachèvement du Moadjem, et il a très-bien pu, pour condescendre aux demander qui lui étaient faites, se donner un démenti à lui-même. Dira-^on qu'en ce cas l'auteur aurait dû supprimer sa sortie contre les abréviateurs P Mais, ainsi qu'on l'à fait déjà remarquer, il n'est pas probable que les différentes rédactions du Moadjem qui se trouvent dans nos mains soient les dernières.
Voici des fiiits qui prouvent que réellement Yacout , voulant réduire son grand ouvrage à des proportions plus accessibles, en a fait lui-même avant de mourir un abrégé. Hadji-Khalfa, dans son dictionnaire bibliographique arabe, persan et turk, parlant des différents abrégés du Moadjem^, fait mention de celui de Yacout, et il cite un passage de la préface. Voici
> Édition de M. Flaegel, t. V, p. 43^, et p. 6a3 et suiv.
ce passage : aUobjet de mon grand dictionnaire intitulé Moadjem al-Boldan est de faire connaître les villes et les bourgs habités ou inhabités, ainsi que les plaines et les montagnes des différents pays de la teiTe. On y trouve le résumé des livres de chronique, des itinéraires, des recueils de descriptions de choses extraordinaires, etc. Comme Touvrage est long, j'en ai détaché les noms de lieux pour Torthc^aphe et la prononciation desquels tout le monde est d*accord , et j'ai fait aux descriptions les . additions convenables. » A la vérité, les derniers mots pourraient aussi bien, au premier abord, s'appliquer au Moschiarek ; mais nous possédons le Moschtarek, et la préface qui lui appartient n'est pas la même que celle-ci. Tout ce qu'on peut induire des mots dont il s'agit, c'est que Yacout, tombant dans l'excès opposé à celui que certains lecteurs lui reprochaient, avait fait un abrégé qui se bornait aux noms les plus usuels. Hadji-Kbalfa, comme on le verra plus bas, cite également, dans la préface de son Djehannama, l'abrégé du Moadjem fait par Yacout luimême, comme une des sources où il avait puisé ; ce ?ui prouve qu'il en avait un exemplaire sous les y eux. évidemment, s'il ne nous est point parvenu, c'est qu'il avait été jugé insuffisant, et qu'il a disparu devant celui dont il va être parlé ^
^ Sur quel({ues exemplaires de l^abrégé qaî suit on lit sur les feuillets de garde le nom de Yacout comme étant celui de Tauteur \ mais évidemment c'est une méprise ou une tromperie. (Voyez Tlntroduction aux notes de M. Juynboll, p. xii et xlti.) Tel est sans doute aussi le cas de Texemptaire qui appartient au colonel Rawlin-
Le second abrégé est celui qui se trouve dans plusieurs bibliothèques d'Europe, et qui vient detre publié par M. Juynboll. U en est aussi fait mention dans le dictionnaire bibliographique de Hadji-Khalfa. Gomme la préface est très-importante en elle-même, et qu'elle a donné lieu à quelques difficultés , je vais la reproduire en entier. La traduction sera aussi littérale que possible : « Le but d un livre quelconque est d'exposer la science que l'auteur a en vue. Il ne doit pas y mêler les choses d'une autre science, de peur que l'esprit du lecteur ne soit tiraillé en divers sens et n'en éprouve de la fatigue, de peur que l'auteur ne se laisse aller à des digressions et n'amène l'ennui; autrement, les copistes hésitent à faire la copie du livre , et les amateurs ont de la peine à se le procurer. Tel est le cas de l'ouvrage intitulé Moadjem al-Boldan. Son objet a été uniquement de faire connaître les noms des lieux et des contrées qui se trouvent dans le quart habité du g^obe ^ et sur lesquels il a été recueilli des renseignements , ou qui ont été mentionnés dans les poésies. Il a eu pour but de décrire un lieu déterminé, avec le nom de la contrée dans laquelle il est situé. Tout ce qui sort de ce plan est un hors-d'œuvre, et l'on peut s'en passer. En effet, une notion quelconque qui sort du plan proposé ne sert qu'A détourner du but.
son , et dont celui-ci a parlé dans le Recueil de la Société de géographie de Londres, année iSSg, t. IX, p. 67. Le peu de mots qu*en dit M. Rawlioson ne peuvent s'appliquer qu'à l'abrégé suivant. ^ Sur cette expression , voyez \lnXToà\iciion à h. Géographie dA* boulféda, p. ccxii.
Ceci s'applique aux étymologies que 1 auteur a données d'un grand nombre de dénominations arabes et non arabes , et pour la plupart desquelles il est positif que dans le principe le lieu en question n'a rien eu de commun avec l'idée que Fauteur y rattache, et que cette idée na été pour rien dans le nom que le lieu porte. En effet, le nom d'un lieu n'est véritablement un mot dérivé, que lorsque le Heu est doué delà qualité exprimée par ce mot, en sorte que cette qualité soit inhérente au lieu même. C'est ainsi que le Prophète donna à Médine le nom de Thayyba a bonne , n à cause des avantages dont elle a été douée et qui la distinguent de» autres villes , et qu'il repoussa le nom de Yatreb (sous lequel elle avait été connue jusque-là), à cause de ce que ce nom présente de sinistre^. Parmi les noms de ville, il y a des mots employés en dehors de toute signification , et qui évidemment n'ont rien de commun avec la valeur philologique du mot en arabe ; en ce cas il suffit d'établir la formie du nom, sans s'occuper des significations dont le mot est suscep tible en lui-même, vu que ces explications constituent une science à part^ qui fait l'objet des lexiques et des traités des fwmes des mots. Exposer X(mt cela à la fois, c'était se livrer à un dévdoppement inutile. On peut en dire autant de ce que l'auteur a fait pour l'horoscope des villes : la plupart de ces horoscopes ne reposent sur rien. La seule chose qull pût se permettre, c'était de marquer la longî-
' Voyez ma traduction de la Géographie £AhoniJéda, p. 1 1 5.
tude «t la latitude des lieux; encore la plu» grande partie, de ce qu*i} en a dit aurait besoin d*être vérifiée. De même pour les indications qu il donne sur les personnages qui sont nés ou qui ont séjourné dans un certain lieu ; leur véritable place était dans les recueils de notices biographiques, vu qu*ici les indications sont nécessairement incomplètes. En parlant de tout cela à la fois , il a donné à son livre des proportions excessives, au point que le livre, vu le nombre des volumes dont il se compose , fait reculer le lecteur, effraye le copiste et devient inaccessible à lamateur.
a Dans le livre que je soumets en ce moment au public, j*ai extrait du Moadjem les renseignements indispensables pour reconnaître les noms des lieux qui se rencontrent dans les traités* historiques , dans les souvenirs de Tantiquité, dans les récits des conquêtes musulmanes, etc. de manière à mettre le lecteur en état de pouvoir écrire et prononcer ces noms correctement, et distinguer l'importance relative des lieux, ainsi que la place quils occupent sur la terre. A cet égard, j'ai pris pour base le Moadjem; j*ai rapporté ce qu'il a rapporté, et j*ai omis ce quil a omis, quand je n*ai pas eu les moyens de suppléer à son silence. Mais en plusieurs endroits j'ai in* tercalé certains faits; j'ai corrigé les erreurs qui mont frappé, soit que l'auteur les eût empruntées à d'autres, soit qu'elles fussent de son fait. Â la vérité, je ne me suis permis cela que pour les choses dont j'étais sûr et que j'avais vérifiées, ou bien que
je tenais de personnes instruites, notamment de personnes du pays même ou des pays voisins, ou bien de personnes qui avaient voyagé de ce côté. Une partie de ces additions et de ces corrections est le fruit des observations que j ai recueillies dans ]e cours de mes voyages , particulièrement dans ce qui concerne la province de Bagdad, pour laquelle le Afoa^/^m contient beaucoup d'erreurs. De plus, je ne me suis pas astreint au plan adopté par lauteur (dans son propre abrégé); je me suis bien gardé de Timiter dans sa manière d'abréger et de modifier la rédaction. C'était là une condition à laquelle je n'étais pas obligé de me soumettre. Avant tout il s'agissait de consulter la commodité du public. Maintenant il sera facile au lecteur de se pénétrer du livre, et au copiste de le transcrire. Mon but a été de répandre la science et de me rendre utile aux autres. »
Toutes ces réflexions sont sages, et l'auteur de l'abrégé s'y est fidèlement conformé. On voit que si le Moadjem renfermait de grands avantages, il prêtait quelquefois à la critique. L'abré viateur reproduit ordinairement les expressions du texte original; en même temps il réforme sur une foule de points le texte primitif, ou bien il y ajoute des observations qui lui sont propres. Sa base unique est le Moadjem; il déclare s'être éloigné de l'abrégé fait par l'auteur lui-même; d'un autre côté, il n'a pas fait usage du Moschtarek; il ne parait pas même l'avoir connu; autrement comment expliquer l'absence de faits qui
se trouvent dans le Moschtarek, et qui rentraient dans son cadre?
Il me paraît inutile de relever, dans ma manière de traduire, les points sur lesquels je suis en désaccord avec mes devanciers , notamment avec M. JuynboU. Les faits qui précèdent et ceux qui vont suivre entraîneront, j*espère, la conviction.
Mais il reste à déterminer quel est Tauteur de cet abrégé, ainsi que Tépoque et le pays où il a vécu. Hadji-Khalfa fait mention d*un abrégé du Moadjem par Safy-eddin Âbd al-Moumen , fils d'Âbd al-Hacc ; mais il ne dit rien des circonstances au milieu desquelles labréviateur a écrit. D un autre côté , Tauteur de labrégé dont il s'agit maintenant ne se nomme nulle part. Tout ce qu on peut induire de ce qu il dit vers la fin de sa préface , c est qu il florissait à Bagdad , et qu il est venu après le milieu du xni^ siècle , lorsque rinvasion des Tartares eut changé la face de TAsie. Le bibliothécaire du dernier khalife de Bagdad, vers l'an laSA de notre ère, se nommait Safy-eddin Âbd al-Moumen, fils de Fâkher ^ Sous quelques rapports, ce personnage répondrait à la question qui nous occupe; mais le nom de son père n'est pas celui dont parie Hadji-Khalfa; d'ailleurs il cultiva particulièrement la musique ^.
^ Chrestomathie arabe de Silvestre de Sacy, 1. 1 , p. 35 du teite , et p. $9 de la traduction.
^ Comparez le Manhel al-Safj d*Âboul-Mahasen (ms. arabe do la Bibliothèque impériale, ancien fonds, t. IV, fol. 91 v^) et Touvrage publié à Leipzig , par M. Kiesewetter, sous le titre de Die âtusik der Araher, avec une préface de M. de Hammer; i84a , in-4^
J. As. Extrait n"" 9. (1860.) 3
L exemplaire de la bibliothèque d'Oxford porte sur les feuillets de garde le nom de Safy-eddin Âbd al~Moumen , fds d'Âbd al-Hacc , et on lit sur les feuillets de garde d'un autre manuscrit les mots Âbou- Fadhayl Safy-eddin Âbd al-Moumen , fils d'Abd al* Hacc, professeur à Bagdad. Là il s'agit d'un seul et même personnage, et ce personnage est celui dont a parlé Hadji-Khalfa. Il est dit, de plus, que ce personnage mourut Fan 789 ( 1 338 de J. C). Malheu-' reusement on ne trouve aucune indication à son sujet dans les biographies arabes.
Dans mon Introduction à la géographie d'Aboulfëda\ j'ai placé la rédaction de l'abrégé entre l'année 1 4 1 5 de notre ère et l'année 1 453 , date de la prise de Gonstantinople par les Turks. M. JuynboU se prononce pour l'année 1 338. Il a peut-être raison; mais tous les manuscrits de l'abrégé qui se trouvent maintenant en Europe ont été transcrits postérieurement au xv^ siècle; de plus, tous ces manuscrits ont subi plus ou moins des interpolations , et il est impossible, à s'en tenir aux textes, de déterminer la limite précise de ce qui appartient à l'abréviateur et de ce qui a été ajouté après coup. Les plus récentes de ces interpolations, à ma connaissance, proviennent d'un écrivain ottoman de la fin du xvi"" siècle, appelé Sipahizadé, lequel a embarrassé M. JuynboU, mais dont j'avais parlé dans mon Intioduction à la Géographie d'Aboulféda ^.
^ Page cxxxT.
' Page Gouii.
En ce qui concerne les interpolations , il n'y a rien là que de naturel. Cet abrégé du grand dictionnaire de Yacout était destiné à aller dans toutes les mains. A mesure qu'un homme instruit, soit à ia suite de ses lectures, soit à la suite de quelque voyage, rencontrait un article inexact on incomplet, il mettait une note en marge; puis, quand l'exemplaire tombait entre les mains d*un copiste , la note était intercalée dans le texte. Ne faisons-nous pas chaque jour quelque chose d'approchant avec nos réimpressions d'anciens hvres , revus , corrigés et annotés?
Le troisième abrégé dont il me reste à parler, mais qui ne nous est point parvenu, est celui de Soyouthy , écrivain arabe d*Egypte delà dernière moitié du XV" siècle. Soyouthy a fait mention de son abrégé dans son Hosn al-Mohadheré ^ dans ia notice qu'il s est consacrée à lui-même ; mais il n est entré dans aucun détail à ce sujet ; il n'indique pas même le titre du livre. Hadji-Khalfa est plus précis ; il donne à cet abrégé le même titre qu'aux deux autres , c'est-àdire le titre de Merasid alJtthilâ; de plus il reproduit , âaû^ son dictionnaire bibliographique , la préface de Soyouthy, ce qui prouve qu'il avait un exemplaire dû livre sous la main ; seulement il ajoute que Soyouthy était mort avant d'avoir mis la dernière main à son travail. Du reste la préface de Soyouthy n'est qu'uneréductiondecelledeSafy-eddin , cequisemble indiquer que ce fécond écrivain n'avait pas pris la
^ Sojtttii liber de interpreùhus Coîxmi, par M. Meursinge. Leyde, 1839, P* 13.
peine de recourir au grand ouvrage , se contentant de resserrer Fabrégë et de modifier par-ci par-là les articles sur lesquels il avait recueilli des notions particulières* C'est ce que Hadji-Khalfa paraît vouloir dire dans les prolégomènes de son Djehan-nama , lorsqu il parle des diverses sources où il avait puisé. Le premier volume du Djehan-nama y le seul qui ait été imprimé , n*est pas tel qu'il était sorti des mains de * Hadji-Khalfa. Il a reçu de nombreuses additions de la part de f éditeur. La Bibliothèque impériale ayant acquis récemment un très-bel exemplaire du texte primitif, et M. Juynboll ayant fait à ce sujet un appel au public , je crois devoir reproduire le passage qui est relatif au sujet en question; c'est un résumé de la discussion qui précède , et un résumé qui semble devoir dissiper tous les doutes : « Yacout de Hamat, mort Tan 626 (1 1229 de J. C), est l'auteur du il/oaijem alrBoUan. Plus tard il fit un abrégé de son livre et l'intitula Merasid al-Itihilâ. Le Moadjem a eu aussi pour abréviateur Âbd al-Moumen , fils d'Abd al-Hacc , qui s'exprime ainsi dans sa préface : « Bien que le but véritable du Moadjem fût de faire connaître les noms de lieu, Yacout ne s'est pas conterité de faire connaître ces noms; il en discute la dérivation comme le ferait un lexicographe , il indique des longitudes et des latitudes qui présentent du doute, et fait mention de personnages dont la notice se trouve dans les recueils de biographies. Ces détails occasionnant des longueurs, je me suis borné à relever les noms des localités citées dans les hadyts et les chroni-
ques. » Djelal-eddin Soyouthy a également fait un abrégé du Moadjem , dans lequel il a inséré la meilleur partie du Merasid (l'abrégé de Safy-eddin ^ ).
Cette discussion paraîtra peut-être un peu longue ; mais elle était indispensable pour faire entrer la lumière au milieu de tant d'obscurité et de divergence. Maintenant je vais dire quelques mots sur Touvrage publié par M. JuynboU , considéré en lui-même , et sur le travail de Téditeur.
Il ne peut y avoir qu'une voix sur l'utilité de la publication du Merasid, Ce dictionnaire est un ré^ sumé de l'ensemble de la géographie arabe. Il ne dispense pas des dictionnaires de Bekry et de Zamakhschary pour la géographie de l'Arabie , notamment dans ce qui concerne la lecture des anciennes poésies arabes. Il ne dispense pas nonplusdu Mosch-
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«'ciOjJ^I ^-^ (S)^^^ C^iX^îv* ^O^mJ^ ymoX^ Manuscrits orien* taux de la Bibliothèque impériale /suppl. turk, n** 83.
torafc, où se trouvent mentionnées un certain nombre de localités particulières , sans compter diverses indications biographiques et littéraires. Il dispense encore moins du grand dictionnaire de Yacout, qui, bien qu'on y ait signalé des lacunes et des leçons erronées , contient un fonds inépuisable de science. Mais le dictionnaire ide Bekry, qui sans doute ne tardera pas h être publié, ne Test pas encore; quant au grand dictionnaire de Yacout, non-seulement il n*est pas publié , mais il ne le sera peut-être pas de longtemps. D'ailleurs cet abrégé, tout réduit qu'il est, renferme des renseignements qui ne se trouvent que là. On peut dire plus, avec le plan que se proposait M. Juynboll , il n'avait pas la liberté du choix. De quoi s'agissait-il? Il s'agissait de trouver un noyau autour duquel pourraient se grouper les faits épars de la géographie arabe. Le grand dictionnaire de Yacout est assez étendu par lui-même , sans l'étendre encore outre mesure. Quant aux autres traités , ils se refqsaient, par leur caractère spécial, à toute combinaison de ce genre.
On a vu qu'il existe un certain nombre d'exemplaires manuscrits du Merasid dans les différentes bibliothèques de l'Europe, et que ces exemplaires, outre la diversité des leçons, renferment les uns plus, les autres moins. La première tâche de l'éditeur était de rapprocher les exemplaires, et de tirer de chacun d'eux ce qu'il offre de bon. Ici il ne s'agissait pas de faire exactement la part de la rédaction primitive et des additions qui , à différentes époques.
y ont été intercalées. Assurément tout ce qui dépasse répoque où a vécu Tabréviateur a été ajouté après coup; mais à quelle époque précise a écrit l'auteur? Il valait donc mieux accepter tout ce qui se présentait de plausible. Mais là ne se bornait pas la tâche de Téditeur. Au milieu d'un si grand nombre de noms, il y en avait d'altérés; il y en avait même qui, par suite d'une orthographe erronée, avaient été transportés hors de leur place. Toute altération qui était du fait des copistes pouvait être facilement réformée; mais ce qui tenait aux déplacements, irrégularité qui ne pouvait provenir que de l'abréviateur lui-même, avait besoin d'indications particulières. L'éditeur avait aussi à compléter, à l'aide de traités analogues, les indications trop sommaires; il pouvait même profiter de l'occasion pour renvoyer, pour la plupart des noms de lieux, aux ouvrages, soit orientaux, soit occidentaux, où il existe des renseignements plus étendus.
Pour l'établissement du texte, M. Juynboll a eu à sa disposition le manuscrit de la bibliothèque de Leyde et celui de la Bibliothèque impériale de Vienne. Ces deux exemplaires se complètent assez bien Tun l'autre. Ce n'est que dans certains cas que M. Juynboll a eu recours à d'autres manuscrits.
Dès le principe M. Juynboll crut devoir marquer au bas des pages du texte , non-seulement les variantes qu'offrent les manuscrits, mais les ouvrages où un lieu quelconque avait déjà été l'objet de quelques renseignements particuliers. Ces notes, d'abord un
peu ménagées, avaient pris un <3ertain développement dans les divers fascicules. Sous ce rapport , les dictionnaires de Bekry et de Zamakhscbary , ainsi que le Moadjem, le Moschtarek, la relation des Voyages d'Ibn-Batoutah et le texte de la géographie d*Âboulféda , ont été d'un grand secours àTéditeur. M. JuynboU n'a pas cru sa tâche sufiisamment remplie; il vient de publier un volume renfermant une introduction générale et de nouvelles notes, dans lesquelles il soumet le texte à un examen plus rigoureux ^ ce qui le fait quelquefois revenir sur ce qu'il avait dit. Ce volume se rapporte seulement aux deux premiers fascicules du texte, et sera suivi de plusieurs autres.
Le plan de M. JuynboU est de composer une espèce de thesauras de la géographie arabe, et de fournir à tout lecteur qui a une question géographique orientale à traiter les indications nécessaires pour couler à fond le sujet. L'idée ne pouvait manquer d'être accueillie. Cependant quelques personnes ont paru craindre que l'éditeur n'étendît sa tâche outre mesure, etque, dans sa peur d'oublier quelque chose^ il ne tombât dans l'excès contraire. Précisons les faits. En principe , on doit rester dans les limites de son sujet et se borner au nécessaire. Ainsi que l'a dit Safy-eddin dans la préface du Metasid, tout ce qui sort de la question doit être écarté. On a dit aussi que le vrai peut s'exprimer en peu de mots; tout consiste à aller droit au fait. Déjà, avec ce que M. JuynboU a livré au public , on est autorisé à croire
que , s'il avait à recommencer» il supprimerait plus d*une remarque. Que sera-ce quand il sera plus avancé? Mais M. Juynboll peut répondre que si la ligne droite est la plus courte, on ne l'obtient pas du premier coup. Allons plus loin : admettons qu il n y a pas de savant un peu au courant de la matière qui ne rencontre, dans les livraisons déjà parues de la publication de M. Juynboll, des remarques dont il aurait pu se passer; mais l'indication qui est inutile à celui-ci n'est pas inutile à celui-là. Le tout est de se tenir dans la juste mesure. Il y a d'ailleurs une circonstance qui a dû frapper bien des personnes. Avec la spécialité et en même temps l'étendue des recherches actuelles, avec l'extension de la presse et la multiplicité des journaux et des recueils périodiques , avec la diversité des langues dans lesquelles on écrit maintenant, il n'y a qu'une personne qui se voue uniquement à ime branche de la science qui puisse se flatter de connaître, je ne dis pas tout, mais la meilleure partie de ce qui se publie chaque jour sur lobjet de ses études. M. Juynboll est dans ce cas , et je déclare que, pour ma part, j'ai trouvé dans ses notes des indications qui n'étaient pas arrivées jusqu'à moi.
Je terminerai mes observations par deux remarques : la première se rapporte au passage de l'introduction de M. Juynboll (page lxx), relatif à une description arabe du nord de l'Afrique , qui fut rédigée dans les années 586 et 687 de l'hégire (1 1 90 et ] 191 de J. C), et dont le texte a été publié à
Vienne , en 1 852 , par M. de Kremer. Le titre de cette relation est Livre oà le regard se porte sur des choses qui charment les yeax^. Le manuscrit de Vienne na ni commencement ni fin , et il en est de même d'im exemplaire acquis, il y a quelques années, par la Bibliothèque impériale de Paris ^; mais le manuscrit de Paris comble plusieurs lacunes de celui de Vienne , et il résulte de Tensemble que si cette relation n'est pas , comme on lavait dit , une reproduction de celle de Bekry, accommodée à une époque plus récente;* c'en est du moins une imitation. En effet, le cadre est absolument le même. L'auteur, qui probablement venait de s'acquitter du pèlerinage delà Mecque, traverse le Nil et s'avance vers les bords de Tocéan Atlantique, en exposant tout ce qui le frappe sur sa route et ce qu'il entend dire sur les contrées voisines; mais, k la différence de Bekry, il parle en général en témoin oculaire, et il a soin d'en faire de temps en temps la remarque. ,
La deuxième remarque a pour objet de relever ce que M. Juynboll dit à la page lxviii , sur le prétendu itinéraire d'un personnage nommé Al-FaçliaU BisaniL II s'agit là non pas d un voyageur, mais du secrétaire du grand Sahadin, le cadbi Fadbel, qui était originaire de la ville de Beyssan , dans la Palestine*.
^ J*ai rangé ce volume sous ie uuméro 906 du supplément arabe. -'* Voyez les Mémoires d histoire orientale de M. Defrémery, première partie, p. 190.