CHEZ LES PEUPLES DE RACE BERBÈRE
LUS À L'AGADin lE DES INSCRIPTIONS , siANCE DU 37 JUILLET 1860.
On sait qu à une certaine époque tout le nord de {^Afrique, depuis Tocéan Atlantique jusqu'à la vallée du Nil, depuis la mer Méditerranée jusqu'au fleuve appelé maintenant du nom de Niger, fîit habité par une seule et même race, que les anciens nommaient en général Libyque, et que Ton comprend maintenant sous la dénomination de Berber. Cette vaste contrée a été bouleversée par des révolutions sans nombre, et une foule de populations d'origines diverses sont venues s'implanter sur le sol primitif. Néanmoins on rencontre encore çà et là des débris de race berbère; il y a même des pays où les Berbers forment la masse de la population.
Aussi haut que remonte l'histoire, on reconnaît que les rois de l'Egypte durent exercer une influence plus ou moins énergique sur les populations qui avoisinaient le Nil. Vinrent ensuite les Phéniciens, puis les Grecs et les Romains, puis les Vandales, enfin les Arabes; les Arabes, dont le joug pèse de-
puis plus de douze siècles sur tout le pays. La langue berbère s'est nécessairement ressentie du contact du langage de tant de nations , de Tarabe surtout. Maintenant Ton retrouve dans le berber un certain nombre de mots et de formes arabes , surtout dans le langage des provinces voisines de la mer Méditerranée, où la domination musulmane s*est affermie de meilleure heure. On remarque même dans les pronoms et dans la conjugaison des verbes berbers certaines analogies avec les pronoms et les verbes sémitiques qui ont frappé dès le principe les philologues; mais la masse des mots est évidemment indigène, etséloigne des langues sémitiques autant que de toute autre langue connue.
Depuis qu'on s'occupe en Europe du berber, c'està-dire depuis près d'un siècle , les philologues se sont demandé dans quelle catégorie il faut le placer; si c'est une langue à part , ou bien s'il faut le rattacher, soit au cofte , qui représente pour nous l'ancien égyptien, soit à quelque langue sémitique. Il m'a toujours semblé que, quelle que soit la part faite aux influences étrangères, le berber est une langue 5aî generist et une langue particulière aux contrées où l'on en trouve encore des débris^; mais dejs philologues distingués ont émis un avis différent. Un fait venant de se découvrir, et ce fait pouvant jeter un
' Voyez les Rapports qae j'ai lus successivement à TÂcadëmie des inscriptions et belles-lettres, le premier sur les matériaui laissés par feu M. Geslin, et le second sur un Essai de Grammeûre kabyle, de M. Hanoteau, Moniteur universel des 7 et 8 août i856, et 6 août 1867.
nouveau jour sur la question, je me hâte de le signaler à latténtion du monde savant.
En iSSy, M. le capitaine Hanoteau, alors adjoint au bureau politique des affaires arabes à Alger, composa un Essai de grammaire kabyle, renfermant les principes du langage parlé par les populations du versant nord du Djurdjura, à Test d'Alger. A la page 2 49 du volume imprimé , M. Hanoteau a donné le tableau comparatif de la numération chez les Kabyles , c est-à-dire les populations berbères de la côte ; chez les Beni-Mozab , établis dans Tintérieur de TAlgérie; enfin chez les Touareg, qui habitent dans le Sahara , et qui naturellement ont eu moins à souffrir du contact des conquérants étrangers. Chez les Berbers de la côte, sur les dénominations des neuf unités, la première seule est indigène; toutes les autres sont empruntées aux Arabes. Au contraire , chez les Touareg, il ny a que les nombres six, sept, huit et neuf qui soient exprimés par les dénominations arabes; les noms des cinq premières unités sont berbers, et ont conservé plus ou moins la forme indigène. Le même résultat est offert dans une grammaire de la langue touareg, que M. Hanoteau vient de publier sous le titre d'Essai de grammaire de la langue tamachek, pag. 12-7 et suivantes. Que conclure de ce fait? L'étude du berber est si nouvelle et le nombre des données positives que la science a jusqu'ici recueillies est si limité, que M. Hanoteau n'a pas osé hasarder une seule conjecture. Mais voici un autre fait, venu d'ailleurs, et qui, rapproché du
premier, o£Bre un horizon tout nouveau. Un observateur intelligent qui étudie TÂlgérie, M. Letourneux, ayant eu occasion de visiter les oasis du Souf, lepaysdesGhamba et TOued ghyr, y a trouvé encore en usage un système de numération quinaire. Les indigènes ont cinq mots particuliers pour exprimer les cinq premières unités , après quoi ils recommencent, c est-à-dire que pour marquer les nombres six, sept , huit et neuf, ils disent cinq-un , cinq-deux , cinqtrois et cinq -quatre. Voici le tableau relevé par M. Letoumeux : ^