‹ Notion du péché véniel [microforme]Chapitre 2 sur 14 · LE PÉCHÉ VÉNIEL CONSIDÉRÉ EN LUI-MEME · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ VÉNIEL CONSIDÉRÉ EN LUI-MEME

Saint Thomas (la 2ae, q- 88, a. 1.ad lum) résume ainsi la doctrine sur la nature du péché véniel : « La division du péché véniel et du péché mortel n'est point la division d'un genre en ses espèces participant également la raison de ce genre ; c'est la division de l’analogue en ce qui prend son attribution selon des degrés divers. Le péché véniel n'est dit péché que selon une raison imparfaite et en fonction du péché mortel ; comme l'accident est dit être en fonction de la, substance, selon une raison imparfaite d'être. C’est qu'en effet le péché véniel n'est point contre la loi, parce que celui qui: sèche véniellement ne fait point ce que la loi défend, ni n’omet ce à quoi oblige la loi par son précepte ; mais il agit en dehors de la loi, ne gardant point le mode de la raison que la loi a en vue,» :

C'est cette doctrine du Mattre que nou: ons expliquer en nous servant de l’excellent commentaire du P. Pègues (VIII, P. 776).

Le péché, dit suint Augustin, est une parole, un acte ou un désir contre la loi éternelle. Cette définition convient parfaitement au péché mortel, qui détruit l'ordre de la fin dernière, en changeant cette fin et en faisant perdre l’amour de la vraie fin dernière : lequel amour étant d'ordre absolument gratuit et surnaturel, ne peut plus une fois perdu, être recouvré par l’homme lui-même.

Le péché véniel n'est dit péché que selon une raison imparfaite et en fonction du péché mortel ; Comme l'accident est dit être en fonction de la substance, selon une raison imparfaite d’être. Pour cela, le péché véniel n’est point contra leyem, dont la raison propre est de Promouvoir l'obtention de la fin dernière. mais præter legem, c'est-à-dire ne gardant pas le mode de la raison que la loi a en vue. La loi dont il est ici question est la loi pure et simple qui règle l’acte humain en vue de sa vraie fin dernière, ne visant que ce qui est absolument requis pour l’ob-

tention de cette fin dernière, savoir la sujétion cssentielle et indispensable de l'homme à Dieu et les conditions également essentielles et indispensables du bien de la société des hommes entre eux.

Toute la notion de péché mortel et de péché véniel se prend donc en fonction de la fin dernière surnaturelle, Le premier détruit l'ordre de cette fin et constitue un mal, de soi irréps : ble. Le second, laissant intact cet ordre de la fin dernière est de soi réparable ; il fait seulement que l'amour portant sur des choses qui sont en deça de cette’ fin et en dehors .de sa raison propre, n'est point tout ce qu'il devrait être eu égard à l'amour de cette fin, et s’attarde dans certaines affections qui, pour n'être point opposées à l'obtention de li fin, n'y sont point ordonnées non plus d'une façon actuelle. «:,

A cette notion du péché véniel tirée de la fin de l'homme, saint Thomas ajoute d'autres considérations qu'il n'est pas permis d'ignorer sur cette question importante et délicate.

Dans la question 49e, saint Thomas veut montrer comment le bien peut être cause du mal, et À cet endroit le P. Pègues reproduit l’article X de la 3e partie de la Somme contre les Gentils, qui explique la pensée du Maître : « Lors donc que la volonté tend à sou acte, mue par la raison qui lui représente son objet propre et son vrai bien, l’acte de la volonté sera ce qu'il doit être. Si, au contraire, la volonté s’oublie à agir sur l’appréhension de la faculté sensible ou sur l'appréhension de la raison lui présentant un bien qui n’est pas le sien propre, l'acte de la volonté constituera un péché moral. Le mal moral ou le péché dans l’acte de la volonté est donc précédé, dans la volonté elle-même, d’un manque d'ordre à la raison et à sa fin propre : à la raison, comme quand la volonté se porte sur un bien sensible, à la seule perception des sens, n'attendant pas le jugement de la raison ; à la fin dûe, comme quand la ruson, en discourant, en arrive à un certain bien, qui, pour le moment ou de la manière proposée, n’est pas

(1) Voilà pourquoi »n définit le péché véniel : « Dictum vel factum vel concupitum præter legem æternam. In eo aliquid consideratur ut materiale et est conversio ad object:1m extra ordinem finis existens ; aliquid consideratur ut formale et est conversio eadem prout privat motum in finem et repugnat fervori charitatis.» (Billot, p. 111).

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un vrai bien, et que cependant la volonté s'y porte comme à son vrai bien.» (Pègues, III, p. 166).

Duns la question 74e, saint Thomas revient sur ces principes et il ajoute : « Si le défaut de la faculté de perception n'était en aucune manière soumis à la volonté, il n'y aurait de péché ni dans la volonté ni dans la faculté de perception ; comme il arrive en ceux qui ont une ignorance invincible, Il suit de là que même le défaut de la faculté de perception, pour autant qu'il est soumis à la volonté, est aussi imputé à péché.» Ces quelques mots condensent une doctrine très haute et très délicate. (Pègues, VIII, p. 492).

Dans la question suivante, il ajoute encore : « La volonté qui ne prend pas la règle de la raison ou de la loi divine est la cause du péché.» (Pègues, VIII, p. 545).

Enfin, dans la question 79e, saint Thomas complète sa doctrine sur le péché véniel. Pour lui, tout se ramène dans le péché à une question de désordre. Tout péché est un désordre. Si le désordre porte directement sur l'exclusion de la fin dernière ou s'il implique une incompossibilité absoiue avec cette fin, ce sera le péché mortel, à moins que le mouvement affectif de l’homme portant sur ce désordre ne soit qu'impar:aitement humain, soit parce qu'il est seulement un mouvement de l'appétit sensible, soit parce que s'il est un mouvement de l'appétit supérieur, il n'est qu'un mouvement subit et non délibéré. Si le désordre n’est pas incompatible avec l'amour habituel de la fin dernière, mais seulement avec l'amour de cette fin s’hariaonisant actuellement avec tel acte déterminé, on aura seulement un péché véniel.

Or soit l’un soit l’autre de ces deux cas suppose un défaut d'ordre : l'inférieur n’est pas contenu fermement sous son supérieur. Et en effet, qu'il s'élève en nous quelque mouvement subit de la sensualité, cela vient de ce que la sensualité n’est point totalement soumise à la raison. Pareillement, qu'un mouvement subit s'élève dans a raison elle-même, cela provient de ce que l'exercice même de l’acte 4e la raison n'est point soumis à lu délibération qui a pour principe un bien plus élevé (Pègues, VIII, p. 808 et 809). Les principes posés dans ces quelques lignes serviront plus loin quand il sera question du péché de sensualité, et peuvent nous faire comprendre dès à présent, le sens de cette

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formule par laquelle nous nous accusons de péchés que nous ne: connaissons pas.

Toutes ces données sur le péché véniel se trouvent résumées. et condensées dans la définition suivante du péché véniel donnée par Tesnière (Somme de la préd. euch., 30e conf. « La communion et le péché véniel.») :

« La vie surnaturelle dans sa plénitude, la justice exacte, la sainteté morale dans sa perfection consiste, pour la créature, à tendre si parfaitement vers Dieu par toutes les forces surnaturelles d’un amour souverain et universel, que l’âme, embrassant la plénitude de ses volontés saintes, se porte tout entière à les accomplir par l’emploie régulier et constant de tous les moyens proposés à l’homme par Dieu lui-même. Que de choses comprises dans cette conception adéquate de la justice parfaite.

D'abord, la vue de la volonté divine, dans toute l'étendue où il lui plaît de nous la manifester : ce qui suppose un regard aussi attentif, aussi fidèle que dégagé de tout ce qui le peut obscurcir ou distraire ; ensuite un élan rapide, uniforme, emportant la volonté et toutes les puissances qui leur obéissent vers Dieu : ce qui suppose un amour souverainement épris de lui, dominant toute jouissance du bien créé, pour s'attacher au bien éternel, pour le poursuivre invariablement, sans s'arrêter sur rien autre, ne fut-ce que d’un regard de complaisance ; enfin l'emploi de tous les moyens proposés par Dieu pour amener l'homme jusqu’à lui : ce qui veut dire la pratique de toute la loi, l'exercice de toutes les vertus, l’accomplissement de tous les devoirs prescrits OU proposés à chacun, selon sa condition.

Dans l’état actuel des choses, tel que l’a fait le péché originel, cette vie n’est possible qu'au ciel. Qu’une défaillance quelconque se trouve en l’un ou l’autre de ces éléments ; que le regard de la raison et de la foi défaille, s'égare, se voile ou s’illusionne ; que l'élan de la volonté et de la charité hésite, se fatigue, s'arrête et jouisse un instant au lieu de suivre le mouvement qui la doit emporter vers Dieu seul : que dans l'emploi des moyens il y ait ou lassitude ou négligence ; que l’on vise une seule ligne moins haut que le degré où Dieu veut que chacun aspire dans la pratique de sa loi ; qu'une seule de ces qualités qui rendent un acte conforme à l’ordre divin vienne à manquer, ne fût-ce qu’un seul

iistant ou dans la plus petite mesure, a défaut sur un point quelconque de la être vers le bien souverain.

On comprend que la vie absolument exempte de péché ne puisse exister sur la terre, même après la rédemption et malgré l'abondance de ses richesses, sans un privilège unique de Dieu» et que son séjour exclusif soit le ciel, son atmosphère la gloire, parce que, là seulement, les âmes ont atteint le terme suprême <t désormais invariable de leur union avec Dieu. Mais en même temps, on comprend quel vaste champ d'’ignorances, de défaillances et de désordres l’âme peut parcourir sans tomber encore dans le gouffre du péché mortel.

Il suffit pour commettre le péché véniel de la plus légère déviation de la volonté, sur la matière la plus légère, pourvu que l'attention soit tant soit peu éveillée sur cet écart. Du moment que l'une de nos œuvres n’atteint pas toute l'intégrité qu'elle exige, si, ayant pu connaître les moyens de la rendre parfaite, nous avons négligé d'en employer un seul, ou si nous ne l'avons pas employé avec toute diligence alors qu'il était en notre pouvoir de le faire : cette œuvre est entachée de péché véniel ! Le péché véniel n’est qu’une lacune, une défaillance, un écart par rapport à l'intégrité d’une œuvre morale : que la volonté humaine agissant humainement, c'est-à-dire avec connaissance et liberté, entre pour si peu que ce soit dans cette lacune, cette défaillance ou cet écart, cela suffit à entacher une œuvre de péché véniel. In multis enim offendimus omnes (Jac., III, 2).

On peut pécher aussi bien en n'agissant pas qu’en agissant : <t quelle action est exempte de l’omission de quelqu’une des circonstances qui la rendraient parfaite ? L'omission est si naturelle à des êtres pour lesquels il n’y a aucun bien sans effort et sans lutte : une minute de temps inoccupé, perdu ou employé

contrairement au devoir, à l’ordre de Dieu, voilà un péché véniel ! »

il y a péché, parce qu'il y tendance où nous devons

(1) L'acte humain ou d'ordre moral peut être mauvais dans son ordre au point d

528) mesure (Pègues, v. VI, P. :

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