CHAPITRE XIII
Civilisation et Population.
Lorsque la famille royale portugaise arriva au Brésil en 1808, la civilisation commençait déjà à s'y montrer, en projetant quelques rayons et môme en brillant du renom que lui donnait la célébrité des grands hommes nés dans ce pays. Ce n'était pas, comme auparavant, l'éclat isolé ou individuel de Rocha Pitta, l'historien, de Gusmâo, l'inventeur de l'aérostat, d'Antonio- José da Silva, le Plante portugais, l'auteur populaire et inspiré de quelques œuvres remarquables, dont le mérite a été un peu exagéré, il est vrai, mais qui peut être, avec juste raison, considéré comme auteur ou, si Ton veut, poète comique et dramatique d'un grand mérite.
Depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle, à ces individualités, ainsi qu'à d'autres de deuxième ordre qui surgissaient comme des oasis d'intelligence éclairée et supérieure au milieu du désert immense des ténèbres de l'ignorance de la population du Brésil colonial, succédait un grand progrès dans les sciences, les lettres et les arts, manifesté par l'éclat qu'avaient acquis des brésiliens remarquables déjà illustres à cette époque. Ainsi, à Rio de Janeiro, le maître Valentin, l'architecte, était la main droite des vice-rois qui entreprenaient de grands travaux, et il réalisait des poèmes de pierre qui sont encore admirés aujourd'hui; à Minas-Geraes , des poètes d'un mérite reconnu se perdaient dans la conspiration de Tira-dentcs; le prêtre Santa-Rita Durâo avait déjà écrit le Caramuni; José- Basilio da Gama, YAraguaya; il venait de se former une société
composée d'hommes intelligents qui s'appliquaient à la culture des lettres, et dont faisaient partie: celui qui fut plus tard marquis de Maricâ, le La Rochefoucauld brésilien; le prêtre, plus tard monsignor Pizarro, l'un des présidents de l'assemblée constituante brésilienne, l'auteur des célèbres Mémoires historiques de Rio de Janeiro, en neuf volumes ; cette société fut dissoute par la persécution cruelle et inepte du vice-roi comte de Rezende; les séminaires devenaient le refuge, non- seulement d'un grand nombre de prêtres instruits, mais encore de beaucoup de laïques qui cultivaient les lettres ou les sciences : le Frère Leandro, l'auteur de la Flore Brésilienne, en cette matière le précurseur de Martius et de ses savants successeurs, brillait déjà entouré de nombreux élèves auxquels il enseignait la botanique, à l'ombre des arbres des belles allées du Jardin Public, tracées par le maître Valentin pour la gloire de Luiz de Yasconcellos; la capitainerie de Bahia occupait le premier rang pour ses progrès dans la civilisation, en conséquence des avantages et des institutions que son ancienne condition de capitale de la colonie, pendant deux siècles et demi, lui avait valus snr les autres provinces : la capitainerie de Minas-Geraes conquérait le titre qu'on lui donna plus tard d'Italie du Brésil, pour son goût et sa perfection dans l'enseignement du latin et de la musique. Le marquis de Pombal et ensuite Dom Rodrigo de Souza Coutinho, plus tard comte de Linhares, ministres de la couronne portugaise, avaient reconnu le mérite et les capacités de beaucoup de fils de la riche et féconde colonie en leur donnant des emplois importants, au mépris d'une pratique et d'une exception fort peu libérales, et enfin dans l'université de Coimbre, les étudiants de l'Amérique portugaise se multipliaient et se distinguaient parmi tous les autres, et contribuaient par leur application et leur intelligence à l'éclat et à la grandeur de leur pays natal.
Le prince -régent Dom Joao et la famille royale, à leur arrivée à Bahia, y rencontrèrent José da Silva Lisboa, plus tard vicomte de Cayrû, jurisconsulte et économiste dont se glorifieraient l'Angleterre ou la France; a Rio de Janeiro, des prédicateurs comme Caldas, Sâo-Carlos, Sampaio, Montalverne et
d'autres qui firent oublier au prince dévot et exigeant les lumières de la chaire de Lisbonne; des poètes comme ces mêmes Caldas et Sào-Carlos, et comme Eloy Ottoni qui s'immortalisèrent par leurs œuvres; des théologiens profonds parmi lesquels brillait le prêtre Luiz Goncalves; des musiciens compositeurs, entre lesquels se distinguait l'admirable Père José Mauricio, le scrupuleux observateur de l'école sévère de Haydn, et tellement remarquable par ses profondes connaissances et par l'inspiration et la rapidité avec lesquelles il composait, que la patrie de Mozart s'honorerait de l'avoir vu naître; des peintres comme Raymundo et surtout comme José Leandro qui possédait une telle mémoire qu'il reproduisait sur la toile l'image parfaitement ressemblante d'une personne absente qu'il n'avait vu et observée qu'une seule fois avec attention.
D'autres capitaineries gardaient modestement en réserve des hommes du plus haut mérite qui se manifestèrent à l'occasion. Rio-Grande du Sud possédait déjà, outre son futur vicomte de Sao-Leopoldo, littérateur, homme d'Etat et écrivain distingué, ses généraux habiles et renommés. Sâo-Paulo se glorifiait de la juste réputation que conquérait en Europe le savant José Bonifacio qui devait plus tard bien mériter de la patrie ainsi que ses deux frères, l'illustre et austère Martim Francisco, et Antonio Carlos, surnommé, pour son éloquence parlementaire, le Mirabeau brésilien; Pernambuco, qui avait été le berceau, préparait dans l'asile consolateur de la vieillesse, le lit pour le suprême repos du célèbre Moraes, le lexicographe de la langue portugaise. Les noms ci-dessus mentionnés suffisent pour prouver combien était déjà considérable le nombre des hommes érudits et célèbres dans les sciences, les lettres et les arts que possédait alors le Brésil.
La résidence de la cour portugaise pendant treize ans à Rio de Janeiro contribua puissamment au progrès intellectuel et matériel du Brésil: l'Académie des beaux-arts y fut créée avec le concours de quelques artistes remarquables, tels que Le Breton, Debret et d'autres qui furent engagés en France; l'instruction primaire se répandit et la secondaire se développa; l'enseignement régulier de la médicine et de la chirurgie y fut
établi; dans l'assemblée constituante portugaise se montrèrent avec éclat beaucoup de députés de l'ancienne colonie et nouveau royaume, et dans la constituante brésilienne, ainsi que dans les premières années de l'Empire, on vit des hommes illustres, tels que: Paula e Souza, cette académie vivante sans titres scientifiques, Evaristo qui joignait à l'illustration acquise par la lecture, la connaissance des humanités, le patriotisme et le bon sens qui le rendirent un des plus grands citoyens et le maître de la presse politique périodique. Outre ces hommes éminents et tant d'autres dont l'intelligence n'avait pas eu besoin, pour se développer, de fréquenter les académies d'Europe, il se forma une pléiade nombreuse et brillante de penseurs instruits et profonds, élèves de l'université de Coimbre, orateurs, hommes d'Etat, administrateurs, législateurs distingués qui ont étudié, produit et rédigé la Constitution de l'Empire et le Code criminel, œuvres qui ont mérité l'approbation des autorités européennes les plus compétentes, le Code du procès, Y Acte Additionnel à la constitution et les lois d'organisation des municipalités, du système financier et d'autres grands services publics. U nous faudrait écrire cent noms pour mentionner les principaux de ces Brésiliens éminents de l'époque de la fondation de l'empire; nous nous contenterons de citer les suivants: les trois Andrada, Alves Branco, Vasconcelios, Carneiro de Campos, Feijô, le marquis de Paranaguâ, le marquis de Maricà, le vicomte de Cayrû, Vergueiro, Lino Coutinho, le marquis d'Olinda, le marquis d'Abrantes, le marquis de Paranâ, Ledo, le vicomte d'Albuquerque, le vicomte de Sào-Leopoldo, etc.
La création des écoles scientifiques et des académies supérieures de l'empire, le développement relativement considérable qu'a reçu et reçoit chaque jour l'instruction primaire publique et particulière, l'accroissement rapide de la presse quotidienne et périodique dans toutes les provinces, et le fait incontestable qu'il n'y a aucune science, aucun art ni aucune spécialité qui n'y soit honorablement représentée, soit par des hommes pratiques, soit par des écrivains à qui l'on doit, ou des œuvres de longue haleine, ou des mémoires ou des travaux plus limités; les sociétés scientifiques, littéraires ou industrielles qui se
maintiennent et s'organisent, l'encouragement qui commence à se prononcer dans la capitale, dans les villes et dans l'intérieur pour la fondation de cours nocturnes où les enfants et les adultes vont recevoir l'instruction primaire, la création de nombreuses bibliothèques populaires, le développement du goût de la lecture, la facilité des communications qui augmente de jour en jour, et enfin la tolérance religieuse garantie par la constitution et soutenue par l'esprit public, la liberté complète de la presse qui, avec la plus grande indépendance, discute, enseigne et répand toutes les opinions et tous les principes, même ceux qui sont contraires au système de gouvernement adopté, et ce qui est encore très-important, une plus grande sécurité individuelle qu'autrefois et l'action effective de l'autorité pour la répression des crimes dans les vastes régions de l'intérieur et, ajoutons encore, le doux et riant tableau de la tranquillité interne depuis près d'un quart de siècle, pendant lequel on ne compte *pas une seule révolte, ni môme la moindre émeute armée, tout cela prouve et proclame le degré de civilisation auquel est déjà parvenu le Brésil.
Mais ces progrès déjà assez importants sont loin de pouvoir entrer en concurrence avec ceux de la France , de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Union américaine et de quelques autres Etats anciens et florissants; la vanité serait déplacée et mauvaise conseillère pour le Brésil i dont le gouvernement et la population ont pour premier devoir de conquérir les éléments de civilisation qu'il ne possède pas encore, et non de s'enorgueillir du peu de progrès, relativement considérables, qu'il possède déjà et qui seront les sources de sa future grandeur.
Les chemins de fer qui se développent et avancent de la capitale vers les provinces de Minas-Geraes et de Sâo-Paulo, et dans les provinces du sud et du nord ; les fils du télégraphe électrique qui longent principalement le littoral en attendant qu'ils se rattachent à la ligne transatlantique, doivent surtout rappeler les milliers de milles qu'il reste à faire pour que les uns et les autres constituent le réseau de communication que le pays réclame de tous ses vœux. Tout doit être considéré de même: à chaque pas vers le progrès, à chaque éclat d'une
nouvelle lumière ou d'une conquête de la civilisation, le cri: Victoire et halte! serait une grave erreur; En avant! est un devoir.
Il est doux et flatteur pour nous de parler de cet esprit, ce sentiment ou cette pratique de la bienveillance et de l'hospitalité , de ces mœurs patriarcales enfin , indépendantes de la civilisation progressive et rapide du Brésil, que chacun rencontre au sein de ce pays dans la généreuse grandeur, pour ainsi dire innée, du caractère du peuple.
Les mœurs européennes, les hôtelleries, la facilité des ressources qu'on trouve dans les capitales et dans les villes importantes des provinces y rendent à peu près inutiles et font tomber en désuétude les habitudes de ce caractère si bien nommé patriarcal. Le siège de la généreuse hospitalité brésilienne est principalement dans l'intérieur du pays. Le voyageur quel qu'il soit, connu ou inconnu, trouve partout sans difficulté et gratuitement la table et le coucher, et le laboureur ou le fermier, en traitant ainsi l'étranger, considèrent cela comme l'éxécution d'un devoir et non un service rendu.
Dans l'intérieur du Brésil, lorsque le fazendeiro (cultivateur) trace le plan de la maison qu'il veut faire construire pour son habitation, il n'oublie jamais ce qu'il nomme les chambres des hôtes. Ainsi, que les voyageurs arrivent au nombre de trois, quatre ou davantage, la table largement servie suffit toujours, et tous y rencontrent la plus noble hospitalité.
Pour répondre au soupçon d'exagération dans ces renseignements de la plus stricte vérité, il ne sera pas hors de propos de rappeler la curieuse habitude pratiquée encore actuellement dans quelques fazendas (fermes) des municipes de l'intérieur de la province de Rio de Janeiro, habitude qui, il est vrai, n'est pas générale, mais d'ont l'observation exceptionnelle sanctionne le précepte généralement respecté de l'hospitalité dans sa plus large acception; cette habitude est probablement suivie en d'autres provinces, wx le peuple est d'une même origine et possède les mêmes vertus. Dans quelques-unes de ces fazendas, les heures du déjeûner, du dîner et du souper sont annoncées par le son d'une cloche qui invite ainsi les
voyageurs connus ou inconnus à partager les repas que l'amphitryon généreux offre quotidiennement à tous les hôtes que le hasard lui amène.
Beaucoup de voyageurs européens ont profité de cette hospitalité caractéristique des Brésiliens habitants de l'intérieur du pays, et les épigrammes injustes, les appréciations ingrates et malveillantes de quelques-uns d'entr'eux qui ont payé, par la moquerie et le ridicule, les rudes mais libérales expansions de l'hospitalier et bienfaisant cultivateur n'ont encore pu détruire ni amoindrir ce sentiment grandiose qui assure gratuitement le pain et l'asile à tous les voyageurs qui passent devant les fazendas des plus riches comme des plus modestes agriculteurs.
La population de l'empire est vaguement calculée entre onze et treize millions d'habitants; mais cette estimatiou n'est qu'approximative et n'a aucune base solide. La dernière statistique officielle qui se trouve dans le rapport du ministère de l'Empire en 1872, réduit la population à 10,095,978 habitants dont 8,412,114 libres et 1,683,864 esclaves; sans y comprendre 215,000 Indiens humanisés. •
Comme ce recensement a un caractère officiel et qu'aucun autre ne se présente appuyé sur de meilleurs documents, nous l'adopterons dans l'étude particulière des provinces comme nous l'avons fait dans celle du Brésil en général; mais nous devons déclarer que si la nécessité et la convenance d'une base officielle ont déterminé l'adoption de cette statistique appuyée exclusivement sur le travail de recensement fait par les autorités locales de chacune des provinces et de la capitale de l'empire, elle n'en est pas moins bien inférieure à la réalité, comme on le reconnaît tous les jours, même dans la ville de Rio de Janeiro.
La statistique, dans chacune de ses ramifications, est, comme tout le monde le sait, d'une grande difficulté pratique pour la précision et l'exactitude; et au Brésil où elle n'a été établie que depuis quelques années, elle n'est pas encore régularisée de manière à présenter des données positives et incontestables. Le recensement de la population libre rencontre des causes d'inexactitude dans la crainte du recrutement forcé, dans
le service onéreux de la garde nationale, dans la négligence et plus encore dans la défiance exagérée et sans motif de la part de la population moins instruite; celui de la population esclave commence à se faire assez régulièrement et offre plus de garanties d'exactitude, celui des Indiens réunis en villages et de ceux qui sont apprivoisés et en rapports fréquents avec les bourgades de l'intérieur n'est qu'approximatif. Il ne sera pas étonnant qu'une nouvelle statistique mieux faite et plus exacte que cette dernière vienne corriger les défauts de celle-ci et confirmer l'opinion généralement répandue que la population de l'empire est d'au moins treize millions d'habitants, sans compter les nombreuses tribus d'Indiens encore sauvages réfugiées dans l'intérieur du Brésil.
La population du Brésil se divise en plusieurs types ou variétés distinctes: V Indien , gentio ou indigène de couleur cuivrée; V Européen ou blanc et ses descendants; le mameîuco, provenant de la génération mixte des races blanche et indigène; le nègre africain, introduit dans le pays depuis la création des capitaineries héréditaires (1534); le mulâtre, issu de la génération mixtre des races blanche et africaine et des descendants de ceux-ci. V indigène est, comme autrefois, réfractaire à la civilisation; les nègres d'Afrique qui existent encore, le sont aussi, mais les créoles, descendants de ceux-ci, montrent beaucoup plus d'intelligence; et les métis égalent YEuropéen et sa descendance pour la capacité, la force et l'étendue des facultés intellectuelles.
Egaux devant la loi, la raison, la philosophie et les droits constitués, tous les citoyens brésiliens, quelle que soit leur origine ou leur race, ont encore pour fondement de gloire civique que chacune de ces variétés compte, au Brésil, des héros, ou de grands hommes dont les noms sont enrégistrés dans les fastes de la patrie commune et dans la mémoire des citoyens. L'Indien peut s'enorgueillir de Martim-Affonso Tebyrkà, de Martim-Aflfonso Ârarigboya , héros qui se signalèrent à Sâo-Paulo et Rio de Janeiro, et du fameux Poiy, Camarào ou Dont Philippe, l'un des premiers chefs dans la guerre contre les Hollandais et déjà illustre avant cette époque; le nègre en
compte un seul, mais celui-là suffit à sa gloire, c'est le célèbre Bernique Diast inébranlable, brave, dévoué qui, comme le grec Cynégire, blessé grièvement à la main gauche dans une bataille livrée contre les Hollandais conquérants, se la fit amputer sans retard pour pouvoir continuer à combattre de celle qui lui restait; le mamcluco se glorifie des sertanejos de Sâo-Paulo qui ont conquis aux sauvages indigènes et aux déserts la moitié de l'immense Brésil, et avant ceux-ci, de l'intrépide et victorieux Jeronymo de Albuquerque MaranJiâo qui fut le restaurateur de la province de Maranhâo en obligeant les envahisseurs français à capituler après les avoir vaincus; le métis ou mulâtre montre Calabar deshonoré, il est vrai, par sa trahison, mais tellement supérieur pour le génie militaire à tous ses contemporains, que sa honteuse désertion au camp étranger suffit pour changer la face de la guerre hollandaise pendant sa première période, et il voit de tous côtés, bien supérieurs à Calabar , ses représentants occuper avec honneur et distinction les plus hautes positions sociales: médecins, orateurs, magistrats, publicistes, législateurs; quantau blanc ou des cendant d'Européen, qui constitue la classe principale de la nation, nous n'avons pas à nous en occuper.
Par cette égalité constitutionnelle, chrétienne et juste,, on satisfait au principe sacré du droit commun, au mépris du hasard de la naissance qui ne donne aucune qualité ni aucune supériorité reconnue, et ainsi s'affermit au Brésil l'harmonie générale et la paix publique par la certitude qu'il n'existe pas de classes privilégiées dans la population et que l'horizon social, l'horizon civil et politique des uns est l'horizon de tous les citoyens.
Ce serait un inexcusable oubli que de terminer ce chapitre sans parler au moins de la femme, de la femme qui, par sa condition de mère, exerce une influence si puissante sur la civilisation et l'avenir des nations.
Les anciennes mœurs portugaises, anachroniques et oppressives, qui tenaient les femmes cachées et éloignées de toute société, murées, pour ainsi dire, dans le foyer domestique, à peine visibles pour les parents et quelques amis choisis, devinées
Macedo, Brésil. 12
dans les églises et les spectacles publics derrière leurs mantilles ou leurs voiles épais; ces mœurs grossières qui rendaient la femme esclave de la tyrannie d'un mari qu'on lui avait imposé, sont depuis longtemps bannies et condamnées au Brésil où, dans les capitales et dans les villes, les rapports des familles entre elles et les étrangers sont aussi faciles que dans les sociétés les plus délicates et les plus polies de l'ancien monde; et dans l'intérieur du pays, si l'on ne trouve pas les perfectionnements du luxe , de l'élégance et des habitudes cérémonieuses des villes, on y rencontre la simplicité, l'expansion, l'accueil franc et loyal qui remplacent certainement avec avantage des manières plus délicates, mais moins sincères.
Il est certain qu'au Brésil l'éducation de la femme ne la prépare pas encore pour la hauteur intellectuelle et morale qu'exige sa noble et importante mission sociale de directrice suprême de l'esprit et du cœur de l'enfance, et guide de l'âme des futurs citoyens à qui seront remises plus tard les destinées de la patrie; mais quelle est la nation européenne qui dirige l'éducation de la femme vers ce but transcendant? .... A cet égard, l'insouciance brésilienne égale la négligence des nations les plus avancées.
Cependant, telle que le monde civilisé l'adopte et l'établit, l'instruction et l'éducation de la femme se répand et se développe dans la capitale et les provinces du Brésil en des écoles publiques et gratuites, et en des pensionnats particuliers qui sont soumis à la rigoureuse surveillance morale du gouvernement.
Etudiée sans la moindre prévention et sans aucune partialité patriotique, la femme brésilienne est, comme la femme en général, plus religieuse, plus charitable, plus désintéressée, plus héroïque dans les grands sentiments du cœur et , avec toutes ses faiblesses, bien meilleure que l'homme; mais, en outre, la brésilienne, quelle que soit sa position sociale ou sa fortune, est le type de la mère affectueuse, peut-être même pousse-t-elle l'amour maternel jusqu'à l'exagération; il lui est impossible de se séparer de son enfant et si, le lait venant à lui manquer, elle ne peut l'allaiter elle-même, elle se procure une nourrice
qui élève l'enfant sous ses yeux maternels et, en aucun cas, elle ne consent à le livrer à des mains mercenaires pour le faire allaiter loin de sa présence. C'est de ce fait sans exception que résulte le resserrement des liens de famille au Brésil. Cette religieuse et scrupuleuse tendresse maternelle est encore une manifestation évidente de la fidélité conjugale. Les passions et les instincts sensuels comptent et cachent, en d'autres pays, de douloureux vertiges et des délits fort graves; le climat brûlant du Brésil devrait largement contribuer à l'augmentation de la statistique des crimes contre la pudeur ou les bonnes mœurs; c'est le contraire qui a lieu, et on ne peut attribuer ce beau résultat qu'à l'éducation et au caractère des Brésiliennes dont l'honnêteté et la modestie ne redoutent aucun comparaison avec celles des femmes des nations réputées les plus morales du monde.
Intelligente mais soumise, sensible mais modeste, exaltée mais contenue, belle et vaniteuse mais fidèle aux principes de la morale et du devoir, la Brésilienne est une fille qui ne se sépare jamais tout-à-fait de ses parents, une épouse toujours fidèle même à l'époux infidèle, qui pour son honneur, honore
le nom de son mari, une mère les paroles ne peuvent
l'exprimer, une mère dans toute l'étendue de ce terme, avec toute la tendresse, la faiblesse et l'indulgence de la mère, en un mot un puits insondable d'amour pour ses enfants.
S'il y a dans le monde une* femme qui puisse, en préconisant sa nationalité, personnifier la mère de famille, c'est incontestablement la Brésilienne. Si la femme brésilienne ne peut, en général, rivaliser avec celles des autres nations pour l'instruction et la culture des lettres et des arts, elle est comme fille, sœur, épouse et mère, le type de l'amour le plus parfait et, dans ce quadruple culte de la famille, elle ne le cède en rien pour la tendresse, la fidélité, la modestie et la vertu aux femmes les plus nobles et les plus honnêtes de toute autre nation.