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DU STYLE POÉTIQUE EX GÉNÉRAL

périphrase, épilhète , apposition, choix , place et alliance des mots, inversions , figures , harmonie.

« Sans le style , a dit Voltaire , il est impossible qu'il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre de prose ou de poésie. Presque toujours les choses qu'on dit frappent moins que la manière dont on les dit; car les hommes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L'expression , le style fait toute la différence. »

Qu'est-ce, en effet, que le style? « C'est, ditBuffon, l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pemsées. Si on les enchahie étroitement, si on les serre, le style deviint ferme , nerveux et concis ; si on les laisse se succéder lentement, et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégants qu'ils soient, le style sera diffus , lâche et tramant. »

Le style est donc le procédé particulier, le langage propre à chaque écrivain pour exprimer ses sentiments et ses idées. H ne dépend pas exclusivement de la nature du sujet traité , mais du tempérament , du cœur,

(le l'esprit et du goût de rauteur qui le traite. Dans les arts, le style est ce qu'on appelle \e faire, la manière, qui donne au peintre, au sculpteur, au musicien, une physionomie qui constitue son originalité; dans les lettres, c'est la manifestation individuelle du (.œur et de l'esprit du prosateur ou bien du poète , qui produit un sentiment ou une idée ; c'est ce caractère particulier que Pascal aime à trouver dans une œuvre , où " s'attendant de voir un auteur, il trouve un homme. »

Tel est le sens dans lequel Buffon a dit le mot tant de fois répété : « Le style est de l'homme même. » Voltaire a dit de même avec une grande justesse : « Le style rend singulières les choses les plus communes , fortifie les plus faibles , donne de la grandeur aux plus simples. Mais combien peu de génies ont-ils su exprimer ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre ! »

Quoique la prose et la poésie soient soumises à des règles communes de diction , elles ont , en outre , chacune leur style à part.

De tout temps on a dit de la poésie que c'était la langue des dieux , et Bossuet souscrit à cette dénomination , quand il prétend que la poétique fait parler divinement et comme si l'on était inspiré.

Il y a donc un langage et un style poétiques.

Le langage poétique en français consiste en une certaine quantité de mots qui sont du domaine exclusif de la poésie. Tels sont les mots antique pour ancien , glaive pour épée , courroux et ire pour colère, nef \io\\Y vaisseau, guéreis pour champs, coursier pour cheval, lîanc pour côlé, hymen pour mariage, penser pour pensée, humains ou mortels pour hommes, jadis pour

avtrefois, soudain pour tout à coup, onde pour eau, trépas pour 7)wrt, ais ^owv planche , etc.

Le slylc poétique se distingue de celui de la prose par les périphrases, les épithèles, les appositions, le choix, \di place et les alliances des mots, lès inversions, les Jigurcs et Vharmonie. C'est à la réunion de ces diverses formes du langage poétique, unies à la versification, que lîiit allusion le mot si souvent répété de Montaigne : « Tout ainsi que la voix, contrainte dans Tétroit tanal d'une trompette, sort plus aiguë et plus forte, ainsi me semble- t-il que la sentence (pensée) pressée aux pieds nombreux de la poésie, s'élance bien plus brusquement, et me fiert (frappe) d'une plus vive secousse, n

1" La périphrase ou circonlocution est un four de pbrase, un groupe de mots qui sert d'accompagnement au mot propre ou qui le décrit sans le désigner.

La Fontaine se sert très-souvent de la périphrase. Dans ses fables , \ oiseau qui porte le tonnerre veut dire \ aigle : les souris sont la gent trotte-menu; le lion est le roi des animaux; Vanimal à longue échine ou la dame au nez pointu, c'est la belette; la mouche est nn parasite ailé; V homme aux cent yeux est le maître de la maison. Tous les bons poètes ont de ces tours pittoresques et expressifs. Racine dit:

Celui qui met un frein à la fureur tics flots ^

pour signifier Dieu ; et lorsque Corneille fait dire à

Polyeiictc ,

Et l'heureux trépas que j'attends Ne nous sert que d'un doux passage, Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents ;

INOTIONS DE LITTERATURE. 55

il veut dire que la mort conduit à la félicite du ciel.

2° On entend par épithète un adjectif destine à ennoblir

ou à peindre plus vivement le mot auquel il est joint.

Nous soulignons les épithctes dans ces vers de Racine :

Indomptable laureau, dragon impétueux , Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Et dans ceux de Voltaire , qui traduit un passage de

Virgile :

Les étoiles glissaient dans le ciel taciturne , Les troupeaux réunis sous le bercail nocturne , Les oiseaux colorés , les voyageurs errants , Qui peuplent les forets ou les lacs transparents , ^loilement engourdis dans leurs muets domaines, Savouraient le repos et l'oubli de leurs peines.

Les épithètes sont l'àme de la poésie : c'est le coup de pinceau donné aux objets, que Timagination fait vivre et revêt de ses couleurs. Quand La Fontaine dit :

Un jour, sur ses longs pieds allait je ne sais où Le héron , au long bec emmanché d'un long cou.

ne croit-on pas voir Toiseau qu'il décrit? Et ailleurs :

Dans un chemin inontant, sablonneux , ?nalaisé, Et de tous les côlés au soleil expose,

S\Ti forts chevaux tiraient un coche".

N'a-t-on pas sous les yeux la scène même qu'il veut peindre, un tableau plein de clarté, d'énergie et de couleur? C'est à cela que servent les épithètes , qui sont abondamment semées dans les œuvres des poètes de tout genre et de tout esprit.

3° On appelle apposition un membre de phrase , ordinairement composé d'un adjectif et d'un substantif, qui sert à qualifier, à expliquer ou à résumer l'idée qui

KO COURS LITTÉRAlRi:.

précède et parfois celle qui suit. Dans ces vers de Louis Racine , les mots soulignés sont une apposition :

C'est dans un faible objet, imperceptible ouvrage, Que l'art de l'ouvrier me frappe davantage.

Quelquefois l'apposition plus développée se rapproche de la périphrase , comme dans ces vers de La Fontaine :

Le lion, terreur des forêts , Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse.

Et dans ceux-ci :

Un mal qui répand la terreur.

Mal que le ciel , en sa fureur.

Intenta 'pour punir les crimes de la terre, La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom, Capable d'enrichir en un jour l'Achéron ,

Faisait aux animaux la guerre.

4® Le choix des mots, qui produit V élégance, est une opération fort délicate, indispensable aux poètes. De même qu un peintre choisit avec soin et dispose dans un ordre harmonieux les couleurs, qui donnent de l'expression et de la vie aux paysages ou aux personnages qu'il représente , ainsi le poëte , après avoir fixé ce qu'il veut dire, doit se mettre en peine de trouver les termes qui traduisent le plus vivement sa pensée.

Longin, le judicieux auteur du Traité du Sublime, a parfaitement exprimé cette nécessité et les heureux effets qui en résultent : « Le choix des termes propres qui ont de la noblesse, dit-il, est un charme qui attire merveilleusement les esprits : il est l'objet d'une étude sérieuse pour tous ceux qui veulent parler ou écrire : c'est ce choix qui fait briller dans le discours , comme dans un beau tableau, la grandeur, la beauté , la soli-

NOTIONS DE LITTKllATUllE. 57

dite, la vigueur, la force, la dclicafessc et toutes les

qualités semblables : c'est enfin ce qui donne aux choses

pour ainsi dire une âme et une loix; car les belles

expressions sont la lumière propre de Tcsprit. »

Il y a, en effet, un art de dire noblement même les plus

petites choses. Quoi déplus simple que de faire paraître

sur le théâtre une confidente qui propose à sa maîtresse

de rajuster son voile et ses cheveux? Racine, dans

Phèdre , ennoblit ces idées par la magie de son style :

Laissez-moi relever ces voiles détachés,

Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés;

Souffrez que de vos pleurs je répare l'outrage.

Boileau veut dire qu'il a cinquante-huit ans et qu'il

porte perruque. Voici comme il s'y prend :

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue , A jeté sur ma tète, avec ses doigts pesants, Onze lustres complets surchargés de trois ans.

Ne peut-on pas appliquer à ces vers de Boileau ce qu'il dit lui-même : " Plus les choses sont sèches et malaisées k exprimer en vers , plus elles frappent, quand elles sont dites noblement et avec cette élégance qui fait proprement la poésie. »

5" La place des mots n'est pas indifférente en prose , à plus forte raison en vers. IWileau, cet industrieux ouvrier de poésie, loue Malherbe d'avoir enseigné le pouvoir d'un mot mis à sa place. Rien n'est plus juste que cet éloge, rien n'est plus utile que la qualité qui l'a provoqué.

Dans la fable de V Alouette et ses petits avec le maître d'un champ , La Fontaine dit :

L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout.

S8 COURS LITTLllUIRE.

Le commencement du vers est tout rayonnant d'espérance, le désappointement est k la fin. Mettez : El 'point du tout d'amis , et voyez la différence !

Le même auteur dit dans les Obsèques de la Lionne :

Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix !

Ce mot, dont le son prolongé termine le vers, lui donne une valeur qu il perdrait, s'il y avait ces voix gémissantes.

Lorsque Corneille fait dire à Nérine, confidente de Médéc , dans la tragédie de ce nom :

Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?

Et que Médée répond :

Moi !

Ce moi ^ qui est vraiment sublime, emprunte une partie de son énergie à la place qu il occupe , jeté ainsi à la fin du vers.

6° Dans l'expression ordinaire des idées, on se préoccupe du soin de.tiouver les mots, qui sont pour ainsi dire de la même famille , qui s'accordent le mieux entre eux et qui composent une sorte de société naturelle. La poésie et quelquefois la prose admettent aussi certaines expressions frappantes, l'union de certains termes qui semblent s'exclure, mais que rapproche une heureuse combinaison : c'est cette union qu'on appelle alliance de mots. Les écrivains originaux ont souvent des traits de celte espèce, et c'est le caractère de leur génie d'enrichir le langage par une liaison neuve et un accord imprévu d'expressions connues. Telles sont les locutions : coupable de vertu, saintement criminelle, pieusement sacrilège; et ces vers de Boileau, parlant des femmes qui

Se font des mois entiers, sur un lit effronté, Traiter d'une visible et parfaite sanlé.

Dans Cinna, Corneille, voulant montrer Tinconstancc de riiomme dégoûté des grandeurs quil a vivement désirées , unit les deux mots aspirer et descendre, qui ne semblent pas faits l'un pour l'autre :

Et, monté sur le faîle, il aspire à descendre.

ft Remarquez bien cette expression , disait Racine à son Gis : on dit ordinairement aspirer à monter ; mais que c'est bien connaître le cœur humain comme l'a fait Corneille, que d'oser dire de l'ambitieux qu'il aspire à descendre ! n — « Ce mot aspire, fait aussi observer Voltaire , employé ordinairement avec s élever, devient une beauté frappante , quand on le joint à descendre : c'est cet heureux emploi des mots qui fait la belle poésie et qui fait passer un ouvrage à la postérité. »

7° Vinversion est une des formes les plus caractéristiques de la poésie française. Longin dit avec sa justesse accoutumée : c' Comme ceux qui sont réellement en proie à la colère, à la frayeur, à l'indignation, à la jalousie ou à telle autre de ces passions innombrables que l'on ne saurait indiquer, divaguent sans cesse, commencent d'une façon , passent à une autre idée , qu'ils introduisent sans raison apparente, pour revenir au point d'oii ils étaient partis, et emportés de côté et d'aulre par leur inquiétude, comme par un vent variable, renversent l'ordre naturel de la phrase et transposent de mille manières leurs paroles et leurs pensées; de même les bons écrivains imitent, au moyen des inversions, l'expression des sentiments naturels. »

On appelle inversion un déplacement des mots , une

interversion de Tordre déterminé par la succession logique et analytique des idées , et rigoureusement Gxé par la grammaire.

Fénelon s'est raillé avec assez de finesse de la marche scrupuleuse et uniforme de la phrase française : ;< On voit toujours venir, dit-il , d'abord un nominatif substantif, qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière , suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux, et le rénime appelle aussitôt un accusatif qui ne peut jamais se déplacer. Cela exclut toute suspension de l'esprit, toute attention , toute surprise , toute variété et souvent toute magnifique cadence. ^ C'est pour combattre cette tendance à l'uniformité et à la monotonie , que les poètes usent de l'inversion. Malherbe dit, en parlant des grands :

Et tombent avec eux d'une chute commune Tous ceux que la fortune Faisait leurs serviteurs.

Et Corneille :

Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge !

Et Racine :

Que les temps sont changés î Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour.

Et Boileau :

Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts.

On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. En résumé , l'inversion imprime à la poésie une vivacité , une énergie qui correspond aux passions fortes, aux sentiments profonds dont le poëte est animé et qu'il communique à ceux qui l'écoutent ou qui le lisent. « C'est, dit Longin, l'indice fidèle d'une âme agitée, n

NOTIONS DE LITTÉUATUUE. 61

S" Ccrin'mcii figures de mots, de grammaire ou de pensée, sont du domaine particulier de la langue poétique : nous allons les indiquer.

On entend généralement \iSiY figures des images, des tours , des expressions pittoresques , qui figurent, dit Voltaire, les choses dont on parle, et qui les défigurent, quand ces images ne sont pas justes.

Par exemple, si Ton dit : Il y a un peu d'espérance, l'expression n'a rien de remarquable : c'est le sens propre et le style ordinaire ; mais si Ton dit : H y a une lueur, un rayon d'espérance , on emploie une image qui agit plus vivement sur l'esprit ; le style est fgmr.

Uien n'est plus commun , plus naturel que ces formes de langage. ^< Dans toutes les langues, dit Voltaire, le c(cur brûle, le courage s'allume, les yeux élincellent, l'esprit est accablé, il se partage, il s'épuise, le sang se glace , la tête se renverse, on est enflé d'orgueil, enivré de vengeance. La nature se peint partout dans ces images fortes, devenues ordinaires. »

Certaines figures modifient le sens des mots : on les appelle figures de mots ou tropes, d'un mot grec qui signifie changement. Ainsi l'on dit trente voiles pour trente vaisseaux; une bonne plume , pour un homme qui écrit bien.

D'autres figures laissent aux mots leur véritable sens, mais elles dépendent de l'emploi particulier ou de la position des mots : on les nomme fgures de construction ou de grammaire.

Enfin , on appelle^</^/r^5 de pensée celles qui dépendent de la tournure qu'on donne à la pensée , et non plus des mots qu'on emploie ni de la construction. Figures de mots ou tropes. — Le trope le plus usité

en poésie est la métaphore ou translation, qui consiste à transporter un mot du sens propre au sens figuré à l'aide d'une comparaison qui se fait dans l'esprit. C'est ainsi que Corneille dit en parlant des chrétiens : Et, lions au combat, ils meurent en agneaux.

La métonymie ou substitution de nom consiste à prendre :

1" La cause pour l'effet : Vivre de son travail pour de ce qu'on gagne en travaillant ;

2*» L'effet pour la cause : La triste vieillesse pour la vieillesse qui rend triste ;

3° Le contenant pour le contenu : Aimer la bouteille , c'est-à-dire le vin; Jérusalem redoubla ses pleurs, au lieu de dire : Les Juifs redoublèrent leurs pleurs ;

4° Le signe pour la chose signifiée : La robe pour la magistrature ; Xépée pour Yétat militaire;

5° Le heu oii une chose est faite pour la chose ellemême : Du tulle pour un tissu fabriqué à Tulle ; du Champagne pour du vin de Champagne ;

6" Le nom d'un prince pour celui de la monnaie frappée à son effigie : Un louis, un napoléon;

7' Le nom du patron d'une église pour cette église même : Notre-Dame , Saint-Paul, Saint-Pierre .

La synecdoque ou compréhension fait comprendre à l'esprit tantôt plus, tantôt moins que ne signifie, dans le sens propre, le mot qu'elle emploie. Elle prend :

1* Le genre pour l'espèce : Les mortels pour les hommes ;

2° L'espèce pour le genre : C'est un paradis pour un jardin délicieux ;

3" La partie pour le tout ; diQwifiux pour cent mai-

soT}s; mille chevaux pour mille cavaliers; (\\xmzQ printemps pour quinze années ;

4" Le tout pour la partie : Les peuples qui boivent la Seine pour les eaux de la Seine;

5° Le singulier pour le pluriel :

Le Français, né malin, créa le vaudeville.

6° Le pluriel pour le singulier : Les Bossuel, les Molière, les La Fontaine, les Buffon, les Laplace ; 7° Un nombre déterminé pour un nombre incertain : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

8° Le nom d'un organe pour la faculté , le sentiment ou la passion dont on le croit le siège : Belle lôte, dit-il, mais de cervelle point!

Cervelle est pris ici dans le sens de raison , bon sens;

9° Le nom de la matière pour la chose qui en est faite : le bronze pour le canon ; V airain pour les cloches; un plomb mortel pour une balle de plomb.

Vantonomase ou échange de nom prend :

1* Le nom commun pour le nom propre : V orateur romain pour Cicéron; \ auteur du Misanthrope au lieu de Molière; le vainqueur des Perses pour Alexandre; le prisonnier de Sainte-Hélène pour Napoléon.

2" Le nom propre pour le nom commun , c'est un Néron, un César, un Don Quichotte.

3° La catachrèse, d'un mot grec qui signifie abus, est, en effet, l'extension abusive du sens des mots : Un q\\c\'a\ ferré d'argent; une feuille de métal, une ratne de papier; un pain de sucre; les ailes d'un moulin.

4" \'J}jjpaUafje ou transposition détourne certains mots de leur sens ordinaire et les prend en sens inverse •

€4 COURS LIITKKAIRE.

Il veut rentrer dans son cfrgenl, c'est-à-dire il veut que son argent rentre dans sa bourse ; c'est une rue passante, c'est-à-dire où Von passe ; une couleur voyante est une couleur que Von voit; à deniers comptants , c'est-à-dire comptés; une injustice criante pour qui fait crier ; un avocat consultant, c'est-à-dire que Von consulte. Parfois Thypallage renverse une tournure entière : Rendre l'homme au bonheur, c'est le rendre à la vie.

équivaut à : Rendre le bonheur à l'homme, c'est lui

rendre la vie; mais la première manière est de beaucoup

plus élégante et plus expressive.

Molière dit dans le Misanthrope :

Mais quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques deliors civils que l'usage demande.

C'est le langage de la poésie pour dire : Il fcxut bien que l'on rende quelques civilités extérieures .

Figures de coxstkuctiox. — Les principales figures de construction familières à la poésie sont :

1° 1^ ellipse ou suppression, qui consiste à retrancher un ou plusieurs mots de la phrase , de manière à ajouter à la précision sans nuire à la clarté. La Fontaine dit dans sa fable de Phéhus et Borée :

Notre homme s'était donc à la pluie altcndn : Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.

La grammaire eût exigé : Il avait pris un bon manteau bien doublé, fait d'une étoffe bonne etbien forte.

On trouve dans les bons poètes de nombreux exemples de cette figure, qui donne au langage tant de vivacité.

2" he pléonasme est le contraire de l'ellipse : il ajoute

IN0TI0.N8 J)]-: LlTTKILVTUriE. 65

à la phrase des mois superllus , comme clans les vers suivants de Molière :

Jo l'ai vu, (lis-je, vu, de mes propres yeux vu. Ce qu'on appelle vu.

Et dans La Fontaine :

Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je !

Et dans Boileau :

C'est à vous j mon esprit, à qui ^c veux parler.

ponr : C'est vous, mon esprit , à qni je veux parler.

La forme de langage dont se sert Boilean , regardée comme incorrecte aujourd'hui , était d'usage au dixseptième siècle.

3" La syUepse ou compréhension , fait accorder les mots suivant la pensée et non suivant les exigences de la grammaire.

Dans la tragédie à'Othon, Corneille fait dire à l'empereur par Vinius , en parlant de sa tille :

L'eslime de mon sang ne m'est pas interdite :

Je lui vois des attraits, je lui vois du mérite;

Je crois i\\\elle en a même assez pour engager.

Si quelqu'un nous perdait, quelque autre à nous venger.

L'esprit de Vinius est tellement frappé de l'idée de Plautine, qu'il oublie, en parlant dielle, les mots mon sang par lesquels il a d'abord désigné sa tille.

4" Véna liage ou changement de temps consiste à employer une forme du verbe au lieu d'une autre : Si tu parles , tu es mort, pour ta vas mourir.

Sur un ton plus élevé, quand on veut donner à la phrase plus de mouvement et de vivacité , on substitue :

66 COURS LITTEHATRE.

1" Le présent au passé, comme dans La Fontaine:

Il n'en fallut pas plus : notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon.

au lieu de se gorgea et s'enjla.

2° Le présent au futur, dans Boileau :

Dès que nous l'aurons prise,

Il ne faut qu'un bon vent et Carlhagc est conquise.

Pyrrhus se croit déjà maître de la Sicile; son imagiration accélère ses conquêtes : il est à Garthage avant même d'être parti.

3° Le passé au présent ou au futur, dans Racine :

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé;

Tremble I Son jour approche et ton règne est passé.

Aman n'est pas encore puni , mais sa perte est certaine, et Esther le voit déjà écrasé sous le poids de la justice divine.

4" L'infinitif présent à un mode personnel , dans La Fontaine :

Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir,

au lieu de applaudirent ou applaudissent.

5° La répétition consiste à dire plusieurs fois le même mot pour insister sur une idée, peindre une passion vive, exprimer un sentiment profond.

Boileau fait ressortir la puissance dangereuse de l'argent , lorsqu'il dit avec ironie :

V argent, X argent , dit-on : sans lui tout est stérile; La vertu sans argent n est qu'un meuble inutile; V argent en honnête homme érige un scélérat, h'argent seul au Palais peut faire un magistrat.

NOTIONS DE LITTEUATURE. 67

G° La conjonction niuUiplic les particules conjonctives pour graver plus fortement Tidéc :

On égorge à la fois les enfants, les vieillards, Et la sœur, et le frère , Et la fille, et la mère, Le fils dans les bras de son père !

La répétition de la conjonction et semble multiplier les meurtres dont parle Racine.

7° La disjonction supprime les particules conjonctives pour rendre le mouvement plus rapide : Hermione, dans \ Andromaque de Racine, laisse éclater son emportement et sa fureur, après l'assassinat de Pyrrhus, tpiand elle dit à Oreste :

Adieu , ti! peux partir. Je demeure en Epire , Je renonce à la Grèce , à Sparte, à son empire, A toute ma famille.

Liez ce discours par des conjonctions, le style languit, la passion n'y est plus.

8° Vanacoluthe ou défaut de suite interrompt la construction régulière de la phrase pour en suivre une autre. Corneille fiiit dire à Cinna par Auguste :

Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées.

Toutes les dignités n'est ni sujet, ni attribut, ni complément d'aucun verbe. Le poëte, après avoir commencé sa phrase par un sujet, comme à l'ordinaire, abandonne tout <à coup cette tournure et en prend une autre qui lui parait plus commode.

9" La gradation dispose les mots suivant leur force relative et d'après une progression qui va en croissant ; dans Racine :

Presse, pleure, gémis, peins-lui Phèdre mourante.

68 COURS LITTLIRAIRE.

Et dans Boilcaii :

Que lu sais bifîi , Racine, à l'aide d'un acteur, Emouvoir, étonner, ravir un spectateur !

Figures de pensée. — Les figures de pensée les plus usitées chez les poètes, sont :

1° \J hyperbole ou exagération. « L'hyperbole, dit La Bruyère, exprime au delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu une vaste imagination emporte hors des règles de la justesse, ne peuvent s'assouvir de Thyperbole. »

Restreinte à de justes proportions, elle donne au style une extrême vigueur.

Lorsque Voltaire, à propos de la Saint-Barthélémy, va jusqu'à dire :

Et des fleuves français les eaux ensanglantées

Ne portaient que des morts aux mers épouvantées,

l'idée que nous nous faisons de cette nuit exécrable nous empêche de voir l'exagération de la pensée du poëtc.

2* La litote ou atténuation est une sorte d'hyperbole qui dit moins pour faire entendre plus.

Quand Chiraène dit à Rodrigue :

Va, je ne te hais point;

elle lui donne à entendre qu'elle l'aime.

Lorsque Iphigénie, dans Racine, a reçu Tordre de son père de ne plus revoir Achille , elle s'écrie :

Dieux plus doux ! vous n'avez demandé que ma vie !

L'allusion délicate de ce vers laisse aisément apercevoir un sentiment d'amour et de regret que la fille d'Agamemnon craindrait d'avouer.

^OTIO^S DE LlTTÉHATl lU:. GO

3" V antithèse ou opposition oppose les mots aux mots,

les pensées aux pensées.

Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.... Où le condiiiscz-voiis? — A la mort. — A la gloire!.,. >Qni m'aima génci'cux me haïrait infâme... Pour réparer des ans Y irréparable outrage,...

Corneille, Racine, tous les grands poètes sont pleins de ces oppositions, qui rendent la pensée plus saisissante par le contraste, comme une ombre vigoureuse fait valoir un effet lumineux dans un tableau.

4" Vironie ou contre-vérité dit précisément le contraire de ce qu'on pense ou de ce qu'on veut faire entendre.

C'est le tour favori de la satire et de la comédie.

Cotin , à ses sermons traînant toute la Icrre, Fend les flots d'auditeurs pour aller à sa chaire,

dit Boileau, rappelant la solitude au milieu de laquelle l'abbé Cotin était forcé de prêcher.

C'est aussi l'arme du mépris, de la colère, la dernière réponse de la fureur et du désespoir.

Oreste apprend qu'Hermione n'a pu survivre à Pjrrhus, qu'il vient lui-même d'immoler; il s'écrie :

(îràce aux dieux, mon malheur passe mon espérance! Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance!

et il termine cette amèrc ironie par un vers qui y met

le comble :

Eh bien, je suis content, et mon sort est rempli.

« Dans la situation d'Oreste, dit La Harpe, ce mot : Je suis content, est le sublime de la rage. "

5" La comparaison consiste à rapprocher deux objets qui se ressemblent soit par plusieurs cotés, soit par un

seul; clic se plaît surtout à mettre en parallèle des idées de l'ordre physique avec des idées de Tordre moral. On en voit un exemple dans ces vers, où Boilcau compare la Chicane à un monstre :

Incessamment il va de détour en détour : Comme un hibou , souvent il se dérobe au jour : Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe; Tanlôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe.

6° Vallusîon est une sorte de comparaison qui rappelle le souvenir d'un fait analogue à celui qu'on exprime. Jean-Baptiste Rousseau dit :

Jupiter fit l'homme semblable A ces deux jumeaux que la fable Plaça jadis au rang des dieux ; Couple de déitcs bizarre.

Tantôt habitant du Ténare, Et tantôt habitant des cieux.

Pour peindre les alternatives de chagrin et de joie dont est semée cette vie, le poëte évoque la légende de Castor et de PoUux, qui jouissaient de l'immortalité en passant six mois dans l'Olympe et six mois dans les enfers. « Cette idée, dit Voltaire, a quelque chose de vif, de neuf et de brillant, qui fait plaisir au lecteur. »

La Fontaine est plein de ces sortes d'énigmes transparentes , dont nous sommes charmés de trouver le mot. Il dit, dans la fable intitulée La Cour du Lion:

Ce monseigneur du Lion-là Fut parent de Galigula.

Semblable, en effet, ta ce lion qui tue l'ours, pour s'être bouché la narine en entrant dans le Louvre où le roi des animaux réunit ses sujets, et le singe, pour avoir dit que tout y est ambre et fleur, Caligula faisait

mettre à mort et ceu\ qui ne pleuraient pas sa sœur Drusilla, puisqu'elle était morte, et ceux qui la pleuraient, puisqu'elle était au rang des immortels.

1° Vallcgon'e est une comparaison ou une allusion développée , ou bien encore la personniflcation symbolique d'un être abstrait. Telle est cette personnification de \ Histoire par Thomas, l'auteur de la Pélréide, poëme en l'honneur de Pierre le Grand :

Sur un fier tribunal, au fond d'un sanctuaire,

Soudain le héros vit une déesse austère.

Par sa voix appelés, renaissants tour à tour,

Tous les siècles rangés venaient former sa cour.

Plusieurs, le front hideux, et respirant la guerre,

De leurs crimes encore épouvantaient la terre;

Marchant sur des débris, et de sang tout couverts,

Ils se traînaient au bruit des armes et des fers.

D'autres semblaient plus doux : déjà leurs Iraits moins sombres

D'un front demi-barbare éclaircissaient les ombres.

Quelques-uns de rayons semblaient élincelants.

Le vieillard immortel, le Temps, en cheveux blancs,

Remontait en arrière, aux jours de sa jeunesse.

Il déroulait encore aux yeux de la déesse

Le long cercle des ans , mesurés par ses pas :

Les races, qu'il fit naître et rendit au trépas,

En sortent à sa voix : chaque peuple respire;

Les tombeaux sont déserts, la Mort n'a plus d'empire.

Ici d'un peuple heureux l'hymne reconnaissant

Proclamait les vertus d'un maître bienfaisant.

Plus loin , par les tyrans l'humanité foulée

S'élevait comme une ombre auguste et désolée;

De ses lambeaux sanglants elle essuyait ses pleurs :

Les peuples opprimés racontaient leurs malheurs.

L'Histoire, présidant à ces pompeux spectacles,

La balance à la main , prononçait ses oracles ,

Et de la Vérité l'inflexible burin

Les gravait aussitôt sur des tables d'airain,

72 COURS LITTl'RAIRE.

!) 1111 airain immortel. Debout, dans celte enceinte^ De la Postérité l'image noble et sainte Répétait CCS accents, dont le long souvenir Allait rouler au sein de l'immense avenir, Et, d'échos en échos, retentir dans les âges.

8° hdi prétention consiste à dire que Ton passe sous silence la chose même que l'on dit.

Ainsi Mathan , dans Athalie, dit à son confident :

Qu'cst-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir,

Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?

Et il entre ensuite dans le détail des faits qu'il a l'air de vouloir passer sous silence. C'est aussi en employant la prétention qu'Alceste , dans le Miscmthrope , dit à Oronte son avis sur le sonnet que celui-ci lui a lu :

Monsieur, cette matière est toujours délicate ,

Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte;

Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom,

Je disais, en voyant des vers de sa façon.

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire

Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ;

Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements

Qu'on a de faire éclat de tels amusements;

Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,

On s'expose à jouer de mauvais personnages.

9" La réticence a lieu quand le poëte , s'interrompant au milieu de son idée , semble craindre de s'expliquer, et qu'il fait cependant plus entendre que s'il s'expliquait réellement.

Dans Britannicus, Agrippine dit à Néron :

Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis»,» Rome alors estimait leurs vertus.

NOTIONS DE LITTÉUATURE. 73

Eu s' arrêtant tout à coup, elle exprime plus vivement la trahison qu'elle reproche aux deux gouverneurs de son fils.

10° Vépiphonème est une sorte de conclusion ou d'exclamation sentencieuse, qui termine et qui parfois commence un discours, un récit, un dialogue.

Alceste, dans \e Misa?i/Iiroj)e , termine ses réflexions sur la complaisance des amis de Célimène en disant : C'est ainsi qu'aux fiatlcurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre.

Corneille dans le Cid fait dire au comte de Gormaz :

Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire : A vaincre sans péri! on triomphe sans gloire.

Lorsque Tancrède revient dans son pays qu'il n'a pas revu depuis plusieurs années, Voltaire lui fait dire tout d'ahord :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !

11° \^ interrogation consiste à adresser une question à soi-même ou à un autre, sans en attendre une réponse.

Le vieil Horace, prenant la parole pour défendre son fils , procède par interrogation :

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, Kt qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valèrc, dis-nous, si tu veux qu'il périsse, Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors dos murs, au milieu de ces places • Qu'on voit fumer encor du sang des Guriaces Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur. Témoin do sa vaillance et de notre bonheur?

74 COURS LITTERAinn.

12" La sifhjech'on consiste à répondre immédiatement à la question que l'on s'est posée. C'est cette figure qui doilne du mouvement et de la vivacité à Tépigrammc si connue de Jean-Baptiste Rousseau :

Est-on héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux? Tibère eut cet honneur. Est-on héros en si'jnalant ses liaines Par la venci[cancc? Octave eut ce honheur. Est-on héros en régnant par la peur?

Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître. Mais de son ire éteindre le salpêtre, Savoir se vaincre et réprimer les flots De son orgueil, c'est ce que j'appelle être Grand par soi-même , et voilà mon héros !

13" V apostrophe consiste à interpeller directement des êtres présents ou absents , des objets animés ou inanimés. Le chœur des Israélites dans Athalie s'adresse ainsi au mont Sinaï .

0 mont de Sinaï ! conserve la mémoire De ce jour à jamais auguste et renommé y

Quand, sur ton sommet enflammé, Dans un nuage épais le Seigneur enfermé Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.

Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs, Ces torrents de fumée et ce bruit dans les airs,

Ces trompettes et ce tonnerre :

Venait-il renverser l'ordre des éléments?

Sur ses antiques fondements

Venait-il éhranler la terre?

14" V exclamation est un cri de surprise, d'admiration , de désir, de regret.

Cette figure est on ne peut plus commune chez tous les poètes, depuis le ton le plus familier jusqu'aux tours les plus pathétiques.

La Fontaine dans le Meunier^ sonjlls et l'une :

Oh là! oli ! (lescendez , que l'on ne vous le dise, Jeune homme, qui menez laquais à harbe grise I

Et dans la Tortue et les deux canards :

Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues Passer la reine des tortues !

Boilcau dans XEpitre à Lamoig}ion :

0 fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que pour jamais foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde , Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!

15° ha prosopopée ou personnification prête du sentinient aux choses inanimées, les met en scène, les fait agir et parler.

iMarie Stuart fait ainsi ses adieux à la France, qu'elle (jiiitte pour toujours; le style a vieilli, mais le sentiment n a rien perdu de sa délicatesse et de sa fraîcheur.

Adieu , plaisant pays de France !

0 ma patrie

La plus chérie , Qui as nourri ma jeune enfance !

Adieu, France; adieu, mes beaux jours ! La nef qui disjoint nos amours X'a eu de moi que la moitié :

L'autre part te reste; elle est tienne. Je la fie à ton amitié , Pour que de l'autre il te souvienne.

Racine dans Milhridale fait adresser par IMonimc cette touchante allocution au bandeau royal, dont elle doit s'étrangler :

Et toi, fata! tissu, malheureux diadème, Instrument, et témoin do toutes mes douleurs ,

Bandeau quR mille fois j'ai trempé de mos pleurs î Au moins, en terminant ma vie et mon supplice , Ne pouvais-tu me rendre un funeste service? A mes tristes regards, va, cesse de t'offrir; D'autres armes, sans toi, sauront me secourir. Et périsse le jour et la main meurtrière Qui jadis sur mon front t'attacha la première !

16" h'Jnjpolijpose, mot grec qui veut dire peinture ou description, n'est pas seulement une (igurc poétique , c'est le principe essentiel de toute poésie. Elle consiste à mettre sous les yeux les objets mêmes que l'on veut graver dans le souvenir de l'auditeur ou du lecteur.

Il y en a de plusieurs espèces :

1" Description de temps. La Fontaine décrit ainsi l'heure de Faffùt :

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses flots dans l'humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.

2° Descriplio7i de lieu. Gresset décrit ainsi sa cbam-

brelte :

Si ma chambre est ronde ou carrée ,

C'est ce que je ne dirai pas;

Tout ce que je sais, sans compas,

C'est que depuis l'oblique entrée,

Dans cette cage resserrée ,

On peut former jusqu'à six pas.

Une lucarne mal vitrée.

Près d'une gouttière livrée

A d'interminables sabbats.

Où l'université des chats ,

A minuit , en robe fourrée ,

Vient tenir ses bruyants états ;

Une table mi-démembrée ,

Près du plus humble des grabals ; Six brins de paille délabrée Tressés sur deux vieux échalas; Voilà les meubles délicats Dont ma chartreuse est décorée.

3" Description d^hoinme ou d'animal. Tel est le Paysan du Danube dans La Fontaine :

Son menton nourrissait une barbe touffue;

Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché : Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon de poil de chèvre

Et ceinture de joncs marins.

Le même poëte fait faire ainsi le portrait du Coq et du Chat par un jeune Souriceau :

.... Deux animaux ont arrêté mes yeux.

L'un, doux, bénin et gracieux.

Et l'autre, turbulent et plein d'inquiétude,

il a la voix perçante et rude ,

Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,

Comme pour prendre sa volée,

La queue en panache étalée.

Il se battait les flancs avec ses bras.

Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage ne pique,

En ai pris la fuite de peur.

Le maudissant de très-bon cœur.

Sans lui j'aurais ftiit connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux :

Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance. Un modeste regard , et pourtant l'œil luisant.

Je 1g crois fort sympathisant

Avec messieurs les rats; car il a les oreilles

En figure aux nôtres pareilles :

Je l'allais aborder, quand, d'un son plein d'éclat,

L'autre m'a fait prendre la fuite.

4° Description de mœurs ou de caractères. Boilcaii, imitateur d'Horace, peint de cette manière les principaux âges de la vie :

Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices, Est prompt à recevoir l'impression des vices, Est vain dans ses discours , volage en ses désirs , Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs. L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage, Contre les coups du sort songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir. La vieillesse chagrine incessamment amasse , Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse; Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé; Toujours plaint le présent et vante le passé; Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse , Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.

La réunion de ces différentes formes descriptives se trouve admirablement concentrée dans le récit que Racine fait prononcer à Josabetli :

Hélas! l'état horrible où le ciel me l'offrit,

Revient à tout moment effrayer mon esprit.

De princes égorgés la chambre était remplie :

Un poignard à lu main, l'implacable Athalie

Au carnage animait ses barbares soldats.

Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Joas, laissé pour mort, frappa soudain m.a vue t

Je me figure encor sa nourrice éperdue.

Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,

Et faible, le tenait renversé sur son sein.

Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,

Mes pleurs du scnlinient lui rendirent l'usage; Et soit frayeur encore, ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser.

Telles sont les différentes figures qui caractérisent la poésie : elles sont au style poétique ce que le coloris est à la peinture; elles l'animent, le vivifient, lui donnent de la chaleur et du mouvement. Voltaire les appelle le feu des écrits. Le style poétique ne saurait donc exister sans ce langage auxiliaire de Vimagination. La poésie doit frapper également les sens , l'esprit et le cœur de l'homme. Or, le cœur, l'esprit et les sens ne sont pris et ravis que par la vérité des images qui mettent en relief la pensée, et qui relèvent par des traits lumineux l'énergie ou la grâce naturelle des sentiments.

9" Vharmom'e est une des qualités les plus nécessaires au style poétique. Elle résulte du choix et de l'arrangement des mots. Boileau en donne à la fois le conseil et le modèle quand il dit :

Il est un heureux choix de mots harmonieux*. Fuyez des mauvais sons le concours odieux : Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.

«La pureté du langage, dit Voltaire, doit être rigoureusement observée : tous les vers doivent être harmonieux , sans que cette harmonie dérobe rien à la force des sentiments. Il ne faut pas que les vers marchent de deux en deux , mais que tantôt une pensée soit exprimée en un vers , tantôt en deux ou en trois , quelquefois en un seul hémistiche : on peut étendre une nnage dans une phrase de cinq ou six vers , ensuite en enfermer une autre dans un ou deux : il faut souvent

80 , COURS littéraire;

finir un sens par une rime et commencer un autre sens par la rime correspondante. Ce sont toutes ces règles, très-difficiles à observer, qui donnent aux vers la grâce, l'énergie, Tharmonie, dont la prose ne peut jamais approcher. C'est ce qui fait qu'on retient par cœur, malgré soi, beaucoup de vers. Il y en a beaucoup de cette espèce dans les belles tragédies de Corneille. Le lecteur judicieux fera aisément la comparaison de ces vers harmonieux , naturels et énergiques , avec ceux qui ont les défauts contraires , et c'est par cette comparaison que le goût des jeunes gens pourra se former. « Comparez , en effet , ces deux vers de Polyeucie :

D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre , Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre.

avec ces deux autres vers de la même pièce :

Un soupir, une larme, à regret épandue, M'eût déjà consolé de vous avoir perdue.

Croirait-on qu'ils sont du même poëte ?

On distingue deux sortes d'harmonie :

1" L'harmonie proprement dite ou harmonie mécanique, qui dépend du choix et de la disposition des mots , de la tournure et du mouvement cadencé des phrases. C'est une sorte de musique , qui suppose , suivant la judicieuse observation de Marmontel, une connaissance instinctive ou acquise de la valeur et de la qualité des sons , de leurs intonations , de leur durée , du discernement et de l'emploi du nombre, de la texture des périodes, de leur coupe et de leur enchaînement. Elle écarte, par conséquent, d'une composition poétique, tout mot, toute syllabe, dont l'articulation est pénible ou confuse, et qui blesse par sa dureté.

Tels sont ces vers où Racine place une si belle définition de Dieu dans la bouche d'Esthcr. Conuîie la mélodie des paroles ajoute à la beauté des pensées !

L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage, Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois.

C'est à la lecture de ces vers que Voltaire s'écriait : " On a honte de faire des vers, quand on en lit do pareils ! ')

2" hliarmonie imitaiive, qui représente à l'aide des sons certains effets physiques, tels qu'un bruit, un cri, un éclat de voix, le mugissement des flots, le roulement du tonnerre, le mouvement régulier de la marche ou de la course.

On appelle onomatopée le mot imitatif de l'objet qu'il signifie, par exemple, cliquetis, tric-trac, gloii-glou. L'onomatopée désigne également une suite de mots destinés à peindre les objets naturels.

Tous les bons poètes ont de ces effets sonores.

Boileau fait entendre le chant du coq dans ces vers des Embarras de Paris :

Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage.

Ne le voit-on pas en selle quand il dit à Lamoignon :

Pour monter à cheval rappelant mon audac;-, Apprenti cavalier galoper sur ta trace.

On entend se briser le char d'IIippolyte dans l'hémistiche de Racine :

L'essieu crie et se rompt....

82 COURS LITTÉHAIRE.

Les serpents sifdent dans ce vers A' Andromaque : Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos Ictcs?

Le vent se déchaîne dans ceux de La Fontaine , où Borée

Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon , Siffle, souffle, tempête, et brise, en son passage. Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau.

La douleur du lion éclate en rugisscnicn(s sonores dans les Obsèques de la Lionne :

Jugez si chacun s'y trouva :

Le Prince aux cris s'abandonna ^

Et tout son antre en résonna.

Enfin l'orage retentit dans ces vers de Saint-Lambert :

D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre; Les flots en ont frémi, l'air en est ébranlé.... Les monts ont prolongé ce lugubre murmure, Dont le son lent et sourd attriste la nature. II succède à ce bruit un calme plein d'borreur, Et la terre en silence attend dans la terreur.... Mais des traits enflammés ont sillonne la uue, Et la foudre, en grondant, roule dans l'ctendue.

De pareils vers plaisent à tout le monde. Ils prouvent que notre langue est plus musicale que ne le prétend J.-J. Rousseau. Le grand point est de manier avec art cet instrument délicat et difficile, et de savoir convertir les sentiments et les idées non-seulement en images , mais en rhythmes expressifs et en sons mélodieux.

NOTIONS Y)K LITTKr.ATURE. 83

§ lï-

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