‹ Notions de littératureChapitre 16 sur 47 · INVENTION, DISPOSITION, ÉLOCUTION , RÉVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

INVENTION, DISPOSITION, ÉLOCUTION , RÉVISION DU TRAVAIL

« La plupart des grandes affaires, dit Vauvenargues, se traitent par écrit ; il ne suffit donc pas de savoir parler : tous les engagements, les plaisirs, les intérêts et les devoirs de la vie civile demandent qu'on sache parler; c'est donc peu de savoir écrire. Nous avons besoin tous les jours d'unir l'un et l'autre exercice. »

Cela étant, il n'y a rien de plus utile que la composition littéraire et les travaux de style pour se préparer à l'art de la parole.

Composer, c'est traiter un sujet, c'est-à-dire exposer avec netteté et avec suite les idées et les sentiments que suggère un fait réel ou inventé.

La première règle, quand on écrit ou quand on parle, c'est de trouver ce qu'on doit dire : ce travail de la pensée, cet appel aux matériaux de la mémoire, de l'imagination et du bon sens, se nomme invenliou.

Vient ensuite la disposition, qui trace le plan, dont la qualité essentielle est Xnnité, et qui fixe le comn.oncement, le milieu et la fin d'un récit, d'un discours, d'une lettre, d'une analyse, d'un rapport.

Un troisième travail se fait alors, c'est celui de W'iocution ou de Ye.iprcssioJi , qui joint aux qualités propres à la diction, c'est-à-dire à la correction, à la précision et à la clarté du langage, le mérite du naturel, de la

120 COURS LITTEP.ATRE.

variété, de la convenance cl de riiarmonie, qualités essentielles de ce qu'on appelle le slijle.

Enfin un quatrième soin doit préoccuper Técrivain , c'est la révision de ce qu'il a écrit.

1** Invention. Il y a deux sortes d'invention : ou l'on trouve du premier jet, grâce à la vivacité de l'esprit et à une fécondité naturelle, les pensées, les détails, les images et les tours propres au sujet que l'on traite; ou l'on s'empare d'éléments donnés par le souvenir, que l'esprit coordonne, combine et fond ensemble par le travail et par la méditation.

Méditer le sujet est, en effet, la plupart du temps, le seul moyen d'invention qui soit à notre portée. Aussi tous les bons écrivains attachent-ils à la réflexion et à la méditation la plus grande iniportance. « L'habitude de réfléchir, dit J.-J. Rousseau, ouvre l'entendement. » Et Buffon : « La méditation féconde l'esprit humain. »

Qu'est-ce donc que méditer, que réfléchir? C'est se faire une idée précise, vivante, du sujet que l'on veut traiter; puis, quand on l'a isolé de tout ce qui n'est pas lui , c'est s'attacher à le contempler exclusivement de manière à ce que rien n'en puisse distraire, cest le considérer sous toutes les faces, y ramener toutes les pensées qui s'y rapportent, l'étendre, le développer dans son esprit jusqu'au moment où on le possède si pleinement, qu'il ne reste plus qu'à l'écrire. Une idée est rarement unique et indépendante : il semble que, en s'offrant à l'esprit, elle en appelle d'autres, qui st; trouvent comme endormies et qui s'éveillent en nous, d'écho en écho, jusqu'à la dernière. En creusant un sujet, la réflexion c'emparc de toutes les idées secon^

daircs qui sont capables de rendre l'ensemble plus lumineux : sa fonction principale est donc de fortider et d'accuser mieux les contours tracés par l'invention.

2** Disposition. Quand on a trouvé les idées générales et accessoires qui doivent entrer dans un sujet, il faut les disposer.

La disposition est une opération du jugement et du goût, qui consiste à mettre dans les idées l'ordre et renchaînement nécessaires, pour que chacune soit à sa place et produise son effet.

« 11 ne suffit pas, dit Montesquieu, de montrer à Tesprit beaucoup de choses, il faut les lui montrer avec ordre. Dans un ouvrage où cet ordre manque, Tàme du lecteur sent à chaque instant troubler celui qu'elle veut y mettre. »

De là naissent le désordre, le péle-méle des idées. La disposition, au contraire, coordonne les pensées suggérées par l'invention , révèle et sanctionne leur dépendance, leur déduction, leur génération successive, dessine et groupe les différentes scènes d'un même tableau, circonscrit et agence tous les détails d'une peinture , d'une description , prépare et enchaîne toutes les parties d'un récit, d'un discours, d'une lettre.

Ce dessin général des premiers linéaments d'un ouvrage prend le nom de plan.

Ce terme, emprunté de l'architecture, détermine avec justesse quelle est l'ordonnance générale et l'économie particuhère d'une composition littéraire, le point précis où se place le commencement, le milieu et la fin de l'œuvre projetée, la distribution des pièces qui la composent, leur rapport, leur enchaînement,

i22 COURS LITTERATRE.

C'est, selon Marmontel, le premier travail du poète, du philosophe, de l'historien, de l'orateur, de lout homme qui se propose de faire un tout qui ait de Tcnsemble et de la régularité. « C'est faute de plan, dit Buffon , c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé et ne sait par où commencer. Il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées, et, comme il ne les a ni comparéefi ni subordonnées , rien ne le détermine à préférer les unes aux autres : il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant où il doit prendre la plume; il sentira le point de maturité de la production de l'esprit; il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire : les idées se succéderont aisément et le style sera naturel et facile... Sans cela, le meilleur écrivain s'égare, sa plume marche sans guide et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. »

Le suprême mérite, la qualité nécessaire, indispensable d'un plan bien fait, c'est Vtniilé.

L'unité consiste à établir dans un écrit un point fixe auquel tout se rapporte, un but vers lequel tout se dirige. Pour déterminer ce point central, il faut se pénétrer de ce principe que, comme un corps est tai dans la nature, quand toutes ses parties sont liées naturellement entre elles et séparées de tout autre corps, de même un ouvrage n'a d'u7iité que quand ses parties vont ensemble et de concert à la perfection du tout.

Le travail de l'écrivain qui vise à l'unité doit donc

tendre à ne laisser pencher dans son œuvre aucun élément étranger, aucune idée accessoire qui s'écarte de ridée première.

Cependant, de même qu'en peinture un tableau n'est parfait que quand la lumière et les ombres y sont babilement ménagées et fondues au moyen de ce demi-jour, qu'on appelle clair-obscur, de même une composition littéraire n'a de valeur que lorsqu'il existe un rapprochement intime entre les propositions diverses, une étroite relation entre les images et les pensées différentes, souvent même opposées, qui la composent. C'est en cela que consiste l'emploi des transilions. On appelle transition une pensée intermédiaire qui sert de passage à une autre pensée. Les transitions comblent les lacunes qu'un auteur inhabile laisse dans la trame décousue d'un sujet mal suivi.

Il y a des transitions de mots et des transitions de pensées.

Les premières, qu'il ne faut pas confondre avec les conjonctions , consistent presque toujours en une seule expression , qui , placée vers la fin d'une phrase , amène forcément l'idée suivante.

Les secondes consistent en pensées mixtes ou moyennes, qui, résumant brièvement ce qui vient d'élre dit, exposent sommairement ce qu'on va dire : elles ont ainsi un double office : elles rappellent la pensée antérieure et conduisent à celle qui suit.

Par elles le style possède , pour parler avec Buffon , cette continuité, cette dépendance harmonique des idées, ce développement successif, cette gradation soutenue, que toute interruption détruit ou fait languir.

I2i COURS LITTÉRAIRE.

Toutefois, si les transitions donnent a une composition littéraire un enchaînement exact, une suite rigoureuse, elles peuvent mener à un travers. L'auteur qui s'astreint à disposer chacun de ses mots, chacune de ses idées avec une exactitude mathématique, court le risque de se condamner à une rigueur compassée. Il en résulte un effet contraire à celui qu'il se propose : au lieu de l'agrément, de la vivacité, il ne produit que la fatigue et la froideur.

C'est à ce défaut que remédient les contrastes.

On appelle ainsi certaines dispositions d'idées, qui semblent emprunter de leur choc même plus de chaleur et plus de force. Seulement , en recherchant les contrastes, il faut bien se garder de ces oppositions heurtées, de ces rapprochements forcés, qu'on appelle disparates. C'est une erreur de penser qu'il est possible de passer brusquement de la gravité à la plaisanterie, de la raison à la folie, du rire aux larmes : le contraste est une qualité, la disparate est un défaut.

3° Ehculion ou expression. Nous avons vu comment on invente et comment on dispose les produits de l'invention : il faut voir maintenant comment on les exprime.

Ce triple travail a souvent lieu dans le même moment et il donne lieu à un résultat simultané. " Bien écrire, dit Buffon , c'est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre. » Cependant il n'est pas inutile de séparer par l'analyse ces trois opérations, pour insister plus fortement sur leur importance relative.

Reste donc , après avoir examiné ce que c'est que l'invention et la disposition, à étudier en quoi consiste l'opération de l'esprit qui prend le nom d'élocution.

Ce sera Tobjct (Vun chapitre spécial.

Disons , en attendant , qu on entend par élociition , dans un sens absolu, la manière de s'exprimer.

L'élocution a deux parties qu'il importe de distinguer.

V La diction,

2" Le style.

La diction ayant pour objet unique la correction et la clarté du discours, tout son art consiste dans le choix et l'arrangement des mots, c'est-à-dire la construction de la phrase.

Le style est l'ordre et le mouvement des idées en même temps que la peinture fidèle de l'esprit et du caractère de celui qui écrit.

4" Révision du travail. Quand les idées ont été trouvées par la réflexion , qui leur a donné de la substance et de la force, quand la disposition a fixé la place qui convient à chacune d'elles, et que félocution les a revêtues de la parure du style, en un mot quand f œuvre littéraire est construite, il faut absolument la revoir.

La révision, cette habitude d'esprit et de travail si utile et malheureusement si rare , se compose de trois opérations distinctes : ajouter, retrancher, corriger. Rien de mieux exprimé sous ce rapport que les conseils de Quintilien : « C'est une chose facile, dit ce judicieux écrivain, et qui ne demande qu'un peu de sens, que de suppléer à ce qui manque ou d'ôler ce qui surabonde; mais remanier sa composition, abaisser ce qui est enflé, élever ce qui est rampant, resserrer ce qui est diffus, régler ce qui est désordonné, lier ce qui est lâche, réprimer ce qui est excessif, voilà ce qui coûte doublement à un écrivain , puisqu'il lui faut sacrifier tout ce

qu'il avait d'abord trouvé beau et ensuite rencontrer ce qui lui avait échappé. La meilleure manière de corriger ses écrits est de les laisser reposer et de n'y revenir qu'après un certain temps, comme à une composition toute nouvelle ^i faite par un autre, de peur de se complaire dans son ouvrage avec les yeux d'une mère pour son nouveau-né. »

Horace et Boileau, ces souverains arbitres du goût, insistent, comme Quintilien, sur la nécessité d'une retouche intelligente et consciencieuse.

Horace dit :

Sous clef pendant neuf ans enferme ton poëme : Des travaux inédits peuvent être relus, Mais le mot envolé ne se rattrape plus.

Et Boileau :

Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse et le repolissez; Ajoutez quelquefois et souvent effacez.

On ne peut rien ajouter à ces préceptes judicieux, à ces leçons d'une sagesse toujours vraie et d'une constante application.

Page 1