DES PRINCIPAUX GENRES LITTÉRAIRES EN PROSE
I. De la prose et de ses différenis genres : 1" narralif ou historique; 20 oratoire; 3° didactique; 40 mixte. — § II. De l'art d'écrire et de parler. — § III. Conseils sur la composition littéraire et sur les exercices de style, comme préparation à l'art de la parole.
DE LA PROSE ET DE SES DIFFl^RENTS GENRES.
La prose est le langage libre de la mesure du vers.
Née avant la poésie, comme moyen d'exprimer les idées et les sentiments , elle ne se produit qu'en second lieu comme genre littéraire. " Les bons ouvrages en prose, dit Voltaire, n'auraient probablement jamais existé , s'ils n'avaient été précédés par la poésie. C'est pourtant la destinée de l'esprit humain dans toutes les nations : les vers furent partout les premiers enfants du génie et les premiers maîtres de l'éloquence. >; Et, de fait, aussitôt qu'il y eut des hommes réunis, ils eurent un langage, et dès qu'il s'éleva parmi eux certains esprits doués d'une intelligence supérieure, d'une imagination vive et prompte, qui voulurent communiquer aux autres leur enthousiasme ou leur volonté souveraine, ils traduisirent leurs pensées, leurs impressions et leurs lois en images colorées , en termes pittoresques , en accents rhylhmés, afin de les graver plus profondément dans l'àme de leurs semblables. Les législateurs , les j)rètres et les rois ont été les premiers poètes.
C'est l'enfance des peuples et des sociétés , le premier âge de la vie , le règne de fidéal.
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Plus tard, lorsque rinimanilc mûrit cl vieillit, lorsque le désir de transmettre le souvenir des événements qui se sont accomplis , d'expliquer les découvertes que la science et l'échange des communications multiplient chaque jour, ou hien encore lorsque la nécessité de défendre les intérêts divers que crée la complication des rapports sociaux , impose à l'homme robligaîîon de s'exprimer avec une précision sévère et une netteté lumineuse, la pensée n'admet plus rien de vague ni d'indécis : elle fuit le demi-jour, elle ne veut plus d'images pour se représenter, il lui faut à peine le vêtement du mot : pour elle ce qui est l'emporte sur ce qui peut être , le réel sur l'idéal , la prose sur la poésie.
La prose est susceptible de différents genres : elle raconte les faits sans passion , mais avec un but moral ; ou bien elle les présente sous un jour favorable soit à la passion, soit à l'intérêt de celui qui les expose; ou enfin elle les explique avec l'intention utile de les graver dans la mémoire de ceux auxquels ils sont transmis. De là trois genres de prose : P narratif ou historique; 2" oratoire; 3° didactique. A ces trois genres nous en ajoutons un quatrième, auquel nous donnons le nom de genre mixte : il en sera question en son lieu.
On peut remarquer que les genres en prose correspondent aux genres en vers, h l'exception du genre lyrique. Cela est facile à concevoir. Quelle que soit la variété de la forme, le fond est invariable : c'est toujours l'esprit humain qui manifeste au dehors ses sentiments et ses idées. Il est donc tout naturel qu'il y ait une affinité, pour ainsi dire fraternelle, entre le langage de la prose et celui des vers. La poésie lyrique , il est
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vrai , ne saurait avoir de genre correspondant en prose : l'enthousiasme a besoin, pour s'exprimer, d'expressions pittoresques , d'images hardies , d'allégories , de métaphores, de tours émus , que la prose ne comporte point. Mais il est permis d'assimiler le genre historique à l'épopée et le genre dramatique au genre oratoire : l'histoire raconte comme l'épopée : elle retrace des incidents, des actions, des discours; l'orateur est un acteur: la tribune, le barreau, la place publique sont un théâtre. Quant au genre didactique en prose , l'identité du nom montre qu'il ne diffère que par la forme du genre didactique en vers.
1° Le genre narratif ou historique comprend toute espèce de récits ; mais sa forme la plus élevée et la plus utile est X Histoire.
« L'histoire , dit Voltaire , est le récit des faits donnés pour vrais ; au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux. »
Son domaine est immense ; elle embrasse tous les faits qui se sont succédé jusqu'à nos jours : sa qualité première est la vérité, son essence propre est la certitude.
Les récits de l'histoire s'appuient sur la tradition orale et sur les monuments de toute nature qui transnuHtcnt le souvenir des faits : la bonne foi des témoins et raulhcnticité des documents en sont la condition indispensable.
La chronologie et la géographie sont les deux llambeaux de l'histoire : la première indique l'ordre rigoureux des temps oii les événements se sont accomplis; la seconde en fixe et en détermine précisément le théâtre.
Kollin fait remarquer, avec une sagacité pleine d'élo-
quence , rutilité morale de Thistoire lorsqu'il dit : « Ce n'est pas sans raison que l'histoire a toujours été regardée comme la lumière des temps, la dépositaire des événements, le témoin fidèle de la vérité, la source des bons conseils et de la prudence, la règle de la conduite et des mœurs. Sans elle, renfermés dans les bornes du siècle et du pays où nous vivons, resserrés dans le cercle étroit de nos connaissances particulières et de nos propres réflexions, nous demeurons toujours dans une espèce d'enfance, qui nous laisse étrangers à f égard du reste de f univers , et dans une profonde ignorance de tout ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. Qu'est-ce que ce petit nombre d'années qui composent la vie la plus longue ; qu'est-ce que l'étendue du pays que nous pouvons occuper ou parcourir sur la terre , sinon un point imperceptible à l'égard de ces vastes régions de l'univers et de cette longue suite de siècles qui se sont succédé les uns aux autres depuis l'origine du monde ? Cependant c'est à ce point imperceptible que se bornent nos connaissances , si nous n'appelons à notre secours l'étude de l'histoire, qui nous ouvre tous les siècles et tous les pays ; qui nous fait entrer en commerce avec tout ce qu'il y a eu de grands hommes dans l'antiquité , qui nous met sous les yeux toutes leurs actions, toutes leurs vcrius, tous leurs défauts; et qui, par les sages réflexions qu'elle nous fournit ou qu'elle nous donne lieu de faire , nous procure en peu de temps une prudence anticipée, fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres. »
« On peut dire que l'histoire est l'école commune du genre humain , également ouverte et utile aux grands et
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aux petits, aux princes et aux sujets, et encore plus nécessaire aux grands et aux princes qu'à tous les autres... Elle seule, en effet, est en possession de leur parler avec liberté, et elle porte ce droit jusqu'à juger souverainement les actions des rois mêmes... C'est elle qui imprime aux actions véritablement belles le sceau de l'immortalité, et qui flétrit les vices d'une note d'infamie que tous les siècles ne peuvent effacer... Il est donc très-nécessaire que l'histoire fasse à tous d'utiles leçons; que d'une main non suspecte elle leur présente un miroir fidèle de leurs obligations et de leurs devoirs. . . Ainsi , l'histoire bien enseignée devient une école de morale pour tous les hommes. Elle décrie les vices, elle démasque les fausses vertus ; elle détrompe des erreurs et des préjugés populaires; elle dissipe le prestige enchanteur des richesses et de tout ce vain éclat qui éblouit les hommes ; et démontre , par mille exemples plus persuasifs que tous les raisonnements , qu'il n'y vi de grand et de louable que la probité. »
Quant à l'utilité pratique de l'histoire, personne ne l'a mieux fait ressortir selon nous que Voltaire , dont on peut résumer ainsi les idées. 11 en est de l'histoire comme des mathématiques et de la physique. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens systèmes. On veut connaître le genre humain dans ce détail intéressant qui fait aujourd'hui la base de la philosophie naturelle. On a grand soin de dire quel jour s'est donnée une bataille, et on a raison; mais quand on décrit la pompe d'un couronnement ou l'entrée d'un ambassadeur, dans laquelle on n'oublie ni son suisse ni son laquais, toutes ces petites miniatures, pour lescjucUes on néglige des
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connaissances d'une utilité plus sensible et plus durable, mentent de périr pour jamais. Mieux vaut apprendre quelles étaient les forces d'un pays avant telle ou telle guerre , et si cette guerre les a augmentées ou diminuées, rechercher quel a été le vice radical ou la vertu dominante d'une nation; pourquoi elle a été puissante ou faible sur la mer; comment et jusqu'à quel point elle s'est enrichie depuis tant d'années , comment les arts et les manufactures s'y sont établis ; quels ont été les changements opérés dans les lois et dans les mœurs. C'est là la seule manière d'étudier ou d'écrire l'histoire, soit ancienne, soit moderne. Autrement, l'histoire n'est plus que comme les vieilles médailles en comparaison des monnaies courantes : les premières restent dans les cabinets , les secondes circulent dans l'univers pour le commerce des hommes. Si l'on ne rend cette étude de l'histoire familière aux jeunes gens , les calamités des temps d'ignorance renaîtront infailliblement , parce qu'on n'aura pris aucune précaution pour les prévenir. On exige donc des historiens modernes des faits bien constatés, des dates précises, une attention scrupuleuse aux usages , aux lois , aux mœurs , »u commerce , à la finance, à l'agriculture et à la population.
Telles sont, d'après deux éminents esprits, l'utilité morale et l'utilité pratique de l'histoire . Quand on l'envisage sous le rapport du plan et du style , voici quelles en sont les principales lois.
Fénelon et Voltaire se sont plu à rapprocher rhistoire de l'épopée. On peut dire, en effet, que toute péiiode historique, prise à part, a une exposition, un nœud et un dénoùment, et que, comme dans les poëmes épiques,
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riiilérèt dépend de cette sage ordonnance qui lie les laits entre eux et qui met chaque détail à sa place. C'est là ce que donnent particulièrement à entendre ces préceptes de Fénelon. « La principale perfection d'une histoire, dit-il, consiste dans l'ordre et dans l'arrangement. Pour parvenir à ce bel ordre, Thistorien doit embrasser et posséder toute son histoire : il doit la voir tout entière comme d'une seule vue. Il faut en montrer l'unité, et tirer, pour ainsi dire, d'une seule source tous les principaux événements qui en dépendent : par là il instruit utilement son lecteur, il lui donne le plaisir de prévoir, il l'intéresse , il lui met devant les yeux un système des affaires de chaque temps, il lui débrouille ce qui en doit résulter, il le fait raisonner sans lui fiiire aucun raisonnement , il lui épargne beaucoup de redites, il ne le laisse jamais languir, il lui fait même une narration facile à retenir par la liaison des faits. Un sec et triste faiseur d'annales ne connaît point d'autre ordre que la chronologie : il n'ose ni avancer ni reculer aucune narration. Au contraire, l'histoire qui a un vrai génie choisit sur vingt endroits celui où un fait sera mieux placé pour répandre la lumière sur tous les autres. Ainsi , un lecteur habile a le plaisir d'aller sans cesse en avant sans distraction , de voir toujours un événeaient sortir d'un autre et de chercher la fin qui lui échappe pour lui donner plus d'impatience d'y arriver. Dès que sa lecture est finie, il regarde derrière lui, comme un voyageur curieux , qui , étant arrivé sur une montagne, se tourne et prend plaisir à considérer de ce point de vue tout le chemin qu'il a suivi et tous les beaux endroits (ju'il a traversés. »
Le style de l'histoire sera comme le reflet de l'ùme de rhistorien , dont l'unique passion est l'amour de la vérité, et elle ne peut manquer d'être écrite comme elle a été envisagée. Il y faut avant tout de la clarté; un tour simple, net, précis, pur, dépouillé de toute pompe du langage ; parfois de la grandeur, de l'élévation, de la gravité, de la noblesse; toujours de l'agrément, mais jamais d'ornements frivoles. Ces préceptes n'ont pas cessé d'être vrais depuis Lucien , qui dit que dans le style historique on ne doit trouver ni véhémence, ni rudesse , ni enlacement continu de périodes , ni série captieuse d'arguments , ni aucun des artifices de la rhétorique: il faut l'écrire d'un style paisible et rassis. Le sens doit être serré, plein de choses, la diction nette, appropriée aux affaires, éclairant parfaitement les faits, les présentant sous leur jour le plus lumineux, sans réticences, sans mots hors d'usage, sans aucune de ces expressions qui sentent la place publique et la taverne, et cependant qui soient compris du vulgaire et loués des habiles. Quiconque écrit ainsi est un excellent historien ; mais , comme le remarque judicieusement Voltaire, il en est îles lois pour écrire l'histoire comme de tous les arts de l'esprit : beaucoup de préceptes et peu de grands artistes.
Après l'histoire , qui est son expression la plus haute, le genre narratif comprend les biographies, les parallèles, les mémoires ou commentaires, les chroniques, les voyages j es romans historiques : quelques-uns même y rattachent les nouvelles et les contes, que réclame plutôt le genre didactique.
1" Une biographie est l'histoire individuelle d'un personnage distingué. " Une circonstance, dit Fénelon, un
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mot bien rapporté , un geste qui a rapport au génie ou à riiunicur d'un homme, est un trait original et précieux dans riustoire : il vous met devant les yeux cet homme tout entier. » Mais le hon sens et le bon goût consistent à choisir dans les anecdotes de la vie des grands hommes ce qui est vraisemblable et ce qui est digne de la postérité.
C'est par là que se sont illustrés Plutarque, Suétone, et Voltaire dans la Fie de Charles XJI.
^° On donne le nom de parallèle à une comparaison continue entre deux personnages historiques. C'est un procédé ingénieux, intéressant, qui pique la curiosité et soutient l'attention du lecteur. Il donne lieu souvent à des rapprochements heureux , dont la double lumière éclaire et fait valoir davantage la physionomie respective des héros que l'historien a mis en scène. Plutarque a excellé dans ce genre, souvent imité par des historiens et par des orateurs d'un grand mérite. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'histoire ne peut pas toujours offrir à point nommé ces rapports , ces symétries, que le talent de l'orateur ou l'esprit du moraliste se plait à saisir, sinon à faire naître, entre deux destinées, deux caractères célèbres. Il en résulte que l'exactitude historique, la vérité positive et absolue, doit souvent manquer à ces comparaisons, et que le biographe est conduit à fausser les traits pour créer des ressemblances, et à subtiliser pour expliquer les différences. Et puis, pour que cette parité fut toujours juste, ne fimdrait-il pas supposer que la Providence, par une sorte de jeu, se serait plu à faire paraître sur (k'u\ théâtres, souvent divers et éloignés, des person-
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nages et des scènes identiques, et à donner deux fois au monde le même spectacle?
3° On entend par mémoires ou commenlaircs des histoires écrites par des personnes qui ont eu part aux affaires , ou qui en ont été témoins oculaires. Ces sortes d'ouvrages sont de précieux documents pour riiistoire générale , parce que , indépendamment des actions particulières de leurs auteurs, ils contiennent des renseignements spéciaux sur les événements publics. Tels sont les Commentaires de César, les Mémoires de Comines, de Sully, du cardinal de Retz.
On donne aussi le nom de mémoires aux actes d'une société littéraire ou scientifique, c'est-à-dire au résultat écrit des matières qui y ont été discutées et éclaircies. Nous avons en ce genre les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et ceux de l'Académie des sciences.
4° Les chroniques ou annales sont des histoires écrites suivant l'ordre des temps , année par année.
5° Les voyages racontent des expéditions collectives ou individuelles entreprises en vue d'une découverte, d'une exploration ou d'une conquête.
6° Le roman est, en général, une histoire fictive : le roman historique reproduit des faits réels, avec un mélange de fiction dans les incidents et dans les personnages.
7° La nouvelle et le conte sont des récits d'un fait plus ou moins vrai, et raconté plutôt pour plaire que pour instruire. Mais un récit, sous quelque forme qu'il se produise, n'a de valeur historique que quand il est conforme à la vérité.
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2" Le genre oratoire comprend toute espèce de discours public : c'est la prose vivante , animée par la parole. Sa forme, considérée d'une manière absolue, s'appelle Y éloquence.
L'éloquence est un don naturel , ou un effet des préceptes et de l'art.
" La nature , dit Voltaire , rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses d'un autre œil que les autres hommes. Sans qu'il y prenne garde , il anime tout et fait passer dans ceux qui récoutent une partie de son enthousiasme. C'est la nature dont l'instinct enseigne <à prendre d'abord un air, un ton modeste, avec ceux dont on a besoin. L'envie naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l'àme, profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers maîtres de l'art. »
L'ensemble des préceptes relatifs à l'art de la parole s'appelle rhcloriquc. La rhétorique vient après l'éloquence, comme l'art poétique vient après la poésie, et la grammaire après les langues. « En effet, dit Rollin , les préceptes de la rhétorique, essentiellement fondés sur les principes du bon sens et de la droite raison, ne sont autre chose que des observations judicieuses faites par des hommes habiles sur les discours des meilleurs orateurs, qu'on a ensuite rédigées par ordre et réunies sous de certains chefs. »
Prise en elle-même ou envisagée d'après le but (lu'elle se propose , l'éloquence est un des plus beaux attributs de l'intelligence humaine. Les anciens la déli-
nissaient le mouvement même de l'àme. Buffon la considère comme le plus bel exercice du génie, la plus haute culture de l'esprit. C'est peu, selon lui, qu'une certaine facilité naturelle de parler, que le ton , les gestes et le vain son des mots : le véritable orateur apporte des choses, des pensées, des raisons; il sait les présenter, les nuancer, les ordonner; il ne lui suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux , il agit sur l'ànie et touche le cœur en parlant à l'esprit. Fénelon dit à son tour : u II ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude et pour trafiquer de la parole : c'est un art très-sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. »
Le m.ême auteur éclaire du jour le plus vif le vrai but de l'éloquence, quand il dit que c'est àe faire aimer la vérité prouvée. Que veut, en effet, l'homme qui parle? Persuader l'auditoire auquel il s'adresse. Or, qu'est-ce que la persuasion? Une adhésion pleine et entière aux preuves alléguées, avec un sentiment d'admiration et de sympathie non-seulement pour l'orateur qui les a présentées d'un ton sincère et convaincu, mais pour les choses qu'il a dites, et qui de sa bouche ont passé dans Fàme de l'auditeur.
Les anciens divisaient l'éloquence en trois genres : 1" le délibératif, 2" le démonstratif, 3° le judiciaire.
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Le dêlibéralif a pour but de faire prendre à \\n peuple , à une grande assemblée délibérante , une résolution sur la guerre ou sur la paix, sur Tadministration publique ou sur tout autre objet qu'on lui propose. 11 correspond à l'idée de l'utile.
Le démonstratîj se propose la louange ou le blâme. Il se fonde sur l'idée du beau.
Le judiciaire a pour objet la discussion contradictoire d'un fait conforme ou contraire à la loi. Son principe est le juste.
Les modernes, élargissant sans le changer le cadre primitif de l'éloquence, en subordonnent la division aux théâtres oii elle s'exerce. L'orateur parle à la tribune, au barreau, dans la chaire, dans les assemblées littéraires ou savantes, dans les camps ou à la tête des armées. De là cinq genres prmcipaux d'éloquence définis par leur nom même : 1° éloquence politique ou parlementaire; 2" éloquence judiciaire; 3° éloquence sacrée ou évangélique ; 4" éloquence académique ; 5° éloquence militaire.
La forme extérieure de l'éloquence prend, suivant son objet, les noms de discours ^ plaidoyers, réquisitoires, mercuriales, sermons, homélies, panégyriques, oraisons funèbres , éloges, mémoires, harangues, allôculions, proclama lions , bulletins.
Nous verrons plus loin quelles sont les règles de composition nécessaires à l'orateur, et quel est le style propre au genre oratoire.
3° Le genre didactique a pour but d'enseigner un art ou une science. H prend à son point de départ l'esprit
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humain dans une branche quelconque de ses connaissances, et il en suit la marche, les progrès, les développements, jusqu'au terme où il s'est arrêté. Pour être bonne et utile, il faut que cette explication soit vraie, rationnelle, claire et précise.
L'ordre, la méthode, la suite logique des faits, l'unité de conception et d'exécution, en constituent l'essence. Ces qualités, que Fénelon exige de l'orateur, sont plus nécessaires encore à l'écrivain didactique. « Quiconque, dit Fénelon, ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de cet ordre, ne voit rien et ne fait rien voir au grand jour. Un ouvrage n a une véri- î table unité que quand on ne peut rien en ôter sans couper dans le vif. Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout. Quiconque ne donne point cet ordre à ses écrits ne possède pas assez sa matière : ce n'est qu'un demi-génie. Le bon écrivain remonte d'abord au premier principe sur la malière fl qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son prt'mier point de vue : il le tourne et le retourne pour y ,j accoutumer ses lecteurs les moins pénétrants . il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa ' place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on veut épargner au lecteur. Il sert à lui montrer la conclusion dans le principe. De ce principe, comme d'un centre, se répand la lumière sur toutes les parties de l'ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour,
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en soilc que, d'un seul endroit, il distribue à chaque objet son degré de lumière. «
Le domaine du genre didactique est immense comme Tesprit humain : il comprend tous les traités de philosophie, métaphysique, religieuse ou morale, de littérature, d'arts libéraux et de critique, de sciences exactes ou naturelles, de politique, de jurisprudence, d'industrie agricole, manufacturière ou commerciale : c'est l'inventaire de toutes les richesses de la pensée repliée sur elle-même, éclairant la pratique par les spéculalions de la théorie ou par les conseils de l'expérience, et les gravant dans la mémoire à l'aide du style.
4" Xous donnons le nom de geîire mixte en prose à des productions de la pensée qui participent des autres genres. On en peut compter sept espèces principales : 1" œuvres mêlées de prose et de vers; 2" épopée en prose; 3° tragédie en prose, comédie larmoyante, drame et mélodrame; 4" comédie en prose ; 5° roman; 6° dialogue philosophique ; 7° genre épistoluire.
1" Le mélange de la prose et des vers se rencontre parfois dans des ouvrages satiriques, didactiques, épislolaires et même dramatiques. La Satire Ménippée, le Temple du goût de Voltaire , le l'ogage de Chapelle et de Rachaumont, quelques Lettres de La Fontaine et plusieurs Drames de Shakspeare sont les œuvres les plus remarquables en ce genre.
2" L'épopée en prose a été essayée par Fénelon dans TéJémaque et par Chateaubriand dans les Martyrs; mais on peut se demander avec Voltaire si Fénelon n'a point fait son Télémaque en prose parce qu'il ne pouvait faire des vcis.
8" La tragcklic en prose, après plusieurs (onlatives sans succès, semble désormais abandonnée.
La comédie larmoyante, ou tragédie bourgeoise, parce qu'elle met des aventures tragiques sous des noms bourgeois, a été tournée en ridicule par Voltaire : elle peut offrir cependant des scènes qui ont de l'intérêt, quand elles sont l'expression de sentiments vrais et naturels.
Le drame proprement dit semble vouloir tenir le milieu entre la tragédie et la comédie, et se rapprocber par la vérité du dialogue de la vérité du sentiment. Il a rencontré de nos jours des partisans éclairés et nombreux et des représentants distingués. Il peut, en effet, réussir, mais à condition qu'il ne tombe point dans le mélodrame et qu'il se maintienne toujours à cette hauteur de pensée et de style qu'on est en droit d'exiger d'une œuvre littéraire. 11 n'y faut donc prodiguer ni les actions terribles et déchirantes , ni les contrastes forcés et les disparates choquantes de ton, ni les trivialités calculées de langage. ;< Une pièce mal écrite, dit Voltaire, mal débrouillée, obscure, chargée d'incidents incroyables, qui n'a de mérite que celui d'un pantomime , d'un musicien ou d'un décorateur, n'est qu'un monstre dégoûtant. Comme il est plus aisé de faire une belle décoration qu'une belle scène , plus aisé d'indiquer des attitudes que de bien écrire , il est à craindre qu'on ne gâte la tragédie en croyant la perfectionner. "
Le mélodrame est une espèce de drame populaire, dont l'intrigue, compliquée de toutes sortes d'aventures, offre une énigme aux spectateurs : l'entrée et la sortie des acteurs sont accompagnées de musique : le machiniste et le costumier font à peu près seuls les frais du style.
4" La comédie en prose a mieux conquis son droit de bourgeoisie littéraire. Voltaire en donne la raison dans les lignes suivantes : « Pourquoi les Grecs et les Romains firent-ils toutes leurs comédies en vers, et pourquoi les modernes ne les font-ils souvent qu'en prose? N'est-ce point que l'un est beaucoup plus aisé que l'autre, et que les hommes, en tout genre, veulent réussir sans .beaucoup de travail? L'abbé d'Aubignac fit une tragédie en prose, dont la représentation ne put être achevée et que jamais personne n'a lue. La Motte donna une ode en prose et une tragédie en prose, et on se moqua de lui. Il n'en a pas été de même de la comédie. Molière avait écrit son Avare en prose pour le mettre ensuite en vers , mais il parut si bon , que les comédiens voulurent le jouer tel qu'il était et que personne n'osa depuis y toucher. Au contraire, le Festin de Pierre fut versifié après la mort de Molière par Thomas Corneille et est toujours joué de cette façon. Je pense que personne ne s'avisera de versifier Georges Dandin. La diction en est si naïve, si plaisante, tant de traits de cette pièce sont devenus proverbes , qu'il semble qu'on les gâterait, si on voulait les mettre en vers. Ce n'est pas peut-être une idée fausse de penser qu'il y a des plaisanteries de prose et des plaisanteries de vers. Tel bon conte, dans la conversation, deviendrait insipide, s'il était rimé, et tel autre ne réussira bien qu'en rimes. Je pense que monsieur et madame de Sottenville et madame la comtesse d'Escarbagnas ne seraient point plaisants s'ils rimaient. Mais dans les grandes pièces remplies de portraits, de maximes, de récits, et dont les personnages ont des caractères fortement dessinés,
telles que le Misanthrope, le Tartufe, l'École des femmes, celle des maris, les Femmes savantes, le Joueur, les vers me paraissent absolument nécessaires. »
5° Le roman est un tableau des mœurs mêlé à une action feinte. On l'a quelquefois déOni Thistoire du cœur humain; mais il y a cette différence entre le roman et l'histoire, que l'historien peint les caractères d'après les faits, tandis que le romancier imagine les faits d'après les caractères qu'il a créés. Le roman n'a de valeur littéraire qu'autant qu'il reflète le vrai et qu'il se propose le bien. Mais c'est ce mélange de la fiction , de la vérité et de l'intention morale qui en rend la composition si difficile. Aussi rien n'est-il plus rare qu'un roman tout à la fois ingénieux , naturel , et qui inspire la haine du vice et l'amour de la vertu.
Q" Le dialogue philosophique , imitation du dialogue dramatique, est une conversation supposée entre deux ou plusieurs interlocuteurs, soit pour agiter une question, soit pour mettre en lumière un caractère, soit enfin pour développer un fait ou une idée intéressante. Tous les sujets, graves ou plaisants, sérieux ou enjoués, sont également de son ressort. Il fait parler les morts et les vivants , les anciens et les modernes , les fous et les sages. Les leçons en dialogues, quand le sujet et les personna<jes sont bien choisis, ont un double avantage, l'attrait et la clarté; mais ils ont un écueil à éviter, la longueur. De plus , bien que le dualisme contradictoire du dialogue exige que la série des idées ne marche pas de conséquence en conséquence, il faut pourtant que chacune des parties concoure à former un ensemble qui plaise et qui ait de l'unité. Platon , Xénophon et
Lucien chez les Grecs-, Cicéron et Tacite chez les Latins; Fénelon, Fontenelle, Montesquieu et de Maistre chez les modernes, ont employé le dialogue avec le plus grand succès pour traiter toutes sortes de matières.
7° Le genre épistolaire comprend les écrits auxquels on donne spécialement le nom de lettres, et qu'on nommait jadis épîtres. La lettre est une conversation par écrit entre personnes absentes. La règle générale du genre épistolaire est donc d'écrire comme l'on parle , à condition toutefois que l'on parle bien : les règles propres à ce genre seront pour nous l'objet d'une étude parliculière.
DE l'art d'Écrire et de parler.
RÉFLÉCHiR, jéxUDIER, LIRE, ÉCOUTER.
\ous avons examiné jusqu'ici la littérature ei les différentes formes de la pensée plutôt par le côté théorique que par le côté pratique. Avant de tracer les principales règles à suivre pour composer une narration, un discours, une lettre, une analyse, il est nécessaire de formuler quelques conseils sur \art d'écrire et déparier.
Dans l'enseignement littéraire , aussi bien que dans toute espèce de labeur ou de fonction de la vie sociale, l'utile doit marcher avant tout. C'est RoUin qui le dit : « Le principal but qu'on se propose dans l'instruction des jeunes gens, c'est de les préparer aux emplois qu'ils doivent un jour exercer : instruire, plaider, faire le rapport d'une affaire, dire son avis dans une compagnie. « Il faut donc qu'ils s'habituent de bonne heure à trouver leurs idées , à les enchaîner, et à les exprimer soit avec la plume, soit de vive voix. On n'y parvient
' ilC COURS LITTÉRAIRE,
qu'en s'accoutumant à réfléchir à ce que l'on va dire, à diriger fortement sa volonté vers l'objet de ses pensées et le sujet de son discours , à prendre enfin des choses une idée si nette et si juste, qu'on les voit et qu'on les fait voir aux autres absolument comme elles sont.
Mais la condition essentielle pour parler ou pour écrire, c'est d'avoir des idées. Or, quelque facilité naturelle que l'on ait à trouver en soi ce que l'on veut dire, on n'est point tellement riche qu'on ne puisse augmenter son bien par voie d'acquisition ou d'emprunt. « Nul, dit Vauvenargues , ne trouve tout dans son propre fonds. » La science humaine est un champ sans limites. Qui peut se flatter de le posséder tout entier? Un des premiers soins d'un jeune homme intelligent, laborieux, qui désire se donner une valeur sérieuse et réelle, et servir, avec son intérêt privé, ceux de la société oii il est appelé à vivre, doit donc être d'étudier consciencieusement les matières de ses travaux de chaque jour. Cette action de la pensée, fixée par la volonté sur l'objet qu'elle observe, cette force continue et puissante de Y attention est une des plus grandes ressources de l'intelligence, un des plus grands secrets de l'art d'écrire ou de parler.
Or, sur quel objet celui qui veut rédiger ou exposer de vive voix ses idées doit-il tout d'abord fixer son attention? Sur sa propre langue. La langue nationale est, en effet, l'instrument à l'aide duquel l'écrivain ou Torateur communique avec ses lecteurs et avec son auditoire. Avant de s'essayer à composer sur cet instrument, il faut en connaître le mécanisme, et, pour ainsi dire, les touches et le clavier. L'étude de la langue doit (ionc porter sur la valeur précise des mots, leur signi-
fication propre, leurs accidents, leur synonymie, les règles qui les modilient et qui les coordonnent.
Ici les plus simples détails doivent être l'objet d'un soin scrupuleux. 11 n'y a que les esprits légers, présomptueux ou paresseux qui les négligent : les esprits sérieux, posés et justes ne croient pas déroger en se rompant à toutes les difficultés de Yétymologie et de la grammaire , en tenant compte des moindres particularités de \ orthographe, àe\ accentuation, de \^ ponctuation, en ne dédaignant aucune de ces minuties apparentes.
Le second exercice de l'attention doit être de s'interroger souvent sur ses propres impressions, de s'en rendre compte ^ de les classer avec méthode, de les exposer avec netteté, de savoir se créer de quelque fait saillant de la vie quotidienne, tel qu'une promenade, une partie de chasse, une réunion de famille ou d'amis, la visite d'un monument, d'une usine, la vue d'une pièce de théâtre ou d'une scène de la nature , le sujet d'une composition toute volontaire, toute personnelle : c'est un excellent moyen de se préparer à des compositions données, à des travaux imposés.
Nous ne parlons pas des exercices de mémoire : ils rentrent dans les exigences des études : rien n'empêche pourtant de les multiplier en apprenant par cœur des morceaux plus étendus que ceux de la classe.
Mais un des procédés les plus utiles pour ajouter de nouvelles idées à celles que donnent la réflexion et ces sortes d'exercices préparatoires , c'est la lecture pratiquée avec réflexion, avec soin, avec goût. Il est aisé de comprendre tout ce que l'esprit peut gagner d'étendue, de variété, de profondeur, d'expérience, de souplesse
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dans le commerce des bons livres. Savoir lire, talent ])lus.rarc qu'on ne pense, mais plus précieux et plus fructueux qu'on ne peut dire; exercice qui, bien pratique, mène toujours à quelque chose. Lire, c'est faire sa provision, c'est se meubler l'esprit, comme disait Montaigne. Disons après lui que c'est nmltiplicr son cire, c'est reculer les perspectives de sa pensée, c'est ajouter à ses sympathies, à ses sentiments, à ses connaissances tout ce que les autres ont aimé, senti, connu; c'est hâter la maturité de son esprit par le contact du talent et du génie, c'est sortir de la vie solitaire, pour vivre de la vie de tous. Observons encore que la vraie lecture, celle qui fait passer les choses dans notre substance , a lieu la plujue à la main : noter, rédiger ses réflexions , pour les préciser et pour les fixer, est une condition indispensable de toute bonne lecture, et aussi faire des extraits qu'on retrouve au besoin. Ainsi procédait Montaigne, et il a écrit un livre immortel, non qu'il soit tout original , mais parce que l'auteur a fait sien tout ce qu'il avait résumé, défini, recueilli et rangé dans sa tête. Celui qui sait écouter se livre à un exercice qui n'est pas moins profitable que celui qui s'applique à lire. Coîiverser, en effet, avec des hommes instruits, prêter l'oreille à leurs leçons, à leurs récits, à leurs remarques, noter et consigner par écrit les réflexions judicieuses, les observations frappantes qu'ils ont faites, c'est prendre l'habitude d'exposer, à son tour, ses idées et le fruit de ses méditations; c'est se préparer à devenir je ne dis pas un écrivain ni un orateur, privilège peu commun ou prétention ridicule, mais un homme de bon sens, un citoyen utile à lui-même et aux autres.
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