NARRATION HISTORIQUE
Canonnade de Valmy.
Il était midi. Un brouillard épais qui avait enveloppé les deux armées étant dissipé, elles s'apercevaient distinctement, et nos jeunes soldats voyaient les Prussiens s'avancer sur trois colonnes avec l'assurance de troupes vieilles et aguerries. C'était pour la première fois qu'ils se trouvaient au nombre de cent vingt mille hommes sur le champ de bataille, et qu'ils allaient croiser la baïonnette : ils ne connaissaient encore ni eux ni l'ennemi , et ils se regardaient avec inquiétude. Kellermann entre dans les retranchements, dispose ses troupes par colonnes d'un bataillon de front, et leur ordonne, lorsque les Prussiens seront à une certaine dislance, de ne pas attendre et de courir au-devant d'eux à la baïonnette. Puis il élève la voix et il crie : Vive la nation! On pouvait être brave ou lâche. Le cri de : Vive la nation/ ne fait que des braves, et nos jeunes soldats , entraînés en avant, marchent en répétant le cri de ; Vive la nation/ A cette vue, Brunswick, qui ne tentait l'attaque qu'avec répugnance et une grande crainte du résultat, arrête ses colonnes,hésite quelques instants, et finit par ordonner la rentrée au camp.
Cette épreuve fut décisive. Dés cet instant on crut à la valeur de ces savetiers, de ces tailleurs, dont les émigrés avaient dit (jue l'armée française était composée. On avait vu des hommes ét[uipés, vêtus et braves; on avait vu des officiers décorés et pleins d'expérience, un général Duval, dont la belle taille, les cheveux blanchis inspiraient le respect, Kellermann, Dumouriez, enfin , opposant tant de constance et d'habileté en présence d'un ennemi si supérieur. Dans ce moment la révolution française fut jugée, et le chaos jusque-là ridicule n'apparut plus que comme un terrible élan d'énergie.
A quatre heures, Brunswick essaya une nouvelle attaque. L'assurance de nos troupes le déconcerta encore , et il replia une seconde fois ses colonnes, marchant de surprise en surprise, trouvant faux ce qu'on lui avait annoncé. Le général prussien
n'avançait qu'avec la plus grande circonspection, et, quoiqu'on lui ait reproché de n'avoir pas poussé plus vivement l'attaque et culbuté Kellermann, les bons juges pensent qu'il a eu raison. Kellermann, soutenu de droite et de gauche par toute l'armée française, pouvait résister; et, si Brunswick, enfoncé dans une gorge et dans un pays détestable, venait à être battu, il pouvait être entièrement détruit.
Telle fut la célèbre journée du 20 septembre 1792, où furent tirés plus de vingt mille coups de canon, et appelée depuis canonnade de Valmy. Thiers.
On trouve dans ce récit toutes les qualités de plan et de style nécessaires à la narration historique. C'est la peinture même de la réalité.