‹ Notions de littératureChapitre 35 sur 47 · CAUSERIE SANS OBJET APPARENT ET DÉTERMINÉ · texte numérisé non relu

CAUSERIE SANS OBJET APPARENT ET DÉTERMINÉ

Madame de Sévigné excelle dans ces lettres sans objet , dans ces riens charmants où l'esprit pétille , et dont le caprice et la fantaisie font tous les frais. Voici un modèle de grâce sémillante, d'esprit fin et

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délie. La plus délicate raillerie s'y joue sur un foiul

léger, k travers le zigzag des digressions :

■ Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours , et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est frère du laquais de madame de Coulangcs, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Ghaulnes est à Vitre : elle y attend le duc , son mari , dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne : vous croyez que j'extravague : elle attend donc son mari avec tous les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc d'ennui ; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Gomme je suis donc sa seule consolation , après l'avoir été voir elle viendra ici, et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller : voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins; je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poêles ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici; vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens faner. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie : dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ala foi ! la colère m'a monté à la tète : je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite, qu'il n'avait ni cœur ni affection; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou leurs mauvais services. Si

vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, n^ me blâmez point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner et qui est le plus indigne qu'on le traite bien, j) Voilà l'histoire en peu de mots : pour nioi , j'aime les relations où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite à gauche, où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin, je crois que c'est ici, sans vanilé, le modèle .des narrations agréables, t

C'est sans doute après avoir vu de semblables lettres que La Bruyère disait en parlant des lettres écrites par des femmes : « Leur sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire; elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent , en nous , ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté , et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate. Elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. »

La lecture des Lettres de madame de Sévigné confirme pleinement ce jugement de La Bruyère. Ce recueil unique contient tous les modèles du genre épistolairo. C'est là qu'il faut en revenir sans cesse ; c'est là que sont les vrais exemples à étudier, à imiter.

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