‹ Notions de littératureChapitre 36 sur 47 · QUELLES SONT LES QUALITÉS GÉNÉRALES DU STYLE · texte numérisé non relu

QUELLES SONT LES QUALITÉS GÉNÉRALES DU STYLE

§ I. De l'élocufion et du style. — § IL Des différents genres de slyle : 1° simple; 2" tempéré; 3® sublime, et de leurs qualités particulières. — § III. Des qualités généiales du sljle.

DE l'ÉI-OCUTIOX et DU STYLE.

On entend par éhciUion, dans un sens absolu . la manière de s'exprimer. Dans un sens restreint, et considérée comme une partie théorique et pratique de la composition littéraire ou oratoire, Téloculion est Fétude du style et de ses qualités générales ou particulièreso

Qu'est-ce que le s/ijle? C'est la pensée pjeiuie par l'expression. En effet, le style reproduit au dehors, avec tous leurs contours et toutes leurs nuances, la variété multiple des idées et des sentiments de l'écrivain. Par une combinaison secrète, intime, il fond ensemble la pensée et l'expression au point d'en faire ce tiut indissoluble , que Montaigne appelle consuhsLanlicL

DES DIFFÉRENTS GENRES DE STYLE ET DE LEURS QUALITl^S PABTICL'LIÈRI':S.

On distingue, en prose comme en poésie, trois genres de style : 1° simple, 2" tempéré, 3° sublime.

Nous avons dit les règles propres au style de la poésie : voici qui s'applique plus spécialement à la prose.

V Style simple. Le style simple convient aux sujet.H de l'ordre le moins élevé. Il n'admet aucun éclat,

aucune pompe de langage ; il suffit aux besoins du sentiment, mais il accorde peu aux couleurs de l'imagination. Les entretiens familiers, le récit des fails ordinaires, les lettres, les fables, les contes, tous les ouvrages enfin dont le but est moins de remuer les âmes et d'entraîner les cœurs que d'éclairer l'intelligence, sont du domaine du style simple. Voici quelles sont les qualités habituelles du style simple :

1" La simplicité, qui est pour ainsi dire l'indispensable vêtement de la pensée. L'écrivain qui l'emploie est, suivant une expression de Fénelon , comme un homme modeste qui se couvre de son habit. Écoutons ce récit de madame de Sévigné; c'est le sublime du simple :

« L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint- Germain : c'était comme un tourbillon; il croit bien être grand scignenr, mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de IVan terre , tra, tra, tra; ils rencontrent un homme à cheval : Gare! gare! gare! Ce pauvre homme se veut ranger, son cheval ne veut pas, et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par -dessus, et si bien par -dessus, que le carrosse en fut versé et renversé. En même temps, l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque, et le cocher, et l'archevêque lui-même, se mettent à crier : Arrête, arrête ce coquin; qu'on lui donne cent coups! L'archevêque, en racontant ceci, disait : a Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui » aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »

2" La nciiveté est l'expression la plus simple et la plus naturelle d'une idée dont le fond peut être fin et délicat. Il y a parfois un peu de malice dans son ingénuité candide; cependant, la plupart du temps, c'est le vol étourdi d'une parole qui s'échappe sans réflexion.

NOTIONS DE LITTKllATUaK. 18!

La Bruyère termine par ce trait naïf l'esquisse de son

Distrait :

a II revient une fois de la campagne; ses laquais en livrée entreprennent de le voler, et y réussissent : ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse , et il la rend ; arrivé cbez soi , il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances, et il leur dit : Demandez à tties gens; ils y étaient, -n

3" La grâce, suivant Voltaire , est dans les personnes, comme dans les ouvrages, non-seulement ce qui plaît , mais ce qui plaît avec attrait. La grâce de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépend du choix des mots , de l'harmonie des phrases , de la fraîcheur des images, des descriptions riantes.

t La chasteté, dit saint François de Sales, est le lis des vertus : elle rend les hommes presque égaux aux anges : rien n'est beau que par la pureté, et la pureté des hommes, c'est la chasteté. On appelle la chasteté honnêteté, et la profession de celle-ci, honneur; elle est nommée intégrité, et son contraire corruption. Bref, elle a sa gloire toute à part d'être la belle et blanche vertu de l'âme et du corps. »

4°- La Jinesse, voisine de ce qu'on nomme esprit, montre la pensée à travers un voile transparent, qui laisse au lecteur ou à l'auditeur le plaisir de deviner ce qu'on lui cache.

« J'approche d'une petite ville, dit La lîruycre, et je suis déjà sur une hauteur d'oîi je la découvre. EHIe est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aqnilon. Je la vois dans un jour si favorable, qu&>je compte ses tours et ses clochers : elle me paraît peinte sur le penchant do la colline. Je me récrie, et je me dis : o Quel plaisir de vivre • sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux! s Je des-

Ifi

cciuls dans la ville, où je n'ai pas couché denx nuits, que jo ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir. »

On voit par ces divers exemples qu'un choix de termes propres, une phrase nette, coulante, débarrassée de toute superfluité , avec une pointe légère d'ironie et de malice , forment le caractère dominant du style simple.

2" Style tempéré. Placé entre le style simple et le style sublime, le style tempéré n'a ni la véhémence caractéristique de l'un, ni la grâce naïve de l'autre; mais sa marche douce, coulante, empreinte à la fois d'aisance et de noblesse , lui permet d'allier dans une juste mesure les pensées fines et délicates du genre simple à la vigueur des expressions et à la richesse des images du genre sublime. Ainsi, quelques-unes des qualités du style simple conviennent au style tempéré; il y joint en outre :

1° La délicatesse, qui est la finesse du sentiment; la sensibilité y occupe autant de place que l'esprit. Voici deux pensées délicates de La Bruyère :

tt II y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres, i

t II y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner. »

2° Vélégance donne à la pensée un tour noble et poli, qui naît du choix des expressions , châtiées , coulantes, gracieuses. Elle s'unit parfaitement à la fermeté et à la précision des idées.

tt Sire, dit Massillou au jeune Louis XV, un prince qui n'a eu que des vertus militaires n'est pas assuré d'être grand dans la postérité. Il n'a travaillé que pour lui; il n'a rien fait pour ses peuples; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire

^OTIOr^S DK LITTKUATUUE. Î83

et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant , mais on ne le regardera jamais comme un grand roi ; il aura gagné des batailles, mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets; il aura conquis des provinces étrangères, mais il aura épuisé les siennes; en un mot, il aura conduit Iiabileiiient les armées, mais il aura mal gouverné ses sujets. i>

3" La richesse unit rabondance à l'éclat , c'est-à-diic la variété des idées fortes , fines, délicates, gracieuses, atix mouvements faciles et à la vivacité des couleurs. Qu'oïl lise dans Buffon la description de l'Arabie, et l'on verra ce que c'est que la ricbesse du style.

3° Style subi-imi:. Le style sublime est celui qui porte l'expression d'une idée au plus haut degré d'étendue et d'expression. Longin l'appelle ce qail y a de haut et de ircmsceiidant dans le discours.

Riche, majestueux, éclatant, armé de toute la foicc de la parole, il a cependant aussi de la délicatesse et de la grâce, mais il se distingue surtout par :

1" liéneirjicy qui presse l'idée eii peu dé mots ou

qui la représente par des termes saisissants et expressifs.

( Considérez , dit saint François de Sales , à l'heure de la mort, les grands et langoureux adieux que votre âme dira t\ ce bas monde : elle dira adieu aux richesses, aux vanités et vaines compagnies, aux plaisirs, aux passe-temps, aux atnis et voisins, aux parents, aux enfants, au mari, à la femme; bref, à toute créature. Et etitin , finalement à son corps, qu'elle délaissera pâle, hâve, défait, hideux et puant. Considérez les empressements qu'on aura pour lever ce corps-là et le cacher en terre, et que, cela fait, le inonde ne pensera plus guère à vous ni n'en fera plus mémoire, non plus que vous n'avez guère pensé aux autres. Dieu lui fasse paix, dira-t-on; et puis c'est tout! •»

2" La véhémence, qui précipite les mots avec là vivacité du sentiment qui anime l'écrivain ou l'orateur.

Telle est la proclamation du «général Bonaparte à ses soldats vainqueurs des armées autrichiennes :

a Soldats , vous vous êtes précipités comme un torrent du haut des Apennins. Le Piémont est délivré. Milan est à vous;

votre pavillon flotte dans toute la Lombardie Vos pères, vos

mères, vos épouses, vos sœurs se réjouissent de vos triomphes et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats! vous avez beaucoup fait, mais ne vous reste-t-il plus rien à faire? La postérité vous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Gapoue dans la Lombardie?... Partons! Nous avons encore des marches forcées à entreprendre, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Rétablir le Gapitole et les statues de ses héros, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage, voilà ce qui vous reste à faire! Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : « Il était de l'armée d'Italie î »

3^ La hardiesse, qui ennoblit la trivialité d'une expression par la vigueur qu'elle lui communique.

« La vanité, dit Pascal, est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur, se vante et veut avoir des admirateurs, et les philosophes mêmes en veulent. «

4° La magnificence , qui consiste à présenter de grandes pensées sous des images qui leur donnent tout leur éclat. On a souvent cité, et l'on citera toujours, comme un modèle en ce genre, l'exorde de \ Oraison funèbre de la reine d'Angleterre par Bossuet.

tt Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse; soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d'uoe manière souveraine et digne de lui,

NOTIOjNS de littérature. 185

car, en leur donnant la puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde, et il leur fait voir, en la refirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. »

§ ni.

Page 1