PRINCIPES COMMUNS A LA PROSE ET A LA POÉSIE
La pensée, sous quelque forme quelle se produise, doit , avant tout , être correcte. On appelle correction
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la conformité de chaque mot et de chaque phrase avec les règles de Tusage et de la grammaire.
Il ne faut pas oublier, à cet égard, le précepte do Boilcau :
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous nie frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux;
Mon esprit m'admet point un pompeux harhanu}]îe ^
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
A ces deux écueils , signalés par Boileau , on peut ajouter \ archaïsme ou abus de mots vieillis , et le néologisme ou abus de mots nouveaux.
De la correction naît la clarté. La clarté consiste dans l'emploi de termes nets, faciles à comprendre, en rapport immédiat et intime avec la pensée.
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément,
La clarté mène à la précision et à la justesse. Une phrase a de la précision, quand on ne dit que ce qu'il faut dire, en évitant les tours équivoques, les inversions forcées , les phrases longues et traînantes ; elle a de la justesse, quand les mots dont on use rendent la marche du langage semblable à celle de Tesprit.
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant : L'esprit rassasié le rejette à l'instant.
Telles sont les qualités générales , inhérentes à toute espèce de forme littéraire , prose ou vers , et qui composent le fond essentiel de l'art do parler ou d'écrire ;
NOTIONS DE LITTEUATUIIE. 11
mais ces qualités extérieures de la pensée , formulée par le langage, supposent certaines qualités intérieures, naturelles ou acquises , dont il convient de dire quelques mots.
La première de toutes est le génie, ou don spontané d'exceller en toute chose. En littérature, le génie c'est le bon sens, l'esprit, l'imagination, la sensibilité et le talent d'expression élevés à leur plus haute puissance. On comprend combien est rare cette faveur du ciel : aussi l'on compte les êtres privilégiés que l'on appelle hommes de génie. Placés sur les hauteurs de l'intelligence, ils éclairent et dominent la foule qui les admire, sans pouvoir les égaler.
Lestaient est moins rare que le génie. C'est une aptitude naturelle à bien faire ce qu'on fait; mais cette aptitude a besoin d'être cultivée par la réflexion et par l'élude. On aime à rencontrer dans l'homme de talent une qualité particulière, telle que la'gràce, la finesse, l'abondance , la vigueur, qu'il porte plus loin que les autres écrivains ; mais on n'exige pas de lui , comme de l'homme de génie, un esprit créateur. C'est ainsi que l'on reconnaît un véritable talent au musicien qui joue bien un morceau , sans lui savoir mauvais gré de ce qu'il ne compose pas les airs qu'il exécute.
Vesprit est une facilité naturelle , un mélange de finesse et de malice, qui fait trouver entre des idées, souvent éloignées, des rapprochements inattendus, des rapports ingénieux, des contrastes piquants, et, pour les exprimer, des formes vives, neuves, plaisantes. C'est une faculté qui plaît , qui ravit et qui charme , mais dont on ne doit user qu'avec beaucoup de discré-
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tion et de réserve , sous peine de tomber dans la subtilité, Taffectation , la bouffonnerie et le ridicule.
On échappe à ce travers, en cultivant en soi le discernement et en se formant le goût.
Le discernement est la faculté de bien juger les choses. C'est, suivant Bossuet, la vraie perfection de Tesprit : car juger, c'est prononcer en dedans de soi sur le vrai et sur le faux; et bien juger, c'est y prononcer avec raison et connaissance. Le discernemerit prépare et produit l'heureuse qualité qu'on nomme le goût.
Le goût est im sentiment vif et délicat des beautés comme des défauts, soit de l'art, soit de la nature. Marmontel le définit : un tact de l'àme , une faculté innée ou acquise de saisir et de préférer le beau, c'està-dire ce qui, dans les ouvrages d'art ou de littérature, plaît à la raison et à la réflexion par son excellence propre et par la lumière qu'il répand.
Le goût trouve un auxiliaire puissant et sûr dans le bon sens. On appelle ainsi la faculté de comprendre les choses et d'en juger selon la droite raison. En littérature, le bon sens est cette qualité de l'esprit, qui fait que, en parUnt ou en écrivant, on sait toujours s'arrêter à une juste mesure et résister aux entraînements d'une sensibilité mal réglée ou aux caprices d'une folle imagina lion.
La sensibilité est la propriété qu'a l'àme de s'affecter aisément , de recevoir les diverses impressions de la peine et du plaisir, et de faire passer ces impressions dans rame des autres au moyen de la sympathie.
L'imagination retrace dans notre esprit l'image plus
ou moins vive des objets. Fille de la mémoire, elle s'empare des matériaux que celle-ci lui fournit , les rapproche , les sépare , les combine , et fait revivre , comme dans un tableau mobile et animé , tous les objets qui ont frappé nos sens, toutes les scènes et tous les personnages qui se sont succédé sous nos yeux. La mémoire est la faculté que nous avons de conserver le souvenir et de nous rappeler l'idée des objets passés , sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. C'est l'instrument le plus utile, le plus indispensable de notre intelligence. On ne saurait trop l'exercer. Par la mémoire , aidée de l'attention et de la réflexion , nos idées se suivent, s'enchaînent, se coordonnent avec netteté , avec précision ; et , lorsque nous joignons à ce don précieux , fécondé par le travail , cette qualité du cœur, que Buffon appelle la chaleur du sentiment , nous sommes en état de lire avec fruit , c'est-à-dire de comprendre et de sentir les œuvres des prosateurs et des poètes , et , au besoin , de chercher à les imiter dans nos propres écrits.
§ III
RÈGLES PARTICULIÈRES A LA PROSE ET A LA POESIE. LEURS DIFFÉREXCES CARACTERISTIQUES.
Affranchie du joug de la rime et de la mesure du vers, la prose a une liberté d'allure, une netteté, une limpidité, qui en sont le trait caractéristique. Interprète immédiate et logique de la pensée, qu'elle analyse en l'exprimant, elle se préoccupe, avant tout, de la clarté, n'admet que des constructions régulières , précises , déterminées, et rejette tout ce qui lui donne un air
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ia<îue, obscur, indécis. Les phrases d'ua bon prosateur sont simples , dégagées : tout s'y développe de soimême , tout y vient au-devant du lecteur : il évite les inversions, est sobre de périodes et ne donne qu'une attention secondaire, un soin limité à la variété du style et à riiarmonie du discours : on sent bien qui! s'adresse moins à l'imagination et à l'oreille qu'à l'esprit et à la raison.
La poésie , plus attentive à plaire et à toucher qu'a instruire et à convaincre , s'attache davantage à la recherche des ornements , aux saillies et aux hardiesses de l'imagination, à la nouveauté des rapprochements et des comparaisons , à l'expression pittoresque et colorée des sentiments , à la mesure et à la cadence des vers , à la chute harmonieuse des rimes. De là naît entre ces deux formes du langage une différence essentielle, qu'une observation plus suivie des détails nous fera mieux apprécier.
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