DU ITSRS ET DE LA VERSIFICATION
La forme sous laquelle se produit la pensée poétique s'appelle vers.
Un vers est un assemblage de mots mesurés et cadencés selon certaines règles fixes et déterminées.
L'ensemble de ces règles s'appelle versification.
La versification est donc l'art de faire des vers.
Le système de la versification française repose sur le nombre des syllabes dont chaque vers est composé. Chaque syllabe compte pour un 'pied, à l'exception de \e muet placé à la fin d'un vers.
La moitié d'un vers s'appelle hémistiche ou demi-vers. C'est, en général, un temps d'arrêt périodique, une suspension fixe, qui divise l'idée en deux groupes distincts, mais dépendants Tun de l'autre.
Voltaire en donne à la fois le précepte et le modèle dans les vers suivants :
Observez rhémistichc — et redoutez l'enniji Qu'un repos uniforme — attache auprès de lui. Que voire phrase heureuse — et clairement ren;!iie Soit tantôt termiaée — et tantôt suspeudiie.
La césure, d'un mot latin qui signifie coupure, divise le vers non plus par la moitié et par un repos invariable comme riiémistiche , mais en groupes de mots , que le sens ne permet pas de séparer. La césure a pour objet de jeter de la variété dans la succession des vers et d'éviter ainsi la monotonie que produit Thémistiche avec son retour à intervalles prévus. Boileau a observé trèsbabilement le repos de la césure dans les vers suivants :
Mais quoi! — de ces discours bravant la vaine attaque. Déjà , — comme les vers de Ginna , — d' Andromaque , Vous croyez — à grands pas — chez la postérité Courir, — marqués au coin de l'immortalité? Eh bien, contentez donc l'orgueil qui vous enivre !
Les anciens donnaient le nom de rhythme à toute espèce de mouvement régulier, cadencé et périodique : nous avons fait de ce mot, dans un sens plus restreint, le mot rime, qui signifie la consonnance finale de deux vers.
11 y a plusieurs sortes de rime , suivant le point d'oii on la considère.
Comme similitude de son , la rime est riche ou suffisante.
1" Une rime est dite riche, quand le mot placé à la fin du second vers est presque composé des mêmes lettres que le dernier mot du vers précédent :
Dans les combats d'esprit, savant maître d'escnwe. Enseigne-moi , Molière , où tu trouves la rime.
2° La rime est suffisante , quand il y a conformité de
désinence vocale entre les deux vers :
Encor, si pour rimer, dans sa verve indiscrète. Ma Muse, au moins, souffrait une froide éfiithè/e.
Je ferais comme un autre , et , sans chercher si lom , J'aurais toujours des mots pour les coudre au besom.
Comme différence de son , la rime est féminine ou masculine.
V La rime est féminine , quand le mot consonnant se termine par un e muet :
L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage.
2* La rime est masculine, quand le mot consonnant se termine par un son plein , sans e muet :
Sais-tu que ce vieillard fut la même ver^M,
La vaillance et l'honneur de son temps? Le sais-^M?
Comme combinaison et mélange de sons, les rimes sont suivies ou plates, et entremêlées ou croisées.
P Les rimes sont suivies ou plates, quand, après deux rimes masculines, il s'en trouve deux féminines, puis deux masculines, et ainsi de suite, comme dans ces vers de Molière :
Mon , je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations. Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles. Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.
2° Les rimes sont entremêlées ou croisées, lorsqu'une rime masculine est séparée de celle qui y répond par une ou deux rimes féminines , ou lorsque entre une rime féminine et sa semblable il se trouve une ou deux
m COUnS LITTEllAlRG.
l'iires masculines. Sosie dit dans YAmpIiilri/oJi de Molière :
Sosie , à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis ?
Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
Oblige de s'immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous :
Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux.
Cependant notre àme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, Et s'y veut contcnler de la folle pensée Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
On donne le nom d'hiatus, d'un mot latin qui veut *dire bouche ouverte, à la rencontre de deux voyelles, qui ne se mangent point l'une dans l'autre par la prononciation. Ainsi, l'on ne peut faire entrer dans un vers les mots : La loi évang clique , Dieu éternel , vérité immortelle , le vrai honneur, etc. Mais lorsqu'un mot finit par un e muet et que le mot suivant comm.ence par une voyelle, l'hiatus n'a plus lieu, il y a élision, c'està-dire absorption de Ve muet final dans la voyelle initiale.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Pononcez :
C'est Vénus tout entier — à sa proi — attachée.
Les vers n'ont ni grâce ni harmonie, quand ils enjambent les uns sur les autres , c'est-à-dire quand le
sens, suspendu à la fin d'un vers, ne finit qu'au commencement du vers suivant :
Elle est votre nourrice : elle vous ramena. Suivit exactement l'ordre que lui donna Votre père, elc.
Ou bien :
Qui peut frapper ainsi? C'est bien à l'escalier — Dérobé !
Mais \ enjambement , que tolère d'ailleurs la poésie comique ou le genre familier, est permis, même dans le genre soutenu , quand le sens est tout à coup suspendu :
Je devrais sur l'autel, où ta main sacrifie,
Te ... Mais du prix qu'on m'offre il faut me conlenlcr.
Ou bien quand le premier vers a déjà une étendue et une plénitude de sens qui demandent un repos , et dont la suspension ne nuit ni au plaisir de l'oreille ni à l'intelligence de ridée, comme dans ces vers de Racine :
Mais de ce même front l'héroïque fierté
Fait connaître Alexandre ; et certes son visage
Porte de sa grandeur l'infaillible présage.
On donne le nom de cadence à l'harmonie qui résulte de l'heureuse disposition de toutes les parties d'un vers. Uacine, sous ce rapport, peut être considéré comme le plus habile des maîtres :
Je ne m'explique point; mais quand l'astre du jour Aura sur l'horizon fuit le tiors de son tour, Lorsque la troisième heure aux prières rappelle , Retrouvez-vous au temple avec ce même zèic. Dieu pourra vous montrer par d'importants bienfaits, Que sa parole est stable, et ne trompe jamais.
On appelle licence poétique une ccrinmeïihericlahscc au poëte, soit pour la structure du vers, soit pour la modification des mots qu'il y fait entrer, soit enfin pour l'emploi de plusieurs locutions, exclusivement réservées à la poésie.
Molière prend la licence de manquer à la règle de rhémisticlie quand il dit :
Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
Il est permis aussi dans les vers d'écrire jg cro?" pour je crois ; que je die pour que je dise; où pour auquel ou chez lequel; encor pour encore; avecque pour avec , etc.
Quant aux locutions exclusivement réservées à la poésie, il en sera question lorsque nous traiterons du style poétique et de ses formes particulières.