PAR SUARD
On peut considérer La Bruyère comme moraliste et comme écrivain. Comme moraliste, il parait moins remarquable par Ja profondeur que par la sagacité; comme écrivain, on peut le placer auprès de Bossuet, de Féneloa , de Voltaire et de Rous-
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seau , et son livre au rang de ce qu'il y a de plus parlait dans notre langue. Sans doute, il n'a ni les élans et les traits sublimes deBossuet; ni le nombre, l'abondance et l'harmonie deFénelon; ni la grâce brillante et abandonnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde de Rousseau; maiS" aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété, la finesse et l'originalité des formes et des tours qui étonnent dans La Bruyère. 11 n'y a peut-être pas une beauté de style, propre à notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain. Des portraits, des observations de mœurs, des maximes générales, qui se succèdent sans liaisons , voilà les matériaux de son livre. Il est curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini, dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, intéressant pour tout homme de goût, est d'une grande utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent à l'éloquence.
Il serait difficile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit : il sembla réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, i! change avec une extrême mobilité de ton, de personnage et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets. Et ne croyez pas que ces mouvements si divers soient l'explosion naturelle d'une âme très -sensible, qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne d'un ridicule, s'enthousiasme pour les mœurs et la vertu. La Bruyère montre partout les sentiments d'un honnête homme, mais il n'est ni apôirc, ni misanthrope; il se passionne, il est vrai, mais c'est comme le poëte dramatique qui a des caractères opposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron ni Burrhus; mais il se pénètre fortement des idées et des sentiments qui appartiennent au caractère et à la situation de ces personnages, et il trouve dans son imagination échauffée tous les traits dont il a besoin pour les peindre. Xe cherchons donc dans le style de La Bruyère ni l'expression de son caractère ni l'épanchement involontaire de son ame; mais observons les formes diverses qu'il prend tour à tour pour nous intéresser ou nous plaire.
Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attention par la
vivacité ou la singularilé des tours, et de la réveiller sans cesse par une inépuisable variété?
Tantôt, par un mouvement extraordinaire, il entre brusquement en scène : a Fuyez, retirez-vous; vous n'êtes pas assez loin... Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique... Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère... M'y voilà... Fort bien, vous êtes en sûreté, etc. s Tantôt une réflexion qui n'est que sensée est relevée par une image ou un rapport éloigné qui frappe l'esprit d'une manière inattendue : a Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. «
C'est par des tournures semblables qu'il sait attacher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de neuf pour le fond, mais qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire.
tt II n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve en grande faveur perde son procès. »
Il emploie la même finesse de tour dans le portrait d'un fat, lorsqu'il dit : « Iphis met du rouge, mais rarement : il n'en fait pas habitude, s
C'est dans les portraits surtout que La Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent. Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie pour peindre ses Caractères que la forme d'énumération ou de description. En admirant beaucoup l'écrivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; ou, si quelquefois il procède comme lui par énumération, il sait ranimer cette forme languissante par un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.
Relisez les portraits du riche et du pauvre : a Giton a le teint frais, le visage plein, la démarche ferme, etc.; Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, -d etc.; et voyez comment ces mots, il est riche , il est pauvre, rejetés à la fin des deux portraits, frappent comme deux coups de lumière, qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, y répandent un nouveau jour et leur donnent un effet extraordinaire.
Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer : c'est encore par nn choix d'expressions vives, figu-
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rces, pittoresques; c'est surtout par ses heureuses alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots ni d'en transplanter d'un idiome étranger.
« Tout excellent écrivain est un excellent peintre r , dit La Bruyère lui-même , et il le prouve dans tout le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau; tout y parle à l'imagination : « La véritable grandeur se laisse toucher et manier. . . elle se courbe avec bonté vers ses inférieurs, et revient sans efforts à son naturel, s
Veut-il peindre la manie du fleuriste, il vous le montre planté et ayant pris racine devant ses tulipes; il en fait un arbre de son jardin. Cette figure hardie est piquante, surtout par l'analogie des objets.
Mais les grands effets de l'art d'écrire, comme de taus les arts, tiennent surtout aux contrastes. Ce sont les rapprochements ou les oppositions de sentiments et d'idées, de formes et de couleurs , qui , faisant ressortir tous les objets les uns par les autres , répandent dans une composition la variété , le mouvement et la vie. Aucun écrivain peut-être n'a mieux connu ce secret et n'en a fait un plus heureux usage que La Bruyère.
Il peut paraître extraordinaire qu'un homme qui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles, et qui avait fait de l'art d'écrire une étude si approfondie, ait laissé dans son style des négligences et même des fautes qu'on reprocherait à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a des constructions vicieuses , des expressions incorrectes ou qui ont vieilli. On voit qu'il avait parfois plus d'imagination que de goût, et qu'il recherchait plus la finesse et l'énergie des tours que l'harmonie de la phrase. Mais ces taches sont rares dans La Bruyère : on sent que c'était l'effet du soin même qu'il prenait de varier ses images et ses tournures, et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont brille son ouvrage.