L’AIR CONFINÉ
L’air étant indispensable à la respiration, l’asphyxie peut se produire de trois manières :
1° Par l’absence d’air respirable;
2° Par la respiration de gaz autres que l’oxygène, le seul gaz qui soit propre à la respiration.
3° Par une pression insuffisante de l’air.
Pour comprendre le danger que présente le séjour dans une atmosphère insuffisamment pourvue d’oxygène, il faut savoir que l’homme introduit dans ses poumons environ 500 litres d’air par heure. Lorsque cet air sort des poumons, il a perdu 4 pour cent seulement de son oxygène, et il s’est chargé de 4 pour cent de gaz acide carbonique. Il est déjà difficile de respirer dans une atmosphère qui contient 1 pour cent de gaz acide carbonique. Dans une atmosphère où ce gaz a atteint le chiffre de 4 pour cent, il est donc plus pénible encore de respirer; et comme la proportion de gaz acide carbonique augmente par la respiration de chaque individu, la mort ne tarderait pas à être la conséquence d’un séjour prolongé de l’homme dans une atmosphère dont l’air ne serait aucunement renouvelé.
Mais ce n’est pas du gaz acide carbonique seulement qui s’exhale des poumons. L’expiration pulmonaire entraîne de la vapeur d’eau, laquelle est mélangée de composés volatils divers, provenant du sang, et qui doivent altérer l’atmosphère qui les contient.
D’autres causes de viciation de l’air, qui jusqu’à ce jour ont échappé à nos procédés de mesure, n’en sont pas pour cela moins réelles. Nous voulons parler des matières animales qui s’exhalent des êtres vivants, et qui manifestent leur présence dans l’air par une odeur particulière et désagréable, même quand il s’agit d’individus sains. Cette dernière cause de viciation de l’air augmente d’importance et domine toutes les autres quand il s’agit d’une réunion de malades.
Dans une réunion de malades, dans une infirmerie, une salle d’hôpital, les causes de viciation de l’air deviennent plus nombreuses et plus intenses.
Quel est le médecin, quel est l’élève, quel est le visiteur des hôpitaux, qui n’ait pas été péniblement affecté par l’odeur, si bien nommée odeur d'hôpital , qui s’exhale de certaines salles, quand on y entre le matin, ou seulement après quelques heures de clôture, et cela malgré les soins minutieux de propreté aux-
GOMMENT ON RESPIRE
quels on a recours? C’est à cette cause qu’il faut rapporter l’aggravation, dans les salles des hospices, des affections qui n’étaient que fort légères au moment de l’entrée du malade, ainsi que la longueur des convalescences, la facilité des rechutes, et le peu de réussite, dans les hôpitaux, de certaines opérations chirurgicales pour lesquelles on compte un nombre bien supérieur de succès dans la pratique civile. Les hôpitaux consacrés à l’enfance et aux femmes en couches, sont placés, sous ce rapport, dans les conditions les plus défavorables. Sur l’enfant, sur la nouvelle accouchée, qui se trouve dans les hospices, ces aggravations d’un mal, léger à l’origine, se remarquent avec une déplorable fréquence.
Ces considérations sur les inconvénients et les dangers de l’air non renouvelé, acquerront une force nouvelle si nous les appuyons par quelques faits.
Le plus frappant exemple des dangers de Y air confiné , comme l’appellent les physiciens, par une ellipse heureuse, nous est fourni par un triste épisode de la guerre des Anglais contre les Hindous.
En 1750, dans un des combats que les Hindous soutenaient contre l’armée anglaise qui envahissait leur pays, les indigènes des environs de Calcutta avaient fait prisonniers 146 soldats anglais. Les prisonniers furent renfermés dans une petite salle de vingt pieds carrés, où la lumière et l’air n’arrivaient que par deux soupiraux donnant sur un corridor. Ils ne tardèrent pas à se sentir pris de suffocation et du suprême besoin de respirer. La chaleur était devenue extraordinaire. Tous les malheureux enfermés dans cette étroite prison, éprouvaient une soif intense, un douloureux serrement à la gorge et aux tempes. Ils se pressèrent en foule vers les deux petites ouvertures qui donnaient accès sur le corridor. Quelques-uns se cramponnant aux barreaux, se soulevaient à force de bras, et aspiraient quelques bouffées d’air pur. Mais bientôt, arrachés de ce poste de salut par leurs compagnons en délire, ils étaient repoussés et foulés aux pieds. Une lutte affreuse s’engagea entre ces hommes à demi fous, et les plus robustes triomphèrent (fig. 65).
Le lendemain, au bout de huit heures, quand on ouvrit la porte du cachot, vingt-trois hommes seulement étaient vivants. Cent vingt-trois cadavres jonchaient le sol!