L’AIR CONFINÉ
Un fait analogue s’est passé en France.
Après la bataille cl’Austerlitz (2 décembre 1605), trois cents Autrichiens, faits prisonniers, avaient été dirigés sur nos frontières. Pour leur faire passer la nuit, on les enferma dans une cave très exiguë. Chose horrible à penser! Deux cent soixante de ces malheureux périrent asphyxiés, et les quarante qui respiraient encore le lendemain, furent trouvés si faibles qu’il fallut retarder de plusieurs jours leur départ.
Pendant l’insurrection de juin 1848, des prisonniers enfermés en trop grand nombre dans une cave des Tuileries, y furent trouvés morts, au bout de douze heures, par suite de la rareté de l’air dans cet étroit réduit.
Un fait rapporté par le Docteur Tardieu met bien en évidence le danger du séjour dans l’air vicié par la respiration d’un certain nombre de personnes. Pendant plusieurs années, une épidémie de fièvre typhoïde se manifestait régulièrement dans la garnison de Versailles, au moment de l’arrivée du roi Louis- Philippe, et elle disparaissait, tout aussi régulièrement, après le départ du roi. La garnison habituelle de Versailles était de cinq cents hommes; mais elle était portée à douze cents pendant le séjour du roi. Dès lors, faute d’espace, les soldats étaient entassés dans les salles étroites de la caserne, et leur accumulation dans ces salles finissait par donner naissance à l’épidémie que l’on constatait chaque année. La cause, c’est-à-dire l’encombrement, ayant disparu, l’effet cessait de se produire. C’est ce que l’on finit heureusement par reconnaître.
La ventilation naturelle, ou produite par des moyens artificiels, est le remède à ces graves inconvénients. Malheureusement, les méthodes pratiques pour assurer la ventilation laissent encore beaucoup à désirer, et sont loin d’assurer à chaque individu la quantité d’air qui lui serait nécessaire. Les hygiénistes ont posé en principe que, pour l’exercice normal de nos fonctions il faudrait fournir à chaque personne adulte 10 mètres cubes d'air par heure , soit 240 mètres cubes d’air par vingt-quatre heures : ce qui revient à dire que, pour respirer dans les conditions les plus favorables, il faudrait qu’une personne adulte pût disposer d’une pièce carrée de 6 mètres sur tous ses côtés. Quant à la chambre à coucher, dans laquelle on passe habituellement huit heures de nuit, sa capacité devrait être de 80 mètres cubes, c’est-à-dire 6 mètres en long et en large, avec une hauteur de plafond de
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2m,50. On trouve de telles conditions réalisées dans bien peu de chambres à coucher. On sait, tout au contraire, que, dans les villes, deux ou trois personnes couchent dans une même chambre, de dimensions bien inférieures. Heureusement, par les joints béants des portes et des fenêtres, il s’établit un courant qui, après avoir balayé l’air de la pièce, s’échappe par la cheminée. La cheminée est donc, dans une chambre à coucher, la sauvegarde tutélaire. Elle assure un renouvellement constant de l’air. Donc, anathème au maladroit domestique qui clôt hermétiquement la trappe de la cheminée, ou au tapissier trop zélé qui calfeutre et rembourre les jointures des portes avec des bourrelets! Sachez supporter dans votre chambre quelque vent coulis, pour échapper à l’infection miasmatique et à la gêne respiratoire.
Nous venons de mettre en évidence les dangers de l’air confiné. Nous venons de voir qu’il peut amener la mort, ou provoquer des troubles pathologiques. Mais l’air raréfié , c’est-à-dire pris à une hauteur telle que sa densité ait sensiblement diminué, est tout aussi redoutable.
Personne n’ignore que l’air diminue de densité à mesure que l’on s’élève dans les régions supérieures de l’atmosphère, ou, ce qui est la même chose, on sait que la pression que l’air exerce sur tous les corps est plus faible à mesure que l’on s’élève audessus de la terre. Pour faire absorber à nos poumons la quantité d’oxygène nécessaire à la respiration, il faut donc, si l’on se trouve sur un lieu élevé, respirer plus souvent. Au haut d’une montagne on fait plus d’inspirations et d’expirations que dans la plaine, et à plus forte raison qu’au fond d’une mine.
Lorsqu’on gravit une montagne, le mouvement et les efforts de la marche ajoutent leurs effets à ceux de la diminution de pression de l’air résultant de la hauteur. Si l’on franchit, en une seule journée, environ 2000 mètres en hauteur, on éprouve une accélération notable de la respiration et du pouls, accompagnée d’angoisse et de resserrement de la poitrine.
Ce malaise, qui est un véritable état pathologique, a de nos jours reçu un nom : on l’appelle le mal des montagnes .
Le phénomène le plus saillant du mal des montagnes, c’est une sorte de paralysie des jambes, qui se développe graduellement.
Après avoir fait un certain nombre de pas, avec une difficulté croissante, on ne peut en faire un de plus. Quelques instants de
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repos rendent aux muscles leur puissance. Il semble alors que l’on va pouvoir marcher sans avoir à craindre les mêmes accidents; mais bientôt la fatigue reparaît, et une nouvelle halte est nécessaire. Plus on s’élève, moins on peut faire de pas sans s’arrêter. Les nausées, la somnolence, le découragement, viennent quelquefois se joindre à l’épuisement des forces. Accélérée par le mouvement et gênée par les efforts de la marche, la respiration se fait incomplètement ; la proportion entre le sang veineux et le sang artériel dépasse l’état normal, et les poumons restent gorgés de sang veineux. Le cerveau et d’autres organes se congestionnent également. Mais dès que les muscles se relâchent quelques instants, c’est-à-dire dès que l’on prend quelque repos, deux ou trois larges respirations dissipent la congestion, et un flot de sang artériel vient revivifier l’organisme.
Les phénomènes pathologiques du mal des montagnes se manifestent, à ün degré plus ou moins violent, chez les touristes qui font l’ascension du mont Blanc, haut, comme on le sait, de 4810 mètres. J’ai passé une semaine dans la vallée de Chamonix,à visiter les beaux glaciers qui descendent de la chaîne du mont Blanc, et dans mes promenades à travers cette interminable vallée, je voyais beaucoup de touristes, anglais et français, redescendre du mont Blanc, après trois ou quatre jours consacrés à l’ascension et au séjour sur les hauteurs avoisinant le grand plateau. A voir ces malheureux, on était peu tenté de les imiter. La face rougie par la réverbération du soleil et par la congestion résultant du défaut de pression atmosphérique, les yeux paraissant sortir de leurs orbites, l’attitude brisée, la démarche affaissée, tous les signes d’un grand état de souffrance, se lisaient sur le visage et dans les allures de ces pauvres éclopés, qui mettaient quatre à cinq jours à reprendre leurs forces épuisées par des fatigues prolongées.
C’est que l’ascension du mont Blanc, comme celle de tous les hauts sommets, s’accompagne d’accidents qu’il n’est pas toujours facile de prévoir, et de difficultés qui, pour être prévues, n’en sont pas moins une source de dangers ou d’émotions. D’énormes crevasses de glace se rencontrent sur la route. Pour les franchir, il faut marcher à plat ventre, ou se faire tirer par les guides, au moyen d’une corde passée autour du corps, si l’habitude n’a pas appris à braver le vertige que fait naître la
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vue de l’abîme ouvert sous ses pas (fig. 66). D’autres fois, la neige durcie par le froid de la nuit, étend sur les roches qu’il faut franchir, un véritable verglas, sur lequel on glisse, comme sur la surface unie d’un miroir, et il faut des heures pour avancer de quelques pas. Tous ces accidents réunis font de l’ascension des hautes cimes une source de périls et de souffrances.
Le mal des montagnes , n’a été bien étudié qu’à la fin de notre siècle, mais il avait été constaté depuis fort longtemps. Déjà, au quinzième siècle, le médecin italien Da Costa, le décrivait, et lui donnait le nom même qu’il porte aujourd’hui.
Dans notre siècle, tous ceux qui ont fait des ascensions dans les Alpes (Europe), dans les Andes (Amérique), dans l’Himalaya (Asie), ont noté les perturbations de l’organisme résultant d’une altitude anormale, et ont essayé des théories pour les expliquer. Ces théories se réduisaient, à vrai dire, à invoquer la raréfaction de l’air. Mais quelle action précise exerçait la raréfaction de l’air? C’est ce qui n’a été bien expliqué que de nos jours.
Théodore de Saussure, qui fit le premier, après Jacques Balmat, l’ascension du mont Blanc, le 2 août 1787, a parfaitement décrit les malaises qu’il éprouva, ainsi que ses compagnons, pendant son séjour sur le mont Blanc. Sur 1 q petit plateau ou il passa la première nuit, et dont l’altitude est de 3890 mètres, les guides robustes qui l’accompagnaient, avaient à peine déblayé cinq ou six pelletées de neige pour établir la tente, qu’ils étaient dans l’impossibilité de continuer. Ils étaient forcés de se remplacer à chaque instant, dans leur travail. Plusieurs perdirent connaissance et furent obligés de s’étendre sur la neige pour reprendre leurs forces.
« Le lendemain, dit Saussure, en montant la dernière pente qui mène au sommet, j’étais obligé de reprendre haleine tous les quinze ou seize pas. Je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon bâton ; mais à peu près de trois fois l’une il fallait m’asseoir, ce besoin de repos étant absolument invincible. Si j’essayais de le surmonter, mes jambes me refusaient leur service; je sentais un commencement de défaillance et j’étais saisi par des éblouissements tout à fait indépendants de l’action de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage me garantissait parfaitement lès yeux. Comme c’était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le temps que j’espérais consacrer sur la cime à mes expériences, je fis diverses épreuves pour abréger ces repos. J’essayai, par exemple, de ne point aller au terme de mes forces et de m’arrêter un instant à tous les quatre ou cinq
Fig. 66. Le passage d’un pont de glace3 dans une ascension au mont Blanc.
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pas ; mais je n’y gagnais rien; j’étais obligé au bout de quinze ou seize pas de prendre un repos aussi long que si je les avais faits de suite; il y a même ceci de remarquable, c’est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit à dix secondes après qu’on a cessé de marcher. La seule chose qui me fît du bien et qui augmentât mes forces, c’était l’air frais du vent du nord; lorsque en montant j’avais le visage tourné de ce côté et que j 'avalais à grands traits l’air qui en venait, je pouvais sans m’arrêter faire jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six pas. »
En 1844, Bravais, Ch. Martins et Le Pileur firent une ascension du mont Blanc, dans laquelle plusieurs questions scientifiques furent abordées et heureusement résolues. Les trois savants observateurs étudièrent sur eux-mêmes et sur leurs compagnons le phénomène du mal des montagnes. Les guides qui, sur le grand plateau , déblayaient la tente, en partie recouverte de neige, étaient obligés de s’arrêter à chaque instant, pour respirer.
« Un secret malaise, dit M. Ch. Martins, se traduisait sur toutes les physionomies; l’appétit était nul. Le plus fort, le plus grand, le plus vaillant des guides, Auguste Simond, s’affaissa sur la neige, il faiblit et tomba en syncope. »
Près du sommet, Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il s’arrêta au trente-deuxième pas, sans pouvoir en faire un de plus.
Tous les malaises éprouvés par Bravais, Martins et Le Pileur et par beaucoup d’autres voyageurs, ont été classés par le docteur Le Roy de Méricourt dans le tableau suivant :
Respiration. — La respiration est accélérée, gênée, laborieuse; difficulté extrême de respirer au moindre mouvement.
Circulation. — La plupart des voyageurs ont noté des palpitations, l’accélération du pouls, les battements des artères carotides, une sensation de plénitude des vaisseaux, parfois l’imminence de suffocation, des hémorrhagies diverses.
Innervation. — Céphalalgie très douloureuse, somnolence parfois irrésistible, hébétude des sens, affaiblissement de la mémoire, prostration morale.
Digestion. — Soif, vif désir des boissons froides, sécheresse de la langue, inappétence pour les aliments solides, nausées.
Fonction de la locomotion. — Douleurs plus ou moins fortes dans les genoux, dans les jambes; la marche est fatigante et amène un épuisement rapide des forces
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Nous n’avons pas besoin de dire que les troubles physiologiques et les malaises qu’on ressent en s’élevant sur le flanc des montagnes, à de grandes hauteurs, ne sont pas conslants, et dépendent des forces, de l’âge, de la fatigue antérieure, enfin de l’habitude. Quand je visitais, en 1865, le glacier des Bossons, qui descend du mont Blanc, je ne ressentais aucune influence fâcheuse de l’altitude, tandis que des femmes qui partageaient ma promenade étaient prises de difficultés respiratoires et d’anxiété.
Au couvent du Grand-Saint-Bernard, situé à 2478 mètres d’altitude, la plupart des religieux sont obligés de redescendre souvent dans la vallée, pour se remettre. Ils sont presque tous asthmatiques, et au bout de dix ou douze ans de service, ils sont forcés de quitter le couvent pour toujours, s’ils ne veulent pas être pris d’infirmités incurables. *
Il faut que le climat ou quelque autre circonstance ait une influence sur le développement de pareils malaises, car l’homme habite, et s’y trouve fort bien, dans les localités dont l’altitude est bien supérieure à celle du mont Saint-Bernard.
Il est à croire, du reste, que, dans les Alpes, des circonstances particulières concourent à accroître l’intensité du mal des montagnes. M. Boussingault a émis cette assertion que dans les vastes champs de neige des régions alpestres, l’air est altéré sous l’action des rayons solaires. Il appuie cette opinion sur une expérience de Saussure, qui reconnut que l’air extrait des pores de la neige des Alpes, renferme moins d’oxygène que celui de l’air ambiant.
Certains animaux ne peuvent vivre au-dessus de 4000 mètres. Les chats que l’on transporte à cette hauteur, sont pris de convulsions tétaniques, et meurent.
Le lieu le plus élevé qui; sur la terre entière, soit habité toute l’année, est le cloître bouddhiste de Hanlé, au Thibet. Là, vingt prêtres vivent à l’énorme altitude de 5039 mètres. D’autres cloîtres sont bâtis presque à la même hauteur, dans la province de Gnari-Khorsoum, sur les rives des lacs Monsaraour et Bakous. A ces énormes hauteurs, à 5460 mètres, on vit dix et même douze mois, mais on s’y trouve mal à l’aise.
Le plus haut village du monde est, dit-on, celui de Thock- Jaluy, au Thibet, situé à 4979 mètres. Jacquemont assure pourtant qu’il a visité, dans le Thibet, des villages situés à 5000 mètres.
LE MAL DES MONTAGNES
Les frères Schlagintweit, pendant leur exploration des glaciers de l’Ibi-Gamin, au Thibet, ont campé et dormi, avec les huit hommes de leur suite, du 13 au 23 août 1875, à des hauteurs exceptionnelles, rarement visitées par un être humain. Pendant dix jours leur campement le plus bas fut à 5547 mètres; le plus haut fut à 6442 mètres, c’est-à-dire à l’altitude la plus considérable à laquelle aucun Européen ait jamais passé la nuit.
Les trois frères Schlagintweit réussirent, le 2 août 1866, à monter jusqu’à 6706 mètres sur un contrefort du Sassar. Le 19 du même mois, ils atteignirent, sur lTbi-Gamin, la hauteur de 7419 mètres, la plus considérable à laquelle l’homme soit encore arrivé sur une montagne. Dans les premiers temps, ils souffraient beaucoup dès que les cols qu’ils franchissaient atteignaient 5600 mètres; mais lorsqu’ils avaient passé quelques jours à de grandes hauteurs, ils ne ressentaient plus qu’un court malaise.
Disons toutefois qu’un séjour prolongé à une pareille altitude, ne pourrait avoir pour la santé que des suites désastreuses.
En 1862, le physicien anglais Tyndall, pour faire des observations scientifiques, passa la nuit entière sur le sommet du mont Blanc, abrité seulement par une petite tente. Les guides qui l’accompagnaient furent tellement malades, que le lendemain matin, de bonne heure, ils durent redescendre en toute hâte, dans la vallée.
En résumé, il doit y avoir dans l’ascension des Alpes quelque cause inconnue qui rend le mal des montagnes plus grave que dans d’autres localités; mais, en tous pays, le séjour dans des lieux très élevés est une cause de dangers pour la vie.
Quand on sait que vers 2000 mètres de hauteur la plupart des personnes sont prises du mal des montagnes , on est toujours surpris d’apprendre que bien des villes soient situées au delà de cette hauteur. On peut pourtant citer beaucoup d’exemples de ce fait.
Des villes florissantes existent à 2600, 3000 et même 4000 mètres de hauteur, dans les Andes américaines, et au Thibet, en Asie.
« Quand on a vu, dit M. Boussingault, le mouvement qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa,Potosi, etc., qui atteignent 2600 à 4000 me-
très de hauteur ; quand on a été témoin de la force et de la prodigieuse agilité des toréadors dans un combat de taureaux à Quito, à 3000 mètres; quand on a vu enfin des femmes jeunes et délicates se livrer k la danse pendant des nuits entières dans des localités presque aussi élevées que le mont Blanc, là où de Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans la neige ; si j’ajoute encore qu’un combat célèbre, celui du Pichincha, s’est donné à une hauteur peu différente de celle du mont Rose (4600 mètres), on m’accordera, je pense, que l’homme peut s’accoutumer à respirer l’air raréfié des plus hautes montagnes. »
De Humboldt a vu des Péruviens exploiter la ferme d’Antisana, située à 4101 mètres au-dessus de la mer. Or, les travaux agricoles nécessitent un développement de forces considérable.
La Paz est une ville située, dans les Andes, à 3717 mètres. Ses habitants ne souffrent nullement de la raréfaction de Pair. Seulement, les étrangers nouvellement arrivés ne peuvent y faire une marche un peu longue sans s’arrêter souvent. Aussi les nouveaux venus à la Paz sont-ils très malheureux si, dans un bal, les jeunes Péruviennes ont la malice de les inviter à faire quelques tours de valse.
M. le docteur Jourdanet, après de longues observations recueillies au Mexique, a émis l’opinion qu’une diminution notable de la pression atmosphérique modifie la composition des gaz qui existent dans le sang, et qu’il en résulte une sorte d’anémie, plus ou moins grave selon les climats. M. Jourdanet a publié, en 1876, dans un ouvrage étendu, auquel nous renvoyons, l’exposé de ses idées sur cette question1.
Le mal des montagnes donne l’image fidèle du mal des aéronaules. Si l’on s’élève trop haut dans une ascension aérostatique, les symptômes que nous venons de décrire s’accentuent davantage, les phénomènes pathologiques prennent plus d’intensité, et l’on a le mal des aéronautes. La respiration est plus accélérée, plus pénible, l’essoufflement plus prononcé. C’est que deux causes agissent alors : la diminution de la quantité d’oxygène qui entre dans les poumons, et l’excessive diminution de pression, qui fait que le poids de l’air extérieur n’est plus suffisant, à la surface du corps, pour contenir les liquides, le sang, la lymphe, etc., qui tendent à s’échapper des vaisseaux, par
1. Influence de la pression de l'air sur la vie de l’homme. 1 vol. in-8°.
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l’effet de la pression intérieure, restée la même. C’est pour cela qu’il se manifeste des hémorrhagies de sang et de lymphe dans toutes les cavités. Les crachements de sang, les vomissements de sang ou de matières alimentaires, les sueurs excessives, l’extravasation du sang par les yeux, les congestions pulmonaires, cérébrales, abdominales, sont le résultat de cette extrême diminution de la pression normale dans les régions de l’air situées à 7000 ou 8000 mètres.
Toutefois, l’essoufflement qui accompagne l’accélération des mouvements respiratoires, ne devient sensible que si l’on s’élève très haut et très rapidement. Dans sa célèbre ascension aérostatique du 16 septembre 1804, Gay-Lussac s’éleva, mais dans un intervalle de 6 heures, à 7016 mètres de hauteur. Sa respiration était gênée et très accélérée; mais, comme il ne faisait aucun mouvement qui nécessitât des efforts, il supportait sans peine ces accidents, puisqu’il ne cessa pas d’enregistrer les indications des instruments de physique.
Quand les ascensions aérostatiques se font très rapidement, l'observateur restant immobile, dépense peu ou point de forces, et il peut ainsi atteindre à de grandes hauteurs avant d’éprouver les troubles qui arrêtent bien plus bas celui qui s’élève, par la puissance de ses muscles, sur les flancs d’une montagne. Il faudrait donc que les aéronautes, pour éviter les accidents de l’air, missent à s’élever le temps qu’on emploie à gravir les hautes montagnes.
Les nombreux voyageurs aériens qui, de nos jours, ont tant multiplié les ascensions dans les régions les plus élevées de l’atmosphère, ont étudié les phénomènes qui nous occupent sous toutes leurs faces, et bien constaté l’accélération considérable du nombre des inspirations et expirations que l’on exécute quand on flotte à 5000 ou 6000 mètres au-dessus du sol. Ils ont reconnu, en même temps, qu’au delà d’une certaine hauteur dans l’atmosphère, il y a un imminent danger pour la vie.
Dans l’ascension faite le 17 juillet 1862, MM. Glaisher et Coxwell atteignirent une élévation excessive, qui ne fut pas toutefois, et quoi qu’on en ait dit, exactement déterminée. Avant le départ, le pouls de M. Coxwell était à 74 pulsations par minute, celui de M. Glaisher à 76. A 5200 mètres, M. Glaisher comptait 100 pulsations, M. Coxvell 84. A 5800 mètres, les mains et les lèvres de M. Glaisher étaient toutes bleues, mais non la figure. A 640.0 mè-
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très, il entendit les battements de son cœur et sa respiration était très gênée; à 8850 mèlres, il tomba sans connaissance, et ne revint à lui que lorsque le ballon fut redescendu au même niveau. Son compagnon, M. Coxwell, était également à bout de forces et dans l’impuissance de se servir de ses mains. Heureusement il eut la présence d’esprit de tirer avec ses dents la corde de la soupape, qui donna issue au gaz, et le ballon se mil à descendre (fig. 67). Quelques heures après cet heureux exploit, M. Coxwell perdait connaissance, et cet évanouissement lui sauvait la vie.
Une triste catastrophe a prouvé que la mort est au bout de ces téméraires courses aériennes, si on les pousse au delà de 9000 mètres. On sait que le 5 avril 1875, les trois aéronautes Crocé-Spinelli, Sivel et Gaston Tissandier, ayant dépassé la hauteur que nous venons d’assigner, les deux premiers périrent, et le dernier n’échappa que par miracle au sort de ses compagnons.
M. Gaston Tissandier assure que l’excursion se serait terminée sans aucun accident, si les aéronautes, quand ils furent emportés vers les régions supérieures de l’air, avaient eu le temps ou la force de porter à la bouche le tube de caoutchouc aboutissant à un ballonnet plein d’oxygène dont ils s’étaient munis. Mais à peine eurent-ils coupé les cordes qui retenaient les sacs de lest, que le ballon s’élança comme une flèche, et que la rapidité vertigineuse de l’ascension les surprit au point de leur ôter tout sentiment et de leur enlever la force nécessaire pour prendre les flacons d’oxygène suspendus au-dessus de leur tête.
La figure 68 représente, d’après les souvenirs de M. Gaston Tissandier, la scène de mort qui suivit le mouvement d’ascension trop rapide auquel nous venons de faire allusion. Crocé-Spinelli et Sivel périrent asphyxiés; M. Gaston Tissandier resta évanoui, et la syncope qu’il éprouva et qui dura plus d’une heure, lui sauva la vie, car il reprit ses sens dès que le ballon fut redescendu dans les régions plus basses.
Nous venons de dire que la diminution de pression est la cause des hémorrhagies, des crachements de sang et des troubles de toute sorte qui saisissent l’homme transporté dans les très hautes régions de l’air. D’après les expériences de M. Paul Bert, professeur au Collège de France, résumées dans son ouvrage, publié en 1378, La 'pression barométrique, il faudrait ajouter à cet
Fig. 67. Accident arrivé à MM. Glaisher et Coxwell, dans leur ascension aérostatique
du 17 juillet 1862.
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élément la diminution de la tension de l'oxygène. Ce gaz ne pénétrant plus dans le sang et dans les tissus en assez grande quan.
Fig. 68. La calastrophe du Zénith 3 le 15 avril 1875.
tité pour entretenir la combustion vitale à son degré ordinaire, les troubles respiratoires apparaissent.
Cette remarque a eu pour conséquence un moyen facile de combattre le mal des montagnes , aussi bien que le mal des aéro nautes. Il suffit, selon M. Paul Bert, d’augmenter la proportion
de l’oxygène dans Pair respiré, à mesure que la pression diminue, pour remédier aux troubles occasionnés par l’altitude.
M. Paul Bert a expérimenté sur lui-même l’efficacité de ce moyen de parer aux dangers de la raréfaction de l’air.
Il s’est enfermé* dans l’appareil qui lui sert à faire ses expériences sur l’air raréfié, et qui se compose d’une cloche métallique, à l’intérieur de laquelle on fait le vide, au moyen d’une puissante machine pneumatique.
« A 2 h. 30, dit-il (pression extérieure 758 millimètres), j’entre et je m’installe assez à mon aise dans le cylindre, ayant avec moi un sac rempli d’air extrêmement riche en oxygène; à côté de moi un moineau dans une cage. A 2 h. 37 la porte est fermée; la dépression commence sous l’action de la machine pneumatique. 2 h. 58 : pression 590 millimètres, pouls 70; je .suis à une dépression correspondant à peu près à la hauteur de Mexico, 2150 mètres. 3 h. 17 : 450 millimètres, pouls 84; c’est la dépression de Calamarca, par 4150 mètres; j’ai quelques sentiments de nausées. 3 h. 14 : 450 millimètres, le pouls s’abaisse à 80, les nausées disparaissent; j’ai le ventre un peu gonflé, je me sens la face congestionnée, avec quelques légers éblouissements. 3 h. 19 : 430 millimètres, pouls 84; je respire trois fois de l’oxygène, mon pouls tombe à 78, j’ai quelques éblouissements. A 3 h. 21 la pression n’est plus que 418 millimètres, ce qui correspond à la hauteur du mont Blanc, 4800 mètres; mon pouls a continué de descendre après quelques respirations d’oxygène, il n’est plus qu’à 70 ; à chaque respiration un éblouissement. »
Dans cette expérience, les inspirations d’oxygène étaient intermittentes; leur effet, au contraire, était instantané. Le bien-être revenait avec la disparition des nausées.
M. Paul Bert, ainsi que nous l’avons dit, conseille donc, pour combattre les effets de la diminution de pression, quand on s’élève très haut, de respirer de l’oxygène pur.
« J’ai la conviction, dit M. Paul Bert, que Crocé-Spinelli et Sivel vivraient encore, malgré leur séjour si prolongé dans les hautes régions, s’ils avaient pu respirer de l’oxygène. Ils auront malheureusement perdu brusquement la faculté de se mouvoir; les tubes adducteurs de l’air vital auront subitement échappé de leurs mains paralysées. »
Nous ne savons si la respiration de l’oxygène pourrait suffire, comme le pense M. Paul Bert, à garantir la vie des aéronautes dans les régions d’une hauteur excessive, c’est-à-dire à 8000 ou 9000 mètres. Mais comment l’individu pourrait-il respirer l’oxygène, quand les muscles de sa poitrine ne peuvent plus soulever ses côtes, et que son diaphragme est impuissant à refouler ses viscères abdominaux, distendus par les gaz? M. Paul Bert ne
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tient pas compte de la diminution de pression opérée brusquement, et qui cause des hémorrhagies nasales, pulmonaires, cérébrales, etc.
Ne sait-on pas combien est dangereux, foudroyant, l’arrêt subit de la respiration. Qu’une quinte de toux suspende, pour quelques secondes seulement, la respiration, et l’on voit quelquefois l’individu tomber sans connaissance. Quand la respiration vient à manquer à l’homme, pour le plus petit espace de temps, il n’a plus conscience de lui-même, et il est hors d’état d’accomplir le plus simple des mouvements, qui pourrait être son salut.
Nous croyons donc, dans un intérêt d’humanité, qu’il faut conseiller aux aéronautes, non de se munir de ballonnets pleins d’oxygène pour braver les altitudes de 8000 à 9000 mètres, mais tout simplement de ne pas commettre la témérité d’atteindre à ces hauteurs. La catastrophe du 15 avril 1875 est une leçon funeste qui doit être constamment présente à l’esprit des voyageurs aériens.
Si l’air ou l’oxygène raréfié produisent des phénomènes pathologiques très graves, l’oxygène condensé — fait bien étrange, et en apparence contradictoire — produit des effets tout aussi redoutables. Ce résultat inattendu a été mis hors de doute par les expériences de M. Paul Bert. Ce physiologiste a reconnu que l’oxygène condensé exerce sur l’économie vivante une véritable action toxique .Si l’on place un chien dans Me l’oxygène pur, à la pression de 5 ou 6 atmosphères, ou, ce qui revient au même, dans de l’air ordinaire, à la pression de 2 atmosphères, l’animal présente des symptômes véritablement effrayants. Il est en proie à des convulsions analogues à celles que produit la strychnine.
Ces accidents se manifestent dès que le sang artériel du chien, au lieu de la proportion normale de 18 à 20 centimètres cubes d’oxygène par 100 centimètres cubes, en contient 28 ou 30. La mort de l’animal arrive si la proportion atteint 35 centimètres cubes. L’oxygène condensé est donc un véritable poison.
Les êtres inférieurs qui provoquent la fermentation des matières organisées, sont également détruits par l’oxygène condensé, et c’est ainsi que M. Paul Bert est arrivé à cette découverte remarquable, que, pour prévenir la putréfaction des matières animales, celle des viandes par exemple, il suffît de les conserver dans l’air ou dans l’oxygène comprimé. L’air comprimé tue les ferments vivants qui auraient provoqué la putréfaction, et toute putréfaction est ainsi prévenue.
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M. Paul Bert s’est appliqué à rechercher la nature de l’altération produite dans les phénomènes nutritifs sous l’influence d’un excès d’oxygène. Ce que l’on constate souvent, c’est une diminution des phénomènes d’oxydation, occasionnée par une moindre absorption d’oxygène, et un abaissement de la proportion d’acide carbonique contenue dans le sang.
M. Paul Bert a été ainsi amené à cette conclusion, que Pair comprimé à un certain degré tue tous les êtres vivants, et que cet effet résulte, non de la pression de l’air, considéré comme agent physico-mécanique, mais de la tension de l’oxygène comprimé. En effet, sous l’influence de l’oxygène à forte tension, les combustions corrélatives au mouvement vital sont diminuées ou même supprimées; en un mot, une oxygénation trop forte des tissus en empêche l’oxydation.
L’asphyxie peut arriver, avons-nous dit, par l’inspiration de gaz autres que l’oxygène. L’asphyxie par les gaz délétères a pour type l’asphyxie par Y oxyde de carbone. C’est le gaz oxyde de carbone qui joue le rôle essentiel dans l’asphyxie par la vapeur de charbon.
Le globule du sang subit le premier l’action du gaz oxyde de carbone. Ce gaz toxique vient prendre la place de l’oxygène dans l’hémoglobuline, et l’hémoglobuline, une fois combinée à ce gaz délétère, est impropre à entretenir la combustion des tissus.
Ajoutons que certains gaz agissent directement comme principes toxiques sur les tissus vivants. Il ne s’agit plus alors d 'asphyxie proprement dite, au point de vue de la respiration , c’est-à-dire de privation d’oxvgène, mais d’un empoisonnement produit par un gaz. Les composés du cyanogène sont des poisons gazeux de cet ordre.
D’autres gaz ont sur la vie de l’homme la même influence fatale. Citons d’abord l’hydrogène sulfuré, l’hydrogène arsénié. Ces deux gaz, mêlés à l’air, exercent sur l’économie une action éminemment délétère. Signalons encore le gaz hydrogène carboné, si souvent fatal aux mineurs, le chlore, le gaz nitreux, le gaz ammoniac à l’état libre ou combiné, qui fait partie de l’atmosphère des fosses d’aisances. L’asphyxie est promptement déterminée par la respiration de l’air contenant de faibles proportions de ces agents méphitiques.