Le Tour du Monde, 1876, deuxième semestre, page
LA CHALEUR DE NOTRE CORPS
ganes. « Aucune partie, dit P. Bérard, n’est plus chaude que le sang artériel contenu dans les cavités gauches du cœur. »
La température du sang artériel surpasse celle du sang veineux. C’est, du moins, un fait généralement admis, bien qu’il ait été fort incomplètement démontré par Claude Bernard.
Les poumons, le foie, la rate, sont presque à la même température que le cœur. Cependant Claude Bernard a constaté que le sang qui sort du foie a un degré de plus que le sang de la veine porte.
Les membres sont moins chauds que le tronc. Entre le creux de l’aisselle et le pied, on a trouvé une différence de 2 degrés.
Becquerel et Breschet ont constaté que les muscles ont une chaleur de 1 degré 1/4 ou même de 2 degrés plus grande que le tissu cellulaire sous-cutané. Nous pouvons ajouter que les parties centrales du corps sont toujours de 2, 3 et 4 degrés audessus de la température du tissu cellulaire sous-cutané ou des parties profondes de la peau. Ce n’est que pour les animaux à fourrures ou à toison que la température,, prise sous la peau, est à peu près celle des parties centrales.
Ce n’est donc que pour l’ensemble du corps, et surtout pour les parties centrales, pour les viscères, qu’il faut parler d’une température conslante. Encore cette température centrale estelle susceptible de cerlaines variations.
Il est facile, du reste, d’expliquer les différences de température que l’on observe selon les régions du corps humain que l’on considère.
L’évaporation, qui s’opère sans cesse à la surface de la peau, est, avons-nous dit, une des causes les plus actives de son refroidissement. En conséquence, toutes les parties qui, par une disposition quelconque, mettront obstacle au dégagement de la transpiration cutanée, ou qui pourront en retenir le produit à leur surface, jouiront d’une température comparativement plus élevée. Ainsi, l’aisselle et le pli du bras, protégés par les rapports anatomiques des organes, la tête, abritée par les cheveux, seront, dans les conditions ordinaires, des parties plus chaudes que le reste du corps.
Toutes choses égales d’ailleurs, les parties de. la surface du corps les plus rapprochées du centre circulatoire présentent la température la plus élevée.
John Davy, examinant la température des divers organes d’un
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animal, détermina également celles de quelques-unes de ses parties extérieures, et il obtint les résultats suivants, qui viennent à l’appui de la proposition qui précède :
Température.
Aine 4- 40°
Genou + 38°, 89
Métatarse. + 36°, 11
On sait que dans les contrées boréales l’intensité du froid détermine souvent la congélation partielle du corps. Or ce sont toujours les organes les plus éloignés du cœur, tels que le nez, les oreilles, les pieds, les mains, qui sont gelés les premiers.
Le fait de l’abaissement graduel de la température intérieure à mesure que l’on s’éloigne du cœur, est confirmé par une observation faite par Becquerel et Breschet, dans leurs Recherches sur la chaleur animale. Ces expérimentateurs ont reconnu que la température du sang artériel s’abaisse d’environ un degré durant son trajet du cœur aux dernières divisions vasculaires. Cet abaissement de température est même quelquefois plus considérable.
Une expérience très connue, que le chirurgien anglais Hunter a consignée dans son ouvrage sur le Sang et V Inflammation, fait encore ressortir la différence de température que présentent le tronc et les extrémités. Si l’on applique un vésicatoire sur le thorax, et un autre sur la jambe, que l’on prenne avec le thermomètre la chaleur de l’une de ces deux plaies, et qu’on la compare à celles des parties qui les environnent immédiatement, on trouve une différence bien plus grande à la jambe qu’à la poitrine.
La chaleur naturelle du corps humain est sujette à des variations selon le régime, l’àge, l’état de santé ou de maladie, qu’il n’est pas sans intérêt de connaître.
En ce qui concerne l’âge, William Edwards a prouvé que chez le nouveau-né la chaleur naturelle est moins grande que chez l’adulte. William Edwards trouva que chez trois enfants mâles âgés d’un à deux jours, la température n’était que de -h 36°, 26.
Chez le vieillard la chaleur naturelle est également moins élevée que chez l’adulte. Chez les sexagénaires, elle est de 35° à 36°, et chez les octogénaires de 34° à 35°, d’après les déterminations du même expérimentateur.
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L’espèce d’aliments dont nous faisons usage n’a que peu d’influence sur notre chaleur naturelle. Au commencement de notre siècle, John Davy, frère de l’illustre chimiste Humphry Davy, voyageait en diverses contrées de l’Orient. Il s’appliqua à constater la température naturelle du corps d’individus pris à différentes latitudes et faisant usage d’aliments très opposés. Or il ne remarqua pas de différences, sous le rapport de la chaleur animale, entre les Vaïdas, qui se nourrissent presque exclusivement de chair, et les prêtres de Bouddha, qui ne vivent que de légumes.
Mais si la nature des aliments a ici peu d’influence, il en est autrement de leur quantité. Chossat a trouvé que des poules, des tourterelles, des lapins et des cochons d’Inde, tenus à l’abstinence, perdent graduellement de leur chaleur naturelle, et Hunter avait constaté le même décroissement chez d’autres animaux.
Pendant le sommeil, la température de notre corps s’abaisse sensiblement. On suppose que le refroidissement peut dépasser 2°. D’après Hanter, cet abaissement serait, chez l’homme, de 1°,5. Personne n’ignore que pendant le sommeil nous sommes plus accessibles au froid que pendant la veille. Beaucoup de maladies se contractent par le refroidissement nocturne, alors que l’on se découvre accidentellement.
Les enfants se refroidissent pendant le sommeil plus encore que les adultes. De là la nécessité de bien surveiller le couchage de l’enfant.
La température normale de notre corps subit de grandes variations pendant les maladies, et de nos jours la médecine prend en très grande considération la température des malades, élément qui était absolument négligé autrefois.
Pour constater le degré de chaleur morbide, il ne faut pas s’en rapporter au malade; car rien n’est plus trompeur que ses sensations. On peut dire, d’une manière générale, que dans toute inflammation la température s’élève dans l’organe affecté. L’élévation de température peut aller à 2°, 5. Dans les fièvres la température du corps s’élève également.
Ce qui se passe dans les fièvres intermittentes prouve bien qu’il ne faut aucunement s’en rapporter au malade pour l’appréciation de ses sensations, en ce qui concerne la chaleur du corps. On sait que l’accès de fièvre intermittente se compose d’une période de frisson, que suit une période de froid. Or M. Gavarret a constaté que dans la période de frisson, c’est-à-dire la première
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période de l’accès, alors que les malades grelottent, il existe une augmentation de température de 3 à 4 degrés. Dans la période de chaleur, la température peut augmenter de 6 degrés.
Dans une fièvre intermittente, en général, la température du malade est + 41° et + 42°; dans une fièvre continue, elle est de + 43°, 8. Dans le choléra, au contraire, il y a une notable diminution de chaleur. MM. Girardin et Guimard n’ont trouvé chez un cholérique que + 26°, 75 sous la langue et aux pieds + 34°, 69.
Dans la phtisie pulmonaire, la chaleur naturelle s’accroît sensiblement. Elle s’abaisse dans la paralysie. Mais des expériences faites par Becquerel et Breschet ont jeté quelques doutes sur ce dernier fait. M. Gavarret a expliqué ces contradictions en faisant remarquer qu’à l’entrée des malades à l’hôpital la température du membre paralysé est toujours inférieure de 1 à 2 degrés à celle du membre sain, mais que cette différence tend à disparaître quand la chaleur du lit permet une répartition plus uniforme de la température. On peut admettre, d’après cela, que les membres paralysés se refroidissent plus facilement que les membres sains.
On ne saurait donner d’explication plausible des variations de la température pendant les maladies. Il faut se borner à dire que la chaleur animale est sous l’influence du système nerveux, et que, le système nerveux étant profondément troublé dans les maladies, le calorique naturel doit subir des modifications correspondantes, mais dont il est impossible de trouver la clef dans l’état actuel de nos connaissances.
On peut se demander quelle est exactement la quantité de chaleur produite par le corps humain pendant un espace de temps déterminé, par exemple en vingt-quatre heures. Cette évaluation ne saurait être fournie par des expériences directes. On a donc essayé de l’évaluer indirectement.
Malheureusement, on a pris pour base de ce calcul la théorie de Lavoisier, qui attribue la source de la chaleur animale à la respiration seule, c’est-à-dire à la combustion directe de l’hydrogène et du carbone du sang par l’oxygène de l’air. On a déterminé la quantité de gaz acide carbonique exhalée en moyenne dans la respiration de l’homme, et l’on a trouvé que l’homme adulte brûle en vingt-quatre heures, en moyenne, 240 grammes de carbone. Connaissant la capacité calorique du carbone, on en a déduit la
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quantité de chaleur développée par la combustion de cette quantité de carbone. On a fait le même raisonnement pour l’hydrogène du sang, et l’on a admis, d’après J. B. Dumas, que la quantité d’hydrogène brûlée en vingt-quatre heures par la respiration d’un homme adulte est de 20 grammes. De ces éléments réunis et de la capacité calorique de l’hydrogène, on a déduit la quantité de chaleur développée pendant vingt-quatre heures par la combustion du charbon et de l’hydrogène du sang.
Mais ces calculs manquent de base, puisque la théorie de Lavoisier, qui attribue la source de la chaleur animale à la respiration seule, est aujourd’hui abandonnée, et qu’il est reconnu que la chaleur animale a pour sources principales la nutrition et les sécrétions, sources scientifiquement insaisissables.
Par ces considérations nous croyons superflu de rapporter les chiffres que l’on trouve dans les ouvrages de physiologie concernant la quantité de chaleur produite par le corps humain dans l’intervalle de vingt-quatre heures, chiffres auxquels on ne saurait accorder confiance.
A quoi sert la chaleur produite par la respiration, la digestion, la nutrition et les sécrétions?
D’abord à maintenir notre corps à la température de + 37°, qui est sensiblement plus élevée que la température moyenne de l’air, dans tous les pays, ensuite à compenser le refroidissement que produisent dans nos organes les boissons et les aliments pris à la température de l’air.
Mais notre calorique naturel a un troisième et plus important usage. Il se convertit en mouvement; il est l’agent de la contraction musculaire. Expliquons-nous.
C’est une des plus belles conquêtes de la physique moderne d’avoir établi que dans la nature brute aucune force ne se perd. La chaleur animale est une force, et elle ne se perd pas plus que toute autre force de la nature. La vapeur d’eau introduite sous le piston d’une machine à vapeur, quand elle se refroidit, se transforme en effort mécanique; ce qui arrive dans la nature brute se reproduit, d’après les travaux des physiciens modernes, au sein de nos organes.
Ce qui prouve que dans nos organes la chaleur sert à produire le mouvement, c’est-à-dire se convertit en mouvement musculaire, c’est que, suivant l’état de repos ou d’activité du
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muscle, on constate la manifestation d’une quantité plus ou moins grande de chaleur, qui est reconnaissable par le thermomètre. Quand un muscle fonctionne, il est facile de constater que sa température est plus élevée que dans le repos, par suite de l’activité plus grande des phénomènes nutritifs dont il devient le siège.
M. Béclard a constaté, d’autre part, que la température du muscle s’accroît moins quand sa contraction est employée à produire un travail mécanique, que lorsque aucun travail n’accompagne sa contraction. C’est ce qui prouve, selon cet auteur, que l’augmentation de température indiquée par le thermomètre,
Fig. 77. Ascension au mont Blanc (Passage d’un glacier).
quand la contraction est employée à produire un travail mécanique, n’est que le complément de la chaleur qui, dans nos organes, se transforme en travail.
Le docteur Lortet, aujourd’hui doyen .de la Faculté des sciences de Lyon, fit, en 1869, une ascension au mont Blanc, dans laquelle il observa avec soin sur lui-même les effets physiologiques résultant de l’altitude. Il reconnut ainsi que, pendant qu’il montait, sa température baissait de 4 degrés, abaissement très considérable, puisque les variations de la température animale sont, en général, très minimes. Lorsqu’il cessait de monter ou de marcher, sa température se relevait et revenait au degre
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normal, ce qui prouve que le refroidissement observé pendant l’ascension n’était pas dû à la température, ni à l’action de l’air froid, mais bien à l’exercice, au mouvement. Ce refroidissement tenait au travail musculaire, à l’effort mécanique de l’ascension, qui nécessitait la transformation en mouvement d’une si grande quantité de chaleur que celle qui se montre au thermomètre à l’état de liberté en était considérablement réduite.
Le docteur Lortet, selon la recommandation des guides, prenait des aliments toutes les deux heures, et malgré ce surcroît, de matériaux offerts à la production du calorique naturel, il ne parvenait pas à produire la quantité de chaleur habituelle, par suite de la dépense considérable de forces que nécessitait la fatigue de l’ascension, jointe à la raréfaction de l’air des montagnes.
Ces observations sont si intéressantes et si originales, que nous donnerons ici un extrait du mémoire dans lequel l’auteur les a consignées.
Le docteur Lortet fit ces observations dans deux ascensions successives, le 17 et le 27 août 1869. L’auteur s’exprime ainsi, en ce qui concerne la décroissance de température qu’il constata pendant la marche ou l’ascension :
« La température intérieure du corps a été prise avec le plus grand soin aux différentes altitudes. Le thermomètre était placé sous la langue, l’orifice buccal étant toujours hermétiquement fermé et la respiration ne s’effectuant que par le nez. Le thermomètre employé était un maxima à index de Walferdin, permettant d’apprécier entre + 30° et + 40° les centièmes de degré. La présence de l’index rendait la lecture facile et empêchait toute erreur. L’instrument a toujours été laissé en place pendant quinze minutes au moins, temps bien plus que suffisant pour lui permettre d’atteindre sa hauteur maxima.
« A jeun et exactement dans les mêmes conditions, pendant la marche , la décroissance de la température intérieure du corps est très remarquable : elle est à peu près proportionnelle à l’altitude à laquelle on se trouve. C’est ce qu’il est facile de constater par le tableau suivant, résumant les observations faites sur moi-même pendant mes deux ascensions au mont Blanc, les 17 et 26 août 1869.
« On peut donc constater que, pendant les efforts musculaires de l’ascension, la température du corps peut baisser lorsqu’on s’élève de 1050 à 4810 mètres, de 4 degrés centigrades, et même de près de 6 en négligeant les fractions, abaissement énorme pour les mammifères, dont la température était réputée presque constante. Dès que l’on s’arrête pendant quelques minutes, la température remonte brusquement tout près de son chiffre normal ! Au sommet du mont Blanc cependant, où tout le monde éprouve
Fig. 78. Le docteur Lortet observant les effets de l’ascension’des montagnes sur la température du corps humain.
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un peu de malaise, il a fallu près d’une demi-heure pour que la colonne mercurielle atteignît sa hauteur habituelle.