LES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES
que la profondeur des anfractuosités cérébrales, le nombre de plis et circonvolutions du cerveau sont, plus que toute autre chose, la véritable mesure du degré d’intelligence chez l’homme et les animaux. Celte opinion de Gratiolet a trouvé quelque faveur; mais Longet la rejetait absolument.
Flourens avait affirmé que l’usage du cervelet était de coordonner les mouvements. Cette espèce d’abstraction physiologique avait fini par être acceptée, grâce aux affirmations de Flourens, qui s’appuyait sur ce fait que différents animaux auxquels il avait enlevé le cervelet, avaient présenté une marche incertaine et titubante. « L’absence du cervelet cause, disait Flourens, dans les mouvements des animaux, un trouble analogue à celui de l’ivresse. Cet organe est donc le régulateur des mouvements. » Cependant Andral a publié des observations de maladies du cervelet dans lesquelles les mouvements s’exercaient avec leur harmonie ordinaire, et l’on a constaté dans le crâne d’individus aux allures parfaitement normales une absence totale du cervelet. Duchenne (de Boulogne) a ensuite battu en brèche, par des expériences directes et convaincantes, la théorie de Flourens.
D’autres physiologistes ont décerné au cervelet le privilège d’influencer les passions physiques; mais ici encore des observations d’anatomie pathologique ont complètement renversé ce roman.
Selon Flourens, c’est dans le bulbe rachidien que résiderait ce qu’il appelait le nœud vital.
« C’est, dit Flourens, au centre du V de substance grise de la moelle allongée , dans une étendue d’une ligne à peu près, que se trouve le nœud vital , l’organe de la respiration, la clef de voûte de tout l’organisme. Un coup de scalpel en cet endroit, et la vie cesse. Toutes mutilations, ablations, incisions, etc., ailleurs qu’en ce point précis de la moelle allongée, sont curables, mais ici elles ne le sont pas. »
Ainsi, d’après Flourens, ce serait dans le bulbe rachidien que se trouverait le point précis , gros comme une tête d’épingle, qui tient sous sa dépendance le fonctionnement de tout l’appareil de l’innervation, et par suite l’existence de l’individu. C’est pour cela que Flourens appelait ce point de l’encéphale le nœud vital. Mais Longet a reconnu que le point du cerveau dont la lésion donne la mort, est situé plus bas, et le physiologiste Brown-Séquard, le successeur de Claude Bernard dans la chaire du Collège de France, a contredit formellement cette assertion de Flourens, même modifiée par Longet.
D’OU VIENT LA PENSÉE
Des assertions aussi contradictoires, des résultats aussi opposés, obtenus par des observateurs également habiles et dignes d’une égale confiance, sont bien faits pour glacer la foi la plus robuste dans la physiologie expérimentale.
Il serait trop long de rechercher les différents attributs qui ont été accordés, comme conséquences des vivisections de différents physiologistes, au 'pont de Varole , — à la protubérance annulaire ,
— aux pédoncules cérébraux , — aux tubercules quadrijumeaux ,
— aux couches optiques , etc., etc. Nous ne pourrions que répéter ce que nous venons de dire à propos du cervelet et du bulbe rachidien, à savoir que les affirmations de certains expérimentateurs sont contredites par celles d’observateurs venus après eux, ou infirmées par des cas pathologiques.
Les recherches expérimentales concernant les localisations cérébrales continuent aujourd’hui en tout pays, avec un zèle infatigable, et chaque jour on se flatte de soulever une partie du voile qui couvre l’obscurité de cette question. Mais le voile retombe sans cesse. La vérité apparaîtra sans doute un jour, mais pour le moment le siège des facultés intellectuelles dans les lobes antérieurs du cerveau et l’attribution à la substance grise, à l’exclusion de la substance blanche, d’un rôle actif dans les phénomènes intellectuels, sont les deux seules conquêtes positivement acquises à la science, en ce qui touche la localisation des fonctions cérébrales.
L’encéphale agit-il, dans les manifestations intellectuelles et morales, par sa masse entière, ou seulement par quelquesunes de ses parties? En d’autres termes, faut-il attribuer nos facultés à autant de portions de l’encéphale distinctes et déterminées? Ce que nous avons dit du résultat des recherches des physiologistes concernant la localisation des fonctions cérébrales, recherches qui ont conduit à bien peu de résultats positifs, ne plaiderait pas en faveur de la localisation de nos facultés. Et pourtant une doctrine qui a ce principe pour base, a produit dans le monde philosophique et scientifique une impression qui est loin d’être encore effacée. Nous voulons parler de la phrénologie.
En France, la phrénologie est en défaveur, parce qu’elle a été vigoureusement battue en brèche par des savants d’une grande autorité, qui l’ont accablée sous le poids d’arguments de la plus grande force, tirés de l’anatomie et de la physiologie. Leuret, Lélutet Flourens ont consacré des ouvrages exprofesso à
LA PHRÉNOLOGIE
démontrer que l’anatomie humaine, l’anatomie pathologique et l’anatomie comparée, avec tout le cortège de témoignages scientifiques que l’on invoque d’ordinaire contre une doctrine qui déplaît, sont contraires à la phrénologie. Les preuves qui ont été produites à ce sujet ont beaucoup de valeur; cependant on en juge autrement sans doute en Angleterre et en Amérique; car, dans ces deux pays, la phrénologie est en grand crédit. On l’enseigne dans les cours publics des Universités, et la pratique judiciaire en tire parti pour la recherche des crimes, des vices et des aptitudes chez les prévenus. A ce titre et pour ne pas trop obéir aux préjugés nationaux, nous dirons quelque chose de la crâniologie , ou phrénologie.
D’après les phrénologistes, il est possible de connaître, par l’examen des saillies ou des enfoncements de la voûte osseuse du crâne, les qualités de l’esprit, les aptitudes, les capacités intellectuelles, les passions auxquelles l’homme obéit. Par exemple, le penchant au vol se décèle par une protubérance en un certain point du crâne, la bonté par une élévation du crâne sur un autre point, la prédisposition au calcul par une autre bosse crânienne, etc. Les phrénologistes assurent que leur doctrine a été reconnue comme vraie par l’examen du crâne de plusieurs grands hommes de notre siècle. Les têtes de Napoléon Ier, de Goethe, etc., auraient donné raison au principe de la phrénologie, et expliqué les apparentes contradictions qui ont existé entre les caractères et les actions d’une foule d’homme célèbres de tous les temps et de tous les pays.
Disons tout de suite que le principe général de la phrénologie nous paraît juste. Ce principe, c’est la division de l’encéphale humain en différentes sections, appartenant à divers départements de l’âme. On ne peut nier, en effet, que la partie antérieure et supérieure de l’encéphale (lobes antérieurs) ne soit le siège des facultés intellectuelles. Cette vérité étant reconnue, la phrénologie doit être admise en principe. Le reste n’est que l’extension, le développement de ce principe. On peut rejeter les développements accessoires de la phrénologie, sans la rejeter elle-même pour cela, car la vérité d’une science ou d’un art repose sur l’exactitude de son principe fondamental, et non sur les applications et les déductions qu’on peut en tirer. On a repoussé la phrénologie, en France, d’après les savantes dissertations des Flourens, des Lélut et des auteurs des ouvrages clas-
D’OU VIENT LA PENSÉE
siques de physiologie. Ces auteurs objectent que les protubérances du crâne ne répondent pas à la conformation interne du cerveau. Ils demandent pourquoi la base du cerveau, qui repose sur un plancher osseux non apparent à l’extérieur, n’est point, d’après les phrénologistes, le siège de facultés, d’instincts ou de capacités, la paroi externe du crâne ayant seule ce privilège. Ils tournent en ridicule le nombre si considérable de facultés et d’aptitudes qui sont admises par les phrénologistes.
Mais parce que les phrénologistes ont trop divisé, est-ce une raison suffisante pour condamner leur système?
D’autres nient la phrénologie parce qu’elle est assez souvent démentie dans la pratique. Mais où donc est la certitude en médecine? Faut-il saigner dans l’apoplexie? La saignée tue beaucoup d’apoplectiques, en leur enlevant les forces nécessaires pour réagir contre le mal. — La phtisie pulmonaire est-elle incurable? Chacun de nous pourrait citer, par leurs noms, des phtisiques radicalement guéris. — Faut-il purger ou saigner dans la fièvre typhoïde? Peut-on traiter cette maladie par les bains froids? — Faut-il appliquer aux calculeux la taille, ou la lithotritie? — Faut-il traiter les plaies par réunion immédiate, ou les laisser exposées à l’air? — Faut-il appliquer aux fractures le bandage inamovible? — L’incertitude règne sur des cas de médecine pratique qui se présentent à chaque instant. Les mathématiques pures ont seules le privilège de la certitude. Encore la mécanique rationnelle, qui est une branche des mathématiques pures, ne saurait-elle être admise comme article de foi, car un conducteur des ponts et chaussées trouve des solutions pratiques tout autres et souvent meilleures que celles qui résultent des formules des Traités de mécanique rationnelle.
Il ne faut donc demander la certitude qu’au principe d’une science. Quant à ses développements, à ses applications, ils sont toujours incertains.
Ce qui nous rend indulgent pour la phrénologie, c’est la science profonde et les longues études du fondateur de cette doctrine. Gall était un grand anatomiste. Il a laissé une description du cerveau bien supérieure à toutes celles qu’on avait faites avant lui. Il a donné le signal des recherches sur les relations des diverses parties du cerveau entre elles, et découvert que les fibres qui le composent vont des couches optiques à la couche corticale. Il a reconnu que des fibres nerveuses venant des cir-
LA PHRÉNOLOGIE
convolutions cérébrales gagnent celles du côté opposé, en formant sur la ligne médiane le corps calleux. Il a découvert, en d’autres termes, le grand fait anatomo-physiologique de l’entrecroisement des fibres du cerveau. C’est depuis ses recherches que l’on sait qu’une paralysie d’un membre d’un côté du corps annonce que l’épanchement sanguin ou séreux existe dans le
Fig. 91. Gall.
côté opposé du cerveau. Avant lui on étudiait le cerveau en l’examinant par tranches verticales; il en fit l’étude fibre par fibre. « Je n’oublierai jamais, dit Flourens, dans un livre uniquement consacré à combattre la phrénologie, l’impression que j’éprouvai la première fois que je vis Gall disséquer un cerveau. Il me semblait que je n’avais jamais vu cet organe. »
Le même anatomiste mit le premier en évidence ce principe,
D’OU VIENT LA PENSÉE
qui paraît presque banal aujourd’hui, que le cerveau est le siège des facultés intellectuelles, car du temps de Gall le fait n’était rien moins qu’établi. Il nous suffira de dire, pour prendre un exemple, que le célèbre aliéniste Pinel, au commencement de notre siècle, plaçait le siège de la folie dans l’estomac!
Aux auteurs français qui traitent avec mépris la craniologie , nous souhaiterions les connaissances anatomiques du fondateur de cette doctrine.
Gall était né en 1758, en Allemagne, à Tiffenbronn, dans le royaume de Wurtemberg. Il exerçait la médecine à Vienne. C’est en 1805 qu’il publia, pour la première fois, sa découverte, dans un ouvrage intitulé Nouveau système anatomique et physiologique. Il exposa ses idées dans plusieurs conférences données dans les principales villes d’Allemagne, et se rendit ensuite à Paris. Il fit dans cette ville la rencontre d’un autre médecin allemand, Spurzheim, lequel embrassa sa doctrine avec chaleur et contribua beaucoup à la répandre.
Gall avait été conduit à sa théorie des fonctions cérébrales par des observations faites par lui, dès son enfance, sur ses condisciples et dans sa famille. Il avait plusieurs frères, et il avait remarqué que, bien qu’ils fussent tous placés à peu près dans les mêmes conditions, chacun se distinguait par quelque caractère particulier dans l’esprit, les goûts ou les penchants. Quand le jeune observateur fut envoyé à l’école de Tiffenbronn (fig. 92), il fit la même remarque sur ses condisciples et sur les jeunes gens qu’il rencontrait hors de son école.
Le caractère qui l’avait d’abord frappé, c’était que ceux qui avaient en partage une excellente mémoire, portaient des yeux gros et faisant, pour ainsi dire, saillie hors de l’orbite. La remarque qu’il avait déjà faite sur ses frères, se vérifia sur ses condisciples. Ceux qui apprenaient plus vite leurs leçons et les récitaient avec le plus d’assurance, étaient tous porteurs d’yeux à fleur de tête , selon l’expression vulgaire.
Quand il se livra ensuite à l’étude de la médecine, et qu’il chercha à approfondir la physiologie du cerveau, Gall reconnut bien vite que les fonctions de cet organe étaient encore absolument inconnues. Il se rappela alors ses remarques sur les grands yeux saillants, comme indice extérieur de la faculté de la mémoire, et il se dit que, puisque la mémoire se décèle au dehors par un signe physionomique, les autres facultés intellectuelles
Fig. 92. Gall conçoit la première idée de son système de phrénologie à l’école de Tift'enbronn.
LA PHRÉNOLOGIE
devaient peut-être aussi se manifester par quelques signes de la même espèce. Si cette remarque était fondée, quelques caractères physiques extérieurs pouvaient trahir les aptitudes sur un individu donné.
Tel fut le point de départ des recherches du médecin viennois.
A la suite des nombreuses observations auxquelles il se livra pendant une longue suite d’années, Gall considéra comme établi : 1° que les manifestations affectives et intellectuelles ne dérivent ni des tempéraments, ni des viscères de la poitrine ou de l’abdomen; 2e que le cerveau est l’organe spécial des facultés intellectuelles, morales et affectives; 3° qu’on ne peut mesurer ces facultés ni par le volume absolu, ni par le volume relatif de la tête, mais bien par les proéminences de la table osseuse du crâne, lesquelles répondent à des facultés distinctes.
Dans l’immense quantité de recherches qu’il fit, en comparant entre elles des têtes d’hommes et d’animaux vivants, et en étudiant des crânes humains de toute espèce, Gall rechercha quels étaient les signes extérieurs qui pouvaient se trouver en rapport avec les instincts, les penchants, les qualités morales. Il examina, avec un soin minutieux, les têtes des individus signalés par leurs vertus ou leurs vices, ou par des talents particuliers. Il fit alors un dénombrement de nos facultés, dont il fixa le nombre à vingt-sept, et il localisa sur le crâne la place des vingt-sept régions correspondant à ces facultés.
Gall a établi la liste suivante de nos facultés, en les distinguant en deux groupes : celles qui sont communes à l’homme et aux animaux et celles qui sont propres à notre espèce.
Facultés communes à V homme et aux animaux. — Amour physique. — Amour de la progéniture. — Ruse. — Penchant au vol. — Orgueil, fierté. — Vanité, ambition. — Circonspection. — Éducabilité. — Instinct des localités. — Mémoire des personnes. — Mémoire des mots. — Faculté du langage articulé.
— Sens du rapport des sons. — Sens du rapport des nombres.
— Instinct de la mécanique.
Facultés propres à l’homme. — Sagacité comparative. — Esprit métaphysique. — Esprit de saillie et de repartie. — Talent poétique. — Bonté. — Imitation. — Fermeté. — Instinct religieux.
Spurzheim perfectionna le système de Gall, mais il étendit trop
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le nombre des facultés qui avaient été admises par le fondateur de la doctrine.
La figure 93 représente, sur une tête humaine, la localisation de nos facultés, d’après Spurzheim. Les facultés indiquées sur cette figure par des numéros correspondants sont les suivantes :
1 Amativité , Amour physique. — 2 Philogénilure , Attachement pour les enfants. — 3 Concentrativité , Amour pour sa demeure, pour sa patrie. — 4 A ffectionnivité, Amitié, altachement. —
Fig. 93. Tête phrénologique représentant la localisation des facultés, d’après Spurzheim.
5 Combativité , Disposition à la rixe, etc. — 6 Destructivité, Penchant à la cruauté. — 7 Secrétivité , Ruse, finesse, etc. — 8 Acqui sivité, Penchant à acquérir. — 9 Constructivité , Sens de la mécanique. — 10 Estime de soi, Orgueil. — 11 Approbativité , Amour de l’approbation. — 12 Circonspection , Prudence. — 13 Bienveillance, Bonté. — 14 Vénération, Respect. — 15 Fermeté, Caractère. — 16 Conscienciosité, Justice. — 17 Espérance, Illusion. — [8 Mer' veillosilé, Goût du surnaturel. — 19 Idéalité, Sens poétique. — 20 Gaieté, Esprit de saillie. — 21 Imitation , Goût du théâtre. — < 22 Individualité , Sens des faits. — 23 Configuration, Formes. —
LA PHRÉNOLOGIE
24 Étendue , Sentiment de perspective. — 25 Pesanteur , Sentiment de la résistance. — 26 Coloris , Sens de la peinture. — 27 Localité , ou Sentiment de l’espace. — 28 Calcul , ou Nombre. — 29 Ordre, ou Arrangement. — 30 Éventualité , ou Don des conjectures. — 31 Temps , ou Durée. — 32 Ton, ou Mélodie. — 33 Langage , ou Mémoire des mots. — 34 Comparaison. — 35 Causalité, Esprit philosophique.
Nous ne voudrions pas trop prendre en main la cause de la craniologie, après les arguments, vraiment topiques, qui ont été formulés contre elle en France; mais nous ne serions pas éloigné de l’admettre à titre empirique, c’est-à-dire comme résultant d’observations faites par des expérimentateurs sincères et éclairés, observations que l’on peut admettre, en attendant que la science en trouve l’explication. L’empirisme exclut la discussion scientifique et prescrit de s’en tenir aux faits constatés. Or nous avons connu, en 1858, un des plus grands phrénologistes du siècle, Don Mariano Cubi i Soler, auteur d’un ouvrage espagnol, dont la traduction française, Leçons de phrénologie scientifique et pratique, fut publiée à Paris en 1857.
Il est impossible de n’être pas frappé de la quantité immense de diagnostics énumérés par Cubi i Soler dans son curieux ouvrage. Quand on voit l’auteur parcourir l’Europe, reconnaissant, à la seule inspection du crâne, les crimes, les qualités, les vertus, et ne se trompant presque jamais; quand on lit les procès-verbaux attestant les résultats des visites du phrénologiste espagnol dans les prisons, les assemblées publiques, les cercles littéraires, les académies, etc., on comprend que la craniologie ne soit pas traitée dans tous les pays avec le mépris qu’on lui montre en France, et l’on se dit qu’il y a là un principe, incertain peut-être dans ses applications et ses développements, mais vrai comme point de départ, et qui mérite, par conséquent, d’être traité avec quelque respect.
La figure 94 représente la tête phrénologique proposée par Cubi i Soler, et qui sert de texte aux développements de son ouvrage.
Le tableau suivant indique les facultés répondant aux proé-
1. Leçons de phrénologie scientifique et pratique, complétées par de nouvelles et importantes découvertes physiologiques et nervo-électriques, traduction de l'espagnol de Don Mariano Cubi i Soler, 2 vol. in-8°, avec gravures. Paris, chez J. -B. Baillière.
minences crâniennes signalées sur cette tête par des chiffres : 1 Sentiment du tact. — 2 Sentiment de la vision. — 3 Sentiment de l’audition . — 4 Sentiment du goût. — 5 Sentiment de l’olfaction. — 6 Sentiment du langage. — 7 Sentiment de la forme. — 8 Esprit de méditation. — 9 Esprit d’individualité. — 10 Sentiment de localité. — 11 Sentiment de la pesanteur. —
12 Sentiment du coloris. — 13 Ordre. — 14 Comparaison. —
15 Amour du mouvement. — 16 Sentiment de la durée. —
17 Sentiment de la musique. — 18 Amour filial. — 19 Esprit de
Fig. 94. Tête phrénologique représentant la localisation des facultés, d’après Cubi i Soler.
conservation. — 20 Gourmandise. — 21 Esprit de destruction. — 22 Penchant à la dispute, au combat. — 23 Amour conjugal. — 24 Sentiment de l’amitié. — 25 Amour de la construction. — 26 Désir d’aquérir. — 27 Discrétion. — 28 Précaution. — 29 Amour de la résidence. — 30 Amour du chez-soi. — 31 Esprit de saillie. — 32 Pouvoir de s’améliorer. — 33 Sens du sublime. — 34 Esprit d’approbation. — 35 Esprit de concentration. — 36, 37 Sentiment de la mimique et de l’imitation. — 38 Amour de la réalité. — 39 Faculté de la pratique. — 40 Esprit de rectitude. — 41 Sentiment de la supériorité. — 42 Bienveil-
LA PHRÉNOLOGIE
lance. — 43 Sentiment de l’infpriorité. — 44 Esprit de suite. — 45 Esprit de comparaison. — 46 Sens philosophique. — 47 Esprit de déduction.
Enfin, comme objet de curiosité historique, et non, bien entendu, à titre de document scientifique, nous mettrons sous les yeux du lecteur un dessin (fi g. 95), depuis longtemps populaire en Angleterre et en Amérique, qui représente les penchants, les
vices, les capacités, les affections, etc., traduits sur une tête par autant de petits tableaux symboliques.
Voici la légende de ce dessin :
1 Philogéniture ou Penchant à V amour, Amativité , comme disait Spurzheim. — 2 Amour filial. — 3 Amitié. — 4 Amour de la patrie. — kA mour conjugal , symbolisé par la cérémonie religieuse. — 5 Organes du sens de l’art et de l’application. — 6 Penchant à la lutte. — 7 Penchant au meurtre. — 8 Gourmandise. — 9 Avarice. — 10 Penchant à la ruse. — 11 Penchant à la rapine , représenté par un oiseau de proie. — 12 Courtoisie. — 13 Orgueil , représenté par un paon qui étale sa queue. — 14 Obstination et fermeté. — 15 Sentiment de la Justice , et au-dessous, B, le senti-
D’OU VIENT LA PENSÉE
ment de ce qui est grand, de ce qui est élevé, représenté symboliquement par une partie de la chute du Niagara.
Toutes ces bosses , comme dit le profane, — dont nous faisons partie, — sont placées à la partie postérieure de la tête. Passons à celles de la partie antérieure.
Nous trouverons ici les sentiments plus nobles. Le n° 18 répond à la dévotion , au respect , à la vénération , représentés par la prière. Les nos 16 et 17 signalent Y espérance et la foi. Au-dessous (21), le sentiment de l'idéal, puis, en descendant (20), le sentiment des arts techniques et celui de la mécanique.
A l’extrémité supérieure de la tête signalons d’abord, en haut du front, la bienveillance (19); en dessous, Yimitation (22), puis la gaieté (23); en descendant encore, le sentiment de temps (33), et, près de ce dernier, le sentiment de la musique (34).
A la courbure du front, on voit un C placé entre deux hommes, ce qui signifie la compréhension , la faculté de saisir les principes.
Au n° 36, on voit Newton assis sous le célèbre pommier et réfléchissant sur la cause de la chute d’une pomme : c’est la bosse de la causalité. A la partie antérieure du front (37) est un chimiste, ce qui nous indique le sens de la comparaison. La mémoire des faits (32) est caractérisée par un livre, et près de ce dernier (31) est le sens de la localité. Plus loin, nous voyons le sens de V observation (24), de la dimension (26), de Y équilibre (27); derrière l’œil, le coloris (28), puis Y ordre (29), et, sous le n° 30, à l’endroit privé de symbole, le calcul. En avant de l’œil, le chiffre 25 indique le sentiment de la forme. Enfin le n° 8, placé en avant de l’oreille, signale le penchant à la gourmandise effrénée. Nous avons gardé cette bosse pour la dernière, pour la bonne bouche.
C’est, dit-on, d’après les travaux des anatomistes allemands Carus et Hagen, qui ont essayé, après Spurzheim, de faire admettre comme vraie l’idée de la craniologie, qu’a été tracé ce curieux dessin, d’où, comme on vient de le voir, la fantaisie coule à pleins bords.
LES NERFS CRANIENS.
Ce que nous venons d’étudier dans l’encéphale, c’est son
LES NERFS CRANIENS.
action centrale . On peut appeler ainsi la conscience que nous avons de notre pensée, de notre volonté, de notre liberté morale. Mais il y a une autre action dans l’encéphale : c’est celle que les physiologistes ont appelée, par un emprunt heureux aux effets des forces physiques, Y action centripète. L’encéphale est le siège et l’inslrument de Y action nerveuse centrale , et pour cela il se suffit à lui-même. Il n’a besoin que de ses propres éléments pour sentir, concevoir, délibérer, vouloir. Mais pour que les idées puissent prendre naissance, il faut que le cerveau ait reçu les impressions de l’extérieur, il faut qu’il puisse avoir connaissance du monde qui l’entoure. C’est par Y action centripète qu’il reçoit les impressions du monde extérieur, que le moi a la perception du non-moi.
Quels sont les organes qui transmettent au cerveau, lequel doit les communiquer à l’âme, les sensations du dehors? Ce sont les nerfs , c’est-à-dire les filets de tissu nerveux qui, partant de la masse encéphalique, vont se distribuer aux organes des sens, aux glandes et à la peau. Les nerfs conduisent à l’encéphale cette impression extérieure que nous avons appelée centripète.
Nous sommes ainsi conduits à étudier les nerfs qui partent de l’encéphale, c’est-à-dire les nerfs crâniens.
Douze troncs nerveux, en d’autres termes, douze paires de nerfs, partent de la base du cerveau, traversent la boîte osseuse du crâne, et se dirigent vers la tête ou vers le cou. Quelques-uns de ces nerfs se distribuent aux organes des sens, pour transmettre à l’encéphale et à l’âme les sensations de la vue, de l’ouïe, du goût et de l'odorat.
Nous allons énumérer les douze nerfs cérébraux , ou crâniens , en rappelant qu’un pareil nerf existant symétriquement de chaque côté du corps, on peut dire indifféremment une paire de nerfs crâniens ou un nerf crânien.
Le nerf olfactif, qui sert aux sensations de l’odorat, se distribue à la membrane muqueuse qui tapisse les fosses nasales. Quand ce nerf manque, on est affecté de maladie, la sensation de l’olfaction disparaît.
Le nerf optique est le deuxième nerf crânien. Il pénètre dans le globe de l’œil et s’y termine en s’épanouissant en une membrane nerveuse, que l’on nomme la rétine. C’est le nerf de la vue. S’il est paralysé, l’individu perd la vue. On appelle goutte sereine, ou amaurose , la paralysie du nerf optique ou la paralysie de la
D’OU VIENT LA PENSÉE
rétine qui amène la perte de la vision, sans autre altération particulière dans les organes visuels. Si le nerf optique est malade, ou reçoit une nutrition défectueuse, la vue est affaiblie. Quand on irrite ou froisse le nerf optique, en pressant le globe de l’œil, on détermine des jeux et des apparitions anormales de lumière et de couleur.
Les nerfs moteurs oculaires communs , les nerfs pathétiques , ou nerfs du muscle rotateur de l'œil et les nerfs moteurs oculaires externes , sont les troisième, quatrième et sixième paires de nerfs cérébraux. Ils président aux mouvements du globe de l’œil. Si l’action de ces nerfs est troublée, on a le strabisme : les yeux louchent, par suite du défaut d’harmonie dans les mouvements du globe oculaire.
Le cinquième nerf crânien est le nerf trijumeau , qui se compose de fibres motrices et de fibres sensibles. Les fibres sensibles de ce nerf président à la sensibilité de presque tous les organes de la tête; sa partie motrice régit tous les muscles de la mastication. Les douleurs névralgiques de la face et de la tête, les maux de dents, les sensations douloureuses de l’œil et de l’oreille, proviennent du nerf trijumeau.
Le nerf facial , le septième nerf crânien, s’irradie de l’oreille. Il se distribue dans les muscles de la face et occasionne les mouvements physionomiques. Il produit la contraction des muscles du visage. Le nerf facial est souvent le siège d’altérations excessivement douloureuses, que l’on nomme névralgies faciales , et qu’il est extrêmement difficile de guérir et même de soulager.
Le nerf acoustique, le huitième nerf cérébral, transmet à l’encéphale les sensations de l’ouïe. Ses rameaux se distribuent à l’oreille interne. Si l’on irrite ce nerf, on provoque des impressions anormales de bruits, de sons, de bourdonnements, de tintements, de bruissements d’oreilles.
Le nerf glosso-pharingien, ainsi nommé parce que l’une de ses branches se distribue à la langue et l’autre à la partie supérieure du pharynx, est le neuvième nerf cérébral.
Le plus important, des nerfs crâniens est le pneumo-gastrique, qui se ramifie dans un nombre considérable de régions du corps, en particulier au conduit auditif externe, au pharynx, au larynx, à l’œsophage, à l’estomac et au cœur.
Le onzième nerf crânien, le nerf grand hypoglosse , préside aux mouvements de la langue. Sa paralysie entraîne le bégayement.
LES NERFS CRANIENS..
Si l’on ajoute à ces 11 paires de nerfs le nerf spinal, ou nerf accessoire de W illis, on a les 12 paires de nerfs crâniens.
Parmi les nerfs crâniens, les uns sont doués d’une sensibilité spéciale, comme les nerfs auditif, olfactif et optique, les autres sont affectés à la sensibilité générale. Quelques-uns servent à la fois à la sensibilité et au mouvement. Nous renvoyons au moment où nous nous occuperons des nerfs de la moelle épinière, l’explication générale de ce fait qu’un même nerf peut servir à la fois à la sensibilité et au mouvement.
Nous nous arrêterons seulement, en raison de son importance particulière, sur le dixième nerf crânien, le pneumo- gastrique.
L’encéphale étant le siège du moi, étant doué de la faculté de sentir, de vouloir, pouvant recevoir les impressions des sens et transmettre des ordres et des mouvements, serait déjà un organe de la plus haute importance. Mais son empire s’étend plus loin encore, et c’est le nerf pneumo-gastrique qui accroît sa puissance. Le nerf pneumo-gastrique exerce une action directe sur la digestion et l’absorption, sur les mouvements du cœur et sur la phonation. Nous avons signalé, en étudiant la digestion, l’influence qu’exerce le nerf pneumo-gastrique sur la digestion des aliments et sur l’absorption des produits de la digestion stomacale et intestinale. Nous avons dit, à ce propos, que le nerf pneumogastrique tient sous sa dépendance les mouvements du cœur et ceux de la phonation. Coupez le nerf pneumo-gastrique, et vous abolirez ces quatre fonctions. Et comme le nerf pneumogastrique vient de l’encéphale, on voit comment s’augmente ainsi l’importance de l’encéphale, comme régisseur général des phénomènes de la vie.
Ajoutons que l’encéphale tient sous la dépendance tous les autres systèmes nerveux secondaires, et que, par conséquent, il régit toutes les fonctions qui dépendent de ces systèmes nerveux.
Nous avons dit, en parlant du tissu nerveux en général, que le sang est indispensable à l’accomplissement des fonctions du système nerveux. Si, par une circonstance quelconque, ce fluide n’arrive à l’encéphale qu’en quantité insuffisante, il survient une syncope , c’est-à-dire la suppression totale des forces vitales.
La position horizontale est le meilleur moyen de combattre la syncope, parce que l’on appelle ainsi vers la tête le sang resté disponible dans les voies circulatoires. Si elle se prolonge, la
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syncope amène la mort, dont elle présente d’ailleurs l’image. La syncope arrive à la suite des grandes hémorrhagies, quelle que soit leur cause.
Si, au contraire, le sang afflue au cerveau trop violemment, en trop grande abondance, cet organe se remplit de sang, se congestionne. Alors les vaisseaux, trop distendus, sont exposés à se rompre, et il peut arriver un épanchement de sang, par suite de la rupture d’une veine ou d’une artère. C’est ce que l’on nomme Yaploplexie pulmonaire , quand l’épanchement sanguin se fait dans le poumon. Si l’épanchement se fait dans le cerveau, il y a aploplexie cérébrale.
La suite de l’apoplexie cérébrale est la paralysie , c’est-à-dire l’anéantissement de la sensibilité et du mouvement dans les membres auxquels se distribuent les nerfs qui partent de l’encéphale. Par suite de la présence de caillots de sang au milieu de la masse encéphalique, le tissu nerveux subit un ramollissement, partiel ou général, dont les conséquences sont presque toujours mortelles, à une échéance plus ou moins éloignée.
C’est parce qu’il est le point de réunion de toutes les impressions extérieures transmises par les nerfs crâniens, en même temps qu’il tire de lui-même la puissance de comparer les idées qu’il a conçues, que l’encéphale est le multiple et admirable instrument de nos connaissances intellectuelles, de nos sensations et de nos sentiments, Locke, Condillac, et l’école de ces deux grands philosophes, raisonnaient donc parfaitement quand ils disaient que les sources de nos connaissances sont au dehors, et que rien n’existe dans notre intelligence qui ne nous ait été d’abord apporté par les sens : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu.
Qu’elles lui viennent du dehors par les sens, ou qu’elles aient leur source en lui-même, l’encéphale est le centre de toutes les sensations. Il a le privilège de la sensibilité, c’est-à-dire de la faculté de ressentir le plaisir et la douleur, d’éprouver les besoins, les désirs et les satisfactions de ces besoins et de ces désirs. Il est le point de départ de nos mouvements, l’organe de la détermination, de la volonté, de la conscience, de la liberté individuelle. Il est le siège des facultés intellectuelles, des sentiments et des instincts physiques et moraux.
Mais, pour que les sensations soient complètes, il faut que le
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cerveau se les assimile par la perception et par Y attention. Une fois perçue et fixée, la sensation devient une idée , et la comparaison des idées produit la déduction, la conclusion logique , c’est-à-dire le jugement, le savoir.
Pour comparer les idées entre elles, et pour en tirer des raisonnements, il faut avoir la connaissance toujours présente de ces idées. La faculté qui, pour ainsi dire, retient devant notre âme ces idées toujours présentes, pour les rapprocher, les combiner, les comparer, c’est la mémoire, faculté précieuse entre toutes. Les sens nous instruisent et nous renseignent sur les réalités du monde extérieur, l’intelligence apprécie les sensations venues du dehors; puis s’élevant de la réalité à l’idéal, de l’abstrait au concret, du présent à l’avenir, cette même intelligence nous donne la faculté de l’abstraction, c’est-à-dire nous met en possession de la science. L’intelligence ne serait donc rien sans la mémoire, qui lui permet d’inscrire, comme sur un registre toujours ouvert, et de conserver sans cesse, les données et les faits, pour les juger et les comparer, qui lui permet, en outre d’exprimer sa pensée par le langage, et par le langage d’échanger ses idées avec ses frères de la grande famille humaine. Otez-lui la mémoire, et l’homme ne comprendrait ni l’amitié, ni la prudence, ni l’affection, ni la famille. Le passé n’existerait pas pour lui; l’existence entière se réduirait au moment présent. N’obéissant qu’aux instincts les plus bas, sans expérience, sans connaissance, sans le moindre savoir, il marcherait en trébuchant sans cesse dans le chemin de la vie. Il irait comme une machine, et ne tarderait pas à se briser à tous les obstacles de la route accidentée qu’il est forcé de parcourir.
La mémoire est donc le lien indispensable de toutes nos facultés. Aussi puissante pour grouper ensemble toute les notions antérieurement acquises, que pour nous représenter les plus petits détails d’une impression isolée, elle fait revivre en nous un fait particulier ou toute une vie : un imperceptible objet, un insecte, une feuille, un fétu, ou toutes les annales de l’histoire. Elle ressuscite pour nous les êtres que nous avons perdus, et nous permet d'aimer encore par la pensée ceux que nous ne voyons plus de nos yeux. La mémoire est donc la faculté à laquelle l’homme doit à la fois sa puissance intellectuelle et ses sentiments les plus délicats.
Une simple sensation suffît souvent pour éveiller notre mé-
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moire, pour nous reporter à l’époque où nous avons éprouvé cette sensation, et faire reparaître les impressions qu’elle produisait dans notre âme. Le nègre arraché au sol africain pleure à la vue d’un palmier qui lui rappelle son pays. Des larmes coulaient des yeux de J. -J. Rousseau lorsque, au fond de sa rue Plâtrière, à Paris, il voyait une pervenche qui lui rappelait les paysages alpestres; et le ranz des vaches provoquait une nostalgie mortelle chez beaucoup de jeunes Suisses, alors que les citoyens de ce pays s’engageaient dans les troupes étrangères.
Le duc de Marlborough (John Churchill), célèbre en Angleterre, à la fin du xvne siècle, du temps de la reine Anne, par le nombre et la continuité de ses victoires, était tombé en enfance pendant les dernières années de sa vie, et il passait son temps à jouer avec ses pages. Mais la mémoire lui revenait quelquefois. Un jour, il passa, dans une galerie, devant un de ses portraits, qui le représentait en grand costume de bataille. Tout aussitôt, la vue de ce tableau lui rendant la mémoire, il fondit en larmes, et comme dit le prince de Ligne, qui rapporte ce fait dans ses Mémoires, « il arrosa de pleurs ses mains qu’il porta à son visage » (fig. 96).
Mais, pour que l’encéphale reçoive des sensations et pour qu’il en tire les services intellectuels et moraux que nous venons d’énumérer, il faut que son intégrité soit complète. Abstraction faite de l’âme, du quid divinum dont la présence réelle doit toujours être sous-entendue dans le tableau rapide que nous traçons des opérations intellectuelles et morales de l’homme, et sans laquelle rien de toutes ces opérations ne pourrait exister, il faut que les hémisphères cérébraux (particulièrement les lobes antérieurs, dans lesquels siègent les facultés intellectuelles), aient tout leur développement et leur tissu bien intact. Ainsi que nous l’avons dit en traitant des fonctions du cerveau, les facultés intellectuelles sont d’autant plus développées que les hémisphères cérébraux sont plus volumineux et leur proportion plus harmonieuse.
Le nombre et la profondeur des circonvolutions cérébrales paraissent également devoir entrer ici en ligne de compte. Au-dessous d’un certain volume du cerveau, l’homme n’est qu’un idiot. La proéminence des parties antérieure et supérieure de la tête, avec un grand angle facial, a toujours été
Fig. 96. Les souvenirs du duc de Marlborough
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considérée comme le signe de l’intelligence et de la beauté physique.
Que la masse cérébrale soit enfermée dans une boîte osseuse déprimée, rétrécie, avec le front rejeté en arrière, comme celui des animaux; que le tissu nerveux, rare dans la partie antérieure de la tête, soit repoussé, aggloméré dans la partie postérieure, et l’âme la mieux façonnée par la nature ne pourra tirer de cet ingrat organisme que de déplorables facultés. Un cerveau bien fait, bien développé, au tissu nerveux bien réparti, fait l’homme supérieur; car toute sensation, qu’elle nous vienne de l’extérieur par les sens, ou qu’elle ait sa source dans le cerveau lui-même, ne pourra donner lieu à des idées, à de la volonté, à de la mémoire, à des déductions, à des raisonnements, pas plus qu’à des sentiments moraux, ni à une sensibilité élevée, si l’organe qui doit coordonner toutes ces sensations est mal conformé ou d’une structure imparfaite.
Nous disons que derrière l’organisme cérébral il y a toujours l’âme, le sens intime. Ne perdons pas de vue ce grand principe, bien qu’il se trouve bien des fois forcément voilé dans le cours de notre exposition. Nous ne pouvons assurément dire en quoi l’âme consiste, ni comment elle préside aux fonctions de l’intelligence, du moral et de la sensibilité; mais connaissons-nous davantage l’essence des autres forces de la nature? Savons-nous pourquoi les corps tombent à la surface de la Terre, et pourquoi les astres gravitent autour du Soleil? En quoi consiste l’électricité? Quelles sont la nature et la cause du transport instantané du courant électrique? Qu’est-ce que la lumière, et qui nous dira jamais la nature de cet agent physique, condition première de la vie? Qu’est-ce que le germe végétal et animal? Quel est l’insondable mystère qui se passe pendant l’évolution et le développement du germe dans l’ovaire des plantes ou dans l’œuf des animaux? Pourquoi l’herbe pousse-t-elle? Pourquoi l’arbre croît-il, et pourquoi, mystère tout aussi grand, l’arbre ne croîtil que jusqu’à une certaine hauteur? Pourquoi ne s’allonge-t-il pas indéfiniment? Nous sommes, pauvres habitants de la Terre, environnés d’ombres et de ténèbres, que notre esprit est impuissant à dissiper. Nous nous heurtons à chaque pas à d’insolubles problèmes. Ne soyons donc pas étonnés de ne pouvoir expliquer en quoi consiste l’âme, de ne pouvoir dire comment, substance immatérielle intangible, elle est pourtant impression
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née par des corps matériels, et pourquoi elle a besoin d’un instrument intermédiaire entre elle et le dehors pour éprouver des sensations. La raison nous oblige à admettre l’existence de Pâme* mais elle est impuissante à nous en dévoiler la secrète essence. La foi la fait remonter à l’auteur suprême, à Dieu. Inclinons-nous donc devant la majesté de ces mystères, en prononçant le nom du Créateur des mondes!
Et si quelque logicien obstiné, poussant aux dernières limites la fureur du raisonnement, vous déclare qu’il est impossible de dire scientifiquement ce que c’est qu’une substance immatérielle, et, par conséquent, de savoir en quoi consiste l’àme, répondez, ami lecteur, qu’en présence de deux doctrines aussi difficiles à justifier scientifiquement l’une que l’autre, vous vous rattachez, comme d’instinct, à celle qui offre au cœur le plus de consolations, de poésie et d’espérances, à celle qui donne à l’existence de l’homme un but : sa propre perfection et la reconnaissance envers Dieu. Répondez que vous n’hésitez pas à embrasser le système qui réserve, dans un monde meilleur, une punition au crime et une récompense à la vertu; et que vous êtes heureux de professer une philosophie qui a été le partage des plus grands génies de l’humanité, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, depuis Pythagore, Hippocrate, Socrate, Théophraste et Platon, jusqu’à Keppler, Pascal, Newton, Harvey, Haller, Cuvier, Le Verrier et Pasteur.