LA MOELLE ÉPINIÈRE ET LES NERFS QUI EN DÉPENDENT
La moelle épinière , ainsi nommée par un rapprochement inexact, autant que grossier, avec la moelle qui remplit l’intérieur des os longs, est une dépendance du cerveau, avec leque elle est en rapport de continuité. Son importance est presque égale à celle du cerveau lui-même. C’est une vassale, mais l’intégrité de sa puissance est nécessaire à l’exercice des pouvoirs du suzerain. Elle est chargée de transmettre au cerveau les impressions de la sensibilité des parties du corps afférentes au tronc et aux membres, et elle préside en partie aux mouvements volontaires. La moelle épinière régit, en outre, par ce que l’on nomme les actions réflexes , la sensibilité et les mouvements des viscères, qui remplissent la poitrine et l’abdomen, organes soustraits à l’empire de la volonté, et dans lesquels s’exécutent les fonctions de la digestion, de la circulation, de la respiration, de l’absorption, de la nutrition, les sécrétions, etc. Aussi la nature a-t-elle pris, pour protéger la moelle épinière, autant de précautions que pour défendre le cerveau lui-même. La triple membrane qui environne l’encéphale se prolonge autour de la moelle, et lui fait une triple ceinture, composée, comme les méninges du cerveau, de la dure-mère , de Y arachnoïde et de la pie-mère. On peut dire de la moelle épinière, comme de l’encé-
LES NERFS RACHIDIENS.
phale, ce que disait Horace du premier navigateur : Illi robur et æs triplex. %
Y! arachnoïde du canal vertébral sécrète, comme l’arachnoïde de l’encéphale, un liquide, le liquide rachidien , qui forme autour de la moelle un milieu destiné à préserver la substance nerveuse de tout choc extérieur et à empêcher les frottements. Aussi rien n’est-il plus rare qu’une blessure de la moelle épinière.
Le tissu nerveux qui, renfermé dans le canal vertébral, constitue la moelle épinière, a, comme on le voit par la coupe que représente la figure 97, la forme d’une tige cylindrique, légèrement aplatie.
La moelle épinière est contenue dans le canal vertébral, lequel résulte, comme le montre la figure 98, de la réunion des vertèbres, qui laissent entre elles un conduit lon-
TV
TL
Fi s. 97.
gitudinal.
° Coupe de la moelle epimere.
La moelle épinière se relie, dans sillon pos,ér!e„r. si. sulon antérieur sa partie supérieure, au cervelet, — rs. Racines postérieures des nerfs. —
sous le nom de moelle allongée ,
laquelle est enveloppée de la protubérance annulaire , ou pont de Varole , et présente en dessous le renflement nommé bulbe rachidien. Elle présente en bas, c’est-à-dire au niveau de la deuxième vertèbre lombaire, un renflement qui forme, avec les nerfs inférieurs de la moelle, l’épanouissement nerveux que l’on nomme la queue de cheval ; puis elle se termine en pointe à son extrémité.
La moelle est parcourue du haut en bas, par un sillon assez profond, qu’on appelle sillon médian , qui va depuis l’occiput ou base du cerveau jusqu’à la deuxième vertèbre lombaire. Il y a donc le sillon médian antérieur et le sillon médian postérieur de la moelle épinière.
Tout le long de la moelle épinière, on voit sortir, par autant de trous qui traversent le canal vertébral, et de chaque côté du sillon médian, les racines des nerfs qui vont se distribuer aux membres ou aux viscères de la poitrine et de l’abdomen.
La sortie des nerfs rachidiens se fait par la partie antérieure et par la partie postérieure de la moelle. A cet effet, des fibres nerveuses, dont la réunion forme les racines antérieures et les
racines postérieures des 31 paires de nerfs de la moelle épinière,sortent de chaque côté du sillon médian.
La figure 99, qui fait voir la moelle épinière extraite du canal vertébral, met en évidence les racines des nerfs rachidiens.
Nous dirons plus loin, avec tous les détails nécessaires , que les racines antérieures des nerfs rachidiens sont destinées au mouvement, et que les racines postérieures, plus fortes, servent à la sensibilité.
On compte 31 paires de nerfs rachidiens, qui vont animer le tronc et les membres. Suivant la région de la moelle épinière d’où ils émergent, on distingue ces nerfs sous les noms de nerfs cervicaux , dorsaux j lombaires et coccygiens.
Nous représentons sur la figure 100 les
Fig. 98. Coupe verticale du canal cérébral.
1. Coupe du corps des vertèbres cervicales. — 2. Apophyses épineuses des vertèbres cervicales. — 3 et 4. Canal vertébral. — A. Les 7 vertèbres cervicales. — B. Les 12 vertèbres dorsales. — C. Les 5 vertèbres lombaires.
Fig. 99. Moelle épinière extraite du canal vertébral.
1. Bulbe rachidien. — 2. Centre de la queue de cheval. — 3. Racines des nerfs spinaux. — 4. Faisceaux spinaux antérieurs.
Fig. 100. Ensemble du système nerveux central et périphérique (nerfs rachidiens et crâniens).
A. Cerveau. — B. Cervelet. — C. Moelle épinière. — 1. Nerfs de la face. — 2, 2. Plexus brachial.
— 3, 3. Nerf axillaire. — 4, 4. Nerf médian. — 5, 5. Nerf palmaire. — 6, 6. Rameaux spinaux.
— 7, 7. Nerf crural. — 8, 8. Nerf sciatique. — 9, 9. Nerf plantaire interne. — 10, 10. Nerfs rachidiens.
LES NERFS RACHIDIENS.
nerfs rachidiens (cervicaux, dorsaux, lombaires et coccygiens).
Les nerfs cervicaux sont au nombre de huit. Ils sortent du canal vertébral, au niveau des vertèbres cervicales, et vont se répandre dans les régions du cou, de la nuque, de l’oreille, de l’occiput, de l’épaule et du bras.
Les quatre premiers nerfs cervicaux forment, en se réunissant, une sorte de réseau qu’on nomme le plexus cervical . Les quatre nerfs cervicaux inférieurs forment, en se réunissant, le plexus brachial, et de ce plexus émane un tronc nerveux qui descend dans le creux de l’aisselle, puis s’étend le long du membre supérieur et continue son trajet jusqu’aux extrémités des doigts, en fournissant à ces diverses parties des nerfs plus ou moins volumineux.
Les nerfs dorsaux, ou thoraciques, sont au nombre de douze. Ils sortent du canal vertébral, au niveau des vertèbres dorsales. Ils se distribuent en partie aux muscles du dos, et forment, d’autre part, les nerfs intercostaux qui serpentent entre les côtes ét animent les muscles inspirateurs et expirateurs.
Les cinq paires de nerfs lombaires, ou abdominaux, sortent de la colonne vertébrale, dans la région dite lombaire. Ils envoient vers le dos leurs branches postérieures, tandis que les branches antérieures se réunissent et forment le plexus lombaire, lequel envoie des nerfs à la face antérieure de la cuisse, où ils se ramifient en un grand nombre de branches, au niveau du pli de l’aine.
Les nerfs sacrés, au nombre de cinq, sortent de la colonne vertébrale par les ouvertures de l’os sacrum, et se distribuent aux parties environnantes.
On appelle plexus sciatique, ou plexus sacré, et plexus hypogastrique, des lacis, des agglomérations de tissu nerveux formées par les nerfs sacrés. Le plexus sciatique se termine par un nerf volumineux, le nerf sciatique, qui est souvent le siège de névralgies cruelles. Apparaissant à la partie postérieure de la cuisse, le nerf sciatique passe par le creux du jarret, descend le long de la jambe et se distribue finalement au pied.
Le nerf coccygien sort de la partie inférieure du canal vertébral. Il se distribue dans les parties musculaires qui composent la région du coccyx.
La moelle épinière est l’agent de communication et de trans-
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
mission entre les nerfs et le cerveau. L’important, au point où nous sommes arrivés, c’est donc de déterminer les fonctions dévolues aux nerfs qui sortent de la moelle épinière.
Bien préciser les fonctions des nerfs de la moelle épinière, telle est la question que nous avons à aborder maintenant, et à ce sujet nous aurons à initier nos lecteurs à l’une des plus grandes découvertes qui aient jamais été faites en physiologie. Nous voulons parler de la division des nerfs, en général, en nerfs sensitifs et en nerfs moteurs.
La science est arrivée à reconnaître qu’il y a dans un nerf une partie destinée à transmettre au cerveau ou à la moelle épinière les impressions sensibles, et une autre destinée à provoquer les mouvements dans les régions où elle se distribue. Fait bien singulier! A l’origine des nerfs, les deux fibres sensitive et motrice sont séparées : les racines antérieures, qui servent au mouvement, et les racines postérieures, qui servent la sensibilité, sont parfaitement distinctes, parfaitement séparées, parfaitement reconnaissables. Mais, après un trajet de quelques millimètres, ces deux fibres différentes se réunissent, s’accolent, pour ainsi dire, et constituent un nerf mixte. Ce nerf continue ainsi son trajet à peu près jusqu’à son point de terminaison. Une fois là, les fibres sensitives et les fibres motrices se séparent de nouveau; les fibres sensitives se distribuent à la peau, aux glandes et à tous les organes [dans lesquels réside la sensibilité; tandis que les fibres motrices se répandent dans les muscles, auxquels^elles donnent la propriété de se contracter, lorsque l’encéphale leur en transmet l’ordre, par l’intermédiaire de la moelle épinière.
Le double rôle affecté à un même nerf de transmettre les impressions sensibles, ou les ordres de mouvement, a trop d’importance, dans l’histoire des fonctions du système nerveux, pour que nous n’entrions pas dans des détails précis à ce sujet. Nous n’avons pas voulu aborder cette question en parlant des nerfs crâniens, parce que les nerfs sortant du crâne sont loin d’être tous en possession du double privilège dont nous parlons : pour le plus grand nombre, ils sont affectés isolément à la sensibilité ou aux mouvements. Ajoutons qu’en renvoyant au chapitre des nerfs rachidiens l’étude de la grande question des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs, nous rendons plus facile au lecteur l’intelligence de cette grande question.
LES NERFS RACHIDIENS*
Un examen, même superficiel, des fonctions nerveuses démontre qu’il y a dans le système qui préside à ces fonctions deux courants opposés : l’un qui va de la périphérie au centre, c’est-à-dire des organes des sens au centre nerveux; l’autre qui va du centre à la périphérie, c’est-à-dire du centre nerveux aux organes des sens. On peut appeler le premier courant centripète et le second courant centrifuge. ^
Un charbon ardent roulant du foyer tombe sur votre jambe et vous occasionne une brûlure; aussitôt vous retirez vigoureusement la jambe. Analysons, en physiologiste, ce qui s’est passé. L’impression de brûlure déterminée par le charbon incandescent à la surface de la peau de la jambe a été perçue par les nerfs, et conduite par eux jusqu’au centre nerveux, jusqu’au cerveau. Yoilà le courant centripète. Le cerveau, ainsi réveillé, a envoyé l’ordre aux muscles de la jambe de se contracter, pour soustraire le membre à la brûlure. Yoilà le courant centrifuge.
Mais, direz-vous, où est la preuve que ce sont les nerfs qui ont conduit au cerveau l’impression de brûlure produite à la surface de la peau, et qui ont ensuite provoqué le mouvement de contraction musculaire de la jambe? Ce qui le prouve, ce qui démontre que les nerfs, et non d’autres organes, sont bien les agents par lesquels toutes ces impressions ont circulé, c’est que si l’on coupe le nerf principal d’un membre, en un point quelconque de son trajet, ou lorsque, par une blessure ou un accident, le nerf de ce membre a été divisé, coupé, le membre est insensible. On peut piquer, brûler ce membre, sans que l’individu ressente la moindre douleur; et, en même temps, le membre est incapable d’exécuter le moindre mouvement. C’est donc bien le nerf qui est l’agent conducteur de la sensibilité et du mouvement.
Quand nous sommes subitement frappés par une lumière éclatante, nous fermons aussitôt les yeux, pour les soustraire à cette trop forte impression. Que s’est-il passé? La lumière a impressionné la rétine, c’est-à-dire le réseau du tissu nerveux qui tapisse le fond de l’œil et fait suite au nerf optique, et le nerf optique a transmis à l’encéphale cette vive impression lumineuse. Yoilà le courant centripète. L’encéphale, ainsi excité, a transmis à la paupière, par le nerf oculaire moteur, l’ordre et la puissance de se contracter. Yoilà le courant centrifuge. Le cou -
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
vaut centripète va de la rétine à l’encéphale, le courant centrifuge va de l’encéphale au nerf oculaire moteur.
Y a-t-il un nerf particulier pour transmettre la sensibilité, et un autre pour transmettre le mouvement et la contractilité? Il est rare que les nerfs aient cette affectation isolée et spéciale. Cet isolement existe particulièrement pour les nerfs crâniens. Les nerfs optique, acoustique, olfactif, sont dans ce cas. Mais le plus souvent, et c’est là que nous voulions en arriver, le même nerf est affecté à la transmission du courant centripète et du courant centrifuge , c’est-à-dire du mouvement et de la sensibilité. Les fibres nerveuses, servant à conduire chacun de ces courants, sont séparées, ainsi que nous l’avons dit plus haut, au moment où elles sortent du canal vertébral ; mais, à quelque distance de leur émergence de ce canal, elles se réunissent, elles s’accolent, se juxtaposent, sans se confondre, et constituent alors un nerf mixte , c’est-à-dire un nerf contenant à la fois des fibres sensitives et des fibres motrices.
La découverte de ce fait a marqué une des plus grandes époques de l’histoire de la philosophie. Il est donc nécessaire de rappeler dans quelles circonstances et entre les mains de quels expérimentateurs s’est révélée cette grande loi de l’organisme.
Les anciens physiologistes avaient bien remarqué que le mouvement peut être aboli dans une partie du corps sans que la sensibilité lui soit enlevée; et réciproquement, qu’un membre peut devenir insensible tout en conservant sa mobilité. L’indépendance qui avait été ainsi reconnue entre le mouvement et la sensibilité dans le corps humain, avait fait pressentir aux médecins du xvme siècle qu’il devait exister deux ordres de nerfs, les uns sensitifs, les autres moteurs. Boerhaave, l’oracle de la médecine européenne au xvme siècle, développa cette idée. A la fin du siècle dernier, le naturaliste français de Lamarck formula avec assez de netteté ce principe, qu’un même nerf peut, selon les circonstances, transmettre les impressions de la sensibilité ou l’excitation au mouvement.
Mais la première démonstration du double rôle des nerfs chez l’homme et chez les animaux, démonstration appuyée d’un nombre suffisant de preuves expérimentales, fut donnée, en 1811, par Charles Bell, chirurgien anglais.
LES NERFS RACHIDIENS.
Charles Bell fit ses expériences uniquement sur les animaux: sur des lapins et sur un âne.
L’application à l’homme de phénomènes constatés sur le lapin paraissait un peu forcée. En outre, Charles Bell avait commis de notables erreurs quant aux fonctions des racines postérieures
Fig. 101. Charles Bell.
des nerfs. C’est ce qui explique la longue résistance que ses idées trouvèrent sur le continent.
Quoi qu’il en soit, voici exactement en quoi consiste la découverte de Ch. Bell. Ce physiologiste trouva que les nerfs qui partent de la moelle épinière ont des fonctions différentes, dans la première partie de leur trajet, au sortir des trous vertébraux,
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
c’est-à-dire dans ce que Ton nomme leurs racines. Les racines antérieures lui parurent chargées de transmettre à la fois le mouvement et la sensibilité, tandis que les racines postérieures transmettaient au cervelet une influence vitale particulière.
Il y avait loin de là, comme on le voit, à l’expression si nette et si simple des doubles fonctions sensitive et motrice des nerfs, telle qu’on la formule aujourd’hui. L’obscurité de la théorie de Charles Bell explique que pendant dix ans elle ne fut accueillie hors de l’Angleterre que par des dénégations ou des critiques.
Ce ne fut qu’en 1821, dix ans après l’annonce de ses expériences, que Charles Bell, s’étant rendu à Paris, soumit sa découverte à l’examen de l’Académie des sciences. Magendie, qui tenait alors en France le sceptre de la physiologie, répéta les expériences de Charles Bell. Il les trouva d’abord très exactes, et dans une communication à l’Académie des sciences, il donna son entière adhésion au principe posé par Charles Bell. Mais, en continuant ses expériences, Magendie en vint à se faire une opinion toute contraire. Dans un nouveau mémoire à l’Académie, Magendie se rectifia donc lui-même. Avec la même assurance et la même conviction, il brûla ce qu’il avait adoré et adora ce qu’il avait brûlé.
Cependant la lumière définitive se fit dans l’esprit de notre savant. Ayant approfondi la question, Magendie découvrit la vérité vraie, et invoquant des expériences faites sur les animaux de toute classe, il la proclama en ces termes : Les racines antérieures des nerfs de la moelle épinière sont motrices , tandis que les racines postérieures sont sensibles , et ces deux racines s'unissent , se juxtaposent, pour former le nerf , dans le reste de son trajet.
Après Magendie, les expériences sur les doubles fonctions des nerfs se multiplient singulièrement. Flourens et Longet en France, J. Müller et Valentin en Allemagne, répètent les expériences de Ch. Bell et de Magendie, et en étendent beaucoup le cercle.
Les physiologistes que nous venons de nommer opéraient sur des lapins et sur des grenouilles pour démontrer les fonctions opposées des racines antérieures et des racines postérieures des nerfs. Les expériences sont plus faciles avec les animaux à sang froid, qui supportent sans périr de grandes mutilations; mais les conclusions à tirer d’expériences sur les reptiles ne peuvent pas logiquement s’appliquer aux animaux supérieurs et à l’homme. C’est pour éviter ce genre d’objections que, de nos jours, on
LES NERFS RACHIDIENS.
exécute ces expériences sur le chien, le cheval, le mouton. Les conclusions à en tirer en ce qui concerne notre espèce sont beaucoup plus logiques.
Voici comment on procède à l’expérience fondamentale ayant pour but de démontrer le double rôle sensitif et moteur des racines nerveuses qui sortent de la moelle épinière. On prend un chien, et, après avoir incisé la peau, on ouvre le canal vertébral; puis on attaque les vertèbres avec un sécateur de la forme de ceux qui servent à tailler les arbres. La dure-mère rachidienne apparaît; on l’incise, et l’on aperçoit les racines postérieures des nerfs. Pour mettre à nu les racines antérieures des mêmes nerfs, qui sont situées du côté opposé, c’est-à-dire du côté de la poitrine, on coupe avec le sécateur les ligaments qui recouvrent les parties latérales de la moelle, et l’on aperçoit les racines antérieures. On laisse l’animal quelque temps en repos, pour qu’il puisse se remettre de cette opération cruelle, et l’on procède ensuite à l’expérience.
On touche, avec la pointe d’un scalpel ou l’extrémité d’une pince, la racine postérieure du nerf mise à nu : aussitôt le chien pousse des cris, s’agite et donne tous les signes de la douleur. On touche, avec la même pointe de scalpel ou l’extrémité de la même pince, la racine antérieure, et l’animal ne jette aucun cri, ne donne aucun signe de douleur. Mais le membre dans lequel se distribuent les branches du nerf dont on touche la racine antérieure est en proie à des contractions musculaires, à une sorte de mouvement convulsif, qui est limité à la région animée par ce nerf : au delà, tout demeure en repos.
Il est donc prouvé que sur un animal d’un ordre supérieur les racines postérieures des nerfs, sortant du canal vertébral, servent à la sensibilité, et que les racines antérieures sont excitatrices du mouvement.
Pour achever la démonstration, on coupe les racines postérieures. On peut alors irriter le nerf sur son trajet, ou piquer, blesser le membre dans lequel le nerf se distribue : l’animal ne manifeste aucune douleur; il a perdu la sensibilité dans cette région. Cependant il peut encore faire mouvoir ses muscles. Si l’on coupe ensuite la racine antérieure du même nerf, le mouvement est aboli et aucune contraction musculaire ne peut plus s’opérer.
On sait pourtant que sur le trajet d’un nerf une telle sépara-
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tion de fonctions n’existe pas. Si l’on met à découvert un nerf quelconque sur le même animal, et qu’on irrite ou qu’on touche ce nerf avec la pointe d’un scalpel, on détermine à la fois et de la douleur et des contractions musculaires, c’est-à-dire des espèces de secousses convulsives.
Il résulte nettement de cette suite d’expériences que les nerfs sont composés de deux éléments : une fibre conductrice de la sensibilité, c’est-à-dire du courant centripète , et une fibre conductrice du mouvement, ou du courant centrifuge. El comme l’anatomie montre qu’au sortir du canal vertébral les deux racines antérieure et postérieure se réunissent, se juxtaposent, sans toutefois se confondre, il faut admettre que dans ce nerf, ainsi que dans les branches secondaires qui s’en détachent sur son trajet, les fibres nerveuses des deux ordres sont réunies, et composent ce que l’on doit appeler un nerf mixte. Quand le nerf mixte est arrivé aux organes dans lesquels doivent se distribuer ses ramifications, c’est-à-dire dans les membres, dans la peau, dans les glandes sécrétoires, les deux éléments nerveux se séparent : les filets sensitifs vont aux organes doués de la sensibilité, tels que la peau et les glandes, les filets moteurs vont aux organes contractiles, c’est-à-dire aux muscles.
Le physiologiste Longet, mort en 1870, a beaucoup contribué, par ses nombreuses expériences sur les animaux, à démontrer la réalité de tous les faits généraux que nous venons d’établir concernant l’affectation spéciale de chaque racine nerveuse prise à la sortie du canal vertébral, et de chaque rameau terminal du même nerf. Flourens a, de son côté, beaucoup contribué à éclairer cette partie de la physiologie du système nerveux.
Ce que nous venons de dire est absolument vrai pour les nerfs de la moelle épinière, qui tous constituent des nerfs mixtes dans leur trajet et ont des destinations séparées à leur origine, c’està-dire quand on les prend à leurs racines. Il en est tout autrement des nerfs crâniens. Un seul des nerfs crâniens, celui de la cinquième paire, ressemble, par son mode d’origine, aux nerfs rachidiens. La plupart des autres présentent pendant un assez long trajet soit des propriétés motrices, soit des propriétés sensitives.
L’examen anatomique, l’analyse histologique, n’ont pu faire découvrir aucune différence appréciable à l’œil entre les éléments du tissu nerveux des racines postérieures et ceux des ra-
LE NERF GRAND SYMPATHIQUE
cines antérieures des nerfs de la moelle épinière. La différence radicale qui sépare les deux fonctions est donc inexplicable par la structure anatomique des deux espèces de nerfs. Il y a là en-
Fig. 102. Longet.
core un de ces mystères dont le système nerveux nous offre tant d’exemples.
SYSTÈME DU NERF GRAND SYMPATHIQUE
Il faut rattacher tout à la fois à la moelle épinière et à l’encéphale le système nerveux qu’on désigne communément sous le.
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
nom de grand sympathique , et dont l’importance sera suffisamment appréciée quand nous dirons qu’il préside aux fonctions qui s’accomplissent dans la poitrine et dans l’abdomen. Il fallait un régulateur particulier à ces actions qui doivent être soustraites à l’empire de la volonté, parce qu’elles ne peuvent jamais être interrompues, parce qu’elles doivent s’accomplir dans le sommeil aussi bien que dans l’état de veille. Au nerf grand sympathique revient ce gouvernement particulier.
Il faut représenter le nerf grand sympathique comme un double cordon situé profondément, de chaque côté de la colonne vertébrale, coupé par de nombreux ganglions (c’est-à-dire des sortes d’accumulations, de nœuds, de matière nerveuse) et dont les extrémités se réunissent supérieurement au milieu de la tête en dehors du crâne, et inférieurement dans l’intérieur du bassin.
Les deux moitiés du nerf grand sympathique sont en communication l’une avec l’autre, au moyen de filets nerveux qui se réunissent, après s’être distribués dans les viscères de la poitrine et de l’abdomen.
La figure 103 donne une représentation générale, un dessin idéal du grand sympathique , pour faire comprendre ses rapports généraux et sa symétrie. Après cette figure, que l’on nomme un schéma dans les cours d’anatomie et de physiologie, nous plaçons (figure 104) un dessin représentant, telle qu’elle existe dans la nature, la distribution du nerf grand sympathique aux viscères de la poitrine et de l’abdomen.
Le nerf grand sympathique présente dans tout son épanouissement la forme d’une sorte d’ovale allongé, tandis que le système cérébro-spinal a, comme on l’a vu, la forme d’un arbre avec ses ramifications. Les nerfs dont il se compose se distribuent aux vaisseaux sanguins et lymphatiques, et les accompagnent constamment. Ces mêmes nerfs communiquent avec un grand nombre de renflements de tissu nerveux, c’est-à-dire des ganglions (d’où vient le nom d z système ganglionnaire).
Les tubes nerveux de ce système sont beaucoup plus minces que ceux du système nerveux cérébro-spinal.
Le nerf grand sympathique, ou la chaîne ganglionnaire , comme on l’appelle quelquefois, forme une double chaîne perpendiculaire, qui s’étend des deux côtés le long de la colonne vertébrale, et comprend vingt-quatre à vingt-cinq ganglions
LE NERF GRAND SYMPATHIQUE
diversement espacés. Les filets qui se détachent de ces ganglions vont se distribuer dans les vaisseaux sanguins et lym-
Fig. 103. Schéma du nerf grand sympathique.
1. Ganglion cervical supérieur. — 2. Ganglion cervical moyen. — 3. Ganglion cervical inférieur. — 4, 4. Ganglion rachidien. — 5. Filets antérieurs des ganglions cervicaux et des ganglions thoraciques, concourant à la formation du plexus cardiaque. — 6. Plexus cardiaque. — 7. Plexus diaphragmatique. — 8. Grand splanchnique. — 9. Ganglion semilunaire. — 10. Plexus solaire. — 11. Plexus mésentérique. — 12. Plexus hypogastrique. — 13. Filets ascendants qui accompagnent les artères dans le cerveau. — a. Cœur. — b. Diaphragme.
phatiques de la poitrine et de l’abdomen. D’autres accompagnent les nerfs qui partent du cerveau et de la moelle épinière.
Les ganglions du nerf grand sympathique se distinguent, d’après leur situation, en ganglions de la tête , du cou , de la poitrine, de Y abdomen et du bassin.
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
A leur terminaison périphérique, les nerfs du système ganglionnaire se réunissent entre eux, et forment ce que l’on nomme des plexus. Les plexus (du latin plexus , filet) sont des espèces de tresses résultant de l’enchevêtrement, en forme de filets, des nerfs qui entourent les vaisseaux.
Les principaux plexus se trouvent dans l’abdomen et la poitrine. On les désigne par le nom des vaisseaux qu’ils sont chargés d’accompagner. Le plexus le plus considérable de l’abdomen est le plexus solaire (10, fig. 103; 5, fig. 104), situé derrière l’estomac et entourant la partie des artères de l’abdomen que l’on appelle le tronc cœliaque , qui fournit des artères importantes à plusieurs viscères abdominaux.
Il ne faut pas chercher dans le nerf grand sympathique de racines sensibles ni de racines motrices. Il s’agit ici d’un système nerveux tout spécial, réglant des actions dont nous n’avons pas conscience : la digestion, la circulation, la nutrition, les sécrétions, auxquelles il faut joindre une action motrice exercée sur les vaisseaux de la poitrine et de l’abdomen, laquelle a pour effet de provoquer la circulation du sang, de la lymphe et du chyle dans les canaux qui renferment ces liquides. Les physiologistes modernes donnent le nom de vaso-moteurs aux filets du nerf grand sympathique qui se distribuent aux vaisseaux artériels et veineux propres aux viscères de la poitrine et de l’abdomen. Ils rappellent par ce mot vaso-moteurs , que c’est sur la circulation dans les petits canaux que le nerf grand sympathique agit particulièrement.
Il faut, quand on parle du nerf grand sympathique, insister sur ses nombreux ganglions. Les ganglions du nerf grand sympathique, rangés en ordre bilatéral, le long de la colonne vertébrale, et sous la direction d’un centre principal, sont autant de foyers partiels, d’où partent des filets noueux, qui pénètrent dans la profondeur des viscères ou vont envelopper et escorter les vaisseaux sanguins et lymphatiques.
On voit sur la figure 104 la situation exacte des ganglions du grand sympathique, de la chaîne glanglionnaire , des plexus et des nerfs propres à ce système.
Le lecteur peut maintenant se faire une idée exacte des fonctions du cerveau et de la moelle épinière [système cérébro-spinal ), comparées à celles du nerf grand sympathique. Tandis que le
LE NERF GRAND SYMPATHIQUE. 403
système cérébro-spinal anime les organes qui sont le siège de la
Fig. 104. Distribution du nerf grand sympathique, de ses ganglions et de ses plexus.
A. Trachée-artère. — B. Aorte. — C. Ventricule droit du cœur. — D. Oreillette droite du cœur.
— E. Coupe du diaphragme. — F. Extrémité inférieure de l’œsophage. — G. Coupe de l’estomac. — H. Intestin grêle. — I. Côlon. — K. Rectum. — L. Vessie.
1. Ganglion cervical moyen. — 2. Ganglion cervical inférieur. — 3. Chaîne ganglionnaire lombaire. — 4. Nerf grand splanchnique — 5. Plexus solaire. — 6. Plexus mésentérique supérieur. '
— 7 et 8. Plexus lombo-aortique. — 9, Plexus hypogastrique.
ORGANES DE LA SENSIBILITÉ
vie extérieure et du mouvement volontaire, le nerf grand sympathique, que Ton nomme quelquefois le système nerveux ganglionnaire, règle le développement et la conservation du corps, maintient la force et la santé. On pourrait dire, pour emprunter une comparaison musicale, que le système nerveux cérébrospinal préside à l’exercice de la vie en mode majeur , tandis que le système ganglionnaire , ou nerf grand sympathique , préside à l’exercice de la vie en mode mineur.
Les physiologistes du siècle dernier avaient fort mal compris le rôle du nerf grand sympathique. Ils plaçaient dans l’appareil nerveux ganglionnaire de la poitrine et du ventre le siège des passions, des affections et des instincts. Ils disaient : « L’intelligence et le jugement sont dans le cerveau; mais les passions, l'amitié ou la haine, sont dans l’appareil nerveux abdominal. » On se tromperait en assignant pour le siège des passions les organes thoraciques et abdominaux. Sans doute, la fureur, la peur, l’affection font battre notre cœur avec plus d’activité, accélèrent notre respiration et peuvent troubler notre digestion; mais ce n’est pas une raison pour considérer les viscères de la poitrine ou de l’abdomen comme le siège de nos passions. Ce serait prendre l’effet pour la cause.
On s’était mépris, jusqu’à ces derniers temps, sur l’isolement du système nerveux ganglionnaire. On croyait qu’il constituait un ensemble tout spécial, sans connexion avec le reste de l’économie. Bichat avait basé sur ce principe, dont l’erreur est aujourd’hui démontrée, sa célèbre distinction de la vie de relation et de la vie végétative . Pour lui, la vie de relation , c’est-à-dire les mouvements volontaires qui établissent nos rapports avec le monde extérieur, et qui président aux actes de la conscience, était régie par le système nerveux cérébro-spinal , — et la vie végétative, c’est-à-dire les fonctions inconscientes de la respiration, de la circulation, de la digestion, etc., était régie par le système ganglionnaire, ou nerf grand sympathique. On sait aujourd’hui que ces deux systèmes anatomiques, bien que séparés l’un de l’autre, ne cessent de communiquer entre eux, de faire, en quelque sorte, cause commune, tout en gardant chacun son mode d’influence particulier. Ce sont deux États distincts, mais qui sont en rapport par des dépêches mutuelles, constamment échangées.
LE NERF GRAND SYMPATHIQUE
Les relations anatomiques entre le système du nerf grand sympathique et le système nerveux cérébro-spinal, longtemps méconnues, sont aujourd’hui parfaitement établies. Le nerf grand sympathique communique avec le tronc des nerfs rachidiens, au niveau des trous vertébraux. Un filet nerveux part de l’une et l’autre racine des nerfs rachidiens, et va rejoindre, dans la poi-
Fig. 105. Bichat.
trine, le nerf grand sympathique. Tous ces filets d’union constituent l’unité du système nerveux, niée par Bichat, et proclamée par l’école moderne.
Dans la tête, des filets de communication relient le ganglion cervical supérieur avec les ganglions du système nerveux de l’encéphale, tels que les ganglions ophthalmique , sphéno-palatin ,
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optique , maxillaire ou sublingual. La communication se fait donc à la fois avec la moelle épinière et avec l’encéphale.
Dans les membres supérieurs et inférieurs, les nerfs qui proviennent du grand sympathique se confondent dans tout leur parcours avec ceux qui dérivent de la moelle épinière.
Cette dernière particularité prouve bien qu’il existe de grandes connexions entre le nerf grand sympathique et les nerfs de la moelle épinière, et que, par conséquent, 1 1 unité du système nerveux n’est pas un vain mot.
Ajoutons que la substance du tissu nerveux des ganglions du nerf grand sympathique est la même que celle de l’encéphale et des nerfs rachidiens et crâniens. Ces ganglions contiennent de la substance grise, c’est-à-dire qu’on y trouve, comme dans les nerfs, des tubes nerveux et des cellules nerveuses.
On est même aujourd’hui assez bien fixé sur les fonctions spéciales du système nerveux ganglionnaire, et l’on a précisé son rôle physiologique beaucoup plus qu’on ne l’avait fait jusqu’ici. On admet que le rôle du nerf grand sympathique consiste surtout à exciter les contractions de tubes étroits , c’est-à-dire des artères et des veines ainsi que des vaisseaux lymphatiques et chylifères, enfin des canaux excréteurs et sécréteurs des glandes. Les fibrilles contractiles, qui existent dans ces petits canaux, se resserrent, sous l’influence du système des nerfs qui nous occupe, et chassent leur contenu, ce qui provoque la circulation des liquides à l’intérieur de ces canaux. C’est pour consacrer ce principe que l’on appelle quelquefois aujourd’hui, comme nous l’avons dit plus haut, nerfs vaso-moteurs les filets du grand lympathique qui vont se distribuer aux vaisseaux lymphatiques et sanguins.
Les relations qui existent entre le système du grand sympathique et le système nerveux cérébro-spinal expliquent que les excilations envoyées au cerveau ou à la moelle épinière puissent aller produire des mouvements dans les organes placés sous la dépendance du grand sympathique, et réciproquement. C’est ce que les physiologistes modernes appellent une action réflexe.
Prenons quelques exemples pour caractériser ce que l’on nomme action nerveuse réflexe , phénomène qui joue aujourd’hui un rôle considérable dans la théorie du système nerveux.
Si, comme l’a montré le premier J. Müller, on met à nu les
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intestins d’un animal, et que Ton pince ou pique la peau de cet animal en un point quelconque du tronc ou des membres, on voit aussitôt l’intestin effectuer de rapides mouvements péristaltiques. C’est que la moelle épinière, ainsi que l’encéphale, ont reçu, par les nerfs qui se distribuent à la peau, une impression de sensibilité, laquelle s’est transformée en excitation motrice en se transmettant à la portion du nerf grand sympathique qui préside aux mouvements du tube intestinal.
V action réflexe est, en effet, la propriété dont jouissent la moelle épinière et l’encéphale, c’est-à-dire le tissu nerveux central — qu’il réside dans le canal vertébral ou dans le crâne — de transformer les impressions que lui apportent les nerfs sensitifs en excitations motrices, en d’autres termes, de réfléchir les impressions des nerfs sensitifs sur les nerfs moteurs, lesquels vont provoquer les mouvements de contraction des muscles.
Un homme endormi est piqué à la main, il retire sa main. Il n’a cependant aucune conscience de ce mouvement, parce que l’impression n’a pas été perçue par le cerveau. Voici ce qui se passe dans ce cas. La douleur occasionnée par la piqûre arrive par le nerf sensitif à la moelle épinière. La moelle épinière envoie alors, par un nerf moteur, une excitation en vertu de laquelle la main est retirée. C’est un mouvement réflexe.
Trempez dans un bain d’eau glacée la main droite, en tenant de la main gauche un thermomètre; vous verrez bientôt le thermomètre baisser, ce qui prouve que votre main gauche s’est refroidie. Il y a une action réflexe . Impressionné par le froid de la main droite, l’encéphale a transmis cette impression à la main gauche par les nerfs sensitifs et moteurs qui vont s’y distribuer.
Par le froid aux pieds ou aux différentes parties du corps, les petits tuyaux des bronches se rétrécissent et exposent aux inflammations, aux congestions bronchiques et pulmonaires. Le froid ne frappe pas directement les tuyaux bronchiques, mais le système nerveux encéphalique impressionné va retentir sur le système nerveux de la poitrine, c’est-à-dire va troubler ou activer d’une manière irrégulière et anormale l’innervation des bronches par suite des communications qui existent entre les deux systèmes nerveux.
A la suite d’une émotion morale, de la peur surtout, le tube intestinal accroît ses sécrétions. C’est que l’encéphale, frappé d’une impression de terreur, va agir sur les nerfs qui président
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aux sécrétions du liquide intestinal, grâce aux connexions qui relient ces deux ordres du système nerveux.
D’autres exemples de mouvements réflexes nous sont fournis par le clignotement des yeux, qui se produit lorsqu’on en approche de trop près un corps quelconque ; — par l’éternuement que détermine le chatouillement du nez; — par la toux violente qui survient lorsqu’on avale de travers ; — par la sécrétion de la salive à la vue d’un mets appétissant.
Yoici ce qui se passe dans l’éternuement, que nous prendrons comme exemple. Une substance excitante, comme le tabac en poudre, est introduite dans les fosses nasales. L’excitation produite sur la muqueuse des fosses nasales se transmet, par les ramifications du nerf olfactif, à l’encéphale, lequel, pour transformer cette impression de sensibilité en sensation motrice, envoie, par le nerf pneumo- gastrique , au diaphragme et aux muscles expirateurs l’ordre et la faculté de se contracter. La contraction subite, et pour ainsi dire spasmodique, du diaphragme, déterminant une expiration violente, produit Yéternuement.
Voilà, cher lecteur, la théorie scientifique de l’éternuement. N’est-ce pas que la physiologie est une science curieuse, et en même temps amusante? « Que de choses dans un menuet! » disait le danseur Vestris Ier. « Que de choses dans une prise de tabac ! » pourrions-nous dire.
Certaines maladies de l’oreille occasionnent des éternuements sans fin. Mosler a vu une femme qui, atteinte d’une maladie de l’oreille, éternua 52 000 fois en 42 heures (12 fois par minute). Lorsqu’elle fut guérie de son mal de l’oreille, les éternuements cessèrent.
Signalons encore, comme phénomènes d’action réflexe : le tremblement qui suit l’immersion du corps dans un bain froid; — le vomissement que provoque l’aspect d’une substance répugnante; — les convulsions que détermine chez les enfants la présence des vers dans le tube intestinal ; — les soubresauts musculaires qui font tressaillir à la suite de la détonation subite d’une arme à feu, alors qu’on ne s’y attend pas; — la congestion de la conjonctive de l’œil quand un corps étranger s’est introduit sous les paupières ; — la rougeur de la face à la suite d’une émotion subite. Dans ces deux derniers cas, la congestion sanguine ou la coloration de la peau tiennent à ce que les nerfs sensitifs ont
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réagi sur les nerfs vaso-moleurs qui animent les fibres musculaires ayant pour fonction de faire contracter les tuniques artérielles.
C’est en vertu de la même cause qu’une grenouille décapitée agite encore vivement ses membres, si on les irrite avec un instrument piquant, en l’absence du cerveau. La moelle épinière suffit pour envoyer aux nerfs moteurs des membres l’incitation motrice, consécutive de l’effet de sensibilité qu’elle a elle-même ressenti.
En résumé, le nerf grand sympathique sert de lien harmonique entre les divers organes auxquels sont dévolues les fonctions nerveuses; mais il ne faut pas oublier que son rôle capital c’est de présider aux grandes fonctions qui s’accomplissent dans les viscères de la poitrine et du bas-ventre, et qui ont pour effet d’assurer la nutrition, la réparation de nos organes, de nos tissus, et d’entretenir ainsi nos forces et notre santé.
Si l’encéphale a le privilège de l’intelligence, le grand sympathique est doué d’un instinct étonnant. On ne peut aller jusqu’à dire, avec les anciens physiologistes, que les ganglions du nerf grand sympathique soient autant de petits cerveaux; mais il faut reconnaître que ce système nerveux opère avec une sûreté étonnante, puisque les fonctions qu’il tient sous sa dépendance, la digestion, la respiration, la circulation, l’absorption, les sécrétions, s’accomplissent avec une régularité extraordinaire, sans que l’encéphale en ait jamais conscience, et sans que notre volonté puisse intervenir, pour les arrêter ou les suspendre.
C’est surtout dans les maladies qu’apparaît la puissance du système nerveux ganglionnaire. Les efforts que la nature accomplit pour triompher du mal qui opprime l’économie, ces luttes, ces crises qui se produisent en nous, pour combattre ce qui peut nous être nuisible, tous les exploits de la nature médicatrice , qui sont soustraits à notre conscience, comme à notre volonté, c’est le nerf grand sympathique qui les dirige, par un mystère de la nature qui reste impénétrable à notre entendement.
Les impressions du système nerveux ganglionnaire, qui sont, dans l’état normal, obscures, vagues et purement organiques, peuvent devenir, dans l’état de maladie, assez exaltées pour se transmettre au cerveau. Les affections du bas-ventre changent, troublent nos idées, nous portent à la mélancolie, à l’hypocondrie. L’esprit peut être exalté, l’intelligence accrue ou pervertie,
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par suite des maladies des viscères abdominaux, dont les souffrances ont assez d’intensité pour retentir jusqu’au cerveau. Les convulsions qui s’emparent des enfants et les désordres nerveux des jeunes filles malades, ont leur point de départ dans l’état de souffrance de quelque viscère de l’abdomen.
C’est en partant de cette idée que les amateurs du merveilleux plaçaient dans le système du nerf grand sympathique la cause du somnambulisme provoqué par les manœuvres des magnétiseurs. Quelques médecins du commencement de notre siècle ont donné cette Ihéorie physiologique du magnétisme animal; mais cette explication était inadmissible. Le sommeil a son siège dans le cerveau et non dans le bas-ventre, et le somnambulisme, qu’il soit naturel ou provoqué, a, comme le sommeil, sa cause dans le même organe.
Nous terminerons cette étude du tissu nerveux considéré dans les trois systèmes de l’encéphale, de la moelle épinière et du grand sympathique, en appelant l’attention sur un caractère du tissu nerveux commun à tous ces systèmes.
Le tissu nerveux, qu’on le prenne dans l’encéphale, dans la moelle épinière ou dans le système ganglionnaire, a besoin, pour fonctionner régulièrement, d’être abreuvé constamment de sang. Aussi de nombreux vaisseaux sanguins parcourent-ils tous les centres nerveux. Nous avons dit, en décrivant l’encéphale, qu’en outre des nombreuses artères et veines qui nourrissent le cerveau, la dure-mère forme, à la partie supérieure de la boîte crânienne, une sorte de vide, ou de sinus (du latin sinus, golfe), qui est un véritable réservoir de sang pour la nutrition du cerveau. La moelle épinière est également nourrie par de nombreux vaisseaux sanguins. Il faut en dire autant des nerfs eux-mêmes, qui sont parcourus et nourris par un lacis d’artères et de veines. Quelle que soit la partie où on le considère, le tissu nerveux doit donc toujours recevoir une notable quantité d’un sang réparateur. Si, par un accident quelconque, le sang cesse d’affluer dans le tissu nerveux, ses fonctions s’interrompent. Claude Bernard a fait une expérience qui est bien démonstrative sous ce rapport. Il a injecté dans l’artère carotide d’un lapin du sang qu’il avait préalablement privé de sa fibrine par l’agitation, afin de le maintenir liquide. Quand le sang pénétrait dans le cerveau du lapin, l’animal, qui était inerte et
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moribond, reprenait la vie, manifestait de l’intelligence et de la volonté. Quand on retirait le sang, au moyen de la petite canule munie d’un piston qui avait servi à l’injecter dans l’artère carotide, le cerveau devenant exsangue, l’animal retombait dans son état de morne stupidité.
Ainsi, cher lecteur, le sang est indispensable pour que le système nerveux exerce ses fonctions; mais étonnante, ou plutôt apparente contradiction, si vous voulez abolir la circulation du sang dans un membre, il vous suffit de couper le nerf principal qui se distribue à ce membre et aux vaisseaux sanguins qui le parcourent. Le système nerveux tient donc sous sa dépendance la circulation du sang, ou, comme le disent les physiologistes, Y innervation préside à la circulation. Mais nous venons de dire qu’en l’absence du sang le système nerveux ne remplit plus ses fonctions. Quel bizarre et contradictoire enchaînement! Dans ce mutuel concours de deux puissances, quelle est la dominante? Si la circulation est indispensable à l'innervation , et Y innervation indispensable à la circulation , comment et à quelle époque a commencé ce cercle d’évidents antagonismes? Il faut qu’à un moment donné une autorité supérieure ait mis en jeu à la fois ces deux actions, qui sont corrélatives Lune de l’autre, et qui pourtant marchent, chez nous, avec harmonie depuis la naissance?
Gela revient, ne -vous y trompez pas, lecteurs, à demander quelle est la puissance suprême qui donne au germe enfermé dans la graine végétale, au germe contenu dans l’œuf des animaux, à l’œuf de l’oviducte humain, la mystérieuse faculté de se développer, de grandir, de former des organes, et de constituer un être nouveau. Cela revient à demander quelle est la main qui a lancé les astres de l’univers sur la tangente de l’orbite qui leur est assignée. La puissance suprême qui a commandé aux nerfs de vibrer et au sang de circuler, celle qui dirige l’acte, inconcevable pour nous, du développement des germes végétaux et animaux, est aussi celle qui a jeté les astres dans l’espace infini. C’est la main du Créateur, c’est celle de Dieu. Le grand architecte des mondes est aussi le grand architecte du corps humain.
L’étude du corps humain, l’examen approfondi des merveilles de notre structure, nous ramènent sans cesse à l’idée d’un Dieu créateur, et la connaissance du mécanisme de nos organes est la meilleure voie pour nous faire admirer et bénir l’auteur de la
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nature. Ce n’est donc pas parmi les naturalistes, parmi les médecins, parmi les vrais savants, qu’il faut chercher les partisans du matérialisme, qui tend à envahir la société moderne. Cette triste doctrine est le privilège, et comme le cachet, de l’ignorance et de la légèreté.