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LES RÊVES

La plupart du temps, il ne laisse dans notre mémoire qu’une impression vague et confuse. C’est la preuve que l’intelligence ne veillait pas tout entière, et que l’une de ses facultés, la mémoire, était endormie, pendant qu’une autre, l’imagination, se donnait libre carrière.

L’explication des rêves n’a donc rien qui embarrasse les physiologistes.

M. Alfred Maury a publié, dans un ouvrage intitulé le Sommeil et les Rêves , le résultat d’expériences qui, au fond, ne nous ont rien appris que ce que l’on savait déjà, à savoir que la nature des rêves dépend quelquefois des sensations perçues pendant le sommeil. Un homme croit traverser à gué une rivière; il se réveille aussitôt : il avait les jambes nues et froides hors du lit. Un oreiller tombe sur l’estomac pendant le sommeil, et gêne l’office du viscère : aussitôt des songes pénibles assaillent l’individu. La flèche du lit venant à s’abattre sur la nuque du dormeur lui fait rêver guillotine. La piqûre d’un moustique éveillait, dit-on, chez Descartes endormi l’idée d’une pointe d’épée.

Ce sont des expériences du même genre que M. Alfred Maury a fait connaître dans l’ouvrage dont nous venons de citer le titre. M. Alfred Maury s’endort facilement (il est membre de l’Académie des sciences morales). Il se place dans un fauteuil, et s’abandonne à Morphée. Les sensations physiques qu’on lui fait alors éprouver artificiellement, provoquent en lui un rêve en rapport avec ces mêmes sensations. Avec une plume on lui chatouille les lèvres : il rêve qu’on lui met sur la figure un masque de poix, masque qu’on lui arrache ensuite avec la peau. On fait résonner à ses oreilles une pincette : il croit entendre le tocsin et assister aux journées de juin 1848. On lui fait respirer de l’eau de Cologne : il rêve qu’il entre chez un parfumeur. On brûle sous son nez une allumette soufrée : il croit faire un voyage en mer et que la poudrière du bâtiment va sauter. On lui pince la nuque : il rêve qu’on lui pose un vésicatoire. On passe devant ses yeux une lumière entourée d’un papier rouge : il croit assister à une tempête, entremêlée de foudres et d’éclairs, etc.1.

Ces faits étaient connus. Ils confirment la théorie que nous donnons ici des causes et de la nature physiologique des rêves,

1. Le Sommeil et les Rêves, in-12. 3e édition. Paris. 1865, pages 130 et suivantes.

LE SOMMEIL

mais on se tromperait beaucoup en affirmant que tous les rêves tiennent à une cause extérieure actuellement agissante. Ces cas sont, au contraire, fort rares. Nous dirons même qu’en général c’est tout l’opposé qui arrive, et qu’habituellement les rêves n’ont pas le moindre rapport avec les sensations physiques présentement éprouvées par le dormeur. C’est le souvenir, c’est-à-dire une impression morale appartenant au passé, et non une sensation physique présente, qui provoque presque toujours les rêves.

L’antiquité ajoutait trop d’importance aux rêves; elle agrandissait infiniment leur portée. Elle ne craignait pas d’attribuer un sens prophétique à ces incohérences, à ces délires de l’esprit. Le nom théâtral de songe sert à désigner le rêve avec l’idée que les anciens lui accordaient, dans leur naïve crédulité ou leur esprit poétique.

Plusieurs philosophes du Moyen âge, Paracelse, Cardan, Tartini, croyaient, comme les anciens, aux songes prophétiques. François Bacon, au xvne siècle, et au xvme siècle Benjamin Franklin lui-même, leur accordaient une certaine confiance.

L’histoire cite quelques faits qui sembleraient justifier cette vieille croyance, s’ils étaient bien constatés, s’ils ne résultaient pas plutôt de la crainte d’un événement que de sa divination. La médecine compte, à la vérité, un grand nombre de faits dans lesquels des maniaques, des épileptiques, des hystériques, des hypocondriaques, des cataleptiques, des hydropiques, des anévrysmatiques, etc., ont prédit les crises ou les conversions morbides qui devaient leur arriver. C’est ce qui faisait dire à Boerhaave : Inest aliquid sapientiœ summo delirio (dans le plus grand délire il y a quelque sagesse . Mais ces prévisions sont l’effet de la sensation physique douloureuse que l’économie redoute; elles ne ressemblent en rien à une prophétie. Si les songes étaient prophétiques, ils n’auraient pas, comme on est forcé de le reconnaître, tous les caractères du délire.

Nous venons de voir que le rêve est caractérisé par la persistance d’un certain nombre de nos facultés intellectuelles, et que cette persistance peut même porter sur les organes de la parole, puisque l’on peut parler ou chanter en rêvant. Si l’état de rêve est poussé plus loin, si la partie de l’encéphale qui préside aux mouvements volontaires du système musculaire, reste également éveillée, le rêve prend un caractère tout à fait anormal,

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