Notions de psychologie et leurs applications à l'éducation militaire
C'est une étude profonde et intéressante que celle de la psychologie des troupes dans le passé. L'histoire militaire montre le rôle des sentiments dans les campagnes célèbres et sur les grands champs de bataille. Il est souvent décisif.
Les musulmans, poussés par le désir de conquérir le ciel, conquièrent les royaumes et les empires.
La foi lance sur l'Orient les milices chrétiennes et soutient les croisés dans les pires épreuves.
L'orgueil qui anime la noblesse française
fait perdre bien des batailles : Mansourah,
Côurtrai, Crécy, Maupertuis- Poitiers, Azinçourt, pour ne citer que les plus connues.
Mais si cet orgueil, en engendrant le mépris des troupes à pied et de Fartillerie, provoque des désastres, d'autre part, il suscite des dévouements héroïques.
L'amour de la patrie, la rancune contre l'oppression permettent aux communes lombardes de lutter victorieusement contre Frédéric Barberousse et donnent aux corn muniers belges cette ardeur généreuse qui leur vaut la victoire à Côurtrai et à Beverhout et étonne le monde lors des batailles de Roosebeke, de Gavre, d'Othée, de Montenaeken.
Mais les armées permanentes apparaissent au XV® siècle, dans les Pays-Bas sous Charles le Téméraire, en France sous Charles VII, en Allemagne sous Maximilien, et le développement progressif de ces armées montre que leurs organisateurs cherchent de
plus en plus à faire du soldat un automate, il importe peu qu'il soit vicieux, pourvu qu'il soit stupide el dévoué. Le souffle de Machiavel passe sur les monarques du XVI® siècle. Le métier militaire apparaît comme donnant satisfaction à tous les appétits du soldat, en échange du don de sa personne au souverain. Il y avait déjà beaucoup de cela au temps des grandes compagnies que Duguesclin était obligé de mener combattre en Castille parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'en débarrasser la France. Mais au XVI® siècle, on a régularisé les fantaisistes égorgeurs de la guerre de Cent ans et ils sont devenus les plus fermes soutiens du trône.
Les guerres civiles et religieuses qui ensanglantent l'Europe, le trouble, profond qui règne dans les esprits, le désordre qui est partout, ne laissent pas un grand rôle aux sentiments nobles dans l'éducation militaire. C'est le siècle du sac de Rome, ou les soldat^
de Charles-Quint renouvellent les excès des Wisigoths et des Vandales; c'est le siècle de la furie espagnole à Anvers.
Cependant, même dans cette période où les consciences subissent une crise si violente, on entend la voix grave de Biaise de Montluc parler à l'officier le langage de la sagesse : Crains la boisson, lui dit-il, car tu as besoin de ton prestige pour être obéi; évite le jeu, la probité y sombre; surveille l'emploi des deniers destinés à tes hommes, ton honneur est en cause; ne t'abandonne pas à la femme, car elle est le danger des vaillants! Le brave défenseur de Sienne est meilleur psychologue que savant stratège et il a bien vu le rôle de l'action morale du chef dans une ville assiégée, quand il raconte qu'il a été jusqu'à se farder pour ne pas effrayer les habitants par sa mine déconfite.
Au XVII® siècle, la guerre de Trente ans est particulièrement suggestive. Tandis que les
soldats de Tilly, racolés sur les marchés militaires, sont assommés dans la déroute qui suit Breitenfeld par les paysans catholiques et protestants, qui ne voient en eux que des brutes malfaisantes, les soldats de Gustave- Adolphe édifient l'Allemagne entière par leur piété et leur discipline, et le roi de Suède promène son armée dans les vallées du Mein, du Rhin et du Danube, où elle semble le symbole de Tordre.
L'automate militaire prend le dessus en fin de compte et atteint la perfection de son type sous Frédéric le Grand. La crainte est le principal rouage de la mécanique, et le xvni* siècle, où l'on remue tant d'idées de liberté, est celui où le fouet prend dans les armées les noms les plus divers et les formes les plus variées, depuis la schlague jusqu'au knout, en passant par les verges, les baguettes, la garcette et le chat à neuf queues.
Les coups de fusil, du reste', menacent autant
le soldat du côté de l'ennemi, qu'ils surveillent ses velléités de fuite du côté ami.
Les grandes guerres de la Révolution et de l'Empire, correspondant à une crise nàorale traversée par les peuples, nous montrent des courants nouveaux de sentiments au sein des armées ; l'amour de la liberté et de^ l'égalité civile, puis la discipline de l'admiration et l'esprit de conquête chez les Français, le sentiment national chez les Allemands et les Espagnols, la haine et le sentiment de soi chez les Anglais.
Après 1815, l'Europe, ballottée entre l'action et la réaction, cherche longtemps son équilibre sans le trouver. Les armées subissent des influences diverses^ mais l'éducation militaire reprend la tradition de l'automate et il faut attendre la guerre de 1870 pour que l'établissement partout du service personnel' vienne clore, définitivement, semble-t-il, l'ère de la brutalité.
Aujourd'hui, l'armée représente tous les éléments jeunes et valides d'une nation, et de tels liens de cœur se sont établis entre elle et la nation, que c'est 4'âme même de celle-ci qui vibre sous l'uniforme. Aussi, l'éducation militaire prend-elle une allure nouvelle et les autorités de tous pays accordent à la psychologie des troupes une importance à laquelle on n'avait jamais songé.
Si notre armée n'a pas encore obtenu le mode de recrutement qu'elle ambitionne, elle l'obtiendra demain, et les efforts des officiers dans l'étude de la science de l'âme auraient des résultats doublement heureux, pour l'armée en perfectionnant l'éducation militaire, pour le pays en dissipant des préjugés et des malentendus.
Manquant d'autorité sur le terrain de la philosophie, nous avons suivi la division de l'ouvrage de M. Tiberghien : La science de rame dans les limites de Vohsei'vation^ et
adopté quelques-unes de ses formules claires et concises, bien que nous ne partagions pas les opinions philosophiques de Téminent professeur. Il nous a fourni un guide très satisfaisant pour ce que nous voulions expliquer.