‹ Notions de psychologie et leurs applications à l'éducation militaireChapitre 8 sur 8 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

L'âme des foules.

Le patriotisme. — La fidélité au Roi. — Le sentiment dynastique. — Le drapeau.

— Le serment.

Bien avant qu'on écrivît de savants travaux sur la psychologie des foules, l'armée avait fait la distinction entre les sentiments que développe la culture intime par l'éducation de l'individu et les sentiments qui vibrent par le groupement des hommes. Et tandis qu'elle poursuivait l'épanouissement des premiers par la théorie, l'exemple, la récompense et le châtiment, elle ne

yisait les autres que par Téclat des cérémonies militaires. Le patriotisme, la fidélité au Roi, le sentiment dynastique, la religion sauf la morale, ne semblaient pas matière à leçons. Les anciens chefs militaires avaient très bien vu que si les sentiments d'un homme sont à Tunisson de ceux d'une foule, son âme vibrera avec beaucoup plus d'intensité que s'il était seul, que les sentiments cités plus haut étant en germe dans le cœur de tous les soldats et planant en quelque sorte sur la caserne, ils gagnaient à ne pas être commentés si on les réchauffait par des cérémonies parlant à l'imagination.

Deux exemples sont concluants sous ce rapport : les honneurs rendus au Saint Sacrement en vertu du décret de messidor et la prestation du serment par les officiers.

I^es soldats, à coup sûr, ne sont pas des modèles de piété ; ils ont un certain sentiment religieux à Tétat latent. Mais le régiment, se rendant à Texercice, rencontre un prêtre qui porte Textrêmeonction à un malade. La troupe fait halte et front, présente les armes, les clairons sonnent aux champs, les officiers saluent du sabre. D'un côté de là chaussée, cet appareil militaire imposant, de l'autre, le prêtre qui s'arrête et lève le calice pour bénir la troupe, cette cérémonie à la fois militaire et religieuse, qui est le fait du hasard, bien que prévue par les règlements, produit sur les soldats un eflfet prodigieux; ils sont empoignés, et la voilà bien l'âme des foules.

La cérémonie de la prestation du serment des officiers qui viennent d'arriver à l'épaulette, réunit tout le régiment en

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grande tenue et formé en carré. On ouvre le ban par une sonnerie éclatante des clairons. Le colonel prononce la formule consacrant l'autorité du souslieutenant récemment nommé. Celui-ci, tenant dans la main TétotTe du drapeau, jure fidélité au Roi, obéissance aux lois, et ce serment est salué par une secondé fanfare. Puis le jeune officier va prendre sa place de bataille et la cérémonie se termine par un défilé. L'émotion du nouveau venu est partagée par tous. Le régiment a une âme que remuent les sentiments patriotiques et dynastiques dans cette occasion du serment. Le drapeau les résume. En Allemagne, toutes les troupes prélent serment,et nous estimons que c'est une noble coutume.

Nous n'entendons pas évidemment que l'individu ne puisse atteindre par la culture intime ces sentiments aussi bien

que d'autres, mais nous notons la puissance des sentiments collectifs et leur culture spéciale. L'expérience des chefs, gardiens de la tradition, joue ici un rôle qui relègue au second plan l'analyse du psychologue.

Les sentiments collectifs ne sont nullement en opposition avec le libre arbitre, puisque le soldat ne cherche pas à s'y soustraire; ils multiplient seulement par un fort coefficient le sentiment intime. Les courants qui provoquent cette multiplication sont subtils, mais les dynamos sont très simples : Dieu, le Roi, la Patrie, le Drapeau.

Ces idées-là puisent leur force dans lé sentiment que chacun y met bien plus que dans l'analyse compliquée de la pensée. Voyez comme les philosophes radotent à propos de Dieu ou de la Patrie. Hier, M. Vandal, reçu à l'Acadé-

mie française et y faisant Téloge de son prédécesseur, M. Léon Say, parlait en ces termes :

« L'image qu'il se faisait de la patrie était particulière. 11 ne se la figurait point, comme nos guerriers d'autrefois, sous les traits d'une déesse en furie, passant d'un vol d aigle sur les peuples soulevés : il ne la réduisait pas non plus à une pâle et mystique abstraction. Il aimait à se la représenter comme une avenante et accorte personne entourée de ses aises, préférant à un luxe voyant un solide bien-être, gouvernant sagement son intérieur, prospérant au physique et au moral par l'intelligente direction de sa vie, par le judicieux aménagement de son temps et de ses revenus ; aspect florissant, teint frais et belle carnation, voilà ce qu'il désirait pour elle, et, s'il s'était voué à la recherche des vérités

économiques, c^était qu'elles lui apparaissaient comme les règles de Thygiène sociale. »

C'est Tidéal d'un fabricant de sucre et le sentiment patriotique n'a pas grand'chose à gagnera l'analyse de cette image de la Patrie. Cette bonne petite mère, on ne se la figure pas à côté du drapeau, mais devant le fourneau faisant mijoler des confitures.

La Patrie, satjs phrases, tout le monde la comprend et Taime. Et peut-être M. Léon Say, maigre sa conception ménagère de la Patrie, eût-il pleuré en entendant la foule acclamer Tair national français à une revue de Longchamps.

De même l'idée de Dieu prend un aspect déconcertant en passant par la cervelle des commentateurs. Pour M. Tiberghien, le porte-plume avec lequel j'écris est une fraction de Dieu,

mais Dieu a la personnalité ! Comprenne qui pourra! Laissons Dieu dans le cœur du soldat, saris le gâter par des discours.

Les sentiments collectifs rappellent ces symphonies de Beethoven auxquelles les auditeurs collaborent par le sentiment intime. Chacun sent différemment, mais tous sont émus.

Ce qui démontre mieux que tout l'importance des sentiments collectifs dans l'armée, c'est que dans un pays comme la Belgique, où deux langues sont en présence avec les mêmes droits, la question des langues n'a jamais présenté de difficultés sérieuses au point de Vue militaire.

Disons cependant, pour terminer, que le rôle que ce travail assigne à Tofficiei' le conduit logiquement à l'étude des deux langues.

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