CHAPITRE VII Le rôle social de Tofflcier
L*étude du rôle social de TofiBcier s'impose comme déduction des chapitres qui précèdent. Elle a été examinée dans divers ouvrages en prenant Tintérêt civil pour point de départ. On. a dit :
utilisons l'obligation militaire pour faire de bons citoyens; que Tarmée soit une sorte d'université morale par où passent les jeunes gens de toute condition au moment d'arriver à la virilité, moment décisif pour la formation du caractère.
Nous sommes partis, nous, de l'intérêt militaire; nous avons étudié le sol-
dat en prenant pour goides les données de la psychologie, et Tanalyse des facultés de Fàme nous a montré que Tarmée visait à perfectionner celles qui jouent dans la vie civile le rôle le plus important. Le rôle social de Tofficier n'est donc que la conséquence de son rôle militaire. Mais il importe que la nation le sache. Il ne peut y avoir de conflit entre les deux intérêts; un brutal, un libertin, un buveur sont de mauvais militaires; un frondeur, un indiscipliné, un paresseux sont de mauvais citoyens.
Il n*y a point de vices militaires et de vertus laïques; il y a le vice et la vertu.
L*armée poursuit l'éducation de la volonté pour la rendre victorieuse des passions. Quand elle a rompu le soldat à la discipline, elle rend à la société un citoyen qui a appris le respect de Tautorité ; quand elle a pénétré le soldat de
vénération pour les ancêtres morts sur les champs de bataille en défendant la patrie, elle a enseigné au citoyen le culte du passé et la puissance des souvenir^ traditionnels; quand elle a ouvert au soldat un jour sur Tidéal, elle a élevé l'esprit du citoyen au-dessus du niveau des idées vulgaires; quand elle a développé Tenteudement du soldat par la pratique de la vie militaire, elle a amé< lioré la vue intellecluelle du citoyen; on lui a amené un myope et un distrait, elle rend à la société un attentif qui voit juste.
Les mauvaises habitudes que Tarmée corrige chez le soldat eussent nui au citoyen; les sentiments fortifiants qu'elle inculque sont vivifiants pour tout le monde. Le courage, le désintéressement, l'abnégation, l'honneur, le patriotisme, vertus dont l'armée se fait gloire.
seraient-elles donc Tunique apanage des militaires? N'y a-t-il point des missionnaires courageux, des médecins désintéressés, des pères de famille pleins d'abnégation, des magistrats qui sacrifieraient tout à riionneur, des patriotes dans toutes les classes de la société?
Les sentiments débilitants auxquels l'armée fait la guerre dépriment le citoyen comme le soldat, car l'ignorance, la crainte, la lâcheté, la tristesse entravent le développement de l'homme quel qu'il soit. Et la haine, Tenvie, la vengeance que l'armée flétrit méritent bien cette flétrissure dans la vie civile.
L'armée condamne l'égoïsme et, dans la famille militaire, ce vice, que la première éducation ne corrige pas assez, est très sévèrement réprimé. Le bon soldat, en eflfet, doit être le contraire d'un égoïste, puisque le premier de ses
devoirs est d*être prêt à sacrifier sa vie à rappel de ses chefs. L'égoïste, au contraire, sacrifie rintérét des autres à sa propre satisfaction et, au besoin, la vie des autres à la conservation de la sienne propre. Ne voit- on pas que toute la crise sociale que traverse l'Europe n'a pas d'autre principe que régoisme de l'individu? En renvoyant dans leurs foyers des hommes guéris de l'égoisme, l'armée joue un rôle social dont l'officier est l'agent et qui est d'une importance telle que toutes les autres considérations pâlissent à côté de celle-ci.
C'est parce que la mission éducatrice dont est chargé l'officier est avant tout de combattre l'égoisme que nous lui demandons des qualités de cœur plutôt que des connaissances étendues. Et pour celui qui n'appartient pas à l'élite des officiers très instruits, c'est une satis-
faction de penser que soii rôle social est grand. Montesquieu nVt-il pas heureusement défini la vertu civique, le sacrifice de l'intérêt particulier à l'intérêt général? C'est dire, en d'autres termes, que les égoïstes sont de mauvais citoyens.
L'armée ne développe le sentiment de soi que dans ce qu'il a de légitime, c'est-à-dire par le souci du perfectionnement du moi, et nous avons vu le rôle qu'y joue la discipline.
Une partie du public a de la discipline militaire une notion fausse d*où dérivent les appréciations inexactes sur le rôle social de l'officier. Elle croît que la discipline énerve l'initiative individuelle, que la volonté du chef se substituant à la volonté du soldat, celle-ci s'émousse et que l'obéissance passive est une forme de l'abrutissement; nn
écrivain socialiste a comparé les soldats montant à Tassant aux bœufs qu'on "^ naène à Tabattoir.
Bien au contraire, comme nous l'avons vu, la discipline militaire fait rédûcation de la volonté : jamais elle ne lui demande rien de contraire à la dignité humaine; elle enseigne au soldât à dompter ses passions; c'est à son cœur et à sa pensée qu'elle s'adresse et non pas à la crainte. Il y a des punitions sans doute à la caserne, comme il y a des pénalités dans la cité, et il est aussi facile d'échapper aux châtiments énumérés dans les règlemehls militaires qu'aux condamnations édictées par la loi civile. Si la répression des fautes abrutit, les seuls anarchistes échapperaient à l'abrutissement, en supposant possible un état anarchiste.
Loin d'énerver l'initiative du soldat,
le service militaire y fait constamment appel. Aussi le peuple ne s'y trompe pas et dit volontiers que Ton revient de la caserne « plus débrouillard »; le mot n'est pas dans le dictionnaire, mais c'est un néologisme clair. Au régiment, le soldat a appris à se tirer d'affaire par lui-même dans une foule de circonstances , par exemple aux grandes manœuvres, sous l'aiguillonde la nécessité.
Cet esprit d'initiative ne s'est exercé que sur le terrain pralique. A coup sûr, on n'a pas permis au soldat de discuter les règlements et de prendre l'initiative de réformes heureuses dans le casernement; par conséquent, on ne l'a pas préparé à discuter les lois de l'Ëtat et les actes du pouvoir, une fois revenu dans sa ville natale, ou à proposer des réformes législatives. Il sera donc peutêtre plus modeste que les péroreurs de
meetings, mais si on lui a enlevé de rinitiative de ce côté-là, nous croyons que c'est un bien. Tout protestant est pape une Bible à la main, disait Le XVI* siècle; tout ouvrier est législateur, dit le XIX*. Mais les protestants ont confié à leurs pasteurs le soin de commenter la Bible, parce qu'ils se sont jugés, en général, trop ignorants pour ne pas déraisonner en matière de dogmes, et les ouvriers comprendront de même que c'est autre chose de manier le rabot ou de régler l'administration d'un pays.
En tout cas, notre ancien soldat sera de cet avis et l'officier qui lui a enseigné les bornes de l'initiative féconde a servi la cause de l'ordre social.
S'il se laisse entraîner dans quelque meeting et entend comparer les soldats montant à l'assaut à des bœufs qu'on mène à l'abattoir, l'ancien soldat sera profondé-
ment froissé dans ses sentiments intimes et témoignera, peut-être en termes un peu crus, son mépris à Torateur ; mais il expliquera que le soldat sait ce qu'il fait et ce qu'il risque en courant sur les canons ennemis et que, dès lors, loin d'être une brute passive, il est un héros à glorifier, que le patriotisme suscite tous les dévouements, tandis que l'amour de l'humanité, par lequel on veut le remplacer, est représenté par bon nombre d'égoïstes et de bavards.
L'esprit colonisateur.
On a constaté depuis longtemps l'heureuse influence de IVsprit colonisateur sur le caractère des Ânglo-Saxons. Leur éducation est plus pratique, parce que l'écolier n'est pas élevé pour la vie des pays civilisés où l'on trouve tout à la
boutique d'en face et chez le marchand du coin, où la loi apparaît sous la forme du gendarme et de l'agent de police, où la religion se contente de la pratique du culte, sans trop regarder ni à la foi ni aux œuvres, où l'instruction se prouve par des diplômes et non par des connaissances. L'écolier anglo-saxon voit son avenir au delà de l'océan, au lieu de l'enserrer dans les bornes étroites de la Grande-Bretagne, et ce simple changement de vues modifie profondément son éducation. Quand on lui parle de sobriété, il ne s'agit pas de réduire le nombre des pintes d'ale à consommer dans les bars de la Cité, parce que la morale condamne l'ivrognerie, mais de se préparer à vivre dans des pays où la sobriété est une question de vie ou de mort. Si l'on prêche l'apprentissage de lar volonté dans la lutte contre les pas-
sions sensuelles, c'est que demain le jeune Anglo-Saxon fera du commerce dans une contrée où ]a modération a des exigences impérieuses. La foi lui apparaît comme un soutien dans les solitudes lointaines et Tidéal comme un refuge contre les défaillances. Il craint ce qui déprime, il aime ce qui réconforte. Il étudie pour savoir, parce qu'il tirera parti de ce qu'on lui aura enseigné et se soucie fort peu de s'assimiler de longs programmes d'examens destinés à une sélection factice de fonctionnaires.
De même, l'écolière anglo-saxonne, au lieu d'apprendre ce qui la fera briller dans la conversation, comme fait la jeune fille belge, sait fort bien que le mari rêvé sera peut-être un trafiquant du Cap, un officier de l'armée des Indes ou un éleveur de l'Australie. Quand elle
aura terminé ses études, si elle n'a pas de fortune, elle s'embarquera déguisée en missioniuiire protestante, mais en réalité cherchant un mari par delà les mers; et c'est cela qui donne une rude idée de la femme anglaise. Si elle a de la fortune, elle n'est pas moins préparée à porter sa dot au Canada ou en Egypte, voire k Hong-Kong ou à Zanzibar, et partout elle sera, moralement et pratiquement, à la hauteur de la situation.
L'esprit colonisateur élargît les horizons et nous avons déjà pu, en Belgique, en apprécier les bienfaits, Notre pays en avait besoin plus que tout autre, parce que notre passé communal a développé l'esprit de clocher au delà de l'esprit de nationalité, et le patriotisme local, faisant tout tenir dans l'enceinte d'une ville, réduit les sentiments aux proportions de celle-ci. A <léfaut d'une guerre,
bienfaisante pour les caractères, la colonisation du Congo a été un coup de fouet pour les âmes somnctlentés. Elle a fait surgir uiî idéal nouveau, suffisamment élevé pour remonter le niveau moral de la nation, suffisamment proche pour que les intérêts s'émeuvent.
Tout ce que nous avons dit du rôle de Tofficier lui suppoise des qualités intellectuelles et morales de premier orijre. Pour les acquérir, le jeune officier se soumettra à un entraînement très proGtable en se plaçant dans l'hypothèse d'un départ pour le Congo. Qu'il relise les divers chapitres de ce petit livre en se demandant quelles vertus doit posséder le chef d'une st;ition sur le grand fleuve, l'explorateur en marche dans la forêt centrale ou le commandant d'une expédition contre les Arabes marchands d'esclaves. Être en pensée à
Lusambo ou chez Djabbir, c'est déjà beaucoup pour un jeune officier qui passé sa soirée <Ians une petite chambre de la rue d'Argile, à Anvers, avec la résolution de consacrer quelques heures à la philosophie plutôt qu'aux mathématiques, mais que les gros bouquins des philosophes plongent dans la consternation. L'hypothèse que posera ce brave camarade l'aidera, même si elle n'est jamais réalisée, à atteindre aux qualités que nous lui demandons pour être digne de son rôle militaire et, par contre-coup, de son rôle social.