‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l'étude des trois langues clasiquesChapitre 2 sur 116 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

RUE SOUFFLOT

PREFACE

DE LA SEPTIÈME ÉDITION

Depuis neuf ans que les Notions élémentaires n’ont subi aucun changement, la science des langues, par une application de plus en plus heureuse de la méthode historique et comparative, a fait de notables progrès, que l’on peut apprécier même sans sortir du cercle des langues classiques. A l’École normale, à l’École pratique des hautes études, auprès de quelques Facultés des Lettres, en dehors de l’enseignement public, beaucoup d’esprits laborieux se sont formés aux procédés - d’une analyse grammaticale qui était à peine connue de nos maîtres d’autrefois. Certaines défiances accueillent encore çà et là ces études, mais elles ne sauraient T> en arrêter le développement. Peut-être le petit livre qu’on réimprime aujourd’hui a-t-il contribué en quelque mesure à les accréditer dans notre pays. En tout cas, le succès modeste, mais constant, qu’il a 1 obtenu, nous imposait envers le public un devoir que nous n’avons pas voulu tarder à remplir.

Dans l’état actuel de la Grammaire comparée, convenait-il de réimprimer une fois de plus les Notions élémentaires , sans en changer le plan et l’esprit, au moins sans en modifier la rédaction ?

PRÉFACE

Le programme universitaire de 18S2 et le manuel rédigé alors en vue d’y répondre avaient pour objet de préparer une sorte de transition entre les anciennes méthodes et les nouvelles. De la science gréco-romaine, continuée et développée par les grammairiens de Port-Royal et par leurs successeurs, on voulait conserver ce qu’elle renferme de philosophie durable : les définitions et les principes essentiels qui s’imposent et s’imposeront toujours à l’enseignement grammatical dans notre Occident germanique et latin. C’était la juste part de la tradition. Mais on voulait montrer aussi que toute la grammaire n’est pas renfermée dans le cadre classique ; que le nombre de ses principes vraiment généraux est très-restreint; que nos idiomes, en leur forme présente , sont le produit d’un travail d’évolution séculaire, accompli avec une sorte de logique instinctive par les peuples de l’Occident; que ce travail a des lois et des principes dignes d’être spécialement étudiés, quand même ils ne pourraient pas être approfondis , par la jeunesse de nos écoles. Cette étude est la part qu’on voulait faire à l’innovation; l’alliance de la tradition avec le progrès et l’espèce de méthode intermédiaire qu’elle suggère au grammairien ont-elles perdu leur à-propos et leur utilité? Je ne l’ai pas cru, et voilà pourquoi je n’ai pas changé les divisions primitives de ce petit ouvrage et j’ai fait effort pour n’en pas élargir sensiblement le cadre1. D’ailleurs (il me coûte peu de l’avouer), peut-être n’eussé-je pas rompu sans peine avec

(1) Grâce à quelques suppressions qui m’ont paru nécessaires ou utiles, et à certains arrangements typographiques suggérés par l’édi-

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ni

les habitudes déjà anciennes de mon esprit. Longtemps placé par mes devoirs et par mes travaux comme à égale distance entre de jeunes professeurs encore étrangers à la linguistique proprement dite et les maîtres de cette science, ce rôle modeste d’intermédiaire est le seul que je croie utilement remplir; d’autres feront et déjà commencent à faire autrement et mieux que je n’ai pu; j’applaudis de cœur à leurs efforts \ Pour ma part, je me suis borné à revoir soigneusement ce manuel, attentif à n'y rien laisser qui pût s’appeler une erreur, mais résigné d’avance à n’y pas faire entrer toutes les vérités qu’y pourra chercher un lecteur exigeant*.

D’ailleurs, à l’insuffisance du livre suppléera, je l’espère, surtout pour les maîtres, une bibliographie que j’ai enrichie et renouvelée, sans pourtant épuiser une matière que l’activité savante de notre siècle rend vraiment inépuisable. En lisant cette bibliographie, on remarquera sans doute avec plaisir la place de plus en plus grande qu’y ont prise les publications fran-

teur, on remarquera que cette nouvelle édition contient seulement quelques pages de plus que la précédente.

(1) C’est dans cette autre voie que s’engagent, chez nous, M. Chassang, en rédigeant ses Premiers éléments de Grammaire comparée (1873-74 dans la Revue l'Instruction publique), et en Allemagne, M. Ferd. Baur, auteur du manuel intitulé : Sprachwissenschaftliche Einleitung in das Griecliische und Lateinisclie fur obeo'e Gymnasialclassen (Tübingen 1874),

(2) Parmi ces dernières, je signalerai, dans la théorie des noms, ce qui concerne Y étendue et la compréhension des termes. Cette distinction importante, mais plutôt philosophique que grammaticale, a été clairement exposée dans le Manuel de Silvestre de Sacy; elle l’est dans tous les livres de philosophie, où elle a sa place parmi les éléments de Logique. Il n’était pas nécessaire de nous en occuper.

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çaises *. La France, à vrai dire, n’a jamais manqué de savants et ingénieux grammairiens; mais, pour les recherches de pure linguistique, elle n’est entrée qu’assez tard dans la voie où cependant elle semblait destinée à précéder l’Angleterre et l’Allemagne. Deux fois, au dix-huitième siècle, elle faillit prendre le pas sur les nations voisines. Fréret avait fermement posé les bases de la méthode historique dans l’étude des langues 4 ; Turgot, avant de devenir un économiste et ministre habile, avait tracé d’une manière assez nette les règles de la science étymologique1 2 3 4 : la mort avait arrêté Fréret; Turgot s’était détourné vers d’autres travaux et d’autres devoirs. Vingt ans plus tard, il tint à bien peu que les richesses de la langue sanscrite et de la littérature indienne fussent exploitées par des Français au lieu de l’être par les W. Jones et les Colebrooke *. Ce double honneur nous a échappé pour longtemps. La revanche n’a commencé que par les travaux de Raynouard sur les langues romanes, dont la publication précéda de trois ans ceux

(1) Comme ces lignes étaient écrites, me parvient opportunément le dernier Rapport annuel sur les cours de l’Oberschule de Francfort-surl’Oder, avec l’introduction d’usage , par le docteur Karl Laubert : Uebersicht der Forschungen auf dem Gebiete der franzosichen Philologie, plein de jugements équitables sur les travaux de nos romanistes. Tout juste vers le même temps, M. P. Meyer appréciait avec beaucoup d’autorité les derniers travaux de la philologie romane dans le Third annual adress of the President to the philological Society (London, mai 1874).

(2) Voir la note 2 à la fin de ce volume.

(3) Voir la note 98 à la fin de ce volume.

(4) Voir l’Introduction de M. Bréal au tome Ie* de la traduction française de Bopp, p. xvi et suiv.

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de J. Grimm sur la langue allemande’, et par les immortelles découvertes d’Eugène Burnouf. Grâce à Dieu, nous possédons maintenant et nous voyons croître de jour en jour une laborieuse école de romanistes et d’orientalistes chez qui l’amour de la science s’augmente d’une émulation patriotique à l’égard des peuples nos rivaux. Au milieu d’une telle école, ma seule ambition est de rester pour la jeunesse studieuse un conseiller utile ; c’est de recruter quelques vocations, de préparer au moins un public de lecteurs intelligents pour tant de livres dont s’enrichit et s’honore sous nos yeux la science française.

Désormais sans attache officielle à aucun règlement d’études universitaires, à quelle classe d’écoliers et de maîtres s’adresse aujourd’hui ce manuel? Destiné d’abord aux classes dites de Grammaire, il n’y fut pas toujours mis en usage avec la mesure judicieuse que l’auteur avait conseillée; et bientôt une circulaire ministérielle déclara facultatives des leçons que la même autorité avait eu l’imprudence de prescrire comme un enseignement spécial, exigeant certaines heures fixes dans le travail de la semaine s. Dans les

(1) C’est ce qu’a bien établi M. Fréd. Baudry, dans sa Notice sur les frères Grimm, publiée en février 1864 par la Revue germanique . On est heureux de constater le fait, tout en souscrivant aux justes réserves exprimées par M. P. Meyer sur les théories de Raynouard (Rapport cité plus haut).

(2) C'est par une circulaire du 7 août 1857 que M. Rouland dispensa les maîtres d’enseigner « ex professo la Grammaire comparée »; « Toutefois, disait-il dans cette même circulaire , si cet enseignement n’est plus l’objet d’une spéculation prématurée, il doit être maintenu par la pratique pour pénétrer plus sûrement dans les esprits. » Avions*

at

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classes supérieures, nos professeurs d’humanités, que nos règlements et nos usages séparent trop complètement des professeurs de grammaire, sont, en général, peu préparés par leur éducation toute littéraire, à pratiquer la comparaison technique des langues mêmes dont ils apprécient en hommes de goût et dont ils font apprécier les chefs-d’œuvre. De leur côté, les philosophes ne renoncent pas sans peine aux principes purement rationnels de la Grammaire générale telle que la. comprenait Arnauld, et qui n’a guère commencé chez nous qu’avec Silvestre de Sacy (c’est-à-dire en 1799), à s’éclairer par la comparaison positive des diverses familles de langues. Des idiomes comme le grec d’Aristote, le latin de Cicéron, et le français de Descartes, leur semblent offrir le type idéal d’une grammaire conforme aux lois essentielles et aux procédés élémentaires de l’esprit humain. L’accord facile de nos Parties du discours avec l’analyse de la proposition fait, depuis deux siècles, le fond de l’enseignement philosophique sur ce sujet. Nos logiciens songent trop peu à le soumettre au contrôle de l’observation historique.

Tels sont, outre le public libéral et curieux, les maîtres auxquels va de nouveau se recommander, sans distinction de classes, et sans figurer sur aucun programme, le livre que nous réimprimons. A tous nous croyons qu’il peut offrir quelque utile secours : aux grammairiens des définitions et des comparaisons applicables même à la pratique élémentaire des langues

nous demandé autre chose dès le début? On en jugera parla Préface, réimprimée plus haut, de notre première édition.

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classiques; aux humanistes l’exemple d’une analyse des procédés grammaticaux, qui nous aide à pénétrer le génie littéraire des peuples et des grands écrivains; aux philosophes enfin quelques matériaux et quelques vues pour l’étude de cette belle fonction de l’esprit que l’un d’eux1, à l’exemple d’Aristote, nommait justement la faculté d’interprétation.

Pour dissiper, à l’égard de la Grammaire comparée, bien des scrupules, d’ailleurs respectables, ne craignons pas de répéter qu’il s’agit moins ici d’apprendre des faits nouveaux, que de comprendre mieux des faits presque tous déjà connus, déjà enseignés. C’est surtout une méthode que l’on voudrait propager. Or une telle méthode ne vient pas surcharger l’esprit, elle tend plutôt à le soulager par des rapprochements inaperçus jusqu’ici entre des phénomènes depuis longtemps recueillis et classés dans nos grammaires spéciales. Pour en tirer un juste profit, il n’est pas besoin de lui assigner une ou deux heures de classe dans la semaine, déjà si remplie, de nos écoliers: il suffit que le maître s’habitue et qu’il les habitue à s’exercer journellement, et selon l’occasion, aux procédés de l’observation comparative.

Je ne puis finir cette préface sans remercier les amis dont les conseils m’ont aidé à perfectionner les Notions élémentaires. Parmi eux, il faut que je mentionne deux anciens élèves de l’École normale supérieure, M. Michel Bréal, que ses travaux en linguistique et son enseignement au Collège de France placent déjà

(1) M. Adolphe Garnier. Voir la note lre à la fin de ce volume, et comparer avec les notes 81, 82.

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