VIII PRÉFACE DE LA SEPTIÈME ÉDITION
si près du premier rang; et M. Anatole Bailly, professeur au Lycée d’Orléans, dont le nouveau Manuel des Racines grecques et latines et la Grammaire grecque marquent, dans nos études grammaticales, un si notable progrès. Mon souvenir se reporte aussi avec reconnaissance vers Louis-Francis Meunier, l’un de mes plus anciens élèves, devenu depuis quelques années le compagnon presque journalier de mes travaux, philologue d’un rare savoir, esprit pénétrant et original, par-dessus tout homme vertueux et bon, dont la mort prématurée 1 vient de laisser un si grand vide dans l’école des linguistes français. Il avait lu les premières pages de cette préface ; que la dernière consacre un juste hommage à sa mémoire !
(1) 15 mars dernier. Voir le Bulletin de la Société de linguistique, avril 1874*
Juin 1874.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Jusqu’à notre temps les études grammaticales ont été uniquement considérées comme une préparation aux études littéraires. C’est là, sans doute, leur première utilité ; mais ce n’est pas la seule. Il semble, en effet, que la grammaire a sa valeur propre et qu’elle constitue par elle-même une véritable science digne d’occuper sa place dans l’enseignement libéral. On peut étudier les chefs-d’œuvre d’une langue en vue des nobles plaisirs du goût, et cette étude méritera toujours le premier rang dans l’éducation du cœur et de l’esprit ; mais on peut étudier aussi les mots et les formes grammaticales comme autant de faits ou de phénomènes qui ont leur loi secrète dans la nature même de notre intelligence. Une langue ne vit pas seulement dans les chefs-d’œuvre de l’éloquence et de la poésie ; elle vit encore dans l’usage populaire et journalier ; reflétant le génie du peuple qui la parle, elle se développe, se perfectionne avec lui, et reçoit tour à tour l’empreinte de sa prospérité ou de ses misères. A ce point de vue, n’eût-elle jamais produit un Homère, un Virgile ou un Racine, elle demanderait encore une place dans l’histoire à
PRÉFACE
côté des événements et des faits dont se compose la vie d’une nation.
L’intérêt de telles études s’augmente encore, si,’ au lieu de considérer un seul idiome, on en rapproche plusieurs pour observer leur marche à travers le temps , pour saisir leur affinité ou leur dissemblance originelle, pour marquer tantôt le point où ils se séparent d’un tronc commun, tantôt celui où ils se réunissent et se confondent ; pour reconnaître enfin dans cette histoire des mots l’histoire même des races humaines et de leurs migrations ou de leurs transformations séculaires.
Telle est la pensée féconde qui, de nos jours, a étendu et renouvelé le champ de la science grammaticale. Sous cette inspiration, la théorie comparative des langues a pris depuis cinquante ans un remarquable essor. Les résultats généraux qu’elle a obtenus sont hors de proportion avec les convenances et les besoins de l’enseignement élémentaire; mais elle a des règles d’analyse et quelques principes qu’il est possible de faire comprendre sans un grand appareil d’érudition, en les appliquant à un groupe d’idiomes choisis dans la même famille. Ainsi la comparaison du grec, du latin et du français, simplement exposée, peut n’excéder ni les dimensions d’un manuel classique, ni la portée naturelle des jeunes esprits auxquels on le destine.
De tout temps rapprochées dans le plan de nos études classiques, les langues grecque, latine et française, n’y sont pourtant pas l’objet d’une analyse méthodique qui en montre bien les rapports et les dif-
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xi
férences. Dans cette partie de l’enseignement, il faut que le zèle des professeurs supplée au défaut d’une méthode commune, en s’aidant, tout au plus, de quelques indications répandues dans les grammaires grecques et dans les grammaires latines. Les ouvrages récemment écrits pour répondre à ce besoin d’une étude comparative des langues classiques n’ont pas eu tout le succès désirable. Cela tient, je crois, à ce que les auteurs de ces livres n’ont pas assez bien limité leur tâche. D’abord, en s’imposant de rédiger, comme sur deux séries parallèles, les règles de la grammaire grecque et de la grammaire latine, ils en ont fort exagéré les ressemblances; et, d’autre part, ils ont flatté leurs lecteurs d’une espérance trompeuse en offrant leur nouvelle méthode comme un soulagement pour la mémoire. Enseigner à la fois le grec et le latin aux enfants dans la même grammaire, ce n’est pas moins leur enseigner deux langues tout à fait distinctes l’une de l’autre; quoique réunies sur la même page, en deux colonnes parallèles , la déclinaison de et celle de dominus, la conjugaison de Ttp.S) et celle de amo n’exigent pas moins de peine pour être apprises par cœur. D’ailleurs, ce rapprochement perpétuel a l’inconvénient d’accréditer une erreur : il semble, à voir tant de symétrie, que le latin soit une copie de la langue grecque, assimilée à son modèle par un art savant et toujours heureux; tandis que ces langues sont seulement deux sœurs, issues de la même mère à une époque inconnue, longtemps étrangères l’une à l’autre dans leur développement particulier, et qui ne se rapprochent qu’assez tard par
xn PRÉFACE
suite de la soumission de la Grèce aux Romains. D’un autre côté, dans les livres dont je parle, le français est presque toujours négligé pour les deux langues anciennes. Nos élèves ont trop peu d’occasions de pénétrer le mécanisme simple et facile de leur langue nationale , d’en expliquer par l’étymologie beaucoup d’irrégularités apparentes, d’en apprécier le vrai caractère.
Je voudrais ici tenter une autre voie. Laissant aux grammaires particulières le soin d’enseigner chacune des trois langues classiques , et supposant cette connaissance déjà acquise , en partie du moins , par les . enfants, je cherche seulement à les diriger dans la comparaison des trois grammaires, à rassembler sous une seule vue les faits qui montrent le mieux les rapports intimes des trois idiomes classiques ; à distinguer dans leurs ressemblances la part des affinités originelles et celle des imitations réfléchies ; à dégager de ces analyses quelques principes généraux, quelques aperçus historiques sur le développement des langues et leurs génies divers, principalement sur le génie de notre langue nationale. A vrai dire, ce ne sera guère qu’éveiller le besoin de recherches plus étendues, et toucher à des problèmes que nous ne pourrons pas toujours résoudre. Rien n’est difficile, en général, comme de marquer avec précision le point où finissent les éléments d’une science et celui où commence la haute théorie. Les éléments mêmes de la philosophie du langage comprennent aujourd’hui quelques idées, d’acquisition récente, que j’ai voulu exposer, s’il m'était possible, avec clarté et sim-
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xm
plicité, sans leur rien faire perdre de leur justesse, et sans inspirer à mes jeunes lecteurs un sentiment d’ambitieuse présomption. D’ailleurs, l’abus de la science aurait eu ici un autre danger. Les formules savantes découragent et rebutent la jeunesse plus encore qu’elles ne l’égarent. Il ne fallait pas, en visant trop haut, compromettre le succès d’une innovation utile.
J’ai tâché de me renfermer, à cet égard, dans une réserve sévère. A peine ai-je introduit dans ce manuel quelques expressions avec lesquelles les élèves ne fussent pas familiarisés dès leurs premières études, et encore ces expressions sont-elles expliquées avec un soin scrupuleux. Quant à la synonymie grecque et latine des principaux termes de grammaire, elle a surtout pour objet de montrer aux enfants que presque tous ces termes nous viennent des Grecs par l’intermédiaire des Latins. Quelques courtes digressions que je me suis permises ' touchent au domaine des langues étrangères et en particulier de celles qui sont enseignées dans nos établissements publics; ces dernières surtout, sans être formellement comprises dans notre cadre, y confinaient par plusieurs points, et nous offraient l’occasion de rapprochements utiles. Les professeurs de langues modernes ne regretteront pas, je pense, que la curiosité des élèves ait été d’avance éveillée sur des questions intéressantes qu’il leur appartiendra de développer, s’ils le jugent con-
1. La plupart de ces digressions sont imprimées en plus petits caractères, pour marquer qu’elles ne sont pas destinées à servir de lecture aux commençants.
PRÉFACE
venable. Même en ce qui concerne le propre sujet de ce manuel, j’ai souvent signalé certaines études pleines d’intérêt, sans en épuiser le détail, qui eût été fort long, et je me suis confié aux maîtres pour compléter, selon le besoin de leurs élèves, des leçons dont ils ne trouveront ici que les premières lignes.
Sur quelques questions, j’ai dû exposer des vues qui, sans m’être tout h fait personnelles, contredisent l’opinion commune de nos grammairiens ; à cet égard aussi, j’espère beaucoup dans la raison impartiale de mes collègues ; ils m’aideront à corriger quelques erreurs, à combattre sans bruit quelques préjugés incompatibles avec les derniers résultats obtenus dans l’étude comparative des langues. Pour justifier mes principales assertions et pour offrir moi-même un moyen de contrôle à ceux qui les voudront discuter, j’ai cru devoir ajouter à mon travail d’assez longues notes, presque toutes bibliographiques. Ces notes rappelleront des livres déjà connus, mais un peu oubliés, ou feront connaître des travaux plus récents et moins populaires en France ; elles sont d’ailleurs, sauf de rares exceptions, rejetées à la fin du volume, pour n’en point gêner la lecture et pour n’en point altérer le caractère de simplicité pratique.
L’ordre suivi dans cet ouvrage pourra ne pas sembler à tous les lecteurs le plus rigoureux qu’il fût possible de suivre. Mais on voudra bien remarquer que, en fait de grammaire, toutes les questions se tiennent en quelque sorte et se pénètrent l’une l’autre, sans être assujetties à un ordre mathématique. Il y a donc telle partie du premier chapitre qui sera mieux com-