CHAPITRE VII. - DIVERSITÉ DES LANGUES
masculins ou féminins, des verbes à la première, à la seconde ou à la troisième personne, etc. Mais la langue chinoise ne connaît pas ces mots organisés avec un radical et des affixes ; elle n'a que des monosyllabes, signes d'idées très-générales, et qui, selon la place qu'ils occupent dans une phrase, y remplissent le rôle de noms, de verbes, d’adverbes, etc. Pris dans un dictionnaire, les mots pafveiv, ambulare , marcher , se reconnaissent tout de suite pour des verbes ; les mots>iûpio ç, dominas, seigneur , pour des noms; les mots xaXîbç, bene, bien , pour des adverbes, et ainsi de suite. Le dictionnaire chinois n'offre pas de ces mots classés d’avance et caractérisés par leur forme grammaticale; il n’offre que des signes capables de devenir, par l'usage qu'on en fera, des verbes, des noms, des adverbes, etc. C'est à peine si l’on peut signaler dans cette langue, si riche d’ailleurs en productions de tout genre, quelques exemples des signes qui s'unissent habituellement à d’autres pour exprimer une idée complexe et former un mot analogue à ceux de nos langues européennes.
De tels procédés répugnent tant à nos habitudes d’esprit et de langage, qu'il nous est difficile, à première vue, de les comprendre, et que les grammairiens de l’Occident les ont longtemps méconnus. Une comparaison aidera peut-être nos jeunes lecteurs à saisir, dans son originalité, le caractère de cette grammaire si nouvelle pour eux et si étrange. Qu'ils remarquent que dans la langue des nombres, en arithmétique, neuf chiffres, avec le zéro et quelques signes accessoires, servent à exprimer des milliers et des millions d’idées différentes, et cela par le seul effet des règles déposition . Par exemple, considéré seul, le chiffre 3 est indifférent à signifier des unités, des dizaines et des centaines, etc. ; sa valeur se détermine par la position qu'on lui donne.
Voici un rapprochement qui peut-être frappera encore davantage. Quand je dis en latin: Barium vicit Alexander , c’est à la terminaison des mots Darius, et AlexandER, que l’on reconnaît que Darius est. le vaincu, et Alexandre le vainqueur. Mais quand je dis en français: Alexandre vainquit Darius , c’est la place des mots Alexandre et Darius dans la phrase qui m’apprend que le vainqueur est Alexandre, et que le vaincu est Darius. 11 y a donc là une idée qui n'est pas exprimée par la forme des mots, mais par leur position respective. Autre exemple : quand je dis en latin elephas femina, et en français X éléphant femelle , faute de
pouvoir exprimer par une terminaison particulière (comme dans equus-equa), ou par un mot particulier (comme dans taureaugénisse) le genre de l’animal que je nomme, je rapproche deux signes qui, sans former un mot unique, concourent à exprimer une seule et même idée. Le français dans le premier cas, le français et le latin dans le second, appliquent précisément les procédés qui sont d’un usage général dans la langue chinoise. C’est assez sans doute pour nous faire bien comprendre comment un si grand nombre de nos semblables pratiquent, dans leur langage, sans embarras et sans obscurité, une méthode si différente de celle que nous voyons habituellement pratiquée autour de nous 39.
Il n’était pas inutile de s’arrêter quelques intants sur des idées et sur des faits qui nous montrent la merveilleuse flexibilité de l’esprit humain dans le développement des langues, et la richesse des facultés données à l’homme par son Créateur.]