CHAP. XV. — DE LA CONSTRUCTION
Mais il ne nous suffit pas de parler correctement ; il faut parler, si nous pouvons, avec agrément. Ce n'est pas tout d’éviter les barbarismes et les solécismes, il faut que notre style procure quelque plaisir à ceux qui nous lisent ou nous écoutent.
Cicéron commence ainsi sa deuxième Catilinaire : Tandem aliquando , Quirites , Lucium Catilinam , furentem audacia , scelus anhelantem , pestem patries nefarie molien tem , vobis atque huic urbi ferrum flammamque minitantem, ex urbe vel ejecimus , vel emisimus , vel ipsum egredientem verbis prosecuti sumus . Il pouvait aussi, sans violer aucune règle de syntaxe, écrire : Quirites , tandem aliquando Lucium Catilinam, audacia furentem, pestem molientem nefarie pairies, vobis atque huic urbi minitantem flammam ferrumque, vel ejecimus , vel emissimus ex urbe, vel prosecuti sumus verbis ipsum egredientem. Toute personne qui sait le latin comprendrait aussi facilement la seconde rédaction de cette phrase que la première. Dans les deux rédactions, les mots gardent leurs formes respectives, ont entre eux les mêmes rapports, et les expriment de la même manière ; dans toutes les deux, la syntaxe est également observée. Mais il y a pour l’oreille et pour le goût une grande différence entre la phrase telle que Cicéron Fa écrite, et la phrase telle que la présente l’autre rédaction : la première suit une marche plus vive et plus oratoire; la seconde est aussi claire, mais lourde et traînante. En d’autres termes, la phrase de Cicéron est mieux construite que celle que nous y avons substituée.
On sent par là quel avantage donne à la phrase une construction (auvôsci;, compositio) bien entendue, et combien les mots perdent de leur effet quand ils sont mal rangés dans une phrase d’ailleurs correcte et régulière.
Il y a aussi dans notre langue certains changements de l’ordre des mots qui peuvent en modifier l’effet oratoire. Yoici, par exemple, quelques lignes de Fléchier
dans l’oraison funèbre de Turenne : a Oh! si l’Esprit « divin avait enrichi mon discours de ces images vives « et naturelles qui représentent la vertu et qui la per- « suadent tout ensemble, de combien de nobles idées « remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait « sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et « glorieuses! » Si, dans cette période, on déplace les deux mots mon discours pour les reporter après tout ensemble, on a encore une phrase française à la rigueur, en tant qu’elle ne viole aucune des règles d’accord ou de régime, mais d’un tour pénible et embarrassé. Si l’ordre des mots de nobles idées est interverti, et qu’on lise des idées nobles , la pensée même est altérée ; enfin, si l’on transporte après glorieuses les mots ferait sur vos cœurs, on détruit toute l’harmonie de cette belle phrase.
Mais c’est surtout quand la passion s’exprime, soit en vers, soit en prose, que les constructions deviennent plus libres, plus hardies, et que les mots se déplacent pour mettre mieux en relief l’idée qui frappe le plus l’esprit ou l’imagination. Alors on peut dire que la construction l’emporte sur la syntaxe et lui fait presque violence. Lisez la phrase de Virgile :
Me, me, adsum, qui feci, in me convertite ferrum,
O Rutuli.
Est-ce donc le seul besoin du vers qui a produit cet étrange arrangement de mots? Placer à côté de adsum un accusatif me qui sera régi par la particule in, laquelle n’arrive que plus loin, ce serait, même en latin, une sorte de solécisme, si l’auteur n’avait voulu, avant tout, peindre le dévouement du jeune Nisus qui s’offre et se désigne aux coups des Rutules pour sauver son ami Euryale. Me, me, est bien ici le cri naturel de la passion.
Dans le célèbre portrait de Cromwell par Bossuet : Un homme s'est rencontré , d’une profondeur d’esprit in -
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croyable, etc., on ne pourrait pas indifféremment écrire : Il sJest rencontré un homme , etc., parce qu’il importe de mettre en lumière et à la première place l’idée d’une personne, l’idée de l’homme que l’on va décrire.
Aussi la Construction a-t-elle préoccupé les écrivains anciens comme les modernes. Chez les Grecs, Denys d’Halicarnasse a écrit un traité rapt SuvQéascoç ovogcmov, sur V Arrangement des mots ; Cicéron et Quintilien, dans leurs ouvrages sur l’art oratoire, parlent longuement de la compositio verborum , et, en particulier, du nu merus ou nombre , c’est-à-dire de l’harmonie qui résulte de l’arrangement des mots dans le discours. En français, nous avons un traité de Batteux sur la Construction oratoire 76. Ces divers ouvrages développent les principes que nous venons de résumer en quelques lignes; ils montrent ce que produit pour l’effet du style une heureuse disposition des mots.