CHAP. XV. — DE LA SYNTAXE
Tune à l’autre. Mais si, au lieu de cette série d’idées semblables, je conçois un raisonnement d’arithmétique, comme la règle d’une opération à faire sur les nombres, même de la plus simple opération, l’addition, les idées dont cette règle se compose ne me semblent plus juxtaposées l’une à l’autre. Ici, la seconde dépend de la première, aux deux premières se rattache une conséquence qui est la troisième idée, et ainsi de suite. Les mots qui expriment ces idées se tiendront aussi par des liens plus étroits que dans le premier exemple cité.
Ces rapports divers qui existent entre nos idées, il faut que le langage les exprime pour faire son office, qui est de signifier clairement par des mots les conceptions de l’esprit.
Or, jusqu’ici nous avons vu quelle idée exprime ordinairement chaque espèce de mots, quelle forme les mots prennent selon le rôle qu’ils jouent; nous avons dit s’ils se déclinent ou se conjuguent, etc. ; mais nous n’avons pas exposé comment ils s’arrangent régulièrement pour former des propositions et des phrases : c’est là le véritable objet de la syntaxe .
Pour mettre en rapport le comparatif avec son complément, la langue grecque emploie ordinairement ce dernier mot au génitif : SocpwTspo; ô 2wxpaTY]ç twv $txaaTwv; le latin le met à l’ablatif : Scipientio r erat Socrates judicibus suis ; le français, qui n’a point de cas, exprime le même rapport par une conjonction : Socrate était plus sage que ses juges . La règle qui demande le génitif en grec, l’ablatif en latin, et dans notre langue l’emploi du mot que , est une règle de syntaxe.
Pour unir un verbe actif avec son complément direct, le grec et le latin emploient, à l’accusatif, le mot qui sert de complément : ‘O ’AXsijavSpo; IvtxYiae tov Aapeîov, Alexander vicit Darium . Faute de flexions casuelles, le français a pour règle de mettre le complément après le verbe : Alexandre vainquit Darius. Ici c’est l’ordre seul
des mots qui nous avertit que celui qui parle ou écrit concevait, dans sa pensée, Alexandre comme le vainqueur et Darius comme le vaincu.
Les exemples ci-dessus se ressemblent par un caractère commun. Ils nous montrent des mots subordonnés à d’autres mots, parce que certaines idées sont subordonnées à d'autres idées, et qu’elles en dépendent. La syntaxe qui règle comment les mots seront employés en pareil cas, s’appelle donc à juste titre Syntaxe de dépendance.
Mais voici d’autres exemples qui ont un caractère différent.
Nysus et Euryalus primi, dit Virgile : Nisus et Euryale (paraissent) les premiers. Pourquoi primi est-il au nominatif pluriel masculin? C’est qu’il se rapporte à deux noms qui sont du même genre. Ego sum pius Æneas — je suis le pieux Énée. Sum est à la première personne et au singulier pour s’accorder avec ego , qui est à la première personne et au singulier; pius est au masculin singulier, pour se rapporter à Æneas , qui est du môme genre et du même nombre. Ici le rapport des idées est un accord, et, pour l’exprimer, les mots s'accordent par leurs terminaisons. Les règles qui déterminent, en pareil cas, quelle forme ou quelle place prendront les mots , constituent ce qu’on appelle la Syntaxe d'accord.
La syntaxe de dépendance et la syntaxe d’accord ont donc toutes deux pour objet la justesse et la clarté du langage.
De même que quand on fait une faute contre les règles de la formation, de la composition ou de la déclinaison des mots, cette faute s’appelle un barbarisme ; de même, quand on applique mai ou qu’on n’applique pas une règle de syntaxe, on fait un solécisme 75. Le style correct (ÉXArjvtyuô; — sAXvivt'Çciv, latinitas — latine logui ) est celui qui se garde exactement du barbarisme et du solécisme.