CHAP. XVIII. — PROPOSITION INFINITIVE
IL On a vu que nous comptons, dans la phrase de Cicéron, audire et habere comme deux verbes qui représentaient autant de propositions distinctes. C’est, en effet, au moyen d’une analyse toute logique, que nous avons reconnu (plus haut, p. 80) la nature verbale de l’infinitif. On a vu, de plus, que les infinitifs sont considérés comme verbes de propositions subordonnées. Or, la proposition infinitive semble souvent jouer le rôle de proposition principale, et se placer de droit au premier rang dans la phrase ; par exemple, lorsque Cicéron dit : Facinus est vinciri civern Romanum , scelus verberari (a), les verbes vinciri et verberari , avec leur sujet commun civem Romanum , seront replacés par l’analyse logique avant facinus est , scelus est . Il y a là une première contradiction apparente 83.
Il y en a une autre dans le rapport de l’infinitif avec le sujet. Toutes les fois que l’on exprime, en grec et en latin, le sujet d’un verbe à l’infinitif, ce sujet est mis à l’accusatif, sauf dans les cas que l’on nomme cas d’attraction, comme dans : Mediocribus esse poetis non licet. Au contraire, quand le verbe est à un mode personnel, le sujet est toujours au nominatif. D’où vient cette différence ?
Une seule observation va nous permettre de résoudre à la fois les deux difficultés.
La proposition, dont le verbe est à l’infinitif et le sujet à l’accusatif, est toujours elle-même, soit le complément, soit le sujet d’une autre proposition.
1° Elle est le complément d’une autre proposition, comme dans : Censeo delendam esse Carthaginem . — Je suis d'avis qu'il faut détruire Carthage , exemple où la traduction française montre très-bien la subordination de l’infinitif latin à l’indicatif censeo qui le précède ; ou encore dans cette phrase plus complexe de Cicéron :
(a) Contre Verrès de Suppliciis, lxvi, § 170.
Neminem esse oratorem paulo illustriorem arbitror , neque græcum neque latinum, quem ætas nostra tulerit , quem non et sæpe et diligenter audierim . — Je ne pense pas qu’il y ait de nos jours un seul orateur grec ou romain un peu célèbre que je n aie entendu souvent et avec beaucoup d'attention {a), où la traduction française fait bien voir que neminem esse est le complément de arbitror .
2° La proposition infmitive est le sujet d’une autre proposition à un mode personnel dans les exemples, comme : Facinus est vinciri civem Bomanum , scelus ver berari , que nous pouvons traduire par : Mettre aux fers un citoyen romain est un attentat , le frapper (est) un crime .
Or, une proposition qui devient ainsi partie intégrante d’une autre proposition, soit à titre de sujet, soit à titre de complément, cesse par cela même d’être une proposition indépendante, une proposition principale ; quoiqu’elle se place en tête de la phrase, elle n’est pas moins, pour cela, subordonnée, en quelque sorte, à la proposition dont elle fait partie, et cette espèce de subordination se marque 'par un double signe : le cas accusatif pour le sujet et le mode infinitif pour le verbe.
Cette explication fort simple, mais toute logique, pourra étonner à la première vue ; en [l’éprouvant sur de nombreux exemples, soit grecs, soit latins, on se convaincra qu’elle est la seule véritable.
Dans ces exercices, d’ailleurs, la comparaison du français avec le grec et le latin montrera des différences intéressantes à remarquer.
III. Ainsi, le sujet de la proposition infmitive n’est presque jamais exprimé quand il est le même que celui de la proposition d’où dépend l’infinitif : 7rposiXo|/.?iv I; sX- Geiv — constituï exire — je résolus de sortir (moi sortir) ;
(a) De l’Orateur , livre II, chapitre xxviil.