‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l'étude des trois langues clasiquesChapitre 80 sur 116 · CHAPITRE XVIIi. — ANALYSE LOGIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIi. — ANALYSE LOGIQUE

constructions grecques et latines ; de même il ne faudrait pas, dans l’analyse logique d'un texte grec ou latin, décomposer trop rigoureusement ces formes synthétiques et y chercher une méthode d’expression, qui est plutôt la nôtre que celle des anciens. Les peuples qui ont donné aux vieilles langues de l’Europe la forme que nous y observons, n’avaient pas les mêmes habitudes d’esprit que ceux qui, aujourd’hui, les analysent et les jugent ; ils concevaient plus volontiers que nous beaucoup d’idées à la fois, et plus volontiers que nous ils les exprimaient en un seul mot, sans être, pour cela, de mauvais logiciens. C’est peut-être par un abus de l’analyse logique que certains grammairiens français se sont montrés si sévères pour les langues anciennes; ils ont cru trop souvent que l’esprit humain avait dû toujours et partout procéder comme procède sous nos yeux l’esprit français dans l’expression de la pensée. Il importe, non-seulement pour l’étude de la grammaire, mais pour celle de l’histoire, de se familiariser avec une critique plus impartiale82.

Au reste, si l’analyse logique peut avoir quelques inconvénients pour une saine appréciation du génie des langues, elle a aussi, dans l’étude des langues classiques, certains avantages qu’il faut signaler, car ils intéressent même les commençants.

§ 2. Application de l’analyse logique à l’étude des langues anciennes.

I. En présence d’une longue phrase latine, les commençants sont d’ordinaire embarrassés de savoir par où il faut commencer la traduction : cJest qu’ils ne peuvent pas, entre les propositions que cette phrase renferme, distinguer du premier coup d’œil la proposition principale, et y rattacher successivement les autres. Par exemple, dans un dialogue de Cicéron, l’orateur Crassus dit à son ami Catulus : Idem Gracchus, quod potes audire , Catule , ex Licinio , cliente tuo , litterato homine , quem ser vum sibi ille habuit ad manum , cum eburneola solitus est habere fistula , qui staret occulte post ipsum, quum concionaretur , peritum hominem , qui inflaret celeriter eum so num, quo ilium aut remissum excitaret , aut a content ione revocaret. — « Licinius, homme instruit et ton client,

« Catulus, a pu te dire que C. Gracchus, dont il a été « autrefois l’esclave et le secrétaire, faisait cacher der- « rière lui, lorsqu’il parlait en public, un musicien ha- « bile, qui lui donnait rapidement le ton, sur une petite « flûte d’ivoire, pour relever sa voix, si elle venait à « baisser, ou pour le ramener après des éclats un peu « vifs (a). » Il y a, dans cette phrase, neuf propositions représentées par autant de verbes; à quel signe reconnaître la principale ?

Au point de vue logique, la proposition principale est celle qui, à la rigueur, se passerait des autres, qui ne dépend pas des autres, et peut être énoncée séparément; c’est donc ici : Idem Gracchus solitus est, proposition à laquelle se rattache immédiatement, et comme complément direct, habere; ce dernier verbe a pour compléments : 1° peritum hominem, bien reconnaissable à sa terminaison, qui est celle du cas régime ; 2° cum eburneola fistula , attribut complexe de hominem; qui staret, qui inflaret , se rattachent à hominem, pour marquer l’usage que le musicien faisait de son talent ; quo excitareî, quo revocaret, se rattachent à somrn, et indiquent le but que le musicien se proposait; quum concionaretur est une proposition incidente qui marque la circonstance où le musicien aidait Gracchus. Enfin les mots quod potes, etc., jusqu’à ad manum, forment une phrase incidente, en trois propositions marquées par les verbes potes, audire, habuit, et qu’on peut mettre entre parenthèses, car elle interrompt la marche grammaticale de la phrase où l’insère Crassus, et dont elle forme le complément. Au moyen de cette analyse, les terminaisons des mots latins s’expliquent d’elles-mêmes, et l’esprit se retrouve dans les détours de leur arrangement un peu compliqué.

(a) Cicéron, Dialogues de l’Orateur, livre III, chapitre tx.

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